‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 20 sur 49 · L’ESPRIT DES TÉNÈBRES · texte numérisé non relu

L’ESPRIT DES TÉNÈBRES

insi mourut le divin Cagliostro, l’être de lumière et de bonté, jeté en proie à la louve romaine qui se vengea sur lui de ses terreurs et de ses défaites. Livré, sinon trahi, par celle qu’il aima le plus, abandonné de ceux qu’il avait comblés de bienfaits (i), poursuivi, non pour des faits, mais pour des tendances, arrêté par abus de pouvoir, condamné à une peine sans rapport même avec les délits qu’on lui imputait, torturé sans pitié, il acheva par le martyre une vie d’apostolat et de charité.

S’il eût été coupable à Palerme, à Rome, à Paris (2), à Londres, des moindres faits dont on a voulu l’accuser, il eut trouvé dans ces pays des juges et des châtiments ; mais aucun tribunal, nulle part, ne le jugea répréhensible (3) ; il appartenait au soi-disant représentant de son Dieu, aux prétendus défenseurs des vérités éternelles qu’il incarnait, de le tuer au mépris de toute justice.

(1) L’ordre de Malte, les maçons, ses disciples, restèrent spectateurs indifférents ou même le renièrent. Les Russes l’avaient désavoué, Strasbourg oublié; la France le chassa, Londres le livra à Rome.

(2) A Paris, lors du procès du Collier, une plainte en « impiété et profanation» fut portée contre lui ( Gazelle de Leyde, n° XVI du 21 février 1786). Il fut jugé innocent de ce fait comme des autres : il ne restait même pas à Rome la nouveauté d’une accusation.

(3) « Les juges de Rome n’avaient aucun droit de le poursuivre pour des crimes commis hors de leur territoire et pour lesquels ils n’avaient point de corps de délit, et cependant, c’est à Rome qu’il a été condamné. » Vie de Joseph Balsamo. Avertissement, p. iv. Le traducteur est obligé de reconnaître cet abus de pouvoir.

Mais qu’importait la justice ! Tout était égal aux Inquisiteurs : quelles que fussent les actions, les croyances, de leur victime, que Cagliostro fût ou non coupable d’hérésie, qu’il pratiquât la magie divine ou la goétie, qu’il fût un saint ou un mécréant, de mœurs pures ou dépravées, les cardinaux ne s’en souciaient guère. Cagliostro était un danger pour Rome ; il devait disparaître. Dès le jour de son arrestation, sa mort était décidée.

Ses juges savaient bien qu’il enseignait l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, l’obéissance aux lois, le respect même de leur culte (i). Ils n’ignoraient pas que sa vie avait été un modèle de charité et de sagesse, qu’il rendait la santé aux corps infirmes, la vue aux âmes aveugles. Ils savaient que ses disciples, loin d’être plongés par lui dans les ténèbres, puisaient dans ses paroles et dans son exemple les vertus les plus fortes et l’énergie la plus féconde. Ils ne le savaient que trop, et c’était là précisément le sujet de leur effroi.

Qu’un homme exceptionnel qui n’était pas catholique pratiquant (2), qui ne se déclarait pas fils soumis de l’Église romaine propageât une doctrine d’autant plus redoutable qu’elle était meilleure et 'plus voisine du pur christianisme, d’autant plus menaçante qu’elle appelait à elle tous les hommes sans distinction de races, de nations ou de cultes (3), voilà quel était le terrible danger, voilà le grief véritable, la seule, l’inavouable raison de leur haine et de leur acharnement. Rome luttait désespérément pour le maintien de sa puissance temporelle, pour ses biens terrestres, pour son monopole. C’est le Christ lui-même que poursuivaient les prêtres dans la personne de Cagliostro ; c’est l’esprit de vérité libérateur qu’ils voulaient exterminer dans son porte-parole.

(1) Liber Memorialis. Trad. française. P., 1910, p. 45. — AbbéGeorgel. Mémoires. P., 1817, t. II, p. 45. — Mémoire contre le Procureur général. P., 1786, in-16, pp. 6 et .75. — Rituel de la Maçonnerie égyptienne. Mss. Papus, pp. 5, 84, etc...

(2) Le ministre de Sardaigne à Rome, Donato, rapporte que le motif de l’arrestation de Cagliostro fut, ou qu’il était maçon, « ou qu’il avait empêché sa femme de se confesser. » Voyez aussi Borowski. Op. cit., p. 134.

(3) Rituel de la Maç.\ égyptienne. Mss. Papus, p. 83. « Il ne blâmait aucun culte : il voulait même qu’on respectât le culte dominant. La Divinité, disait-il, préfère le culte simple et pur de la religion naturelle; mais elle ne s’offense pas de ce que les hommes y ont ajouté en differents temps, selon les circonstances et les climats, pour adorer le Créateur et exprimer leurs actions de grâces. » Georgel. Mémoires. P., 1817, in-8°, t. II, p. 46.

l’esprit des ténèbres

« Qu’il meure ! criaient-ils, répétant les paroles anciennes, qu’il meure ! Car nous avons trouvé que cet homme est une peste, et que par toute la terre il excite une sédition parmi les Juifs, et qu’il est le chef de l’hérésie des Nazariens.

« Il a même tenté de profaner le temple. Alors nous l’avons saisi et nous avons voulu le juger selon notre loi (1). »

(1) Actes des Apôtres, XXIV, pp.5, 6.

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