‹ Le maître inconnuChapitre 2 sur 14 · LEGENDE · texte numérisé non relu

LEGENDE

Jean et Pierre, avaient perdu leur père quand leur arriva cette aventure. Ils étaient tous deux sur le parvis de la cathédrale d';\nvers où Rubens vint à passer. Ce grand maître, aussi jeune qu'eux, était déjà fameux dans l'univers entier. Gomme il avait ouï parler des ouvrages de Jean, il s'approcha de lui d*un air bieDveilIant, et lui dit ces paroles :

— Mon ami, j'ai été tout enfant dans l'atelier de ton père. (1 m*a donné des encouragements ; s'il te plaît de venir chez moi, tu me feras plaisir. Je sais que tu as de grandes dispositions pour la peinture. 11 me faut des aides ; je t'emploierai.

Ayant dit cela, le maître salua de la main les deux jeunes ^ens avec une grî^ce admirable, et il monta sur son cheval. Jean

«t Pierre le regardèrent partir avec des pensées fort différentes. Le premier, qui portait sur son visage la candeur et h bonté de son âme, se sentit ému à Ti !ée de fréquenter chez ie plus illustre maître qui fût en son art. Des larmes d'altendrissement coulèrent de ses yeux. Au contraire, le second fit une mine sombre, et, jetant un regard de cdté sur le cheval de Rubens, il murmurait des paroles où perçait la jalousie qui lui déchirait le cœur. Les deux frères 3e séparèrent ensuite. L*aîné alla reprendre ses pinceaux, et le pins jeune courut caclier au fond d'une taverne sa honte et son envie. Le lendeoiain, Jean ne manqua pas de se rendre chez Riihens, qui le traita en confrère, et le pria d'ajouter sur un de ses tableaux quelques fleurs; car^ce jeune homme savait peindre surtout les guirlandes et les paysages. Il s'acquitta de ce travail avec tant d'habileté, que le maître et ses élèves l'accablèrent d'éloges. A la chute du jour, il revint ivre de plaisir et d'espoir dans la petite maison qu'il habitait h peu de distance de la place de Mecr. Pierre n'était point ercore de retour au logis et ne rentra que fort avant dans la nuit.

Pendant plusieurs mois^ les deux frères vécurent ainsi séparés, ne se voyant presque point. Jean travaillait assidûment chez Rubens. Il ajoutait des ornements aux tableaux du maître et n'avait point d'égal pour la peinture des fleurs, des arbres et des jardins. Bientôt il fut déclaré maître à son tour. Rubens lui donna l'accolade, et après cette cérémonie on servit un repas que le vin et les chansons égayèrent. Le comte de Lalain et d autres seigneurs français, qui étaient du festin, aimaient et protégeaient les beaux-arts. Ils commandèrent plusieurs tableaux à Jean pour honorer sa maîtrise. La meilleure compagnie de Flandres venait chez Rubens ; elle suivit l'exemple des sei-

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gneurs français. Le nouveau maître reçut de tout ce monde des Ijuaoges et des florins d'or. Jean, qui avait une passion d'enfant pour les belles étoffes, s^habilia magnifiquement avec du velours et de la soie. Pierre le voyant un jour en équipage de gentilhoinnie, ôta son bonnet de laine :

~ Monseigneur, dit-il, si vous avez besoin d*un estifier ou d'un cooreur, je sollicite Tavantage d'être a vous. Il faut du domestique à une personne de votre qualité. Je brosserai votre velours avec le respect que je vous dois.

— Ne parlez pas ainsi, mon frère, répondit Jean ; au lieu de me railler, réjouissez-vous de mon bonheur. Puisez en ami dans ma bourse et liabillez-vous de velours, si tel est votre plaisir.

— Non! s'écria Pierre avec plus d'amertume ; cela n'est pas fait pour moi. Puisque je n'ai point de génie, je retournerai dans mon village, que je n'aurais jamais dû quitter.

~ Ce n'est point le génie qui vous manque, répondit Jean, mais bien le courage et l'amour de l'étude.

— Maître Cooninxioo, répondit Pierre m'a dit cent fois : ■ Tu ne feras jamais rien. » 11 avait raison. Je suis bon à mener paître les vaches. A la charrue ! c'est là que je vivrai en paix, et n'essayez pas de m'en détourner, de peur que je n'embrasse la profession de voleur de grands chemins.

— Malheureux ! s'écria Jean, tu voudrais effacer les SMitei en scélératesse, à défaut de talent. Étouffe ces passions basses-, travaille, tedis-je, et rcn\ie se transformera dans ton cœur en noble émulation. Je t'en conjure, reprends tes pinceaux ; viens travailler avec moi. Si ton orgueil est chatouilleux, enfermonsnous ensemble ; on ne verra point tes études.

— Vous voulez me faire trop d'honneur, monsieur; j*ai là-bas

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de joyeux compagnons qui m'attendent au cabaret, et qui n'ont ni maîtrise, ni manteau de velours.

Pierre laissa son frère scandalisé pour aller dans une taverne, jouer aux dés et faire la débauche avec des coquins. U y buvait encore quand Thorloge de la cathédrale sonna le carillon de minuit. Au dernier son des cloches les vauriens qui hantaient la taverne sortirent un à un. Pierre demeurait seul en face d'un broc vide dont les fumées avaient passé dans sa tête.

Ne pouvant se résoudre à rentrer chez lui, tant il craignait les conférences nocturnes avec sa conscience, il demanda du papier, tira de sa poche un crayon et se mit à dessiner de souvenir une guiriande fort belle composée par son frère. L'hdtcllier, qui n'osait Tinterrompre, posa devant lui un nouveau broc et ferma doucement la porte. Les verrous -étaient poussés, lorsqu'un coup violent heurta k clôture en faisant résonner tout le * cabaret. Un homme d'une haute stature , vôtu à la mode de Hollande, entra d'un pas solennel. Cet étranger prit un escabeau et s'asseyant à la même table que Pierre, considéra le dessin en silence, tenant d'une main sa canne à bec de corbin, et de l'autre caressant sa longue barbe.

— Vous dessinez fort bien, jeune homme, dit l'inconnu, mais cette guirlande n'est pas de votre invention. Je reconnais l'ouvrage du peintre incomparable des jardins. On parlait hier de lui à Bruxelles chez le cardinal gouverneur.

— La renommée de mon frère va-t-elle déjà si loin? demanda Pierre.

— Elle ira un de ces jours à Madrid. Et d'où vient que vous ne suivez point les traces d'un aîné si vertueux?

— Je suis paresseux, joueur, ivrogne et Ubertin.

— Qu'importe! les doublons d'Espagne et les louis de France

soat justement nécessaires à qui veut jouer, boire et donner aux femmes.

~ Sans doute; mais pour vendre des tableaux, il faut qu*ils soient beaux, et Ton ne fait pjint de beaux ouvrages sans le génie et rétude. Je déteste l'étude et je n'ai point de géni^.

— Ce sont les peintres vulgaires, dit Finconnu d'une voix éclatante, ce sont les esprits bornés qui rampent dans la poussière scolastique. L'étude et l'imbécillité marchent de compagaie. Tirez des lignes, comme un charpentier; grattez à petits coups un panneau de bois ou une toile ; mettez timidement le bout du pinceau le plus fin dans le cinabre et revenez à dix fois sur une teinte que votre œil veut imiter absolument. Je vous donne six mois de cette vic-là pour devenir une brute. Celui qui façonne son oeuvre et s'appesantit sur les détails, comme un ouvrier penché sur sa lime et son étau, ne mérite pas le nom d'artiste.

— Quelques esprits rares, répondit Pierre, devinent les secrets du métier et naissent aussi savants que les maîtres. Je ne sus pas un de ces hommes favorisés. Tout est facile à mal faire, tout à bien faire est difficile.

— Voilà 01^ gît Terreur^ reprit l'inconnu. Ce qui est impossible aux uns, ne coûte aux autres nulle peine. Mais si tel est votre sentiment, tant mieux ! je n'insiste point. Copiez donc des fleurs et des brins d'herbe. Surtout n'allez pas oublier une étamine, et comptez bien le nombre des pétales.

— Ne vous moquez point de mon frère, dit Pierre en frappant sur la table. Lorsqu'il compte les pétales d'une fleur avec la joie d'un ensuit, lorsqu'il frémit de plaisir en foulant aux pieds un gazon fleuri, et qu'il regarde, plongé dans une douce rêverie, les baladèements des peupliers au souffle du vent ou les gerbes

capricieuses d'un jet d'eau, c'est la poésie qui lui parle, c'est la peinture qui Tatlire. Cette virginité de Timagination , cetlo naïveté d'âme funt la force et la grandeur de l'artiste.

— Et vous ne les avez plus? dit l'étranger avec satisfaction.

— Hélas! je les ai noyées dans les excès, dans l'ennui, le dégoût et Toisivelé.

— Que diriez-vous, jeune homme, si je vous offrais un moyen SÛT de retrouver cette virginité de l'imagination, cette naïveté d'àme que vous enviez à voitre frère ; ou plutôt, que me donneriez-vous si je vous rendais, au lieu de ces trésors perdus, un talent tout opposé à celui de Jean, mais plus fécond et plus beau?

— Je vous donnerais, répondit Pierre, cette chaussure éculén qu'on appelle la vie, et que je traîne misérablement, pour en disposer à votre gré.

L'inconnu se leva, fit le tour de la salle à pas lents, et, s*appuyant contre un des lourds piliprs qui soutenaient la voûte du caveau, il se tint debout dans l'ombre, les bras croisés et les yeux fixés sur le jeune homme. Pierre eut un frisson en voyant de loin ses yeux briller comme ceux des loups et des oiseaux de nuit.

— Écoute-moi, dit le personnage mystérieux : connais -ta rien d'insipide comme ces tableaux d'éghses, qui traitent cent fois le même sujet? R^arde ce qu'ont fait les Raphaël, les Michel- Ange, les Corrége, les André de! Sarto. N'est-ce pas éternellement la même chose : Une Vierge portant un enfant sur ses genoux? Je connais quatre cents Saintes Familles également belles, cent cinquante Fuites en Egypte, six-vingts Pentecôtes et autant d'Assomptions. Quant aux Ecce Homo, le diable n'en sait pas le nombre puisque je l'ignore. Combien de fois ces brof-

LE MAITRE INCONNU Gl

seurs de toile ont-ils hit voyager les trois rois mages? Il n'est pas iusqu'au pauvre baudet qui porta.sur son dos le triomphateur de Jérusalem, dont Us niaient copié avec respect les longues oreilles. Ce n'est point par la variété que brillent les inspirés de la religion. Ils ont bientôt montré le fond du sac. Tes com- [latriotes, les Flamands, ont eu le bon esprit de chercher fortune ailleurs que dans la métaphysique du Nouveau Testament. Us ont peint la réalité qu'ils avaient sous les yeux/ Mais de leur simplicité à la plaûtudè, la distance n'est pas d'une pallhe. Veux -tu représenter comme eux des casseroles, du gibier mort, et jus* qu'à des épluchures de carottes? Je t'ouvrirai un monde immense, riche, inépuisable, où tu deviendras possesseur de trésors toujours variés. Tu n'auras point d'égal en ton genre, et tu seras orné d'un sobriquet à jamais célèbre.

— J'accepte la proposition, répondit Pierre.

— Ta main dans la mienne en signe de consentement volontaire.

Trois pas de ses longues jambes suffirent à l'inconnu pour traverser le caveau. Il saisit la main que lui présentait Pierre, et pressa cette main avec tant de force que ses ongles entamèrent l'épiderme. Le- jeune homme dissimula sa douleur par une contenance impassible.

— Tu m'as offert ta vie, dit l'étranger, pour prix du génie que je te vais prêter. Renouvelle cette promesse sur ton âme et ton sang.

— Sur mon âme et mon sang, répondit Pierre, je vous donne ma vie.

— C'est marché conclu. Tu es mou peintre ordinaire. Je t'avertis que tu mourras comme et quand il me plaira.

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— Puisqu'il faut finir par la mort, peu m'importe quelle sera ' a mienne.

— Je t'avertis encore que si tu as des enfants et des petitsenfants, tu leur transmettras avec le génie de la peinture Tobligation de travailler pour moi.

— - Que mes descendants s'arrangent comme ils pourront.

— Viens :' je t'ouvrirai à l'instant môme une porte secrète du temple des arts. *

L'inconnu ' suivi du jeune homme, sortit de la taverne, et couvrant son compagnon d'un pan de son large manteau, il le prit dans ses bras. Pierre entendit un sifflement aigu. Un froid mortel pénétra dans ses veines. 11 perdit la respiration, et quand l'étranger le remit à terre, étourdi et haletant, il se trouva dans un faubourg d'Anvers, en face d'une maison incendiée. Le toit de cette maison venait de s'abimer, et les flammes s'élevaient à une grande hauteur. Des meubles brisés, des hardes et des ustensiles gisaient pélc-roéle au milieu de la rue. Les cloches de l'église voisine sonnaient le tocsiu. Les habitants du faubourg poussaieut des cris déchirants, et quelques figures de soldats, éclairées par les lueurs de l'incendie, immobiles et la hallebarde au poing, regardaient sans s'émouvoir les progrès du feu.

-7- Grave ce tableau dans ta mémoire, dit l'inconnu.

— Je ne l'oublierai jamais, répondit Pierre.

— Nous en allons voir un autre non moins digne de tes pin*

ceaux.

Le voyageur mystérieux jeta son .manteau sur la tête du

jeune homme et l'emporta de nouveau. Un silence profond ré -

gnait dans le lieu où il s'abattit. Pierre, assis sur un tertre,

vit en iiace de lui deux potences. A l'une était pendu un cadavre

tout frais couvert de la robe des suppliciés. L'autre portait un

squelette presque entièrement desséché. Deux gros oiseaux pos^s sur les gibets semblaient méditer au clair de la lune sur la t)arbarie de la justice humaine.

— Te souviendras-tu, dit l'inconnu de cette scène mélancolique?

— De longtemps elle ne me sortira de Tesprit.

— Partons donc pour d'autres contrées, et cette fois, considère attentivement les objets qui vont s'offrir à tes yeux. Nul homme sur la terre n'a pu les connaitre jusqu'à ce jour.

On ne sait point ce que vit Pierre h ce troisième voyage. Quoi que ce fût, d'ailleurs, il n'eut pas la force d'en supporter le spectacle. Il perdit connaissance, et pendant son évanouissement, il entendit son compagnon lui souftlerces mots à l'oreille :

— Tu es à moi. Tu es mon peintre ordinaire. Songe à tes engagements. Adieu, Pierre Breughel !

En reprenant ses esprits, Pierre Breughel se trouva dans

la taverne en face d'un broc à moitié vide.

— Voilà, lui dit l'hôtelier, une bonne heure que vous dormez à cœur joie. Il est temps de gagner votre lit, monsieur Breughel.

— Où suis-je? demanda le jeune homme. Qu'est devenu ce grand diable qui regardait mes dessins?

— Un diable! répondit l'hôtelier en riant. C'était le bon bourgmestre Yerbueck, qui a fait sa fortune dans le» potasses et les huiles de poissons, un personnage considérable du commerce de cette ville, ami des artistes, généreux avec tout le monde. Il ne faut pas l'appeler un diable, entendez-vous bien? M. Yerbueck jouit de l'estime générale à Anvers et dans les Flandres.

— Dieu soit loué! murmura Pierre Breughel, c'était un rêve!

A quelque temps de là, on parlait à Anvers des frères Breughel, tous deux habiles en des genres opposés. Leur père, simpie paysan, avait quitté la charrue pour les arts. 11 avait excellé dans la peinture des scènes de village et des choses grotesques. Ses confrères Pavaient surnomme Breughel le Drôle ; mais lorsque ses fils eurent acquis de la réputation, ce sobriquet fut remplacé par celui de Breughel-le-Vieux. L'aîné des jeunes gens était appelé Breughel de Velours, non point, comme on Ta dit, ù cause de son goût particulier pour cette étoffe, mais à cause de la douceur de ses compositions et de la grâce délicate de son pinceau. Il aimait à représenter de riants jardins, des visages épanouis et des gens heureux.

Le plus jeune, au contraire, ne se plaisait que dans les scènes

lugubres ou terribles, telles que meurtres, embuscades, exécutions, incendies, inondations. Les brigands, les assassins, les bourreaux étaient ses personnages favoris. Un crime ne se commettait pas, un malheur n*arrivait jamais sans que Pierre Breughel parût sur le lieu de la scène, recueillant des informations, prenant des notes et crayonnant les traits des acteurs. Quaud les tambours ou les cloches réveillaient les bourgeois et leur annonçaient une catastrophe, Breughel se levait précipitamment et se rendait à Tappel, non pour porter secours, mais pour observer. Souvent on le voyait, à cent pas d'une maison en feu, dessi> nant d'une vitesse incroyable, entre deux valets qui Téclairaient avec des torches. Plus d'une fois, il pensa se noyer dans les dé- Mements des rivières, et jamais on ne pendait un criminel sans qu'il vînt s'asseoir eh face du gibet.

Comme si les maux de ce monde ne suffisaient point à son

imagination libertine, Breughel le jeune peignait encore des

sorcelleries, des saM)ats, des rondes nocturnes, des fantômes,

des cimetières peuplés d'ombres, des jeux ou des combats de

démons. Il fut surnommé pour cette raison Breughel d'Enfer.

Ses tableaux se vendirent h haut prix, et, conune il en faisait en

quantité, il gagna beaucoup d'argent. Rubens admirait fort la

fécondité du jeune Breughel , mais il estimait bien davantage la

correction parfaite et la pureté de Jean. Lorsqu'on lui parlait des

<ieux frères, il avait accoutumé de dire que le ciel inspirait de

meilleures choses que l'enfer. Ce n'était point l'opinion de M. le

bourgmestre Verbueck, qui ne connaissait rien au-dessus des

ouvrages de Breughel le jeune.

Un jour, messieurs de l'hôtel .de ville voulant acheter quelçces tableaux pour décorer la salle du conseil, pensèrent d'abord i maître Paul Rubens, puis aux frères Breughel. Ils vinrent un

matin visiter Tatclier de Pierre, sjtué prés de la porte de Malines. M. Vcrbueck, qui les accompagnait, leur vanta beaucoup les ouvrages qui se trouvèrent dans Tatelier, dont la plupart étaient vendus d'avance, et il détermina messieurs de la ville à fixer leur clioix sur un tableau dont le jeune maître soumit le projet h leur approbation. C'était une des vues des canaux de Hollande par une soirée d'hiver. La glace se brisait sous le poids d'un traîneau, et Ton voyait une famille entière s'abîmer dans un trou. Une sorcière, accroupie sous des broussailles, se réjouissait de ce malheur et se chauffant les mains devant un petit feu où brûlaient des os de morts. Parmi messieurs de la ville étaient de sages vieillards qui, tout en rendant justice au mérite du peintre, dirent que ces débauches d'imagination étaient bonnes à orner le cabinet d'un curieux plutôt qu'un édifice public ; mais M. Verbueck leur fit comprendre l'originalité du jeune maître, et les vieillards s'en rapportèrent au sentiment d^un homme qui passait pour expert en matière de beaux-arts. Quand on eut fixé le prix du tableau, messieurs de la ville se retirèrent on donnant des éloges au peintre. Le bourgmestre Verbueck demeura seul avec Breughel.

— Ces barbons, dit-il, ne se connaissent à rien, une fois qu'on les sort de leurs vieilles routines. Sans moi, ils allaient peut-être vous commander un saint Basile ou une Adoration des Mages. Çà ! mon jeune ami, vous avez fait du chemin en peu de temps. Vous voilà un maître, et, si j'ai bonne mémoire, je vous ai vu sur le point de jeter le manche après la cognée. C'est à mes avis que vous devez ce changement soudain dans votre fortune. Vous souvient-il de notre rencontre au cabaret ?

— Un mot à ce sujet ! répondit Breughel. Veuillez me rap- ^ler comment a fini cet entretien.

— Le plus simplement du monde. Vous aviez trop caressé certain broc placé sur la table et vous vous endormîtes comme un béat entre deux phrases.

— Ainsi, reprit Breughel, vous ne m'avez point mené en un lieu où brûlait une maison, et puis en face de deux potences, et finalement...

— Il se peut, interrompit, M. Verbueck, il se peut qu'une maison ait brûlé ce jour-là. Il se peut aussi qu'en discourant d'incendies, de pendaisons, d'accidents et de sorcellerie, les brouillards de votre cervelle vous aient représenté toutes ces choses à mesure que je padais.

— Par pitié, s'écria Breughel, dites- moi la vérité. Êtesvous le bourgmestre Verbueck ou .celui que je pense sans oser le nommer ?

— Qu'est-c« qu'un nom t qu'importent ces deux syllabes : Verbueck? En mon château d'Almacilla, près de Barcelone, est une peinture d'ilerrera le Vieux, qui représente le Temps amusé par des jeunes filles. La grande affaire en ce monde est de bien vivre. Si don Juan d'Autriche m'eût écouté, il ne serait pas mort empoisonné. Antonio Ferez a perdu par sa faute les bonnes grâces de notre clément souverain Philippe H.

— Monsieur le bourgmestre, dit Breughel, vous vous moquez de moi, et vous avez raison.

— Remettez-vous, reprit Verbueck. Demandez au premier passant qui je suis, et reprenons notre propos. Nous disions, l'autre soir, dans cette taverne, que la peinture de religion ne fait que rabâcher. Cela me paraît incontestable ; le génie du bien est un pauvre sire dont les États n'ont pas vingt lieues de circuit, et sont presque déserts, tant on a de peine à y entrer. Le .domaine du mal est le plus vaste des empires ; tous les jours

ses frontières -s'étendent et sa population s'accroti. En vous guidant sur ce beau territoire, ne vous ai-je point ouvert une mine féeonde, inépuisable ?

r- Je vous dois ma réputation, monsieur Verbueck ; mais en m'ouvrant la voie où je marcbe, ne m'avez-vous pas imposé des conditions au sujet de ma mort future, et du sort de mes descendants ?

M. Verbueck chanta d*une voix aigre :

— « Il faut mourir ; mourir il faut. » Mon ami, poursuivitil en souriant, il y a tout lieu de croire que vous rendrezmn jour le dernier soupir, et que vos petits-«ofants seront exposés à gagifVr des rhumes et des fluxions. Vous vous trompez en disant que vous me devez votre réputation. Vous étiez ^out simplement un artiste cherchant son chemin, ne sachant à quel parti s'arrêter. Votre père avait peint, durant toute sa vie, des drôleries de mauvais goût et plus ridicules que comiques. Il s'est avisé de mettre en scène des diables, et il n'entendait rien à ce monde-là. Ses toiles sont bonnes à effrayer les enfants et leurs nourrices. Disons-le franchement, le bonhomme Breughel a voulu imiter Albert Durer, et il n'atteint pas à la cheville du vieux maître allemand. Votre frère Jean tressait des guirlandes avec un rare talent ; il faisait de charmants jardins ; mais après tout ce n'étaient que des guirlandes et* des jardins. Autre chose fermentait sourdement et à votre insu dans votre imagination. Cependant, égaré par ces exemples de famille, vous pensiez être inepte, pour ne point réussir en des genres auxquels la nature ne vous conviait pas. Ce n'est point assez d'avoir du génie, si Ton ne sait bien pertinemment à quoi on doit l'employer. En un mot, il faut se connaître soi-même. Vous auriez sans doute "'ouvert quelque jour ce que vous deviez faire. Je vous ai

feulement épargné les essais inutiles. Continuez à peindre des incendies, des carnages, des accideàts et des scènes diaboliques. Je TOUS achèterai tout ce qu'il vous plaira d'inventer; je prônerai vos œuvres, je les répandrai dans le monde entier; car TOUS êtes mon peintre ordinaire et chéri. Au revoir, maître Breoghel d'Enfer !

Après le départ de M. Verbueck, Pierre ne se sentit pas moins agité qu'auparavant. Le bourgmestre semblait avoir pris un malin plaisir à augmenter sa perplexité, en refusant de ^^ondre à ses interrogations et en le laissant dans un doute insupportable touchant leur entrevue nocturne. Cependant, lorsqu'il tenait ses pinceaux, il oui) liait les. menaces et les prédictions. Il savait bien jouir de la bonne vie et des loisirs que lui &is.iient la gloire et les libéralités des amateurs de peinture. Le tableau du tratneau perdu sous la glace fut un de ses meilleurs ouvrages. La ville d'Anvers en fit présent à celle de Bruxelles ; mais, par malheur, les gazettes d'aujourd'hui annoncent précisément que les troupes de S. M. viennent de briller l'hôtel de ville de Bruxelles, et sans doute ce tableau aura péri dans le bombardement, ainsi que beaucoup d'autres morceaux précieux, ce qui est grand dommage *.

En ce temps-là, Breughel de Velours partit pour un long voyage, en compagnie d'autres artistes qui le menèrent jusqu'en Italie, et ses amis ne doutèrent point que de la vue d'un pays si beau, et de l'étude des maîtres les plus célèbres du monde, son génie ne dût recevoir un nouveau développement. Pierre Breugbel ne voulut point rester en arrière, et se mit en mesure

• ' C« passage prouve que l*autear inconno de cette chronique écrivait n tG95.

de voyager aussi ; mais le commerce des gens heureux, le doux climat des contrées méridionales et les chefs-d'œuvre inspirés par la pieté n'étant point favorables au tour particulier de son esprit, il partit seul et s'enfonça daus les plaines de TAUemagne. Il visita le Holstein, la Poméranie, la Courlande, qui étaient alors des provinces presque barbares, et pénétra jusque dans la froide Moscovie. On ne sait point le temps qu'il demeura dans ces pays ; mais il laissa des traces de son passage qu'on retrouve çà et là. Au bout de dix ans, il était à Leipsick au mo' menl de la foire.

l^e négoce de toute l'Europe envoyait alors ses marchandises h. Leipsick. L'Espagne, la France et l'Italie, bien qu'elles fussent fort éloignées, ne laissaient pas d'y expédier les productions de leur sol et de leur industrie. Sur le vaste espace où est à c<îtte iieure la promenade, on avait dressé des boutiques à l'usage des marchands étrangers. On y voyait des armuriers de Tolède, des parfumeurs de Provence, des libraires de Paris , des verriers de Venise, et jusqu'à des Turcs avec leurs étoffes inimitables. Breughel regardait ce tumulte d'un air sombre. Tout à coup, il fendit la foule, suivi de domestiques portant des tables, des chevalets et des civières. Il dressa sur le marché une tente fermée par un rideau et surmontée de cette inscription : « Ici

sont exhibés les tableaux de maître Breughel d'Enfer. » Les marchands étrangers, qui n'avaient jamais ouï parler de ce peintre, entrèrent dans sa boutique, et ils examinèrent avec curiosité cinquante tableaux de diverses grandeurs, qui tous traitaient des sujets inspirés par une imagination déréglée. Parmi les curieux, des' connaisseurs s'empressèrent d'acheter quelques tableaux, ce qui attira la vogue sur ce commerce de nouvelle espèce. Un marchand de Stockholm se présenta, un jour, pour voir

Texhibition de maître Breugliel d'Enfer. II était accompagné d'une jeune fille parfaitement belle, dont les habits à la mode de Suède, la tunique courte, les bottines et le bonnet de fourrure, rehaussaient encore la grâce naturelle.

— Mon père, dit celte jeune fille au marchand, voici le tableau quMl &ut choisir. Il est fait avec plus de soin que les autres, et vaut à lui seul le prix de tous ses voisins ensemble.

La jeune Suédoise désignait un petit tableau que personne ne songeait à distinguer.

— Vous vous connaissez en peinture, ma belle demoiselle, iui dit Breughcl, en s'approchant. Ce tableau m'a coûté, en effet, plus de peine que les autres, et, par conséquent, il vaut da- Tantage ; mais puisque vous êtes douée de tant de goût, je vous Tuffre pour un regard de vos yeux, un sourire de vos lèvres et un remerctment. Le tableau vous appartient ; je vais le faire porter k la boutique de votre père.

Le Suédois et sa fille commencèrent par se défendre d*accepter un si beau présent, et puis ils* finirent par céder au désir de Breughel, à la condition de lui offrir en échange quelques pièces rares en peaux de Suède. Depuis ce moment jusqu'à la fin de la foire, le marchand et sa fille vinrent chaque matin causer de peinture et de voyages sous la tente de Breughel. On leur servait une collation somptueuse, et chaque soir Pierre allait à son tour souper chez le Suédois. La belle Catherine versait à boire au jeune maître, et veillait à ces petits soins que les femmes du 5ord savent si bien prendre, et qui rendent si doux aux convives les plaisirs de la table. Un soir qu'on parlait de beaux-arts, Mii« Catherine dit à maître Breughel :

— Nous aimons et nous admirons votre peinture, mon père et moi. J'espère que vous l'avez compris aux louanges que nous

VOUS donnons; me permettrez-vous à présent de vous adresser une question que vous prendrez peut-être pour une critique? Pourquoi tous vos ouvrages semblent-ils faits à la hâte , comme si un acheteur impatient les eût enlevés du chevalet, sans vous ' laisser le loisir d'y mettre la dernière main?

— C'est qu'en effet, répondit le maître, j'ai toujours en hâte de finir. Ceux qui travaillent pour l'église ne S(mt point importunés. La sainte Vierge et les anges pratiquent la patience, qui est une vertu chrétienne; mais celui qui m'inspire n'a pas de temps à perdre.

— Eh bien 1 dit la jeune fille, je ne vous dissimule point que je crains pour vous ces inspirations et celui qui vous les soufile. Je crains que cette désolation dont vos œuvres portent le caractère ne descende un jour de votre esprit dans votre cœur et jusque dans votre destinée.

— D'où vous vie ntc«tte censée? demanda Breughel en changeant de visage.

— Du sentimcn de douleur et de plaisir tout' ensemble que j'éprouve à regarder vos ouvrages. Ils charment mes yeux et me font peur. Mon cœur se serre en voyant ces incendies, ces gibets, ces fantômes. Celui qui vit parmi de telles images peut-il être heureux?

— Il ne tiendrait qu'à vous, belle Catherine, répondit Breughel, d'assurer pour toujours le bonheur du peintre du diable. Unissez votre sort au mien, et je ne craindrai plus l'esprit du mal. L'enfer sera dans mes fictions, et les douceurs du paradis rempliront le reste de ma vie.

— Qu'en dites-vous, Catherine? demanda le père. Avez-vous de rinclinalion pour notre ami? Je vous laisse une entière H-^ bcrlé.

— Je voudrais être sûre, dit ta jeune fille en rougissant, que M. Breugliel peut exécuter, au moins une fois en sa vie, un tableau où respire le calme d'une âme heureuse. Quand j'aurai vu cette pcinture-là, je répondrai à votre question, mon père. % Huit jours après cet entretien, les curieux admirèrent parmi ]es diableries de Breugliel d'Enfer, un paysage tout à fait gracieux, où de beaux arbres se miraient dans les eaux transparentes d*une petite rivière. Des paysans à mines réjouies causaient près d'une charrette chargée de foin. Tout respirait le -calme et le bouheur dans cette peinture, comme l'avait souhaité la belle Suédoise. Le soir, M"*" Catherine, en versant à boire à son père, lui dit quelques mots à Foreille, et le bon marchand souleva son verre en s^ écriant :

— Maître Pierre Breughel, buvons à vos accordai//es.

Dans la dernière semaine de la foire de Leipsick, Pierre Breughel épousa la belle Catherine. Au retour de Téglise, une grande table fut dressée sous la tente, d'où Ton enleva tous les tableaux, hormis celui qui avait touché le cœur de la jeune fille. On suspendit au-dessus de ce morceau clioisi une couronne de fleurs ; après quoi les conviés se mirent à table. Le repas fut le plus gai du monde. On chanta des chansons en plusieurs langues pour célébrer le bonheur des époux, et les Allemands à tête ronde ne manquèrent point de faire rougir Tépousée par des allusions, plus joyeuses que délicates, à son changement de eondition. Le vin échauffa tous les cœurs. Des orateurs, qui demandèrent la parole à grands cris, demeurèrent court après la

première phrase; le rire brilla sur la figure des buveurs, Taraour dans ceux de l'époux, et la pudeur sur les joues de la mariée.

Le festin terminé, beaucoup ie marchands du voisinage vinrent contempler le chef-d'œuvre auquel maître Pierre devait son bonheur. Tout le monde trouva le tableau parfait, même ceux qui ne s*5 connaissaient point. Breughel sentit une main se poser sur son épaule, et en se retournant il aperçut M. Verbueck.

^ Vous ici, monsienr ! dit-il. Que venez-vous faire à Leipsick?

— Est-ce que je ne vends pas de la potasse et d'autres compositions chimiques? répondit le bourgmestre. Mes affaires dans cette ville sont déjà terminées. Avant de partir, j'ai voulu vous donner un petit conseil. Vous aimez la belle Catherine, et pour plaire à une femme il n'est rien qu'en ne hasarde. Mais prenez garde, jeune homme. Si vous désertez la poésie de l'enfer, le flambeau de votre génie ne brûlera -pas un mois encore. Des eaux limpides, des arbres frais, cela est bon pour une fois. N'y levenez plus, ees peintures-là ne font point mon compte.

^ Je n'y reviendrai plus, répondit Breughel, car je dois songer à travailler en mari et en père de famille, et mes pinceaux me* sont plus nécessaires que jamais.

— A la bonne heure, reprit Verbueck, vous recevrez de vos protecteurs un cadeau de noce d'un prix inestimable.

— Quels protecteurs et quel cadeau? demanda Pierre.

— Cette nuit, dit M. Verbueck d'un air mystérieux, cette nuit m^me, un peu avant le point du jour, lorsque votre épousée sommeillera près de vous, tenez-vous prêt à recevoir l'inspiration. Ces sots marchands qui appellent ce tableau votre chefd'œone verront bien autre chose. Votre gloire touche à son point suprême.

Ayant dit cela» le bourgmestre disparut dans la foule des

curieux, et peu après les époux se retirèrent, laissant les conviés danser aux sons des violons.

Ainsi que Tavait annoncé le bourgmestre, ce^ fut approchant une heure avant le point du jour, lorsque l'épousée sommeillait, que Breughel eut .une vision singulière. Il lui sembla que les murs de la chambre nuptiale s'éloignaient graduellement jusqu'à une distance prodigieuse. 11 se trouvait alors dans une grande plaine oiî ses yeux ne distinguaient aucun objet. Bientôt une voûte sombre s'abaissa lentement et forma comme une vaste caverne au milieu de laquelle était Lucifer armé d'une fourche Le roi des démons frappa du pied sur son trône. Aussitôt un gouffre profond s'ouvrit, d'où jaillirent des flamme$, et la caverne illuminée se trouvait peuplée d'une foule innombrable de personnages et d'animaux. Le sol était jonché de serpents. Des oiseaux d'une forme inconnue voltigeaient le long des parois. Sur des grils se tordaient les patients, dont les membres brûlés exhalaient une fumée blanche. Un bataillon de diables attisait le feu et s'animait à torturer ces misérables avec une infatigable activité. Une multitude.de figures bizarres, se tenant parla main, formaient une ronde qui tournait en spirale et se perdait dans les profondeurs des abîmes. Par un trou percé au sommet de la voûte, pénétrait un rayon de la lumière extérieure, Élisant un contraste frappant avec les lueurs rougeâtres qui éclairaient le dedans. Plusieurs diables, postés au bord du trou, recelaient les humains qui arrivaient en procession, et ils les poussaient dans le précipice. Ces hommes, en tombant , passaient un à un devant maître Breughel, qui observait avec un saisissement douloureux le désespoir marqué sur leurs visages. Tout à coup il se vit passer lui-môme au milieu de ce cortège de damnés, et dans son horreur et sa surprise, il invoqua saint Pierre, son pa-

LE MAITRB INCONNU 77

Iron. Tout s*évanouit soudain, et Breughel, ouvrant les yeux, se retrouva dans la chambre nuptiale, près de son épousée, qui dormait d*ua sommeil paisible.

Les. paroles mystérieuses du bourgmestre Verbueck furent expliquées par cette vision. Le peintre de Tenfer avait reçu pour cadeau de noce une révélation qui lui permettait d'entreprendre avec assurance une peintnre vraie de Tempire des ténèbres. Cependant Breughel ne se décidait point à prendre ses pinceaux, tant ce sujet terrible lui inspirait d'effroi. Il eut alors d'autres visions, et Tenfer se montra encore devant lui sous des aspects divers, comme pour lui offrir le moyen de choisir à son gré. Ce fut à Dresde que Pierre Breughel commença enfin le morceau qui devait être son chef-d'œuvre. Son tableau de TEnfer eut Tapprobation générale, et le maître reçut des présents et des ^ marques d'estime de tous les souverains de T Allemagne ^

Pierre Breughel vivait heureux, avec une femme qu'il aimait et qui répondait à son amour par une tendresse plus durable que la passion. Au bout d'un an de mariage, il eut un ûis que le grand-électeur de Saxe tint sur les fonts de baptême, et qu'on nomma Jacques. Breughel voulut enfin revoir son pays natal. Il y rentra beaucoup plus riche qu'il n'était en partant, et se fixa dans une maison de plaisance qu'il acheta près de Breda* Ses ouvrages se vendaient à prix d'or, et son nom était de.venu fameux comme celui de son frère Breughel de Velours. Deux ou trois fois par an, le bourgmestre Verbueck venait

1 L*Enfer de Breagbcl a été gravé par Henné, et Jonit encore en AUemagne d*nne grande popolaritc. On a dit qoe Van Dyck avait étendu ^es mains devant la toile comme ponr se chauffer, tant le fea paraissait ardent.

78 LE MAITRE INGONKD

d'Anvers à Breda tout exprès pour le Toir travaitler et lai acheter quelque tableau. Un jour qu'il le trouva le pinceau à la main et se livrant à Timpétuositô de son génie :

— Mon ami, dit le bourgmestre, si j'ai réusd à faire.de toi un maître, je confesse que tu dois plus à la nature qu*à mes avis. Je t'ai seulement appris à te servir de - tes heureuses qua« lités Je t'ai vu plongé dans un funeste découragement. Le vulgaire te condamnait pour ta mauvaise vie ; moi, je savais bien que tu n'étais que méconnu et mal canseillé par des gens voués à la routine. Je t'ai donné les modèles qui te convenaient. Tu es le peintre des ruines, des désastres et des malheurs. L'Enfer te doit une pension : il te la payera.

— Que voulez- vous dire? demanda Breughel.

— Cela est clair, reprit le bourgmestre. L'Église, les saints et le paradis ont quelques milliers de peintres ; et par parenthèse, je m'étonno que tant de pauvres artistes aient travaillé au service d'un monde qui les a si mal payés. Les trois quarts crevaicpt de faim. Hormis une douzaine, dont on s'est engoué, le reste a vécu misérablement. Le chef-d'œuvre d'André del Sarlo ne lui a rapporté qu'un sac de blé. Le Corrége n'eut jamais le sou. Je ne parle point de tous ceux qui, avec beaucoup de génie , sont demeurés inconnus, et dont moi seul ici-bas je sais les noms, c'est un secret que je ne trahirai point. Que leurs protecteurs réparent cet injuste oubli, s'ils le peuvent. Gela ne me regarde en aucune façon. L'empire du mal n'a qu'un peintre, il ne l'abandonnera pas.

— Mon cher patron, dit Pierre Breughel, vous me donnez là des titres superbes dont je me passerais volontiers. Pourquoi faire sonner si haut que je suis le peintre du mal?

— Parce que c'est la vérité, morbleu! Ton chef-d'œuvre a

vu le jour. Ta peinture de I*£nfer est un morceau capital. Le plus petit prince te donnerait une pension pour avoir immortalisé lagri* 'mace que ses sujets appellent son auguste visage. Tu recevras de celui dont je ne suis que Thumble serviteur dix mille écus par an. C'est moi qui te servirai cette gratification par quartiers,

— Vous êtes trop mapifique, répondit Breughei.

— Va, mon ami, reprit le bourgmestre, je te rendrai du bien-être pour le plaisir que m'ont fait tes ouvrages. Je suis vieux, riche, sans parent» ; tu seras mon héritier. Te voilà uu homme sérieux et un père de famille. Il faut songer àTavenir do tes enfants. Je m'en charge ; ne laisse point les soucis du m^*nage obscurcir ton esprit. Sois tout aux arts ; que cette eon** versation reste entre nous ; fais en sorte que la belle Catherine m'accorde son amitié, car je Tairae pour Tamour de toi,

Depuis lors Breughei fut très-riche et mena la vie la pltti douce du monde. Le bourgmestre ne manqua pas de lui servir exactement sa pension, et lui témoigna Taifection d'un père. De longues années s'écoulèrent dans cette félicité. Breughei at* teignit ainsi l'âge de cinquante ans» remerciant le ciel de h verte santé du bourgmestre, cor il n'était point presêé do fo» cueillir l'héritage de ce vieillard original.

Vers l'année 1624, Breda fut assiégée par les armées d'Bs* pagne que commandait Ambroîse Spinola. Breughei, HolLindais dans rame, combattit avec ses concitoyens sur les remparts de la ville. Au bout de six mois d'une résistance héroïque, Breda fut prise d'assaut. Pierre Breughei Aercha dans le travail une distraction au chagrin que lui donnait le malheur de sa patrie. Un jour il vit entrer dans son atelier un personnage singulier dont l'apparition lui rappela sa première rencontre avec M. Ver* bueck. C'était un homme laid et maigre, velu à l'espagnole.

ayec des allures mystérieuses. L'inconnu salua le maître, et après avoir examiné quelques tableaux ;

— Je ne trouve point, dit-il, dans tout ceci, le sujet que je soyhaite acheter, et je n'en suis pas surpris ; mnis je vous expliquerai ce que je veux avoir, et quand vous Taurez mis sur la toile, je vous en donnerai le prix qu'il vous plaira de fixer.

— Parlez, monsieur, répondit Breughel; dites-moi votre sujet» et je m'appliquerai à le bien traiter.

— C'est, reprit l'étranger, une chose que vous seul au monde pouvez faire dans la perfection. Il s'agit d'une mort violente, du meurtre d'un Hollandais par deux soldats de l'armée d'Espagne. Je désire qu'on voie ces soldats, plongés dans l'eau jusqu'aux genoux, noyer un Hollandais dans les flots d'une rivière. Un incendie éclairera le fond du tableau, et, sur le premier plan, un diable assis au bord de la rivière, de l'air le plus indifférent, péchera, tenant une ligne à la main, sans prendre garde au m.eurtre commis sous ses yeux.

— Ce sujet, dit Breughel, est de ceux que j'aime à traiter. Vous composez l'ordonnance d'un tableau en personne qui s'entend aux arts. Je suivrai fidèlement le plan que vous m'avez tracé. Dans un mois j'aurai fini. En quel lieu faut-il placer la scène?

— Aux alentours de Breda. La rivière sera la Merk. La maison incendiée sera Tune des faubourgs de cette ville. Faitesmoi le plaisir de donner au diable le plus de ressemblance qu'il vous sera possible avec mes traits et toute ma personne.

— Rien de .plus facile, monsieur, vos traits sont déjà fixés dans ma mémoire. Vous aurez la scène de meurtre et l'incendie, comme vous le souhaitez.

— Fort bien. Voici cent pistoles d'avance, et»pour vous

LE MAITRE INCONNU 8i

animer davantage au travail, je vous promets le double de cette somme. Je reviendrai dans un mois.

Lorsque Pierre parla de cette visite «^ sa femme, Catherine en conçut de l'inquiétude. Elle ne voulait pas que son mari entreprît le tableau commandé ; mais Breughel lui dit en riant :

— Il serait plaisaut que je fusse intimidé par le premier fou qoi viendra chez moi faire des pantalonnades, quand je n'ai pas peur du bourgmestre Verbueck !

]ji tableau fut achevé au bout de trois semaines. Afin de s* assurer quMl avait copié avec exactitude le lieu choisi par Tétranger, Pierre sortit un soir de Breda, et dirigea sa promenade le long des rives de la Merk. La nuit le surprit assis au bord de la rivière. En ce moment, deux maraudeurs de Tarmée de Spinola vinrent h, passer près de lui. Ces soldats échangèrent quelques mots ù voix basse, et s'avançant, l'arquebuse au poing, demandèrent k Hreughel s'il avait de Targent. Sans témoigner d'effroi^ le maître tira de sa poche une bourse qu'il jeta aux maraudeurs, en leur disant :

—> Voici assez d'argent pour vous contenter. Allez, mes amis, et ne détroussez point les autres passants.

Le plus jeune des deux soldats ramassa la bourse et salua le généreux Hollandais, en le remerciant de ses bons conseils; mais l'autre dit à son camarade :

— Ne vois-tu pas que ce riche marchand, qui nous parle en air.i, va nous dénoncer à son retour à la ville? Demain, il saura bien nous retrouver et nous recevrons la bastonnade. II faut le tuer.

— Nous serons pendus, si nous le tuons, répondit le jeune homme.

83 LE M AITRB INCONNU

•— Imbécile ! reprit le vieux soldat ; il y a façon d'éviter les traces extérieures. Si ce bourgeois se noyait par accident...

— Tu as, ma foi, raison.

Ces misérables se jetèrent sur Breughel, «t le saisissant vio^ lemment, ils Tentralnèrent vers la rivière. Une lutte terrible s'engagea ; Pierre résista longtemps à ses assassins, et tout en se débattant, il appelait du secours à grands cris. Il vit alors, à vingt pas de lui, son inconnu mystérieux, une ligne à la main, péchant d*un air indifférent, comme dans le tableau commandé. Soit que le personnage n'existât que dans Timagi nation de Breu* ghel, soit qu'il fiH invisible pour les autres, les deux meurtriers ne firent point semblant de remarquer sa présence. Us achevèrent leur crime, en tenant la victime plongée dans l'eau jusqu'à ce qu'elle ne donnât plus aucun signe de vie, et les flots de la llerck emportèrent le cadavre vers la ville.

Le lendemain, il y eut à Breda une révolte des habitants contre la garnison espagnole. Les troupes d'Âmbroise Spinola tuèrent beaucoup de monde. Un marinier trouva sous son bateau le corps d'un noyé qui tenait encore dans sa main droite un fragment d'étoffe arraché aux chausses d'un soldat d'Espagne. Ce corps fut jeté dans la même fosse que ceux des rebelles, et Ton s*avisa seulement au bout de plusieurs mois que ce pouvait être le célèbre maître Breughel d'Enfer.

La Hollande combattait alors pour sa Hbefté, qui était me» nacée de deux côt^s à Ia fois. Quand les vict4)ires du prince d*Orange k sauvnicnt de la tyrannie espagnole, elle avait encore tout à craindre de son libérateur. Comme font ordinairement les grands capitaines, Maurice de Nassau ne se croyait point assez récompensé de ses services par la reconnaissance de sa patrie, et il songeait à Tasservir aussitôt après l'avoir préservée du joug étranger. Ses projets d*usurpation avaient éclaté six ans auparavant, dans le procès du vertueux Bamevelt. Sous le prétexte d'extirper une hérésie, Maurice avait persécuté dans Bamevelt le suneillant de son ambition, le. grand citoyen et le fondateur de la République. Tous les bons Hollandais lui en tenaient ran-

cune, et une heureuse défiance s'était établie )ans leur cœur Jacques Breughel était âgé de vingt ans lorsqu'il perdit son père. Dès sa plus tendre enfance, il avait donné des signes de ses' dispositions pour la peinture. M. Yerbueck ne venait point à Breda sans examiner ses travaux et signaler ses progrès. Us pleurèrent ensemble un pèreexcellent et un ami parfait. Le bourgmestre prit le deuil, et fit retentir Anvers et Breda du bniil de sa douleur. Pour surcroît de chagrin, il vit mounr Catherine Breughel, qui suivit bientôt son mari dans la tombe. Jacques, accablé par tant de malheurs, ne tenait plus à la vie que par deux liens, son amour pour la patrie, et sa vocation pour les arts.

— Mon ami, lui dit un jour M. Yerbueck, c'est assez pleurer. Nous avons pajé un juste impôt à la piété filiale et à Tamitié. Songeons maintenant à nous montrer courageux et fermes, comme il sied à des philosophes. Prends les pinceaux et la palette où respire encore le gt'nie de ton père, et vole sur les traces de cet artiste incomparable. Je t'aiderai à chercher la bonne voie en te rappelant les traditions du mattre, car il m'a confié tous ses secrets.

Il y avait h la Haye une exhibition de peinture cet<e année- . là. Jacques Breughel, puisant l'inspiration dans sou patriotisme et dans le souvenir de son père, entreprit le tableau du supplice de Barnevelt. M. Yerbueck avait assisté à l'exécution de cette illustre victime du prince d'Orange. 11 donna au jeune peintre des détails et des renseignements précieux. Le tableau eut le double mérite du pittoresque et de la vérité historique. On y retrouvait les qualités originales de Breughel d'Enfer, et la foule qui s'arrêtait devant cette toile témoignait hautement son admiration pour le peintre, en même temps que ses regrets pour

le grand citoyen. Maurice de Nassau fronça les sourcils en apprenant le succès de cet ouvrage. Précisément parce qu'il ne conservait plus Tespoir de détmire la République à son profit, il en conçut une aversion plus grande pour l'auteur, et répéta plusieurs fois que ce jeune homme devait être un esprit dangereux. Les courtisans et les flatteurs , ces ennemis éternels de la vertu des princes, ne manquèrent pas d'engager Maurice à donner une leçon à cet artiste insolent. On rechercha dans les habitudes et la vie de Breughel quelque sujet de noise, et l'on apprit qu'il avait assisté par curiosité aux conférences religieuses des Arminiens. Les croyances de cette secte passaient pour une hérésie aux yeux des calvinistes, dont les doctrines n'étaient pourtant qu'une autre hérésie. Sous ce prétexte odieux, on avait tué le vénérable Bamevelt, et on obtint contre Jacques Breughel un décret de bannissement. Sur ces entrelaites, Maurice de Nassau mourut le 23 avril 1625 ; mais son frère Frédéric» élu stathouder, maintint les décrets rendus contre les Arminiens.

M. Verbueck pleura de tout son cœur en embrassant son jeune ami, le jour de la séparation. Il lui donna de bons avis, lui traça l'itinéraire de son voyage, lui fournit de l'argent, des lettres de crédit pour de riches commerçants et pourvut à tons ses besoins avec une sollicitude paternelle.

— Mon fils, lui dit-il en le pressant une dernière fois dans ses bras, ne laisse point dévier ton génie du sillon creusé par ton père. Ne vas pas retomber sur ces grands chemins poudreux où se suivent les faiseurs ie madones et de martyrs, comme des pèlerins vêtus de robes pareilles et ornés des mêmes coquillages. Conserve ton originalité : c'est le plus précieux de tes hiens.

Jacques promit de se montrer digne fils de Breughel d'Enfer, e\f après avoir remercié tendrement son bienfaiteur, il partit le cœur serré, en donnant sa bénédiction à son injuste patric« Grâce aux lettres de M. Verbueck et au nom qu'il portait, le voyageur fut d'abord bien accueilli par les négociants et pr les amis de la peinture. Mais la condition de banni entraîne de lamentables conséquences. Les souverains de T Allemagne virent d'un mauvais œil ce jeune homme entaché du double vice de républicain et de sectaire. Sans oser lui refuser Tbospitalité, on lui rendit intolérable le séjour de toutes les villes où il s'arrêta, par des petits procédés offensants et par des chicanes de police. Les agents du stathouder le signalaient partout aux gouverne* ments étrangers, en sorte, que chassé de principauté eu principauté, il parcourut l'Allemagne sans pouvoir se fixer en nul endroit. Pour échapper à ces vexations, Jacques sortit un soir de Dresde, sous un déguisement, prit un faux nom et se rendit à Vienne.' Il y demeura longtemps caché, ne révélant à personne sa profession d'artiste , et ne recevant de lettres que de M. Verbueck. Une troupe de bohèmes passa dans cette ville. Breughel se joignit à ces vagabonds et pénétra jusqu'en Carinthie. De là, il laissa partir la bande errante pour d'autres contrées et s'établit dans une petite maison, à Klagenfurt.

La protection et les libéralités de M. Verhueck suivirent Jacques dans cette retraite. Au moyen du iaux nom que son fils adoptif avait pris, le bon bourgmestre put envoyer en Carinthie des sommes d'argent considérables, qui mettaient du moins Breughel à l'abri de la misère, compagne ordinaire de l'exiL Dans une chambre de sa maison, où ses serviteurs ne pénétraient point, Jacques se livrait à la peinture , et endormait ainsi le mal du pays. Le soir il se promenait sur les bords du lac de

LE HAITRE INCONNU 87

Wertb, et rentrait à la nuit pour se remettre à Touvrage de grand malin. Dans ces promenades, il rencontrait souvent ud vieillard infirme, d'une figure vénérable, appuyé d'une main sur sa canne et de Pautre sur le bras d'une jeune fille par&itement belle. Les mœurs solitaires , Tair grave et réfléchi de Jacques dans un âge où Ton ne songe guère qu'à se divertir, avaient excité rintérôt de cette jeune fille, dont les yeux parlaient avec une éloquence pleine de candeur et de bonté. Souvent, lorsque Breu-« gbel passait prés de cesdeux personnes, il devinait, sans entendre leur conversation, qu'il tn était le sujet. Un soir, il ne vit plus sur les bords du lac le vieillard et sa fille à la place accoutumée, et la promenade lui parut insipide. Durant toute une semaine, il les chercha sans réussir à les rencontrer. L'accablement qu'il en ressentit lui découvrit la blessure profonde que son cœur avait reçue. Ce fut au bout de quinze jours, qu'en rentrant à la ville après le coucher du soleil, il entendit sortir d'une maisonnette des gémissements qui le firent tressaillir. Une vieille servante essoufilée accourait du bout de la rue. Une jeune fille parut sur le seuil de la porte,, c'était celle que Jacjues aimait déjà de toute son àme.

— Vous n'amenez point le médecin ? dit-elle à la servante.

— Hélas ! non, répondit la vieille. Mais on l'enverra tout à l'heure.

— 0 mon Dieu t répondit la jeune fille , où trouver du secours?

— Mademoiselle, dit Brcughel, je ne sais point la médecine ; mais, si je puis vous être utile, disposez de moi, comme vous le feriez d'un serviteur et d*un ami. Je Seviue trop bien la cause de votre inquiétude. Votre père est malade.

— U se meurt ! répondît la belle fille.

— Essayons de le sauver.

Jacques entra dans la maison. Le vieillard éiait comme évanoui, la bouche entr'ouverte, les yeux fermés, les extrémités refroidies par les approches de la mort. Cependant, Brcughel frotta les pieds et les jambes du moribond jusqu'à, ce qu*il y eût ramené la chaleur. Le vieillard ouvrit les yeux, et, regardant l'étranger qui lui donnait ces soins, il flt un sourire de reconnaissance.

— Sérapbine, dit-il à sa fille, le voici !

— Il revient à lui, s'écria Breiigliel ; ne perdons point cou> rage.

— Jeune homme, reprit le vieillard, tu as le cœur bon... C'est assez... Ma filie t'aime. Le temps est précieux... Je je la confie. Si elle te plaît, épouse-la, sans délai... dès demain. Sinon, sois pour elle un frère et un protecteur... Conduis-la chez ma vieille sœur, à Turin.

La belle Sérapbine cachait son visage sur le bord du lit en pleurant. Breughel s'agenouilla près d'elle.

— S'il est vrai que vous m'aimiez, lui dit-il, l'amour a donc passé de mes yeux dans les vôtres, car je meurs d'ennui depuis que je ne vous vois plus.

Par lin effort extraordinaire, le père se ranima encore : -r- Ma fille est à toi, dit-il ; c'est ma volonté. Le méiliicin, qui arriva peu après, déclara que les secours de Tart ne pouvaient plus rien. Les yeux du vieillard se voilèrent. La respiration s'éteignit et la mort étendit son voile sur ce corps épuisé. Malgré la Volonté de son père, la jeune fille demanda, par pudeur, quelques jours de répit pour donner sa main à celui qu'elle avait choisi sans le connaître. Mais, au bout d'une

semaine, comme elle vit bien que son cœur no s'était point trompé, elle ne Yoiihit pas différer plus longtemps d^obéir aux ordres paternels. Pour contracter mariage, Breughel fut contraint de déclarer son véritable nom. Prévoyant que cette nécessité allait attirer sur lui de nouvelles persécutions, il partit avec sa femme pour Turin.

Yictor-Amédée, qui venait de monter sur le trône de Savoie, voulait signaler la première année de son règne par quelques lil)cralités. Le duc avait une maison de plaisance à Rivoli. Afin d'encourager les arts, il projeta d*embellir les appartements de cette maison par des peintures. Une exhibition publique fut ouverte, où Ton invita les maîtres à envoyer leurs ouvrages. Le délai fixé pour le dépôt des tableaux expirait dans trois jours, lorsque Jacques et sa femme arrivèrent h Turin. Le temps de faire un ouvrage exprès pour la circonstance lui manquant, Breughel résolut de présenter une des toiles qu'il avait apportées de Klagenfiirt.

Parmi les Italiens que le concours attirait, on citait les frères Carlone, gens querelleurs et jaloux, qui avaient eu des démêlés avec la justice de Gènes. Une mode funeste régnait alors dans la classe des artistes, qui consistait à faire parade de mauvaise vie, à manier Tépée, courir les brelans, payer des estafiers h gages, comme les grands seigneurs de Venise et de Florence. Les frères Carlone, qui se croyaient assurés d'obtenir la préférence sur tous leurs rivaux, apprirent avec effroi qu'un maître hollandais se présentait au concours. L'art flamand, qui était en retard d'un siècle sur les autres, florissait alors, tandis que ritalie^ en décadence, n'avait plus de renom que dans la seule école de Bologne. Bien que le tableau exposé par Jacques Breugliel ne fût point une peiriture monumentale, une note imprimée

90 LE MAITRE INXONNU

au catalogue expliquait que Tauteur arrivant d'Allemagne, par hasard, n'avait pas laissé de concourir, espérant que la sagacité des juges saurait reconnaître ce qu'il pouvait faire. Ce tableau représentait un fort beau paysage, d'un aspect sinistre, où la lune se levait derrière de grands rochers. Au fond d'une gorge sombre, un voyageur, attaqué par des brigands, défendait vail« lamment sa vie ; mais Tun des bandits, se glissant derrière lui furtivement, l'achevait en lui coupant le jarret. Des esprits in* fcrnaux se jouaient dans le feuillage 'les arbres et regardaient avec curiosité cette scène de meurtre.

A peine les experts curent-ils jeté les yeux sur cette toile, qu'ils lui donnèrent la palme. Les ouvrages exposés par les frères Carlone avaient un mérite incontestable sous le rapport du dessin ; mais on sentait dans les postures des personnages cet abus du raccourci et cette exagération qui empoisonnaient les écoles italiennes depuis le temps de Sixte-Quint. « Le tableau du sieur Jacques Breugliel, disait le rapport des académiciens, est le seul qui présente les qualités du coloriste unies à celles de l'inventeur original. Le jeune maître hollandais est celui qui paraît aux soussignés offrir les plus complètes garanties pour la parfaite exécution des embellissements d'une maison de plaisance, où il faut premièrement de l'imagination et de la variété dans les sujets de peinture. > Brcughel eut donc la préférence sur tous ses rivaux. Le duc renvoya complimenter et mit à ses ordres un carrosse de la cour pour aller visiter le château de Rivoli, situé à vingtquatre milles de Turin.

Les frères Carlone ne se montraient plus dans la ville qu'ils avaient emplie du bruit de leurs rodomontad«»s. On sut bientôt qu'ils avaient plié bagage, et qu'ils retournaient à Gènes, où le sénat consentait à les recevoir, malgré leurs fautes passées.

RreDghel partit avec sa femme pour le château du prince, dans le carrosse dont il disposait. Un magnifique appartement, une table somptueuse, toutes les douceurs du luxe Tattendaient à Rivoli. Séraphine avait la jouissance des plus beaux jardins du monde, et Jacques, établi dans un vaste atelier, préparait ses cartons pour les soumettre à l'approbation de M. de Savoie. Un soir, après une journée bien employée, Breughel sortit du châ* teau pour se reposer d*un travail opiniâtre. Sa tête continuant à fermenter, il marcha plongé dans une distraction profonde. Ce fut au bout d'une heure seulement qu*il regarda autour de lui sans pouvoir deviner oij sa rêverie Tavait conduit. La lune s'élevant au-dessus des arbres lui permit d*admirer la beauté du paysage. Il reconnut, non sans étonncment, un air de ressemblance avec le sito imaginaire couronné par les juges du concours. De grands rochers, grimpés les uns sur les autres, bor« naient Thorizon, et les arbres qui couvraient le sentier semblaient disposés approchant comme dans son tableau. Breughel crut entendre le feuillage re/huer à quelques pas de lui ; mais il eut honte de sa frayeur quand il se souvint que l'agitation du veut n'était point marquée sur sa toile, et il se rassura tout à fait en touchant avec la main la garde de son épée, car il avait pris la mode des artistes, qui ne sostaient point sans armes. Des voix d*bommes résonnèrent, d'ailleurs, à peu de distance. Jacques . vit. arriver dans le sentier trois personnes, vêtues en voyageurs et armées comme lui.

— N'êtes-vous point maître Breughel ? lui dit le plus âgé de ces trois hommes.

— Lui-même, répondit Jacques.

— Il y a longtemps que nous vous cherchons, reprit le passant. Nous avons un différend à vider avec vous.* Je suis Jean

Carlone. Vous nous avez battus tous trois par-devant des académiciens ineptes. Il faut voir à présent si vous serez le plus fort Tëpéc à la main. Nous saurons, s'il vous plaît, comment on joue à ce jeu-là dans les brouillards de la Hollande.

— Vous en aurez le divertissement Tun après Tautre, répondit Breughel ; car je ne pense point que la coutume italienne soit d'assassiner les gens.

— Un seul de nous suffira en effet.

Carlone avait tiré bnisijuement sa rapière et s'était jeté sur Jacques, dans le dessein de le tuer sans lui laisser le temps de se mettre en garde. Mais le Hollandais savait son monde, et par un mouvement prompt comme Téclair, il écarta le fer de fltalien. Dès les premières passes, Jean Carlone connut qu^on n'ignorait pas Tart de Tescrime en Flandre. Breughel le menait si chaudement, qu'il Teût infailliblement transpercé si les deux autres ne fussent accourus au secours de leur frère. Bien qu'il eût affaire à trois hommes à la fois, Jacques parait et ripostait avec adresse et vigueur. Dans le feu du combat, il sentit une liqueur chaude couler sur sa poitrine, sans se douter qu'il fût blessé. Un coup imprévu qui le frappa au jarret le fit rouler à terre sans défense. \]n estafier caché dans les broussailles l'avait abattu lâchement par derrière.

— Vous savez mieux le métier d'assassins que celui de peintres, dit Breughel. Je laisse à vous-même le soin de me venger. Ma mort vous portera malheur.

Les meurtriers, intimidés par les regards de leur ennemi, commandèrent à l'estafier de l'achever à coups de poignard.

— Verbueck! murmura Jacques Breughel en expirant, généreux Verbueck, où m'as-tu conduit? Ah! du moins, tu veilleras sur la pauvre Séraphine. '

Les frères Garlone, poursuivis pour ce crime et pour d'autres encore, n^échappérent aux lois que par la protection des moines théalins de Gènes. Le couvent de ces bienheureux pères ayant droit d*asile^ les recueillit à la condition d'orner gratuit eijient leur chapelle de peiotures qu'on montre encore aujourd'hui aux voyageurs. Cette protection u'eropôcha point les frères Gadoue de finir leur carrière dans le mépris qu'ils avaient mérité.

Séraphine pensa mourir de doufeur lorsqu*on lui rapporta le cadavre d'e son mari. Elle pril le deuil avec le dessein de ne jamais le quitter, et parla de se laisser mourir, de s'ensevelir dans un cloître, et de tous ces partis extrêmes que le désespoir conseille, mais dont le temps et la réflexion détournent les jeunes veuves. Une heureuse circonstance lui fit, d'ailleurs, un devoir de la résignation et de la patience. Elle sentit bientôt que de sa vie dépendait celle d'un enfant. Le sentiment de la maternité, joint II ses dix-huit ans, lui rendit assez de forces pour supporter son chagrin. M. Yerbueck lui prouva aussi qu'elle n'était pas sans amis sur la terre. Le vénérable bourgmestre, à la nou* telle de la catastrophe, partit d'Anvers^ malgré son grand âge, et

vint à Turin prodiguer à la veu?e de Breughel les consolations et les secours dont elle avait besoin. Il commença par gémir et pleurer aussi souvent que Séraphine le put souhaiter, et puis il lui représenta qu'elle se devait conserver et que son état Tobligeait à des ménagements. Il Tentoura de soins et de précautions comme si Tenfant qu'elle portait eût été à lui-même. Tant d'affection gagna le cœur de la jeune femme , et il ne se passait pas de jour sans qu'elle remerciât le ciel de lui avoir donné un ami si dévoué.

Au bout de neuf mois, Séraphine mit au monde une petite fille qni ressemblait fort à feu son père. M. Verbueck tourna autour du berceau, comme saisi d'un vertige de joie et murmura un horoscope avec des gestes de possédé.

— Petit marmot, disait-il, petit monstre chéri, — tu as les veux £ûts comme Jacques. — Dans tes yeux se volt Tinslinct des arts. — Peintre était Jacques, artiste sera sa fillette. — Descends, descends ici, génie de "Breughel 4^nfer. — Souffle tes flammes dans ces yeux. — Loge-toi dans celte cervelle mignonne. — 11 y descend, le génie de maître Breugl»el. — 0 bonheur l ô tempêtes! ô malédiction! — Réjouissez- vous, esprits infernaux! — Réjouissez-vous tous, jusqu'au fond de Teropire ténébreux. — Vous aurez encore un peintre. — Cher enfant, petit tison, petite Vénus. — Que de soins, que d'attentions vont répondre de tes jours ! — Que le génie des arts soit dans ta tête. — Et dans ton cœur, quoi donc? Amour , mélancolie, mélancolie, mélancolie!

M. Vcrbueck, ivre de plaisir, accompagnait ces discours inco-^ hérents de gestes si étranges, que la mère, efirayée sans pouvoir s'empêcher de rire, le supplia de se calmer. Le bon bourgmestre prit un siège, et, baisant la main de Séraphine, il parla

en homme grave, en philosophe et en père de tout ce qu'il voulait faire pour l'éducation , la santé, l'avenir de cet enfant qu'il regardait comme sien; et,^dans ses projets, il u'y avait fille de roi qui pût soutenir la comparaison avec celle dont sa tendresse, sa grande fortune et sa prévoyance paternelle allaient assurer ie bonheur. La mère voulait que M. Verbueck portât son enfaiit sur les fonts de baptême ; mais le bourgmestre s'y refusa * disant qu'il se souciait peu du patron que la petite ôUe aurait dans le ciel, et qu'il n'avait pas besoin d'être son parrain pour Taimer à la folie.

L'enfant, qu'on appela Jacqueline, fut nourrie par sa mère, assistée d'une autre nourrice et d'une quantité de servantes, comme s'il se fût agi de l'héritière d'une couronne. M. Verbueck fixa les gages des gens à des chiffres énormes, et. après avoir donné d'avance le nécessaire pour que ce grand état de maison pût durer quinze ans, il retourna dans son pays.

En quinze ans tout avait bien changé. La veuve de Jacques Breughel s'était remariée. L'enfant au maillot était devenue une fille belle, intelligente, pleine de grâce et de talents, dont les gouvernantes et les précepteurs considéraient l'éducation comme achevée. M. Verbueck, presque centenaire, mais d'une verdeur extraordinaire pour son âge,' arriva un jour à Turin, sans y être attendu. Il baisa les joues de Séraphine, fit bon visage au nouvel époux, et s'enquit aussitôt de sa fille adoptive. On le conduisit à l'appartement de Jacqueline, et il la trouva dessinant et peignant à l'eau teinte un bouquet de fleurs. Sans explication ni préambule ,' le bourgmestre jeta les fleurs par la fenêtre, passa la main sur le papier, et détruisit d'un geste l'ouvrage si admiré des gouvernantes.

— Voilà donc, dit-il, comment on élève notre enfant! Ë8t>ce

pour lui enseigner de telles fadaises que j'entretiens une armée de pédanis et de femmes savantes? Si ma Jacqueline n'est pas tout à fait stupide, il faut que son esprit soit de un diamant. J'arrive à propos, mille diables I

Jaqueline, accoutumée aux flatteries de ses femmes, demeura stupéfaite en voyant ce vieillard tourner en dérision son ouvrage. Mais comme les sarcasmes de M. Verbueck furent adoucis par des caresses, elle ne s'en offensa point. Sa mère lui avait d'ailleurs appris à aimer le bienfaiteur de sa famille, et son amour-propre. n'osa murmurer devant l'autorité d'un père adop* tif si respectable et si magnifique. Le bourgmestre mit à la porte instituteurs et gouvernantes, et déclara son intention de réformer lui-même féducation de sa fille. Il acheta le bagage complet d'un peintre, mit sous les yeux de Jacqueline les tableaux du grand-père Breugbel, et quand elle en eut copié trois ou quatre, il l'embrassa en lui disant qu'elle en savait plus long que bien des maîtres. En mettant à part les bizarreries de ce vieillard, et sans discuter ici le juste ou le &ux de ses systèmes, il est certain que ce Verbueck se connaissait fort aux questions de goût êi de beaux-arts. Non-seulement il dirigea bien son élève; mais^ en stimulant par la contradiction et les railleries j'éfflulalion de la jeune fille, il lui ouvrit singulièrement l'intelligence, et lui donna quantité d'idées qu'assurément les gouvernantes et les pédants n'auraient point fait naître dans sa jeune léle.

— Ma mignonne, dit un jour le bourgmestre à Jacqueline, ce n'est pas sans dessein que je t'ai souvent taquinée pour éveiUer ton esprit. Ce petit esprit a gentiment percé sa chrysalide. Je t'en ai dit assez. Nous ne disserterons plus que pour nous amuser, et nous serons souvent d'accord. Vole de tes pro-

98 LE MAITHB INCONNU

près ailes. Je D*ai qu'un dernier avis à te donner. Nous ayons admiré quelquefois ensemble certains chefs-d'œuvre des vieux maîtres dont le mérite repose uniquement dans la science de Fexécution, mais où Ton ne remarque point de sujet. Tantôt ce sont des batailles de gens qui n*ont point Tair de se battre, tantôt des chutes d'anges, de femmes ou de Titans, sans autre but que de montrer des corps bien faits, de beaux mouvements démuselés, des groupes plus ou moins hardis. Ces artistes-là, et notre grand Rubens lui-môme est du nombre, semblent souvent n^avoir travaillé qu'avec la main, sans que la tête ail pris part i leur ouvrage. Ne les imite point. Une pensée profonde ne nuit pas au charme d'un tableau. Maintenant que tu es capable de réfléchir, imagine toute seule un sujet, exécute -le comme tu Tentendras. Je te laisserai faire et ne regarderai pas ton œuvre avant qu'elle soit achevée. Je te donne trois mois, pendant lesquels je n'entrerai point dans ton atelier; après cela j'aurai bien décidément h mesure de ton génie.

Jacqueline accepta la proposition avec joie. Connaissant la partialité de M. Verbueck pour les tableaux lugubres ou terribles, elle se mit en quête d'un sujet qui pût flatter la madic de son père d'adoption. Sur ces entrefaites, le baron Scalix, riche Piémontais, qui donnait à danser, invita au bal et à la comédie toutes les plus jolies femmes de Turin. Verbueck, voulant que sa fille chérie fût distinguée par-dçssqs les plus belles, lui donna une parure si extraordinaire que nulle autre ne pouvait avoir la pareille. C'était une robe en satin du Japon ornée de diamants bruts qui semblaient exprès tirés de la mine pour ce jour-là, le tout disposé d'une façon originale, avec un luxe extrême au fond, malgré l'apparence de la simplicité. Cette parure, rehaussée par les seize ans^ les yeux noirs, la taille svelte, les appas naissants

us MAITRE INCONNU ' 99

Ae celle qui la portait, excita Tatteation des hommes et la jalou* sie des femmes. On se demanda qui était cette jeunesse. Lorsqu'on sut qu'elle était l'unique héritière d'un négociant hollandais fort riche, on comprit d'oii lui venaient ses étoffes rares et SCS diamants, ce qui ne rabattit rien de Tadmiration qu'on avait pour sa beauté. Séraphine et M. Verbueck jouissaient du triomphe de leur fille, tandis que la galanterie des cavaliers lui prodiguait les hyperboles. Jacqueline, exercée aux jeux d'esprit et h la petite guerre des propos, répondait aux douceurs avec une malice enjouée qui animait son visage et augmentait l'éclat de ses yeux. II y avait à la fête du baron Scalix un jeune Sicilien de qui plus d'un mari a dû garder souvenir. Antonio "*; d'une famille de princèv comme il en pleut en ces pays-là, était à l'ambassadeur de la vice-royauté de Naples. I^ portait son grand nom avec de grands airs, des ordres de plusieurs pays qu'il ne devait point à des services, et un luxe considérable d'équipages et d'habits ; en sorte qu'il briHait parmi les cavaliers aussi haut que Jacqueline entre les belles femmes. Son vidage aurait été des pfus agréables, si l'orgueil n'en eût gâté la physionomie. Les personnes encore vivantes qui ont vu la cour de Savoie en 1645 se rappelleront sans doute* le nom, la figure et les succès de ce personnage. Son père, enveloppé dans l'intrigue du duc d'Ossone à Naples, n'avait pu trouver grâce auprès du roi d'Espagne, e\, bien que le fils n'eût souffert aucune persécution, les dames se plaisaient à le regarder comme un héros de roman. Ce jeune homme ne manqua point de mener danser W^' Breughel. Tandis que les autres s'amusaient à parler le phébus à la mode alors, Antonio avait accoutumé de jouer la passion, et il s'en acquittait bien. Jacqueline écouta d'abord ses déclarations en riant,' et se moqua de lui, comme elle le savait faire; mais bien-

100 LE MAITnE INCONNU

tôt elle ne mit plus au badinàge la même vivacité. L'air grave et pénétré d'Antonio fît apparemment quelque impression sur cette jeune imagination, car le visage de Jacqueline était fort sérieux lorsqu'elle retourna s'asseoir à cùié de sa mère après le menuet.

Les manèges du Sicilien n'avaient point échappé aux regards de Séraphine. Le lendemain de la fête, en voyant l'air agité de sa fille, elle voulut procéder à un interrogatoire ; mais M. Verbueck s'y opposa, disant qu'il fallait laisser à une enfant de seize ans le droit de rêver au divertissement de la veille. Jacqueline prétexta, d'ailleurs, le tableau qu'elle avait à faire, et sur lequel le bourgmestre lui devait accorc'er ou refuser la maîtrise. Cet ouvrage, qu'elle ne voulait montrer à personne avant de l'avoir achevé, lui fut d'un merveilleux secours pour rester enfermée autant qu'il lui plut. Ua jopr que M. Verbueck avait emmené Séraphine à la promenade dans son carrosse, Antonio, qni guettait peut-être cette occasion, passa malgré le suisse et insista pour qu'on le fît parler à M^*e Breughel. Jacqueline descendit de son atelier pour le cecevoir. Entre un beau garçon plus aimable que scrupuleux et une fille dont le cœur est déjà touché, la conversation marche à grands pas, Sans rapporter ici les détails de l'entretien, il sufiira de dire que le Sicilien promit formellement mariage à Jacqueline, et que la jeune fille, comptant sur cette promesse de la meilleure foi du monde, se crut autorisée à aimer Antonio de toute .son âme. £lle eut assez de prudence et de sagesse pour modérer l'ardeur de son amant lorsqu'il voulut s'emporter au delà des bornes que permet une honnête tendresse ; mais lorsqu'il l'eut quittée en jurant de revenir bientôt demander sa main, elle ne rêva plus qu'à cela, et Tamour prit possession de son cœur pour n'en jamais sortir.

De tout temps, les sérénades ont été à la mode en Italie. An-

tonio envoya jouer des symphonies sous la fenêtre de si maîtresse, en attendant l'occasion d'une nouvelle entrevue. Cependant comme cette occasion tardait à se présenter et que la demande en mariage n'arrivait point, Jacqueline conçut de Tinquiétude. Il y avait fort à dire sur la réputation du Sicilien. A Tidée qu'il se pouvait joyer d'elle, comme de beaucoup d'autres, Jacqueline sentait que ce serait pour en mourir de désespoir. Uii mois s'écoula ainsi dans une attente insupportable. Séraphine avait des eu&nts du second lit qui lui donnaient de Toccupation, et M. Verboeck ne paraissait point remarquer la pâleur et l'accablement de sa fille d'adoption. La passion de M^i® Breughel demeura ainsi secrète jusqu'au moment où le bourgmestre s'avisa de raconter, à table, que le seigneur Antonio avait demandé la main de la nièce du baron Scalix, et que cette inclination avait pris naissance le soir même de la fête. Cette nouvelle imprévue porta un coap si rude à la pauvre Jacqueline qu'elle s'évanouit sur la place. En reprenant ses esprits, elle avoua ingénument son en • trevue avec Antonio, les promesses qui avaient abusé de sa crédulité, l'amour qui s'était emparé d'elle, et le désespoir qu'elle ressentait de tant de perfidie.

Yerbueck entra en fureur contre le Sicilien, et voulut jeter feu et flamme ; mais, en y réflécbissapt, il comprit qu'à faire du bruit il perdrait sa peine, qu'on rirait de sa colère et qu'un éclat n aurait d'autre effet que de nuire à sa fille. 11 se rabattit donc sur le parti le plus sage, qui était de consoler Jacquelioe, d'essayer de la distraire de son ennui et de lui proposer après un certain temps un autre mari plus digne d'elle. Il n'épargna dans ce but, ni les caresses, ni les dépenses. Son amitié était ingénieuse à découvrir cent moyens de divertir son enfant. C'était chaque matin quelque partie de plaisir, ou quelque riche pré-

102 LE M.UTRB INCONNU

sent. Les joail^ers et les marchands d'étoffes avaient fort k se réjouir de la tristesse de M"* Breughel. Enfin, au bout de quinze jours, comme cette tristesse ne se dissipait point, M. Verbueck dit à Jacqueline :

— L*artiste doit profiter de tout. Puise Tinspiration dans ton chagrin, ma fille, et fais le tableau que tu m'as promis. La peinture te consolera peut-être.

Jacqueline se rendit à ce bon conseil. Après un mois d'un travail opiniâtre, elle ouvrit son atelier et montra son ouvrage. Le tableau, fini avec un soin parfait, représentait une figure idéale du suicide, le bras posé sur une table, hésitant à choisir entre le pistolet, le poignard et le poison. Dans les yeux et toute la personne de cet être imaginaire respirait le calme d'une résolution inébranlable et d'un désespoir à son période. Verbueck posa un genoux à terre devant la toiie, en s'écriant :

— Vive la mélancoHe, puisqu'elle fait de tels chefs-d'œuvre ! vivent la douleur, l'abandon, l'amour trompé! vivent la petitefille de Breughel !

Et puis il se releva, et après avoir embrassé Jacqueline :

— Mon enfant, ajouta le vieillard, c'eût été dommage qu'un sort plus heureux eût privé le monde de ce morceau parfaite A présent je te donne la maîtrise d'abord, et ensuite je vais te donner le mari que tu as choisi. Sèche tes pleurs et prépare ta couronne d'épousée.

Verbueck demanda son carrosse et se rendit chez le père d'Antonio, qui se trouvait à Turin. Il commença par reprocher sins aigreur au jeune homme la déloyauté de sa conduite, et lui propoto, sans aucune circonlocution, la main de Jacqueline. Le Sicilien protesta de la sincérité de son amour, et promit de s'en rapporter à son père, lequel ne manqua point de déclarer ce ma*

LE MATTHE INCONNU 103

nage impossible. Le boui^niesfre se mit à rire ; il parla de son héritage et de la dot qu'il voulait donner à sa fillç d*adoption. Lorsqu*ii eut offert cent mille florins de Hollande^ Timpos-' sibilité parut .évanouie, et Ton objecta seulement des difficultés, — deux cent mille florins, et les dlflicultés s'amoindrirent ; — trois cent mille, et Ton accepta ; — quatre cent mille, et l'on demeura comme pétrifié, après quoi on lui sauta au cou en l'appelant des noms les plus tendres. De peur qu'il ne vînt à s'en dédire, on bâcla le mariage dans la quinzaine. Verbueck tint parole et paya. Les jeunes époux furent appelés à Naples par la famille d'Antonio. Le vieux bourgmestre embrassa en pleurant sa fille d'adoption, qu'il n'espérait plus revoir, et il partit pour la Hollande, tandis que les mariés prenaient le cbemin de ritalie méridionale.

Pendant un an, les lettres de Jacqueline n'apportèrent que de bonnes nouvelles. Antonio paraissait avoir renoncé à la dissipation et menait une vie régulière. On voyait au ton de la jeune femme qu'elle était la plus heureuse personne du monde. Elle donna le jour à un fils, avant Tannée révolue, et Verbueck apprit avec une joie extrême que le petit Joseph ressemblait fort à sa mère* Cependant les lettres changèrent subitement de * style. Antonio, retombant dans ses premières habitudes, avait des maîtresses et se ruinait. La dot de quatre cent mille florins était réduite à rien, et Jacqueline reléguée h Palerme dans une petite maison, délaissée par un mari qu'elle aimait en dépit de luimême, manquant presque du nécessaire, dévorée par la jalousie et le chagrin, ne disait encore à son père d'adoption que la moitié de ses peines. Après les fautes et les mauvais procédés, Antonio en était venu jusqu'aux coups et aux injures. .

Un jour, soit qu*il eût deviné ce que les lettres ne disaient point, soit qu'un pressentiment funeste eût éclairé son esprit, le vénérable Verbucck demanda des chevaux de poste. En vain ses vieux amis, qui le savaient plus que centenaire, lui représentèrent la folie de son entreprise ; il n'écouta rien et partit. Grâce à l'argent qu'il semait à pleines mains , le bourgmestre fit le voyage d'Anvers à Naples avec une rapidité incroyable. Un bateau de commerce le mena aussitôt a Paierme, et il entra, un soir, dans la maison de sa fille. Un spectacle affreux s'offrit à sa vue. Jacqueline étendue sans mouvement sur un grabat, le visage hâve et décomposé, les bras tordus par la souffrance, était à l'agonie. Un verre contenant quelques restes d'une liqueur jaun»

et fétide, témoignait éloquemment des véritables causes de la mort, un prêtre agenouillé près du lit priait avec ferveur. Une espèce de sourire anima les traits de la pauvre Jacqueline, lorsqu*en ouvrant à demi les yeux, elle reconnut son père. Sans pouvoir parler, elle étendit une main vers le berceau où dormait son enfant; une convulsion accompagna ce mouvement, et aussitôt après elle rendit le dernier spupir. Antonio debout au chevet du lit, regardait sans émotion cette scène horrible.

— Misérable ! lui dit Verbueck, tu serais aussi mauvais père que tu as été ingrat et perfide mari. Cet enfant n'est plus & toi. Je le prends; je me charge de lui. Tu ne le reverras jamais.

Le petit Joseph étant Théritier d'un nom illustre, Antonio et sa famille s'opposèrent dédaigneusement aux prétentions de ce marchand qiii arrivait de Hollande pour se donner des airs d'autorité paternelle ; mais Verbueck leur apprit à compter avec les marchands hollandais. Il commença par s'emparer de l'enfant, et le mettre en lieu sûr; et puis il se rendit à Naples, et se fit ouvrir toutes les portes à grands coups de doublons et de piastres. Il pénétra chez les ministres et jeta les hauts cris en demandant vengeance. On écouta ses plaintes ; on approuva son ressentiment. \je seigneur Antonio reçut du vice-roi un accueil glacial, quand il vint à la cour. Il était cliambellan ; on lui retira la clef d'or. Non content de cela, Verbueck intenta un procès en répétition de la dot, et obtint une enquête judiciaire touchant la mort de sa fille. Antonio et ses orgueilleux parents laissèrent leur majestueux dédain et proposèrent une capitulation; mais lebourgmestre n'écouta rien. Il poursuivit enquête et procès. Résolu comme il l'était à acheter même les juges, dans le pays le plus vénal dé la terre, il allait peut-être obtenir jugement et sentence, lorsqu'on étouffa l'affaire en passant partout où il voulut.

On lui permit de garder Tenfant de Jacqueline et de diriger son éducation comme il Tenlendrait, à la condition seulement de' pe point remmener hors des Etats de Naples et de Sicile.

Verbueck acheta une maison spacieuse et sainement située à Palerme. La plus belle nourrice qu'il put trouver, le meilleur médecin, une légion de femmes et de serviteurs s'empressèrent autour du' berceau du petit Joseph. Un homme de confiance ap« pelé tout exprès de Hollande prit la haute main sur ce personnel considérable. Six vingt milles piastres fortes placées sur la tête de Tenfant dans un comptoir de banque, à Naples, répondirent des émoluments et dépenses. Cela fait, Verbueck retourna dans son pays, en disant que si les parents dénaturés de son ûls s'avisaient de manquer à leurs engagements, il reviendrait leur donner de la tablature. Antonio et sa famille convoitaient fort Taisent placé dans le comptoir. Us attendaient de mois en mois, pour y prétendre, que le centenaire incommode eût rendu Tâme. Dixhuit ans s'écoulèrent dans ce vain espoir, si bien que Verbueck le» enterra tous sans exception.

Joseph, devenu un garçon beau comme le jour, orné d'un nom de prince, riche par son père d'adoption, pouvait aspirer à toutes sortes d'honneurs. Son caractère ne l'y portait point. Il n'aimait que l'étude. Le goût des arts, qu'il tenait de sa mère, se développant avant lAge, il sut peindre naturellement, et presque sans leçons, en regardant les ouvrages des maîtres. Son premier tableau envoyé à Anvers, causa une joie infmie à M. Verbueck. Le vieillard écrivit & son fils une lettre de félicitations, accompagnée d'un présent de dix mille ducats, en manière d'encouragement.

LE MAITRE INCONNU i07

« Tu m'épargnes, disait le bourgmestre dans sou épître, un Tojage qui à mon âge pourrait être mortel, cal* 91 je te voyais suÎYre une mauraise voie , je n'hésiterais point à partir, dût-il m'en coûter la vie. Ne te dissimule pas que tu as des rivaux sérieux. La peinture ne se noie plus comme autrefois dans les bénitiers. Ribeira, Caravage et ton compatriote Salv^tor Rosa sont de grands esprits. Us connaissent le terrible. Tu as leurs ouvrages sous les yeux. Ne les imite point. Surpasse-les; hâtetoi pour que je meure content, i

Celui qui descendait de Pierre Breughel par sa mère, poU« vait se passer de tels conseils. Ses instincts avaient trop de puissance pour qu'il tombât jamais dans l'imitation servile. On commençait à parler de ses productions. Joseph touchait à ses vingt ans, lorsqu'arriva la grande éruption de l'Etna, en i669. Au premier bruit qui en vint a Palerme, il partit sans délai pour Catane, afin de saisir l'occasion de mettre sur la toile le spectacle sublime des fureurs de la nature. Le volcan servit à souhait sa curiosité. L'éruption dura plusieurs semaines. Des torrents de feu, d'eau bouillante et de lave jaillirent successivement du cra^ tère et portèrent la destruction sur les flancs de la montague; Des villages entiers disparurent. En certains endroits le sol s'abaissa et se releva par des convulsions soudaines, en présentant une surface nouvelle. Des vallées se formèrent où étaient des collines, et l'on retrouva des pics élevés à la place de ravins et de précipices. Tout à coup un cri d'alarme se répandit parmi les habitants de Gatane. La lave prenait la direction de cette ville. Dans les rues et sur les places on se montrait avec terreur un petit ruisseau de feu qui brillait dans le lointain. Au bout de deux jours, ce fut un fleuve large d'un mille, et qui s'avanc*^'

lenlement sur sa proie. Les arbres s'enflammaient à cent pas de distance, et déjà du haut d'un toit, Joseph, ses pinceaux à la main, sentait la chaleur du métal en fusion. Le troisième jour, un quartier de Catane fut envahi. La ville était menacée d'une ruine complète, lorsqu'un caprice ou un miracle détournant le fleuve de feu, au moment où il allait toucher le couvent des Bénédictins, le conduisit à la mer, où il s'abima en produisant un bruit eflroyable ^

Pendant ces scènes terribles, Joseph, monté sur son toit,[ou* bliait le péril et ne songeait qu'à faire le tableau du désastre. Un homme, debout près de lui, le regardait peindre. C'était un père bf^nédictin.

— Ce tableau coûtera cher, dit le moine : dix mille habitants sont, à cette heure, les uns morts ou blessés, les autres ruinés de fond en comble.

— 11 coûtera cher, mais il sera beau, répondit le [jeune homme en poursuivant son travail.

— Mon ami; reprit le bénédictin, n'es-tu pas ce Joseph de Palerme, fils d'un grand seigneur, et qui se livre aux arts par vocation ?

— Je suis bien ce Joseph-là, répondit l'artiste ; mais je n'ai point ^c loisir de vous écouter. Les éruptions de TEtna sont rares. Nous causerons, s'il vous plaît, quand le phénomène sera passé.

— Ne manque donc pas, reprit le moine, de venir demander au couvent le père FéHx. J'ai assisté ta mère à ses derniers

' Soit miracle oa hasard, il est certain que la jave de 1669 a changé de direction en arrivant au jardin des Bénédictins de Catane.

LE MAITRE INCONNU i09

moments, et je te dirai des choses d*où dépendent ta vie et ton salât.

Lorsque les feux de TEtna commencèrent à s'éteindre, Joseph se rendit au couvent des Bénédictins, et demanda le père Félix ; le bon moine le conduisit sous un bosquet d'orangers, où était un banc de gazon. Us s'assirent tous deux, et le bénédictin parla ainsi .

— Avant de porter cette robe, j'étais prêtre à Saint-Simon de Palerme. Ta mère me prit pour directeur, et j'ai su par ses confidences des secrets importants. Elle n'était point heureuse. Ton père vivait mal et lui donnait des chagrins, car elle Taimait passionnément. C'est une triste histoire ; cependant la clé • mence divine a laissé à cette pauvre âme quelques heures pour le repentir, et j'espère que le ciel ne lui aura pas été fermé. Venons au sujet qui te concerne particulièrement. Tu es menacé d'une fin prochaine, jeune homme.

— Comment l'entcndez-vous ? répondit Joseph. J'ai vingt ans, une santé robuste, et je ne me connais point d'ennemi.

— Tu es menacé d'une fin misérable et prochaine, reprit le bénédictin. Écoute-moi : dans la famille de ta mère, l'instinct de la peinture se transmet avec le sang ; mais tu ne sais point l'origine de ces dons -héréditaires. Tonaîeul s'appelait Breughel d'Enfer. Cet homme a contracté quelqu'engagement secret avec les esprits des ténèbres, ou bien le ciel, irrité du mauvais emploi qu'il a fait de son génie. Ta frappé d'une malédiction jusque dans ses enfants et petits-enfants. J'ai cru le deviner tandis que je priais à côté de ta mère. Est-ce une révélation d'en haut ; estce une opération de ma seule raison ? Je l'ignore ; mais tu vis sous le poids d'une malédiction ; j'en suis convaincu, et tu

110 LE MÀITAB INCONNU

partageras cette pensée quand je t'aurai dit comment sont morts tes ancêtres maternels.

Le moine raconta le meurtre de Pierre Breughel, Tassassinat de Jacques, le suicide de Jacqueline, et il ajouta :

^ Voilà trois exemples qui suffiraient à nous éclairer, si je n'avais encore d'autres indices.' Remarque bien que ces trois personnes sont mortes violemment, et qu'une puissance inconuuo semble avoir puisé dans leurs œuvres les diverses catastrophes qui les ont emportées. Le sujet du dernier tableau de Breughel d'Enfer était un Hollandais noyé par des soldats espagnols, et Fauteur est mort noyé dans la Merék. Jacques Breughel avait peint un homme assassiné ; il est tombé victime d'un guetapens. Ta mère avait fait une image du suicide, et elle a fini de la façon que représentait cette peinture. Réfléchis, jeune homme, et cherche dans tes ouvrages le sort qui t'attend.

Joseph repassa dans sa mémoire les sujets qu'il avait déjà traités, et il découvrit avec effroi plusieurs scènes de meurtre et

de carnage.

— Je suis perdu, dit-il en pâlissant, car je n*ai pdnt que des morts tragitpies ou désespérées.

«^ Rassure^toi, mon ami, reprit le bénédictin. Cette crainte où je te vois te sauvera peut-être. J'ai prié Dieu pour toi, et de même que j'ai compris la malédiction originelle qui t'accable, de même j'ai cru deviner les conditions que le ciel met à ta dé-* livrance et à celle de ta postérité. Le génie des arts ne sera point retiré aux enfants da Breughel ; mais il faut que l'un d'eux se résigne à ne toucher ni un crayon ni un pinceau, à ne donner Jamais à l'argile ou au marbre une forme de fantaisie. Pour toi, il est trop tard. Abjure la peinture, ou fiusuii pieux usage de ton talent, comme les grands maîtres anciens, et repose*

toi do reste sur la miséricorde de Dieu. Marie-toi ; vis honnêtement. Celui de tes enfants que tu verras doué du génie des Breughel achèvera l'expiation par le sacrifice volontaire de sa Viocation naturelle. Abandonne sans différer cette ville désolée, car to as peint la colère de TEtna, et tu es ici à portée de son bras. Retourne à Palerme, et ne t'expose pas à mourir comme Pline.

•- Je brise mes pinceaux, répondit le jeune homme; je dis adieu à Catane, h TEtna, aux beaux-arts et à vous, mon père.

En ce moment, un frère servant vint annoncer à Joseph qu'un étranger Tattendait à la porte du couvent. Il s'y rendit accompagné du père Félix. Du fond d'un vaste carrosse descendait à grand'peine un vieilbrd décrépit, appuyé sur deux laquais. LorsquHl eut repris haleine, ce vieillard demanda un siège ; ses valets de pied ouvrirent un pliant portatif et il s'assit devant la porte du couvent.

— JoseQ^, dit-il d'une voix aigre, j6 suis le bourgmestre Verbueck. Je sais les belles idées que des moines imbéciles viennent de te mettre dans Tesprit. Nous verrons s'ils auront plus d'autorité qu'un père d'adoption h qui tu dois tous. Je te défends de briser tes pinceaux. J'ai i^ncore quelques heures à nvre ; c'est assez pour te déshériter.

— Mon père, s'écria Joseph, cher et généreux Verbueck, ne doutez point de mon respect et de ma reconnaissance. Quand vous aurez appris le péril où je suis, les erreurs de mes ancêtres maternels, la malédiction...

— Assez ! interrompit Vcrbueçk, va conter ces sornettes & d'autres. J'ai dépensé des montagnes d'or pour faire de toi un peintre comme Breughel d'Enfer. Si tu ne remplis point cette condition, je me soucie autant de toi que d'un chien. Trente

lia LR «JAITIIE INCONNU

millions de florins composent mon petit avoir; un trait de pluniu te l'enlèvera.

— Mon bienfaiteur, dit Joseph, mon ami, mon père, c'est voire tendresse que je veux conserver. Ecoutez-moi, de grâce, avant de me condamner.

— Tais-toi, reprit Verbueck. Tu ne m'apprendrais rien. As-tu le dessein, oui ou non, de renoncer à la peinture? As-tu le dessein d'exiger de tes enfants la promesse de ne jamais toucher un pinceau?

— C'tjst mon dessein, répondit Joseph. Il est inébranlable.

iTne grimace de possédé bouleversa les traits du vieux bour;;mestre.

— Je n'ai plus, dit-il d'une voix éteinte, je n'ai plus que faire en ce monde... J'y suis resté un jour de trop... Partons. Ha mission est achevée... Adieu, sotte engeance des humains!

Verbueck remonta dans son carrosse et disparut. Un mois après celle aventure, Joseph reçut une lettre d'Anvers par la-^ quelle on lui annonçait la mort de son père d'adoption à l'âge de cent trente-neuf ans. Le bourgmestre, h qui l'on supposait une fortune énorme, n'avait que fort peu de bien. Toutes dettes payées, jusqu'aux frais funéraires inclusivement, les comptes se balancèrent exactement par florins, stuvers et pennings, comme si cet homme singulier eût pris ses mesures pour ne laisser de son passage en ce monde aucune trace.

Le comptoir de banque dans lequel Verbueck avait placé de l'argent à Naples fit banqueroute cette année-là. Joseph absolument ruiné, sans autre ressource qu'un art auquel il avait promis de renoncer) entra comme pensionnaire chez les pères de Saint-Philippe de Neri , sur la recommandation du bon moine

bénédictin. Par un scrupule de conscience^ il ne voulut point prendre rhabit de peur d*introduire dans un saint ordre un homme frappé d*une malédiction. Mais il suivit la règle et donna l'exemple d'une piété profonde. Après avoir ainsi passé vingt-deux ans dans la retraite et la dévotion, Joseph espérant que TÉglise pouvait enfin lui ouvrir ses bras, s*apprètait à se faire moine, lorsqu'il rencontra par hasard au parloir du couvent , la sœur d'un jeune novice. C'était une belle et douce personne, fille d'un honnête cultivateur. A l'émotion qu'il éprouva en la voyant, il comprit que son cœur n'était point dégagé de tout lien terrestre. Il alla confesser à son supérieur l'état de son âme. Le supérieur, qui était un homme sage, lui dit en souriant qu'un bon mari était plus agréable à Dieu qu'un moine contraint et malheureux. On appela le novice ;.on fit écrire à ses parents, et le mariage fut décidé dans le couvent par l'entremise des révérends pères. En janvier i692, Joseph épousa la demoiselle Marie Montacci, et le 3 novembre de la même année, jour de Saint-Marcel, sa femme lui donna une fille qu'on appela Marceline.

Au lieu de déplorer sa vocation manquée, Joseph offrait à Dieu le sacrifice de son goût pour les arts. Il poussa le mépris de la gloire jusqu'à détruire ses tableaux , hormis un seul « celui qui représentait Téruption de i669, et que les gens curieux de phénomènes l'engagèrent à conserver. Poussé par l'envie d'embrasser le bénédictin de Catane qui devenait vieux , il partit un jour pour cette ville. L'Etna, depuis longtemps en repos, ne donnait aucun signe d'éruptiou. Le père Félix reçut son protégé avec de grandes caresses. U^ priaient ensemble, un soir, dans la chapelle du couvent , lorsqu'une madone de marbre tomba de sa niche et se brisa sur les dalles.

— C'est un tour de l'Etna, dit le père Félix. Prends la fuite,

114 LE lUITRE INCONNU

mon fils. Le volcan ne t*a point pardonné. Noos eommei menacés d*un tremblement de terre«

— Mon pore, répondit Joseph , si le ciel a résolu de me tappeler à lui, je me soumets à ses volontés. En quel lieu pour* rais-je m'y soustraire? A-t*-il besoin do détruire une viUe de quarante mille âmes pour atteindre une faible créature qu'un souflUe peut briser? Je suis prêt à mourir, et pour mieux m'y préparer encore, je veux me confesser à vous sur Theure.

Le père Félix se mit au confessionnal, et quand il eut donné à Joseph Tabsolution, ils sortirent tous deux du couvent pont chercher des nouvelles. Une étrange agitation régnait dans la ville. La secousse avait été sentie par toute la population. Déjà les gens riches partaient pour Syracuse ; les autres plus insouciants , attendaient leur sort. Vers minuit, on commençait à se rassurer; au point du jour, Joseph et le père Félix causaient avec des gens du peuple sur la place du Dôme, lorsqu'une lueur rouge suivie d'une longue détonation annonça que le volcan s'éveillait. Tout à coup une ondulation du sol partit des flancs de la montagne, et descendit vers la plaine comme une vague. Les maisons s'écroulèrent avec un vacarme terrible. Un immense nuage de poussière s'éleva jusqu'aux nues. La ville était détruite i et quinze mille cadavres gissaient sous ses ruines ^ D'un monceau de décombres on retira le père Félix et Joseph, tous deux mutilés, mais encore vivants. On les porta au couvent de San- Nicole, dont une partie avait échappé au désastre. Par les soins des bons bénédictins, ils se guérirent de leurs blessures. Au bout de six mois, Joseph put retourner à Palerme avec sa femme,

' Le tremblement de terre de 1603 n'a laissé debout qu'an quartier de Gatane qu'on distingue aisément do la ville neuve.

qui rétait venue chercher, mais il ne fit plus que languir pen* dant deux ans. Un jour, comme il sentit son âme près de s'envoler, il appela sa femme et sa fille âgée de trois ans, et leur présentant le crucifix qu'il tenait appuyé sur sa poitrine :

— Jurez , leur dit-il , jurez toutes deus , que jamais Marceline ne touchera ni un crayon ni un piiiceau, que jamais elle ne tentera de donner au marbre ou à l'argile une forme idéale, que jamais, quel que puisse être son goût pour les arts, elle n'obéira aux instincts qui ont perdu quatre générations de sa famiUe. Ce sacrifice est nécessaire à son salut, à celui de ses en&nts si Dieu lui donne une postérité; il est nécessaire au repos de mes derniers moments. ^

La petite Marceline prononça le serment dans les termes qu'on lui dicta. Plus tard , sa mère ne manquera point sans doute de réclairer sur l'engagement sacré qu'elle a pris, et sur le sacrifice qu'elle doit faire aux volontés paternelles. Afin de lui rappeler son serment et d'entretenir sa religion à ce sujet, s'il en est besoin , et aussi pour qu'elle n'ignore ni les circonstances particulières où elle est, ni les malheurs que pourrait entraîner son infidélité, le présent récit sera remis entre ses mains aussitôt qu'elle aura l'âge de raison.

Joseph fut enterré dans le cimetière de Palerme, et sur sa tombe on grava celte épitaphe sans nom et sans date, telle qu'il la fit lui-même à sa dernière heure : Se sipotesse dubitare che ogni talento non dedicato a Dio sia maledetto, sotto questa pietra ne giaee unaprova.

Cette histoire, me dit M. Servandoni lorsque j'eus achevé ma lecture, ressemble furieusement à un conte de fées. Cependant je me sens ébranlé par le sérieux du narrateur inconnu. Les tableaux de famille que le conseiller a gardés sont des pièces justificatives de la légende. J'admets volontiers que Fauteur ait mis un peu de complaisance à représenter ce ^erbueck comme un personnage surnaturel ; mais il existe en Allemagne une école nouvelle de savants et de philosophes, où Ton prétend expliquer bien des choses qui passaient jusqu'à ce jour pour des fables. Le somnambulisme, la seconde vue, les pressentiments et les phénomènes qui accompagnent le trajet de la vie à la mort, sont les sujets des méditations de ces novateurs, et Ton dit que leurs dé-

convertes étoiment les gens les plus incrédules. Je ne sais plus que penser de cette affaire, et, dans le doute, je me rangs à Tavis du conseiller : il faut s'abstenir.

— II manque au récit, dis-je à M. Servandoni, un petit épilogae que vous pourriez sans doute faire, pour mener les événements jusqu'au moment présent.

-* Je TOUS le ferai en peu de n ots, répondit-il. A vingt ans, je quittai Florence, ma ville natale, et je parcourus l'Italie en artiste, le sac sur le dos. Je renc 3ntrai à Naples, un jeune Allemand, qui voyageait pour son plaisir. C'était le conseiller. Sous une écorce flegmatique, il cachait uue âme bonne et sen< slBle. Nous admirions ensemble les beautés du pays et les merveilles des arts, moi en véritable enthousiaste, avec la vivaeité d'un Méridional, et lui, avec une sévérité de goût et une raison qui me plurent. Nous devînmes grands amis. Nous ne voulions point retourner dans nos familles sans avoir visité la Sicile. A Palerme, le hasard nous mit en relations de voisinage avec line jeune fille charmante, orpheline, et qui avait pour tuteur un père oratorien de Saint-Philippe. Mon ami, moins étourdi que moi, ne l'eut pas plus tAt vue deux fois, qu'il reconnut en elle les vertus, les grâces et les qualités solides qu'il souhaitait dans une femme. Il me dit un matin, avec sa tranquillité habituelle que cette orpheline serait la compagne de toute sa vie Je crus qu'il plaisantait. Un mois après il était le mari de Marceline, et moi, comme un sot, je m'aperçus alors que cette fille-là m'aurait convenu mieux encore qu'à lui; mais je m'estimai heureux d'être l'ami d'un couple aussi aimable. Le conseiller partit pour Berlin avec sa femme, et je retournai à Florence. Au bout de dix ans, ennuyé de ses fonctions de magistrat, il vendit sa charge et vint à Paris. Je m'y trouvais alors. J'y menais une vie

de fou, gagnant beaucoup d'argent et dépensant bien davantage. J*entreprenais tous ces travaux qui ont £iit ma réputation et non ma fortune. Le conseiller tomba ehez moi un beau jour ; jo raccompagnai dans son tour de France, et depuis qu'il a imaginé de se fixer ici, au bord de la mer, je n'ai trouvé qu'une fois le temps de le venir voir. Le tuteur de sa femme lui avait c-ommur nique la légende que nous avons lue tout à l'heure. Notre ami ne s'en effraya pas plus que de raison ; mais lorsqu'il remarqua les tentations qu'éprouvait Marceline de se livrer à la peinture, et la vocation naturelle de son fils, il résolut en bon mari et en père prudent, de ne point exposer tout ce qu'il aimait h une catastrophe. De là ses précautions dont la volonté de la nature a triomphé.

M. le conseiller, qui entra dans ce moment, nous trouva fort sérieux^ M. Servandoni et moi.

. — Eh bien , nous dit-il, messieurs les esprits forts, que pensez-vous h présent de ma superstition et de ma tyrannie? No suis-je pas un père sage, monsieur le précepteur? Et toi, chevalier, grand philosophe, qu'as-tu à dire ?

— Je rêve, répondit M. Servandoni aux systèmes du bourgmestre Verbueck. Qu'il fût homme ou démon, ce vieux magot a décoché aux peintres d'église un trait qui me déconcerte. Ce n'est point par la variété qu'ils brillent. La poésie peut se trouver ailleurs que dans leurs éternels martyrs et leurs saintes familles, ailleurs que dans les casseroles et les légumes des Flamands. D'où vient qu'on ne la cherche point dans l'empire du mal?

— Est-ce bien toi qui parles ainsi, reprit le conseiller? Toi qui es né à Florence ! Un paradoxe de sorcier suffit à ébranler tes convictions. La beauté, l'élévation, la poésie, ne vivent que

LB MikITBE INCONNU 110

dans h fertu et la simplicité. Celai qui les cherche ailleurs, ar« rive tout droit au bizarre et n*estqu*an original, dont la curiosité seul fait le succès.

— Tu avoueras pourtant, répondit Senrandoni, que si Ton ne rencontrait par-ci par-là, dans les musées, une Suzanne au baiu, un Loth buvant avec ses filles, une Putiphar tirant par son manteau le chaste Joseph, on s'ennuierait bientôt de tout le reste.

— Voilà le langage de Tartiste dans ce siècle impie et raisonneur ! Les anciens maîtres étaient aimés de Dieu. Leurs suc* cesseurs ont détourné la peinture de sa véritable destination, et la colère céleste a frappé ces écoles de brigands et He spadassins. Qu*est devenue cette l&ule de peintres obscurs qu*on ap|[)el]e les Tenebroii ? Leurs tableaux se sont détruits d*eux-mémes, et qui sait si leur nom vient de leurs couleurs sombres ou de leurs œuvres de ténèbres ?

Marceline, appuyée derrière le fauteuil de son mari, écoutait cette discussion avec un intérêt extrême.

— Vous vous trompez tous deux, dit-elle : la poésie est partout; sur le front paisible d'une madone et sur la face enluminée d'un bandit ; dans un jardin orné de jets d'eau,' et dans une éruption de l'Etna ; dans une villa de Rome et dans une cuisine enfumée de Hollande.

— Taisez-vouSy petite-fille de Breughel d'Enfer ! dit le conseiller.

— Oui, poursuivit Marceline en s'animant, je descends bien de Jacqueline Breughel. Mais laissez-moi achever: il y a façon de tirer d'un sujet terrible un effet salutaire. Si par exemple, on mettait sur la toile la vision de sainte Brigitte dans toute son horreur, comme l'a décrite cette femme illuminée, croyez-vous

qu*oa n'iospircrait point au spectateur une crainte efficace? S'il m'était permis de peindre, je saurais exécuter ce tableau de telle sorte que le pécheur le plus endurci se sentirait glacé jusqu'au fond de l'âme à la vue des maux qn'il se prépare.

M. Servandoni prit ses crayons et ses pinceaux étalés sur une table, et les cacha dans \jn tiroir.

— Vous m'épouvantez, dit-il, avec votre envie de peindre. Cette légende me fait une peur de tous les diables. Savez-vous bien que votre fils est artiste, qu'il n'y a plus à s'en dédire, et que, si vous touchiez maintenant un pinceau, vous pourriez attirer sur lui quelque malheur?

— Le pauvre en&nt ! répondit Marceline ; je me couperais la main droite plutôt que de l'exposer au sort de mes ancêtres.

— Conseiller, dit M. Servandoni, veille bien sur ta femme; je ne suis point sans inquiétude. S'il arrivait un accident, ton fils aurait trouvé en moi un mauvais génie, comme cet infernal Verbueck.

— Notre ami a raison, dit le conseiller, ces conversations sur la peinture sont dangereuses.

— Mais j'y songe, reprit Servandoni : tenons-nous préparés à tout événement, et prévoyons le cas où quelque faute rejetterait sur la tète de cet en&nt la malédiction héréditaire. Puisque la iatalité ou les puissances occultes ont puisé dans les tableaux que tu possèdes le genre de mort qui devait emporter leurs auteurs, ne souffrons pas que Pierre s'expose au même danger. Interdisons-lui toute peinture terrible ou lamentable. Prenons soin, au contraire, qu'il soit le peintre des personnages les plus favorisés de la nature et de la fortune, et, s'il plaît au hasard de lui choisir une destinée dans les sujets de ses tableaux, que ce soit du moins celle d'un homme heureux.

-- Ne plaisante point; dit le conseiller^ je ne voudrais pas même que nlon ûls représentât la figure d*une Xantippe ou d'une Messalioe, de peur qu*un jour il n'eût une méchante femme.

~ Eh bien, s^il se marie, nous lui commanderons un tableau de Philémon et Baucis pour assurer sa félicité conjugale. Mais le plus sûr est que Marceline s'abstienne de peindre, et cela te regarde, vigilant conseiller. A présent, hàtons-nons. Demain je pars pour Paris avec ton fils et M. le précepteur. Pierre étudiera de front le latin, les Itelles-lettres et la peinture. J'emmène un écolier; dans trois ans je ramènerai un artiste accompli, et nous céléhrerons sa maîtrise en donnant une fête. Évitons lès confidences qui pourraient lui jeter dans Tesprit de la crainte et de rbésitalion. M. le précepteur fera sagement de garder en réserve la légende de famille, et si nous voyons que, malgré mes avis, Pierre soit attiré sur le penchant où ses ancêtres maternels ont g^é, nous l'informerons de tout et nous lui montrerons le danger.

Le lendemain, M. le conseiller entra dans ma chambre au point du jour. U me recommanda de veiller autant aux mœurs de Pierre qu*à son instruction, et de ne point manquer d'écrire à Langrune tout ce que dirait et penserait mon élève. U me remit ensuite une somme d'argent considérable, tant pour le séjour à Paris que pour le voyage. Des chevaux de poste qu'on avait envoyé chercher à Caen arrivèrent après le déjeuner. Marceline augmenta notre bagage de cent choses inutiles et embrassa son fils en pleurant. Pierre avait le cœur un peu serré ; mais le désir de s'instruire et de voir du pays adoucit le chagrin de la séparation. Nous montâmes dans le carrosse de M. Servandoni, et quand mon élève eut perdu de vue les murs du jardin, il

ifî LE MAITRE DfûOKNU

ne songoa plus qu*& la nouvelle carrière qui s'ouvrait devant lui.

Pendant la route, le chevalier se mit en frais d'esprit et de gaieti pour noup^ distraire. Les postillons, libéralement payés, nous menèrent grand train, et vers le milieu du second jour, nous découvrîmes au loin cette vaste pépinière de dômes, de clochers et de toits où s*agi(ent tant de passions, parmi tant de luxé et de misère. M. Servandoni était logé à peu de distance du Luxembourg; il nous offrit un appartement dans sa maison. Sans nous donner le temps de respirer, il nous conduisit de suite à Saint-Sulpice, où Ton travaillait sous sa direction. Pierre conçut uue haute idée du génie de son maître, en admirant la hardiesse, le bon goût, la magnificence des décorations intérieures de l'élise, et la beauté du portail achevé récemment.

— Mon garçon, lui dit M. Servandoni, ne t'étonne point de ce déploiement gigantesque de moyens. Pour accoucher d'une belle chose, l'artiste n'a pas besoin d'un vaisseau élevé de cent pieds, ni d'un portail ou d'une colonnade. Sur le couvercle d^une tabatière, il y a de la place pour un chef-d'œuvre.

Notre temps fut réglé dès le premier jour de notre arrivée à Paris. Le matin, Pierre partageait It^s travaux des élèves du clie* valier. Nous visitions, après midi, les monuments de la capitale. La soirée était consacrée à nos livres d'histoire et de littérature. Après six mois d'études élémentaires, Pierre entreprit les copies d^ouvrages de toutes sortes. Étant poussé par un maître excellent et par une vocation puissante , il fit des progrès rapides. Au bout d'un an, il en savait aussi long que bien des geus qui n'écoutent plus de conseils; mais en voyant l'essor prodigieux des arts, tant d^hommes plus savants et plus habiles que lui, tant de jeunes écoliers plifs avancés, il s'inquiétait et

LE IIAJnUS nVGONNU 123

86 santait pris d'une ardeur telle, qu*il m serait volontiers épuisi de travail. Lorsqu*!! entrait, accompagné de M. Serrandoni, dans les ateliers des frères Vanloo, il n'avait point assez d*yeux pour considérer ces tableaux où se mouvaient les héros de Tantiquité dont il avait lui-même rêvé les figures. Les admirables paysages de M. Vemet lui donnaient d'étranges saisissements. La fécondité de M. Restout, la pureté de M. Charles-Antoine Goypel, les débuts brillants du jeune Lagrenée, employé à seize ans par les Vanloo, lui arrachaient de gros soupirs ; et quand il vit Marie-Joseph Vien partir à vingt-quatre ans pour Rome avec une pension du roi, il s'en fallut de peu que le sentiment de i'cnvîe ne s'introduisît dans son cœur.

11 est certfin que, pendant cette année 1741, quantité de jeunes gens de mérite sortirent des écoles de peinture, et répandirent dans le monde des chefs-d'œuvre à profusion. Ce qui me parat surtout frapper l'imagination de Pierre, ce fut l'ébranlement qu'il reçut dans son estime pour le génie de Servandoni.

La comparaison entre les ouvrages de son mattre et ceux des autres lui apprit à reconnaître cette incorrection, cette négligence de pinceau, cette fâcheuse précipitation, qui ternissaient la gloire du chevalier aux yeux des gens sévères. Pour l'architecture et les décorations, M. Servandoni n'avait point d'égal ; mais on ne pouvait nier que ses tableaux ne fussent bien faibles en comparaison, et c'est pourquoi il en faisait peu.

Un jour que notre élève travaillait d'après un fort beau modèle de femme, M. Servandoni lui dit avec vivacité :

— A qnoi donc t'amuses-tu, mon garçon? tu te crois apparemment un écolier. Ne t'avise pas d'être plus modeste qu'il ne faut. Je ne saurais point fidre ce que tu exécutes là de l'air le plus innocent du monde. Tu es plus habile que moi , et tandis

que le roi me donne à embellir ses chapelles et ses palais, tu en es encore aux têtes d'étude t Secoue-moi la poussière des bancs scolastiques et entreprends un tableau. Choisis un sujet poétique et aimable ; compose, ordonne à ta guise. Je ne te retiens plus; tu as d'aussi bonnes ailes que les miennes.

Pour essayer ses forces, Pierre voulait entreprendre une Ariane consolée par Baochus ; mais M. Servandoni lui dit en badinant :

— Point d'amantes délaissées ! Gela porte malheur aux jeunes gens.- Point d'idées tristes, point de soucis ! laisse à d'autres les vertus mal récompensées, comme celle de Thémistocle et de Régulus. Fais-moi une belle femme aimée et fidèle, uu héros heureux et qui ait vécu longtemps.

Pierre choisit pour sujet le sommeil de Platon enfant, à quoi le chevalier ne trouva pas d'objection. En quinze jours, le ta* bleau fut presque achevé. L'enfant endormi souriait appuyé moK lement sur un bras; des abeilles déposaient leur miel sur ser. lèvres entr'ouvertes. Il ne restait plus à faire que des accessoires, lorsque M. Carie Vanloo vint visiter les ateliers de M. Servandoni. Il regarda le tableau de Pierre, et se tournant vers lu maître :

— Vous avez là, dit-il, un élève de grande espérance.

— Par Dieu ! répondit M. Servandoni, vous ne m'apprenc?. rien. Ce garçon me grimpe déjà sur la tête, et il vous atteindra bientôt à l'épaule.

Le Platon enfant eut les suffrages des connaisseur?. Le monde des artistes s'en émut, et il en fut parlé d*un bout de Paris à l'autre. Un mot de M. Vanloo avait donné à Pierre] ce qui lui manquait encore, la confiance. Son humeur changea subitement. La mélancoHe fit place à une joie qu'il avait peine à contenir.

Dans ses yeuic, on lisait cette parole du Corrige, que sa bouche n'osait exprimer : « Et moi aussi, je suis un peintre ! »

Mes lettres portèrent à Langrune ces heureuses nouvelles. Marceline et le conseiller envoyèrent à leurs ûls des félicitations et des récompenses. Encore un pas, et mon élève touchait i la fortune et au bonheur.

Il n*y eut jamais d*homme si occupé que Nicolas Senandoni, et jamais homme ne sut mener tant d'entreprises à la fois. Je l'ai vu travailler en même temps aux sculptures de Saint«Sulpice, aux décors de l'Opéra, aux salons de Thôtel de ville, aux préparatifs des fêtes publiques, et cela sans confusion, sans se troubler, sans perdre un repas ou une heure de sommeil. Je ne saurais 'dire par quelle fatalité ce personnage infatigable put trouver tout à coup dans une vie si remplie quinze jours d'un loisir absolu. L'idée de se croiser les bras pendant un si long temps le mettait au supplice. On venait de représenter daus la salle des machines, au palais des Tuileries, sa féerie de YOdytséey qui avait plu à la cour. Une somme d'argent assez ronde lui

rettait au bout des doigts. Prévoyant qu'il la dépenserait en un clin d*œil, à Paris, il jugea prudent de prendre ses vacances à la campagne, et il nous proposa un soir, à Pierre et à moi, une e](Cttrûon en Normandie. Mon élève, impatient de revoir ses parents et de leur montrer quelque échantillon de ce qu'il. savait (aire, accepta la proposition avec empressement. Une lettre expédiée par Tordinaire de la poste annonça notre arrivée prochaine. On nettoya la vieille berline de voyage, et, trois jours après, nous étions à Langrune.

Pierre avait apporté son attirail de peintre, ses meilleures étades et son tableau de TEnfance de Platon. M. le conseiller fut étonné des progrès eitraordinaires de son fils, et la joie de Marceline éclata en transports de tendresse. Maître Nicolas tenait parole : il avait emmené un écolier et ramenait un artiste. Quoique Pierre ne fût point d*âge à recevoir la maîtrise, on voulut* célébrer par une fête son retour au logis paternel. M. Servandoni se démena autant pour amuser les deux cents habitants de Lagrune que pour les huit cent mille spectateurs des réjouissances publiques de Paris. Il suppléa aux ressources qni lui manquaient par des expédients ingénieux. Avec des branches d'arbres, des morceaux de bois et du papier peint, il couvrit de trophées la cour et le jardin. Il coloria des transparents, et employa les servantes à tresser des guirlandes de feuillage. Le ménétrier du village fit danser les jeunes filles, et Ton servit, sous une tonnelle, autant de cidre que les paysans fin voulurent boire.

Tandis que les bonnes gens se divertissaient, M. le conseiller vint annoncer à Pierre qu'il lui ménageait une surprise. Il tira de sa poche une petite clé, .qu'il remit à son fils, et nous conduisit h la tourelle située dans le jardin. Le perron était orné

(l*une rampe neuve. On avait débarrassé la porte des ronces qui l'obstruaient. Pierre ouvrit cette porte, et nous trouvâmes à rintérieur un atelier de peinture. Une haute fenêtre, nouvellement percée; intraduisait la lumière par Tangle de quarante-dnq degrés. Des faisceaux de palettes et de pinceaux, des armes anciennes, des tapisseries, des étoffes et des fragments de costumes étaient suspendus aux murailles. I^s chevalets de diverses grandeurs, les mannequins, Testrade h poser les modèles, rien n\ manquait. Mais Pierre négligea d*abord ces détails pour admirer les quatre tableaux des Breughel rangés symétriquement sous le jour le plus favorable. Le père jouissait de Textase de son fils; Marceline battait des mains, et M. Servandoni courait d'un objet à Tautre avec la pétulance d'un enfant.

— Mes amis, dit le conseiller, assez longtemps je vous ai morigénés. Après dix-huit ans de despotisme, je dépose la férule, et je m'en rapporte à votre sagesse. Toi, chevalfer, j'ai voulu te satisfaire en ne détruisant point ces tableaux que j'avais pourtant voués au feu. Toi, Marceline, je ne t'ennuirai plus de mes remontrances , et je considère . comme inutile d'insister davantage sur la recommandation de ne point songer à peindre. Toi, mon fils, je te laisse carte blanche pour faire ce que tu voudras dans cet atelier; en te priant seulement de ne pas tomber dans le genre lugubre des Breughel. Si tu en éprouves la tenution, consulte auparavant notre ami le précepteur.

Pour tirer parti des présents de son père, mon élève voulut faire tout de suite un tableau représentant l'intérieur de son atelier. On délibéra sur les personnages qu'il y devait introduire. M. Servandoni lui fournit le sujet de Cbarles-Quint ramassant le pinceau du Titien. Ils en causèrent tous deux et mirent à l'instant même sur le papier plusieurs compositions entre lesquelles

leur choix demeura provisoirement ajourné. La nuit les ayant interrompus, ils revinrent prendre part h la fétc. On alluma les feax aériens, les transparents et les lanternes préparés par M. Servandoni. On dansa jusqu'à minuit, et les paysans se retirèrentj emportant avec le souvenir de cette mémorable journée de quoi jaser longtemps , eux et leurs petits enfants.

Au bout de deux heures, nous étions rentrés dans nos cham* bres. Je regardais quelques feux chinois plus haut perchés que les autres brûler encore dans les arbres du jardin, et comme la nuit était belle et tiède, je restai longtemps à la fenêtre. J'allais me mettre au lit lorsque je crus entendre- une porte s'ouvrir et un bruit léger de pas sur le sable des allées. Une figure blanche passa devant ma fenêtre. Je la suivis dur^rd jusqu^'à une charmille où elle disparut. Comme il y avait chez le conseiller plusieurs servantes, je pensai qu'une d'elles avait quelque rendez'- Yous galant ; mais je vis bientêt revenir la figure blanche par un autre chemin. EDle n'était point accompagnée, et elle paraissait errer sans but dans les allées, comme une personne qui ne songe pas à se cacher. Le lendemain, en me promenant dans le jardin, je rencontrai Marceline un livre à la main ; elle lisait à haute voix avec un accent singulier. Dans ses yeux et sa physionomie, je remarquai un certain air sombre et hagard qui m'effraya. Le soupçon me vint alors que M"*"^ la conseillère était travailléo d'une passion ou d'un mal secret, et que je voyais en elle mon apparition de la nuit précédente.

Ces conjectures m'embarrassaient fort. Fallait-il me taire ou avertir ie conseiller? En faisant à un mari confidence d'une énigme dont ou ne sait pas le dernier mot, on s'expose à jouer le plus méchant rôle dans une fâcheuse affaire. Je résolus donc

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d'éclaircir le rojsière, afin de juger ensuite 6*il convenait d'en parler ou do le garder pour moi.

La nuit suivante, je m'installai à ma fenêtre. Vers deux heures après minuit, la porte du jardin s'ouvrit. L'apparition passa devant moi et s'enfonça sous la charmille, mais elle ne revint pas, comme elle avait fait la veille, et cette circonstance me jeta dans une nouvelle indécision. Il devenait vraisemblable qu'une entrevue nocturne manquée une première fois, avait mieux réussi au second rendez- vous. Je ne me souciais pas de surprendre des amants en conférence. Au point du jour, je pris mon grand courage, et je descendis au jardin. Après avoir inutilement cherché sous les arbres, je me dirigeai vers la tourelle. La porte en était ouverte, et j'aperçus Marceline, dans l'atelier, assise sur un escabeau, ses manches retroussées jusqu'au coude, tenant les pinceaux et la palette de son fils, et couvrant de couleurs la plus grande toile qu'elle eût pu trouver. Ses yeux étaieut fixes et comme voilés. Je m'approchai d'elle, et je lui reprochai la faute horrible qu'elle commettait, mais elle ne m'entendit pas et pour* suivit son travail. Ses mains semblaient agir sous la direction d'une puissance occulte. Je compris enfin qu'elle était somnambule.

M. Mesmer» qui fait tant de bruit aujourd'hui, n'avait pas pu^ blié alors ses découvertes sur le magnétisme. Lé phénomène que j'avais sous les yeux me glaça d'épouvante. Je courus chM le conseiller. Au premier mot qae je lui dis, il sauta hors du lit, et s'enveloppant à la hâte d'une robe de chambre, il s*élança dans le jardin. Marceline n'avait pas interrompu son travail. I^ conseiller se jeta sur elle, lui prit les deux bras, et la secouant avec force.

-^ Malheureuse! lui dit-il, tu veux donc nous perdre tous?!

La somnambule {mrut éprouver une commotion profonde. Ses yeax éteints se ranimèrent. Elle promena autour d*elle des re-^ gards étonnés; ses mains laissèrent tomber la palette et les pinceaux. Une attaque de nerfs succéda bientôt à cette syncope. Nous eûmes toutes les peines du monde à porter la malade dans son lit. Les hurlements qu'elle poussait répandirent Talarme

jusque dans le voisinage. Des symptômes effrayants se manifes-* talent, et quand Timmobilité succéda aux convulsions, je re* connus des signes de catalepsie. Le médecin, qu*un exprès ra-» mena de la ville, était un ignorant. Il n*entendit rien aux indications qu'on lui donna, et prescrivit des remèdes les uns inutiles^ las autres impraticables. Vers le milieu du jour, la malade reprit un moment connaissance, mais une fièvre ardente s'empara d'elle aussitôt. Dans son délire, elle ne cessait de répéter des passages de la vision de sainte Brigitte dont son imagination paraissait obsédée, en mêlant ensemble la traduction et

le.texte latin.

— f II est né, disait-elle, une fille dont la voix se fera en*»

tendre par toute la terpe, et ce qu'elle racontera aux hommes les remplira d'une frayeur profonde» préliminaire efficace de la grâce. Je suis cette fille favorisée de Dieu... J*ai vu un pécheur, qui avait la tête si fortement serrée dans un bandeau d'acier que ses yeux sortaient de leurs orbites et lui pendaient sur les joues...' CtHbrum rumpebatur defluens per nares et aures,,. et ses bras allongés par des tenailles traînaient jusqu'à terre. » Et moi aussi, ajoutait Marceline, je serai une femme favorisée de Dieu. J'ai représenté en peinture les supplices du purgatoire, dont sainte Brigitte n'a su faire que la description... Mais qu'est-ce donc que l'enfer si les tourments du purgatoire sont si terribles?... M'arrachera-t-on les mains pour les suspendra à

COU avec un cordon?... Oh! que mon tableau est fidèle!... Voyez, voyez la "ùpire du patient... Jacqueline Brcughel, voilà ce que tu aurais dû peindre ^ !

Dans Tatelier de Pierre, je trouvai M. Servandoni contemplant le tableau miraculeux de Marceline. C'était, en effet, l'image exacte du supplice décrit par sainte Brigitte. Une figure humaine, dont les mutilations laissaient pourtant reconnaître les formes, se débattait entre deux personnages fantastiques armés de pinces et de fers ardents. Ses bras allongés traînaient ju^jqu'à terre...

A côté du chevalet, Marceline avait laissé le livre de sainte Brigitte ouvert à la page où se lisait le sujet du tableau.

— Savez-vous, me dit Serv&ndoni, iiu'au milieu de ce dévergondage il y a dans cette peinture un génie incontestable? Il y manque seulement plus de pratique pour en faire un morceau digne deBreughel. Mais que va-t-il advenir de tout ceci? Nous retombons dans les conditions de la légende. La malédiction héréditaire pèse actuellement sur la tête de notre élève. Me faudra-t-il, à mon âge et dans ce siècle, croire à des contes de bonne femme? Je me sens une démangeaison de planter là cette famille extravagante, et de retourner à mes affaires.

Pendant la nuit suivante, toute la maison fut sur pied. L'état de la malade empirait d'heure en heure. La pauvre Marceline poussait des cris lamentables, comme si elle eût souffert par avance ces tourments du purgatoire dont elle avait exécuté Ti-

* Les lecteurs courageux trouveront le rccîi complet des peines du purgatoire dans l'ouvrage de sainte Brigitic de Suède : Sanctœ Brigillœ reveUnionês, iii-rolio, Lubeck, 1402. Ce récit a élc (ertifié vélîtablo par le concile de Bâie.

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mage sous Tinspiration de sainte Brigitte. Elle demaDdait de Teau, et répétait souvent : i Je brûle ! je brûle ! »

Vers le matin, les cris s'éteipirent peu à peu. Nous entendîmes d'autres bruits. C'étaient les sanglots de mon élève et les litanies du curé, auxquelles répondaient les servantes. Bien • tôt après, le médecin sortit suivi du* prêtre ; ils nous firent signe que tout était fini, et le silence de la mort régna dans la maison.

Nous étions tous accablés de fatigue. Aussitôt que la nuit vint, chacun se retira dans sa chambre. Je dormais profondément, lorsque des sons de cloche et un tumulte étrange m'éveillèrent en sursaut. Une lueur extraordinaire qui venait du dehors éclairait ma chambre. Je courus à la fenêtre. Le feu avait pris dans Tatelier de Pierre. Je descendis à moitié vêtu. La cour et le jardin étaient pleins de gens qui venaient porter du secours; mais rincendie avait déjà fait de tels ravages qu'on ne devait plus songer à l'éteindre. Un homme à cheval devant la grille de ia maison, regardait tranquillement les progrès du feu, il m'appela et je reconnus le conseiller en habit de voyage.

— Mon jeune ami, me dit-il, si la justice daigne rechercher Tauteur de ce petit épisode, vous lui raconterez noire rencontre ; vous lui direz que je suis l'incendiaire. C'est un crime quo de brûler sa propre maison. Pour cette raison et pour d'autres dont les juges n'ont que faire, je quitte ce pays. Je suis encore coupable du meurtre de ma femme, car je n'ignorais point qu'on peut tuer un somnambule quand on l'éveille brusquement. Je coonais trop les artistes, et particulièrement la race des Breu- ^bd, pour songer à détourner mon fils de sa superbe vocation. QqH soit peintre, puisqu'il préfère un si beau métier à son ^heur et à son salut. Cependant, je vous prie de lui commuoiqner la légende de famille que je vous ai confiée . Attachez-

VOUS à votre élève; aimez-le et veillez sur lui. Empèchez-le, s'il est possible, de se livrer au genre lugubre que les parents de sa mère ont pratiqué avec tant d'éclat. Je lui laisse, pour le consoler de mon absence, une petite fortune et de la liberté. Il ne me reverra jamais. Quant à mon ami Nicolas, comme tous les souverains de l'Europe ont besoin de lui pour organiser des fêtes, je ne désespère point de le rencontrer quelque jour à Dresde ou à Varsovie, à moins pourtant que je ne sois aux Grandes-Indes lorsqu'il ira dans le Nord.

Le toit de la tourelle s'écroulait.

— * Voilà ce que j'attendais^ reprit le conseiller. Ce tableau est digne de Breughel d'Enfer. Vous êtes donc enfin détruits, chefs-d'œuvre de damnation ! Adieu, belles scènes de meurtre, de suicide, d'éruptions et de supplices 1 Cette mort à grand effet doit vous plaire.

Un craquement terrible interrompit ces adieux en forme de malédiction. La charpente s'était abtmée; les flammes s'élançaient en pétillant an-dessus des ruines, et répandaient une clarté éblouissante. Après avoir contemplé un moment le spectacle sublime de ce désastre, je voulus revenir au conseiller. Il atait disparu.

Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de sa mère, Pierre fut tout à son chagrin. Mais comme la volonté de la nature Tatlirait malgré lui vers les arts, je crus nécessaire de consulter M. Servandoni sur la conduite que j'avais à tenir :

^ N'hésitez point, me répondit le chevalier, h éclairer en* tièrement ce pauvre enfant : faites^Iui savoir les conditions où le met la faute de Marceline ; ne lui cachez rien, et selon qu'il sera philosophe ou superstitieux, il poursuivra sa carrière d'ar* tiste, ou bien il y renoncera. Pour moi, je n'oserais lui domier lia conseil, de peur d'en avoir des regrets.

Je pris donc mon élève en particulier ; je l'informai de tout; je loi donnai à lire la chronique de famille de ea mère, et après

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ravoir engogé à réfléchir, je lui laissai le soin de prendre librement une détermination. M. Servandoni évita de parler peinture, et m*aida fort habilement à ramener dans nos entretiens les sujets surnaturels ou mystérieux, tels que le somnambulisme, les pressentiments, les présages et les hallucinations. Trois jours de rêverie suffirent à Pierre pour bien connaître ce qu*il avait dans Tâme :

— Ma résolution est prise, nous dit-il, je serai artiste. Je traînerais une vie insipide h vouloir dompler mes instincts; encore ne serais-je pas assuré d'y réussir, puisqu'il pourrait m'arriver de peindre dans mon sommeil^ comme Ta fait ma mère. Si je dois ajouter un chapitre i la légende, ce sera le dernier, car je ne me marierai point.

L*attirail portatif de mon élève n'ayant pas été transporté dans la tourelle, avait échappé à Tincendie. Pierre se remit à la peinture avec son ardeur accoutumée. Le chagrin lui faisait un besoin du travail. Il reprit, sous la direction de M. Servandoni, le tableau interrompu.

— Je n'ai point de goût, nous disait-il un jour, pour le genre sinistre de mon aïeule Jacqueline Brcughel. Je puis donc mettre au défi le diable de mêler aux accidents de msf vie les sujets de mes tableaux. S'il veut me donner la jeunesse de l'empereur Constantin, l'âge mur de Platon et la vieillesse du Titien, je pense, mes amis, que vous n'y verrez point d'inconvénient.

— Avec ces sages idées, répondit Servandoni, je ne vois plus de raison de s'inquiéter. Cherche la beauté, la grâce et les sujets riants et aimables ; mais ne t'amuse pas à te loger dans l'esprit, comme ces anciens maîtres, une figure de prédilection qui reparaisse éternellement dans tous tes ouvrages; ne vas pas t'éprendre particulièrement d'un beau visage. Sois infidèle et

capricieux avec Tidéal, pour rester plus fidèle à ton art. Tu profiteras ainsi des avis du bourgmestre Verbueck, qui se connaissait en peinture, et tu ne t'exposeras pas au sort des Breughel.

— Il y a pourtant, reprit le jeune homme, un point sur lequel je crains fort de ne pouvoir me soustraire à la tradition de famille. Jamais je ne regarde une jolie femme sans éprouver Tenvie de mettre son visage sur la toile. J'ai résisté jusqu'à ce jour à la tentation; mais je confesse que les figures d'hommes ont moins d'attrait pour moi. Or, vous n'ignorez point, mes amis,

que la plupart des malheurs de ce monde nous viennent par les femmes. Il faudra bien prêter le flanc de ce c()té, car je vous déclare que je ne pourrai m'en défendre.

— Le moyen de détourner le péril, dit Servandoni, c'est de saisir la beauté partout où elle se rencontrera, et de fuir ensuite comme don Juan. Lorsque tu auras tiré parti d'un charmant visage, décampe à l'instant ; et si ton coeur est retenu par le modèle, arrache, déchire tout, comme le renard qui se ronge la patte et laisse le morceau dans le piège où il tombe, pour emporter le plus précieux des biens, la liberté.

L'importance et la gravité des événements ne m'ont pas encore laissé le temps de parler d'une personne étrangère à la maison du conseiller, et dont il convient de s'occuper ici.i)ans le village de Langrune, chez un pauvre marchand qui vendait aux paysans du tabac et du café, demeurait une petite fille orpheline, d'une iamille noble de Normandie, et que des collatéraux avares abandonnaient, parce qu'elle n'avait point de fortune. Le marchand de tabac de Langrune avait «été domestique du père de Clairette, et il avait recueilli l'orpheline chez lui avec cet empressement naïf des bonnes âmes, qui ne croient point mériter

138 us NAITRE INCONNU

d'éloge quand c*cstlavoix de leur conscience qui leur commande une belle action.

Clairette était preique du même âge que Pierre, mais elle pa« raissait avoir douze aus à peine. Soit que le malheur et les pri« valions eussent empâché son développement, soit qu*elle eût un vice de conformation, elle ne grandissait point. La nature ne trouvait pas assez de forces dans son petit corps pour la mener de l'enfance à la puberté. Les efforts du temps ne se remar* quaient que dans ses idées et son caractère. C'était d'ailleurs la plus aimable miniature du monde.

Depuis cinq ans qu'elle habitait chez maître Claude le marchand de tabac, Clairette plaidait h Caen pour sauver les débris de son patrimoine. Marceline et le conseiller lui avaient témoigna quelque bonté ; mais Pierre avait une amitié toute particulière pour ce petit être. Clairette, qu'on n'entendait jamais se plaindre, exprima le chagrin qu'elle resséhtait des malheurs de son ami d'enfance, avec une éloquence et une vivacité dont on*no la croyait pas capable. Le jour du convoi de Marceline, elle était accourue se jeter tout en larmes dans les bras de Pierre.- Chaque matin elle venait s'enquérir comment il avait passé la nuit. Ces entants eurent ensemble de longs entretiens, et je m'aperçus que si Clairette aimait beaucoup à partager la douleur de Pierre, mon élève*trouvait aussi un certain charme aux consolations de Clairette.

Il y avait si loin de celte petite fille à une femme, que je ne m*alarmai pas d*abord d'un attachement réciproque où la pitié avait la plus forte part. M. Servandoni, plus défiant et plus expérimenlé que moi, jugea prudent d'interroger le jeune homme. Pierre répondit avec franchise et tranquillité qu'il avait pour Clairette l'amitié d'un frère, et qu'il ne lui manquait que dix ans

us MAITRE INCONNU 139

de plui pour Tainier d*une affection paternelle. De mon edté, j'interrogeai la jeune ûUe. Elle devina mes intentions au premier mot, mais elle ne $*expiiqua pas aussi nettement que mon élève,

<— Ejst-ce pour lui ou pour moi que tous craignez? me demanda Clairette.

'- Pour tous deux, répondis-je.

-~ £b bien I rassurez-vous, reprit-elle : je veux la gloire et le bonheur de Pierre ; je lui souhaite une femme belle et digne de lui et non point une fille privée de fortune et de santé, Faites des vœux pour que nulle autre personne ne lui fasse jamais plus do mal que moi. Quant à ce qui se passe dans le cœur d'une naine, pourquoi vous en inquiéter? Sacbez seulement que si les malheurs qu^on annonce à Pierre lui devaient venir de mon amitié, j'irais à rinstant me précipiter du haut des falaises dans la mer.

Je compris à cette réponse que mon élève avait communiqué à Clairette la chronique de la famille de sa mère ; mais le dévouement et rabnégatioil de cette pauvre fille achevèrent de me rassurer sur les sentiments qu'elle dissimulait. En voyant ses beaux yeux pleins de tristesse, son visage pâle, son air souffreteux, j'eus honte de mes soupçons, et je me reprochai d'avoir voulu lui ravir l'uni*» que attachement qu'elle eût au monde. J'avais résolu de ne plus revenir sur ce sujet ; ce fut elle qui voulut m'en parler encore.

— Vous ne songez peut-être pas, me dit-elle, que je ne suis bonne à rien, pas même à faire une servante ; car il faut des bras et je n'en ai point. Depuis mon bas âge, personne ne m'a jamais donné une caresse, et le respect que me témoigne le marchand de tabac est comme une dérision dans l'abandon où je vis. Nonseulement je suis misérable, mais encore contrefaite. Votre élève ne peut point m'aimer. Si j'ai pour lui la tendiesse d'une sœur que vous importe? Je sais qu'il va partir et que nous serons se

iiO LE MAITRE INCONNU

parés. Il ne me verra pas pleurer, je vous le promets. Tout ce que je demande, c'est qu'il m'écrive une ou deux fois par an pour ra'apprendre ce qu'il fait, s'il est heureux, s'il a des succès. Je voudrais encore gagner mon procès, en tirer seulement de quoi payer une pension au pauvre maître Claude, acheter quelques nippes et me loger dans une véritable chambre, car la soupente où je couche est bien sombre.

— Mon enfant, répondis-je, vous aurez une chambre dans cette maison même. Pour réparer la peine que je vous ai faite, je prierai mon élève de vous donner un logement chez lui, le jour de notre départ ai pendant le temps de notre absence.

Clairette me regarda d'un air d'incrédulité.

— Vous vous moquez de moi, me dit-elle.

— Pas le moins du monde, répoudis-je.

— Quoi I j'aurai une véritable chambre pour moi seule ?

— Pour vous seule.

— Y aura-t-il une fenêtre ?

— Peut-être deux.

— Et je pourrai voir le soleil, et respirer un air pur sans être obligée de descendre dans la rue?

— Vous le pourrez.

Clairette se mit à courir autour d'une table en exécutant une danse si folle, si gracieuse et si passionnée, que je ne savais plus si cette miniature était une enfant ou une femme. lie délire de sa joie commençait à s'apaiser, lorsqu'on lui vint dire qu'une dame demandait à lui parler. Un vieux carrosse en forme de bonbonnière s'était arrêté devant la grille. Nous trouvâmes au salon une personne âgée, coiffée comme du temps du feu roi, et suivie d'un petit chien qui crevait d'embonpoint. - — Eh ! la voilà, cette chère petite ! s'écria la dame aus-

LE MAITRE INCONNU iil

sitôt qu'elle aperçut Clairette. C'est tout le portrait de sa mère. Approchez, ma mie, que je vous baise. Je suis votre tante Clorinde, vicomtesse de Marillan. Vous n'êtes point sans avoir ouï parler de moi.

— J'ai seulement l'honneur d'être votre cousine, madame, répondit la jeune fille.

— Ma nièce à la mode de Bretagne, reprit la vieille dame. Mais, qu*cst'C« qu'on m*a dit ? Que vous viviez ici dénuée de tout, à la charge d'un serviteur de votre père ? Et qu'est ce que je vois ? Ce sont presque des haillons que vous portez là 1 mort de ma vie! cela crie vengeance. Pourquoi ne m'avoir point avertie de votre état?

— Je Fai fait, madame, et vous ne m'avez pas répondu.

— 11 faut donc qu'on ait soustrait votre lettre. Si je découvre que mon intendant me joue de ces tours, je mènerai un bruit effroyable dans mon château. Ce scandale ne doit point durer. Vous viendrez avec moi; et je vous attacherai à ma personne ou à celle de ma fille.

— Je vous rends grâce de votre bonté, répondit Clairette. Je n'ai plus besoin de rien. On va me donner un logement dans cette maison et je ne serai plus à charge à maître Claude.

— Un logement ! reprit la vicomtesse ; par charité sans doute? Cela ne se peut pas, ma nièce. Je ne puis souffrir qu'étant fille de ma plus proche cousine, vous acceptiez une condition subalterne. Vous habiterez la chambre ronde dans mon château de Marillan ; vous aurez, s'il vous plaît, le chuvert à ma table, la chaise à notre église, et vous serez servie par mes gens. Vous a-t*on fait oublier, chez votre marchand de tabac, que vous étiez gentille femme ?

— Non, madame, dit maître Claude, qui venait d'entrer. A

défaut de l'opulence dont elle jouissait chez son père, mademoiselle a toujours trouvé chez moi le respect et les égards...

^ C'est bien, interrompit la dame. L'on vous récompensera de ce zèle.

— • Je ne veux point de récompense» répondit le marchand. Laissez-moi, s'il est possible, la fille de mon maître, laissez-moi partager avec elle le pain que je gagne, ce sera ma récompense.

— Vous la laisser! dit la vieille. Perdez-vous TespritTNe voyez-vous point qu'elle dépérit ? Il lui faut des soins, des habits chauds, un lit moelleux , une nourriture succulente. Lui donnerez-vous tout cela ? Mais quand vous pourriez subvenir à ses besoins, votre boutique est-elle un logis décent pour une fille de qualité? Jour de Dieu l à quoi songez -vous donc, bonhomme?

«- Excusez-moi, répondit le marchand consterné. Madame la vicomtesse a raison. Clairette ne doit plus rester chez moi, puisqu'elle trouve un asile meilleur.

Le marchand de tabac engagea la jeune fille à suivre sa tante, et lorsqu'il fut décidé qu'elle partirait, le pauvre homme demanda en tremblant la permission d'embrasser cette enfant qu'il avait élevée à la sueur de son front. Clairette se jeta au cou de maître Claude. Aussitôt déborda la douleur du vieux~serviteur. Le désespoir devenant plus* fort que le respect, il se prosterna aux pieds de la jeune fille, pour baiser le bas do sa robe, et finit par la presser sur son cœur, avec des sanglots, des exclamations de tendresse et des mots incohérents. Pendant ce temps-là. Clairette pleurait à chaudes larmes ; la vicomtesse criait du haut de sa tôte, disant que cette scène n'avait pas le sens commun. Pierre et Servandoni accoururent au bruit. J'observai le visage de mon élève lorsqu'on lui annonça le départ de

son amie. Le sang lui vint aux jottes ; mais il surmonta son émotion, cl il prit un (on presque joyenx pour féliciter Clairette de son heureuse fortune.

~ Et TOUS aussi, dit la jeune fille, tous m'engagez à quitter ce pays !

— Assurément, répondit Pierre, ne dois-je pas le quitter moi-même dans peu dt temps ? Le plus à plaindre de nous tous est maître Claude. Mais je veux lui donner une consolation. Mme la vicomtesse acceptera Thospitalité dans celte maison. Elle y restera trois jours pendant lesquels je ferai le portrait de Clairette, et ce portrait, suspendu dans la boutique 'du bon maître Claude, adoucira le chagrin de Tabsence en lui rappe-^ lant les traits de Tenfant qu'on lui enlève.

La proposition fut acceptée. On prépara un appartement pour la vieille dame, et Ton mit à Técurie ses chevaux maigres. J'aurais perdu ma peme à vouloir ôter de Tesprit de Pierre ceile fantaisie de portrait, car la première séance eut lieu immédiatement.

Clairette assise sur une chaise haute, souriant à demi de plaisir et de vanité, faisait la mine la plus drôle du monde, tandis que mon élève étudiait son visage. Elle suivait des yeux tous les mouvements du peintre, et ses regards n'étaient qu'un remerciment perpétuel.

Le portrait fîit achevé le troisième jour. On le porta triomphalement chez maître Claude, qui pensa devenir /ou de bonheur en voyant la figure douce de celle qu'il adorait occupei' chez lui la place d*une madone. Son étonnement et sa joie furent bien plus grands lorsque M. Servandoni, après avoir accroché le portrait à la muraille, ôta son chapeau et salua l'ouvrage du jeune élève en disant que cela vaudrait un jour son poids d'Or.

m LE MAITRE INCONNU

La vicomtesse admira fort ce morceau sur la {Kirole du chevalier, et puis on s'occupa des préparatifs de départ. Pierre était calme au moment de la séparation, mais Clairette en recevant de son ami le baiser d'adieu, pencha la tête sur son épaule, comme si le cœur lui eût manqué. M. Servandoui me serra le bras et me dit à Toreille:

— Il était temps de les séparer. Gélte vicomtesse arrive à point nommé.

Clairette comprit sans doute le mouvement du chevalier, car elle s'approcha et nous dit, avec un ton de reproche :

— L*amitié, la reconnaissance et les prières d'une pauvre fille orpheline portent bonheur, messieurs.

Les roues de la vieille berline crièrent sur le sable, et l'équipage s'éloigna lourdement au pas des haridelles de la vicomtesse.

— Ma foi, me dit le chevalier, je ne vois pas de quel mal ce petit être si bon pourrait devenir la cause.

— Ni moi, répondis-je.

— Mes amis, s'écria Pierre, songeons aussi à voyager. Retournons dans cette capitale où les arts sont honorés, poursuivons nos études, et cherchons de l'occupation, des travaux,' des visages à mettre sur la toile. Faisons notre tour de France.

— En route! mon brave, dit M. Servandoni. En route et à Touvrage, morbleu! Voilà des dispositions que j'aime. Ce n'est pas notre tour de France que nous allons faire, mais notre tour d'EuroRp.

Le congé de Servaodoni allait bientôt» expirer. Des travaux considérables rappelaient à Paris le décorateur de Saint-Sulpice. Afin de voyager commodément et de voir les beautés de la province de Normandie, nous décidâmes en conseil que nous irions h petites journées. Nous partîmes un matin, au lever du soleil, dans la berline du chevalier. Le soir du premier jour, nous arrivâmes à Houfleur, et le lendemain nous passâmes au port du Havre. De là, nous nous rendîmes en deux jouniées à Rouen, où les monuments et les environs nous occupèrent une demisemaine. Nous pensions arriver ensuite â Paris d*unc traite, mais en voyant de la route le vaste réseau de forêts qui entoure la petite ville de Vemon, Pierre témoigna Tenvic de s*y arrét<:r.

— Mon dessein, lui dit Servandoni, est précisément de &ire id un séjour de quelques heures. Je connais dans ce trou une Êunille dont il faut que je prenne des nouvelles en passant.

La situation de Veruon eotre la Seine et les bois nous parut charmante. Nous descendîmes à Fauberge. Le chevalier donna des ordres, mit en mouvement les servantes, et communiqua son activité à toute la maison. Tandis qu on préparait nos lits et notre souper, nous primes nos chapeaux et nos cannes, et Servandoni nous fit les honneurs de cette petite ville qu'il connaissait depuis longtemps.

— Ces bourgs de province, dit-il, se conservent comme des fruits dans un bocal. Rien n*est changé ici depuis quinze ans. Voici la maison où j*ai d'anciens amis, toujours la même, avec son affreux pignon avançant de dix pieds sur ses voisines, comme une dent mal rangée. Ce coin semble là tout exprès pour casser le cou aux ivrognes. L'architecte était bon à garder les dindons. Jetons un coup d'œil dans Fappartemeot. Il fait presque nuit, on ne nous verra point. Je gage que chaque personnage est encore à sa place. •

Nous nous arrêtâmes devant la maison mal alignée. Il y avait BU râi-de-chaussée deux- grandes fenêtres percées dans le pignon, et garnies- de petits carreaux de vitre en mauvais verre. Je réussis à glisser un rayon visuel entre les plis des rideaux, 6t je découvris un salon mal meublé, carrelé en briques, avec Une cheminée haute d'une toise. Un canapé en velours d'Utrecht fort râpé, quatre fauteuils, une table et deux guéridons composaient tout Tameublement. Une pendule du seizième siècle, fixée au mur avec son socle, comptait aux habitants les heures de leur vie, monotone comme le bruit de son balancier. Dans un fkttteuilde cuir, du temps de M. de SuUy^ était assis un vieiJkrd

parÊûtement immobile» la jambe droite posée sur un tabouret de* paille, confident docile et patient des douleurs de la goutte. Sur le canapé se tenait une vieille femme grande et droite comme un cierge ; son nez crochu était surmonté de lunettes énormes. Elle tricotait lentement avec beaucoup d'application, et ne s'interrompait dans cet exercice que pour introduire de temps à autre une longue aiguille dans sa coiffure. Je me demandais ca que ces deux êtres pouvaient jamais avoir à se dire, lorsqu'une servante vint dresser une table de jeu destinée à interrompre le silence par les bruits légers d'un duel au piquet.

Une troisième personne, fort différente des deux autres, entra dans le salon. C'était une jeune et belle femme, qui paraissait âgée de vingt-cinq ans. Une grâce enchanteresse respirait dan& tous ses mouvements. Ses cheveux , relevés simplement par un ruban, ne laissaient tomber sur son cou de cygne que deux boucles blondes. Ses bras, nus jusqu'au coude, étaient d'une forme admirable. Une robe de mousseline blanche enveloppait sa taille de nymphe. Elle posa les cartes sur la table de jeu et compta les jetons nécessaires à la partie de piquet des vieux parents, après quoi elle se plongea dans un fauteuil tout près de la fenêtre, en sorte que du dehors nous pouvions examiner son visage»

Les grands yeux de cette jeune dame semblaient chercher quelque objet plus digne de leurs regards que les meubles vermoulus de la maison et les faces décrépites des deux vieillards. Sa physionomie devint rêveuse et mélancolique. Je crus deviner que son imagination s'élançait dans les souvenirs du passé pour échapper à une réalité insipide. Des nuages s'amassaient sur son front. Un sourire triste errait sur ses lèvres. Je voyais en elle nn ange de lumière jeté sur ce globe pour y accomplir quelque

lis LE MAITHB INXONND

mission douloureuse. J'appris plus tard que mon élève , en rcgardaut par un autre coin de la fenêtre» avait éprouvé les jnémes impressions et fait les mêmes conjectures que moi. Servandoni nous tira de notre extase.

— G*est bien cela, dit il. Les gens à manies et sans idées jouissent du privilège des momies. Mes amis, je devine ce qnc vous pensez. Vous croyez voir dans cette jolie personne un être éthéré. Ce n'est pourtant qu'tmc femme, et je l\ime autant comme cela. Qu'avons-nous à faire des anges sur cette terre? L'humanité, ses passions et ses vertus embellies par le prestige de ridéal, voilà ce dont rarlislc doit se contenter dans notre siècle. Quel est, selon vous, Tûge de cette héroïne velue de bl.mc?

— On lui donnerait, vingt-cinq ans, répondis -je.

— - Elle en a, si je compte bien, trbnte-cinq. Mais quMmporte? 11 est certain que Taile du temps n'a point effleuré ses cliarmes. Le chagrin engraisse les femmes , l'ennui les préserve de Tem • bonpoint, Tamour les épanouit, la virginité les conserve. Cet heureux concours de conditions diverses a entretenu la fraîcheur de celte tleur des bois.

— Mon cher maître, dil Pierre, ce modèle-là serait bien mon affaire. Il remplirait admirablement le but de la difficulté croissante de mes éludes. J*ai su rendre la douceur souffreteuse, la résignation d'une enfant maladive. Aujourd'hui je monterais d'un degré, en copiant ce visage, cù Ton distingue les traces de sentiments plus graves et plus élevés.

— Tu nés point dégoûté, dit Servandoni. Sais- tu ce qu'il faudrait exprimer sur la toile? La vertu, la patience^ l'amour malheureux et payé d'ingratitude , le désespoir calme, l'ennui caché suus le masque de la complaisance et de la sérénité pour ép.irgncr l'ombre d'un mécontentement à des viei- lards stupides

et méthodiques. Sf tu me promets que je distinguerai tout cela lisiblement écrit sur le portrait que tu veux entreprendre, je me ^arge de négocier Taffaire.

— J'essayerai, répondit Pierre, et si vous n*élcs point satisfait de mon tiavail, nous brûlerons le portrait*

— Eii bien, j\v consens. Non-seulement je te crois à la hauteur du sujet; mais je veux qu*on te paye ce portrait, car il ne serait pas juste de travailler toujours pour le roi de Pcusse ou pour un marchand de tabac.

— Ne parlona point d'argent, répondit mon élève; vous m'd-* (eriez mon assurance. Je ne veux pas recevoir le prix de mes ouvrages avant que vous m'ayez donné la maîtrise, et je ne les signerai pas tant que je me sentirai cnpnble de mieux faire.

~ Morbleu ! murmura le chevalier, chaque mot de ce bambin est une leçon pour moi. — Mais, pour bien rendre ce qu'on voit sur un visage de femme , il faut connaître Tàme dont ce visage est le miroir, sans quoi on s'exposerait à commettre des méprises. Venez donc avec moi, jeunes gens, et je vous racon • terai, en nous promenant, l'histoire complète de ce charmant modèle.

Servaodoni nous conduisit par un chemin moulant à rentrée de la forêt de Vernon. Il nous fit asseoir au pied d'un arbre, et commença le récit suivant :

— Dans une autre maison de cette ville, que je vous montrerai demain, habitait encore , il y a quinze ans, un vieux gentilhomme, aujourd'hui mort et enterré, qu'on appelait Labaume. C'était le père de notre belle dame. Ce vieux gentilhomme avait servi le roi à l'armée, d'où étant revenu major en retraite, honoré du cordon de Saint-Louis, avec une constitution ruinée, il avait bien vite épousé une personne beaucoup plus jeune que

lui. Cette femme était morte en donnant le jour à une fille. A seize ans Henriette était le tendron le plus aimable et le plu? séduisant; vive, pimpante et gaie, cherchant les plaisirs de' son âge, et faisant volontiers de ses beaux yeux et de ses lèvres fines des sourires à tourner Tesprit aux jeunes gens, le tout dans rinnocence de son cœur.

Le major Labaume , homme sévère et froid , commandait aux gens de sa maison comme à des soldats. Avec lui demeu* raient ses deux vieilles sœurs, aussi rai des et empesées que leur frère, d'une dévotion extrême et silencieuses comme des statues, hormis pour faire des remontrances ; d'ailleurs vertueu* ses, charitables et bien demoiselles. Du plus loin que les enfants de la ville voyaient arriver dans la rue ces deux personnes graves avec leurs cannes à bec de corbin et leurs nez comme leurs cannes, ils s'enfuyaient de peur des sermons. Une petite anecdote les fera connaître.

Depuis trente ans en ça, comme dit Ghicanneau, la plus jeune des deux sœurs avait acheté une armoiro en bois de chêne. Les ouvriers apportent cette armoire au logis tandis que Denise n'y était point. La sœur aînée reçoit l'objet, l'examine, le trouve à son goût et le fait monter dans sa chambre. Damoiselle Denise en rentant à la maison apprend qu'on s'est emparé de son armoire. Elle ne dit mot, et quoiqu'elle eût besoin de ce meuble, elle ne le réclame point ni ne le remplace par un autre. Vingthuit ans s'écoulent au bout desquels la sœur aînée meurt dt; vieillesse. Cinq minutes après le départ de la défunte pour le cimetière, damoiselle Denise fait porter le meuble de chêne dans sa chambre à coucher.

— Je l'avais acheté pour moi, dit-elle, et ma sœur avait eu tort de me le prendre; mais étant la cadette, je devais des égards

à motk atnée, et je savais bien, â*ailleurs, qti*aYec un peu de patience je rentrerais en possession de mon armoifê.

Elle avait alors quatre*viûgt-»deux ans. Mais revenons à sa nièce, notre jolie modèle.

Bien longtemps avant le dénoûment de Taventure de V6t*

moire, on voyait Henriette le dimanche à la seconde messe basse. A huit heures moins cinq minutes, le major descendait an

salon, où les vieilles demoiselles Tattendaient depuis cinq autres minutes. Il regardait sa montre, afin de constater son exactitude et de rendre hommage à celle de éa famille. L'une des vieilles tantes ouvrait la marche avec sa nièce. Le major donnait le bras à sa soeur atnée, et Ton se rendait à Téglisé*

A trois lieues dici, au fond de ces boisj dans le petit chi* teau de Merey^ situé sur les bords de TEure, demeurait un cousin da major, dont le fils était tin fort joli garçon , amoureux de toutes les femmes qu'il rencontrait. Le petit cousin Théodore ne manqua pas de faire la cour à sa cousine Henriette, qui prit la chose au sérieux. Malheureusement, Labaume n*avait que de l'antipathie pour ce jeune homme. Il le chapitra deux ou trois fois sur sa paresse, sur la sotte vie que mène un gentilhomme campagnard, à ne s'occuper que de chiens et de Chevaux, et, voyant que ses leçons ne servaient à rien, il n'en parla plus; mais il amassa contre son cousin des préventions dont il ne revint jamais. Théodore riait des lardons que lui lançait le sévère vieillard. Les yeux de sa charmante cousine lui envoyaient des regards tendres et consolants. Un jour, une carriole s*arréta

dcTADt la maison du major. Le châtelain de Merey en descendit, et, en se promenant avec Labaume dans son jardin, il lui de* manda formellement la main d'Henriette pour son fils, la jeune fille, qui guignait à la fenêtre, vit de loin que la

^52 LE HAITRB INCONNU

demande était mal accueillie. En effet, le major déclara que jamais un fainéant ne serait son gendre. Le vieux cousin proposa d'acheter pour son fils une lieutenance des mousquetaires, bbaume répondit sèchement que Théodore n'aurait point sa fille lors même qu'il deviendrait maréchal de France. Sur ce, le vieux cousin remonta dans sa carriole, mal satisfait de soa ambassade, en se promettant de chercher une autre bru.

Henriette était une fille soumise et respectueuse ; mais elle n'entendait pas raillerie en affaires de sentiments. Elle s'arma de son grand courage et descendit au jardin.

— Monsieur, dit-elle à son père, je sais le sujet et le résultat de la conférence que vous venez d'avoir avec notre cousin de Merey. Il ne m'appartient pas d'examiner les raisons qui vous ont déterminé à rejeter la demande qu'on vous a faite. Vou^ seul en êtes juge. Vous ne souhaitez que mon bonheur; je n'ea doute point. Sachez pourtant que j'aime mon cousin Théodore, et que vos refus vont faire de moi la plus malheureuse fille da monde. Je vous en prie, monsieur, réfléchissez, et voyez si mes aveux ne doivent pas apporter quelque changement dans vos résolutions.

— Je reviens rarement sur mes résolutions répondit le père sans s'émouvoir; cependant, je vous sais gré de cette confession; je consulterai vos tantes et je verrai selon ce qu'elles en pen* seront, s'il est possible de vous contenter.

Les plénipotentiaires du traité de Ryswir-k ne mirent pas plus de méthode à régler lesi rapports des cinq puissances, que le solennel major et ses rigides sœurs à converser d'un projet de mariage. Après un court examen des circonstances, les deux pucelles sexagénaires tombèrent d'accord avec le major. On convint d'une réponse i faire à la jeune fille au sujet du nouvel inci-

LE MAITHE IXCONNU 153

dent qu*elle avait soulevé. C'était un véritable protocole diplo- . maiiquc, suivi d'un arrêt orné de ses romiléranf, de ses vu, (le ses ovi et de ses aiten lu que. Henriette, condamnée par sa fami le, baissa la tôle et n? proposa point de nouvel i(//<mniam; mais on reconnut bientôt quVlc avait appelé de la sentence au fontl de son cœur devant !cs tribunaux de Tamour et de la nature.

Poar le service de sa mai^'on, le major avait un mauvais polit clieval de marchand de cerises, avec un bût à pnniers où Ton mettait les provisions- Un dimanche, à huit heures moins cinq minutes du malin, nu moment de partir pour la messe, le chef de la famille et ses deux sœurs ne trouvèrent pas M"*" Henriette au salon. Libaume regarda sa montre en disant :

— Il est rhcurc. Je ne vois point ma fi le Henriette.

— Nous n^avons point vu noirci nièce Hen-ietle, ajoutèrent les deux tantes.

Un coup de sonnette fit venir le valet de chambre; le major lai commanda de chercher Henriette. Au bout d'une minute, le valet vint annoncer que Mademoiselle n'était pas chez elle.

— Ne laissons point de partir pour la messe , dit le père , car il est l'heure.

La procession se mit en marche. Devant la porte était la femme de chambre de Mademoiselle.

— Cherchez ma fille Henriette, lui dit Labaume, et quand vous Taurez trouvée, vous l'amènerez à l'église.

Un fermier qui arrivait suivi de son chien entendit ces paroles; il ôta son chapeau, et, oprès avoir salué la compagnie :

— Monsieur le major, dit-il, si Ton cherche Mademoiselle dans la maison, je réponds qu'on ne l'y trouvera point, car je ▼as vous donner de ses nouvelles.

— Je no comprends pas, reprit Labaume d'un ton sévère.

— C'est pourtant comme je vous le dis, reprit le paysan. J'ai rencontré Mademoiselle à deux lieues d'ici dans le bois. Elle était montée sur un bidet de Monsieur le major, les deux pieds dans l'un des paniers, sa robe de soie retroussée bien gentiment par derrière, une houssine à la main et trottant bravement. Du train dont elle allait, elle doit être à cette heure au beau milieu de la forêt d'Ivry, à moins qu'elle ne se soit arrêtée à Mercy, chez son cousin.

— Ma fille & cheval ! dit le père. Ma fille une houssine à la main, au milieu de la forêt ! Ma fille au château de Mercy!

— M'est avis qu'elle s'y sera arrêtée, reprit le paysan d'un air narquois.

— Cela me parait étrange, dit le major. Mais ne laissons pas d'aller à la messe, car il est l'heure.

Nicolas Servandoni poursuivit son récit en ces termes : Le paysan rusé n'avait pas eu grand'peine & deviner le but du voyage d'Henriette. On ne jase de rien plus volontiers, en province, que des amours d'une jolie fille, surtout quand ces amours sont contrariées par la cruauté d'un père. Tout le pays s'entretenait déjà de cette hisloire. Henriette, en costume de fille enlevée, coiffée du chapeau de castor, le§ bras dans des mitaines longues, entra, vers le milieu du jour, dans la cour silencieuse du petit château de Merey. Elle sauta légèrement sur le sable, rajusta ses jupes, et, tandis qu'un valet de ferme conduisait à récurie le bidet du major, elle monta Tcscalier, sa houftsine dans une main , son mouchoir dans l'autre, pour tout

156 LR MAITItS INCONNU

bagage, comme il sied à une héroïne de roman. Elle se rendit tout droit à la chambre de Théodore, frappa résolument à la porte, et quand la voix du cousin lui eut dit d^entrer, elle ouvrit et se jeta dans un fauteuil.

— Mon ami, dit -elle, j*ai fait un coup de tête que vous allez peut-être blâmer. Ma présence ici vous apprend de quoi il s*agit. Parlez franchement, et dites-moi si vous me voyez avec plaisir ou avec peine. Il m'importe de le savoir.

Sans réfléchir aux conséquences de cette équipée, le cousin Théodore commença par se réjouir et ne songea qu'au plaisir de voir Henriette. Il lui fit compliment de son courage ; il applaudit au récit de sa fuite, et se mit à rire de si boa cœur, qu*elle se sentit moins troublée.

— Cet accueil me rassure, dit-elle à son amant. Si Vous eussiez paru inquiet ou efflrayé* de ma folie, si vous m'eussiez reçue froidement, je serais retournée immédiatement chez mon père. Mais il ne faut pas non plus traiter cette affaire avec légèreté. Je ne dois pas me le dissimuler, c*est ma réputation que je risque pour le succès de nos amours. Ne jamais me marier, si je ne vous épouse point, m'est fort indifférent; mais vivre avec une tache, une aventure scandaleuse dont on parlera éternellement dans ce pays, c'est un surcroît fùcheux aux ennuis d'une vieille fille. Quand j'aurai Page de ma tante Denise, on me jettera encore au visage le reproche de cette &ute.

— Tout ira bien , répondit Théodore , puisque vous avez de l'énergie. A moins d une obstination dérnisoimable, vos parents ne peuvent plus refuser de nous marier, lis se piquent d'être les gens les plus sages à cent lieues à la ronde ; ils se rendront à la nécessité.

— Je l'espère ainsi , reprit Henriette. A présrnt , j*di plus

LE MAirnE INCONNU 157

peur de vous que d'eux; car si tous m^abandonniez, je me serais compromise en pure perte.

Le jeune homme protesta de sa tendresse et de sa fidélité, comme font en pareil cas tous les amoureux du monde. 11 ne mnnqua point de profiter des doutes offensants de sa maîtresse pour lui arracher quelques baisers. Afin de ne pas laisser à l'éloquence d*un amant ^i fidèle le temps de s'échauffer, Henriette se leva et dit avec majesté :

— Je vous crois homme d'honneur. Les serments sont inu** tiles. Conduisez-moi chpz votre père à l'instant, et mettez-moi sous sa protection.

C'est une chose charmante que la passion unie à la pudeur et à ringénuité. Le vieux cousin de Merey, qui était bon homme, lut d'abord un peu étourdi de voir tout un roman tomber sur sa maison. Il fronça les sourcils et plissa son front en écoutant le récit de la fuite et du voyage à travers bois ; mais Henriette parlait avec une chaleur si naïve, une franchise si ouverte que le vieillard en fut touché. Son front se dérida peu à peu, son visage s'épanouit ; il finit par rire malgré lui , en disant qu'il n'y avait pas grand mal h fout cela, et s'écria en s'animant par degrés, que l'on verrait bien si le cousin Labaume l'eropéclierait d'aimer et de recevoir sous son toit une fille de tant de cceur.

Cependant ces trois personnes redoutaient au fond le caractère inflexible du major; elles n'osaient pas encore se bercer d'csférances, et dans le conseil qui fut tenu, des' signes alarmants de crainte et d'indécision trahirent l'agitation intérieure des esprits. Henriette voulai que le père de son amant partit pour Yemon, afin d*app<'endre au major en quel lien elle était. Le vieux cousin ne niait pas la convenance et

l'utiliM de ntle démarche; mais il pâlissait k l'id^ d'aHhinler lus reproches d'un pire peu accommodanl. On délibéra longleinps sans pouvoir se résoudre â rien. Lorsqu'on eotendll (out à coup les chiens qui aboyaient, la grille du cfaîteau qui s'ouvrait, et le bruit bien connu des haut«s roues de l'anlique chaise du major, l'i^pouTanle se répandit dans le conseil. L'amoureux roula des yeux hagards, le vieux cousin toussa pour s'assurer qu'il n'avait point perdu la voix. Henriette fît neilleure contenance ; elle posa sa main sur l'épaule du mllard, et lui .dit avec un regard suppliant -

— Du courage I vous m'avez acceptée pour votre Elle ; il faut parler en pire.

La porte du salon s'ouvrit alors, et Labaume parut. K. le major déposa gravement sa canne et son chapeau dans un coia où il les mettait depuis vingt ans lorsqu'il venait au chSIeau de Merey. H prit le fauteuil que le maîlre de la maison lui ofTiail du geste ; et, après avoir croisé ses jambes, il leva l'index de sa main droite, en disant d'une voix nette et ferme :

— Cousin, bien que je sache ce qui s'est passé ce matin, il me paraît nécessaire que vous poVtiez la parole, comme si je n'étais instruit de rien ; j'attends vos explications avant toutes choses, et je vous écoute.

Le vieux cousin raconta comment il avait été surpris de voir arriver Henriette k Merey. 11 se défendit d'avoir trempé dans le complot, et la jeune Glle comprit qu'il songeait plus à se discuU p«>r qu'à parlra pour elle. Théodore allait, k son tour, protester de son innocence. Henriette lui épargna cette lAcheté.

— Mon cher père, dit-elle, la résolution que j'ai prise de voua quitter ne m'a été suggérée par personne. Je suis seule accusée ici. Seule, j'ai mérité votre colère ; mais notre cousin

LE MAITRE INGONlfÛ 169

m'a reçue dans sa maison en m*embrassant et en m*appeldnt sà fille.

-- C'est la vérité, dit le vieut cousin qui reprit courage ; j*ai pour Henriette une amitié de père. Je blAme son imprudence ; mais assez de gens Taccableront, et si elle n^obtient pas le pardon de sa faroilUe, je déclare qne cbez moi elle sera aimée et honorée. 11 lui faut une réparation aux yeux du monde ; dites un mot, et je lui donne un nom que mon fils saura faire respecter, une fortune au moins égale à la sienne, et une considération qu*elle n*a pas sérieusement perdue. Allons, cousin, laissez- TOUS attendrir ; rendez heureux nos enfants, et que tout soit oublié. Mon fils n*a pas le bonheur de vous plaire ; mais ce n'est point avec vous qu^il vivra.

-r- Soyez pitoyable, Monsieur le major, s*écria Théodore.

— Quelqu^un ici, dit Labaume, ose-t-il me contester mon autorité 1

— Personne assurément, répondit le vieux cousin.

— - Me réduira-t-on à employer la violence ou l'intervention de la justice pour me faire obéir ?

— Point du tout, répondit la jeune fille. J^obéirai, maintenant, à toutes vos volontés ; en venant ici, mon cher père, je n'avais d'autre dessein que d'éprouver si le soin de ma réputation vous toucherait plus que celui de mon bonheur.

— N'a-t-on plus rien à entreprendre contre mon autorité, dans ce dessein de me forcer la main ?

— Rien autre chose. Monsieur, répondit Henriette.

— Eh bien I que cette fille rebelle me suive.

Le major se leva et sortit accompagné de sa fille. Tout despote qn'il était, ce vieillard avait conservé certaines habitudes de civilité à l'égard des femmes, dont il ne s'écartait jamais. Quoi-

160 LE VàlTRE INCONNU

qu'il mtt & remplir ces devoirs assez de sécheresse pour montrer que le cœur n*y avait point de part, Henriette se Sentit émue

lorsqu'elle vit le major se préparer à lui d(»nner la main pour monter en voiture. Elle voulut prendre les devants et sauter sur le marchepied sans Taide de cette main cérémonieuse. Dans son trouble elle fit un fiux mouver.ent. posa mal le pied, cl tomba de son haut ; le major la reçut entre ses bras.

Tout autre père, obligé par le hasard & presser sa fille confère sa poitrine, se fût adouci quelque peu ; l'intraitable Labauice remit Henriette sur pieds, en lui demandant si elle ne s'était pas blessée, d'un ton bref et glacé qui ne trahissait pas apparence de tendresse. Son étreinte, d*ailleurs, n'avait eu rien de paternel. Tant de dureté brisa le cœur de la pauvre fille. Elle se jeta au fond de la voiture et fondit en larmes. Lo voyage ne fut pénible que pour elle. Au silence du major et à son air impassible, il ne paraissait pas qu'il entendit ni soupirs ni sanglots. Une muraille que rien ne pouvait entamer existait entre ces deux personnes. En arrivant à Vernon, Labuumc dit \ sa fille de prendre garde, cette fois, à ne point se laisser choir. Tandis qu'il descendait de sa chaise d'un côté, elle en sortit de l'autre et courut s'enfermer dans sa chambre.

Depuis ce moment, il y eut peu de relations entre le père et la fille. On se voyait à l'heure des repas; mais la règle des trappistes semblait imposée aux convives, tant le silence était rigoureusement observé. La rebelle ne bougeait presque point de sa chambra; on la menait à la messe en procession, comme auparavant, et elle y allait comme au supplice, car la vie de province est intolérable sans la bonne intelligence. Au bout de trois mois d'un régime si sévère, le caractère d'Henriovie s'altéra profondément. Elle devint sérieuse et concentrée. Elle opposa aux per-

L£ NAITnS INCONNU 101 *

sdcutions une iloucour d'ange et une patience h toute épreuve; mais aussi une opiniâtreté qu'elle avait héritée de son père. Les deux vieilles tantes, averties qu'on glosait dans le pays sur l'équipée de leur nièce, se hasardèrent à demander au major s'il Déjugeait pas. à propos de faire des concessions ù Topinion publique.

~ Ce serait, répondit Labaume, d'un mauvais exemple pour les pères à venir. Entre l'opinion du monde et mon autorité paternelle, je ne balancerai jamais. Ce. que vous me proposez serait le plus grand des scandales. Une fille ne doit pas arriver à '. es fins contrairement à la voluntc de ses parents. La mienne ne peut plus jouir d^une bonne réputation, puisqu'elle a manqué à son père.

Dans le courant d'une année, deux prétendants à la main d'Henriette obtinrent l'approbation du major. La jeune fille leur déclara qu'elle n'épouserait jamais que son cousin, dût-elle attendre sa liberté pendant vingt ans. Li tanle Denise attendait alors son armoire depuis longtemps. Mais un amant ne reste pas à son poste comme un bahut de vieux chêne. Le petit cousin s'ennuya de soupirer pour rien. Son père lui chercha une autre femme, et comme il était riche, il la trouva sans peine. Henriette apprit un beau matin que Théodore se mariait. Personne n'a vu ses larmes; elle voulut assister à la cérémonie, et donna le baiser d'usage à sa rivale dans la sacristie de l'église. On s'étonna de son courage ; quelques-uns le prirent pour de l'indiiTérence. Elle parut contempler d'un œil sec les ruines de ses espérances; mais j'assistais à ce spectacle, et j'ai connu que son rœur é!ait déchiré. Les prétendants revinrent à la charge, pensant qu*clle devait se considérer comme déliée par l'infidélité de son amant.

— Je m'étonne, leur répondit-elle, que vons songin encnre à moi. Je n'épQUserai que mon cousin ; c'esl-i-dirc, ù présent, que je ne me marierai jamais.

Cependant un vieux compagnun d'armes du mnjor, comnie lui blessé, piidagrc et honoré d'un cordon, arriva dans ce pajs. Le comte de Uonlsaillanl, qui n'avait pas de boiille, conçut \f dessein de se Axer & Vemon. Il demanda la main d'Henrietle en lui olTranl l'amitié d'un père, di'gagée des prétentions d'un époux. En renonçant aux droits du mariage, il ne faisait point un sacrifice, car son ^e et ses infirmités ne réclamaient d'autre dévouement que celui d'une garde-malade. D'ailleurs IlenriellF ne lui .^vait caché ni ses amours malheureuses ni l'élalde ion cœur. Le major dédirait ce mariage, el mettait à ce prix la fin de ECS rigueurs. I.a jeune fille consentit à celte union, comme si clic eût pris le voile de sœur de Bon-Secours. Elle en mena la vie dès le jour de ses noces. Le comte de Monlsaillanl fe Iraiiu en boltiint jusqu'à l'autel, et rentra chez lui avec une violente attaque de goutte. Il avait acheté cette maison mal rang^ que nous regardions tout fi l'Iicurc. Depuis douie ans notre héroïne, devenue comtesse, n'est presque jamais sortie dn ce séjour baroque. Elle y remplit scrupuleusement ses fondions de sœur d'Iiflpital, sans autre ressource contre l'ennui que la contersation des vieilles gens, ta culture de ses fleurs et une volière d'oiseaux.

Après la mort du major et de l'atnée des tantes, damoiselle Denise vint demeurer chez sa nièce, où elle fit transporter son illustre armoire. C'est elle que nous avons vue tricoter avec taul de majesté, auprès du mari goutteux. Il n'apiiarlient qu'aux femmes de trouver leur satisraction dans raccemplissementd'un devoir insipide. Henriette mourra probablement la dernière de

m trnlt personnes, Tferge s'il en fut jamais, marljre d'unenUlement sans but, et soulenue par une iiie fixe qui ne peut la mener à rien.

— Selon moi, poursuivit Servandoni, celte constante déguise un orgueil immense. Ce cœur qui met & si haut prix son amour mériterait la colère du ciel en bravant ainsi les lois delà nature. Celle^esLme exagérée de soi-même reçoit une juste punition. Cependant, si Henrietle se consolant comme une fille Tulgaire, eût épousé quelque gros garfon et donné le jour h quatre ou cinq enfants, elle serait peut-être laide aujourd'hui, et par Conséquent indigne de servir de modèle à notre élève. J'excuserai son o^aeil si Pierre réussit, comme je l'espère, à faire un chefd'teuvrc de son portrait. Mes amis, ilemain je vous présenterai tous deux !i la comtesse, et je me charge do lui faire agréer noire proposition.

Le lendemain, après le déjeuner, M. Servandoni se rendit chez H^'ie Montsaillant, et nous avertit qu'il reviendrait nous cherrher daus une heure. A son retour, il trouva Pierre devant un miroir d'auberge, ajustant son rabat et ses mancbelles.

— Jeune homme, lui dit-il, tes mains tremblent, tu es ému. Qudie diable d'idée os-tu dans l'esprit? A quoi bon celte toilette! Aurais-lu la prétention de plaire?

— Ne permellrez-ïous pas, répondit le jeune homme, qu'on ait peur d'un si beau modèle?

-~ Je le permets, reprit M. Servandoni. Mais ne crains rien ; je b sais d'avance : tu réussiras. A ton âge, il faut de la confiance en soi-même, et pas trop n'en faut. Les artistes sont comme les malades ; les uns ont beîoin d'être rassurés, les aulies effrajrés. Ne va pas baisser les yeux devant ton modèle. Hfirlilni ' mfnnrn-liii te<t rcjr.-trdit ilans l'ime. Examine, nénèlre,

164 l'E MMTRB INCONNU

fouille parlout. Saisis au vol les jeux de la physionomie, les mouvements du cœur, les éclairs passagers. Dérobe le feu du ciel, et fais -moi la grâce d*oublier tes manchettes. Elles vont à merveille.

En parlant ainsi, le chevalier, toujours pressé, nous offrait à tous 'deux nos chapeaux, enfonçait le sien sur sa perruque, et nous poussait par les épaules. Lorsque Pierre aperçut de loin le pignon mal rangé, il me parut que sa timidité augmentait. Riais Servandoni avait pris les devants, et sonnait à la porte.

Notre introducteur nous présenta de Tair dégagé d'un ancien ami de la maison ; nous saluâmes la comtesse, le vieux mari et l'antique tante aux lunettes. La comtesse était parée avec une simplicité calculée. Ses bras d'ivoire sortaient de manches à coquilles ornées de rubans. Elle ne portait point de bijoux ; mais sa robe était de cérémonie et laissait voir des épaules admirables. Le bout d*un petit soulier se montrait sur le bord d'un coussin. Elle nous 6t asseoir et réponJit aux plaisanteries du chevalier avec un enjouement aimable, où Tingrédient de la coquetterie se sentait un peu. Ce n'était plus qu'une jolie femme et non rhérolne intéressante du roman que nous avions dans la tête ; et je m'imaginai que les dix-huit ans de mon élève, sa bonne mine, sa taille bien prise, sa fraîcheur, son air intelligeut et modeste avaient aidé puissamment à dissiper tout à coup la mélancolie de cette belle afûigée.

^tlJ

Trois carrosses de campagne amenèrent, en eïïtl, une quantité de parents et d'enfants. La comtesse embrassa toul lemondt hormis un gros homme d'une Û^ure assec vulgaire, et qui lui pressa la maio d'un air presque indifférent.

— Esl-il possible, pensai-je, que ce genlill&tre soit le ii' ros d'uDe histoire amoureuse ! !

Le cousin Théodore était accompagné de sa femme et it deux ealants. La femme u'eul pa»dit quatre paroles que je la I reconnus pour une bonne ménagère bien iusigniSanle. Les'eafanls, pleius de santé, rouges comme des pommes d'apî, se pressaient contre les jupes de leur mère. La comtesse attira le | plus jeune et le prit sur ses genoux. M. Servandoni me fit ub- | server qu'elle serrait ce petit garçon contre sa poitrine eu pâ-

Une serrante vint annoncer que le dincr était servi. La vieille tantt Denise présidait le repas de famille. Je fus placé à la droile, et mon élève h la gauche de cette vénérable personne. La nul' tresse de la maison était assise entre M,. Servandoni et le vieux châtelain de Herej. Ses joues brillaient d'un Mat inaccoutumé. l'audis qu'elle pariait, des lueurs charmantes s'échappaient de ses ycui. Elle faisait les honneurs de la table avec une giice infîoie. Le cousin Théodore, qui n'j prenait pas garde, causait de chasse avec son voisin.

Mon élève observait comme moi la comédie qui se jouait autour de nous ; mais il n'en suivait pas le lil avec l'iosouciaoce d'un spectateur désiutércssé. Depuis l'eniréc de ce grossier CDusiu, Pierre éprouvait une sensation pénible : il lui semblait qu'un escadron de cavalerie lui passait sur le corps. L'excès de son dépit le rendit  lui-mime. Il s'efforça de ne songer qu'i son métier de peintre, et il mit une sorte d'affection à étudier

avec soin les traits de son modèle. La comtesse s*aperçut de Tatteution dont elle était l'objet. Servandoni, à qui rien n'échappait, lui dit quelques mots à Toreille. Je compris qu'il lui parlait du portrait. Elle voulut adresser à Pierre un sourire gracieux ; je ne sais si elle vit dans les yeux de co jeune homme qu'il connaissait son histoire et que son cœur était pour lui comme un livre ouvert; mais elle tressaillit et changea de visage.

En sortant de table, les convives descendirent au jardin pour prendre le café. Le consin Théodore, installé sur un banc, tira de sa poche une pipe cassée qu'il bourra de tabac. Henriette lui offrit du feu et une tasse de café, de l'air attentif et empressé d'une femme pour son mari. Le cousin se laissa servir sans paraître comprendre le sentiment de tristesse et de reproche qui accompagnait ces petits soins. Mon élève s'éloigna brusquement, de peur de trahir un mouvement d'impatience. Je le suivis' dans le jardin. M. Servandoni marchait derrière nous.

— Mes amis, nous dit-il, voilà une belle dame qui joue à la poupée avec son cœur.

— Oui, reprit Pierre. Il y a auprès d*elle un mannequin qui lui représente son amant, la pipe, à la bouche.

— Que nous importe 1 reprit le chevalier. As-tu sorigé pendant ce temps-là au portrait? As-tu cherché l'attitude qu'il faut lui donner?

— Pas encore, répondit mon élève avee humeur. Je ne suis point résolu à Eure ce portrait.

Pierre tourna brusquement par une allée du jardin et. me laissa seul avec M. Servandoni.

— Je ne vous demande point ce qu'il a, me dit le chevalier. Je le devine aisément. Notre jeune homme devient.amoureux.

— No pensez-vous pas, dis-jc, qu'il serait à propos de Tirraclicr d'ici? Puisqu'il feint une in<Mcisiaa doiil le dépit est h véritable cause, prenez-le au mot; dissuadei-le de ùin ce pcriraii, e[ poursuivons noire voyage.

— Le danger n'est pas si grand que vons le crojez, reptil Sertaiidani. Il faut que ce jeune sauv^ s'apprivoise avec le beau se>:e. On ne fait pas ses premières armes en se sauvant à la tue de l'ennemi. Ce n'est pas résoudre une diflicullé que d'abDadoDner tout et de s'enfuir. Que'fierra exécute le portrjit, ei qu'il s'éloigne ensuite sans trop de regrets, voilà le but que nous devons n^us proposer.

— Hais la comtesse est belle, séduisante, plus coquette peatélro que nous ne l'imaginons. Cet amour-là pourrait meni:r loin un enfant sans expérience. Je me propo.^ de chapitrer mon flève à ce sujet.

— Chapitrei, mais brièvement et avec douceur. Monsieur le précepteur, un homme aussi grave que vous ne lit point de romans. Sacbei donc qu il y a dans l'histoire de Iklanon Lescaut et du chevalier des Grieux un personne appelé Tiberge, dévot et toujours de sang-froid, raisonnable, de bou conseil, prolixe et sermonneur en diable '. I/-S avis qu'il domie au petit chevalier sont les meilleurs du monde. Des Grieux n'en suit pun, et se précipite tout droit dans l'abime après lu lefoii. I^'i' pendant ce des Grieux n'aurait pas iiiil la moitié autant de butes, si un vieux roué comme moi se fût m£IË de le diriger Laissez-moi faire. Au lieu de détourner notre élève d'un antuur dangereui, je prétends l'y pousser et le corriger aussil'M, en lui

' Le ronun de Manon Lcst.mt a {iicu en iTîl.

faisant avaler à pleins bords la déception et le ridicule ; le guérir ensuite par trois moyens infaillibles : le chaLgement de lieu, la vue de quelque autre femme plus belle et plus aimable que l'objet perdu, et le travail, ce puissant consolateur de Tartiste. Faites pendant ce temps-là votre métier de Mentor ; employez l'éloquence de Tiberge avec moins de longueurs. Vous serez mieux écouté quand vous arriverez après moi, et la raison enirera dans la brèche que mes batteries auront ouverte. Commençons donc par décider notre Télémaque à faire le portrait : ce sera Taffîiire d*un moment.

Le chevalier appela Pierre, qui achevait d'un air sombre son tour de jardin.

^ Parie sérieusement, lui dit-il ; est-il vrai que tu hésites à entreprendre le portrait de la comtesse ?

— Sérieusement, je suis indécis.

— Eh bien ! comme je n*ai pas de temps à perdre, nous partirons tout à rheure pour Paris.

— Donnez-moi au moins une demi-heure pour délibérer.

— ftlonsieur a besoin àe délibérer, reprit Servandoni. Monsieur ne sait point encore s'il doit accepter Tun des plus beaux modèles de France et de Navarre. Monsieur pense peut-être que je cours le monde en sa compagnie pour lui procurer des amusements et lui fournir Toccasion de faire sa cour aux dames, mais sans se hâter, à loisir et commodément. Monsieur ne songe pas que cinq cents ouvriers m'attendent à Paris, que Ton m'appelle à Madrid, à Londres, à Slutlgard, à Dresde; que tous les

'princes de l'Europe ont à me commander des travaux et des létes. Monsieur est occupé d'autre chose, et cela me parait fort JDste. Je lui accorde la demi-heure qu'il souhaite pour réfléchir;

c ut pliu ds tempi qu il u en faut poitr le conmncn d< u soUisa.

Servandoai s'jloigni. Je uHueillai k Pierre de te luuer unduire et de ne plu» se donner de ces airs rebelles Uni qu'il serait sous l'aile d'un maître si habile et d'un uni li boo. Il convint de sa bnte d'autant plus volouliers, qu'au fond il a'tiiil point envie de quitter la place; et je reconnus, k la docilité qu'il me montra, l'exeellence dr. la méthode inventée par le cbtvalier. Lorsque nous entrftmes au salon, la compagnie te di!posait à se séparer. On mettait les chevaux aux carrosses de campagne. Les adieux et embrassemenli commencèrent, et au bout d'un quart d'heure la bande des convives avait disparu.

— En voilà pour un an I dit la comtesse en se plaife»" dans un fauteuil.

— Henriette, dit la vieille lants, la Luit vient ; vous poutei préparer les caries.

La nièce ne répondit point. Ella rêvait, la Ule appuyie w sa main, la coude sur le bras du fauteuil, ne voyant ei it'tnundaul plus ce qui se passait autour d'elle. Pierre la c«Dteni|ib>' ovec alleiilion, el dans ses yeux où j'fitais habitué i lire le secret de ses pensas, étaient gravés ces mots qu'il eût voulu EouOler h l'oreille de la comtesse : • Celui que vous aimez o^-' pas digne de tant de passion, t

— Vous n'êtes pas bien, ma nièce, dit la tanle Denise.

— En effet, répondit la ctHnlesae, ]e «tulfre.

M. Servandoni me fit sipe qu'il était temps de nous "' tirer.

— EU bien, dit-il à Pierre, aussitAi que la perte se fut ■*'

LE MAirns mcoNNU 171

— Il dst là, répondit Pierre en se frappant le ff ont.

— Je m'en doutais, reprit le chevalier. J'ai vu le moment où tu choisissais l'attitude du modèle : le coude sur le hras de son fauteuil, sa joue pcMe, appuyée sur sa main droite ; l'autre main pendante^ la tête inclinée, le regard un peu en dessous... La comtesse était fort belle ainsi... A demain la première séance!

— Vous n^avez peut-être pas remarqué, dis-je tout bas & Ser^ Yandoni, l'émotion de Pierre.

— Si fait, me répondit-il.

— Mais la comtesse, repris-je, s'est aperçue, en sortant de sa rêverie, de l'impression qu'elle produisait sur 6e jeune homme ; il ne m'a pas paru que cette découverte lui fût désagréable. L'œil d'une femme est prompt h percer un mystère si transparent. Pierre lui offre un cœur de dix-huit ans, tout prêt à s'enflammer. S'il allait s'opérer une révolution imprévue dans Tàme de Cette belle dame?...

— Il y a toujours, répondit Sênandoni, du Tiberge et da séminariste dans un précepteur. Un beau garçon et une jolie femme ne peuvent point s'entre-regarder comme un évêque et son vicaire. Ne songeons qu'au portrait. Fiez'-vous à moi pour le reste. Je n'ai pas plus envie que vous d'exposer notre élève & un malheur.

Le lendemain de grand matin, le chevalier vint m*éveiller, et nous entrâmes ensemble dans la chambre de Pierre.

— Debout, mon garçon, dit Servandoni en ouvrant la fenêtre. Causons avec ces arbres, cette rivière, cette nature vivace qui prend un bain de lumière et nous invite au travail. Sommesnous dispos ce matin?

— MMiocrement, réponJit risire. Je oe tous eacbeni pas I que je suis troubla. J'ai peur de mon ;n*lier.

— Si tu parlais avec siacérilé, reprit Servaodoiil, jn ne rengagerais point i Burmoater' celte peur ; in.iia tu Teux nous donner le change, mon ami. C'est de ton modèle qae tu u peur et non pas de Ion mOier. Les arls ne le Teraienl ni faieii ni niai si lu n'avais point de talenl, et les femmes pas daTaiilig« si lu étais sol et laid. Il s'agit d'un portrait, d'une boune occasion de Iraiaillcr et non de faire l'amonreux.

— Je TOUS jure, mon cher Nicolas, que celle femme me tniuble l'esprit.

— TAclions, reprit Rerrandoni, tâchons d'avoir le sens «nnr.Liii, jeune homme. Tâchons de rester h ùoire pUce et lie penser 1 nos affaires, comme un honnéle artiste. Parce qae lu ras peindre les trajis d'une belle dame, le crois<tu un paladinT

— El TOUS, répondit Pierre, quand tous ries de meS crainlts ou de mon agitation étes-Toos, pour cela, supérieur au reste des hommes? Si J'étais amoureux da cette femme, serais-jc donc, après lout, si ridicule?

ServandoDÎ prit un air patelin et jcùgnit ses deux mains.

— 0 page, mon beau page! dit-il, je vois que nous allons jouer la tragédie de François de Rimini, i Yemon, dans le Vexin-Normand. Dès la première séance, vous nllei saisir to- Ire modèle par la lête et lui planter un gros baiser sur les lèvres. ■ La boeea ni biieciâ tutto Irematite, > dira un jour le Dante Douveau qui chantera tos amours. Le portrait va tenir

lirii ilii livtK mie liull la liplle rr.iiir..i><i> - Cjl^nUn t., il ri-

gamin sur les bancs des écoles, copiant bien senilemenl 11 flgure d'un portefaix monté sur une estrade ! »

Et en parlant ainsi. Servandoni s'asseyait à terre, imilanl l'air gauche ei innocent d'un pauvre écalier accroupi sur sh banc, Gon carton k dessin sur les genoux. Et piùs, il se rdevail pour visiter en détail chaque objet de la boite II coaleurs.

— Nicolas! se disait-il, tu barbouilles d'immenses décoB avec une iiLconlvsiable supériorité, tu ordonnes des fêles inceinparables, tu disposes de moyens prodigieux. On le livre ]K quais, les places publiques de Paris, et lu les couvres de colifichets et deguirlandes; mais le lendemain, querestet il de tous us matériaux? des poutres, des cordages, des toiles salies à h détrempe, une brkhc de vingt mille écus dans le trésor de la ville, et le souvenir des badauds. Tandis que cet enlant va aire, sur cet espace de trois pieds, un chef-d'œuvre en se jouant sans frais , sans bniîl , sans fatigue, les yeux Sxés sur un joli visage ! foin de toi, vieux Nicolas ! tu as éparpil]^, délayé, étenda ton génie comme une tache d'huile. Tu l'as mis i toutes sauces pour gagner plus d'oi^ent. Il est noyé. Tu voudrais en vain le ressaisir.

Et le chevalier, passant des r^rets h Tenthousiasme, posa u mein sur l'épaule de son élève.

— Pierre, lui dit-il, que mon exemple te serve de leçon. Oublie tout, argent, plaisirs, maltretses, plutôt que de faire marchandise de ton art. Des dettes, les excès, le désordre, éteignent le Oambeau. Le génie doit être sobre, chaste, ménager comme la vertu, matmeux comme la charité. Il doit être aussi prudent, maître de ses passions, stoïcien contre la

La comtesse nous atUndait, parée comme la veille. Elle nous accueillit avec gaieli.

— Vous niiez, dit-elle à Pierre, vous donner bieu de la peine pour représenter une figure maussade el une jeunesse ([ui s'élcint. On ne devrait éterniser que des visages d'une beaulé parfaile. Celait k feiie ans qu'il eût fait beau me peindre.

— Ne nous parlez pas des jeunes lilles, répondit Serv.nndoni : elles vous ont des joues roses, des yeux élonni^s qui semblent i!irc ; t le voudrais aller au bal pour y trémousser mes cotillons, ■ une bouche qui sourit à tous venants ; nous aimerions au'ant peindre des (leurs ou un panier de f.éches, avec lei fenlllcs de vigne et le papi'lon de rigueur. Nous cherchons autre chose; eice que nous cherchons TOUS l'avez dans l'ftme.

cherchons h eKprim coinme s'il s'agissai do cuisine. Nous ;o cnlOcur ou la modi; à nous. AumomenI carton Roua le Ir :

. d'images ou de n i chanteur. Quelque < il le quille un be.i que n'ont pas d'ai '

Servandoni avf et taillf les cravo .

— Voici vos a i de ne point rema i

Le peintre se son attention ei i pensée étrangin que celui de i dans son cœur. tant il âTBit M la physionomie | briller du feu mtoessur sa jourote s'icau i mais le peintn

— Le ïoil?

J'avais ainsi i lorsiju'il bit i garçon. Quai

us Ukling INCONKU 179

demain tu serais trop sévère pour ton ouvrage d^aujourd'hui. C'est assez : repose toi.

Pour charmer les longueurs de la séance et amuser le modèle, Servandoni s'était mis en frais d'historiettes. Il ne taris* sait point lorsqu'il voulait se donner la peine d'intéresser ses auditeurs, et Tenvie ne lui en manquait jamais en causant avec un joli visage.

— Ces havardages, dit-il à la comtesse, sont bons pour la première séance. Demain, trêve d'histoires et de conversation. Il faudra quB vous songiez à vos affaires, à vos soucis, à vos espérances*., si vous en avez. Nolr& dessein n*est pas de vous représenter écoutant des récits de voyage» en souriant au public comme une bergère de théâtre.

*9 On tâchera de vous obéir, monsieur le doctéUr, dit la dame.

«— Fort bien, reprit Servandoni. Nous autres, pour dissiper le feu que nous avons à h tête, nous allons faire une promenade dans k forêt, tout en causant de notre modèle.

-— £nc4)re 1 s'écria la comtesse ; vous allez donc m'éplucher et me disséquer?

— De fond en comble, chère comtesse ; mais en amis et en admirateurs.

— La terrible affaire qu'un portrait ! Il me souviendra de eelui-ci.

«--Et notre petit peintre, reprit le chevalier, comment le trouvez «vous? Ne mérite- t-il pas qu^on se souvienne aussi de lui?

— Je pense trop de bien du jeune peintre pour Toser dire. Au milieu du bois de Vemon, nous étions assis sur la

mousse, dans un site fort pittoresque. Servandoni touchant du

bout de sa cannE le pied de boq élève> lui dit de l'air le plus Iranquille du monde :

— Tu n'es pas indifférent à h comtesse, mon gu^n; aime-la si te cœur l'en dit. Je ne vois point de raison pour que lune rénssissej pas.

— Et vos avis de ce matin T répondit Pierre avec itonMmeut ; et le ridicule dont vous m'avez accablé ?

— Mes avis de ce matin ne sont plus de saison ce soir. U lace des choses a changé. SI tu avais joué le rflle d'un soupinnt, comme tu en prenais d'abord le chemin, on t'aurait répondu avec le dernier mépris. Tu n'as paru occupé que de ion métier, c'est pourquoi tu as plu k la belle. Les femmes sent ^Ics ainsi. En vuilà une qui se croit inconsolable et se confit dans son DifueUleux chagrin depuis quinze ans ; mais il se peut que son obstinatioa commence à lui j^ser, comme h Oreste son innocence. Profile de l'occasion, jeune homme. Tu n'auras pas toujours dix-huit ans. Aime Ion modèle; cela esl dans l'intérél du portrait. Si l'on distingue dans celle physionomio si Irisle d si belle que tu vas copier, les indices d'une flaiome naissante pour im nouvel amant, ce sera un ingrédient charmanL

J'étais slupélait de ces discours.

^ Monsieur le chevalier, dis-je, avant de songer aux inléréU du poitait, vous pourriez vous inquiéler davantage des ialéréts du peintre. Cet ingrédient charmant que vous souhailei coûterait un peu cher s'il lallail, pour l'obtenir, sacrifier le repos, le bonheur, et peul-âlre la vie de notre élève. Permettez qie j'interpose mon crédit et mon autorité...

— Ne vous fâchez pas, mon cher précepteur, inlerrom|iit le chevalier. Vous vous entendez en affaires d'amour comme un bon curé de campagae. Jouons-nous ici les Oiet du frf"

141 ou lard par s'enOimmer? Plus votre surreiliaDce retardera te moment, plus t'incendie aura de force, et nous ne serons plus uiïilres du feu, Eoférmez ce jeune Itomme dans une tour pour le préserver des passions ■ la première vachère qu'il jiperl'evra pur une lucarne lui paraîtra plus belle que lei astres. Il se jettera pour elle du haut du donjon sur le pavé. Votre politique ressemble à celle ds la cour, qui ne trouve d'autre moyen de soulager les chaq,'es du peuple que it'imposer silence aux plaintes du parlement.

— Et la légendet m'écriai-je; et l'exemple des quatre Bren- ^hcl? et la prédiclion du bfnédictin de Catane*

— C'est pricisément dans ce jKril que tous pousseriei tout droit votre élève, si je vous laissais Taire. Je ne serai pas toujours à cdié de Pierre pour le surveiller. Dieu sait ce qu'il deviendrait entre vos mains. Je I aimerai s'mieux sans conseil. Avant de le quitter, je veux lui donner une dose convenable d'expérience. Qu'il se dépÉcbe donc de plaire à la comtesse ; et puisse- )-elle ensuite le tromper, l'abandonDer le plus Idt possible, aHa que d'autres amours et d'autres chagrins trouvent son coeur préparé à tout événement.

— Mes amis, dil Pierre, cette querelle est inutile ; je ne veux point aimer la comtesse. Le portrait ne jouera pas le rAle du roman de Laitcelol du Lac dans l'histoire de Françoise de

Pierre faisait le brave en parlant ain:!i, car il ne rêva toute la nuit qu'à son modèle. Le lendemain, sur le visage de la comtesse étaient une pSleuret un abattement que je n'y avais pas encore remarqués, Elle «e [ibiij-nail de ces vapeurs sous lesquelles les femmes à la mode dbsitnuleiit plus souvent les effets du

plaisir que ceux de la douleur. Sa sensibililf piraiMait eidt^. Ses mains étaient tremblanieR, et le son de sa nix innontiit que la journée ne s'dcoulereit pas sans nne ^plian de lamn. Semndoni snit préparé la palette. Pierre s'tnna des pinceagt, et nne fois à l'ouvrage, ii ne Bongea plus qu'i rendre scnipalwsèment ce qu'il avait devant les yeux. C'était l'eipnission d'uae mélancolie profunde singulièrement touchante. Hais j'obsemi, k plusieurs reprises, dans les regards du modela je ne sais quoi de sympathique et de tendre qui s'adressait au peintre. Sernndani me fit un signe d'intelligence.

— Gomteise, dit il, votre physionomie offre un mélange curieux où le passé semble lutter avec le présent, l'ennui avec le plaisir, le découragement avec l'espoir. Le portrait n'en ira pM plus mal.

— Ma nièce, dit la vieille demoiselle qui n'entendait rien à tout cela, TOUS n'Stes pas bien ; je vais chercher de l'eau de mélisse.

Pierre travaillait avec ardeur. Le moJèle se plaignait de la Ëligue ; mais le peintre avait le diable au corps, et Senandoni essayait en vain de l'arracher i son chevalet. Il ne céda qu'à la nuit, et la nécessité de s'interrompre l'exaspéra.

A la troisiime séance, le visage de la comtesse me paml encore plus défait que la veille. Son miroir l'avatt sans doute avertie que les traces de ses souffrances et de ses pleurs étaient visibles, car elle dit à Pierre :

— Vous êtes venn à temps dans ce pays pour y rencontrer un modèle encore digne de vous.

Le portrait fut achevé le quatrième jour, saut les ajustements et accessoires. Enfin, lorsque tout flit terminé, la famille, con-

complimeiits auxquels il n'attachait pas un grand prix. Pierre attendait avec inquiétude Tarrét de Nicolas Servandoni. Le chevalier se promenait de long en large, et parlait entre ses dents. Tout à coup, il s'adressa au vieux mari et à la tante Denise :

*- Ceci» leur dit-il, est un ouvrage que ni moi ni bien des académicieus de Paris ne saurions faire.

Et se tournant vers le jeune peintre :

— Embrassons-nous, ajouta Servandoni, à compter d'aujourd'hui tu es un maître.

Pierre se jeta au cou du chevalier et le pressa longtemps entre ses bras.

-» Pour moi, dit la vieille tante, je confesse que je n'aurai point de plaisir à considérer ce portrait. U me rappellera cette exaltation et ces airs sombres, que j'ai souvent blâmés et combattus, et dont ma nièce n'a jamais voulu se défaire.

— Madame, dit la comtesse, le portrait est ressemblant. J'apprendrai en le regardant , à me corriger de mes déÊiuts. J'ai réfléchi pendant les heures des séances. Des pensées nouvelles me sont venues à l'esprit, et notre jeune peintre est pour quelque chose dans ces nouvelles dispositions où je me sens.

— Donnez-lui donc aussi la maîtrise, dit le chevalier. — Bien volontiers : Salut au nouveau maître !

Pierre s'avançait en rougissant pour recevoir l'accolade, mais une révérence Tarrêta en chemin. La comtesse lui présenta seulement une main d^ivoire sur laquelle il déposa un baiser rëspectneul.

— Tu peux mettre hardiment, dit Sèrvandotii, ta signature sur ce portrait.

— Pas encore, répondit Pierre. Je dois faire mieux que cela. Il n*est pas temps de signer mes ouvrages.

Scrvandooi avait plié le clievalel porlatif, rangé la boite 1 cou- ' leurs, et cbai^j le tout sur son dos.

— Jeuaes gens, dit-il, prenez .congé de ces daœej. Nous avons à causer ensemble d'affaires importantes.

Nous suivîmes maître Nicolas. Pierre, toutjojeux de son succès et de sa maîtrise, avait hite de coaDoilrs ces aflaires iiaporlantes qu'un demi-mot lui annonçait. A peine sorti de la maison, il demanda de quoi il s'agissait.

— D'une ambassade dont je suis cha^é, lui dit Servandoui. Mais remels-toi d'abord de ta sufTocatioa.

En arrivant à l'auberge, le chevalier s'informa si l'on avait commandé des chevaux II emballa le nécessaire de peinture «i prépara les bagages avec dextérité.

>— Mon ami, dit-il ensuite i Pierre, j'ai une Acheuse nouvelle à t'apprendre. La déception qui suit tous les bonbeurs ie ce monde va commencer avant que le bonbeur soit venu.

— Oue si^nifle ce Ion sérieux? dcma'nda Pierre en se troublant.

— Je ne le le dissimule pas: il faut partir.

— Vous JUUB/-ÏOUS de moi * s'iScria le jeune hojnme a*iiculi'ri' ; je suis las de vos contradictions. Allez où vous voudrci ; je reste.

— Pierre, mon ami, reprit Servandoni, écoute-moi patiemment : je te disais, il y a deux jours, de regarder Ion moJi'lf avec les yeux d'un nmant. Je le croyais aimé. Mon erreur u'a puLul fait de toit à ton ouvrage, parce que rien ne piirall si be,-iu que lu femme qu'on aime ; mais aujourd'hui la vérité est venue

d'Icare. Crois-cn ma vieille expérience : fuyons sans revoir l.i comtesse.

— Impossible ! s'écria Pierre. Vous ne savez p.is tout. j\ii des raisons de (jenser qu'elle m'aime. Elle a deviné ce qui se passait dans mon âme. C'est de moi qu'elle attend des consolations. N'avez-vous pas entendu ces paroles : « Le jeune peintre est pour quelque chose dans les nouvelles pensées que j'ai dans l'esprit? Mais vous ne savez pas tout, vous dis -je.

Je ne fus pas peu surpris d'apprendre de la Louche- de n:on élève qu'en touchant la main de son modèle pour lui faire prendre l'attitude convenue, il avait senti à plusieurs reprises une sorte de commotion nerveuse dans les^igts de la comtesse, et qu*en dernier lieu, lorsqu'elle lui avait donné le salut de mattrise, cette commotion s'était produite à un degré plus sensible.

— Si elle ne m'aime pan, après cela, poursuivit Pierre, au moins suis-je en droit de vouloir un éclaircissement. Je commettrais, en partant là-dessus, ou une ingratitude ou une lâcheté.

— Hélas, mon ami , dit le chevalier avec sang-froid, il y a une espèce de poisson qu'on appelle, je crois, la torpille, et qui vous donne de ces secousses à vous engourdir le bras. Madame la comtesse appartient sans doute à cette fomille de crustacées. Quant à de l'amour pour toi, elle n'en a point, elle ne peut en avoir. En voici la preuve. J'espérais t'épargner im coup pénible en évitant une explication ; mais ton désir de connaître la vérité est juste et naturel. Je vais donc te guérir de cette ûèvre pathétique.

Servandoni tira de sa poche une lettre et un roulenu de pièces d'or.

• Mon cher rheTalicr, lui écrivait la eomUsse, il ne me ronviendràil pas d'accepter cflmme un pté%et\\ l'ouTrage de tolre élève. AussilAt le portrait achevé, emmenez sans délai le jeune peiDtre. Je l'aurais revu avec pbisir ; maÎK il a di\-buit xns, le cœur tendre , l'imagination vive, et Tons savez mes secrets. Je lui loiihaite les succès dus à son talent et les affections dont il est digne. ■

Pierre releva fièrement ht tète, comms Nit le maricbal de Saxe sur le champ de balaille lorsqu'il reçoit une balle. Il rendit la lettre au chevalier sans la froisser et sans téranigoer it dépit : *

— La torpille, dit-il, a des caprices. Il Ctut lui dooner salis- Taction, Nous parlirens quand vous voudrez.

Les chevaux étaient préis, noire bi^ge chargé elle poslilluci en Selle. Nous montâmes en voiture. F.n passant devant la maison mal alignée, Pierre vil remuer le coin d'un rideau. Servandoni comprit le di^chirement de son cœur.

— En somme, dit le chevalier, celte belle personne ne nous fera pas grand mal. Ce n'est là qu'un petit épisode de hi vie d'artiste. Pierre j gagne cinquante louis et de l'expérimice. U'aulres modèles nousattendent à Paris, d'autres aventures , d'aulresjoj» et d'autresdéceptions. Pendant ce temps-là, notre élève s'aguerrit. Tout ira bien. Fouetle coclicr I

huit ans il prit fçoAl à la \'v* dos rmiîi<?ps cl au fommerce do chanteurs, de musiciens et de danseuses, parmi lesquels rlaiiMU des gens de mérite et de fort belles personnes.

La troupe de rO|)éra se composait alors d'artistes ■éminents, dont les noms sont restés fameux. Pour le chant, c étaient : le superbo Chassé, le plus beau iyran qu'on eût encore vu à b scène, Gélin, Person, Lepage, Tillustre Jélyotc, qui, dans Tenflure du succès, s'appelait naïvement lui-même le roi des hantescontres, et M'** Fel, à qui Rameau donnait ses premiers rôles d'héroïnes. Pour la danse: Blondi, Dupré, Vesiris et Tinconiparable Camargo, qui venait de rentrer au théâtre dans le ménie temps que M"* Salle en était sortie, ce qui ne lui laissait point de rivale.

MUo Gupis de Camargo était , comme on sait, d'une fiimille noble de Rome, où l'on comptait deux cardinaux et un évoque d'Ostie. M. de Cupis, pauvre et chargé d'une famille nombreuse, avait permis à ses sept enfants de chercher dans les arts libéraux des moyens d'existence. L'aînée des filles, Marie-Anne, avait manifesté dès sa petite jeunesse des dispositions extraordinaires pour la danse. Le père, considérantquelefeuroiLouisMV, qui aimait particulièrement les bal.'et^, avait voulu qu'on pût danser à l'Opéra sans déroger, consentit aux débuts de mademoiselle sa fille dans le ballet à'Atis. Elle y eut tant de succès qu'on l'engagea immédiatement ; mais M. de Cupis eut la maladresse de faire mettre dans le traité ime clause ridicule et bless^aute pour les autres danseuses. Il y était stipulé que « M"*^ àe Camargo, étant de qualité, avait à garder sa réputation plus sévèrement qu'une autre pei*sonne , et que, pour celle raison, elle ne fréquenterait avec ses c^imarades que pour affaires du Ihéâtre et en présence de monsieur son père, à qui les entrées seraii'nt

romie, et s'en alla dumeurei' ea l'IiAIel iludil comte, ne. dr la Coulure-Saint-Gervais. Le scandale fut grand. On ne parlait qus de cette aventuro. M. de Helun, pour sauver, autant que possible, les apparences, assura qu'il avait recueilli chez lui H"* Camargo pour la soustraire à des trailements barbares que son père lui faisait souffrir. 'Marie-Anne avait une lœur de treize ans, qui dansait dans les corps de ballet ; cette sœur fut enlevée, comme l'autre, et se retira aussi ehei le comte de Meluti. Dès tors, le bruit habilement semé de la tyrannie iasupporlable de M. de Ciipis passa pour vrai. Le public, qui prend les aventures gnlanles avec plus d'indulgence qu'un ptn. ne retira point ses bonnes griees à sa danseuse fovorile, et les applaudissements apprirent ;'i la Camargo que le nombre el renlhousiasme de ses admirateurs n'avaient point diminua.

Cependant, M. de Cupis monta sur ses grands chevaux. Il porta plainte ; on ne t'ècouta point. Il voulut aller chez les ministres. On lui ferma les portes. Il adressa une requête i M. te cardinal de Pleury, qui ne lui répondit pas. A la fin, on le prin de se tenir en repos, en lui disant que ses filles avaient dèclari' leur dessein de quitter le tbéAIre si on les obligeait A retomber sous la fdrule paternelle, ce qui porterait un grand dommage aux plaisirs publics; en raison de quoi, bien qu'elles ne fussent point majeures, on les considérait comme èiDancipées de fait. Jusque-lè, M. de Melun et les filles enlevées avaient les rieurs de leur cfllé; mais hienlflt le sérieux s'y mit. Lorsqu'on sut que M. de Cupis, errant comme un spectre à l'enlour de la maison du ravisseur, attendait dans la rue le carrosse qui menait ses enfants i l'Opéra ; qu'il se bornait ft demander que M. de Melun épousM l'une et lui rendit l'autre ; que, finalement^ne pouvant obtenir ni justice ni réparation, il avait quitté

LB NAITRB INCONNU 191

Paris, en donnant sa malédiction à ses filles rebelles, les rires cessèrent. On eut pitié de ce pauvre père, et il y eut un peu de refroidissement dans les témoignages de sympathie du ' parterre. La Gamargo vivait publiquement avec M. de Melun. On apprit que son père était allé mourir de chagrin à Bruxelles. Cette fin tragique d*une comédie galante frappa Tesprit de Marie-Anne. Elle se retira du théâtre en 1734, et, bientôt après, l'abandon du comte de Melun vengea le pauvre père.

Tels étaient, du moins, les motifs auxquels le vulgaire avait attribué la retraite de M"* Gamargo. Elle était trop Jeune pour que cette retraite M définitive. Au bout de six ans, elle reparut sur la scène, plus belle et plus brillante que jamais. La vogue, cette fois, alla jusqu'au délire. On ne portait que coiffures, souliers et étoffes à la Gamargo, et comme on ne voyait plus, auprès de la danseuse favorite, ni père, ni amant, on la crut sur parole lorsqu'elle assura que les faveurs du public seraient désormais -son unique passion.

M. Servandoni se considérait comme chez lui dans les coulisses de TOpéra. Un soir, entre deux actes des Talents lyriques f il prit Pierre par la m.ain et l« conduisit à M"' Gamargo, qui jouait le rdle d'Églè. Notre élève n'aborda point sans émotion cette divinité dont il n*avait encore contemplé les charmes que de loin, confondu dans la foule des spectateurs. Le cercle des flatteurs empressés s'ouvrit pour laisser approcher le peintre décorateur du théâtre. La Gamargo, fatiguée de louanges, répondait à ses courtisans par des sourires où Ton démêlait sa distraction et son indifférence; mais lorsque Servadoni lui eut dit que ce jeune garçon était un maître connaisseur en ajustements, peintre de mérite et sans égal pour le

portmjl, les yeiix noirs de la danseuse exprimireiil autre chose qu'une politesse banale.

— Monsieur, dit-elle, je prends note des paroles de M. Servandoni. Ce vilain homme ii'n jamais le temps de s'occuper de moi; je passe ma vie à lui demander des conseils; maii il a toujours quelque alTaire. Kaites-moi la grSw de le remplacer. Jf veux deux sortes d'amis, les uns pour rarement, les iiutres pour l'tililiti. Je vous range parmi les derniers. Vous sem pjrliculièrement chargé dus critiques, observations et choses d^saftréahles. C'est un emploi que trop peu de gens sont capables de remplir.

M"' Camargo s'attendait probablement aune réponse flatteuse; mais Pierre, surmontant sa timidité, lui dit d'un air candide et pénétré.

— Je tâcherai de mériter votre confiance, mademoiselle, en ne TOUS ménageant pas.

— Il le fera comme il le dit, s'écria Servandoni en riant.

— Et il aura raison, dit la Camargo, puisque je l'en prie. Le mieux n'est ennemi du bien que pour les esprits bornés. Je suis curieuse de savoir si monsieur a quelque remarque à faire sur mon rOle d'Églé.

— Assurément, mademoiselle, répandit Pierre, j'ai plu^i^urs observations à vous soumettre.

— Voilà de ta franchise. Venez me voir dero.iin.

Tout en paraissant plus avide de bons conseils que d*" louanges, la Camargo, gâtée comme un enfonl, fnt im pe» étonnée àr celte Iranchise extrême. Elle y rêva pendant le reste de la soirée.

Après avoir dansé son dernier pas, Eglé éta't rentrée dans sa lo(te. Elle en sortit enveloppée de fourrures L'escadron ài^

adulai eors se mit sur son passage ; elle essuya de sang-froid le feu des compliments^ et, se tournant vers Pierre qui gardait le silence :

— Tout cela, lui dit-elle, n'est bon à rien. Ne manquez pas de venir demain. Vous connaîtrez le cas que je fais des paroles inutiles.

Le lendemain Pierre fut reganlé de travers par une douzaine de désœuvrés, qui attendaient le lever de la déesse, dans un salon encombré de chinoiseries^ et de porcelaines , mais dont romement principal était un magnifique portrait en pied de la danseuse par le célèbre Lancret. Mademoiselle Camargo parut enfin, vêtue d'un négligé charmant. On lui distribua les fleurs, les petits présents, les madrigaux à sa louange ; elle parcourut à la hâte quelques billets, et posant tous ces riens sur un guéridon, elle dit i ses amis :

— Messieurs, nous causerons tout à Theure de bagatelles. Nous avons ici un lieutenant du clfëvalier Servandoni, et les affiiires du métier passent avant les nouvelles du jour.

On prit des sièges ; la déesse, couchée 'sur une ottomane, interrogea Pierre, d'un petit air où Ton sentait plus de malice et de vanité qu'elle n'en croyait montrer. Les ricanements apprirent au jeune artiste qu'il n'avait point de quartier à espérer des courtisans, et qu'on s'apprêtait à l'accabler. Il faut savoir que W^^ Camargo avait une fort belle voix et assez de musique pour chanter en public. Le rôle d'Êglé dans les Talents lyritjues, opéra-ballet de M. Rameau, avait pour but de faire valoir le double taleut de l'actrice. Elle y chantait deux ariettes suivies de danses. Un sot usage, qui n'existe plus aujourd'hui, voulait que les pas les plus graves fussent terminés par un presto et une gargouillade. Dans le personnage d'Églé, M"* Camargo

DTait nsi! Itmpérsr le ridicule àe cette mode, en reni|>lacanl la ft.iTfioiiîllade par un pas de son invention qu'on app«liul le saui de basque, el qui depuis s'est iniroduil dans h danse classique. Les critiques de Pierre portèrenl sur ce point.

— Il ne faut pas oublier, dit-il, qu'ËgIf est une des Trois Grinces, el r^ue, par conséquent, rien de heurté ne doit perwr dans tsos mouvemi^nls. Il ne sied pas à la dresse de la douKui et des bons offices de prendre des airs estravaganls dont la majesté des dieux pourrait Aire scandalisée. Il ne suffit poini qu'Églé se joue des difficultés ; le spectateur ne doit pas mène soupçonner que sa danse est d'une exécution difficile. Le saul de basque n'est, après tout, qu'une gambade piquante que Ik nymphes peuvent se permettre, mais dont tes Grâces lèraienl bien de s'abstenir.

Un murmure ironique accueillit ces paroles hardies.

— La passion du public pour les sauts de basque, dit un des courtisans, témoigne assez qu'il ne partage point l'opinion de

— Il est vrai, dit Pierre ; mais les artistes de génie dirigeiil h: goût du public ; les autres le subissent.

— Et comment, dit la Camai^o pourrait-on remplacer ri- saut de basque?

— Par d'autres pas, dont le caractère soit la vivacité el non la force ; car la grâce s'accommode mieux de lune que de l'autre. Votre danse est naturellement vive et enjouée, Laiiseivous aller à votre penchant, et quelque heureuse inspiration wvs viendra.

Le lendemain il v eut un murmure dans la salle lorsqu'on «il. an presto linal du ballet d'Ëglé , la Cama^o supprimer les

LE MAfTRE ïNCONNU 195

public ne s^attriulail point. Mais-ce pas s'acheva au milieu d'un tonnerre d'applaudissements. Quand le rideau tomba, M"* Camargo fut assaillie par un essaim bourdonnant d'admirateurs en pâmoison.

Pierre, appuyé contre un nuage, se tenait humblement dans l'ombre de l'Olympe. A travers la foule des courtisans, il apercevait, par instants, les grands yeux de la danseuse qui semblaient le chercher do loin. Une main fine et espiègle s'éleva audessus des têtes et lui fit signe d'approcher. Sa poitrine se gonfla ; les battements de son cœur retentirent jusque dans ses oreilles. 11 aurait voulu fuir au bouc du monde. M"' Camargo remarqua son hésitation et son trouble.

— Vous êtes un sauvage, lui dit^elle. Mais, j'en conviens,^ le lieu est mal choisi pour vous remercier du succès que je vous dois ; n'en parlons donc pas ce soir. Dites-moi seulement si vous êtes satisfait.

— C'est ivre qu'il faut dire, répondit Pierre.

— Gomment trouvez-vous Églé depuis qu'elle ne fait plus de gambades ? ,

— Trop belle pour suivre Vénus, comme le veut la fable. Une telle fille efiacerait sa mère.

— Viendrez- vous, au moins, chercher dans le particulier les remerctroents que vous refusez en public? J'ai d'autres avis à vous demander.

— Je suis à vos ordres.

La Camargo adressait ces questions à Pierre tout en répondant à vingt personnes, et sans avoir l'air d'y toucher. Ses femmes l'enveloppaient des pieds à la tète pour la préserver du froid. Une des suivantes lui présentait un coffret ouvert où

('iHJi^iit fes liijoii>:. Au milieu de la cohur, Pierm sentit uut maiu glisser dans la sienae plusieurs petit objets dont il oe comprit pas bien la forme.

— Il faudra me rapporter tout cela, dit Églé en liant. — .\dieu, messieurs.

La roule se dispersa : Pierre regarda no qu'il arnil dans b main. C'étaient les bagues et k collier rie riiamnnis ri« M"' Ca manto.

Savais inspiré à mon élève autant de confiance que d'amitié. Quoique mes leçons ne lui fussent plus nécessaires, il n'avait point voulu se séparer de moi, et pour lui être utile, je veQlais sur sa petite fortune, dont il n'aimait pas .à s*oc«uper. Les conversations de coulisses m'avaient été racontées ingénument et jour par jour. Ces confidences cessèrent tout à coup, et

je devinai facilement la cause d'un silence dont la discrétion fai-

sait un devoir à Pierre Le moyen bizarre employé par la danseuse pour Tobliger à venir la voir avait ce caractère d'impétuosité déjà remarqué dans les amours et les fautes de M"*" Gamargo.

L.e sang des Cupis, originaire d'Espagne, s'était mêlé de sang »t)main durant deux siècle*; quelques alliances contractées à

Bruxelles, c<ipitale des Flandres espagnoles, ne Tavaient point refroidi. La Camargo était une personne passionnée, brusque el résolue.

Le danger que courait Pierre me coût^ plus d*une nuit d'insomnie. Je m'abstenais de toute remontrance, pour ne point jouer le personnage du magister de la fable, qui harangue un eniant tombé dans Teau. Je consultai Servandoni. Avant de s'inquiéter, le chevalier voulut au moins savoir si mes soupçons étaient fondés. Nous visitâmes ensemble l'atelier de notre élève, un matin, pendant son absence. Sur sa table était une clef neuve, élégamment ciselée, qui n'entrait dans aucune de nos serrures, et que le chevalier fit tourner entre ses doigts en secouant la tête d'un air d'envie.

— Voici, dit-il, un indice certain. C'est la clef d'un appartc* ment de petite maîtresse.

M. Servandoni ouvrit les cartons. Il y trouva une quantité de pastels et de dessins coloriés, qui tous représentaient une femme dont on ne voyait point le* visage. Un profil effacé marquait à peine, sur deux ou trois de ces études, le contour d'une joue.

— Il n'y a pas à s'y méprendre, dit le chevalier. Je sais par cœur les lignes de cette taille de nymphe. Voici les épaules, les bras, les mains, les jambes de la Camargo. — L'heureux c<k quin ! — J'en sais assez. Fiez-vous à moi. Je veillerai sur notre élève.

. Pierre avait une horreur sincère pour ces jouissances de vanité auxquelles la plupart des amants attachent tant de prix, 'et qui souvent sont Tunique aliment de leur passion. Les regards envieux de ses rivaux lui semblaient comme une profanation de ses amours. Il aurait voulu en garder le secret ; mais cette déli-

eateflse inspirait précisément à M"* Garoargo la manie de trahir tf secret publiquement. Dans )es coulisses, elle appelait Pierre et l'obligeait à passer devant dix personnes pour venir lui parler. Elle lui donnait à porter ses bardes et ses colifichets ; elle repoussait les petits soins des autres pour se iàire servir par lui, et quand elle le voyait bien confus dé tant de préférences, elle ajoutait encore à son embarras par des rires et des paroles tendres. Quant aux œillades expressives, elle ne s'en refusait pas l'amusement, et le fhiit de trois ans d'une sagesse opiniâtre se trouva ainsi détruit. Servandoni lui dit, un soir, en voyant ces 5S:

— Depuis votre aventure avec M. de Melun, votre réputation était un peu déchirée ; mais vous y avez fait une reprise perdue.

— Cest-à-dire, lui répondit la Camargo, qu'on voit un nouvel accroc se former i^ côté de la reprise. Eh bien, je m'en moque. Je déchirerai le morceau d'un bout à l'autre.

— Au moins, après cela, n'allez pas vous en prendre à nous si l'on glose, dit Servandoni.

— Non certes ; car ce n'est pas la faute du pauvre Pierre. Il travaille avec une admirable constance à recoudre les accrocs. Mais que voulez- vous ? Je l'aime trois fois davantage à cause de sa réserve, et je défais en un moment tout son ouvrage.

— Et le public, qui se croit votre seul amant, comment prendni't-il la chose t

— Gomme il lui plaira, répondit la danseuse en faisant une [Mrouette. Au premier signe de mécontentement, je le quitte et j'emmène votre élève à Madrid.

un» Gamargo dansait ce soir-l& dans le ballet des Saisons,

<iâ n. Liim IR tm. f.iic iiaii p.iri^e ae. m\m naturelles «i reprcsmtajl i ravir l'emblème du prinlemps. Sur une cliane plaerâ au pied d'une coulisse, elle attendait le moment de son entrée. Selon la règle du théâtre, les curieux se tenaient à dislance, pour ne poiol lui donner de distractious. Elle Gt signe k Pierre de s'approcher d'elle, tl lui commanda de rester derhire sa chaise ; dix personnes, au moins, observaient de loin tous ses mouvements. Sans (louvoir entendre ce que les deux amants se disaient, on comprit qu'une espèce de querelle s'élevait entre eux. La Camargo frappait du pied d'un air d'impatience, et puis elle riait et i«c«mDieDçail à se ficher, tandis que Pierre somlilait ré^sler h sr^ ordres. Enfin on vit le jcnueliomme se pencher, baiser l'épaule de la Camatgo, et s'enfuir eu rougissant.

— Mon garçon, dit M. Servandoai A Pierre, le mystère avec moi devient inutile au point où en sout les choses. Ta maitresse agit avec une légèreté qui défie ta prudence. La folle envie qu'elle vient de se passer, eu exigeant de toi une marque pu blique d'amour, annonce beaucoup de tendresse ; mais que cette tendresse dure ou qu'elle s'évanouisse, j'y vois un égal danger pour Ion indépendance ou pour Ion repos. La Camargo n'e^t point méchante ; je la crois volontiers lldèle, mais ses in- •lincls sont plus forts qu'elle. Les changements se font dans son esprit et ses sentiments, du blanc au noir, avec une soudaineté effrayante, sous l'influence d'une sorte rie btalité dont les arrêts sont sans appel. L'engouement lui prend comme une quinte, l'amour comme un accès de Tolie, le désenchantement comme un trait de lumière et la sagesse comme une idée fixe. Ce qu'e'le avait refusé avec une obstination et un dédain su-

TiUc. C'était U'"' CUiroD '. La* curieux el les colptiteura île nouYelleg rarantùeDl déjà son histoire. Cette pelile ra«neille étiil fille de parents pauvres et bornés, qui l'avaient battue ou négligée paaduut toute son enfance. Jusqu'à doun ai» sa inère lui avait donné fort peu de «oins, point d'éducation, i peiœ asuide DDurriture pour se soutenir; mais en revanche beancoup dégoût roades et de senfQetB. Quelque fée veiHait sans doute mt ceUe jeune Cendrillon, car étant née k sept mois, et d'une conslitutton délicate, qui réclatnaii des ménagem^ts, elle avait poussé unie seule et uns culture, comme une herbe entre des pietrec. l'n jour on la mena nu IbéAtre, el le lendemain elle rérita pliii dt cent vers de la pièce iju'on avait jouée ; h quoi m mère ne Gl pas attention. H"« Clairon (ut bien étonnée, quand un homme de bon sens lui apprit que sa flUe avait une intelligence prodigicuw et une Tocalion si évidente pour le théâtre qu'elle deiiendrait pour sa famille un trésor. L'acteur Grandval confirma cette pn* diction, et donna des le^ns k l'enfant. AussitAt les mauvais traitements cessèrent, et les grossiers parents ne songèrent ^u» qu'i faire une Tache à lait du pauvr* mouton qu'ils avaient inni battu.

La petite Clairon joua d'ahord quelques rdies d'ulililé à la Comédie italienne, dès l'i^e detreiieans. Elle parcourut ensuite la province, chanta en public, et mena cette vie errante par où commencent la plupart des artistes avant de trouver l'emploi qui sied h leur talent. Du théAtre de Rouen, elle passa dans les chœurs de l'Opéra. Finalement elle abandonna In musique pour faire des reines de tliéStre, et le vieux acteur Sanasin lui dil.

Phèdre parut eaQD, porUuit sur son visage expressir le »cr>t <jn la malédiction de Vénus. A peina eut-elle réelle les pi«iniers vers, empreiiils d'un sombre désespoir, que l'assemblée, UKame suspendue à ses lèvres, n'eut plus d'aUention que pour elle.

Après avoir bitâŒnonelaconâdence de son amour, Phèdre tomba épuisée dans un faulcuil, el appuj-a sa têle sur lerevers de î'a main, dans une attitude où l'aceablemeut el la majeslé formaient un contraste sublime.

— Cela est incroyable '. s'écria Servandoni. Où donc celte jeune fille a-t-ellc pris le sentiment de l'antique ? Si j'avais à faire une statue de Puljmiiic, pus une perruque de rAcadéinic

LE MAITRE INCONNU 20b

neuf aus, sans éducation, dont la'mëre est quelque marcliande de ponunes, et qui m*enseignerait mon métier !

Pendant le cours de la représentation, M. Servaiidoni ne cessa de témoigner son étonnement et son admiration pour un talent si précoce et si complet.

— Elle devine, disait-il, les règles de Tart que les maîtres u'apprennent souvent qu'au bout de trente ans de pratique. L'aimable cho!^e que le génie dans ime tête si jeune !

M"* Gamargo, remuée jusqu*au fond de Tàme, ne cessait de pleurer et de palpiter que pour âppaudir avec une chaleur dont le public s'apercevait et lui savait bon gré.

— Jamais, dit-elle, après la chute du rideau, jamais spectacle ne ffl'a.douné tant d*émotion et de plaisir.

— Pierre, dit M. Servanduni, si nous allions voir Phèdre dans sa loge ?

— Allez, s'écria la Camai^o. Portez-lui ce bouquet de ma part et donnez-lui un baiser par procuration. Vous êtes d'âge à prendre cette liberté pour Tamour de la danse et de la tragédie. Vous me dire^ si elle est belle de près, si on lui fait la cour, qui sont ses amis, si* elle est grave ou piquante, fière ou coquette, triste ou gaie.

Servandoni promit de rapporter tous les renseignements de • nuindés, et sortit suivi de Pierre. Les gens à la mode ne perdent point de temps lorsqu'il s'agit de faire les satellites autour d'un astre nouveau. Leurs télescopes n'auraient jamais su découvrir ia planète que le goût public venait de signaler à l'horizon ; mais à défaut de perspicacité, ils afhchaienl du moins un louable em-. pressement à courir où le bruit et la vogue les appelaient.

La petite cour de M"* Clairon se composait de cinq ou six peisonnes fort assidues. Ce noyau de fidèles s'asseyait dans les

306 LB MMTRE INCONNU

coins de la loge et ne disait mot lorsque de^ visiteurs ineomius venaient distribuer des éloges, à la débutante; et, comme i( redoutait bien plus les gens d*esprit et de talent que les ducs et pairs , l'arrivée de Servandoni lui fut particulièrement désagréable. M"^ Clairon parut, au contraire, extrêmement flattée des témoignages de sympathie que le décorateur du roi lui apportait au nom de M"*" Camargo. Servandoni. offrit le bouquet de la célèbre danseuse, et réclama Thonneur de donner par procuration le baiser de Therpsychore à Melpomène, avec cette assurance, cette verve méridionale et ce ton moitié sérieux, moitié badin, qui lui faisait rompre la glace et le mettaient, à première vue, en des termes où le vulgaire n*atteignait souvent pas en six mois. Le sombre silence des fidèles n*était pas pour embarrasser un tel homme. Servandoni ne 8*aperçut point du méconlentement que causait sa présence. Il traça d'un mot à Pierre le chemin qu'il devait suivre, en disant à la grande tragédienne :

— Je vous verrais tous les soirs, mademoiselle, si je n'étais forcé d*éparpiller mon attention sur mille objets ; mais je communiquerai avec vous par l'intermédiaire de ce jeune homme, qui est mon meilleur élève. Je lui donne ce titre à cause de mon âge, car il en remontrerait à son curé pour la peinture et surtout le portrait. Son véritable maître, c'est la nature : l'amour du beau ne pouvait manquer de l'amener ici. Permettez-lui de vous voir souvent, d'observer votre air, votre physionomie, et Quelque jout vous ne serez pas fichée de trouver le fruit de ses remarques sur une toile digne de Lancret» ' Les quais de Paris étaient pleins de portraits de la Camargo, et le succès de cette gravure témoignait de la souveraineté du inodèle. M"*^ Clairon, en apprenant de la boucbe de Servandoni que Pierre était capable de donner pareil certificat à une reine

de tragédie» augura bien pour son ambition de cette nouvelle connaissauce. Elle fit Taccueil le plus gracieux au jeune peintre. Ses courtisans, reconnaissant l'amant de la première danseuse, se sentirent moins effrayés, et firent bon visage à Pierre. La conversation se ranima, et Ton disserta fort sérieusement sur les heureuses témérités de M"* Clairon, qui ne chantait point les vers de Racine et faisait la guerre au phébus de la déclama-' tion.

Bientôt arrivèrent les hauts protecteurs du théâtre, arbitres du sort des comédiens. Le duc de Gesvres, qui avait- signé Tordre de début, annonça que rengagement de M"' Clairon était résolu, et qu'elle aurait part entière. Le duc de Richelieu, qui aimait la jeunesse et les débutantes, vint sonder le terrain, et pour faire passer la galanterie sous le masque de Tamour des arts, il offrit une betle coupe de vermeil à Phèdre, en lui souhaitant d'y boire d'autres poisons plus doux que la ciguë tragique. M"" Clairon accepta les hommages et les cadeaux avec autant de dignité que de reconnaissance.

— On croirait, lui dit tout bas Servandoni, que vous n*avez Dut autre chose toute votre vie. La nature vous avait mis un dia* dème au front.

— Si j'ai rhonneur de faire le portrait de mademoiselle, ajouta Pierre, il faudra qu'on y voie la couronne du génie.

La grande tragédienne, qui n'avait point encore de traitement, chaussa gaiement ses galoches, prit un parapluie des mains de sa camériste, et se tourna vers Pierre :

— Venez me voir demain, lui dit-elle, et vous trouvères une retne assez bonne princesse.

Pierre relroutn din la grande tragédienne le noyau itea fldtie^ aiis^i Taniilier à la maison que d.ins la loge. Parmi les jpnnes gens, il y nvail un Fcrréol de la famille de l'ambassadeur de Turquie et parent de M»" de Tnacin, un Maucliamps. rapilaine île mousquetaires, aimable el hii>n Tail. MM. de CusUih^, il'Anliii Rt de Ventiinille y venaient presque tous les jours passer mi moins quelques instants. On y remarqunil aussi un vieillard, plus galant en paroles qu'autrement, qui se crojait oblige, en sa qualité d'échevin d«^ Paris, de fréquenter les sujpis les plus estimes de la Comédie frantaife. Il lumbait endormi au premier vers d'une tragédie, et ne se nWeillail qu'au dénoùmenl; mais deux nu trois phrases bien rebattues, qu'il répélail i propos de

210 tR MAITRB WCONMJ

n'est pas qu'efle scit au-dessus de toute critique. Elle deanc à sa Toix trop de sonorité dans les moments où Tangoissc en devrait altérer Tédat. Son geste a souvent trop de force et «m débit s'emporte jusqu'à la tolubifilé. Dans le personnage d'Hcrmione, par exemple, je lui souhaiterais plus de mesure et phis de noblesse. Quant â de Taraertume, elle en a, mais pas de la qualité que je Tondrais.

Pierre soutint que le ftmeu* couplet d'ironie d'Hermione, comme fe récitait !»"• Duraesnil, ne laissait rien à désirer.

A ce mot, M"* Clairon, qui prenait sanw cesse quelque bouillon ou quelque cordial par ordre dtf médecin, posa memcnt sur la table, la tasse qu'elle tenait à deux mains. Elle entraîna an milieu du salon le vieux échevin qui ne devinait point ce qu'elle lui voulait, et, se mettant en face de lui dans uue posture théâtrale, elle entama la grande scène d'Hermione et d'Oreslc à ce passage :

;e ne m'em cache point, l'inj^raf n'arait su plaire...

En récitant les vers suivants, la tragédienne échauffée par la poésie de Racine ne remarquait déjà phis la mine ébahie de M. l'échevm ; elle s'adressait à lai avec un sérieox incro3fable, conmte si elle eût eu un véritable démêlé avec cet Oreste sexagé*» naire en jabot de valenciennes. Le visage du pauvre homme ex* primait le saisissement le plus comique. La bouche ouverte et les bras pendants, M. Téchevin ne donna point la réplique, en sorte qu'Hermione allait peut-être s'arrêter, si Pierre ne se ftt *^vicé à la place de TOreste muet et déconcerté.

Ce soupçon dont il $e d^rcndait lui était pourtant bien rntrr dans l'esprit* il crut devoir le réparer en ajoutant quelques mots flatteurs au chorus des louanges dont les courtisans rfgalaimt U grande tragédienne. Aussitôt, ce chonis atleignità rexagëralioo, et l'actrice, remnntant surson trAne, proSta du succès pour donner nux témoignages d'admiration qu'elle recevait une apparence de servilité dans laquelle Pierre tombait enveloppé avec ses Tnisinï. La bonhomie de M'" Clairon disparaissait, et l'orgueil iui remettait le diadème au front. Notre jeune homme s'e^ aperçut, et se renferma dans le silence, en se promettant d'être à l'avenir plus sobre de ces éloges dont on prétendait abuser an dépens de sa dignité. Mais il était trop tard ■■ Pierre s'était livré k son émotion, etil se trouvait loutàcoup qu'un mouvement d'enthousiasme lui avait fait perdre une bataille. M"* Clairon sentant sa supériorité, affectait déji dans son Ui^age de confondre aveeses courtisans ce rebelle qui ne voulait point en grossir le nombre. Si la conversation fOt revenue h des sujets élevés, Piem auruit pu prendre une revanche : la reine s'y opposait malipemenl, et ne*semblait plus avoir d'attention que pour les propos légers.

Mon élève sortit mécontent, humilié, piqué au jeu. Il vint murmurer auprès do Servaudoni contre la vanité, l'humeur hostile de cette jeune fille, qui manquait aux devoirs de l'hospitalité jusqu'à Iraiteren humble serviteur un artiste aussi fier, après tout, et aussi indépendant qu'elle. U comparaison qu'il fit de ces procédés orgueilleux avec le naturel franc et ouvert de kCamat^n ne fut poial à l'avnnlage de M'" Clairon. Servandoni se réjouit de sa colère, et me dit i roreille que nous aurions btenliît du nouveau. Je faisais observer au cbe^alier que notre élève, cependant, ne parlait point de retourner chez la reine du théilre.

m LE HAHRB MCONNl'

JB plaiunlais. J'ai joué Electre pour moi-même, el je ni» utiibita.

— Let bons mouTements ne vous diirenl pu toogtenips, murmura Pierre en prenant son chapeau.

— Voua me laissez déjà? lui cria Électve.

— Oui, répondit- Il sèchement. Je vais ehsi^M'" Camugo, où l'on n'est point exposé à des rebuffades.

Il fiiilail que le dépit de Pierre fût bien grand pour que ce nom lui eOt ainsi écliappé publiquement. Ce n'était pas un grand malbeur que d'avoir manqué de tactique, mais il se reprochait avec raison d'avoir manqué de discrélion et de modestie. A peine avait-il fait dix pas hors de la loge qu'il sentit l'énormité de sa bute et retourna en arrière. La Bgure btéme du duc de GesvTes passa dans le corridor, tenant à In main une petite botle de maroquio, où quelque bijou était renfermé. Pierre se glisn inaperçu dans un coin de la loge, h la faveur des cérémonies que H"* Clairon devait au gouverneur de la ville. Le due de Richelieu, et d'autres grands seif;neurs apportèrent des félicilations et des cadeaux. La femme de chambre arriva chargée de l'attirail de précautions nécessaires au départ.

— Que vois-je donc? s'éciia M. de Ricbelieu : des gnlorlies, un parapluie 1 mais c'est un équipage de modiste que tous atei là. Comment? point de carrosse, point de livrée ! avec ces jeux, ces vingt ans, celle vogue extraordinaire, ce talent si beau ! À quoi rêvent donc les jeunes gens? Li galanterie ne se meurt point à la Comédie française. Tandis qu'Electre court A pied comme une bourgeoise, Zaïre éclabousse les passants * .

à-dire de l'aulre nioude. On veut inspirer de lu passion, eetendre quanlilË de soupirs langoureux et de belles phrases. Oa veut recetoir tous les matins des vers, des lultres de quatre p^s, des relalioRB d un long martyre. On ne s'attendrira qiie pour un cœur sensible, qui aura Juré une Qdélitë étemelle, sans songer que cette fidélité deviendra plus lard une source d'embarras et d'ejmuis. On fera sËcher le Céladon pendant si:i raois; et puis on se (rendra daas sot) propre fliel. Le Céladon aura des dettes; on vendra sa garde -robe pour les payer. Il ira en ijuerre, comme M. de Marlborough, et on aura les yeux rouges; ou bien il sera commis dans les gabelles, et on fera anlicliambre pour lui donner de l'avancement. On atteindra ainsi la trentaine sans un sou d'économie, et 1 on se mordra les ongles sous son parapluie en voyant les camarades brûler le pavé. Vous êtes une folle, ma cbèr«.

— Monsieur le duc, répondit U'" Clairon, avouez que je suis bonne fille, puisque j'écoute jusqu'au bout ces propos abominables. Je ne sais si les malheurs que vous m'annoncez ar.iveroul; mais je vous le déclare sur mon âme : parmi les regrets que j'éprouverai de mes fautes à venir, vous ne verrez jamais celui de n'avoir point voulu me vendre. Le jour oii mes camarades m'éclabousseront dans la rue, je serai plus fièrc sous mou parapluie qu'elles dans leurs carrosses, el si l'une de nous doit baisser le i^ard, ce ne sera pas votre servante. —Allons, Suzoïi,

-donnci nmi mes galucbe.^.

Pierre aurait voulu se prosterner devaut ces galoches, bumble symbole de h délicatesse et de l'bonneur. Le duc de Richelieu n'était pas homme à laisser voir sa confusion s'il eût été capable d'un ressentir. Il revint à la charge au inonieni du départ.

— Belle Electre, dit-il, puisque vous avei: le cu.-ur srliieu

placé, soyez sensible aux tourments de M. Téchevin. Il a du bien. Il soupire pour vous depuis un temps raisonnable et vous régalera de petits madrigaux, en les payant. C'est voire affaire. Ne cherchez pas plus loin.

— Je ne cherche pas^ répondit M"* Clairon avec un geste dédaigneux M. Téchevin est^e mes amis, et me connaît assez pour ne point prétendre à un autre titre. Mais s'il avait cette folie, je rengagerais d'abord à se procurer pour son argent une mine comme celle-ci :

Electre prit Pierre par h main, le mit en face de M. de Richelieu et sortit à grands pas.

— Eh bien, jeune homme, dit le duc en riant ; cela me paraît clair : vous êtes préféré.

M. le duc avnil sesraisons pour rire de la sagesse des adriceâ; mais Pierre se fût étrangement fourvoyé en voulant faire le ^lit Iticlielieu. II ne vil dans la répanse de M'i" Clairon qu'une ù(;Qa de relever un iiropos insolent, et il laissa passer un jour araot d'nller cliez Electre, arm de montrer iju'il ne se considérait pas comme plus favorisé que les autres amis. De soq ctté H'" Clairon craignait sans doute qu'il ne prît avantage d'un mot qui eût cnllé l'amour-propre d'un garçon moins modeste que lui; elle le recul avec une politesse un peu froide, ce dont il ne s'otTensa point. Celte fois, la conversation roula sur des questions d'art et sur l' s divers rftles que M'" Clairon avait le dessein de jouer.

La révolution qui s'csl opdrée d^ins les costumes de lliéitrc

les attitudes avec la grande [ragédieane. M'"^ ClairoD poussait des cris de joie ea contemplant toutes ces fij;;iires; et puis elle s'appujuit sur l'épaula de Pierre pour ie regarder travailler, el soupirail du Toud du cceuf en s'^criant :

— Voilà comme je voudrais être. Quand donc me sera-t-il permis de paraître en cet état sur la scène ? Maudit usage , miftidit public ! Faut-il qu'Electre ne puisse se débarrasser des verlugadinsl Ahl si Corneille vivait; il m'eùl encouragée. Les autres n'étaient que des poètes de cour, et M. de Voltaire a trop peur d'un écliec pour risquer une innovation. Hais je veux me passer une fois la fantaisie de réciter un des mes râles avec le costume historique, celui de Roxane, par exemple. Habillei-vous eu Bajazet; nous jouerons ensemble, ici, devant nos amis, et si le parterre murmure nous le mettrons à la porte.

Pierre n'eut garde de refuser la partie de plaisir proposée ; il dessina les costumes des autres personnages de la tr^édic. On distribua les râles. M. l'écbevin se vit contraint d'accepter celui du grand vizir Acomat, et H"" Clairon se mit en quéle d'une Atalidc. On fixa la représentation au lundi suivant, qui était jour de repos, et, pour commencer, on répéta les scùnes prin cipales, le livre II la main. Ce fut tout ce qu'on exécuta de cette grande entreprise; mais Pierre eut du moins le proCt d'une matinée employée en conversations agréables et eu projets de divertissements.

A l'attrait évident qu'exerçait cette actrice sur l'esprit de mon élève, il faut ajouter une de ces causes, légères en appaicoce, dont la vie humaine est remplie. M"' Clairon demeurait aii • carrefour Buci, près de la Comédie française, située rue des Fossé s- Saint-Germain, et par conséquent à peu de distance de Saint'Sulpice et de la maison de Servandoni, où nous élioii'

scène entre Emilie et Ginna, lorsque la jeune Romaine accabla son amant de ce reproche terrible :

Je ne t'en parle plas : va, sers U tyrannie ; Abandonne ton âme à son Idehe génie,

}^a Camargo Qt u|i mouvement siagulier d*étonnement et d'effroi. Cette espèce de sursaut lui revint lorsque, dans la même (jfade Emilie adressa aux dieux cette invocation :

Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée Qaand j*ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux semblant mon esprit abusé A fait choix d'un eiclavêf en son lieu supposé 1

A Tentr'acte suivant M^'* Camargo se tourna vers Servandooi avec vivacité.

— Chevalier, lui dit-elle, je ne m'y connais point, et je vais peut-être vous faire la plus sotte question du monde. Pensez-vous que rintention de Corneille ait été qu'Emilie donnât aux mots de lâche et à'esclave cet accent de mépris que Cinna endure avec tant de soumission f

— Votre question n'est point sotte du tout, répondit Servandoni. Non, Corneille n*a pas voulu que la maîtresse de Cinna mit une force parliculière dans ces deux mots, qui pourraient blesser Poreille d'un citoyen romain et le fâcher contre Emilie. La preuve que telle n'était pas Tintention du poète, c est que Cinna ne relève pas ces deux mots dans sa réponse. Le sens injurieux que lui donne l'actrice lui appartient en propre, et c'est une

vaiîe, et, (luistgu'il est imprudent de se fier à sa cooslanu, on peut donc se fier davaaLige à sn l^relé. Laissons à la bdlc Emilie le soin de nous aider.

De fort grandes dames s'étaient prises de passion {eur M"° Clairon , et lui faisaient des présents et des caresses. La cour des adorateurs devint plus nombreuse d'abord, et puis elle se renouvela presque entièrement. L'orgueil de;la grande tragédienne s'enflait en proportion de la vc^e. Pierre crut remarquer certains airs mystérieux, certains cbuchotemenis à l'oreille avec les nouveaux visages, qui annontaienl une familiarité un peu bien prompte. A la vérité, ces nouveaux arrivés étaient des gens de qualité habitués à faire lestement connaissance. Cependant, il se présenta aussi des artistes, des écriraiiis du Mercure, de la France lilléraire et de diverses gaiettesi un Mondur vint brocher sur le tout , et la même bmîUrilé s'établit en peu d'heures avec tous les écrivains aussi bien qu'avec le Hondor. En distribuant son amitié à tout le monde, M'" Clairon ne pouvait donner h chacun qu'une faible portion. Pierre s'aperçut que la sienne n'était pas aussi grossf qu'il s'était plu .\ le croire. II prit la chose paisiblement, dans l'idée que ces ombres chinoises passeraient et qu'il aurait une meilleure part après leur retraite ; mais il ne tarda pas k reconnaître que ce cœur, partagé comme un gâteau des rois entre dix convives, avait donné la fève à quelqu'un.

Pierre ayant eu l'envie de plaire, ne devait pas trouver mauvais qu'un autre eût plus de bonheur que lui. L'image poétique et pure de la belle Emilie en fut déflorée dans son esprit, mais non au point de l'engager k rompre un commerce assaisonné d'épisodes piquants de la vie d'artiste. Il eut le bon goùi de ne

.c liiuiici iiLuiciiA 4111 a i,iiaiito cii iciujiicB ic» prcucuica fmi-

ches d'ÉletlrcT

— On parle, répaadJl Pierre, d'un neveu de H. te cardinal de Tenciti.

— C'est Irop juste, reprit le chevalier : ce qui vient de l'Église relourne h la comédie. Après le neveu d'un ministre d'Etat, un peintre, selon mot, viendrait h propos. Il faut de la

Les (hansons de M. Vadj étaient fort à la mode. M. Servandoni frcdonnail (oui bas celle qui dit ; 1 Fille qui n'a qu'un s«ul atnanl... > On domeslique de l'Opéra l'intcrrompil en remettant une lellre à Pierre. L'éptlre était de M"' Camargo. Pierre en prit lecture et la passa ensuite à M. Servandoni :

( Mon cher enfant, écrivait la danseuse, vous avez dix-neuf an» et j'en ai trente. La prétention de vous alLich<.-r à moi pur la vie serait une folie. Je ne l'eus jamais. Voici une belle occasion d'en finir avec une jeunesse qui va s'en aller tout à l'heure : il me prenj la Êinlaisie d'exercer la charité en grand. Je veux élever des eafanls pauvres, soulager la misère de leurs parents, doter les filles et donner un état aux garçons. Mn prodigalité sera peul-être moins sévèrement censurée, quand je l'appliquerai k de telles œuvres. Je trouve. à ce projet un plaisir extrême, et j'en poursuivrai l'accomplissement avec passion. Mon naturel ardent, auquel je dois tant d'erreurs, mesen'ira du moins à quelque chose. Vous ne m'aimci plus ;■ cela se rencontre à merveille. Courez où le génie, la jeunesse et la beauté vous appellent; mais soyez prudent. Ne livrez point à l'enchanteresse voire cœur tout entier. Relenez-le toujours par un coin sans en

L'cpiit liumain est fjit de surte qu'il ii'appiéi'ic le bonheur u'iiprc^ laMiir perdu, et d^ns ce travers les amoureux se disliJigucnl par-deï^us le» autres hommes ; aussilAt que l'ol^el juué les abandonne, ils lui di'iouvrcnt cent vertus el autant de charmes auxquels ils n'nvaient pas songé d'abord. Si je n'iasisle point sur Ir chagrin que la lettic He M"" Camarço causa au pauvre l'icrre, c'c^t pour avoir observé que les amants au désespoir sont les gens les plus enmi^'fu\ et eu mime temps les plus .'i plaindre du miiude. ïlon élève, fomme luus les amants aihissii, iuviiqua la nature entière, s'adressa aux objets inanimi's, poussa beaucoup de soupirs el dit i|uanlilé de cboses hort de loul bon sens. Les slfïiieiis aiu'aieut ri du sa |ii;iuc, eux qui sii|iporl«ul ;idiJiinib>ment le niiillieur des autres; mais lc;ir

ÈTori principal ; chaque jour voynil en outre monler on descendre un Walter Raleigli, e1 pour des jeunes gens les uns ncbr^ et k la mode, les aulres distingués par le talent ou t'inl«lligea«, ces joutes courtoises éUikul des siijcis d'amusement et d'émulation. Cependant la cnur s'aperçut lienldt tpi'oa nbuMit de u soumission, et que d;ins les idées de la sonveraine s'établissait un singulier renversement des lois du monde. >'on ronlente do rOle assez Ihllani d'Elisabeth d'Angleterre, M"' Clairon ta venait à jouer celui du Grand Turc dans son sérail, et ifensidérw les hommes comme des odalisques se disputant les boniiBs grtce; de su haulesse. Les jeunes gens commencèrent .\ trouver a jeu-IA un peu fort ; ils s'ennujèrent tout à coup d'un muilre si allier. La désertion se mit dans leurs rangs, et quand ils se virent pi'jrérer des rivaux indignes, ce fut iine débandade. M. l'échcvin lui'Hiéme lAclia pied, H. Ferréol prétexta sa carrière de diplomate, et H. de Maurliamps ses devoirs militaires pour ^re une retraite honorable ; d'autres, qui avaient moins de bontJ d'âme ou île savoir-vivre, so retirèrent sans dissimuler les mo- Ursde leur Me.

Un jeune homme ardent, mauvaise tdte, H. S"*, fils unique d'un riche armateur de Fiantes, en arrivant de son pays, assistait un soir à une représentation A'Éle'-lrF, aii il s'enllamroa si soudain qu'il eut toutes les peines imaginables à patienter jusqu'à la Tm du spectacle pour courir déclarer son amour 1 riiéroTne de la pièce. Tout en plaisantant tui-méme sur U singularité de sa démarche, il ne laissa pas de faire entendre que celte passion subito serait aussi opiniitire qu'extravagante < mais il fut traité si cruellement, qu'en peu do jours, il ^^

Tos pronostics.

— Ce n'esl pas ma faute, reprit H. S'", si la malédictioD

de V£nus pèse sur tous. On ne représente pas Phèdre impunément. Le génie est une maladie aussi bien que l'aniaur. Je suis fou parce que je vous aiine. Voici M. Scrvandoni quimoum peul-élre misérable après avoir donné tant de fêtes splendides; son jeune élève est, dit-on, un pemtre excellent; il sera malheureux paria peinture; et vous, belle Clairon, n'endoutei pas, quelque peine bien amèra, quelque 6n sioislre, ou quelque déboire atfreux vous viendra du théïtre.

Le fou salua de l'air le plus courtois du monde, cl sortit e. faisant des sourires d'intelligence à H'" Clairon, qui paraissait fort émue de ccs menaces vagues.

— U est certain, mon enfant, lui dit Servandoni pour II rassurer, que les soucis de ma vie ne viendront point du théâtre , ni les vAtres dn la peinture, ni ceux de M. S*" quelconque. Oublions ces sornettes, car cp. ue serait pas li peine d'avoir le sens commun si l'on obtenait plus de crédit sur les espriti avec l'iacohérence et les rêveries creuses.

W* Clairon rentra dans le fojer des acteurs,

— Mon garçon, dit le chevalier à sou élève, voil^ ce qui te pendait à l'oreille ; le rûle de fou de la reine. W-" Camargo avait raison : celte jeune fille a un cœur de brome.

■ — L'exemple du pauvre S"*, répondit Pierre, suOiiaît à jne dégriser, quand mérnc Electre n'aurait pas ûté le masque trorppeur sous lequel je l'ai connue.

— Dali! reprit Pervandoni, lorsqu'une femme comme cellfrMu

h façtide de l'église. 11 s'approcha dauwment et regarda pardessus l'épaule du t'essjnnieur.

— Peste! dit [e ch^^valier, voilà de l'empressemenl h pajer ses dettes? Ne le di'rangc pas, mon ami; [on travail commrnfe bien ; cela va me lirer du pied une épine qui me gânatt fort.

Le soir, à l'heure des spectacles, Pierre, sortant des mains du coilTeur, le chapeau sous le bras, le bas de soie bien tendu, chaussa de neuf avec des boucles d'argent 6n, se dirigeait vers la porte en Tredonnant. Servandoni se trouva, comme par hasard, sur son cliemin.

— Oh! dit-il, quelle toilette I Le visage frais, les cheveux poudrés à la ruse, la veste marquant la taille, le genou seni ! N'auriez-vous pas oublié de parfumer votre mouchoir, H. le marquis? Je ne demande pas où vous allei. Je suis au désespoir d'ompéchar votre plan de campagne, mais j'ai disposé de votre soirée.

— Il me semble, répondit Pierre, que je m'exécute asseï loyalement pour être libre. Voire dessin de Sainl-Sulpice est presque terminé.

— J'en suis trà s -reconnaissant, reprit le chevalier, mais je ne vous ai point commandé ce dessin. Si votfs m'avii-z ennsult^, je vous aurais dit que mon envie était d'opler pour le portrait et que, ce soir mflme, je vous présenterais k votre moili'le. Vous nllci. s'il vous plaît, m 'accompagner. Vos frais d'escarpins ne seront pas perdus ; j e vous mènerai en carrosse.

— l'eul-on savoir en quel endroit?

— En un lieu où vos airs conquérants trouveront à qui parler, dans un monde frétillant, où les yeux sont grands et les œillades assassines. Tenei-vous ferme, marquis.

, Depuis Vamie 171G, la Comédie iialienoe occupail IMel deBourgogne, ou salle HauconseH, nvcc privilège du roi, ainsi qu'on le lisait en Ictircs d'or sur la tablé de marbre noir posée au-dessus de la porte. Mais {e que l'inscription ne dis^iit point, c'est que celle troupe de comédiens n'avait pas d'égale au monde. L'habitude de vivre ensemble,[de prendre femme dans la compagnie, et d'élever les entants pour le tliéAlre, l'esprit de justice et d'égalité qui régnait dans cette république bohémienne, tout avait concouru avec le temps à faire de h troupe italienne une réii nion d'artistes incomparables. Les bambins à la mamelle suçaient !e génie comique avec le lail, faisaient leur premier pas sur les planches et balbutiaient des lazzi. Les petites filles apprenaient des rAles d'amoureuses quatre, ans avant l'âge de puberté, pour les jouer aussilAt qu'elles auraient la taille de

vingtaioe île pièces qu'il jouait lui-même, et dont plnùturs sotil encore au Ihéâtre. Su ûlle, Catherine, actrice de mérite de la Comédie italienne, arailiïpousélaTlioriLlière, du Théâtre -Frantaii. Le fils du seund Dominique était le cèlùbre Trivelin, pour qui Lesage et Regaard avaient écrit. Ce Tiivelin, retiré du moDile, ES voyait revivre dans ses deux filles, belles comme des angei et pétries d'esprit et de grâces, l'une,. Itteiti Colomliine, igé«' de vingt ans ; l'autre, Nina, jouant encore les petites filles, et Bur le point de passer aux jeunes premières. De là est lem ce proverbe de coulisses qui disait ; ■ Il n'j a point de Comédie italienne sans Blaoculelli. >

En arrivant i h rue Maucooseil, ServandonI Qt arrêter le car* rosse devant la petite porte du IbÉitre, el il se rendit accom- |iBgné de Pierre au foyer des acteurs. On achevait le troisième acte de la pièce francaiie les fausses confidences de U. de UarlTuux. Les artistes (|ui devaient figurer dans la pièce italienne étaient déjà réunis. L'illustre Carlin y jouait te premier rAIe. On ne s'amnsnit point, à l'hAtd de Bourgogne, k porter les perruques, les paniers et les habits de ville. Chaque personnage i caractère avait son costume de tradition, et dans les farces italiennes une part était réservée ii l'improvisation.

Lorsque Servandoni et mon élève enlrèrent au foyer, la Flaminia et la Colombine parlaient à la fois. Des rires sonores et des voix h.irmaiiieuses emplissaient le salon d'un gaiouillemenl confus et singulièrement joyeux. L'arrivée des deux élrauger> interrompit les conversations. Un essaim île minois éveillés accourut au-devant de M. Servandoni, qui en sa qualité d'Italien it considérait comme chez lui k la galle Mauconseil; mais pour faire |iolitesse à Pierre, on se mit à piLrier français.

— Mon cberServandoni, dit la Teresa, je vous f rends pour

Pendant ce (emps-lï, Gandini, déguisé en major suisse, et Cortin, sous son costume bigarré, causaient le plus gravemeul du monde. Une ^eule aclrice, uniquement occupée du personnip qu'elle avait à jouer, évikitl de se mêler aux coaversatioDs el se promenait dans un coin en récitant son rdle ; c'était b petite Nina Blancolelli, A voir son air sérieux et l'isolement où elle se maintenait au milieu des bavardages de ses compagnes, il semblait que toute la pièce dût reposer sur les quatre phrases qu'ellearait àdire.

On vint annoncer que les trois coups étaient frappés. Benuizi, orateur de la troupe, annonça au public le spectacle du lendemain en des termes que le parterre accueillit avec des rires / bruyants. L'orchestre joua ensuite un pot-pourri, etla pièce iia- 1 lienne commença. C'était une bouffonnerie empruntée au théâtre j de Milan. Carlin y faisait ses gambades gracieuses qui res- | semblaient aux tours d'un jeune chat, et s'acharnait après un ' vieux baron suisse, qu'il mystifiait de toutes les façons. Le baron voulait mariei sa nièce Colombine à Pierrot, qu'elle n'aimait point. Quand arriva la scène improvisée par la Teresa et Sticotti, la guerre qni existait entre les deu\ artistes excila si bienleur verre, qu'un feu roulant de sarcasmes fut échangé avec un égal succès Ar. part et d'autre. Sticotti feignit d'abord de &e laisser battre par Colombine ; mais bientôt il prit t'avantage, cl raconta des Irait» de coquetterie de sa maîtresse d'un air si pileux, en se plaignant avec tant de lannes de ne pouvoir se défendre d'aimer cette fille ingrate et détestable, que la Teresa se mil riiellemenl en colère, et passa des cpigrammes aux injures. C'était là (|ue Pierrot l'attendiiil. Lorsqu'il la vil hors d'etleinèmc. il cessa les reproches et ne parla plus que de son amour.

La moitié de la salie éclaU de rire ; ceux qui anient cemprii le calembour ea donoaient aux autres l'explication; un btou< baba mêlé d'eiielamations interrompit la scène, et Golombine, déconcerlée, remit bien vile le pislolel i la mnraiUe. SlkoUi jouissait de l'embarras où il «oyait la Teresa. Il ue se presuil point de sortir de sa cachette pour donner la réplique conTenut d'avance qui deiâit aKiener en scène la petite Nina. Sans alles> dra cette réplique, la jeune Qlle parut, et s'avançanl au bord du théâtre :

— Messieurs, dit-elle au parterre, on vient de m'apprendra dans la coulisse que ce vilain masque blanc se permettait des plaisanteries indignes de vos oreilles, et je vois qu'on ne m'a point menti, car ma sœur paraît toute confuse. Eicusei-rooi donc si j'entre en scène plus (At que je ne devrais, et ne «ouffreï point que ce drSIe prononce de méchants mots devant uw fille de mon i%e.

— Ne le fkhe peint, Nina, dit le Pierrot en sortajit de sa cachette. J'ignorais que lu écoutais aux portes, et d'ailleurs j'ai fait un calembour sans le vouloir.

La pièce reprit son coun. Mina prononta les quatre phrases qu'elle avait à dire avec une ingénuité charmante, et rcful une double salve d'applaudissemrats en récompense de sa présence d'espKt. Cependant on fit dan.« le foyer des acteurs une enquéte sur l'incident, et on ne put découvrir qui avait soufllé it la petite DIancolelli son discours au parterre. Servandoni ayantdemande qu'on tirlt la chose au clair, H. Carlin appela la jeune

eue.

— Monstre d'en&nt, lui dit-il, où as-tu pris ton compliment

lui SRS grands yeax noirs d'un air l'ialelligcnca.

— Mon enfant, lui dit Servando Iroiiverei une peinture TidÉlc de la ■

— Je l'ai lu, répondit Nina. Ce rtlre la pnhie.

— Et ne jouez-vous pas, ici yaunT

— Oh ! monsieur, quelles ex" j et ces méprises !

— Expliquez -nous donc a doni.

— Je voudrais un intérieui i ordinaires, parlant comme lo

■ prit et sage, un fils docilu afille simple et sensible, sar fidèle, dévoué, ignorant, e' valets de comédie. Je voui^ ces tTpes générniix qui re\

— Et quel intéri^t, que geoise? dit Servandoni.

-I- C'est l'affaire dej'ai que le jeune homme ait [■prise de lui s'aperçoive batire ; supposez tout a i

pièce qui vous remuera :

le liasard peut jeter dei

pe pa

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