‹ Le maître inconnuChapitre 1 sur 14 · A. BOURDILLIAT ET C«, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

A. BOURDILLIAT ET C«, ÉDITEURS

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Lorsqu'on trouve sur le livret d'un musée cette désignation malheureusement très-fréquente « par un maître inconnu, » cela ne veut pas toujours dire quMl y a incertitude sur le véritable auteur du tableau et que les avis peuvent être partngés. Cela veut dire le plus ordinairement que la louche du peintre diffère de tout ce qu'on connaît, et que le tableau ne peut être attribué à aucun des maîtres dont on s«iit les noms. Il n*y a presque pas de gnierie qui ne ri*nfermc plusieurs de ces enfants trouvés de l'art. Au mufcc de Boucn, j'en comptais l'autre jour trente et un , parmi lesquels une dizaine au moins d'ouvrngcs r

ordre. Quelle fatnlité a pu maintenir dans Tobscurité tant d'hommes de génie? Combien d'autres ont traversé ce monde en y laissant quelque gage isolé de ce qu*ils savaient faire ! Dirat-on, après cela, que la gloire vient toujours chercher le vrai talent? Le premier catalogue qui vous tombe* sous la maia n*est qu'un registre affligeant de la légèreté humaine. A cAié du chef-d'œuvre couronné, le chef-d'œuvre auq.uel persoime n'avait pris garde ; à côté du maftre comblé de biens et d'honneurs, dont cent biographes ont écrit la vie; le maître inconnu dont on ignore le nom et pour qui l'oubli ou le malheur ont efficacement remplacé le maisque de^fer du *prkoamer slftrl'ile Sainte-Marguerite.

Au mois de mai 181^ dèis^D^e^TelSte chambre du Schwarz* Adlefj à Munich; ;T5-p3rcûiirar$ ]€s manuscrits vénitiens de la collection de Camèrarius, que ~lés Hfès^'complaisants bibliothécaires avaient bien voulu me con6er, lorsqu'un Français, M. M... vint me proposer de me. conduire chez le baron de K...^ qui avait, disait-il, une fort belle galerie de tableaux. C'était par grande faveur que j'étais admis à contempler les trésors du baron, et mon guide me vanta si haut cette grâce, que j'en con^ çus un peu de défiance. Les possesseurs d'objets d'art n'ayant pas accoutumé de dérober aux curieux leurs découvertes, j'augurai mal de cette galerie dont le propriétaire semblait commander d'avance l'admiration, en feignant de craindre les proanes. Je trouvai cependant chez M. de K... plusieurs ouvrages

rares et précieux, entre autres, un Albert Durer, un Holbein, des Kibeira et des paysages flamands. II y avait encore deux grands Bassano ; et, comme je les regardai à peinc^ M. de K... parut piqué de mon indifférence. Nous eûmes une petite discussion au sujet de ce peintre; après quoi le baron, craignant sans doute de me laisser sur une - impression peu agréable, inter-^ rompit ma phrase d'adieu et de remercîment pour me dire d*un lun diplomatique :

— Ce n*est pas tout, cher monsieur. Nous avons là-bas un pelit post'Scriptum ; c'est mon cabinet de travail, où jamais personne ne pénètre. Je ferai pour vous une exception à mes habitudes.

La porte de t'impénétrable cabinet s'ouvrit, et je me trouvai en face de cinq portraits de femmes d'une beauté remarquable, tous évidemment du mSme peintre. Je ne sais quoi d^exalté dans les attitudes et la physionomie de ces cinq figures semblait indiquer qu'un même sentiment ou une destinée sem*

blable avait uni de loin ces cinq personnes, qui peut-être ne

s'étaient jamais rencontrées. Le peintre seul aurait pu dire quel lien secret avait existé entre elles. A la diversité des costumes, on voyait que le maître avait voyagé.

— Que pensez-vous de ces jeunes dames ? me dit le baron d'une voix tlûtée. Les agréments de leurs visages vous parlentils en faveur de celui qui a copié leurs traits ?

— Ces visages-là, répondis-je, sont plus aimables que If

i INTRODUCTION

urnes et les poissons du Bassano/ Mais, outre le choix des modcins, la peinture est admiraMe, et pour vous prouver que je ne marchande point mon enthousiasme, je passerai avec plaisir une heure devant ces cint] toiles.

— J'y ai passé des années, reprit le baron, et ce long temps n'a pas été perdu. Examinez un peu cela de près ; cherchez de qui ce doit être, et faites moi part de vos conjectures.

— Si votre intention, répondis-je, est de vous assurer que je ne suis point un expert, vous en aurez bientôt la certitude. Mes conjectures ne me mèneront pas loin. Je ne connais point ce peintre ; mais je croirais volontiers qu'il a vécu au dix-huitième siècle, qu'il est sorti de l'école française, et qu'il a emprunté en voyageant, quelques procédés aux maîtres étrangers.

— Peut-on savoir sur quoi vous fondez votre Hlginion ^? demandi M. de K...

— Le voici : pour le temps où vivait le peintre, on f** reconnaît aux ajustements de ces dames. Celle-ci qui est Frai iÇ^iise, porte des manches et une coiffure à la mode vers 1750 l/.'artislo semble s'être appljqué particulièrement à bien rendre Tj jcxpression du regard. Il v a réussi sans tomber dans l'cxai: ^éralion sentimentale et un peu maniérée de Creuse. Si je ne me. trompe, il a donc précédé Creuse de quelques années. Sa mani ière est large et hardie. Quatre ou cinq séances ont dû suffire. î à l^rroiner ces portraits, que l'on prendrait pour des têtes d'f étude si

les accessoires et un certam air de réalité que l'on distim gu^ sur

ces visages n*écartaient toute prélentiou d*idéal et de £intaisie. On ne sent point cette fatigue ({ui s^empare du modèle pendant les ennuis d'une séance. Les traits et la physionomie ont été saisis au vol. Rien ne parait inventé. 1^ progrès qu^on remarque d*un ouvrage à l'autre indique leur ordre chronologique, et permet de suivre à la fois les études du maître et son itinéraire.

— Tracez moi un peu cet itinéraire, dit le baron. Combien Je vous aurais d'obligation, ô monsieur, si vous pouviez me donner quelqu' éclaircissement sur les tableaux que je possède !

— Puisque vous avez envie, répondis-je, de vous divertir à mes dépens, je n ai garde de vous refuser ce plaisir, à condition que vous relèverez mes erreurs, et que vous me direz ensuite le nom et l'histoire de ce peintre intéressant.

— L'itinéraire, cher monsieuc, l'itinéraire, je vous en prie.

* — J'y consens. Le plus ancien en date de ces ouvrages, celui où Ton sent le génie qui cherche et la main qui essaye, est cette petite fille pâle et malade. Le second est cette dame avec des airs . d'héroïne et une toilette Pompadour. Ces deux figures témoignent que le peintre a fait ses études à l'Académie lie Paris du temps d'un Coypcl, ou de quelque autre maître français.

— Ou de quelqu'autre , en effet, interrompit le liaron, à moins qu'il n'ait étudié dans aucune académie. Mais, poursuivez, de grâce.

— Le troisième est cette jeune fiil»», avec de longues tresses de cheveux qui lui pendent sur les épaules. Le paysage que je

vois par une fenêtre ouverte détermine le lieu, mieux encore que la coiffure du modèle. Votre peintre voyageait alors en Suisse.

— Vous brûlez ! s'écria le baron.

Le quatrième ouvrage est cette femme qui joue du clavecin. A ses yeux couleur de myosotis^ on la reconnaît pour Allemande. Quant au cinquième portrait, le plus beau sans comparaison, nierez-vous qu'il ait été fait à Rome ? Ne voit-on pas le peintre échauffé par le contact des maîtres italiens? Cette image est celle de sa Fornarina^ et il sera mort entre les bras de cette belle personne.

— Cher monsieur, dit le baron, en prenant une voix de fausset aigre-<loux, dans ces observations que d'autres m'avaient déjà communiquées, et qui, d'ailleurs, sautent aux yeux do tout homme un peu exercé, vous venez de déployer une sagacité bien rare. Autant de paroles, autant de traits de lumière. Regardiez sur le catalogue de mes tableaux la confirmation de tout ce que vous avez si fmement remarqué. Le compliment le plus fleuri pourrait -il vous flatter davantage? Cherchez le nom de ce maître, ô monsieur, et gofttez, en le lisant, la satisfaction d'Œdipe et du prince Calaf, les deux esprits les plus pénétrants qui

* aient jamais deviné des énigmes.

J'ouvris le catalogue que le baron me présentait, et j'y trouvai ces mots : a Cinq portraits de femmes par nn maître inconnu. »

— C'est une chose insupportable, dis-je avec humeur, que de voir partout de beaux ouvrages dont on ignore l'origine.

Puisque tous n'en savez pas plus que moi, je tiens mes conjectures pour bonnes ; mais, je vous déclare qu'à votre place, je ne voudrais manger pain sur nappe que je n*eusso découvert l'auteur de ces portraits, sa patrie, son histoire, dussé«je y con • sacrer dix ans. Vous êtes riche, monsieur le haron ; vous aimez lés arts, vous avez des loisirs. Allez, c'est une honte que de jouir de ces tableaux sans rien tenter pour arracher Tauteur à son néant.

— Vous en parlez à votre aise, répondit le baron, et où vou^ lez- Yous que j'aille chercher les traces d'un vagabond qui a vécu on ne sait en quel temps et est mort on ne sait en quel lieu ?

— Parcourez l'Europe entière, s'il le faut.

— Au hasard? sans système et sans méthode? Voilà bien une idée de Français! Écoutez, cher monsieur. Voulez-vous que je vous dise le moyen de combler, du moins en partie, le vide énorme qui existe dans les catalogues de peinture ? Il est fort simple : vous savez que certains hommes , justement appelés connaisseurs, ont le don particulier de mettre à première vue le nom de Fauteur sur le tableau qu'on leur présente. Ce sont eux qui, dans toutes les collections, après avoir estimé et classé les ouvrages des peintres connus et séparé les originaux d'avec les copies, font un article à part des maîtres inconnus. C'est à eux qu'il appartiendrait de compléter leur tra« vail par un examen attentif de ces tableaux sans nom dans toutes les galeries du monde, de rechercher la même main sur

ces diverses toiles, de constater que parmi ces orphelins, il y a des frères, de les réunir et de puiser, dans la comparaison et dans le rapprochement, des indices qu'isolés ils ne peuvent point offrir. Une fois qu'on aurait ainsi assemblé les enfants du même père, on interrogerait diacun d'eux, on s'informerait de leur origine ; à moins que l'enfer ne s'en mêlât, il faudrait bien qu'on arrivât à la source.

— Rh bien, que n'essayez-vous de ce procédé?

— C'est précisément ce que j'ai fait. L'un de ces portraits m'a été vendu ici, à Munich. J'en ai plus tard acheté un autre en Italie, un troisième à Tlambourg, un quatrième à Paris, un cinquième a été découvert par un artiste dans un bourg de Normandie chez un pauvre marchand de tabac. C'est celui de la petite-fille. Quant au sixième...

— 11 y en a donc un sixième ?

— Patience ! je vous le garde pour le bouquet.

* — Et dans tout cela, pas un renseignement, pas un document, pas un nom propre ?

— Je n'ai point dit que je n'eusse pas un document en ma possession.

— A quoi bon ce mystère puéril, monsieur le baron? tie tardez pas une minute à inscrire sur votre catalogue le nom du maître. On lui a trop longtemps volé sa gloire.

— Le nom du maître, murmura M. de K... on se mordant

les ongles, le nom, le maudit nom, c'est tout ce qui me manque. J*ai sou histoire depuis Tâge de quinze ans jusqu'à sa mort. Mais au diable le nom ! Jamais je n'ai su le trouver. Je sais celui de Taîeul de sa mère ; le sien, mordiebx ! je dq^nnernis mille écus de grand cœur à qui me le dirait. On ne me le dira point. Il y a des raisons de l'autre monde pour que le nom de cet homme demeure inconnu. Mais voyons le sixième et dernier portrait.

Au moyen d'un cordon dé soie, le baron écarta lentement un petit rideau, pareil à ceux dont on couvre les madones dans certaines chapelles d'Italie, et il courut ensuite s'asseoir dans un fauteuil en faisant une mine tout à fait espiègle.

— Cher monsieur, dit-il avec une insouciance «affectée, jetez un simple regard sur ce morceau , et parlons d'autre chose. C'est inachevé ; c'est incomplet ; cela ne vaut rien.

Je regardai attentivement le portrait ; c'était une belle tête de jeune homme avec des sourcils noirs et accentués. La boucJic

et les yeux étaient finis avec un soin extrême, tandis que le reste n'était qu'ébauché, ce qui dénotait, comme daus les autres portraits, l'empressement particuUer de l'auteur à étudier la physionomie de son modèle. On retrouvait sur ce visage l'air exalté qui animait les autres figures.

— Voilà sans doule, dis - je au baron , l'homme pour qui

toutes ces dames ont soupiré ; il leur a brisé le cœur, et puis,

un beau jour, une de ses maîtresses lui a rendu le mal qu'il

avait fait aux autres. Le peintre a complété sa galerie en y ajou • tant le Lovelace puni.

— Tarare! murmura le baron. Vous parlez; vous parlez avec assurance. Il n'y a pas un mot de vrai dans vos suppositions. Vous plairait-il d'examiner ma collection de médailles ?

— Grand merci ! répondis-je. C& serait abuser de votre complaisance. J'ai une promenade à faire au Parc-Royal. Si par hasard vous éprouviez le besoin de vous entretenir de votre maître iuconnu, vous me trouverez prêt à en causer avec vous; mais pour des monnaies et des médailles je Vous confesse mon peu de curiosité. Recevez, monsieur le baron, mes sincères félicitations sur rheureuse méthode que vous avez imaginée pour combler les lacunes des cabilogues, sur les beaux résultats que vous avez déjà obtenus, sur votre vivacité à les publier et sur le sentiment de justice qui vous pousse à rendre aux enfants égarés de Fart la lumière que Tindifférencc de leurs contemporains ou Taveuglement de la fortune leur avaient dérobée.

J'ajoutai k ces compliments tant. d'autres politesses que le baron avala le tout de la meilleure grâce du monde ; nous nous séparAmes à peu près quittes de mots ironiques, et par eon< séqucnt bons amis. Si j'eusse interrogé M. de K... sur les documents qu'il prétendait avoir, il se serait bien gardé de me satisfaire. Quelque idée impossible à deviner lui aurait peut-être représenté mon désir comme un piège effroyable. J'espérais qu'il arriverait de lui-même à me communiquer ses trouvailles.

\'i le rencontrai le lendemain à la bibliothèque, et comme je lui parlais des relaiioni de Jean Correro, ambassadeur à la cour de Charles IX :

r- Vous êtes plongé dans les manuscrits, me dit-il, et vous ne songez plus ^ mon peintre incounu.

— 11 dépend de vous que j'y songe,

— Si je vous donnais à lire mes documents, n*auriez-vous pas Tenvie de les étudier pour y chercher quelque lumière?

— Peut-être.

— Il est douteux que cette biograpliie vous parût mériter tant d'honneur.

— Douteux, en effet, je suis fort occupé avec ces manuscrits vénitiens.

— Travaillez, ê monsieur. Ce serait grand dommage de vous distraire. Le seigneur Correro passe avant un misérable bari)Ouilleur de tableaux.

Le baron s'éloigna en feisant un rire affecté où Ton sentait plus de dépit que de malice, tt je m'enfonçai d'un air affairé dans une interminable et prolixe relation qui ne contenait pas un mot intéressant.

Après la clôture de la bibliothèque, lorsque je rentrai chez moi, je trouvai devant la |K>rte de Thôtel un domestique vêtu de brun fauve et qui ressemblait assez à un gros dogue. Cet homme m'attendait fidèlement depuis midi en fumant une pipe de porcelaine capable de contenir une livre de tabac, et sur laquelle était une image coloriée facétieuse et obscène, suivant la mode du pays. 11 m'aborda, en m'appelant: « M. le baron t, et me remit, de la part de Tautre baron son maître, un énorme rouleau de papier. Je serrai ce rouleau dans un secrétaire avec le manuscrit de Camerarius, et je me rendis à la table d'hôte. Aussitôt après le dîner, je retrouvai le même dogue planté devant la porte de

la salle à manger. Il vciinil me demauder si j*avuis lu lo manuscrit et me pner de le lui rendre.

— Vous direz à voire mailre, répondis-je en rendant le rouleau intact, que son manuscrit est la plus belle chose que j*aie lue de ma vie.

Le soir on donnait à TOpéra le Roméo et JitlicUc de Bellini.

J*observaii, dans une stalle, le mariage mal assorti de la langue allemande avec la musique italienne, et j'allendais avec impa* tience le troisième acte, dans Tespoir qu'on chanterait le final de Vaccal ou Tair de Crescentini. M">® Hetsnecker jouait, d'ailleurs, le r61e de Roméo avec noblesse, et lo Tybald, II. Hartinger, fort applaudi du public m*aurait assurément charmé si la justesse de sa voix en eût égalé la force. Dans un couloir d^orchestre je me trouvai nez à nez avec M. de K...

— Cher monsieur, me dit-il en psalmodiant, que d'excuses, que de pardons! avec quelle humilité ne dois-je pas?... Mon valet de chambre a fait ma commission tout de travers. Lo dr6le! vous a redemandé mon manuscrit au bout d'une heure !

— Les domestiques ont bon dos, monsieur le baron, répon* dis-je. Ne grondez pas le vôtre pour si peu de chose. Vous concevez sans peine qu'un rouleau de papier plus gros que l'anti- Caton ne se lise pas sans qu'on prenne son temps. Gardez vos précieux documents, car il pourrait m'arriver de ne pas y jeter les yeux de trois semaines.

— Vous me croyez un humoriste, un quinteux, reprit M. de

K..., je vais vous prouver que vous me failes une injustice.

Le baron tira son rouleau d'une immense poche, me le mit dans la main et se sauva, en me laissant armé comme la statue du commandeur, et de plus fort étonné, car de la part d'un enfouisseur cette action me paraissait un peu l(?gère. Il me semblait qu'une nouvelle bizarrerie devait ôtre cachée sous celte preuve apparente de confiance. En rentrant chez moi, j'ouvris le rouleau merveilleux, et j'en lus la première page. C'était un parallèle entre Navalis et le poète Saadi. Je sautai quarante feuillets d'un tour de main. Le parallèle s'élevait aux plus hautes considérations sur les allégories botaniques. Le baron donnait l'avantage au poète allemand sur le Persan. Il assurait que Novalis avait mieux compris et plus tendrement aimé les fleurs qtfe Saadi, qu*il avait décrit leurs amours de façon à montrer qu'il en avait entendu les plus secrètes expressions ; d'où l'on devait conclure que les fleurs parient allemand, ou du moins qu'elles font Tamour dans cette langue. Je passai au dernier feuillet portant le numéro 120. Le baron, aprè& avoir si bien disserté, terminait par un échantillon de ce qu'il aurait pu faire s'il eCK voulu pratiquer l'art dont il raisonnait si bien. Une fort belle querelle en stances de six vers, que l'auteur prétendait avoir entendue la nuit dans son jardin entre l'œillet et l'héliotrope, prouvait que M. de K... avait du goût, comme Novalis pour l'allusion sentimentale, et comme Saadi pour la satire. Un choeur

de roses, avec solo de jasmin, terminait le poëme en manière de final d^opéra.

Au théâtre, le lendemain, le baron détournait la tétc en me voyant de loin. Il se glissait dans la foule, et m'évitait avec persistance, comme s'il m'eût dû cent pistoles. Connaissant de longue main ces manœuvres d'auteur en lecture, et sachant bien que ramour-propre du poète fuit, comme Amaryllis, pour être poursuivi , je laissai mon homme courir tant qu'il voulut. Il n'alla pas loin et vint m'aborder.

— Vous avez raison, lui dis-je sans préambule. Il faut n'avoir jamais entendu parler une fleur pour nier qu'elle s'exprime en allemand. Novalis est supérieur à Saadi; mais il y a un troisième interprète des plantes, bien plus savant que Novalis, et qui sait faire parler le jasmin comme Démosthènes.

— Quoi l dit le baron, vous avez déjà tout lu? Vous y avez donc passé la nuit?

— Sans fermer l'œil un seul instant. Donnez-moi beaucoup de documents comme celui-là sur votre peintre inconnu.

Le baron me pressa les mains avec effusion et s'apprdtait à disserter, lorsque les premiers accords de la Flûte enchantée de Bfozart me résonnèrent dans l'oreille. Plutôt que de consentir à en perdre une note, j'aurais laissé tous les boutons de mon habit entre les doigts de mon interlocuteur. Le lendemain, j'étais encore au lit, quand le dogue en livrée m'apporta un nouveau rouleau plus gros que les Catilinaires, Je l'ouvris et j'en lus le

titre : « Examen ciitique des tableaux du musée d'Augs^ bourg, avec les notns des personnages que représentent les portraits de Holbein et de Kuyp; lesquels noms^ excepté ceitx de Henri VIII et de la reine d'Espagne , étaient pour la plupart inconnus jusqu'à ce jour, »

— Décidément, pensai-je, sous le prétexte ingénieux de son maître inconnu, ce vieux fou a résolu de me faire lire tout son fatras. II est temps de l'envoyer au diabie.

J'allais Vy envoyer à Tinslant, lorsqu'une inspiration sublime me vint à Tesprit. Je donnai mon album de voyage au valet de chambre :

— Si votre maître, lui dis-je, veut bien parcourir ces pages, il y verra mes remarques sur le musée d'Augsbourg, et particulièrement sur les portraits d'iiolbein et de Kuyp. Quel bonheur pour moi si nos jugements se rencontraient ! — Vous ajouterez que je compte lire tout d'une traite ce précieux manuscrit, dusseje y consacrer douze heures.

Feindre de ne point comprendre les ruses du baron, et répondre à ses hésitations par une preuve de confiance, n'étaitce pas agir comme Alexandre ou Thémistocle? Tant de magnanimité devait rapprocher nos âmes. £n effet, vers le soir. Al. de K... arriva chez moi et m'embrassa.

— Nous sommes d'accord, me dit-il ; votre opinion vient à l'appui de la mienne. Vous pensez, comme moi, que plusieurs

de rcs portrails attribués à Holbeia ne sont pas de ce grand maître. Mais comment avez-vous trouvé mes raisons?

— Victorieuses et sans réplique^ répondis-je. Pour peu que vos recherches sur le jeune maître inconnu soient aussi intelligentes, aussi .fortes en logique, la lumière se fera certainement.

— Voulez-vous m'y aider?

— De tout mou cœur.

— Je vous apporte un échantillon de mes trouvailles. Voici deux lettres où il est question de Tauteur de mes portraits. Lisez-les et je vous communiquerai le reste plus tard. Mais parlons de votre album.

— Parlons plutdt de vos études sur Kuyp.

Je m'emparai des lettres et je les mis sous clef. Le sujet dé Kujp fut long à s'épuiser au gré do mon impatience. Le baron partit enfin. Il n'était pas au bas de Tcscalier que je courus au tiroir. Il y avait une lettre autographe signée du chevaUer Servandoni, peintre, architecte et décorateur du roi Louis XV, et une lettre d'une autre écriture qui était la réponse à celle de Servandoni. Un copiste cxpéditif travaillait pour moi à la bibliothèque. Je donnai bien vite l'un de ces autographes à mon copiste, et je transcrivis l'autre moi-môme. Le papier jaune et maculé des originaux, l'écriture, l'orthographe, le pli et le cachet offraient des garanties d'authenticité dont je me contentai en attendant vérification.

Le meilleur ordre à suivre dans les matières me paraissant

être celui qui doit conduire la curiosité du lecteur par le chemin où la mienne, a passé, je donne ici la lettre du chevalier Servandoni et celle de son correspondant comme une sorte d'introduction à Thistoire du maître inconnu :

* Paris, le !G mars 1739.-

i( La soirée d'hier a été une dos plus heureuses de ma vie, et je veux le dire tout chaud à toi, mon vieil ami^ afm que tu f en réjouisses. Mes chapelles, mes autels, mes portails de Saint- Sulpice, de Sens et des Chartreux de Lyon m'avaient moins rapporté d'écus que Tcscalier du cardinal d'Auvergne, la rotonde de M. de Live et le ivasino de M. le maréchal de Richelieu. Ainsi vont les choses de ce monde. Il fait meilleur travailler pour un fermier général ou pour un duc fastueux que pour une congrégation ou un couvent. Mes décorations bâclées h coups de brosses pour TOpéra m'ont valu plus de louis d'or que mes tableaux n*avaient amené de livres tournois dans mon escarcelle, toujours vide comme une peau de cornemuse. Tu me demanderas, toi qui es plus prudent, d'oA vient que je n^ai jamais le sou. Médite ceci : je touche, il est vrai des sommes énormes ; mais je ne saurais en être ménager qu'aux dépens de mes manœuvres, de mes pauvres ouvriers, de mes fournisseurs, prati- '"ns, charpentiers, etc., gens plus nécessiteux qu'un chevalier

des ordres du roi. Je donne tout. Lorsqu'on me remet trente mille écus pour une fête, un feu d'artifice, un spectacle, le feu n'est pas encore aux poudres ou aux chandelles qu'ils sont déjà mangés.

$ Hier donc, après avoir obtenu le consentement de S. M., accompagné de vingt mille livres à compte, j'ai ouvert, au palais des Tuileries, la salle des machines par ma féerie de PanJore, en présence du roi, des princes et de toute la cour. Un jeu mécanique de mon invention a été essayé avec un succès an delà de mes espérances. Un tableau composé de toiles peintes, cou • lisses et panneaux mouvants, a représenté l'image du chaos. S'il était fidèlement copié, je l'ignore, ne l'ayant point vu ; mais, tel que mon imagination Ta conçu, il eut l'avantage de charmer Mesdames et beaucoup de princesses étrangères, sans coinpter les gens du logis. On admirait 'cette masse informe, quand tout a coup ce chaos, jusqu'alors immobile, s'agite au bruit du tonnerre et se débrouille. Les éléments se séparent ; peu à peu les matériaux semblables se cherchent et s'unissent. Bref, on aperçoit des montagnes, des fleuves, des arbres, la terre enfin.

B La toile tombe et se relève pour montrer le palais de Jupiter. Le soleil se met en route sur son char. Les dieux arrivent aux pieds de leur roi ; Pandore y est amenée par Mercure et reçoit de Jupin la boîte Vitale. A peine revenue de son voyage, la curieuse fille ouvre cette boite. Aussitôt pluie de feu, éclats de Ibudre, tempête, ténèbres. L'espérance reste seule sur la terre

20 IMRODUCTION

pour consoler les mortels affligés de tous les Ofaux cl nialudies ' sortis de la boîte de Pandore. VoUii les merveilles que J'ai représentées par mes machines ei peintures, avec de grands applaudisseuienls. 11 me reite ù peine cinq cents livres nettes de tous frais ; mais j'ai donné vinjt jours de vis i deux cents personnes. Ct^la vaut bien un compliment du roi ; aussi Sa Majesté me l'a- 1-elle fait d'un air éteint, et comme en pensant à autre chose.

>i Maintenant parlons de loi et des liens. Cirur de bronze <ji:o lu Ëi, auras-tu le courage d'éloulTcr le génie de ton ûls? En as-tu Lien le droit ? En auras-tu la puissance ! Je souhailc que l'aiglon en cage Crise un matin les barreaux el les grilles. Et Ion ange de femme, qu'en as-tu Ciit, malheureux? une victime de ta superstition. Ne vois-tu pas qu'elle s'étiole comme une plante arrachée ï sa terre natale et au climat où elle fleutit? J'ai tous les défauts. Ma vie n'est qu'un lissu de fautes ; mais je ne voudrais pas porter sur ma conscience le poids dont tu as chargé la tienne, avec une préméditation et des raflinemenls abominables. — Cela dit, je l'aime sans le pardonner, car tu abdiques au nom d'nn autre, la plus douce des gloires, et je considère cela comme un crime. Tes raisons ne sont que des sophismes, et pour ne pas quereller davantage, je t'embrasse. Donne-moi des nouvelles de ta maison el me crois fennement — -"'"xtionné.

( Lançrone, \s â8 mars 1733.

• Mon cher Nicoîns, la belle chose que ce devait être que ^n chaos de bois et de toile I à nous autres pauvres habitants de cette province de Normandie ces charmants spectacles ne sont pas réservés. De mes fenêtres je ne vois que FOcéan, la plage, les falaises de Luc. Qu'est cela en comparaison de tes merveilles éclairées de cent chandelles? heureux celui qui respire Pair empoisonné où Ton jouit des arts, de la boue et des accidents de carrosses 1 La tabatière infernale de ta Pan lore m'eût furieusement ému. Au lieu de cette boîte, je n\ii vu qu'une tempête dont la Manche m'a donné, l'autre jour, le divertissement.

» Quel souci vas-tu prendre du génie de mon fils ? Pierre a quatorze ans; son cœur est bon. Lorsque sa pauvre mère a des crises nerveuses, il se jette dans le giron de Marceline, les joues inondées de larmes. J en ferai un philosophe, un homme de bien. Je lui apprendrai à dominer ses passions, ù détester les mœurs que tu vois de près, et dont il n'aura jamais le spectacle. Quant à du goût pour les arts, s'il en a, la rudesse de son éducation Qe le développera point. Ma maison ne contient rien qui ressemble à une image. Noire église de Langrune possède une statue du Christ en bois peint ; mais le petit Pierre s'imagine que c'est un véritable cadavre, mis en croix et embaumé. Avec

ce mensonge, nous le mènerons jusqu*à dix-huit ans. II ne se doute pas que sur une toile tendue, au moyen d'un artifice de lignes et de couleurs, on peut représenter la forme, les ombres, la perspective des objets. Ces bagatelles dangereuses doivent rester pour lui lettres closes. J'ai cru, et je crois encore, malgré les etfortà de ma raison, à des choses ridicules, superstitieuses. Je ne m'en défends pas. Voilà précisément pourquoi je prétends faire de mon fils un philosophe.

» Quand tu seras las <le contempler une nature de carton ou le soleil tourne sur des poulies, je te donnerai une chambre à Langrune. Vingt-huit maisons composent cette vaste cité ; mais de toutes les fenêtres on voit la Manche... »

Le bas de la page où devait se trouver la sipature était déchiré. Sur la lettre de Nicolas Servandoni, on avait pareillement enlevé le pli qui aurait dû porter l'adresse. Lorsque je rencontrai M. de K... à TOpéra, je lui demandai qui avait ainsi mutilé ces autographes.

— C'est peut-être, me répondit le baron, quelque héritier de Servandoni ; car ses papiers ont été vendus après sa mort tels qu'ils sont à présent. Mais cet échantillon vous met-il en appétit?

— Sans doute. De grâce, ne me traitez pas comme Tantalf .

— Repaissez-vous. Voici de la nourriture.

Le baron tira de sa vaste houppelande un gros roule^u^ qu'à

Ji'i

sa couleur et à son parfum je reconnus pour une collection respectable de paperasses. De retour à mon hdtel, je procédai sans retard à l*ouverture. Le manuscrit se divisait en plusieurs parties, comme on pouvait le remarquer par les changements d'écriture et de format. J'espérais qu'un examen attentif me ferait rltkouvrir le nom du peintre inconnu. Soutenu par cette idée, je m'embarquai résolument dans la lecture du dossier. Au moyen (le notes et d'extraits pris à la hâte, je vais en essayer la reproduction aussi fidèle que mes souvenirs me le permettront.

LE

Eussé-je cent nns à vivre, je iroublierai jamais ma première ontrevue avec M***, conseiller honoraire de la chambre de juslire de Berlin. Des revers de fortune, des aventures qu'on ne racontait point, avaient amené cet liommej Dieu sait comment, au bourg de Langrune, en Normandie, oii Ton m'envoyait pour faire réducation de son fils. C'était en avril 1740. M. le conseiller avait cinquante ans ; sa figure était belle et grave. Il me toisa des pieds à la tête avant d'ouvrir la lettre d'introduction que je lui présentais.

— Vous en saurez toujours assez, me dit-il , pour enseigner h mon garçon un ^eu d'histoire et de latin. Je vous ai bien plutôt fait venir pour que vous l'empêchiez d'apprendre ce que je veux qu'il ignore. Quel ciraclére avez-vous , jeune hom-

26 LE MMTRB INCONNU

me? Peut-on vous confier la moitié d*un secret sans que vous prétendiez deviner le reste?

— Je ne demande point de confidence, monsieur, répondisje. Le moyen d'être sûr de ma discrétion, c'est de ne pas la mettre à Tépreuve. Quant à mon caractère , je ne sais si M. Tabbé Langue t, qui m'envoie cbez vous, en parle dans sa lettre.

— 11 m'en parle, reprit M. le conseiller. C'est toujours le même style. Les précepteurs sont comme les filles à marier : humeur égale, conduite irréprochable, cœur excellent, ce qui ne veut absolument rien dire. Voici mes volontés : Vous enseiperez à mon fils tout ce qu'il vous plaira, hors une chose dont la plus petite notion lui est interdite. Pierre a quinze ans^ et, grâce à ma vigilance , il ne se doute point qu'il existe des arts appelés dessin, peinture, gravure, perspective. Il n'a jamais vu 'seulement une image. Les raisons particulières que j'ai de l'entretenir dans cette ignorance ne regardent que lui et moi. Ne cherchez pas à les connaître. Dans vos leçons, dans la conversation, les lectures, les récits d'histoires, les anecdotes, pas un mot qui touche à ces matières prohibées ! La tâche pourra vous sembler difficile, et demande une attention de tous le moments. Vous sentez-voùs capable de la remplir?

— J'y appliquerai tous mes soins.

^-Au premier signe d'indiscrétion ou de curiosité, — je vous en avertis, — vous repartirez pour Paris sur l'heure. J'espère que vous ne me donnerez pas sujet d'en venir à une rupture. Suivez^moi, je vais vous présenter à Marceline.

C'était le nom de M™» la conseillère. Je perdis conlenancft en la saluant. Je balbutiai gauchement quelques mots sans suite. Elle répondit à mon salut par un sourire bienveillant. Aussitôt j'éprouvai un ardent désir de me plier à toutes les ma-

nies de M. le conseiller. Marceline était née à Palerme ; une grâce orientale animait toute la personne de cette aimable créature. Une certaine envie de plaire, qui tenait à la chaleur du sang ; la singularité de Thumeur, tour à tour vive ou indolente, et sous laquelle on devinait une âme passionnée ; les caprices engendrés par une maladie lente dont on ne parlait qu'avec mystère; la douceur piquante de Taccent sicilien^ tout cela composait un ensemble séduisant et bizarre qu'on ne pouvait contempler sans une émotion mêlée de crainte et de pitié. La maison silencieuse du conseiller, la plage nue de Laugrune, cette c<)te sans cesse battue par la mer, où Ton ne voyait que du sable et les quelques arbres rabougris du jardin, ce, fut un paradis à mes yeux.

Lorsqu^on m'eut installé dans une petite chambre au deuxième étage, je regardai piteusement mon bagage de jeune précep* teur. Deux méchants habits, dont un de droguet, une veste de soie, à peine ornée d'une broderie mesquine , quelques jabots de fausses dentelles, plus les manchettes assortissantes ! Vouloir attirer l'attention d'une belle femme fantasque avec une gafdcrobe si misérable eût été la dernière des folies, c'est pourquoi je résolus de tenir à deux mains mon cœur de vingt-quatre ans.

Mon élève avait un. caractère ouvert et franc. Il se prit d'amitié pour moi dès le premier jour de mon entrée eu fonctions. J'étais un compîignon plutôt qu'un précepteur. Il m'écoutait docilement, parce que mes leçons se passaient en conversations instructives, dont il profitait avec une intelligence extraordinaire. La maladie mystérieuse de sa mère l'inquiétait, et comme j'avais quelques notions de médecine, il m'interrogeait sur les symptômes qu'il remarquait. Sa chambre n'était séparée de la mienne

que par une cloison. Souvent, au milieu de la nuit, nous entendions à rétdge inférieur des bruits de portes, des pas précipités, et puis la voix de M. le consei'Ior qui parlait d'un ton de sévérité ou de reproche. Aussitôt après, la maison rentrait dans le silence. Une nuit, entre autres, un cri perçant arriva Jusqu'à mon oreille par quelque porte entre-bâillée, qui étouffa le bruit en se refermant. Une curiosité insurmontable me poussant, je sortis de ma chambre, sans lumière, et je descendis à pas de loup jusqu'au milieu des degrés. M. le conseiller se livrait à ses remontrances accoutumées.

— Ne voilà-t-il pas, disait-il, une belle façon de vivre pour une mère de famille? Étes-vous une marquise dont Tamaat vient d'être tué à la guerre, ou une fille nubile qu'on retient de force au couvent? Avez-vous quelque roman dans la tête. Allons, calmez-vous. Je donnerai la comédie à votre infernale imagination en mettint moi-même le feu à cette maison.

Je murmurais entre mes dents contre cet homme sans pitié, lorsque je sentis la rampe de Tescalier frémir sous ma main ; uu craquement des degrés de bois m'apprit que je n'étais point seul dans l'obscurité. Je me blottis contre le mur. Une personne passa tout près de moi, et le frôlement de ses habits se perdit dans les corridors.

Le lendemain. M""" la conseillère avait son humeur douce el enjouée de tous les jours. Son mari lui parlait avec bonté. Picrn: seul me parut sombre, et je compris que son inquiétude et ma curiosité s'étaient rencontrées pendant cette nuit étrange.

— Mon ami, dit Marceline à son mari , je suis aujourd'hui maîtresse de mon mal, et je dois ce bonheur à votre éloquence. Vous avez admirablement trouvé ce qu'il fallait me dire.

J'aurais pris ce langage pour l'ironie de la victime félicitant

son bourreau, si le sourire le plus gracieux n*eût accompagné ces paroles. Le conseiller se frotta les mains d'un air de bonhomie, en répondant :

— Avec un peu de courage et de persévérs^ice, tout cela ne ^ra rien. De plus grand maux ont fini heureusement. Puisque TOUS êtes si sage, ma chère enfant, j'irai tant à Theure à Caen avec ma carriole, et je vous apporterai des provisions, des livres, des gazettes, et des fleurs pour mettre dans vos vases.

Tandis que le mari était à la ville, la malade me pria de la conduire sur la plage. Un vent frais et vif soufflait du nord-ouest, et de gros nuages uoirs projetaient leurs ombres immenses sur rOcéan. Marceline écartait sa mante pour laisser le froid pénétrer jusqu'au fond de ses veines.

— Que ce ciel est beau ! s*écrid-t-elle ; que cette mer toujours en mouvement a de charmes !

— Mais quelle différence, répondis-je, avec le ciel pur et la mer azurée de Palerme !

— Ce sont des beautés qui ne se comparent point, dit Marceline. Ici, la nature est irritée, menaçante jusque dans son repos, et pourtant ce vent âpre et sauvage apaise les sens et procure le sommeil, Tappétit, le calme de Tesprit, la vigueur des membres. Là-bas. on a mille idées folles, les passrons excitées, la tôte en feu, au milieu d'une nature paisible, sereine et réglée. On vit mieux dans le Nord.

Son mal, évidemment, n'était pas la nostalgie.

-^ Dans tous les pays du monde, repris-je, ou ne vit bien qu*en obéissant à ses instincts et à ses goûts, on ne vit bien que parmi des gens sympathiques, dans les conditions nécessaires au développement de ses facultés et de ses sentiments. Telle émotion qui serait un exercice salutaire pour le cœur, devient un germe

destructeur si on la comprime. La sensibilité qui ne s*<Spanche pas est un poison.

— Il y a, répondit Marceline, des goûts mauvais, des instincts dangereux. On porte souvent en soi-même le germe de sa destruction. La sensibilité trop développée peut faire beaucoup fie mal. L'homme se trouve bien dans toutes les conditions, franchit tous les écueils, vit en tous lieux et arrive sans ef^oi au terme, quand il a eu pour compagne de voyage la raison.

-*- Il faut plus que la triste raison à une femme, m'écriai-je ; sans Tamour. sans le dévouement, les sacrifices, les peines qu*il entraîne après lui, elle passe daps ce monde sans avoir vécu.

— Les dévouements, répondit Marceline en souriant, les sacrifices ne manquent jamais aux femmes. Leur existence en est surabondamment parsemée.

Celle réponse me parut évasive. L'amour y restait oublié. M. le conseiller rapporta de la ville plusieurs numéros du MercutCf des provisions de bouche et une grosse botte de fleurs ; car le vent qui réfnait constamment à Langrune faisait grand tort aux jardins. Marceline s'empara de ces fleurs avec Tempressèment et la joie d'une jeune fille. Elle les distribua 'dans ses vases avec un soin e«<rôme, en c^ilculant les meilleurs effets possibles dans la disposition des couleurs. Elle y ajouta des brins d'herbes, des joncs et de longues feuilles de roseaux, et composa ainsi des bouquets d'un goût exquis, où l'art semblait un jeu du hasard.

— Monsieur le conseiller, disait-elle, voyez donc comme ces nuances se marient bien ensemble, comme ces herbes rompent agréablement la symétrie ! Ah ! je sais bien ce qu'on pourrait faire de cela.

— Et moi aussi, répondit le conseiller. Je vais vous montrer ce qu'on en peut faire.

Ce brutal personnage prit des ciseaux, coupa les têtes des plus belles' fleurs et les jeta par la fenêtre.

^ Décidément» pensai-je, cet homme exerce sur sa famille une intolérable tyrannie.

Mon indignation éclata lorsque je trouvai l'occasion de parler seul à seul avec ce despote. Au risque d'être chassé, je rompis un silence qui me pesait.

— Monsieur le conseiller, dis -je, vous avez sans doute d'excellents motifs pour livrer aux goûts de votre femme cette guerre acharnée ; mais vous lui faites un mal horrible.

«X- Hélas l oui, mon jeune ami, répondit le conseiller en souriant.

— Eh bien ! je ne conçois pas quelle fureur vous pousse à la contrarier dans ses fantaisies les plus innocentes.

— Il n'y a pas besoin que vous le conceviez.

— C'est prendre une effroyable responsabilité , dis-jo en m'échaulfant. I^s gens qui tuent avec le poignard sont roués ou pendus. Mais si les lois n'atteignent point ceux qui donnent la mort lentement, à petits coups, avec des armes insaisissables, le ciel les juge et leur garde une punition. Les pensées de l'homme qui sacrifie sa famille à des machinations profondes, à des intérêts secrets et diaboliques, n'échappent point aux regards de Dieu. Songez-vous à cela, monsieur? *

— Je ne songe h autre chose nuit et jour. Ne m'en voyezvous pas sans cesse occupé ? Que le ciel confonde cet homme aux pensées et aux intérêts diaboliques, dont vous définissez si justement le crime! Mais il n'est plus temps de s'aviser de son crioie ni de votre juste définition.

32 LE MAmifi INCONNU

— Vous ne m'entendez donc point, monsieur? repris-je. C'est ÙH VOUS que je parle. C'est vous que j'accuse.

— J'entends fort bien, au contraire. Selon vous, je serais cet homme pervers et machinaleur. Je pourrais vous répondre que vous vous trompez et que c'est un autre. Je pourrais. me comparer au célèbre Agamemnon sacrifiant sa fille, comme je sacrifie ma femme pour apaiser les dieux et leurs oracles, gens puissants, respectables, et qu'on doit ménager. La barbarie de ce grand roi fut sublime et nécessaire ; je pourrais donc vous répondre avec la hauteur qu'il opposa aux reproches du bouillant Achille. Je pourrais encore vous prouver par des arguments sérieux que la pauvre Marceline est vouée en elTet au sort d'iphigénie et résignée comme elle. J'ajouterais en manière de péroraison, que Id vie et le bonheur d'un fils sont de quelque poids aux yeux d'un père, et je vous prierais en, pleurant, d'excuser ma faiblesse. Vous seriez sans doute ému de mon chagrin et de mes |)crplexités. Mais je préfère vous dire, mon jeune ami, que si vous me parlez encore de ces choses-là, je vous mettrai immédiatement à la porte.

La rougeur me monta au visage et j'allais demander mon congé lorsque Marceline entra. Elle ouvrit son clavecin et chanta des ariettes de son pays, dont l'expression douce et tendre me remua le cœur. Sans comprendre le dialecte mélodieux de Pa- Icrme, on reconnaissait bien qu'il s'agissait dans ces ariettes des peines et des plaisirs de l'amour ; un suave parfum de poésie méridionale se répandit dans l'air que je respirais. Mou dépit et mon orgueil blessés s'apaisèrent peu à peu, comme des chiens irrités à la voix de leur maître.

— La musique! s'écria M. le conseiller; la musique, voilà le plus aimable des arts! Que ne chantez-vous plus souvent, ma

LE MAITRE INCONiNU 33

chère âme? Cela nous ferait grand bien, à tous tant que nous

sommes ; c£^ je vois noire jeune précepteur adouci comme Oreste

par les chants d* Electre.

M. le conseiller me tendit la main ; je la pressai dans les

miennes et ma colère s*envola. 11 était écrit que tous les inci-

dents de cette journée seraient bizarres. Nous avions pris noi chapeaux et nos cannes, et nous nous promenions, h la chute du jour, surlejiordde la mer. Le soleil se couchait au milieu de Teau. Des voiles de différentes grandeurs se dessinaient au loin sur le ciel enflammé. Tout à coup M. le conseiller me saisit par le bras, et me montra du doigt son ûls qui traçait des lignes avec un bâton sur le sable humide et fin de la plage.

— Que fait-il là? me dit le père avec effroi. Il n'y a pas à s'y méprendre ; c'est bien une ligne d'horizon. Ces triangles qui la rompent représentent les voiles de navires qu'on aperçoit au loin. Le drèle devine les lois de la perspective et du dessin.

Aussitôt M. le conseiller appela son fils.

— Pierre, lui dit-il, vous voyez bien que ce sable offre une surlace plane, tandis que ces barques et cette mer sont à distance. Comment donc vous amusez-vous à vouloir imiter le lointain? Ce passe-temps est indigne d'un garçon raisonnable.

Le jeune homme n'osa nous soutenir en face qu'on .pouvait reproduire sur un plan l'apparence de l'espace, de la profondeur et du lointain ; mais il revint û son idée et à ses lignes, en dépit des railleries et des objections.

— Mon cher Mentor, nie dit le père, nous ajouterons un chapitre qui manque dans le poëme ingénieux de M. de Cambrai, en donnant le fouet à notre Télémaque.

— Ce serait une grande iniquité , répondis- je. Cet enfant . obéit à l'appel de la nature.

Le conseiller frappa ses deux mains Tune contre rautrc.

— Ah ! je le vois trop bien, dit-il , nous n'irons pas longtemps ainsi, malgré mes précautions. Maudit soit cet instinct qui ferait la joie d'un autre père ! Apprenez la vérité, mon jeune ami : comme certaines maladies qui se transmettent avec le sang, le goût de la peinture est héréditaire dans la famille de ma femme, et ce fatal instinct a déjà plongé dans un abîme de malheurs quatre générations de celte famille de maniaques. M. de Voltaire, ce triomphateur des préjugés, 'me rendra-t-il mon enfant quand je Taurai porté en terre? Venez demain dans mon cabinet après déjeuner; je vous raconterai une histoire appuyée de pièces justificatives, à laquelle vous donnerez le nom de fable si vous voulez ; mais vous déciderez ensuite si je suis un tyran détestable ou un père prudent,

Nous étions tous préoccupés ou silencieux au déjeuner du lendemain. Marceliue se plaignait de maux de nerfs. Mon élève ne détournait pas ses regards du visage de sa mère. Le conseiller rêvait sans doute aux confidences qu'il m'avait promises, et moi je comptais les minutes avec impatience. Nous allions quitter la table lorsqu'un étranger, en babit de voyage et qui était entré par le jardin, vint s'appuyer sur le bord de la fenêtre ouverte. 11 appela M. le conseiller d'un nom allemand que j'entendais pour la première fois.

— Quel bonheur! s'écria Marceline. C'est notre ami le chevalier l Venez donc m*embrasser, mon cher Nicolas I

— Te voilà donc, coquin ! dit le maître de la maison. Tu arrives au bout d'un an, et comme dans un moulin, sans te fairt

30 LK MAITHE INCONNU

annoncer. Kst-ce là se conduire en homme bien appris? Viens ici qu'on f embrasse.

L'étranger grimpa sur le bord de l.i fenêtre et sauta dans la chambre. Il baisa d^ibord les joues de Marceline, et se jela ensuite dans les bras de M. le conseiller. Cet homme paraissait avoir cinquante ans. Son visage sillonné, ses traits réguliers et aquilins, ses yeux noirs pleins de feu, l'accent méridional et la pétulance de sim parler le faisaient reconnaître pour un de ces Italiens robustes et passionnés chez qui les orages de la jeunesse n'ont laissé d'autre trace que des rides, sans éteindre ni les forces ni Tintelligence. On lui servit à déjeuner, et, tout en avalant les morceaux, il s'informa de la santé de madame la conseillère, des affaires de son mari, des études de mon élève et de cent autres choses.

— Je comprends; je vois clair; j'en sais assez, dit-il tout à coup. Les jours que je puis vous donner sont comptés, mes bons amis. J'en aurais déjà perdu cinq à venir de Paris à Gaen, si j'eusse pris le carrosse de voiture de Normandie. Heureusement j'avais une vieille chaiso Sdiis ma remise, et j'ai pris lu poste. Le temps, c'est la vie, et à mon âge les miettes du festin sont précieuses. Que n'ai -je connu plus tôt le prix de la jeunesse !

— Il me semble que tu as bien employé la tienne, dit le conseiller.

— J'aurais cent mille livres de dettes de plus. Mais nous gaspillons les heures à bavarder. Mes amis, je ne puis rester ici que quinze jours. Tenez-vous pour avertis qu'une comète est tombée aujourd'hui sur le logis d'un conseiller honoraire du roi de Prusse, et que moi, Nicolas Servandoni, je suis cet astre errant lancé au milieu de votre paisible constellation.

— Les comètes, dit «M. le conseiller, sont des amas de vapeurs incapables de pousser hors de leurs orbites les planètes dont la Providence a déterminé le chemin.

— T'imagines-tu connaître le chemin où doit passer ton fils? reprit M. Servandoni. Pierre est un bel enfant, grand, bien fait, de bonne mine, le visage brun, le front large, le sourcil épais, le regard ferme, pénétrant, observateur. II ressemble au jeune Rembrandt, que nous avons au musée du grand-duc, '^ à Florence.

— Chevalier, interrompit le père en frappant sur h table, si tu es venu pour tenir de ces discours, tu ne coucheras pas sous mon toit ce soir.

•>— Nous verrons bien. Et d*abord, pour vider à notre aise ce premier différend, allons un peu causer dans le jardin. Suiveznous, monsieur le'précepteur.

11. Servandoni se leva et se rendit au jardin d'un pas si vif, que nous courions pour le suivre. Il s*arréta au milieu d'une allée, et se retourna en se croisant les bras d'un air théâtral.

— Seigneur Agamemnon, dit-il, avez-vous assez fait parade de votre sacrifice aux dieux? Il est temps que cette imitation de l'antiquité finisse. La victime de Calchas a été livrée au bourreau. C'est une barbarie. Ou vous la pardonne; n'en parlons plus. Mais alors l'oracle n'a-t-il pas ce qu'il souhaitait? Les vents soufflent; laissez donc partir pour la guerre le vaisseau de votre fils.

— Deux précautions valent mieux qu'une, dit le conseiller.

— Ne m'interrompez pas, reprit M. Servandoni. J'entre dans vos idées. J'accepte pour bons vos absurdes préjugés. C'est bien le moins que vous m' écoutiez , puisque je raisonne avec corn* plaisance sur votre donnée fausse. Depuis quand donc paye-t-on

aux dieux deux tributs au lieu d'un? A yotre place, je ne leur donnerais rien; mais si vous êtes assez fou pour croire aux oracles, accordez-leur tout juste ce qu'ils exigent. Marceline avait reçu de la nature la plus belle organisation du monde. Vous Tavez sacrifiée : soit 1 mais ce sacrifice ne doit pas être inutile. Rendez donc la liberté à votre fils. Otez ce boisseau sous lequel vous étouffez sa jeunesse. Â-t-il, oui ou non, le génie des arts? S'il ne Ta point, que craignez-vous? S'il tient de sa mère , s'il a hérité du feu sacré , si la nature l'a choisi entre cent mille pour déposer dans son âme des germes dont elle devient tous les jours plus avare, ouvrez donc la cage où il est enfermé.

^ Gonnais<^tu bien cet oracle dont tu parles? dit le conseiller.

— Je le connais. Je l'accepte. J'y crois si tu le veux. Les aïeux de Marceline furent artistes eu naissant. Tantôt ce génie héréditaire se transmet aux mâles ; tantôt ce sont les filles à qui Dieu le prèle. Une légende inventée par quelque vieille paysanne flamande, un soir d'hiver, assigne à ces dons heureux une origine extraordinaire. La profession de peintre, ajoute la légende» sera fatale aux enfants de cette famille et causera son extinction radicale, à moins qu'une génération n'étouffe volontairement son génie en embrassant un autre métier. Ce sacrifice rachètera le péché originel de cette maison , et les descendants, ainsi puh* fiés, pourront alors se livrer îi la peinture sans crainte d'offenser Dieu.

— C'est bien cela, murmura le conseiller.

— Ouïi reprit M. Servandoni, et le plus curieux de Taffadre , c'est que des hommes éclairés comme vous et moi se donnent le ridicule de traiter sérieusement cette prédiction de

bonne femme. Le hasard , qui se divertit aux dépens des pauvres humains, a pris un malin plaisir à frapper la famille désignée à 8/;s coups. Les descendants marqués du sceau fatal paraissent avoir vécu sous le poids d une malédiction. Quatre générations sont mortes d'une façon misérable et tragique. Mais la cinquième géoératiôD n'a-l-elle pas rempli les conditions exigées pour le rachat du péché originel ? Le père de Marceline a fait promettre à sa fille de ne jamais toucher un pinceau , de ne jamais tracer une ligne sur le papier ou la toile, de ne jamais Sonner à l'argile ou au marbre une forme quelconque. Elle a obéi scrupuleusement. Lorsqu'en rôvaut en face d'un paysage pittoresque, elle a vu la nature lui sourire et Tinviter au travail, elle s'est détournée avec effroi. Elle a fui les pièges de la sirène qui se montrait partout, dans les nuages, dans Thorizon, dans les traits de son mari, ou de son fils, et jusque dans le calice d'une fleur. Si les soins du ménage, les comptes de sa cuisi^ nière et les plaisirs de l'aiguille n'ont pas fourni à son esprit aae compensation suflisaute ; si sa vocation contrariée a fini par dégénérer en maladie, je suppose, monsieur le magistrat honoraire, que votre impartialité ne refusera pas d'admettre les ex** cuses de Marceline, quand les médecins accordent aux belles le droit imprescriptible des vapeurs et de la migraine. Ces maux de nerfs ne prouvent-ils pas que. Timbécile oracle est servi, et que les arts ont fait, pour lui complaire, une perte irréparable? La malédiction s'arrête à la mère de votre fils. Cet enfant nous appartient. Je le réclame. Livrez-le-moi. J'en ferai un peintre, on sculpteur, un architecte. La surveillance que vous exercez sur votre femme aura alors un but et sera justifiée.

— Qui te dit que mou fils ait du goût pour la peinture? dit le conseiller.

— N*esUc6que cela? reprit M. Servandoni. Nous allons le savoir, et d'abord consultons monsieur le précepteur.

— Mon élève a hérité du génie de sa mère, répondis-je. N'en doutez pas. Je l'ai surpris vingt fois à la poursuite des secrets qu'il ignore. Je Tai arrêté vingt fois au moment où sans autre guide que la nature, il allait percer les ténèbres. Montrezlui l'issue qu'il cherche à tâtons, et vous le verrez s*élancer dans l'espace, comme un oiseau dont on a ouvert la cage.

— En un mot, messieurs les docteurs, dit le père avec amertume, vous prétendez me prouvei; que mon fils porte en lui le germe d'une maladie héréditaire. Réjouissez -vous donc de ces heureuses dispositions ; pour moi, j'aimerais autant lui découvrir la phthisie ou les écrouelles, et jusqu'à des symptômes plus certains, vous me permettrez de douter de mon bonheur.

— Nous commençons à nous entendre, reprit Servandoni. Rentrons à la maison. Appelle ton fils; je l'interrogerai : trois ou quatre questions doivent suffire.

— J'y consens, dit le père. Mais ne va pas lui dessiller bnis« quement les yeux.

«- Monsieur, reprit Servandoni, si je découvre que votre fils est bon à faire un manœuvre, je ne vous l'enlèverai point,

Pierre ne se doutait pas qu'il fût devant des examinateurs, lorsque le chevalier Servandoni, comme s'il eût poursuivi la conversation commencée dans le jardin, se mit à dire avec sa volubilité habituelle :

— Tu perdrais ta peine à me vouloir soutenir le contraire, conseiller : ces hommes dont tu ris, et que tu appelles maniaques, sont des êtres priviligiés comme les poètes. Non, ce n'est pas en vain que la nature leur souffle le désir de reproduire, "^vec d'autres moyens que la parole, les émotions causées par la

LE MAITRB INCONNU . M

contemplation d*une belle chose. Celui qui, en regardant un joli visage, des formes athlétiques ou élégantes, un del resplendissant, nnc mer furieuse, retourne chez lui rôreur et dévoré d'une ardente envie d'imiter, par quelque procédé matériel, ce visage, ces formes, la lumière de ce ciel ou la fureur de cette mer, est un homme au-dessus du vulgaire. Nous avons de reste des soldats, des maçons, et même des conseillers, morbleu ! Don-* nez-moi un de ces enfants amoureux du beau, et je lui enseignerai un langage exact et fidèle qui ne parle qu'aux yeux, un art supérieur h Téloquence.

~ Un langage pour les sourds-muets, dit le conseiller.

— De grâce, mon père, s'écria Tenfant, laissez M. Servandoni achever sa pensée !

— Sois tranquille, mon garçon, reprit Servandoni, je te développerai ma pensée avec tous les commentaires que tu souhaiteras. Mais est-ce que tu serais, par hasard, un de ces fous dont ton père se moque, et que j'estime particulièrement?

— Je n'ose l'espérer, dit Pierre. Et cependant, ces émotio.ns dont vous parlez, je les connais ; ce désir ardent d'imiter les belles formes que je vois, et de reproduire les grands spectacles de la nature par quelque artifice, j'en suis obsédé.

— Oui-da 1 Eh bien, dis-moi un peu comment tu rôves à Timage d'une femme charmante? Éprouves-tù l'envie de lui déclarer que tu l'aimes et de la presser sur ton cœur ?

— Non, monsieur le chevalier, répondit Pierre. Il me semble regarder une personne que je connais déjà, un visage ami dont le souvenir se réveille dans mon esprit, et que je n'oublierai plus. Quand ce visage charmant a disparu, je le vois encore par- » tout. Il me poursuit et me tourmente comme un spectre. Mon supplice finirait si je pouvais créer et façonner de mes mains ^

èlK i son image. Je le tenterais si les remoniranus de mon père ne me di'loumaienl de.rellp Toile entreprise. MsIri^ tout ce (jn'nn en peut dire, je coniidi're la chose comme p<issilile. Il V a pri'S d'ici une luileriei où l'on doDJie À h terre la forme qu'an veut au moyen du feu. Laissez-moi manier le salile  ma fantai ■ sie, et an lieu d'une brique, je vous ferai un homme.

— Nous y voilà ! s'fcria M. Servandoni en jetant au père un regard si(^ilicatif.

— Un homme en (erre do brique! dit M. le conseiller; quel aiïreux mannequin oe sérail I

— Peut-être, dit Pierre.

— Cependant, jeune homme, reprit H. Servandoni, la couleur est un ingrédient nécessaire.

— La couleur ! dit l'enfant, c'est là ce qui mn déscspi''re. La nature nous la montre à profusion, el je ne puis h lui voler ! Ohi je voudrais l'emprunter à ces nuages, où le soleil couchant étale un nombre infini de nuances; je déposerais sur les

es de ma mère le rose frais et tendre de la santé; m^îs c le reste, je saurais donner à ta pierre ou au bois l'apparence la vie.

— Les sauvages ont de ces envies-là, dit M. le conseiller.

— Ce sont, répondit M. Servandoni, les pensées que Pro-- [hée dut avoir avant de voler le feu céleste; mais rassure-toi, seiller, je ne vois pas encore de preuve certaine que Pierre ; un grand artiste. On peut avoir reçu du ciel le don de er. et faire des vers détestables. On peut éprouver le besoin niler la nature et n'être qu'un plat copiste, sans discerneat et sans go lit. tléponds à ceci, jeune homme ; Quand tu as fabriqué une ima|;e de pierre où d'an:ile; (juand In

LE MAITflB INCONNU 43

aoras dissimulé la matière sous une couche de couleur, ce sera toujours, comme le dit ton père, un mannequin inanimé.

— El qui m'empêchera, répondit Tenfanl, de racheter l'immobilité de la matière par une perfection de formes au-dessus de la nature ? Je ne connais point d'homme qui n'ait quelque défaut dans le visage ou la taille. Le mien n'en aura pas; et si mes mains ne réussissent point à le faire tel que mon esprit Taura conçu, Je le briserai; je recommencerai nlon ouvrage, et je finirai par atteindre mon but.

— L'idéal ! s'écria Servandoni. Mais comment habilleras-tu ton homme de pierre?

— Serait-ce la peine de le faire plus beau qu'un être vivant, si je le cachais sous des vêtements? Je ne l'habillerai point, et les autres hommes auront l'air, en passant devant lui, de ne point oser montrer les difformités de leur corps.

— Cependant, reprit Servandoni, parmi les ajustements, il y en a qui accompagnent bien un visage, ou qui sont favorables aux belles formes.

— Sans doute, répondit Pierre. On pourrait choisir des ome<^ meots avec le goût que déploie ma mère lorsqu'elle arrange des fleurs dans un vase. Mais il n'en faudrait user qu'avec so* briété.

— Encore un mot, dit M. Servandoni : n'as-tu jamais composé dans ton esprit l'image d'un héros de l'antiquité ou d'une personne célèbre?

— Ils sont tous là, répondit Pierre en se frappant le front. Dn moins, tous ceux que j'aime. Âh! je voudrais épouser une femme douée par les fées d'une fécondité prodigieuse, et qui mît au monde tout ce cortège de grands hommes, de héros et de belles jeunes filles qui se promène dans ma tête !

M LE MAITRB INCONNU

M. Servandoni saisit le jeune homme dans ses bras, et, le soulevant de terre impétueusement :

— Je te donnerai cette femme que ton cœur appelle, dit-il ; je te marierai avec elle, et de votre union sortira le cortège idéal' que rêve ton génie. Viens avec moi. Je te conduirai près de cette beauté mystérieuse, toujours féconde et toujours vierge. Ta bien-aimée a un nom : c'est la Peinture.

M. Servandoni avait apporté une caisse contenant plusieurs petits tableaux de lui, qu'il coi\sidérait comme de bons ouvrages, n nous mena dans ^a chambre et posa ces tableaux sur une table, appuyés contre le mur.

— Regarde, mon garçon, dit-il à Pierre. Ce sont des trumeaux que j*ai faits pour M. le maréchal de Richelieu. Cela n'est bon qu'à mettre sur des portes.

Les deux trumeaux représentaient des bergers assis sur

r herbe et folâtrant avec des bergères, au milieu d'un paysage.

Les sujets rappelaient le genre où M. Watteau avait excellé.

11 me parut que ce devait être de la peinture fort belle. Mon

élève» en contemplation devant les deux toiles, fronçait les sour-

cils et dévorait du regard ces figures gracieuses. Je m'attendais à quelque explosion de joie ou de surprise. Il ne changea point de visage, et murmura tout bas :

— Grand Dieu ! Qu'il doit être difficile de faire ces choses-là ! Et se tournant vers le chevalier Servandoni :

— Mon ami, poursuivit-il, comment ces ouvrages ont-ils pu sortir de la main d'un homme ? Par charité, dites-moi quels moyens, quels instruments vous employez.

— Ah ! répondit le chevalier, tu es impatient. Bon cela ! Je ne te laisserai pas languir. Tu vas connaître les ustensiles et les moyens. Vois-tu bien cette toile encore intacte ? à défaut de chevalet, nous la mettrons sur la table. L'attirail du peintre n'est pas aussi considérable que tu le penses. Tout peut tenir dans cette boîte. Regarde-moi faire. On trace au crayon blanc le dessin d'une tête, comme ceci. On crève sur une palette ces petites vessies qui contiennent toutes sortes de couleurs. Avec les pinceaux on mélange, en embrouille ces couleurs deux à deux, trois à trois; on cherche, on essaye, jusqu'à ce qu'on trouve les tons que Ton désiré composer; et puis, on imite la chair... et puis les ombres... et puis la demi-teinte... et on donne ainsi cette apparence trompeuse, cette rondeur appelée le modelé qui met certaines parties en relief en éloignant certaines autres... et puis l'on a déjà l'ébauche d*une figure.

La main de M. Servandani, presque aussi prompte que sa parole, exécutait chaque cliose à mesure qu'il en donnait l'explication. La toile offrit d'abord un assemblage confus et désordonné de couleurs diverses, où Ton ne distinguait rien en l'examinant de près ; mais, en nous mettant à distance, nous vîmes sortir de ce chaos une belle et grave tête de vieillard plongée dans Tombre et dont un rayon de lumière venait éclairer le

LE MAITRE INCONNU il

front. Ce fut alors que Témotion faillit étoairer mon élève. Il »e jeta éperdu dans les bras de M. Servandoni.

— Je comprends ! s'écria- t-il les larmes aux yeux. Avec de leUes ressources, tout est possible. Ah ! si Ton m*eût appris cela plus tôt !...

— Comment, demanda M. le conseiller, est-ce que vous auriez entrepris de peindre en secret, malgré ma défense ?

— Je vous Favouerai, mon père, répondit le jeune homme. J'ai tenté par des moyens grossiers et insuffisants de repro-

'duire des figures sur le papier.

— Voyons, dit M. Servandoni. Voyons tes essais, mon garçon. Je saurai à première vue ce que tu peux espérer de faire un jour.

Quel fut notre étonnement lorsque Pierre tira d'un grenier où il les tenait cachés plus de vingt dessins à la plume, enluminés avec du charbon, du rouge de brique et d'autres couleurs qu*il avait empruntées aux murailles ! Ces espèces de pastels barbares étaient composés de tons crus d'un aspect désagréable ; et le dessin, d'une naïveté enfantine qui blessait les règles de la perspective en maint endroit, éveilla les sarcasmes de M. le conseiller. Mais M. Servandoni s'écria d'une voix emphatique :

— Les ignorants sont bien heureux de trouver là des fautes assez grossières pour qu'elles leur sautent aux yeux. Les paysans qui ont vu Giotto charbonner sur une tombe ont ri aux dépens de ce pâtre indolent qui négligeait ses moutons. Pierre, mon enfant, tu es un petit Giotto. Prends courage, car je serai ton Cimabuê.

— Maître Nicolas a raison, dit Marceline. Ces dessios révèlent une intelligence et un sentiment des arts qui échappent au vulgaire. Mon fils est un peintre l Viens m'embrasser, cher enfant.

LE UKTTM INCONNU

— Oui, reprit matire Nicolas, embrasse ta m£re, jeune

homme, c'est d'elle qiic lu lien) ce rare et précieux instinct qui fer.i la forluiip et ta gloire. Et moi, semblable à Cbnld, j'faarle les ténèbres qui l'enveloppaient, et je te dis, comme au vaillapl Renaud :

QDil sonno, 0 quai Itlareo ha si saptti

Hais le songe se dissipe enfin et lu sors de la léthargie ; nous allons battre les infidèle; et prendre d'assaut Jérusalem. C'est moi qui préparerai tes armes.

H. Senandoni, mnllre en sculpture, architecture et mécanique autant qu'en peinture, savait tontes sortes de méliers. Il fabriqua deux chevalets mieuï et plus vite que le menuisier de Langrunc. C'était un spcclacln intéressant que de voir ce grand artiste suppléer par son industrie aux instruments qui lui manquaient. Pierre l'aida il en ouvrier intelligent. Ils confectionnèrent dans uno matinée l'altirail nécessaire à deux peintres et changèrent en atelier la chambre de mon élève.

— Ne perdons pas de lemps. disait M. Servandoni. Tuas quinie ans. mon garçon, et à toir .Ige j'avais déjà mis sur le I la toile, une armée de personnages. Prends ces crayons iceaux. Imite -moi comme tu pourras. Je corrigerai; cherai les esstis. Tu sauras bienlilt les petites ruses, ^dés, les abréviations.

se mil à l'ouvrage avec une passion incroyable. Il cote An vieillard de M. Servandoni, et quelques ligures leaux, très -imparraite ment pour la première fois, beau-

coup mieux h la seconde. Ses dessins, qui avaient d'abord la raideur qu'on rejnarque sur les laques de Chine, gagnèrent beaucoup en souplesse et en grâce. Quant aux couleurs, il paraît que ce jeune homme manifesta de grandes dispositions à les manier, car le chevalier Servandoni dit en regardant une ébauche si confuse que je n'y sus rien démêler :

— Voilà ce que j*espérais ; il est coloriste 1 C'est une qualité qui ne s'acquiert point par l'étude, tandis qu'on apprend toujours le dessin avec de la patience et de Tapplicalion.

Pendant huit jours, le maître et l'écolier ne bougèrent de leurs chevalets. Souvent, après une séance de quatre heures, lorsqu'on les appelait pour dîner, on les trouvait, les yeux hors la tête, le sang aux oreilles, peignant bu dessinant avec une espèce de ûèsre. Ils y revenaient après le repas ; et, quand la nuit les arrachait à leur travail, ils ne le quittaient que pour disserter jusqu'au moment du coucher. La conversation de M. Servandoni, mêlée d'anecdotes, de récils de voyages ou de descriptions, offrait alors un attrait charmant. Un soir qu'il nous avait divertis en nous racontant quelques épisodes de sa vie d'artiste, le chevalier dit à son élève :

— Ne te dissimule point, jeune homme, qu'avant de mener cetlo* vie-Ià, il faut te résoudre h étudier longtemps et à monter lous les degrés de l'échelle sans en omettre un seul, car tu te ressentirais cruellement plus tard de la moindre négligence dans tes commencements. Nous goûtons ici les loisirs des vacances. Je t'ai laissé barbouiller à ton aise pour juger de tes disposi • tions. A présent, je les connais ; nous allons songer à autre chose. Je t'emmènerai à Paris avec moi. Tu auras la bonté d'oublier tout ce que tu viens d'apprendre et de travailler sur iiocrveaux frais avec méthode. Tu dessineras des nez et des bou-

ches comme un bon bourgeois. Seulement, je serai là pour te mener au galop. 11 te faudra trois ans de courage et de docilité. Au bout de trois ans, tu auras la bride sur le cou, et, sMi le plaît de mettre en scène, sur une toile de vingt pieds, Mitljri* date, Alexandre ou César, je ne m'y opposerai point.

M, le conseiller éleva des objections au départ de son fils ; mais Servandoni ne prit pas môme la peine de réfuter ces objections. Cet homme impétueux exerçait un ascendant auquel on De résistait pas; et, d'ailleurs, Marceline Tappuya de toutes ses forces, en répétant avec lui que Pierre devait être artiste, et qu'on ne pouvait faire les choses à demi.

— Vous le voulez tous? dit le père : eh bien, que la responsabilité en retombe sur vous, et s'il arrive malheur, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes.

— Que craignez-vous? dit Marceline. Est-ce l'antique malédiction de famille \\ laquelle j'ai sacrifié mes goûts ? Les ordres de mon père ont suffi à m'écarter d'un art que j'aimais ; pensezvous que je puisse aujourd'hui manquer à mes serments, lorsque la vie, le bonheur et les succès de mon fils dépendent de moi ? En vérité, monsieur, après m'avoir connue fille respectueuse et épobse docile, vous pourriez me faire l'honneur de me croire mère tendre et dévouée.

— Je ne doute pas de vos sentiments maternels, répondit le conseiller ; je me borne à vous rappeler l'abîme sur lequel vous marchez, car, maintenant que mon fils a passé le Rubicon, il est perdu si sa mère vient à toucher un pinceau.

Le lendemain , Marceline suivait des yeux tous les mouve meiits de Pierre qui copiait une figure académique improvisée par M. Servandoni. Tout à coup elle se mit à applaudir en s*écriant :

— C'est ainsi que je ferais si je pouvais peindre ! Il me semble que je travaille. Je peins ! Je peins par les mains de mon fiisl Ne craignez plus rien, monsieur le conseiller; il ne m'en faut pas davantage, et jamais je n'éprouverai Tenvie de toucher un pinceau.

Tandis que Pierre était à son chevalet, sa mère appuyée sur le dos d'un fauteuil, rencouragenit constamment du regard ot de la voix :

— Oh! que j'ai trouvé une bonne nuance! disait elle. — Que j'ai bien fait le dessin de ce bras ! — Voyez donc, monsieur le conseiller, comme mon travail avance, comme mes progrès sont rapides. Voilà une tête qui m'a donné bien de la peine I

Et le conseiller lui-même , commençant à se rassurer, disait souvent à sa femme d'aller peindre avec M. Servandoni ; ou bien il lui demandait en riant quel morceau elle avait copié, de quelles couleurs e.'Ie s'était senie, et si elle étiiit contente de la séance ;

à quoi elle répondait aussi sérieusement que si véritablement la

peinture de son ûls eût ét^* son ouvrage.

Un matin que maître Nicolas préparait les palettes pourtailler de la besogne à son élève, M . le conseiller lui frappa sur l'é* paule d'im air sombre :

— J'ai dans un coin, lui dit- il, quatre tableaux appartenant à ma femme, et que j'ai condamnés à mort. Avant de les livrer au feu, je désire ta les montrer.

Dans un angle du jardin était une vieille tourelle dont l'abord, encombré de ronces, prouvait qu'on n'y entrait pas une fois par an. Il fallut dégager à coups de serpe le perron et les portes des épines it des orties qui défondaient le passage. Une obscurité complète régnait dans la tourelle. M. le conseiller ouvrit une lucarne, et tira d'une armoire quatre tableaux qu'il plaiça suc-

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ccssivement sous le rayon de lumière qui pénétrait dans la chambre. Le premier de ces tableaux représentait une scène de meurtre. Deux soldats, plongés dans une rivière jusqu'aux genoux, enfonçaient violemment dans Teau un homme vivant encore et qui se débattait entre leurs mains. On ne voyait point la tôle de cet homme ^ mais la contraction des membres exprimait assez son agonie. La lueur d'un incendie éclairait le fond du tableau. Sur le bord de* la rivière était assis une espèce de diable, qui péchait à la ligoe comme pour railler par sa tranquillité l'horreur de la scène. Cet ouvrage avait apparemment beaucoup de mérite, puisque M. Servandoni s'écria :

— Quelle imagination! quelle originalité! quelle exécution l quelle main de maître ! Tu n\is pas besoin, cher conseiller, de me nommer l'auteur. On ne peint plus ainsi de notre temps, même en Hollande. Je ne m'étonne plus que les vieilles femmes aient pris ce gaillard -là pour un sorcier. Tu n'auras pas lu barbarie de détruire ce chef-d'œuvre !

— La sentence est prononcée , dit le conseiller. Celui qui a joué avec le feu périra par le feu. Puisque tu cx)nnais Fauteur, je ne le nommerai point. C'est avec ces peintures révoltantes qu'il a su attirer sur nous la malédiction qui nous accable. Mais passons à la seconde génération, et regarde l'ouvrage du fils de ce maître maudit.

M. le conseiller nous montra un tableau plus petit que le premier, et qui représentait encore une scène de nuit. Dans un site pittoresque et sauvage, cclniré par la Innd, trois brigands attaquaient un voyageur à coups d'épée. Le voyageur, qui avait sa chemise tachée de sang, défendait sa vie en désespéré ; mais un cinquième personnage se glissait derrière lui et achevait traîtreusement ce malheureux en lui coupant le jarret. Des ombres

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fantastiques ^rtaieut leurs tt^tes du milieu des feuilles et regar^ daient ce guet-apens nocturne.

—'Admirables caprices, murmurait M. Servandoni. — Digne fils d'un tel père î

— Et que- penses-tu de la fille de ce peintre ? demanda le conseiller; n*est-ce pas un aimable esprit, comme $on père et son grand-père ?

Le troisième ouvrage était une figure d*homme de grandeur naturelle. Le visage, éclairé de bas en haut par les dernières clartés d'une chandelle près de s'éteindre, souriait sardoniquement. La main droite, étendue, semblait bé^tcr entre trois objets posés sur une table : un pistolet, un poignard et un verre à moitié plein d'une liqueur jaunâtre. Une horloge marquait trois heures. Nous demeurâmes longtemps en silence devant cette figure siuistre.

— Cela est fort moral, dit enfin Servandoni^ parfaitement imaginé' pour dégoûter du suicide; magnifique peinture, d'ailleurs ! La grand'mère de Marceline était une femme supérieure, artiste et philosophe a la fois. Cela est beau comme un Ghérard de la nuit.

— Voici maintenant l'œuvre du père de ma femme, dit le conseiller.

Sur la quatrième toile, nous vîmes une éruption de l'Etna d'un effet terrible. Un fleuve de feu descendait sur une ville située a la base du volcan; les habitants s'enfuyaient en désordre.

— Ainsi finit la chronique de la famille de Marceline , dit le conseiller. Si elle ne contient pas un cinquième chapitre aussi sombre que les précédents, c'est mon inflexible volonté qui nous a préservés de ce malheur.

— Tu ne brûleras point ces belles choses, dit M. Servandoni. Je t'en empêcherai, dussé-je le dénoncer h M. d*Argenson. — Je ne IravaiHerai pas aujourd'hui. Ces peintures m'ont troublé. Impuissance ! dissipation ! folios de jeunesse ! fatal besoin d'argent ! que ne suis-je né dans le temps des mœurs simples !

— Belles mœurs et belle simplicité ! répondit le conseiller; ne Yois-tu pas que ce sont là des œuvres perverses? ne t'ai-je pas dit la punition et la fin déplorable de leurs auteurs ?

— Ah! les vieux maîtres! répétait M. Servandoni. Les vieux maîtres!... puisque cette journée est perdue, racoute-nous l'histoire de ces quatre générations de peintres ; car tu ne m'en as jamais parlé qu'à bâtons rompus.

— Je n'aime point à raconter cette lugubre légende, dit le conseiller; mais je vous 1:\ ferai lire. Elle est tout au long sur parchemin.

De l'armoire où il avait remis les tableaux, M. le conseiller tira un rouleau de parchemin qu'il nous donna.

— Venez , me dit Servandoni, repaissons-nous de contes de nourrice. Enferraons-nous dans votre chambre, et tandis que vous me ferez lecture de ce morceau, je dessinerai des croquis sur les scènes que nous y trouverons.

La chronique de famille de M. le conseiller étant restée en ma possession, par suite d'événements qu'on apprendra tout à l'heure, je la joins au présent manuscrit comme un éclaircissement et une addition nécessaires à l'histoire de mon élève '.

Nous montâmes dans ma chambre. M. Servandoni prit ses crayons, et je commençai la lecture de ce qui suit.

* Le parclicniin original se trouvait, en effet, à la page suivante, dans le dossier du baron de K...

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