POU
eo LUI ET ELLE.
— Monsieur de Falconuy, ajouta Oljnipe, jr TOUS présente Calibaa, le meilleur et le {Juf mol éleTé des hranineB. Prenez le temps de le ooQDaltre, et tous venez qu'il Tous.gignera le cœur.
Caliban fit une espèce d'entracbat :
— Dieu soit loué! dit-il, j'écbaf^au oMip d'État] Je reftreads possession de moo coin, et je ne réchangcrais pas contre une {dace à la, chambre des lords.
Pierre déposa sa palette et ses jnnoeaux lanqu'Édouofd lui vint laconter tous les détails de cette première visite. Il parut écouter avec la plus grande attention, observant la physionomie du narrateur, étudiant les inflexions de la Toix et quand le récit fut achevé :
— Mon ami, dil^il, toutes ces petites ciroonslances ne m'approinent rien de ce qui s'est passé dans toa «sur; il faut que je tadte si, lorsque tu as eu l'iniprudeiicB de poser ton doigt sur la panloiiÛe de cette renune, quelque terrible commotion n'tst point partis de
son chapeau, poussait son ami dehors et fermait la porte de scfn atelier. Il employa la journée entière à courir de l'un chez l'autre, recueillant les plus légers indices sur le caractère d'Olympe et sur ses antécédents, comme s'il se fût agi d'un projet de mariage. Cette enquête le mena jusqu'au quai de Gèvres, où il voulait s'assurer que Jean Cazeau était réellement parti pour ritalie. Le concierge de la maison s'empressa de raconter Tétrange expédition du secrétaire forcé. Comme il avait craint d'être soupçonné de vol, il insista pour faire voir à un témoin les traces de l'efiraction. Des informations qu'il avait prises, Pierre conclut que William Caze était un excellent camarade, un bon ami, de moeurs douces, capable de dévouement, mais qu*01ympe était une femme dangereuse, près de laquelle un homme raisonnable devait tenir son conir à deux mains. Lorsqu'il eut raconté à Edouard le triste dénoûment des amours de Jean Cazeau :
— Mon ami, lui dit-il. rappelle-toi, dans le
voyage que nous avons fait ensemble au Havre, ce passage périlleux de la barre de Quillebœuf, où Ton voyait au-dessus des vagues les drapeaux noirs attachés aux mâts des navires engloutis. Dans la vie de cette femme, il y a un drapeau noir. Je te Tai montré. L*écueil est signalé : fais maiptenant ce que tu voudras.
— Mon ami, répondit Edouard, Tempereur
Cbarles-Quint, qui se connaissait en hommes,
disait : a Quand les gens s6 donnent à vous pour
bous et loyaux, il faut les croire, ou, du moins,
il faut agir avec eux comme sMls étaient tels, et
IcHs forcer à le devenir, s'ils ne le sont point. i>
Une femme belle, aimable, intelligente vient à
moi en souriant, le regard doux, la main ou*
verte, et j'irais la supposer fausse, dangereuse
ot déloyale ! Et cela sur des propos d'amoureux
nialtraités, d'amis jaloux et de gens envieux !
Fi donc! Et quand elle aurait été cruelle et
perfide avec d'autres, elle sera, pour moi seul,
bonne, sincère et noble, parce que je la croi-
rai telle. Le mnl qu*on cherche et dont on 5e défie sort de terre; celui qu*on ne \eul pas voir et sur lequel on marche n'existe pas.
— Voilà ce que je craignais, murmura Pierre : rien n'y fera parce que cette femme a la peau couleur de bronze.
Mais Pierre se trompait. Ce n'était pas seulement par les yeux que Falconey se laissait prendre ; le charme qui l'attirait vers Olympe venait d'une source profonde et cachée. Précisément parce que les hommes de génie ont reçu le don cruel de sentir plus vivement que les autres et d'exprimer leurs sentiments dans un langage que le vulgaire ne parle pas, la nature leur inspire le besoin des épreuves et de la souffrance. Un instinct merveilleux leur fait distinguer à première vue les êtres desquels ils peuvent attendre de grandes jojes et de grandes douleurs. Un penchant fatal et irrésistible les entraîne; plus le danger est évident, plus ils le cherchent avec ardeur et phis leur coeur se li-
La semaine ne s'écoula pas sans que Falconei reprît le chemin de la rue Mazarine, où demeurait Olympe. De cette seconde visite, il ne dit rien à son ami. Pierre n*eut point i air des*aperceroir d*une réserve si peu ordinaire. Il n*était pas homme à donner des conseils dont on ne voulait pas; mais comme il parlait d'autre chose :
— Regarde donc sur mon bureau, lui dit Edouard , tu y verras une lettre commencée :
os LUI Et ELLE.
TOyer, dit Pierre; je n'y vois pas d'iûcoimV nient. On te répondra : «Enlaot que vous êtes! j*ai huit ans de plus que vous! » Et l'oa (aifrira la chaste sympathie et la sainte amjlié, refrain obligé de la cbauaoo, jusqu'au jour où l'on consentira, par charité, par pure boolé d'âme, à devenir ta maîtresse pour t'empêcber de souffrir; en sorte que l'anuHir se présenlen orné de tous les charmes d'un médicament ou d'uD régime hygiénique.
Pierre se trompait encore; Olympe répondit eo termes pleins de firanchise et de naturel : ■ Vous avei bien raison, monsieur, écrtvailelle, de nepointme traiter en Parisienne; mais puisque vous avouez qu'en agissant comme vous le faites, vous auriez commis une limle grave si j'étais de ce monde rafBné où vous vivez, je me demande comment vous répondrait une autre femme que moi. Apparemment elle se achetait et vous fermerait sa porte. Je m'eslime heureuse de ne pas être forcée de prendre une mesure de rigueur qui inteironifu^it dès '
. d'amour, à moios que la dame no Toulùt en parler et qu'elle n'entsm&t ce sujet la première. Pierre approuTa fort cette maDicre de Toir et de sentir. Il remonta dans son atelier pour y at^ tendre paisiblement le retour de son ami.
A la nuit tombante Edouard n'étant pas nicore rentré, Pierre supposa qu'on l'avait retenu à diner. Il attendit le soir jusqu'à minuit. II aurait pu attendre pendant huit jours, puisque son ami ne rentra pas de toute la semaine; mais un exprès lui apporta le lendemain malin la lettre suivante, écrite sur du gros papier de cuisine, et qu'il conserva précieusement :
tt J'ai tenu ma promesse, cher Pierre, je n'ai pas parlé d'amoiur. Nous n'avions pas songé à une chose : c'est que l'amour s'exprime de cent fafons, et qu'il se moque des formules et des' sons. Qu'est-ce que des mots pour lui? qu'importe de quoi parlent les lèvres, lorsqu'on écoule les cœurs se répondre? Quelle douceur inliDÎe dans les premiers r^ards près d'une femme qui vous attire I D'alxHxl il semble que tout œ
qu*on dit en présence Tun de l'autre soit comme des essais timides, comme de légères épreuTes; bientôt nutt une joie étrange; on sent qu'on a frappé un écho; on s'anime d'une double vie; quel toucher! quelle approche! et quand on est sûr de s'aimer; quand on a reconnu dans l'être chéri la fraternité qu'on y cherchait, quelle sérénité dans l'âme ! la parole expire d'elle-même ; on sait d'avance ce qu'on va se dire; les cœurs s'entendent, les lèvres se taisent. Quel silence ! quel oubli de tout ! voilà comment j'ai tenu ma promesse de me taire. Il ne faut pas m'en vouloir. Mon bon Pierre, je l'aimais avant de partir. Je suis heureux , pardonne-
moî. »
Le troisième jour, une autre lettre d'un style bien différent invitait Pierre à venir passer la soirée rue Mazarine : « Ta présence, lui disait son ami, me parait absolument nécessaire à la fêle que nous donnons pour célébrer ta première entrée dans le s:i1on violet de William. Si tu ne venais pas, la solennité atteindrait difficilement
n I.L'I Bt ELLE.
son vcriiiblu but, et comme le notntM« des iavitcs s'élève à un, mon otsilion déclare qu'dle inctlraU le souper sous clef. »
Au bas de la page était ce post-scriptum d'une autre 6:rUure que celle du biUet: «L'oîfilton avertit Pierre que la porte étant fermée, il devra dire son nom au Cerbère Justine. »
— Atlonâ! dit Pierre, mou r61e de sermonneur est fini ; ne nous faisons pas prier pour en accepter un autre plus divertissant.
Le soir, il trouva le salon violet éclairé a giorno. Edouard debout à la cbeminée élait déguisé en marquis du siècle dernier : habit de couleur queue de serin, culotte courte, bas de soie blancs, souliers à boucles d'or, perruque poudrée. Olympe, en verlugacliDS à grands ramages , double jupe et robe relevée par des nœuds du rubans, le visage orné de mouches, SCS cheveux naturels poudrés à frimas, se tenait au milieu du salon pour recevoir le visiteur il* lustre; elle lui récita un compliment burlesque, appris par uvui'.
Il ii*en fallait pas tant pour briser la glace. Pierre, à qui on avait préparé un costume du même temps que les deux autres, courut s*habiller dans la chambre d'Edouard, et revint aussi disposé à rire que ses hôtes. Admis dans la société intime du prince Iréneus et de la princesse Edwige, il sentit le besoin de prendre le titre et le nom de conseiller Gérondif de Pimprênelle. La soirée ne fut qu'un feu roulant perpétuel de plaisanteries, que scènes et discussions comiques, où chacun soutint son personnage avec cette conscience que donne la vraie gaieté. Plus d'un homme sérieux eût pris plaisir à entendre de tels propos, et en peu de temps l'ivresse du rire et de la folie l'eût peut-être gagné lui-même.
Pierre fit honneur au souper, paya son écot en saillies et rentra chez lui au petit jour, complètement subjugué par les grâces, le sans-façon cordial, l'esprit aimable et la franche bonhomie de son hôtesse. Le lendemain, assis devant son chevalet, il riait encore aux souvenirs de cette
soirée charmante, et se demandait ooronoent il avait pu soupçonner de noirceur et de fausseté une personne qui témoignait si hautement la bravoure de son cœur. Pierre se promit de réparer cettQ injustice en se faisant désormais le défenseur de celle qu'il avait attaquée. Les jours suivants, il se rendit le soir chez ses amis, et les conversations, tantôt gfaies et tantôt sérieuses qu*il eut avec Olympe, achevèrent sa conquête. — Edouard avait raison, se disait-il; quand même cette femme aurait été cruAle et perfide envers les autres, elle sera bonne et loyale pour lui*
fait payer cher les avantages de ta réputation, en publiant avec zèle ce qui peul leur nuire. En un moment, tout le monde se mit à jaser de la visite de huit jours que Falconey avait faite à William Gaze. Pierre crut devcûr en avertir ses amis. Ils commencèreat par se moquer des bavardages, et puis, afin de leur échapper, ils formèrent avec joie le projet d'aller se cacher à la campagne. Comme ils voulaient des bois et de l'eau, la petite ville de Moret, située près des ^bords du Loing et sur la lisière d'une foret, leur parut mériter la préférence. On convint de se séparer pour deux jours seulement, et de se retrouver le troisième sur le bateau à vapeur de Montcreau.
Pendant le temps de la séparation, la maison de William Caze fut rouverle aux buveurs de bière; mais te silence et les bâillements leur apprirent, à n'en pouvoir douter, que la pensée de leur amie voyageait bien loin de leur bohémienne compagnie. Enfin , le seceod jour, Olympe n'y pouvant plus tenir, viot sonner à
la porte d'Edouard. Elle le trouva préparant son bagage avec l'aide de Pierre. Ils demeurèrent tous trois ensemble à causer jusqu'à six heures; et comme l'envie leur vint d'aller dtner au cabaret, Edouard passa dans sa chambre pour s'habiller, tandis que Pierre montait chez lui pour prendre son chapeau. Olympe, seule dans le cabinet d'études, remarqua sur le bureau le cahier des Chansora créoles, ouvert à la première page. Elle posa ce cahier sur le piano cl se mit à jouer les deux premiers morceaux, en exi^ulant les changements faits par Falconey. La fenêtre était ouverte. Pierre entenditde loin les sons de l'instrument, et reconnut à la fois Je jeu d'Olympe et les corrections d'Edouard. Il en eut des éblouissements de surprise et de crainte. De son cAté Falconey resta un moment comme pétrifié, cherchant dans sa tète de quel prétexte il,se servirait pour faire excuser à l'auteur ce travail qui constituait la critique la plus sanglante de son œuvre; et comme il ne trouva
— Pah ! se dit-il, des accords de wplîèine diminuée, des fausses quintes et quelques bémols de plus ou de moins n'auraient pas le pouvoir de brouiller ensemble deux amants fidèles.
Lcaaqa% rentra dans le salon, pour interrompre la musique. Olympe lui demanda la pennission d'acherer la lecture des devx morceaux corrigés :
— Celte version vaut mieux que U nneniie, ditp«lle; TOUS avez fait là un excellent Invaïl, et qui me servira. Vous verres à mes autres ouvrages le profil que je prétends tirer de cdte leçon,
Plusieurs fois, dans le courant de la soirée, Olympe eut des accfes de rêverie dont elle sortait en répétant :
— Ces corrections étalent exœllentas. On y reconnaît la main du maître.
Bien qu'on ne sentit pas la plus légère apparence de mauvaise humeur ou de dépit dans ces réflexions , Pierre demeura per- Miadé que l'amonr-propre de William Tjiett
si bien le temps que le matin venait parfois Ic5 surprendre.
Pendant ces longues causeries, dans la plus belle des solitudes. Olympe entendit un langage qu'aucune autre femme ne connaîtra jamais. Le cœur qui s*ouvrit à elle pendant ces tièdes nuits de septembre contenait de tels ivAsors de tendresse et de passion, il parlait une langue si poétique et si élevée, soutenu comme il rétait par Timagination la plus brillante et la plus active, dans toute la fraicbeur de la jeunesse, ce cœur de vingt-deux ans était si plein, si amoureux, si éloquent, qu'on se demande comment la créature qui en a vu le fond, qui en a recueilli les richesses, partagé les émotions et compté les battements, a pu non -seulement perdre le souvenir de ces moments de bonheur, mais les nier, les flétrir, les salir par d*atroces mensonges, en représentant cette époque de sa vie comme un temps de dures épreuves, et les amours les plus nobles du monde comme un calice amer.
Nos amoureux avaient le dessein de passer une semaine à Moret; ils y restèrent plus de quinze jours, sans qu'il s'élevât entre eux Tombre d'un nuage ou le semblant d'une querelle, sans une seconde d'ennui ou de lassitude d'être ensemble. Il ne se forma pas un léger pli dans les feuilles de roses dont l'amour, la confiance et la sécurité leur faisaient un lit plus doux que cekii du voluptueux de Sybaris. Les vents d'équinoxe, la pluie et les premiers froids eurent seuls le pouvoir de les forcer à déloger. La forêt ne les préservait pas aussi bien du mauvais temps que des ardeurs du soleil; leur petite habitation, assez mal close, ramenait leur pensée vers Paris et le salon violet. Us en étaient partis pour fuir les indiscrets et les curieux ; ils y revinrent avec l'intention d'y recevoir de nouveaux amis et de se composer pour l'hiver un cercle agréable.
Olympe voulut rendre un dîner à son éditeur et à plusieurs des convives du Rocher de Cancale. Edouard fit la liste des invités. Les trois
couunensaux ordinaires de la maison en étaient exclus, ce qui causa parmi eux une grande rumeur. Les autres convives étaient des hommes trop intelligents pour ne point deviner les rapports qui existaient entre Olympe et Falconey. lis ne se croyaient point obligés d*en garder le secret» en sorte que leurs remarques prirent les proportions d'une publicité complète. Olympe le souhaitait ainsi; elle voulait avoir l'univers pour confident et spectateur de ses amours, désormais associées à sa gloire d'artiste; elle voulait mettre celui qu'elle aimait, aussi bien qu'elle, dans l'impossibilité de leur donner jamais une fin Vulgaire ou honteuse. Elle voulait que ces amours fussent justiciables de l'opinion du mcmde et de celle de la postérité. Ses vaisseaux étaient brûlés.
Pierre trouvait cette conduite insensée ; mais il se plaisait à rendre un éclatant hommage au caractère de cette femme, qui poussait la sinoérité ju^u'a l'imprudence. En peu de temps, la compagiûe du salon violet se trouva renouvelét:.
était acœmpagné d'une légende burlesque. An milieu de ces souTenirs diTertissants, Olympe soupirait parToiâ en pensant à sa cbère forêt; Edouard, de son côté, rêvait encore la solitude à deux. Un soir, on s'avisa de parler de l'Italie.
— Si nous y allions? dit Falcôney. Le soleil s'éloigne de nous, courons après lui. Ne sommes-nous pas libres? qui bous empècbede prendre le chemin des Iiirondeltes?
— Allons où vous voudrez, répondit Olympe. Je suis prêle à partir.
— Allez, mes amis, ajouta Pierre; vous me paraissez fort beureux id; mais, si vous devez l'èlre davantage ailleurs, partez; D'bésitez pas.
— ' Cette idée est absurde , s'écria Calilian Eorlaot de sa tanière. Tout le monde parle déjà de vous à Paris ; vous voulez apparemment qu'on CD parle dans les deux mondes. Et que ferezvous si vous venez à découvrir, à quatre cents lieues d'ici, que vous avez assez l'un de l'autre?
— Ce serait un trop grand malheur, dit Edouard, pour être prévu de si loin.
'«"■il tJ^ '« nVe, rf7 '"I"- h J '*K-
M LUI BT ELLE,
quelque nutre vUUga de cette baie si vuiUeT Un mois s'écoula en discussious de ce genre, et Caliban commençait a espérer que le voy^ se ferait en paroles, au coîo du feu. Biais ua soir, Edouard entra tenant à la main un chiffon de papier qu'il présenta d'uA air mystérieux à Olympe, et il s'assit en face d'elle pour la regarder de près tandis qu'elle prenait lecture de cet ^it. C'était un bulletin de deux places retenues à la malle-poste de Lyon pour le jeudi de la semaine suivante.
— Je les ai prises condiUonnellement , dit Edouard, et l'on m'a accordé jusqu'à demain,' pour ks lendre ou pour reculer le jour du départ.
— Il ne fout ni les rendre ni changer l« jour, répondit Olympe en luttant des mains. Je vous croyais indécis ; mais puisque vous voilà enfin déterminé, j'irai ausù ImiTement que vous.
— Je tremblais, reprit Edouard, qu'à la lecture de ce bulletin, un froncement de sourcils
LUr ET ELLE. 87
ne vînt m*apprendre que je m'étais Irop hâlé ; mais je vois bien à votre visage que nous pouvons encore aller loin ensemble,
— En Chine, si le cœur vous en dit, répondit Olympe.
Le jeudi suivant, à la nuit noire, Pierre attendait ses amis, depuis un quart d*heure, dans la cour de l'hôtel des postes, lorsqu'il les vit descendre d'une voiture de place. Ils entrèrent tous trois dans une salle basse, où quel* ques personnes enveloppées de leurs manteaux étaient groupées en silence autour d'un poêle. Bientôt l'horloge sonna six heures, et tout le monde s'agita. Le défiler des malles -poste commençait; elles sortaient une à une de la seconde cour, quelquefois à de longs intervalles. Un employé les désignait à haute voix. Pierre , dont le cœur se serrait un peu au milieu de ces gens en proie à la fièvre du départ, se mit à compter machinalement les voitures. Celle de Lyon était la treizième. Il le dit tout bas à Falconey, qui lui répondit en riant :
fIR LUI ET ELLE.
— S'il n'y avait pas de nombre treize, on ne pourrait pas arriver à quatorze, et souyeni ce serait dommage.
L'employé appela les voyageurs pour Ljon. Pierre embrassa son ami et pressa la main d'Olympe. Les deux amoureux s'élancèrent gaiement en voiture, et les chevaux partirent; c'étaient quatre chevaux percherons et entiers, d'une vigueur admirable. L'un d'eux répondit au coup de fouet du postillon par une ruade, et se jeta de c6lé sur son voisin , en imprimant à tout l'altclage un mouvement vers la gaudie. Avant que cette mauvaise manœuvre eût été corrigée, la malle passa sous la porte cochère, et l'une des roues heurta violemment la borne.
— Encore un présage fâcheux ! s'écria Pierre ; mais ce sera le dernier.
Et il reprit le chemin du faubourg Saint' Germain. A l'extrémité de la me Jean-Jac ques-Bousseau il entendit un grand tumulte, au milieu d'un rassemblement où vingt per* sonnes criaient à U fois, il vit une malle-ftosle
vm
Arrivés à Lyon, Edouard et Olympe s'y rp-
posèrent pendant deux jours; ils descendirent ensuite le coun du RbAne sur un bateau à vapeur, où ils renomtiërent un homme d'esprit de leurs amis qui s'en allaK prendre possession d'un consulat en Italie. Cet aimable compagnon las suifit jusqu'à Gènes, où il les quitta pour se rendre à ttm poste. Géoes plul extrêmement aux deux amoureux. Ils en visilaient, le matin, les magnifiques palais; dans le milieu du jour, ils montaient à la prom^
LUI BT ELLE. 91
nade publique pour contempler le panorama de la ville et le spectacle de la pleine mer ; le soir, ils allaient au théâtre Carlo- Felice ; quel-quefois ils prenaient une voiture de louage et parcouraient les environs, dont les villas hospitalières laissent leurs grilles toujours ouvertes à la curiosité des étrangers. Edouard trouvait tant de charmes à cette vie active, ses journées étaient si remplies , un projet exécuté en faisait naître tant d'autres , qu'il en résulta bientôt pour les deux voyageurs une accumulation de fatigues dont ils s'aperçurent un peu tard. Un jour, par un soleil splendide, ils étaient assis, au bord d'une fontainç, sous les arbres d'une villa célèbre, lorsque Edouard, en se mouillant le front et les tempes avec l'eau de la fontaine, s'écria tout à coup :
— 11 faut donc que j'aie la tète bien malade pour que cette eau froide me fasse tant de plaisir? '
Et, en effet, il s'aperçut que le sang battait violemment dans ses artères, qu'il avait la poi« '
trine oppressée et les membres rompus, comme au début d*pne maladie.
— Ne TOUS fâchez pas, dame nature, dit-il ; ne gronde? pas si fort pour avoir été surmenée; je me rendrai à vos aTertissements; mais je frémis en pensant que le pauvre oisillon a mesuré de ses petits pieds toutes les mêmes distances que moi.
Olympe avoua que depuis peu elle épitMiTait une lassitude immense, et lorsque Edouard lui reprocha de n'en avoir rien dit :
— Je faisais comme toi, répondit-elle; j'allais en avant, les yeux charmés, Fesprit éveillé, le cœur content, et je ne savais où en était mon corps.
— £h bien, reprit Edouard, je vous impose huit jours de repos absolu, en manière de pénitence.
Pendant ces huit jours , ils restèrent tous deux à la maison, jouant aux cartes, faisant des lectures ou d§ la musique , évitant jusqu'à la fatigue du théâtre. Un soir, deux jeunes Italiens
lalion aussi énorme qu'inutile, voulut distraire leur attention par des plaisanteries; mais Olympe, se tournant vers lui d*un air délibéré : — Trouvez bon, mon cher, lui dit-elle, que je parle de mes proches et de moi-même comme je Tentends. Je ne fais point la guerre à vos piéjUgés de gentiihommerie; mais je ne puis pousser la complaisance jusqu'à m*exprimer comme si je les partageais. Ma mère était une femme forte, et parce qu'elle obéiasaiian wossa de la nature, à son fCœur, à son caprice, si vous voulez, je la tiens pour égale en mérite, sinon pour supérieure aux filles bien élevées, dodles et hypocrites de votre castel Je ne suis pas lâchée que ces jeunes aristocrates étrangers connaissent sur ce p(»nt l'opinion d'une Française libre et fiëre.
— Messieurs, dit Edouard, je vous supplie de croire que, même en France, de telles opinions sont une grande rareté.
— Si vous ayez la prétention de m'en faire rougir, reprit Olympe, i) faut commencer par
le fâcheux incident de la soirée. Sa mémoire lui rappela plusieurs occasions où Olympe; habituellement douce et aimable dans le tête-à-tèle ou en présence de ses \ieux amis, avait eu de ces accès d*arrogance derant des étrangers. Celait une face remarquable de ce caractère difficile à pénétrer. Nul homme n'avait plus de dispositions que Falconey à se créer deè sujets de trouble et d'inquiétude. Après le travail de la mémoire vint celui de Fimagination. U se représentait Olympe lui rompant en visière et le traitant avec légèreté ou mépris à chaque visage nouveau qu'ils rencontreraient dans leur voyage. La colère et la jalousie le prenaient à la gorge; il se voyait rudoyant cette créature orgueilleuse, et s'emportant contre elle jusqu'à l'injure; — une séparation devenait inévitable; — il se voyait alors reprenant seul le chemin de la France, rentrant au désespoir dans sa famille, surprenant Pierre le pinceau à la main, * pour lui raconter en pleurant la triste fin de ses amours. Au milieu de ces rêves, son cœur se
serrait, comme si ce dénoûment imaginaire eut été déjà un fait accompli. N'ayant pas là son ami pour Taider à chasser les chimères par deux heures de conversation, il employa une partie de la nuit à écrire. Sa lettre contenait le paragraphe qui suit :
« Oui, mon ami, pour la première fois j'ai vu dans les yeux d'une personne qui m'est si chère le dédain , l'ironie et l'insolence ; pour la première fois une vipère a passé entre ses dents de nacre, et est venue tomher entre nous deux en sifflant. Dans cet instant, il m'a semblé que son oi^eil froissé rendait du feu comme un caillou, et qu'à cette lueur soudaine je voyais clair dans toute son âme. J'y trouvais un sentiment hideux, celui que je redoute le plus au monde : je l'appellerai la haine de Tainour, c'est-à-dire une sorte de rage et de rancune contre l'objet aimé par la seule raison qu'il a su se faire aimer, une envie de le mordre et de le déchirer, une haine comme celle de l'esclave [lour le maître, du laiblc pour le fort, de l'in^
grat pour ton bienfoiteur. On dit qu*il exUid des femmes capaUes d'éprouver une joie extrême à cette yengeanœ sans nom; et quand Je songe qu'on peut inspirer un tel sentiment par Texcès même de la passion, par trop de tendresse, par trop d'abandon et trop de oœur, je sens mes cheveux se dresser sur ma tète; je me crois au bord d'un précipice ; une petite main me pousse; je tombe et j'entends derrière moi un éclat de rire féminin. »
Edouard, soulagé par ces confidences écrites, se mit au lit et dormit aussi bien auMl avait coutume de le faire à Paris au sortir de ses conférences du soir avec son ami. Le lendemain, il s*éveiHa en chantant, et avant de fermer sa lettre, il ajouta ce post-scriptum :
(( N'ai-je pas lu quelque part que Henri IV et d'Âubigné s'aimaient tant qu'ils se querellaient sans cesse, comme un amant et sa maitresse? Nous nous sommes querellés aussi ; cela prouve que nous nous aimons. Voilà tout, i» .
De son côté Olympe s'était levée en belle
humeur. La discussion de la veille semblait oubliée; mais, pendant le déjeuner, Falconey regarda autour de lui, en disant :
— Je n'aime plus cet appartement; nous y avons eu notre première querelle.
— Et moi, répondit Olympe, je n*aime plus autant la superbe Gênes, pour la même raison.
— Eh bien, allons à Florence.
Falconey aurait voulu partir à l'instant. Il courut à TofQce des bateaux à vapeur et 9'empressa d'y retenir deux* places pour le soir. On était à la fin de décembre; la traversée de Gênes à Livournc, contrariée par un grand vent de sud-ouest, fut pénible. Le bateau déviait, de son chemi n , et le timonier dut marcher plusieurs fois contre le vent pour s*éloigner de la côte. Les passagers, enfermés dans leurs cabines, souffraient du mal de mer. Olympe seule bravait ce mal terrible, et se promenait résolument sur le pont, au grand cbahissement de Téquipage ; Edouard l'admirait aussi, et se morfondait au froid de la nuit, assis sur un banc de
bois el roulé dans son manlenu. Un dessin comique, soigneusement conservé par Piorro, représente cet épisode dont le Bourenir^ya plus d'une fois les causeries du coin du feu^ On y voit Olympe vêtue d'une robe de drdp boutonnée du haut en bas, coifTée d'une espèce de pouf, comme les Temmes de Watteau, cfaausséi' de bottines à la hongroise, les tnaios dans ses poches, ta lëte haute, la cigarette à la bouche, droite et ferme sur ses pieds, regardant d'un air de supériorité, comme le vieux sergent n^rdc le conscrit, son compagnon de voyage, dont les traits altérés, le corps plié en deux, tes cheveux en désordre , témoignent éloquemment de la puissance de la mer. L'inscription porte ces mots : Homo sum, et nihil hwnani a me alienum puto.
La ville de Livourne n'olTrant rien d'intéressant pour les artistes, Edouard, qui avait repris sa vigueur et son entrain en mettant pied à terre, voulut poursuivre sa roule. Il fit marché avec un vbiturin, et après avoir Visité le triste désert qui porte le nom de Pise, nos voyageurs arrivèrent le soir à Florence.
La plupart des grandes villes d'Italie portent leur histoire écrite dans leurs monuments. Ceux de Florence rappelèrent à Falconey tant de souvenirs des belles années de la renais-
s,tnce, qu'il voulut relire les cbroniques florenti nés sur le lieu même de la scène ; mais comme les journées étaient consacrées au plaisir des yeux et à l'examen des galeries de tableaux, il employait une partie de la nuit à ses lectures. En peu de temps il dévora vingt volumes, menant de front l'histoire du pays^ celle des arts et des lettres, et les biographies des peintres. H y découvrit des sujets d'opéras et de poèmes, sur lesquels il composa des morceaux dont il se proposait de faire plus tard une œuvre sérieuse. La mort tragique de Luiza Strozzi lui donna des émotions qu'il sut traduire en mélodies énergiques et passionnées. Olympe, qui observait sur son visage des symptômes de fatigue et d'épuisement, l'engageait à se modérer, à ne travailler que le jour et à se reposer par des interruptions régulières; mais le génie de ce jeune homme, une fois échauffé par la muse. prenait le mors aux dents et ne s'arrêtait plus qu'au bout de la carrière. La nature, d'ailleurs, lui avait douné une force organique bien plus
grande ^'Olympe Ae le pensait; dans ces moments decrise^ Tenthousiasme devenait son état normal, et il lui semblait alors que la vie de tout le monde était une sorte de végétation pire que la mort. Souvent, après avoir promis de se ooucher en raitrant du théâtre, il ouvrait son piano et on l'entendait tour à tonr jouer, chanter, marcher dans sa chambre, parler haut,* se remettre avec ardeur au travail , où le soleil le venait surprendre. Un mois 8*écoula dans cette fièvre perpétuelle, et puis, un matin, œ qu'il avait dans Tesprit se trouvant sur le papier, il se coucha content et dormit prè» de vingt-quatre heures d*une traite.
— Voilà qui est fini, dît-il en s'éveillanl; nous pouvons, à présent, parler de bagatelles, faire bonne chère , rouler carrosse et prendre Taîr tant qu'on voudra , pour mes relevaiiles. L'enfant que je portais est né ; je me sens gaillard et dispos.
Et, en effet, il avait déjà les yeux reposés et le printemps ^ur les Jones.
104 MjI et elle.
— Mais avant de nous livrer aux exercices des Béotiens, reprît-il, mon oisillon aura bien la complaisance d'écouter œ que je viens de pondre. Une amie est un auditeur choisi que l'arlisle a le privilège d'assommer de ses productions, sauf à lui reconnaître le droit imprescriptible de bâiller, de penser à autre cboae et même de s'endormir en battant la mesure avec un sourire indulgent.
Falconey mit en ordre bcs manuscrits, les posa sur le piano et exécuta tout ce qu'il avait composé depuis un mois. Quoiqu'il y en eût fort long, Olympe parut écouter avec une attention soutenue ; elle laissa même écbiq^r quelques légers signes d'éraotîon et de plaisir; maie quand l'auteUr lui demanda ce qu'elle pensait de son travail ;
— Fraïicbeuient, répondit-elle, je m'attendais à toute autre chose. Vous avez, il est vrai, le don de vous transfonner à chaque nouvel ou* vrage que vous entreprenez; mais à force de changer de manière, vous finirex par en décou-
LUI BT ELLE. 105
Trir une mauvaise. Il y a là, sans doute, de quoi faire la réputation d*un artiste; pour un maître comme tous, ce n*est point assez. Je préfère de beaucoup tos mélodies espagnoles.
La vanité d'auteur n*était pas le défaut de Falconey. Sa modestie même allait si loin qu'on l'aurait facilement rendu injuste pour luimême.
— Oh ! dit-il en riant, je croyais boire dans une coupe d'or à la fontaine d'Hippocrène, et j'avalais de l'eau de citerne dans une sébile de bois. Pendant un mois j*ai cru tenir le Minotaure par les cornes, et il se trouve que j'ai terrassé un la* pin. Ce malheur arrive tous les jours à bien d'autres. Avec la première femme venue, je m'en tiendrais à cette réponse : a Ceci me plait, ou ceci me déplaît. )> Par bonheur, vous êtes du métier; nous allons chercher ensemble comment et pourquoi je me suis trompé si grossièrement, et puis nous procéderons ensuite à la destruction de l'enfant, puisqu'il n'est pas né viable.
Olympe, sollicitée de s'expliquer, non-seule-
100 MTI ET ELLE,
ment sur l'ensemble de l'ouvrage, mois sur chaque moreeau, fit d'inutiles efforts pour motiver SOD jugement et formuler clairement son opinion. Si Falconey ne l'eût aidée, elle n'aurait pae su foire une seule critique sérieuse. BienlAt les questions devinrent plus pressantes, et, dans son embarras, elle suppléa aux bonnes raisons qui lui manquaient par de l'aigTear et enfin par de l'emportement.
— Ce n'est pas à moi-même, dit^elle, qu'il faut en appeler de cette condamnaticm qui vous révolte. Adressez-vous au public. Vous savei bien que je ne m'y connais point et que mes ouvrages ne valent rien.. Quand vous les corrigez, je me soumets docilement. Comment un aussi grand maître que vous peut-il s'abaisser à consulter une pauvre écolière? Vous avei voulu savoir mon sentiment; je vous l'ai dit. Tous les raisonnements du monde ne m'en feront pas changer. Prenons que je suis une ignorante ; je vous répéterai, comme la première femme venue : u Ceci ne me ptait pas. » A
votre place, je brûlerais tout ce fatras. Ce n est point votre avis; n*en parlons plus. Je ne sais ni éplucher, ni disserter; je sens, juste ou faux. J*ai la tête dure; vous me la rompez inutilement par vos questions. Restons-en là.
Falconey chiffonna ses papiers dans le dessein de les jeter au feu ; mais, au moment de les détruire, il se ravisa, prit le manuscrit sous son bras et l'emporta dans sa chambre.
— Ne nous pressons pais, se dit-il; je ne suis point assez sûr de la bonne foi de mon juge. Son arrêt pourrait bien être la revanche de mes critiques sur son premier ouvrage. Je Tavais offensée avant de la connaître; passons-lui cette petite vengeance.
Afin de chasser de son esprit la pensée de cette seconde querelle, Edouard ouvrit l'histoire des peintres florentins par Philippe Baldinuoci. Le hasard le fit tomber sur l'article consacré à Cristofano AUori, l'un des derniers grands ar« tistes de cette école. Baldinuoci, dont le père avait connu les trois AUori, donne des détails
108 LUI ET liLLE.
Tort curieux sur la vie, les mœurs et le caractère de Cristofano. Ce peintre vivait à la Bn du seizième siècle, au moment de la décadence des arts. C'était une de ces belles oi^anisations que rilalie a seule le privilège de produire, avec des aptitudes diverses et tous les talents : poêle, musicien, homme d'esprit, aimable et brillant causeur, peintre excellent et digoe d'un meilleur temps ; mais dissipe^ plus amoureux de ses maîtresses que de la gloire, comme il arrive souvent aux hommes de génie, lorsque, après avoir lutté contre le mauvais goût de leur siècle, ils en iviennent à mépriser jusqu'aux louanges inintelligentes de leurs contemporains.
Cristofano Allori aimait passionnément mie femme, dont la beauté était alors célèbre, au delà même des murs de Florence; on l'appelait la MezzaQrra. Elle était vaine, oi^eilleuse, cupide, menteuse comme un démon. Allori le savait, mais il eu devint amoureux, comme Molière delà Béjart, et il n'épargna rien pour lui plaire. U eut le malheur d'y réussir. Selon la mode du
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110 LUI iT ELLE.
geanoe ne corrigea point sa mattresae. »
La singularité de cette anecdote jHtKhiiait une vive impreasioa but l'esprit de Falemiey. Il ferma le livre et counit.au palais Pitti, ponr y esamiœr avec boîd le tableau d'Allori dont les chebHl'ceuvTe de Raphaël et d'André dc3 Sarto avaient jusqu'aloTB distnit son attentioa. Il trouva sans peine la Judith , qui occupe une place d'huineur, en foce de la Vierge à la chaise. Quelle fiit sa surprise eu reconnaissant dans les traits, la coiffure et jusqu'À l'habiUement de la belle Juive , des pointe dé ressemblance avec Olympe I Assis sur une banquette, dans l'embrasure de la fenêtre la plus proche du tableau, il tint ses regante longtemps fixés sur cette figure terrible, et faisant un retour sur lui-même :
— Est-ce que je serais, peneaptpil, dans les conditions d'Allori ?.ln>uvwa4-on qudque jour dans mes ouvrages une Judith, portant ma téie avec cet air féroce, et les biographes, s'il leur prend fantaisie d'écrire mon histoire, dé-
lis LUI ET ELLE.
— Parce que je croyais voas y RToir vue en compagnie d'un jeune homme dont la Sgan m'est inconnue.
— Je ne connais personne à Florence. Vous avez rêvé tout éveillé. Prenei-y garde, mon ami : ce travail forcé auquel vous vous êtes livré avec une sorte de frénésie vous a fatigué la cervelle. Vous devenez sujet à des halludi»tions.
— MacerveUe est en parfùt étal et j'û des yeux excellents, à telles ensdgues que je voddniis m'en servir pour voir un peu cette bague achetée à Ponte -Vecchio.
— Je viens de k serrer dans œ tiroir.
— £b bien, ouvrez ce tiroir, et montrex-moi la bague, si elle existe.
— La voici. C'est à vous que je la destine, comme un gage de notre seconde réconciliation, puisque nous avons eu notre seconde querelle. Votre accueil brusque et votre air de mauvaise humeur m'ont empâchée de vous l'offrir à l'instant; mais vous paraisses vous adoucir, et je
lU LUI ET EI.LF.
quent peu élevée au-dessus du parterre. En écoulant le premier ade, Edouard remarqna un l>eau garçon dont les feux se toumaieiit sans cesse de bod c6té. C'était le jeune bomine du palais Pitti.
— Voilà un de mes bntftmes en chair et m 08, dit-il à Olympe; mais il parait que œ beau cavalier est sujet aux TÎsioas, comme moi; il TOUS preoà sans doute pour le femme qu'il accompagnait ce maUn, car il Touspoursaittfe ses regards.
Olympe dirigea sa Im^ette sur le permonage indiqué, l'examina loQgterops, et répondit de l'air le plus indifférent :
— Je ne l'ai jamais vu.
Il y avait, ce solMà, ce qu'on appelle en Utile iin beauthéàtre^ c'est-à-dire une salle pidne, et la chaleur était accablante. Pendant l'entr'ade, Edouard et Olympe se retirèrent au Tond de leur loge, dont ils ouvrireot la porte, pour laisser entrer un peu d'air. Le même jeune homme, en passant, devant cette porte ouverte.
LUI ET ELLE. i\'6
ôta son chapeau, et Olympe répondit à son salut par une inclination de tête imperceptible.
— Bon ! dit Edouard, tout à Theure vous ne Ta viez jamais tu, et à présent vous le saluez.
— Je viens enfin de le reconnaître, répondit Olympe. C'est le fils de mon orfèvre. Je n*ai fait aucune attention à lui dans la boutique de son père; mais selon Tusage de ce pays, où les connaissances vont vite, il se croit de mes amis pour m*avoir vendu une bague. Telle est l'explication de cet affireux mystère.
— Vous avez toujours raison, reprit Edouard en riant. Décidément je suis pitoyable dans le rôle d'Othello. Le More farouche va demander deux glaces à la vanille, pour régaler Desdemona.
Devant le bufiTet du limonadier, Falconey retrouva son jeune Florentin.
— Votre père, lui dit-il en italien, est un artisan fort habile; je veux lui acheter à mon tour quelque bijou. Demain, j*irai vous voir à Ponie-Vecchio.
— Je ne comprends pas voire seigneurie, répondit le jeune hooune. Je suis le comte Meretti, pour la servir. Mon père ne vend pas de bijoux, et je demeure à Santa- Croce.
— Ce ii*est donc pas dans une boutique d'orfèvre que vous avez rencontré ma compagne de voyage?
— Non, monsieur, c*est au musée Pitti, œ matin; mais j'avais déjà eu l'honneur de lui parler hier au palais Médicis, dans la salle de la tribune, devant le portrait de la Fornarina, auquel je trouve qu'elle ressemble beaucoup.
— Vous vous trompez. G*est à la Judith d'AUori qu'elle ressemble.
Rentré dans la loge, Falconey garda le silence pendant le reste de la soirée, et tandis qu'Olympe ôlait son gant pour manger une glace, il murmura tout bas :
— Mezzafirra !
Que sa jalousie fût ou non fondée, Edouard ne pouvait se dissimuler qu'on s'était joué de
118 LUI BT ELLE,
et se fit coaduire à Fleeole. Olympe reotendil reatrer à la maison ven cUx heures du soir; mais elle venait de se mettre au lit, et pensa qu'il serait temps de s'expliquer le jour suivant. Au milieu de la snit, eUe fut réveillée par les sons du piano. Faleoney, distrait par tant d'émotions, avait assez oublié Bes travaux poor les pouvoir j(%er, comme s'ih eussent été l'onvraged'uD autre; il les relut, afin de décider s'il devait Iw oonservef ou les déUiiltv. L'épreuve fut favorable ; il reconnut de façon à n'en pouvoir douter que ses souvenirs de Fl(»«Dce tiendraient nn jour dans schi œuvre un rang honorable*, et en songeant que les critiques d'Olympe avaient feilli le décoarager et le porter à un acte de vandalisme, il s'écria :
— Toi aussi, Hexxafirra, tu auras une place dans mon œuvre.
Les premières lueurs du matin commençaient à paraître. Edouard, accablé èe fatigue, se jeta tout baUllé sur son Ht pour essayer de preodre un peu de repos. Il dormait profonde-
— En sortaot de table, si cela vous conrânt.
— Je vous prends au mot. Il n'y a plus à s'en dédire.
Edouard voulait aller à Rome ; mais Olympe avoua sans détour qu'elle y pourrait trouver une personne dont la rencontre lui serait pénible. Il fut décidé qu'on irait coucher le soir à Livourne, pour y prendre le bateau de Naples. Une voiture à volonté vint chercber les bagages, tandis qu'Edouard courait à la pdice et au consulat des Deux-Siciles. Au bout d'une heure, il revint avec les passe-ports en r^le, et quand midi sonna aux églises, le voiturin sortait de Florence.
— Par ma foi ! se disait Edouard, en écoui'iiit le son joyeux des grelots, si le comte Mcretti est amoureux, il n'a guère fait d'impression sur le cœur de sa belle. Cette fois, je ne serai pas si sot que de m'expliquer avec elle.
Mais Falconey n'était ni d'un Age m d'un caractère à persister dans celte résolution de garder le silence. Pendant la traversée, favo-
Edouard se plaignit d'abord de b férociU de ces procédés, puis il finit par implorer sa gritee, et il l'obtint, comme s'il eût été coapable. Au milieu de ces confidences, le soleil vint dwer le sommet d'uD cône volcanique qu'on découTrail au loin : c'était Iscbia. Le bateau entrait dam la bnie de Naples. On salua le Vésuve, le fort Sainl- Ëtme et les vastes quais de Chiaia. £n débarquant, à l'abri du môle, aux cris d!une horde àefacchini déguenillés, Falconcy s'écria :
— Dieu soit loué! nous voici dans le pajs de la musique et de la joie. C'est ici que nous vivrons en bonne intelligence; c'est ici qa'oD chante, qu'on aime et qu'on est heureux!
Pour se donner le temps de chercher à loisir un appartement, les deux voyageurs commen* cèrent par descendre à la Vittoria, Thôtel le plus beau et le plus cher de la ville. On leur donna deux chambres unies d'une grandeur démesurée, assez mal closes et sans cheminée, mais dans Tune desquelles était un bon piano à queue. Les fenêtres, d'ailleurs, exposées au midi, donnaient sur le quai, et Ton voyait, pardessus les arbres de la Villa Reale^ la moitié de la baie, les coteaux de Scnrrente, Tentrée du
golfe de Sateroe et l'Ile de Capri, dont les cornes étaient enveloppées d'un brouillard léger comme d'une écharpe de gaze.
En aucun lieu du monde, la nature n'a tant Tait pour le charme des yeux. Edouard et Olympe contemplaient avec ravissement ce beau panorama, lorsqu'on vint frapper à leur porte. Falconey poussa un cri de jùe en voyant entrer un de ses meilleurs amis. C'était an jeune Parisien, aimable, enthousiaste et instruit, admirateur passionné du talent de Fat coney, et juste appréciateur de cdui de William Gaze. Il s'appelait Edouard Verdio'. Au mraneal de se rendre en Sicile et en Calabre, il avait trouvé à Naples des cçanpagnons de voyage qui le pressaient de partir ; mais il consentit à relarder son départ de trois jours. Pour bien employer le temps, on résolut de Taire des excursions dans les environs de Naples. Le premier jour fut consacré à viàter les ruines d'Herculanum et de Pompéia, le secMid à l'as-
«ot A.. VX«.».
«20 Llîl KT ELLE.
que Sindbad : une nuit de sommeil me débarrassera de mon fardeau.
Et il fredonna gaiement Tair de Hasanicllo :
Sommeil, descends du haut des deux.
Cependant la nuit suivante le sommeil ne Tint pas; le lendemain, Falconey resta au lit plus tard que d'habitude, et à mesure que ses membres se reposaient, il se plaignait que U fatigue remontait de son corps dans sa tète. Il se leta pourtant et s'étendit près de la fenêtre sur un canapé, pour se réjouir la vue.
— Nous sommes, disait-il i Olympe, dans le milieu le plus charmant que des amoureux puissent souhaiter. Penses-tu qu'il soit possible de tomber malade à Naples et d'y mourir?
— Tomber malade I s'écria Olympe. Le bon Dieu nous en préserve !
— Il nous en préservera. Ne vois-4ii pas qu'il nous sourit dans toute cette nature en habits de fête? Je cherche vainement parmi
m LUI ET ELLE.
le morce&u lui parut mal choisi; dans l'inteiition de demander une musique plus gaie, il se leva et suivit de près Olympe pour lui dire d'apporter la partition du Barbier de Sévilk.
La porte, en vieux chêne et à deux battants qui séparait les deux chambres était haute de huit à dix pieds, très-lourde et fermée par une serrure rouillée difBcile à ouvrir. Après avoir tourné sans succès le boulon de cuivre, Edouard , dans un mouvement d'impatienœ, secoua fortement la porte; le battant de droite sortit de ses gonds et tomba sur un guéridon avec un Tracas épouvantable. Olympe eOrayéc poussa un grand cri ; Falconey, croyant l'avoir tuée, se jeta de son long sur le carreau. Les domestiques de l'hAtel, accourus au bruil, le trouvèrent en proie à une violente attaque de aerts. Il n'en revint qu'au bout d'une heure. A l'ébranlement nerveux succéda l'agitation du sang. On le vit rougir et p&lir tour à tour. Il se plaignait d'une chaleur insupportable et claquait des dents.
— Me Toilà pris, dit-il à Olympe. Le hasard est notre maître. Nous n'aurions jamais prévu cet accident-là. Ne vous le dissimulez pas, ma pauvre amie : je vais vous donner bien de la peine. Ce n*est plus le vieillard de Sindbad le marin que je porte à califourchon sur mes épaules, c'est la mort en personne, et je vais lui livrer un furieux combat. Envoyez bien vite chercher un médecin, témoin obligé du duel. Il faut qu'on m'ôte du sang, beaucoup de sang. J'ai le Vésuve dans la cervelle et la Solfatarre dans la poitrine. Mais je suis jeune et robuste; quand le médecin viendra, ne vous laissez effrayer ni [far des pronostics ni par le nom de ma ^maladie, quelque sonore qu'il soit.
Falconey avait une fièvre cérébrale.
Si riblic est le pajs le plus délicieux de la terre pour les amoureux et les ^ns bien fortants, c'est le pire de tous pour y faiFe une maladie. Le voyageur en danger de mort, qui se tire d'affaire malgré l'ignoruioe du médecin, l'incurie de l'apothicùre, l'indiiTérencc et h paresse des serviteurs, la cupidité de tout le monde, les chambres sans feu, les portes ouvertes, les fenêtres disloquées, la pénurie de linge et la privation de soins et de secours de tous genres, celui-là revient de loin. Le méde-
138 LUI ET ELLB.
— Mourir! répcla le docteur en hochanl la lètc d'un air qui signifiait : « Il ne dépend pu de moi de vous en empécber. »
Puis il ajouta :
— Donc, qu'elle se tienne en repos, Voira Seigneurie. Jo vais lui envoyer un Jeune gaillard qui lui tirera autant de sang qu'elle voudra.
11 était trois heures d'Italie, — près de oeuf heures de France, — quand le jeune chirurgien entra. C'était un fort beau garçon aui traits réguliers, large des épaules, avec de grands yeux hien enchâssés, la main petite, b bouche sensuelle et les denlsxomme des amandes fraîches. Olympe se jeta dans ses bras eu s'ccriant :
— Sauve«-lel
Alalgié ie trouble de ses sens, Fakoney, élooné de cet élan pathétique, murmura tout bas : R Pourquoi n'a-t-elle pas aussi embrassé le vieux?»
La première saignée ne produisit pas l'eiM
"' passa rf **• -n. «^éfeilfe *"« „ . ""oioisj . ""on r *"* qui ,
134 LUI BT ELLE.
flèvre ; mais il éprouva une grande satisfactio;i à recoonattro qu'il était couchédaDS un lit, avec une compresse d'eau glacée sur le front.
if n'appartenait qu'à Edouard Palconey de raconter des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette singulière journée, les coordonner, les fixer avec précision et les exposer à la lumière. En voici la relation telle qu'il la dicta lui-mêoie ù Pierre vingt ans plus tard. C'est Falcooey qui va parier...
« Palmeriello et Olympe étaient assis à calé de moa lit. Je voyais l'un, je ne voyais pont l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les sons de leurs voix me sonblaienl Taibles et lointains ; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
n Je sentais des bouffées de froid monter à moi du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tonibeau, mo pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus
encore. Palmeriello s'approcha du lit, en écarli le drap et me -prit la main pour me tâler le pouls. Comme il était debout, il fut obligé de soulever assez haut ma main et mon bras. I« mouvement qu'il me Qt faire, quoique fort simple et fort naturel, était si brusque pour ma pauvre machine, que je souffris comme si l'on m'eût écarlelé. Le temps que ma main rest» dans celles du médecin fut un siècle. J'entendis clairement ces mots :
— Se non è morto, pocô manea (s'il n'esl pas mort, il ne s'en faut guère).
tt Palmeriello ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit; il le jeta, comme une chose inerte. A cette secousse terrible, je sentis tous mes os craquer, tous mes nerfo, toutes mes fibres se briser à la fois; un coup de tonnerre éclata dans ma tète, et je m'évanouis.
« J'ignore combien de temps je restai sani connaissance. Lorsque je revins à moi, il faisait nuit. Un silence profond régnait dans la cbam-
138 LUI BT ELLE.
fumnie a3si£t; sui- les genoux d'un homme et comme renversée, la tète en arrière. Je n'eus p&s la force de sonlerer mes paupières pour voir le haut de ce groupe, où la tète de l'homme Herait se trouver; mais celte tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Elle s'apprpcha de celle de la Temme, vt l'attitude des deux ombres était celle d'un imser. J'avoue que, dans le premier moment, œ tableau ne St pas une vive împres^on sur mon esprit engourdi. Il me follut quelque temps pour comprendre la portée d'une Idle révé)»tion ; mais bientôt j'arrivai par degrés à l'élonnemeht, à l'indignation et à l'horrrar.
jouiraient pas, et je les regardai fixement. Je les vis boire tous deux, Tun après l'autre, et j'eus beau chercber, je ne trouvai qu*uo verte sur la table.
« Je dois le confesser avec humilité : tout grondant de fureur, tout plein de jalousie, je m'endormis. La volontaire et toute-puissante nature me l'ordonnait et je lui obéis. A minuit je fus éveillé par une main qui touchait la mienne. Mon bras remua, et cette fois, je n'éprouvai aucune douleur. »
— Il va mieux, dit le médecin. S'il continue ainsi jusqu'à demain, il est sauvé.
a Je rétais en effet. Palmeriello se préparait à partir. Olympe lui dit d'attendre un moment, et que tout à l'heure elle le reconduirait. Ils se retirèrent derrière un paravent qui masquait la porte, et je les perdis de vue. Olympe vint et^ suite chercher une lumière pour éclairer Pal* meriello. Us restèrent assez longtemps dans l'escalier. Je me rappelai alors le tableau des ombres entrelacées, la conversation du diner, le
At) bout de vingt ans, Edouard Falcone;, après avoir dicté à Pierre ce qu'on vient de lire, jugea inutile d'aller plus loin; mais il en raconta bien davantage. Olympe, en découvrant qu'il était possible de sauver son malade, retrouva ses bons instincts ; car cette femme, au milieu de ses égarements, conservait certaines vertus. Troi& semaines de soins intelligents et d'attentions extrêmes achevèrent la guérison d'Edouard. Pendant ce temps, l'assiduité de Palmeriello el le dévouement d'Olympe ne se
lU LUI BT ELLE.
mystérieux, comme Haralet eolre u mère A Claudius.
La situalioD se compliqua encore, lorsque Edouard reconnut que l'amour survivait dam son cœur aux outrages et aux blessures, et que la véritable cause de son silence était la crainte d'une rupture inévitable et définitive. Par o»ments, des retours de passion succédaient à ta accès de colère, et quand il avait arraché à Olympe quelque témoignage de tendresse, il changeait de ton et lui parlait avec mépris. Sans doute cette conduite était déraisonnable; mais qui osera déterminer à quel degré de laiblesse doit s'airéter un jeune homme doué d'une kdsibilité excessive, trahi par œlle qu'il aime dus des circonstances horribies, et abattu par deoi maladies aussi redoutables l'une que l'autre, b fièvre cérébrale et l'amour ? Cependant, au faoul de quinze jours, le calme et la raison revinrenl avec les forces. Verdier, qui revint alors de son voyage en Sicile, dcvuia ce qui se passai! entre Olympe et le médecin, et il fit part à son
ami de ses remarques avant de relourner en France. Falconey , rentré en possession de luimême, prit la résolution d'en finir comme le voulaient la délicatesse et la dignité.
L'hôtel de la Vittoria n'étant plus tenable, à cause de la dépense qu'il y fallait faire, on le quitta pour se foger dans un appartement que le médecin avait pris la peine de chercher. C'étaient encore deux chambres unies ^ dans une maison paisible située au Vico Carmt" nielloy petite rue qui aboutissait au quai de Chiala.
Un soir, Palmeriello ayant averti ses amis qu'il ne viendrait pas, Falconey trouva le moment opportun pour l'explication qu'il souhaitait. Il aborda nettement la question, afin de ne point offrir à Olympe la tentation d'un mensonge. Elle parut d'abord atterrée, puis elle voulut protester énergiquement. Edouard se vit obligé de raconter tout ce qu'il avait vu et entendu.
— Ne songez plus à nier, dit-il ensuite ; vous
re luietKlle:.
ne feriez que m'irriter. Les querelles n'amènent \a réconciliation qa'eotre amants, et nous ne te sommes plus. H ne tiendrait qu'à moi de TOUS dire des choses qui tous fenùent rtxUra EOUB terre. Je vous les épatée. Je tûs plus loia : je toob excuse. Oublions la date el les circonstances de votre infidélité. Soyei sincète. Dites-moi que vous aimez cet homme, et donnez-moi la main.
— JatD^ ! s'écria Olympe en boodissanl par la chambre; ce n'est pas dans ces oonfilion»-là que nous nous séparerons. Je né >uli ni voire maitresae ni votre amie. Je suis une femme oETensée. Il ne dépendra pas d'un fbo de convertir en accusatiou sérieuse les cauchemars de sa cervelle. Je ne prendrai que le temps de TOUS désabuser, quoique je méprise les justifications, et puis vous irez de votre dUé, mot da mien.
— Comme il vous plaira, reprit Edouard. Demain, quand Palmeriello viendra, je l'inler* rogerai. Nous verrons s'il aura plus de fraa*
U8 LUI ET EIJ.E.
juge sur ses gardes. Elle voulut tenter quelqiic manoeuTTC hardie pour les besoins de sa cause. Prévenir Palmeriello, s'entendre avec lui et convenir d'avance des réponses qu'il devait faire eût été un coup de maître; mais cette tictique était trop visiblement indiquée par la situation jkourque Falconey ne la devin&t pas.
Comme à l'hôtel de la Victoire, une porte séparait les deux chambres du nouvel appartement. Au milieu de la nuit, Edouard , en s'éveillant, aperçut de la lumière au bas de celte porte. Il se leva doucement, mit sa robe de chambre, et entra brusquement chez Olympe. Un rroissementtpi'il entendit lui apprit qu'elle venait de cacher un papier dans son lit. Elle avait d'ailleurs un carton sur ses genoux, la plume à la bouche et l'écritoire à portée de son bras.
— PeutH)n savoir à (jui vous écrivez? lui demanda Edouard.
— Je n'écris point de lettre, répondît-elle. Je compose. -
. — Dans les termes où nous sommes, r^rit
l'hAlel, qui vous ont vu daos un accès de d^iiv, 'ièmoigaeroal que c'est la vérité. U ne faut plus qu'un mol du médecin pour vous bire enlever et inosporter à Averse.
— Averse! répéta Falcooey, le Bioètre de Naples I
— Vous y dormirez la nuit jandiaine. Voilà pourquoi je veux me concerter avec Palmeiidlo. Compreuez-vouB à présent?
Falconey a raconté souvent à tes amis que, dans ce moment, les yeux d'Olympe lançaient des Teux si terribles qu'il se sentH dominé par elle. £□ scHigeant que ces mçnaces pouvaient ne pas être vaines, qu'il se trouvait à la mem d'une femme vindicative et d'un obscur médecin dont il ne savait que le nom, son imagination naturellement vive, surexcitée enoKe par le chagrin, lui représenta l'intérieur d'une mai- Bon d'aliénés : les cabanons, les manrais tran tcments, la camisole de forco, et il fiit saisi d'une telle horreur qu'il s'enfuit dans sa chambre et se jeta sur son lit en balbutiant :
maison, el cependant Edouard en troura la
porte grand'ouverte.
Un peu étonné de cette circonstance, il regarda autour de lui. A trois pas, dans h ruelle, il vit une femme vêtue d'un jupon blanc et d'im grand chftie, coiRéc d'un bonnet de nuit recouvertd'un foulard noué sous le menton. Elle paraissait chercher à terre quelque objet perdu, le corps courbé en avantj les mains sur ses genoux. Un vent assez fort souâait du nordnMiest, et la mer brisait ses vagues contre les quais, en sorleque la chercheuse n'entenditpointÉdouard s'approcher dielle. Il lui frappa sur l'iule, en disant d'un ton solennel, comme le revenant de Hoffmann, dans le conte fantastique du Majorât :
■ — \Villiam! William! que viens-tu faire ici, à cette heure?
La chercheuse tressaillit, en reculant de denx pas.
— Nous ne retrouverons point les morceaux de la lettre, poursuivit Edouard. Le vent a ba-
IBl LUI KT ELLE,
devant le facUoimaire du château de l'Œuf, qui sortit de ta guérite en ouvrant de grands yeus ; puii elle descendit à la rive de Sainte-Lucie et se jeta dans une barque, en commandant aux rameurs de partir; mais Edouard, qui la sunait de près, sauta aussi dans la barque, se glissa sous la tente, et s'assit à etAé d'Olympe, en s'écriant :
— Le fou est en pleine m« !
— Excellences, où allons-iuusT demandèrent les barcarols.
— A Portid ! cria Olympe.
Et la barque partit rapidement, hal^iwAi' sur le dos desT^ues. Elle doubla la pointe du mâle et se dirigea vers Portici. Les deux Toy^ieurs restèrent côte à c6te, les dents serrées, regardant devant eux. Après un sîleote de trois quarts d'heure, le rideau de latente s'ouvrit, la barque toucha le rivage. '
— Excellences, nous sommes arrivés, dit un des rameurs'
Olympe sauta lestement à terre et se remit à
Iru déjà plein de démeace et de compassion.
Pendant le trajet du relotir, Falconey reprit la
parole.
— Calmez-Tous, dit-il; oublions, s'il se peut, cette triste aventure. Je ne dirai pas que je vous pardonne, puisque ce seul mot vous parait une offense. Je désire que vous soyes heureuse. Pour cela, il faut que vous estimiei ce Palmerîello. Ne lui demandez donc jamais s'il aurait eu l'audace de vous seconder dans votre projet. Pourrîez-vous bien l'aimer sî c'était un Tourbe et un iolame? Tichons de le croire honnête homme. Vous promettre de ne jamais raconter cette affreuse histoire à Pierre, qui m'aime «nnme \m iirère, à Verdier, dont l'amiUé pour moi est une espèce de culte, œ serait voiis leurrer d'une fausse espérance. Vous assurer que, dans mes ouvrages à venir, on ne découvrira aucune trace de ces souvenirs, je ne l'oserais. Quand la muse veut parler, le pocte ou l'artiste ne peut plus se taire. Maiï Pierre et Verdier sont des amis sûrs. L;i muse
ISS LUI >T ELLE.
Olympe ne répondit que par des MDgtoU, non qu'elle fât touchée de tant de générceité, mais parce que cette générosité, c'ét&it une défaîte pour elle et une victoire pour loi. Cependant, à début du cœur, son intelligence comprit que son abaissement serait plus gnod si elle se montrait tout à fait insenâble. Elle tendit la main à Edouard en murmurant quelque chose de semblable à un remerclment, puis elle essuya ses larmes, et l'orage fut apaisé.
Tous deux s'aperçurent alors d'un phéntH mène rare à Naples. On était au mois de nian. Le vent était glacial, et il tombait une pluie fine mêlée de neige. Edouard Iremblul de froid, ce qui était d'autant plus dangereux pour lui que l'exercice forcé de la course l'aTait mis en nage; Olympe voulut absolument l'enTetopper de son ch&le. Un aulre embarras se présenta : il était neuf heures du matin ; commeat rentrer à k maison, daïis l'accoutrement où ils étaient, au milieu d'iine population rieuse et criarde? A peu de distance du port, ils donDiM
lEO , LOI £T ELLE.
La contusion le gagna lui-même. Fatoney prétexta la fatigue et l'enïie de dormir poot les engager à pMser tous deiu dan» la chambr» voisine, et il ajouta d'un ton significatif ;
— Vous avd à causer ensemble. Beient!
dans une demi-heure.
La coniërence ne dura pas si longtemps. Au bout de cinq minutes Palmeriello reparut seul ; ilsejelaimpétueusementsurlamaind'Êionaid
et ta couvrit de baisers.
— Homme trop généreux, dit-il, tu sais dm mon crime? Je mejiroslcme devant ton mgnanime caractère. Je me bais, je me mépnîe. je me condamne; mais je suis encore cajable de repentir. J'ejpierai mes fautes par on noble g.icrliice.
— Comment l'enlcndez-vous? demamli Édouarxl en retirant sa main.
Elle t'appartient, poursuivit Palmeriell»; elle n'est pas miemie, celte femme q"'""' ivresse insensée a jetée dans mes bras. Je rendrai. Tu partir»s avec elle, et je me»"'
d'une lente et cruelle mort, tandis que vous voguerez ensemble vers des pays que je ne verrai jamais. Rendez-moi un peu d'amitié. J'ai du courage et de la force. Dans ce corps de fer, il y a un cœur de lion.
Le Napolitain frappait du poing sa large poitrine.
— Et toi aussi ! s'écria Edouard en riant, et
loi aussi tu vas me faire une scène ! Est-ce que
lu crois par hasard que je vais pleurnicher dans
tes bras? Veux->tu bien laisser ta poitrine en
repos. Apprends, docteur de mon cœur, qu'il
n'y a point dans ta pharmacie de remède au
mal que tu m'as fait. Si tu n'as pas plus de fiel
que moi, nous serons bons amis pendant le peu
de jours que j'ai encore à rester entre vous
deux; et dépêche-toi de me remettre sur pied,
afin que je sois le moins longtemps possible
comme une troisième roue à votre corricolo.
* — Par Bacchus! dit le Napolitain stupéfait, si nos r61es étaient changés, vous ne savez donc pas que je vous aurais poignardé?
162 LU ET LLLH.
— Tu m'aurais planté bravement ton couteau dans les reins au coin d'une rue, n'est-ce pas? Et moi, si lu me guéris trop Uen, je lu rosserai h coups de poing le jour de mon départ. Va-t'en loutdesuiteàlacuieinecominan* der un potage pour ton malade, car Je meurs de faim. Ce soir je te régalerai d'un macaroni, sur lequel on prélèyera ma part du dîner, et la gourmandise me préservera d'une imprudence.
Oljmpe écoutait jt la porte. Son orgueil, ce grand ressort de son fidie, n'était plus en jeu. c'est pourquoi elle eut un bon moureineiri. Elle laissa le petit médecin descendre à la cui^ne et ouvrit la porte.
— M(Ma Edouard, dil^^lk en se nietlanlâ genoux, que la gaieté me fait de bien) elle revient donc? l'u peux donc encore être omtent, jouir de la vie, aimer peut-être, aimer une femme meilleure que moi?
— Non , signora , pis encore , répondit Edouard. Ma bonne humeur n'est qu'une ma-
ie4 LUI ET ELLE.
pour UD fatHnine moins bien élevé. Saus montrer une réserve entrée, il évitait sotgaeusemeut toute allusion à ses anciens rapports avec Olympe; sa fomiliarité même avait le caiactèrt: d'un dégagement câmptet. Les nuances de ce genre ne sont point perdues entre ur Parisien habitué au monde et une femme; c'était de l'hébreu pour Palmeriello. Le pauvre garçon. quuque assex instruit pour te pays où il vivait, connaissait peu de diosea étrangères à sa profession et à sa ville natale. Quand la conversation s'élevait, il ne brillait guère; Edouard eut encore le bon goût de ne parler que de chof€s vulgairesen sa présence, et il trouvait moyen de fnlrevaloircerivalqui l'avait supplanté. I^lmcrietlo d'ailleurs suppléait à l'esprit qui lui manquait par une certaine grâce et par la vivacité méridionale.
Il semblait que les choses dussent aller ainsi le mieux du monde; cependant Olympe, au lieu de seconder Edouard, prit bientôt nn malin plaisir à le faire dévier de la ligne qu'il sui-
Tait et à remettre ces deux hommes dans une situation fausse vis-à-vis Tun de Tautre. Souvent elle rudoyait Palmeriellosans raison, tandis que les gracieusetés, les sourires étaient pour Edouard. Dans les petits soins de gardemalade, elle affectait un empressement qui ressemblait à de la tendresse , et lorsque involontairement Palmeriello fronçait le sourcil, elle redoublait son manège. Falconey lui représenta que cette conduite n'était pas loyale.
— Il s'agit bien de cela! s'écria Olympe. Je me soucie bien de ce qu*il en pense ! qu'il soit jaloux s'il le veut. Ne l'as-tu pas été , toi ?
— Vous ne l'aimez donc pas? demanda Edouard. *
— Je l'aime et je le hais tout à la fois.
— Mais moi, reprit Edouard, j*ai sujet de me plaindre comme Palmeriello. A mon fige, on ne se guérit pas d'une passion amoureuse en huit jours , et au lieu de panser la blessure que vous m'avez faite, vous l'irritez sans cesse. Sous le prétexte de soigner mon
im LUI ET ELLE.
corps, vous oubliez que tous pouvez tuer mon
lime.
— Non, répondit Olympe, je ne l'oublie pas. Je ne veux pas que tu te guérisses; je ne veux pas que te blessure se ferme.
— Et vous osez me le dire en face I Savez- TOUB que je suis, en droit, sur un tel aveu, de TOUS regarder comme l'eniiemie de mon repos, comme une femme dai^eieuse et détestable t
— Déteslennoi; je préfère cent fois la haine à l'indifliérence. Je ne puis supporter ce ton dégagé que tu as pris avec moi.
— Toujours l'oi^eil! rien que t'oi^eil!
murraura Falconey.
— Je ne puis supporter, poursuivit Olympe, cet air amical et sans rancune que tu montres à ton rival; car eu6n, je l'ai préféré à toi, ce carabin, tout plat, tout incolore qu'il est.
— Taisez-vous ! dit Edouard avec un accent si impératif qu'elle s'arrêta en bégayant; indigne créature ! Tiiisczr-vous, ou je sors à l'inslani
Le lendemain, Falconey, quoique très-faible et Irès-souffrant, pria PalmerieHo de lui chepcher un domestique disposé à partir avec lui pour la France. Le Napolitain mit beaucoup de zèle et de promptitude à s'acquitter de cette ' commission. Il trouva une espèce de Figaro de vingt-cinq ans, sans famille, prêt à voir dti pays, moyennant salaire. Deux places Turent retenues quatre joursd'avance, au Carrossepos~ tal de Naples à Runie, sans qu'Olympe en eût ' étciivcrlie.
Le matin du jour fixé pour le départ, le Figaro Tint prendre possession fie son emploi et faire les bagages de son patron. Olympe regarda ces préparatifs d'un air sombre, sans demander aucune explication. Edouard, qui redoutait une crise, adressait à son domestique cent recommandations minutieuses. L'arrivée de Palmeriello fit une heureuse diversion. Il s attehdait à être grondé pour avoir gardé le secret du départ ; mais Olympe, en le voyant, parut retrou* ver tout à coup sa plus belle humeur. Assise à côté de lui, la main sur son épaule, elle témoigna beaucoup de joie de pouvoir bientôt parcourir avec lui les environs de Naples, aller en barque à Capri, à Sorrente, à Castellamare ; n ayant plus de malade à soigner, elle aurait désormais liberté complète ; elle voulait louer une maisonnette à Pausilippe, près d'un bois d'orangers, jouir des plaisirs de la campagne, du printemps, de l'avantage de posséder deux bonnes jambes et de la santé.
— C*c5icela, nieâamis, interrompit Edouaitl;
— Et moi donc, croyez-voiis que je sois su comble du bonheur?
La voiture partait.
— Adieu ! s'écria Edouard.
— Non, répondit Olympe, pas adieu, jamais adieu 1 au revoir !
— Eh bien, soit : au revoir !
— Nous aurons beau temps pour dîner i Fuori-di-Grotta, dit Palmcriello.
— Je ne dînerai pas avec toi, homme; je i» dînerai pas du tout. Je ie trouve bien hardi de prétendre me consoler moyennaDi une partie de plaisir et ta sotte compagnie.
— Cara Olimpta, reprit le jeune médecin, vos volontés sont des ordres sacrés pour ïrtre esclave. Pourvu que vous m'aimiez, je ne me plaindrai jamais.
— Peut-être, répondit Olympe. Ne souhaile pas trop que je t'aime.
A peine sorti de Naples, Edouard se demai>da ce qui l'obligeait à partir. I** '"" "
tu LUI BT ELLE.
'Uympel Olympe! est-ce que tu ne Teux plus
me tourmenter?
Par bonheur ce sont là des résolutiiHis qu'on exécute rarement. Le Toilurin passa i le courrier avait changé de chevaux; Édouftrd remonta en soupirant dans le carrosse postal, et machinalement, sans penser à rien, l'esprit engourdi, le coeur gonflé, il poursuivit son voyage, dont le chagrin l'empêcha deoonserver aucune impression. En traversant les Alpes seulement, il mit pied à terre dans un «te pittoresque, d'où il dit adieu à l'Italie qu'il ne devait plus revoir, et mêlant dans sa pensiV les séductions de ce beau pays avec les charmes de' sa maîtresse in6dèle, il s'en prit à la natunde tout ce qu'il souffrait; il se plaignit amèrement du combat que l'amour et les regrets livraient dans son &me à la raison, à la dignité à l'honneur.
— Dieu puissant! s'écria-t-il, puisqu'il ne faut plus que je l'aime, ôtez-la donc de mon souvenir!
no LUI ET ELLE.
— Jo suis donc bien changé? demanda ■îdouard.
— Nous parlerons de cela lantàt.
Pierre entra dans l'appartement, dont la porte resta ouverte ; Edouard , qui le suivit lentement, s'ârrèla dans l'antichambre. Bientôt après, trois personne» arrivèrent en courant; on entendit des cris déchirants , et ta porte se referma.
Edouard de Falconey avait une constitution excellente, et ce que le savant M. Flou-
rens, dans son charmant livre de la Longévité, appelle une grande réserve de force. Il ne lui fallait pas moins pour se remettre de l'atteinte profonde qu*il venait de recevoir. Comme on a pu le remarquer, Olympe avait admirablement soigné le malade, mais elle avait assez maltraité le convalescent. Trois mois de calme suffirent à réparer le désordre physique , le visage d'Edouard commençait à s'arrondir; ses
M!I ET ELLE. I7fil
pas 86 pi*e8ser d*en faire l'épreuve. Pour ne point se laisser accuser de stérilité , il publia seulement ses souvenirs de Florence, où Ton remarqua une nouvelle transforniation de son %dent. Tandis que sa réputation grandissait, il eut ainsi le loisir de recueillir tout le fruit que lui devaient donner Texpérience et les chagrins, et de préparer ce qu'en peinture on aurait appelé sa troisième manière. Cependant comme il n'avait encor ni touché une plume ni ouvert son piano , Pierre lui demanda où il en était, ce qui se passait en lui, et si la muse n'aurait pas bientôt quelque chose à dire.
— Je ne sais ce que j'éprouve, répondit Edouard. Je ne suis ni gai ni triste; il me semble que je n'ai plus rien à espérer ni à attendre ; et pourtant, lorsque je rentre à la maison, le soir, et que le vent d'été me souffle au visage, j*étends les bras, et je ne sais quoi me pénètre dans le cœur qui ressemble à de l'espérance. Quand je rôde dans celte solitude qu on
<W! LUI ST ELLEf.
répondait aux lettres de Naples, — cor il en venait antt i^jVUèisnMnt une par mois. — Un matia, après avoir lu un petit joamal satirique où Williani Case était en butte à dei attaques, il écrivit one Itm^e lettre daia laifneUe il dMuuât à son ancieime aane ranomaee de ne jamais renier ce qu'il srait aimé, coaane oàat Pierreavait renié scHt mattic ; et puis, ce tribal une foû payé «nx aDMura passées, il partit gaie* ment avec son ami Verdiec, à U reabeidw de l'iiD{ffévu, au gië du hasard et de latantûie. Au retoer de cette partie de plaisir, qui l'anît mené jusqu'à Ën^iien, Ëdtward cnit s'apens- Toir que la vie turbulente l'étourdiiaait sans le distrure. Son esprit inquiet prît subliment en aversion la fiimée de Paris, ks toits, les moa- Ilns de Montmartre, la botte, les piems, tout i-e qui, disait-il, poarait porter l'bomme à vivre plié en deux, les coudes sur une talde et le Tront seus une lampe. On était dans la saison des eau\; il partit pour l'AUemafciie, y passa Ou moi«, et revînt à l'aulomnp nu^si content de
tf)4 LUI BT ELLE.
rOpéra, un groupe de jeunes geas plaisanter aux dépens du fécond maestro , qui revenait, disait-on, encore plus riche en aventures qu'en chefs-d'œuvre. Ce langage blessa Falconey; il lui sembla que le jeune homme qui parlait ainsi l'avait regardé. Quoiqu'il n'eût aucun tibe au rôle de défenseur et de chevalier d'une per* sonne qui ne l'aimait plus, il s'irrita eu pensant q)]'on n'aurait point osé se permettre tes mêmes plaisanteries dans le temps de son règne. Avec un peu de susceptibilité, ne pouvait-il proidre pour lui-même ce mot d'aventures? Edouard adopta cette façon élastique d'envisager la question ; il connaissait le rieur du foyer de l'Opéra, et il lui écrivait une lettre de provocation, lorsqu'Ëdouard Yerdier arriva fort à propos. Verdier supplia inutilement son ami de renoncer à cette démarche absurde; enfin, lorsqu'il eul épuisé tous les moyens de persuasion :
— Je vois bien , ajouta-t-il , que vous considérez comme une douce vengeance le plaisir de
William Case outtH m» salon à un petit nom* bre d'artUtee qu'elle «ccabU de oompliments, afin d'tAiteiHr d'eux qodques témoignages d'estime pour son favori. Usant de l'autorité de son nom , et aw cette nsaraiice imperfminble que donne l'engooeineDd, elle présenta Palmenelb onnme un grand connaisseur aRbéologue, un CoUecttonoeur érudit, posseBsenr de véritables trésors m tœtiquilés et oli^ets d'ait. Il andt a^ porté une caisse pleins des nMrvdtteB ks plus précieuses de toute la Péninsule italique. Un échantillon de ces twetés, étalé sur une table du satea violet, faisait l'admiration des visiteurs; on y vo)Fait deux vases étrusques, deux camées Antiques et une pierre gravéede Pikier avec la signature de l'auteur.
La vérité était que Palmeriello ne se amnaissait en rien, que sa collection se oon^msait seulement des objets exposés, béritage de feu son père, «t qu'il n'avait d'autre envie que de tes vendre pour payer les fraÏB do son vofige en France.
William Gaze, après ravoir accablée de débœres, lui faisant un crime du choix d*ua médecin, homme de grand mérite , qu*il s*était rais à prendre en grippe sans raison. Un incident vint renverser tout cet échafaudage.
On apprit que Falooney allait bientôt rompse le silence qu'il gardait depuis longtemps et publier un ouvrage considérable. En efifet, k muse était descendue dans son cabinet de tnvail. Elle l'avait touché du bout de son afle et il avait senti qu'il ne pouvait chanter aube chose que sa douleur. Cet oublieux, cet ingrat si justement remplacé par un homme meilleur que lui, se métamorphosait en un malheureux blessé, qui ne montrait qu a demi la fiaie de son cœur; toute la jeunesse, tout ce qui souffrait, tout ce qui aimait devait bientôt répondre par un cri d'enthousiasme à ses plaintes. Un fragment qu'il avait fait, entendre à ses amis ne laissait aucun doute sur le succès réservé à cette publication.
Olympe comprit qu'elle serait battue sur le
1*0 LUI ir ELLE.
les camées étaient moderneB et groMÎtrcnient laïlés, et «pu la pierre graTée, «a siiaple pâle, ai^t été moulée nir im original de PiUer. La GOllâctii»! ne valait pas cinquante bancs. U n'eâtienu qu'à Olympe de partager la confuskmde Pdni»idIo;'eUeaÎDi» mieux letnHer d'ignofant. Le pauvre gardon, dam l'embanas et le désespoir, ne pountt [dus m rester ni reprendue la route d'italîa. entendant il troun du secDun et ae tira d'aSàke par des raoyeas dont le récU n'intà^sserait personne; je l'épargue au laOteur, en vertu d'un mot remaïquablc de la duobesse de MaiUé *. PalnsneDo. éottit de Paria, en doonaDt à cette fimasante dté mille malédietionB ; pois il disparut de la loèiw du monde. Un caprice de femme ïy avwt élevé, un aqtrice l'eu expulsa pour jantais.
Après avoir ainù bdayé le temin, William
* Une petite-fiUe de maëame de HtUlé, madaaw la duchesse de ***, me citait, l'autre jour, ce mol de sa grâod'mère : ■ Ma fille, ne touctiet pas ft l'argenl ; cela pue.> (P. H.)
LUI ST ELLE. m
Gàse fentùt sa ptirteet.^'împosaplimairs jours de rédusion. Pendui cMtveiUée des armes^ la serauite répondait aiu Tisiisura que madÉDie était souflrante, qii*dle avait du chagriiiy qu'elle M vemdt pas de longtemps ses amis. Ua uiatiu, Fakx)ney, eu se levaiit, troû^ sur son bureau une épttre de quabe pd9ea« Olympe ne chenshaii point à nier ses torts»^ Pour la pr^ mièie fois cette âme altîère s'bumiliait eta'aor ousaitdfe-mème. A la suite de oette confession venait une peinture énergîqiieilesesremoDdb. Olympe parlait de se tu^, d^ se retirer dans un doltoe» de couper ses dieveux-et de les envoyer à l'objet de sea ragtets ; elle* finissait par demander avec insistance une enttevlie. Fal«coney consulta Pierre, qui voia éHerg^u^iaeDt contre la propositicm» Après rexpérienoa de Naples, conseotir à retourner ches cette femme artificieuse, c*était s'exposer à donner dans quelque piège. Quel pouialt être ten dessein ? Selon toute apparence, elle voulait reprendre possession d*un cœur qu'elle avait perdu par sa
^» LDI ET ELLE.
foule; eboer le souvenir de œ ({o'eUe appeltit elle-même son critoe, et rompre une secoaife fois d'une mBDÎère iHRHmtble pour die aux yeux du monde, mais ausci cmelle et {dus dangereose penUètre pour Edouard. Gdui qu'die avait trahi, qui l'avait qtûttée avec indignation, elle voulait le Uire voir à toute la terre, attaché de nouveau à ton cfaar, et lui dire ensuite comme à Palmoiello :
C'est assez ; pleure et va-t'en. Tu ne peox plusafHrmer maintenant que nous nonsséparcHis parce que je t'ai trompé.
Les préviûons de Pierre ne manqnaiait pas de vraisemblance. Edouard en convenait; anis il 7 avait dans l'^ltre une menace qui le louchait : les dievenx d'Olympe étaient magnifiques, et il ne voulait pas qu'on y mit les ci- Beaux. Il se r^rocherait toute la vie, disait41, d'avoir laissé commettre un sacrilège qu'il aurait pu empêcher. Pour lui cette raison était déterminante : il consentit à l'entrevue. Peu de jours après, il reçut une seconde lettre qui l'iif
vitait à diner au cabaret ayec deux autres persoones, et il accepta encore. Mais à la troisiènie rencontre, il y eut une scène de cris et de larmes, et il en reyint avec la résolution de né plus s*exposer à pareille tempête. Pierre , croyant que tout finirait là, se réjouit de ce dénoûment. Il se trompait fort. Le lendemain, Olympe demanda par écrit une quatrième en* trevue. Edouard répondit par un refus motivé^ d'une forme bieuTdllante.
« Il avait peur, disait-il, du mal d'amour, et il ne roulait pas perdre en un jour le fruit de six mois d'efforts et de réflexions, p
UnenouTelle épltre arriva, pleine de supplications. Cette fois, il ne se pressa pas de répondre. Un soir, il était assis au piano, entouré de quelques amis, lorsqu'on lui remit un paquet assez volumineux, scellé d'un cachet qu'il connaissait bien. Il rompit œ cachet en tremblant, referma brusquement l'enveloppe, après l'avoir déroulée à moitié, et serra le tout dans un tiroir. Ses amis, le voyant préoccupé, se
m LUI ET ELLE.
tu ne me les refuseras pas. J'ai été menteuse; mais dis toi-même s'il existe une femme plus sincère que moi, en ce moment.
« Sais-tu qu'il est horrible de perdre Téslime d'une personne qui vous aimait hier? Je me souàaia bien de l'estime de l'autre, quand il est parti I Lui ai-je &it un mensonge, k luiT Ai-je pris la peine de feindre un instant, pour échapper à son mépris ou i sa haine? Ah! si tu m'as vue mentir, c'est que je t'aimais. — Veux-tu que je me guérisse? Fais-moi quelque atroce médianceté. Mais, ô mon pauvre roseau, lu es toujours luttant contre la rancune ou contre la bonté. Tu me fais du mal et tu en as regret. Tu me traites injustement, et puis fai t'adoucis. Tu es un agneau avec tes colères de lion. Ah! je le vois bien : le monde se met entre nous et te défend d'oublier Yinjure. Pauvre Edouard, si personne ne le savait, tu ine pardonnerais ; mais il y a là Yerdjer, qui dirait : tt Oh! quelle faiblesse! » Lui qui pleure pour rien dans le giron de mademoiselle *". Il y a
LL'l KT ELLE.
a Qu'est-ce que notre amphilrjon du flochei- de Cancale me disait doDC hier de Huu Flocken? Est-ce que tu lui en aurais parlé} Est-ce que tu as pensé ua in^nt que j'aUait aimer llans Flocken? Ab ! mou cher bien, si lu pouvais encore èlre jaloux ! mats vous ne l'êtes pas. Vous avez fait semblaat, et cela est nul. Qiie ne puis-je aimer Flocken? Faut-il le mcl-
ainsi? la clauslration , l'ascétisme, la mortiAcaticm eialtent les sens, et pouiqtKH exposenitje les miens à une solitude dangereose?— Ah! s'il venait me trouver dans ma œllule, lui! s'il venait m'y doDoer un baiser tous les jours! Hais non, s'il y venait, ce serait eocoTe avec méfiance. Il faut que je indle entre dous un temps et des faits qui pourront s'appeler hier. Je te prouvenû que je peux aim.er, soaffrir et subir...
a Mais, hélasl tu dors, car il est une heures du matin, et tu auras fait de la nuit le jour. Edouard, je veux ton amitié. Ne peux-ta croire à quelque chose de boa de ma part? J'irai la rédainer plus tard, cette amitié, car anjour* d'hui ce seraient des orages qui te toient mal. »
« Mon Dieu 1 Taimerais mieux des coups que rien. Rien I c'est ce qu'il y a de plus affreui
« J'airive des Italiens. Je me suis profondément ennuyée. J'avais eu une journée asset doucement triste. Caliban m'avait lu quelque dune de U. de Maistre. Je n'^ ai retenu que trois lignes : a Dans certaines provinces de l'Inde, on lait souvent le voeu de se tuer volontairement ù l'on obtient telle ou telle laveur des idcdes du lieu. Ceux qui lont ce voeu se précipitent du haut d'un rocher... »0 mon Dieu! si vous vouliez m'accorder un seul jour de ce bonheur que voue m'avez ôlé, je ferais hieo ce vœu-là...
« Décidément la musique ne lait que du. mal; et c'est si hâte un théâtre ! que toutes ces figures tmnquiUes, indifférentes ou contentes, out l'air stupide! Me voilà en bousingot, seule, désolée d'entrer au milieu de ces hommes noirs. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues
aller, me disait-il; oe faites pas la fiére; ne soyez pas Bomsiae. Quand pareille dioee m'ap rive, je m'abandonae à mon désespoir. U me ronge, il m'abat, il me tue ; et puis (|uand il ai a assez, il se lasse à son toar et me quille. » — Et lemienaugm«ite tous les jours! Je,ine soumettrais à tous les supplices pour être encore aimée de loi. Cet amour me conduirait au bout du monde. Âhl je le sais maintenant: on ne peut pas aimer deux personnes à la fms. Parce que cela m'est arrivé, tu te dis : « Ce qu'elle a Tait déjà, elle le fera encore, v Insensé I c'est le contraire qu'il faudrait dire. J'avais besoin d'un bras solide pour me soutenir. Tu étais trop BuaTe et trop subtil, mon cher parfum, pour œ pas l'éyaporer quand mes lèvres t'a^inùent. Les beaux arlmsseaux de l'Inde et de la ChÏDe plient sur leur faible tige et se couri>GDt an moindre vent. Ce n'est pas d'eux qu'on tirera des poutres pour bâtir. On s'abreuve de leur neclar, on s'ratéle de leur odeur, on s'endort et on meurt) n
AU HÊHE.
Loadlfoir.
a L'heure de ma mort est en train de sonner. Chaque jour qui s'écoule. frappe un coup, et dans quatre jours le dernier coup ébranlera l'air vital autour de moi. Alors s'ourrira une tombe, où ma jeunesse et mes amours descendront pour jamais; et que serai -je ensuite? Triste spectre, sur quelles rives iras-tu errer et gémir? Grèves immenses! hivers sans fini II faut plus de courage pour franchir le seuil des passions et pour entrer dans le calme du dése»* poir que pour avaler la ciguë. ••
a Pourquoi m'aveas-yous réveillée, mon Dieu,
quand je m'étendais avec rés^nation sur une
couche glacée? Pourquoi avez-vous fait passer
devant mm le fantôme de mes nuits brûlantes?
Ange de mort, amour funeste, ô mon destin,
sous la figure d'un enfant blond et délicat ! oh !
que je t'aime encore! Quel est ce feu qui dévore
î06 LUI ET ELLE,
mes entrailles? II semble qu'un volcan gronde au dedans de moi, et que je vais éclater comme un cratère. 0 Dieu! prends donc pitié de cet être qui souffre tant! Pourquoi les autres meurent-ils? Ne pourrai-je succomber sous le fardeau de ma d(Kileur?
« Pourquoi cet(e image fiiée dans ma cervelle? Après toutes les révolles de la Tanité, tous les conseils de la raison, tous les discours humains, poûrqucs un profil divin vient-il se dessiner eobre mes yeux et la muraille? Pourquoi ceux qui me })adeut s'enveloppËiit-îls d'un nuage, et pourquoi voi»-je sur leurs épaules une t£te qui n'est pas la leur? L'être qu'on aime renferme-t-il un déaion qui nous torture? Quelle fièvre avez-vous fait passer dans mes veines, esprit de la vengeance céleste? Quel mal ai-je donc fait aux anges du ciel pour qu'iit descendent sur moi et m'infligent le châtiment d'unamourde lionoe?Mon spngs'eal-îl changé ^ feu? Pourquoi ai^Je, ootnme à l'approche de la mort, des enibrassemenis plus fougueux
Ces lettres ne pouvaient pas plaire i un homme qui estimait le naturel par-dessus toutes choses. L*artiste fut révolté par des expressions de mauvais goût et des images désagréables, comme la main menteuse jetée dans la mer, et la remarque sur les effets de la mortification; Thomme du monde fit la grimace à ridée du bousingot mêlé dans la foule, au parterre d*un théâtre. Deux mots partant d*unc émotion vraie auraient assurément touché le cœur d'Edouard ; mais il ne les trouva pas. Le
-^ Laissez cela. Il s*agii bien du chaud ou du froid !. Écontez*-inoi, et tàiUss atlenlion à mes paroles. Le jour ne tardera guère à Tenir, n*estce pas? Ëh bien, je ne le verrai point, si yw» me refusez le service que j*aî à vous deinaDder. Je suis cent fois plus coupable que vous ne le penses. Le crime que j*ai commis n*a pas de nom, et quand je vous l'âunii raconté...
— C'est inutile, interrompit Pierre; je tais U>utce|a% t
— Vous ne savez rien , rquit Oljmpe eu élevant la voix. Laisses^moi soulier ma cunscience.
Avec^une volubilité incroyable, elle raconta les circonstances de sa faute et tout ce qui s*était passé a Naples dans la chambre du malade; puis, en achevant cette confession, elle se coih cha de son long sur le carreau, les bras étendus, la iace contre terre. Il y eut un moment de si* lence aussi pénible pour son auditeur que pour elle.
— Sur de tels aveux, dit Pierre, il est impos-
su LUI ET ELLE.
— El en t'aUendaDtf dit Pierre, noiia causions de la supériorité des Italiens dans la masique iMufEe.
— Â la bonne heure I refait Edouard, voilà un sujet de conversation qui n'engendre pas ào mélancolie. Il est bien à tous d'avoir cbaoaeé, pour venir me Toir, votre humeur des dimaacbes.
Le coup de théâtre était manqué. Piore prit sa lumière et remonta chez lui; mais, au lieu de se recoucher, il ouvrit sa fenêtre, d'où l'cH) voyait celle de la diambre d'Edouard, et resta en observation. Du haut de sa vedette, il suivit du i^aid la pantomime de la conférence. L'ombre d'une femme passait et repassait sur les vitres avec une agita^m croissante. Bieolàt cette ombre leva les bras en l'air et s'aEhissa sur elle-même. Probablement Olympe s'était jetée à terre au dernier mot d'une tirade. L'ombre d'Edouard parut à son tour. Elle se mouvait plus lentement que l'autre; mais parfois k bras faisait un geste vif et saccadé, oii l'on sen-
2ie LUI KT ELLE.
je suis! Je fois des [arases, et pendaal ce lemps-là, elle va seule, dans les rues déserte^ par une nuit affireuse, sans un bras pour la sooteuir et la défendre I
Edouard ^vait déjà pris son chapeau, ets'éloncait dehors. Il traversa la cour, frappa à la fenêtre du condei^e à grands coups de pinog et ferma la porte de la rue avec un bruit de tonnerre. Pierre s'apprêtait a reprendre le cbemia de son donJMi, lorsqu'il enteudit derrière lui un aou[ûr; une femme était debout sur le seuil de la porte; elle pleurait, tenant son visa^ aicbé dans son mouchoir.
— Vous ici, William! s'écria-U-ii. Comineni est-ce possible?
— J'ai frappé, j'ai appelé en Tain, répondit Olympe. On ne m'a pas ouvert. Il but que vous veniez à mon aide.
— Mais Edouard est parti avec l'intention de vous reconduire. Comment se fait-il que wu» ne l'ayez point rencontré?
— J'ai nionlé jusqu'à votre atelier; ne vouî
SIB LUI KT ELLi:.
nul Bouveoir f&cbeux ne sa rattache. Ne nita . jias debout contre ce mur. Puisque tous ne vuulez pas entrer, reposez-vous dans le sako sur le canapé. Vena, pauvre William, et pieneï courage. L'amour passe; les r^rels et les chagrins passeront à leur tour.
Olympe se rendit sans résistance aux avi»de Pierre; elje consentit à s'étendre sur le caiape du salon. — Laissez-moi seule, dit-eUe ensuile; mes larmes ne s'arrêteront pas tant que «Mit me parlerez. Emportez cette lumière; lesileoœ et l'obscurité me font du bien. Ne feut-il pis BorUr de l'état de mollesse où je suis pour pouvoir m'en aller?
Pierre rentra dans la diambre avec la lomiére, et se promena de long «i lai^, en murmurant tout bas :
— Quelle nuit! bon Dieu! quelle nuit! Enrofc si noua étions au bout de nos peines!
Afin de méditer plus attentivement sur tes .àngers qu'il redoutait, Pierre s'assit dans un Inuteuil, les coudes jiosés sur la faWe el la Ifl^
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pas seul chercher au bord de cette rinère. Viens avecmoi.
— Nous n'irons chercher personne au bord de l'eau, ditPierre. Winiam'estlà,coiichMsnr le canapé. Tu as passé devant elle sans la voir.
Edouard ne fit qu'un bond jusqu'au salon- 11 se jeta devant Olympe à deux genoui, lui prit la tête à deux mains et l'embrassa en pleurant.
— Il me Tallait celle «preute, dit-il, pour savoir combien tu m'es chère. Va, je n.ii jamais cessé de t'aimer. Le pwdon n'cst-il pas inventé pour ceux qui ont commis des taulf* ■ Et qui pourrait me défendre de te pardonner? Non, je ne- le rends pas mon amour ; tu I a™* encore, et tu l'auras tant que je ïivmi.
Pierre n'entendit point la réponse d'OIynip*' Il avait repris sa lumière et remontait les dcgrus en répétant :
— Quelle nuit! Iwn Dieu! quelle noH' Vouloir deviner tous ces jeux du hasard, p"*"
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ûciivit a \Villi.iin Caze pour lui dcmnnder des consolations. CcttcTnis, la réponse fut dbmmuniquéc à Edouard. 11 y rencontra par hasard les mots de chasteté et de sainte amitié, dont Olympe aimait à faire un fréquent usage.
— Ma chère, lui dit-il, vous parlez si souvent de cbasieté que cela devient indécent. Votre amitié n'est pas plus sainte que celle des autres. Défaites- vous donc de ces grands mots.
— Mon cher, répondit Olympe sur le même ton, trouvez hon que je console ii^cs amis selon ma méthode. Vous voyez qu'elle leur plaît assez, puisqu'ils y reviennent.
— Je sais, reprit Edouard, je sais que, dans Mïtrc petit cercle , vous êtes la sœur du pot de tous les cœui'S souffrants ; mais à moi on ne m'en fait point accroire; pour en avoir goûté, je puis' assurer qu'il y a de l'arsenic dans vos tisanes.
— Je ne veui pas qu'on me parle ainsi,
quée par un incident que l'htanme le (iliis tl6- (ianl de la terre n'eiil jamais pu deviner. FalcOTiey dînait en ville ce jour-là. Ses amis comptaient sur lui. Hien au monde ne poutrail le détourner, disait -il, d'un devoir sacré; cependant il offrit son bras à Olympe pour h conduire jusqu'à l'entrée de la rue Maiarinc. Chemin faisant, William mit en jeu ses plus lendres séductions pour engager Edouard à venir partager son modeste dîner. A tout hasard, sans oser croire qu'il dût accepter sa proportion, elle avait commandé à sa vieilli' servante les plais (ju'il préférait. Falconej. touché de cette gracieuse préméditation, changea tout à coup d'idée, avec celte merveilleuse versatilite qu'il appliquait aux petites choses &e la vie, et qu'il appelait le bonheur de ne pas aller où l'on va.
— Ma foi, tant pis ! dil-il, jeoèdeàl'oocasioii elà l'herf» tendre : je veux manger votre polit diner.
Olympe remercia Edouard du rondduc(P"r:
dissements les plus chaleurciii. Quand vint Jc tour d'Edouard, il leva son \crre en disant ;
— Je bois à Holopherne, si inéchammcnl mis à mort par Judith,
SÂO iv\ RT Ri.i.r.
ù Edouard du la oumpagnie. Pierre, qui lui laieait lecture du journal, rencontra par hasard le nom de William Gaze.
— Voilà celle qui m'a empoisonné, dit Edouard. Je suis comme ces gens qui avaieDt dîné une fois cbez les Borgia ou tes Médicis, et ne s'en remettaient jamais.
— \voue-le pourtant, répoodit Pierre, le poison est lent, et avec de la raison et du régime, il ne tiendrait qu'à toi de te guérir.
— Ehl ne vois-tu pas, reprit Edouard, que ce poison^à ôte la raison et jusqu'au désir de ^ vivre? Morbleu! que vient Taire là le r^ime? Tu es grand comme père et mère, et tu ne me connais pas mieux que cela! Apprends donc que je ne puis pas vivre sans aimer, et que l'amour n'entre pas dans mon cœur sans que i'incrédulité, la jalousie et tout le cortège des soupçons le viennent assiéger. Avec cette injustice dislribntive qui distingue l'amour, je m'en ^!»is pris malgré moi aux iiuilleurcs tl aux