‹ Le maître inconnuChapitre 12 sur 14 · LUI F.T EM.K · texte numérisé non relu

LUI F.T EM.K

renl que ce secreiaire soit ouvert ou femlc.

Le serrurier se retira eocbantéde son saUirc. Il était à peine dans la rue, quand Olympe descendit les degrés, et rendit au concierge les ckrs de Tappartement. Elle portait sous son bras un paquet enveloppé dans un journal.

— Madame veira hm, (lit le coodei^e, que j'aurai grand soin du ménage de monsieur. S'il survenait quelque chose, j'en avertirais madame. Elle n'a qu'à me donner son nom et sm

— Vous ne les savez donc pas? demanda Oljmpe.

— Non, madame.

— Frai bien. Je vous les donnerai k ma prochaine visite.

Mais le conciei^e attend encore la visite d'Olympe. Elle ne revint jamus au quai de Gèvies.

Vers huit heures du soir, les habitués du petit salon de m&dame de B"* la trouvèrent tenant à la main des pincettes et remuant ud inoDceau de papiers qui brûlaient dans la cheminée. Elle était dans un de ces négligés que tes femmes ordinaires ne portent tout au plus qu'avant l'heure du déjeuner ; robe de chambre ouverte, en soie jaune, manches larges, babouches turques sans quartier, résille espagnole, chemise d'homme et cravate noire. Les amis d'Otjmpe ne s'étonnèrent point de cette toilette bizarre, en ayant vu bien d'autres. Leur mise

connaisseur, même hors du salon de madnme de B***; mais cet esprit cultiré habitait un corps inculte, malpropre jusqu'à incommoder ses voi- Mns, modèle curieux de sans-gèue et de cynisme, c'est pourquoi on l'appelait le sei^eur Oiogène. Nous devons cette justice à Calibau, dedirequ'il n'était point envieux et qa'il savait gré à Diegène d'être encore plus malpropre que lui.

Le troisième ami inlime, jeune homme d'une Blature colossale, écuyer consommé sans avoir de chevaux, peintre sans talent, d'une ignorance crasse, mais excellent et honnête cœur, eût arpenté tout Paris pour rendre un service à son cher William qu'il aimait en bon camarade. Robuste comme un cuirassier, doué d'une force de poumons peu commune et doux comme un agneau, il menait souvent Olympe au parterre des théfllrea, lorsqu'elle se déguisait en homme. Son habillement méritait te nom de costume. On 7 reoonnaluait quelque chose approchant d'un pourpoint, des brandebourg allemands,

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des olÎTCs polonaises, le pantalon à h oouqi», le manteau à la Henri m, le chapeau sombrero^ le col de chemise en fraise. C'était une e^>ècc de Fraaconi-Van D jck . Au demeurant, le meilleur fîls du monde, tapageur, gai comme un pinscMi, et n'ouvrant guère la boucbe sans dire une drôlerie ou une ànerie. On l'appelait Hercule, don Stentor ou le Teire-Neuve. D'autres ligures venaient se joindre a cette cour béléroclile, mais avec moins d'assiduité.

Caliban, qui aimait les coins, s'était assis à Icrre entre la fenêtre ouTede et le rideau. Diogène préparait un grog fortement chargé d'alcool, tandis que le Terîti-Neave fumait un dgare, à cheval sur une chùse.

— William, dit le seigneur Diogène en tournant la cuiller pour faire fondre le sucre, j'ai k vous parler. Voua savez que Jean est mon plus intime et mon meilleur ami. Il nous manques tous, et je ne puis croire que vous ne le regrettiez pasvous-mème. Son «Kiladurémaa longtemps, il fftut le rappeler

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— Bien dît! s'écria Hercule. Je soutiens Diu- Çène ; je lui monte en croupe.

— Le moment de rappeler Jean n'est point encore venu, répondit Olympe. Les raisons de son exil me regardent : c'est une question dans laquelle je ne puis admettre d'antre juge que moi.

— Ces raisons, reprit Diogène, ne sont pas un mystère pour nous, et si tous voulez que nous en parlions à cœur ouvert, je vous prouverai bien qu'elles sont toutes en faveur du rappd.

— Parlez à cœur ouvert, afin que je vous comprenne.

— Eh bien, quand on a aimé un homme, le moins qu'on lui puisse liùsser c'est un peu d'amitié.

— Mon bon Diogène, répondit Olympe, et vous, nioncberStentor,voilàdoncceque vous pensez de mn? Pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt? Vous sauriez que je n'ai jamais été la muitresse àe Jean. Je le traitais, il est

vrai, avec une préférence marquée. Vous êtes tous mes enfants, et je ]e considérais comme mon Benjamin, parce que son caractère doux et faible lui faisait un besoin incessant de ten* dnsse, de soins et d*aUentions particulières; mais, j'en atteste le ciel, cescàiinertesque vous avez prises pour de Tamour Tenaient d'une affection pure et chaste. Vous êtes des hommes forts, vous autres, et vous ne comprenez rien à ces âmes plaintives qui se croiraient oubliées, mal partagées si on les mettait au même régime que vous. J*ai été trop généreuse, trop compatissante pour le pauvre Jean. C'est ma seule faute et j*en suis punie. Ma préférena** pour lui, bien qu'elle n'existât que dans la forme, a éveillé dans son cœur un amour déplo* rable ; j ai dû lui interdire l'accès decette maison.

— Qu'avez -vous à répondre à cela? dit le Terre-Neuve à Diogène.

— Je réponds que les bras m'en tomberaient d*élonnement, si je ne tenais ce verre dans ma main.

— Il y a dus jours, dit Calibao du fond du sa «icliclle, il y a des jour» où les vessies dcvluonenl de si belles lanternes, que William , en nous les montrant, les prend lui-même de bonne fui pour des lustres.

— Je ne sais plus qu'en penser, murmum Diogène en vidant son verre.

— Il fout me croire, dit Olympe d'un ton tmpérienx.

— Oui, s'écria le Terre-Neuve, on doit croire William. Vive William! Je luldéccme une sl^ tue en marbre de Paptios.

— Dis dmc Paros, au moins, animal! cria

— Paros si vous voulez; cela- m'est égal.

— Quant au pauvre Jeao , reprit Diogène, TOUS pensez le connaître, William, et vous vous trompez grossièrement sur son compte. Parce qu'il est modeste et bon vous l'avez I m pour un hwnme médiocre; mais il vous iiluuiivrii bien quelque jour. Relisez ses lettres

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et vous verrez qu'il y a en lui l'étoffe d'un écrivain charmant.

— Ses lettres, répondit Olympceo monlranl les cendres noires qui Fumaient encore dans la cheminée, les voilà, et celles qu'il m'écrira désormais seront datées de Rome. Je l'ai fait partir pour Tlialie , et il n'en reviendra pas sitôt.

A ces mots, Diogène se récria sur la barbarie d'un tel procédé; Olympe se dérendit, appuyée par les cris de don Stentor, et il y eut du vacanne dans la ména^rie.

— Au lieu de vous quereller, dit Caliban, laissez donc William nous faire un peu de ronsique.

Olympe ouvrit le piano et joua une suite de petits morceaux, encore inédits et qu'elle venait de composer sous le titre de paysages. C'étaient des mélodies d'une exquise fratcheur, où il y avait peu de science, mais beaucoup d'art, et un profond sentiment de la nature cbampêtre4 Les trois amis ee tenitienl en extase ; Dio-

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gène, qui s*y connaissait, prédit a ce bouquet musical un grand succès et de bon aloi, ce qui ne parut pos déplaire à l'auteur. Caliban, qui 8*était Tautré dans son coin en dilettante sauvage, se leva, et tirant de sa poche un rouleau de papier :

— William, dit-il, jette donc un coup d'œil sur ce morceau, qui a paru ce matin même chez ton éditeur : le Chant du suicide ^ par Edouard de Falconey.

— Gomment ! s'écria Diogène , Falconey a publié un nouvel ouvrage et je ne le connais pas encore^ Jouez-nous cela bien vite; nous allons nous régaler. Ce sera de la musique romantique sans doute.

Avant de l'exécuter, Olympe parcourut le morceau du regard et le lut tout bas, comme font les musiciens habiles, pour se mettre en devoir de bien rendre les passages difticiles; puis elle posa le papier sur le clavecin.

Dès les premières mesures de l'introduction, les trois auditeurs furent frappés du caractère

de grandeur qui régnait dans cette étrange musique. Bientôt le chant devint plus passionné; on y distinguait comme les cris d*un désespoir amer et les sanglots d'un cœur déchiré; puis arriva enfin upe espèce de mélodie amoureuse, puis une prière qui se tourna en un chant de mort. Calîban était oppressé. Diogène se tenait la tète à deux mains; le Terre-Neuve arpentait le salon de ses longues jambes avec une agitation croissante.

— Mille tonnerres! s'écria -t- il, quand le piano eut frappé le dernier accord, que cela est beau!

— Celui-là, dit le seigneur Diogène, est un grand maître, un véritable poète; mais ce morceau ne ressemble en rien à ses premiers ouvrages, n se transforme à chaque production nouvelle.

— Eh ! oui, ajouta Caliban, tu a& du talent, William, beaucoup de talent dans ton genre descriptif; mais ce chant du suicide, mon cher, c'est Tœuvre du véritable génie.

dans l'anlicbambre poux répondre verbale-

meiil.

~- Mes amis, dit-elte en rentrant au salon, vous aurez demain soi r des nouvelles de ce grand maiire Mirliflore, de ce poëte compositenr aux belles pattes. Mon éditeur, qui est ans» le sien, donne un dinar au Rocher de Cancaie, où sont invités quelques écrivains et muucieDS célèbres. L'amphitryon m'anoonoe que j'aurù pour voisin le jeune maître à la mode.

— Il Taul y aller en bomnte, dit Hercule.

— Je n'en suis pas d'avis, répondit IMogène. On ne saurait quoi djre à un gamin, tandis qu'une femme recevra tous les hommages de la compagnie.

— Tiens-toi bien, mçn pauvre William, dit Galiban; une conversation de table, où il but du trait et de la légèreté, n'est pas ton offoire. Tu as l'esprit lent comme Ludovic Carracheqiie ses compagnons d'aletier appelaient le bœuf. Si l'on met sur le tapis quelque sujet sérieux, et qu'on approrondisse un peu la question, tu

peux espérer d*éniettre quelque idée ingénieuse, d'ouvrir quelque point de Yue lumineux; sinon, ô William, tu ne brilleras que par les appas, la toilette et la modestie de ton sexe.

— Ce que tu dis là est parfaitement vrai, répondit Olympe avec bonhomie. Je m'observerai donc, ô Caliban; je me tiendrai i)ien pour tâcher de te faire honneur.

Dans une vaste et ancienne maison du bn- Iioui^g Saint-Germain, contenant plusieurs ooqis de bâtiment, demeurait, au premier étage, Edouard de Falconey. Son appartement qui communiquait à un autre plus grand, occupé par sa famille, se composait d'une chambre à coucher et d*un salon meublé en cabinet de travail, décoré de gravures et d'objets d'art. Ses parents qui l'adoraient, ayant assez d'aisance pour ne point le presser ni le contrarier dans le choix d'un état, il avait atteint sa dix-

neuvième année sans avoir pu se décider à adopter une carrière quelconque. Sa beauté, sa jeunesse, ses excellentes manières, la recherche un peu outrée de sa mise en faisaient un cavalier remarquable et fort remarqué, surtout des femmes; mais il avait d'autres avantages plus rares. C'était l'homme le plus heureusement doué de cette génération ardente et vivace qui mettait tant de passion à touW choses, qu'elle sut faire d'une querelle littéraire une guerre aussi longue et aussi acharnée que celle de Troie.

Edouard de Falconey avait reçu de la nature un caractère aimable et facile, que d'étranges chagrins devaient altérer plus tard; mais si la

vie est un bien, jamais enfant ne vint au monde sous de meilleurs auspices. Après des études brillantes, il s'était fait, par beaucoup de lecture et de réflexion, une seconde éducation plus solide encore que la première. Ayant d'égales dispositions pour tous les arts, il mena de front la peinture et la musique , sans penser

à en tirer autre chose que des délassements.

Pendant un été, sa mère avait loué une petite maison de campagne près de Paris, et il y allait souvent à pied. Durant ces promenades solitaires, il composait, pour tuer le temps, des ariettes, des duos et des fugues, et il les écri- Tait en arrivant à la maison. Tantôt il imitait les vieux maîtres italiens, tantôt les allemands; un jour il copiait à s'y méprendre le style mil de Durante, ou la manière plus expressive de Pergolèse; le lendemain c'était le savant Bacli, ou le majestueux Hœndel. L'envie lui vint enfin de traduire en mélodies ses propres sensations; c'est ainsi que la nature l'attirait sur le chemin d'une vocation particulière.

Un jour, Falconey exécuta ses compositions devant une assemblée assez nombreuse. On leur trouva une allure vive et cavalière, et plus d'originalité qu'il ne le pensait lui-même. Les louanges lui Turent prodiguées et les jeunes gens l'appelèrent un maître. Mais il ne se laissa pas étourdir por ces premiers encouragements.

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— Je consens, disait-il ua soir à un de sea pkis inlîmes amis, je consens à devenir pour ceux . qui m'aiment et qui s'amusent à m'applaudîr un génie en herbe. Jouons à ma petite gloire naissante; je me ferai une muse de mon caprice. Si tes femmes trouvent que j'ai raison, je me contenterai d'être, par passe-temps, lo héros d'un cercle, et nous en rirons ensemble. Mais suppose qu'un homme sérieux me frappe sur l'épaule et qu'il me dise : « Jeune homme, àquoipeDses-tu?D Je serais embarrassé de lui répondre, car je ne connais pas mes forces, et Je ne vois pas nettemeut ce que je porte en moi. Ma vie n'est encore qu'une espèce de rêve ussez doux. Brodons sur cette toile d'araignée, en attendant que nous sachions ce que j'ai dans la tète.

— Pour savoir ce qu'on porle en soi, réfiondit le oonGdenl d'Edouard, le moyen est simj>le : on en offre au public un échantillon. Lo lendemain on se juge et on voit clair.

Falcuuvy se décida enfin à publier un recueil

do mélodies espagnoles, contenant des sérénades, des boléros, des liranas, et même quel- ([ues scènes dramatiques. Le bruit fui si grand <|ue l'auteur ne se montrait plus en public sans y exciler des chucholements dont il s'aperce- \ail. Dix lettres par jour, d'écrilures inconnues, lui apporLiient des témoignages plus ou moins flatteurs d'admiration, d'intérêt et de curiosité. A vingt ans, il se trouvait jelé dans le monde de Paris , en pleine lumière , orné de tous les prestiges qu'un homme de cet âge ose à peine rêver. Le plaisir et l'impréTu venaient au-devant de lui, sans qu'il prit la peine de les chercher. Il connut, et parfois même il dédaigna des enivrements qui auraient suTG à griser bien des têtes; mais la fatuité que les hoomies lui reprocliaicnt n'existait qu'en apparence, et les succès de tous genres faisaient si peu de turt à son l)on sens et û sa modestie, que son génie se développait de jour en jour par le seul cITet du temps cl de l'expérience. Au milieu d'une vie dissi|)ée, il produisil quelques mor*

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ceaux de l'ordre le plus élevé , eat^e autres le Chant du suicide^ qui déconcerta ^[alement les fanatiques et les détracteurs des fiintaisies espagnoles.

Dans la même maison qu'Edouard demeu* rait un jeune peintre, garçon laborieux, d'une humeur gaie, mats d'un caractère grave, oom* posant de petits tableaux de genre qui n*élaient pas absolument sans mérite, plus heureux dans son atelier qu'en aucun lieu du monde, très* sensible aux jouissances de l'esprit, bon causeur, d'une discrétion à toute épreuve, et réunissant, par conséquent, les qualités requises pour faire un ami sûr et un confident. Les deux jeunes gens vivaient dans une étroite union depuis plusieurs années; après les plaisirs communs, s'était naturellement établie entre eux la communauté des contrariétés et des peines.

Edouard avait tant à dire à son ami, tant d'aventures à lui raconter, tant de conseils à lui demander, que souvent il oubliait d'écouter, à son tour, les confidences de Pierre, — c'éUiit

le nom du jeune peintre, — et d'ailleurs Pierre, lorsqu'il kvmt un secret, n'éprouvait pas le besoin de le confier, même à ce compagnon qu'il aimait comme un frère. Falconey, excessif, exagéré en toutes choses, impressible comme une sensitive, venait chercher dans le commerce de son ami du calme et des avis judicieux. Leurs conversations se prolongeaient souvent jusqu'au milieu de la nuit, et parfois Edouard y prenait tant de plaisir, qu'il en négligeait les soupers et les bals. •

Un soir, Edouard se prép«'irait à se rendre chex une marquise du voisinage, et il contemplait avec satisfaction un habit neuf que son tailleur venait de lui apporter. Pierre, plongé dans un fauteuil , délibérait par complaisance sur le choix d'un gilet, lorsqu'un domestique entra, tenant à la main un billet qu'Edouard tendit à son ami après y avoir jeté un regard distrait :

— Lis donc cela, dit-41 à Pierre» Dois-je ac* cepter cette invitation ?

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— Pourqud paa? nîpondit Pierre. Tu fréquenU» assez de belles dames et de grands seigneare pour avoir la curiosité de dtoer une fois eD compagnie d'artistes distingués, et à c6lé d'une femme de talent.

— Eh bien, réponde! que j'acccftle arec plaisir, dit Edouard au domeetiqae.

Puis il c«Tiat à sa tœl^te et à aoD babit neuf.

— Il serait de boa goût, reprit Pierre, avant d'aller à œ dîner du Rocher de Caneaie, de procéder à un examen approfondi des Chan~ sons créoles, afin de pouroir en parler à ta Toiûne arec connaissance de cause.

Falconey ouvrit son piano et joua les deux premiers morceaux du recueil. Tout en admirant la beauté de cette musique et la riche imagination de l'auteur, il se permit, en homme du métier, quelques légères critiques.

Chaque maître a sa manière de grouper les accords et de conduire son harmonie. C'est ce qui constitue le style. Falconey trouva dans ce premier ouvrage de William Caze trop de re-

cherche et de prétention à l'effet. Le compositeur, disait-il, ayait fait comme ces écrivains qui abusent des adjectifs. Edouard prit un crayon et corrigea plusieurs passages en y ré* lablissant une harmonie moins tourmentée. Ces changements donnaient aux deux morceaux, ainsi retouchés, un caractère plus natu* rel et plus simple, ce qui ajoutait encore à leur charme poétique. Il ne poussa pas ce travail au delà des premières pages; mais le cahier de musique resta sur son bureau pendant plusieurs jours, et cette circonstance de rien eut des conséquences graves, comme on le verra bieAtôt.

Lo Icnd^naiDf à minuit, Edouard, qui avait acheyé 8a soirée à TOpéra, monta chez son ami pour lui rendre compte du diner esthétique et musical. Quoiqu'il fût le plus jeune des convives, on Tavait fêté, complimenté, traité avec de grands égards :

— Et ta voisine de table, demanda Pierre, comment Fa^-tu trouvée?

— Trè»-belle, répondit Edouard. C'est une femme comme je les aime : brune, pale, olivâtre, avec des reflets de bronze et des yeux énor*'

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mes, comme une Indienne. Je n*ai jamais pu regarder ces visagés-là sans émotion. Sa phy^ sionomie peu mobile prend un certain air in* dépendant et 6er, lorsqu'elle finit par s^animer en parlant. Cependant je confesse que la première impression ne m'a pas été agréable. Une toilette qui sentait la femme libre, et surtout un petit poignard suspendu à la ceinture, me donnèrent une idée fâcheuse du goût de la dame.

— Un poignard ! s'écria Pierre. Pourquoi diable un poignard? Il n'y a pas^ que je sache, de brigands au Rocher de Cancak^ comme dans les rochers de Terracine, ou si on y écocebe les gens, c'est du moins sans violence. Une femme qui a tant soit 4>eu de vertu n'a pas besoin de poignard pour lavgarder.

**- Aussi, reprit Edouard, lorsque j'ai demandé en badinant à ma voisine ce qu'elle (aisait de ce JQUjou*là, elle a rougi d'abord, puis elle m'a répondu : — Je voyage souvent, je m'habille quelquefois en homme, et comme je

ne puis souffrir qu*on me protège, il me faut de quoi me défendre. Cefùt^ou portatif est toujours à mes ordres, et remplace avec avantage un cavalier servant qui m*ennuierait.

— Je serais curieux, ai-je ajouté, de vdr comment vous maniez cette arme de marine au moment de Tabordage. —  quoi»çlle répondit avec un sang-froid parfait : — U ne tiendra qu*à vous.

— Mon ami, dit Pierre, ce langage superbe et ce poignard à la ceinture ont une grande signification. Gela veut dire : lequel de vous est assez hardi pour me faire la guerre? Debellare st^erbùs. Cette femme-là connaît les auteurs classiques. Mais qu*avez-vous dit encore?

— N'ayant pas Tintention de taquiner ma

voisine, poursuivit Edouard, je lui ai fait re-,

marquer que nous étions gens du même pays,

puisqu'elle avait adopté le nom d*un grand

poëte anglais et que le mien était celui de plu«-

sîeiirs rois d'Angleterre. Ensuite, la paix étant

sig-née, nous causâmes paisiblement. A la façon

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dédaigneuse et ironique donl elle parla du mariage, je compris qu'elle awit à se plaindre de cette institution. Sur ce sujet, elle cniit de l'air le plus innocent du monde et avec beaucoup d'assurance quelques idées d'une philosophie passablement subversive et d'une justesse trèscontestable.» Et puis, comme la conversation devint générale, elle parut écouter avec intérêt sans vouloir prendre la parole.

^ Et toi, demanda Pierre, as-tu été brilhnt? En présence d'une jolie femme la conversation devient un tournoi : as-tu rompu quelque bonne

lance?

j*ai dit mon mot, comme les autres.

Raconte-moi donc cela* Ne vas-tu pas faire

le modeste avec moi?

Eh bien! reprit Edouard, on parlait des

découvertes de Cuvier, qui vient de niourir, et du Cosmos de M. de Humboldt. Je m'avisai de dire que nous autres poètes et artistes nous n avions pas besoin de savoir que la terre tourne autour du soleil. On ne manqua pas de se ro-

crier; on me pressa de tn'expliquer, e( je soutim celte Ihèse : que les arts cl la poésie n'ont afTitire qu'au dieu artiste, qu'ils ne connaissent pas le dieu mathématicien, et que si cela convient à ma pensée, je n'hésiterai pas k feirc tourner le soleil autour de la terre.

Tandis que mes contradicteurs parlaient tous h la fois, ma Toiûne me dit à l'oreille : « Prenez garde, ils vous mettront à la torture pour l'hérésie du tournoiement du soleil, comme Galilée pour la doctrine contraire. » Je réclamai un peu de silence en annonçant que ma volùne avait un mot à dire en ma faveur. On s'empréBsa de donner la parole à William Caze. La dame parut embarrassée de l'attention extrême qu'on lui prêtait. Cependant elle surmonta son trouble :

— Je me range, ditr«lle, à l'opinion de M. de Falconey. Que nous importe, à nous autres, la pesanteur d'un astre, et si son attraction est en raison directe de son volume et en raison inverse du carré des distances? Ce qui nous touche,

c*est Téclat, la puissance, la beauté merveilleuse do soleil, les spectacles sublimes qu*il nous donne ; c'est de voir en lui le père de la lumière, de la chaleur et de la vie, la source du bonheur et de l'amour. Je iroofe donc la distinction posée par mon jeune ymln entre k dieu des poètes et celui des sa^aats satisfaisante pour mon faible esprit, et j'afouterai, a l'aj^ui de son opinion, que les découvertes de Newton,

de Galilée et de M. de Humboldt peuvent bat-

tre en brèche la Genèse, sans 6ter rien de sa valeur à la Création du bonhonome Haydn.

— Par ma foi 1 s'écria Pierre, je ne connais pas une seconde fenune capable de raisonner ainsi. Je lui pardonne son poignard à la ceinture. Mais qu'ont répondu vos adversaires?

— Ils nous ont condamnés, d'une seule voix, disant que notre univers , avec son firmament en voûte' et son soleil unique, fait exprès pour notre grain de sable, était une diose petite et mesquine. A force de les entendre crier, je een* tis le feu me monter aux oreilles; et comme

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ma voifliiie ne voulait plus combattre , je me vis obligé de remonter en selle !

Vous oubliée, leur di&-je, que mon premier mot a été, en commençant, que le soleil tournera autour de la terre, si cette hypothèse convient à la pensée du poète ou du musicien; mais, si j*adOpte le créateur selon la science d'aujourd'hui , nous ne serons pas encore pour cela du même avis; c'est votre univers qui va me paraître, à son tour, chétif et mesquin.

a Que cette terre est petite ! dites-vous , quel gmn de sable que le soleil qui rcchtire, parmi tant de soleils ! »

— Moi, je vous réponds : Que votre univers est petit ! Quel grain de sable dans le vide que ce frêle tourbillon d'étoiles et de soleils, jeté dans un coin de l'espace, comme un haillon parsemé d'orf Qui ètes-vous donc, vous qui croyes avoir un Dieu pour cet univers imper^ ceptible, dont la grs^ndeur effraye votre pensée? TOUS qui avez cherché le plus pur de votre

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range et qui l'avez pétrie sur Tutrc moute imparrait et misérable pour tous en (aire un Dieu qui TOUS ressemble? Vous Hvez pour lois le mal et le bien, l'attracUon et la pesanteur; mais dans un autre ccho de la nuit sans faoïnes, tout près de vous, à qudques milliards de lieues seulement, s'agite aussi, sous quelques lampes vacillantes, quelque autre petit uni> vers vivant sous d'autres lois. Dans celui-là, il n'y a ni bien ni mal, ni poids ni Toroes. Les êtres qui l'babitent ont d'autres sens; ils sai»ssent ce qui les entoure par d'autres moyens que vos yeui ternes et vos mains tremblantes. Ici, là-bas, partout, l'espace est rempli de coutbiuaisoDs savant^ , diverses , toutes ddxMil dans l'infloi , toutes ayant , comme vous , de quoi vivre une étemite on deux. Tout ce qui est possible est lait ; tous les systèmes de la vie combinée avec la matière ont été tirés du chaos; et cependant, si le Dieu qui les a (oit cdore soufflait dessus quelque matin, il o'aurdit qu'à regarder le néant pour en Tuire sortir un nom-

bre^at, ua nombre encore infini de créations nouvelles.

— Je vois ici les convives, dit Pierre, applaudissant celle tirade comme un morceau do musique, et le mot une éternité ou deux comme une cadence bien faite ou un arpeggio brillant.

— Précisément, reprit Edouard, si bien que j'en étais embarrassé. Je leur avais fait une sortie à la manière de Diderot, ce qui m'arrivo si rarement que je leur demandai pardon de m'étre échauffé dans la discussion plus que je De l'aurais voulu. Heureusement on eut l'air de me croire lorsque j'affirmai que ces boutades déclamatoires n'étaient point dans mes mœurs de tous les jours. Nous étîtHis au desaerl; l'amphitryon se leva de table, et je donnai le bras à ma voisine pour la mener dans un salon où l'on avait préparé le café. Pendant ce passage d'une pièce à l'autre, je remarquai avec étonnement qu'elle ne portait plus son poignard à la ceinture. Elle l'avait sans doute glissé dans sa poclie.

— Elle avait désaimé ! s'écria Pierre ; c'était une façon emblématique de le décenier le prix du tournoi. Les femmes s'oitaident admirablement à parler ce langage. Celle-ci a compris que l'ennui s'enfuyait par une porte lorsque tu entrais par l'autre; elle désire faire la connaissance.

— Là-dessus, poursuivit Edouard, je pris mon cbapeau pour me rendre à l'Opéia, où l'on jouait le Dieu et la Bayadère.

— Et commeul t'es -tu séparé de ta dame?

— En pressant respectueus^nent le bout de son gant qu'elle daigna tendre vers moi. Elle m'invita d'un air gracieux et ouvert à me présenter chez elle si l'envie m'en venait, et je lui promis d'aller la voir.

— Prends garde, mon ami, dit Pierre. Cette femme est belle, séduisante, etce quinte parait bien plus grave, elle te platt; mais de son cœur tu n'as pas la moindre notion, et s'il était de bronze comme sa peau, ou si elle n'en avait

points plus son intelligence est grande, plus elle serait dangereuse.

— Allons donc ! répondit Edouard en allumant son bougeoir.

Et tandis que son ami descendait Tescalier en fredonnant, Pierre, qui ayait bonne mémoire, transcrivit fidèlement sur une feuille de papier les détails du dîner au Rocher de Caiir cale, et il n'oublia pas, comme on le peut croire, la tirade sur l'univers et le Dieu de la science.

Olympe, qui était rentrée chez elle vers neuf heures, avait rendu à ses ami^ un compte moins exact et moins circonstancié de sa soirée. Vainement Diogène la pressait de questions; elle lui répondait par monosyllabes. Lorsqu'on lui demanda ce qu'elle pensait de Falconey et s'il avait fait de grands frais pour lui plaire :

— Je n'en pense ni bien ni mal, réponditelle; pour de l'esprit, il en a beaucoup; mais s'il a fait des frais pour moi, je n'y ai guère pris garde. Nous n'avons été du même avis sur rien. Il a improvisé fort longuement sur je ne

sais quoi, le Cosmos de M. de UiimboHl , je

crois. Le dtner, d'aitleura, était fort beau.

— Voilà donc, ditCaliban, les détails que lu nous avais promis? Mon cher William, tu ressembles, en ce moment, à ces romanciers qui annoncent pompeusement au lecteur que le héros de leur histoire a beaucoup d'esprit, et qui ne «ivent quoi lui Taire dire.

— C'est peut-être, répondit Olympe, que je me soucie fort peu du héros eu question, et que je songe à autre chose. ;

— Parlons bas, messieurs, reprit Calibaa; William est rêveur. William a du sombre dons l'âme, ou bien quelque pensée trotte dans son vaste esprit, comme un rat dans un grenier. Fnul-il nous retirer, William ?

— Comme tu voudras, répondit la dame.

Va-t'en ou reste-, c'est tout un.

Olympe prit du papier à musique et se mit à écrire sur un coin de la taUe, entre la bouteille du bière et le sucrier, au bruit des verres et de la conversation, aussi tranquillement que si elle

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eût été dans la solitude. Cette puissance de concentration était une de ses facultés les plus remarquables. Ses amis n'étaient pas gens à se fâcher sans raison. Ils continuèrent à causer et à boire. Cependant, au bout d*une heure, comme leur amie semblait s*isoler de plus en plus, ils se retirèrent ensemble.

— Qu Vt-elle donc? demanda Hercule.

— Mes amis, répondit Caliban, je la connais depuis son en&nce, et sur le bout du doigt. 11 y aura bientôt du nouveau.

• Peu de jours après, Falconey Gt sa première visite à Olympe. Il la Irouva dans ud de ces négligés pittoresques qui ne seyaient qu'à elle. Son accueil fut cordial, son toa naturel, gai, sans prétention, elle oITrit au visiteur d'excellent tabac d'Egypte, et s'assit à terre sur ud ODuesin pour fumer une longue pipe en cerisier de Bosnie. Afin de profiter des avantages et du beau jeu que lui faisait cet agréable laisser aller de la vie d'artiste, Edouard feignit de regarder avec un vif intérêt les babouches de la

lui.

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réréiràon subite. L'arrivée même de Dk^ùne d de Caliban, qui rcHiipit le téte^téte, n'eut point le pouvcMr de suspendre cet échange lacile de pensées ei de senlimenls. Au bout d'un quart d'heure, ils savaient que, depuis leur première rencontre, ils avaient rêvé l'un à l'autre, et qu'ils pourraient à l'avenir s'aimer, se séparer, so trahir peut-être, mais que jamais ils ne pourraient îe devenir indiRërenls.

Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer jusqu'où allaieni leare immunités et privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et s'assit, comme die, à la turque ; le second se coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était jussilôt relevée de son coussin et assise dans un ruuteuij.

Falconey ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme, en affectant une courtoisie respeetueii»;, dont Olympe lo

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rencontre soavent dans cette compagnie des gens que j*ai reconnus pour avoir un cœur ferme, une ftme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, TespritcuItiTé, etbeaucoupdepcditesae.

— Et une tenue décente, ^uta Olympe.

— Ëstrce pour moi que tous dites oda? demanda Diogène.

— Pour Yous^méme, et à vous-même.

— Fort bien; je comprends : vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. Ck)ntentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez oîi je demeure : écrivez-moi*

— Je n*en suis pas en peine, répondit Olympe ; vous reviendrez bien sans qu*on vous rappelle.

Diogène sortit sans saluei ni la maltresse de k maison ni le visiteur. Aussitôt la porte fermée, Caliban se leva et courut se jeter à deux genoux devant Olympe :

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