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un taillis de chines veris, el notre vieux commandant descfodil de son ciieval.
— Mes enfanls, nous dit-il, c'est ici qu'il convient de parin, afin de n'avoirplus rienàdirc ensuite. Nous avons à ^re undtniier mille à |)icd. Le paysan gardera ses chevaux. Quand nous seiou A trente pas de la villa Mnlinara, — cVst aiasi qu'on appelle la
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Jamais voyage ne me paml plus long ^ue ce trajel d'un mille ilalicn. iarrivai lialclani sous les murs de la ïîlia Molioarî, el I je me couchai sur l'Iierbe, tandis que JonSecondo s'avaiicaila fclaireur. L'agitation i]ui ri^gnail à l'iatéricur du casino tijnù- ' gnail que le comte Caiisto n'aiail sur nous qu'une atance de quelques minules. Je repris lialeinc, et mes Torces élaienlnvcnues quand Francesco, se gtissanl dans l'ombre, nous aierlili)ue nous pouvions avancer. J'aperçus don Secondo, jambe de ri ti jambe de là, sur un mur d'une toise et demie. Il me tendit li main et m'enleva dans les airs, tandis que Francesco m'inJiquiil les trous et les aspérités où je pouvais poser le pied. Vient, a<<i<par Stipion, montn à<-. son cflté. Les deux valets se 6rMH Ii eovile-érlielle à la manière des écoliers, et Francesco, demi'urc le dernier, grimpa comme un singe le long d'une perche qu'il ovail diuicliée dans le taillis. Toutes ces manœuvres eiéculêiavec une aisance et une vivacité prodigieuses ne durèrent qu'un moment. Mes compagnons semblaient doués de forces surhumaines, et IHerrc lui-même était comme possédé de quelque démon.
Le général en chef nous rangea en bataille, à dix pa£ du Casino, devant un bouquet de cyprès, et marchant droit i la porte, il lira h cordon de la sonnette. Un silence profond succéda au bruit qn'o ; c-niendait dans la maison, comme si les habitants eussent pris le temps de dclihérer. Un second coup de somieti<' mit hn à leur stupeur. Les diverses lumières éparpillées dans \f Casino se réunirent ilorricre une seule fenêtre. One voix dcmand-. qui sonnait à pareille leure. Don Sccomlo répondit, en dialecl-i maltais, qu'il apportait des nouvelles do Uome, dont il importa! que le seigneur comte fût instruit. La porte s'ouvrit, et aussii'^ notre général se plaça résolument sur le seuil, eo nous faisnii signe d'approcher.
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382 l-E HAITHE INCONNU |
jo suis accompagné par iteux Kenlilshamiiies fraatais, uiTraus- \ téittin de pure race romaine, et un valet de chambre dértui, i armé d'une cspingolc. Nous ne tuerons point Votre Seigneuie, I parce i|ue sa vie est nécessaire à noire jusiiâcalion, s'il anivc I un petit carnage ; mais si elle aime le liruit, elle en aura an delà de ses vœux. Nous uous délecterons à faire un beau protès criminel oi l'honneur et la liberté de Votre Seigneurie sncoraiberont assurément.
— Je le mettrai liors d'élat de loire des procès, «ieni podigre, et tu ras en perdre un tout de suite où il s'agit de la tie.
Le comte ajusta don Seconda et l&cha la délente de son pi»lolel. Le coup partit, mais la balle ne per^a que l'habit coalev lie feu, et lu vieux soigneur se crois;! les bras en faisant un fin sinistre.
— Maintenant, nous dit notre général, dispersez-moi cette canaille. ■
Les laquais firent mine de vouloir se détendre, je tirai en l'air pour éprouver leur courage: trois d'entre eux décampèrent; le dernier lAclia son coup de iiistolet. Pierre évita la balle en s* baissant, et se mit en garde avec son épée. Une méchante rapière que tira cet eslaSer ne m'inspira point de crainte ponr nwa élève ; je le laissai faire Uiut seul ses premières annas. Dès b seconde botte, le laquais fut blessé au bras et se rendit i discrétion. Pendant ce lenips-là, le comte Calisto, déconcerté par la gueule de l'espingole bruquée sur lui, glissait cepeniknt la main dans sa vesle pour y prendre un second pistolet. Scipion ne lui laissa point le temps de s'en servir; il le saisit à bras le corps, le jeta rudement à terre, e( lui lia les tleu\ mains avi'< une corde.
mon petit Scipton ; serre le nœud solidumeiil. Le se^neur comte excusera celle infraction nf^cessairc aux lois de h polilcise, puisqu'il les a nx^pris^cs lui-même en faisant feu sur un membre agr^ de l'académie de Saint-Luc. C'est avec un rrgrct dont J'aurai de ia peine A me consoler, que j'exerce sur la personne de Sa Seigneurie une violence tout h fait insolite.
Pierre, armé d'un flambeau, parrourait la maison, l'épée à la main. Il revint bientAt accompagné de Livia, qui sauta au cou du vieux Secundo, et l'embrassa de tout son cœur.
— Ne nous quittons plus, dit-elle. Vo;iS (tes mon pire, mon ami. C'est avec vous que je veux vivre.
— Avec moi, répondit le vieillard, avec moi toujours; mais aussi avec d'autres amis plus jeunes et plus aimables, ma lille. Ce gentil Français est votre libérateur comme moi. Sojci tous prêts à témoigner de l'engagement que je prcmis d'adopter la signora Livia pour ma fille et mon héritière. Le soin de la marier selon son goût, de l'enricliir et de lui rendre la' vie douce me regarde désormais. Je n'aurai pas grand'pcine à lui faire un sort plus beau que celui oiï vous la vouliez réduire, seigneur comte.
~ Vieux démon ! s'Écria l'Espagnol en fréraissanl de rage, que n'as-tu seulement larJé d'une heure, j'aurais eu ce que je voulais de ta fille d'adoption, quand j'aurais dû la faire tenir par mes estafiers.
Donc, reprit le vieillard en ricanant, je suis un honnête
démon, qui empêche les crimes au lieu de les encourager. J'avais un pressentiment de ces jolis desseins, et voilà pourquui, mes chers amis, je vous ai menés un peu vile. Nos jeunes Français en ont leurs vêlements en loques; maî^s je les prierai d'acmniiv ouaire brat de soie noire pour faire des culottes. A pré-
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nei-moi voire avis sur la nistriDuiion oes appanemenis, wu gendre Tera de la peinlure. Celte pi^co vaste pourrait Atre acummodùc en ateliiT. Choisissez les endroits oà il convicut ilc {•'ccf des fenêtres.
(Ju:iiiii l'ierre ciil donné Ifs avis qu'un lui doiuand.iii, H"-^ [lassikiiies devutit une perle feimiie iUT laquelle un lisait: '> - Ima dei auadri.
— D'où vieni, dis-je, que vous n ouvrer, jamais vnire galène
— Là-df<ians, s'écria don Seconifo avec emphase, là-dedans sont les vérilables merveilles de l'art. Je vous les montrerai bieDiAl. Il faudra que mon gendre les admire, les aime et cons^icre son pinceau h en augmenter le nombre. Sans cela, point de Livia, point d'accord ai Iles '.
— Voilà de l'intolérance, dis-je. Ne pouvez-vous admettre <]u'on ait un goût différent du v5tre ?
— Je l'admets parfaitement; mais je donne ma fîUe à celui qui parli^e mes goûls ou qui les adopte pour me complaire.
— Je brûle de les connatlre, dit Pierre. L'heureux mortel i qui vous olfrirez en perspective la main de Livia et l'honneur à'èxre votre gendre vous fera toutes les concessions imaginables, n'en doutez pas.
— Nous allons en juger tout de suite, répondit don Seconde.
Le vieux seigneur ouvrit la porte de la galerie. Les prejniers ouvrages qui s'olfrirent^ ma vue étaient une suite de tableaux de Ghérard de la Nuit, représentant des scènes de brigandage, des intérieurs de cabarets ou de corps-de-garde. Des cun^piruteurs de Caravage venaient à la suite. Vingt-deux tableaux de - CalJot, montrant des épisodes barbares de la vie militaire, depuis l'enrôlement forcé jusqu'aux divers genres de morts violentes, se déroulèrent comme uu roman lamentable. Ëiiân, je m'arrêtai en face d'un grand Brcugliel d'Enfer. La signature du raaltre était superflue : on le reconnaissait aux potences, à l'incendie et aux figures fantastiques des personnages. Ce que don Seconde appelait ses tableaux religieux, n'él.iicnt que des Susannc
Pierre rtnil plus que je ne l'aurais sonhaité à cette menace du père de ta Uvia ; ■ C'est à prendre ou à laJseer. • Sa répouM ferme n'était qu'un premier mouvement, Sni?aDl li marche ordinaire de l'eiprit humain, le second mouvemrât fat Je regret de s'ilre prononcé avec tant d'énergie.
— Vous avei, lui disaiE-je, une belle occasion de mettre en pratique lés précieuses instruclions de votre maStre Senandoni.* € Tant pis pour qui s'attache à l'artiste. Il fait son nid comme l'hirondelle, et puis, au premier froid, lorsqu'on le croit Ëxé, il s'enTole son carton sous le bras. ■ Le vent d'hiver a souHIé hier sur vous. Plions bag^e et partons pour Florence ou pour Naples.
39l.> LE HAITRC INCOK^U
— La vie, r^ponilit Pifirre, ne v.-mt pas h peine d'êlrc ilf fendu'' aver, l.iiit d'Apri-liï, au pri\ île si grands sicrifices. J'aime la charniaiilc l.ivi», et puisque l'e'^poir ile lui plaire el ùi: l'obtenir s'olTre A moi, souffrei au nioius que je sache s'il est des acummodemenls avec le bt)[ihomm« de père.
— Ce boDliomme, reprts-je, a la mine d'un suppôt de l'eDCec. L'académicien de Saint-Luc pourrait Lien avoir été boui^mestn il y a deux cents ans.
— Eût-il été grand pensionnaire de Hollande, je ne bougeni d'ici.
Jamais remonlranr^s n'ont pu lutter contre l'aninur. Lorsque les miennes produisaient quelque heureuse impression, une heure
'Jinversalion avec Livia en détruisait le fruit. L'innocence el
Donlé de celte jeune fille ne donnèrent, d'ailleurs, aucune prise k mes soupçons. Livia montrait une discrétion donl la véritable générosité est seule capable, en ne cbcrchant pint à approfondir l'exactitude de mes confidences. Mais comme je n'insistais pas, elle ne se considéruil plus comme un être dangereux pour Pierre. Depuis qu'elle se sentait en mesure de le rendre riche, file mo supposait moins eiTrajé da ia reucontre, el «a tendresse pour celui que je lui défendais d'aimer allait rroissaot de jour en jour.
Quant à don Seconde, il s'aperçut bien que je l'observais »itf défiance, car je no m'en cachais guère. Sos discours enlorliliés, ses railleries enveloppées de formes banales, ses prouesses nucturnei, ses escalades, son incroyable fafon d'essaver une cuirasse, ses pas de géant, précédés et suivis d'airs empêchés vt somnolents, de maladresses el de trébnchements, ne me sortaifnl ■rais encore pu passer condamnation sur Imil 'ie de tableaux et le lanj^age qu'il y avait tenu
(fcwnaipnt de» liftnes Irop «ïiilpnlîi. I.r hoinîniMlr^ Vcrhiierk liil-m/niP n'rt^l |ias mieux fait, el ù VMe <le ma Irnuver niix [iriSg 3\ea re fcnamt^e ie lipunic., (f.insfi>rinâ en hanijiio ilc notre siècle et déguisé en académicien, je me sentis bien disposa au Mmbal, non pas avec les armes du moyen Sge, l'exorcisme el l'eau lié.'iitc, mais nvec celles do ce temps, qui sont la raison ^ etla force de vuluntâ.
J'en étiiis à ruminer les mejens de contrecarrer les plans de re vieillard mystérieux lorsqu'il me déconcerta par une maareuvre dialjolique. Nous nous promenions dans son jardin après dîner. Il me loucha l'épaule et me dit en souriant :
- Jeune homme, gageons ijiie je devine h (luoi vous pensci. J'ai toujours eu du goi1t pour la singularitË des mœurs et les grands effets de lliél^lrc. Je remarque avec satisfaction que j'ai tiuui à vous Ëtonncr. Ne cr^i^nez donc pas de nie communiipjer ras réflexions. Mais avez-vous bien apprécié tout ce qu'il y a de surprenant et de merveilleux dans ma conduite? Si je vous disais, par exemple, que ma mauvaise sanlé, mes varices aux jamles étaient une Action, si j'ajoutais qu'en vovanl Pierre devenir amoureux de Livia, du temps qu'elle n'était point ma fille, fai machiné, préparé, organisé mOi-méme tous les événements pour ui'emparer de la belle enfant, l'attaclier h moi par le double lien de la reconnaissance et de l'affection, et la tenir haute comme une dragée sur le nez de notre jeune ami, en lui faisant i(i conditions qu'il faut subir sous pfine de perdre l'objet aimé ? 'Jui- vous semblerait de ce point de vue original ?
— Ne plaisantez point, répondis-je : vous n'auriez pas gran/' iffort !i faire pour me persuader que tout .cela est réel. — Très-bien 1 mon jeune ami, vous m'encouragez A p""
— Ne VOUS reruseï pas ce divertisseraent. Je suis en HA d'j jouer moD rAle de telle façon que vous f«rez content de moL
— Ainsi vous n'auriez pas de répugnance k croire qnej'ii Dgi avec unn lenteur calculée, en arrivant trop tard pour piyn les délies de PaniccnT
, — Pas la moindre répugnance ; car si vous fussiei imi \t premier, Parucco n'ayant plus d'obligalion A ce Calisto, ne lui aurait point vendu sa nièce, el par conséquent vous n'auriei pK eu occasion de faire le libérateur.
~- C'est partiitement raisraner. Hais ne nous arrêtons pu en si beau chemin. Pourquoi a'aunis-je pas ensuite déconveK moi-même le complot contre Livia, et bit avertir ce Calislo pour qu'il mit obstacle à notre départ pour Florence T
— Pourquoi pas, en effet? Vous en fies bien cajnble.
— Alors, j'aurais pu faire semblant de ne point savoir que Pippo le Maltais se substituait à l'un des porteurs de ma chaisr, el j'aurais encore fmnl la surprise, quand Sdpion reconnu! ti coquin sous son déguisemeni?
— H n'est pas impossible.
Don Seconde écl^ de rire.
— Sagace jeune homme, dit-il, vous volez au-devant des objections avec une intelligence et un lèle admirables.
-~ Mon tHe et mon intelligence, r£|;oDdis-je, pourraient biea devenir incommodes. Cependant, je confesse que parmi les inddenls de celte nuit étrange, où vous avei conquis la position de bienfuteur, do père et de tuteur de Livia, j'en retrouve qui ne me paraissent pas uliles au succès de votre habile comédie. A quoi servait de mettre une cuirasso pour éviter une balle de pistolet ? N'étes-vous pas au-dessus d'une pareille misère, et
incommoder une personne de votre mi^rilu?
— Ah I dit le vieillard, votre perspicacité ett en défaut. 11 Tallait un prétexte à l'impuissance ilu susdit ceup de Teu. Si la balle m'eût traversé le corps de part en part sans qu'il y parût, on aurait pu s'en étonner, et c'est un des ennuis auquel se voit assujettie une personne de mon mérite, que de ménag:er la vraisemblance aux yeux des slupides mortels.
— Je n'y songeais pas. Vous avez raison ; me voilà édifié maintenant sur toute cette profonde inlrigue. Vous nous atlen-
. diez à Rome ; vous y aviez mission de nous tendre cette embûche, où nous nous débattons, La reconnaissance vous livre une auturilé sur Livia dorrt vous abusez déjà pour exposer Pierre h d'efroyables dangers. Il est lien à vous de découvrir ainsi votre jeu et de mettre cartes sur table. Ce point de vue convient à ma prudence, à la responsabilité que j'encours, et je m'j tiens. Comment, d'ailleurs, expliquer pourquoi vous avez réuni dans votre ^lerie tous ces tableaux diaboliques? Est-ce encore avec la prévision d'une plaisanterie que vous deviez faire un jour à venir â deux Français que vous ne connaissiez pas T car je vous apprendrai, si par hasard vous l'ignorei, que ces tableaux ont un sens très-clair pour mon élève.
— Nous voici, répondit le viullard, au point de vue nouveau qui va changer malgré vous vos idées. Une seconde plaisanterie va détruire la première, et c'est vraiment dommage. Je sais tout, mon cher enfant, et si je vous tourmente avec tant de cruauté, c'est pour mieux vous remettre la joie au cœur. J'ai vécu longtemps à Catane et à Palerme. Les bons bénédictins et les pè' de Saint-Philippe sont mes amis. J'étais là quand le p' Uarcelîne est mort en faisant promettre & sa fille de
— Ici, reprit don Secondo, vos idées s'en brouillent. Puis-jun diable? Mon intérêt alors est de marier ces enfanl», p'<' que la race des peinires rie l'enfer se pcr|>étuc. Si je ^iiis un hooime, roa pi'udence de ctirt^ieu et de père s'accorde iisàci m
niaadil que les puissances des ténèbres considèrent peul-élre comme leur proie? Tirei-vous de ïk,
— Si vous n'aTOï affaire qu'à moi, ,r*pondis-ie, ce serait bienlAt âni. Je m'en tirerais en disant adieu à tous et k votre fille.
— Vous nous planteriez là comme un ingrat et un poltron ! Heureusement, il s'agit d'un autre. Pierre ne nous abandonnera point. Je le marierai à celle qu'il aime; ce sera le dernier trait de mes badinages. Je vous niarîcrai vous-même, si vous faites le rebelle, et je me diverlii'ai k vous voir plus amoureux et plus extravagant que votre Jlève. Laissez seulement quo.jc vous trouve une femme. Pensez de moi tout ce que vous voudrez. Prenez-moi pour un agent de l'enfer ; mais jugez-moi désormais sur mes actes. Pour commi^nrer, j'autorise dès aujourd'hui noire ami Pierre à faire du visage de ma fille une l^te de madone ; et |iiiisse-t-il sur|iasser la vicrje de Koli^no I
Pierre, qui mourait d'envie d'entreprendre un portrait de Livia, en reçut la permission avec des transports de joie. Il apporta son attirail dans une salle du palais Tr3;>poli, dont les hautes fenêtres convenaienl parfaitement k un atelier de peinture, et il se mit il l'œuvre sans différer. Soit que l'exemple de liapliaël Mengs lui eùl profita, soi! qu'il voulût m\illi[ilier les séances pour s'abreuver du plaisir de contem|der sa maîtresse, il travailla lentement, «t avec tant d'application que le vieux Ismaêl luimême fut ébloui de la beauté de son ouvr.ige. Un phénomène auquel je m'attendais se produisit pendant ce travail. Les veux et ia physionomie de la jfune fille s'atiimèrcnl proijressivemcnt à chaiiuc séance. Lps rf^ï^inls aJiei-tJs ;iu peintre s'enllani-
à dan Secontlo ijue ces coiiditiotis me semblaient plus lrnf>ii|u» '[ii'il n'tlait nécessiairc.
— Qu'importe, me répondit-il, si persoinc ici n'a riatcnlion
turs cuDJoiats. La maride n'est jamais trop belle ni l'époux Irnp ardeot. Ces hésilatioDs et ces craintes vous sortirnienl de l'esprit si vous étiez amoureux. 11 faut le devenir. Cherchei un peu au< tour de vous, jeune homme, et voyei si quelque joli visage us pourrait pas prétendre à rbomieur de faire votre conquête.
Nous étions en ce moment sur la place de Venise. II y passait beaucoup de monde. Nos deux fiancés marchaient devant, se donnant le bras. Tout h coup, Pierre quitta sa maîtresse et courut après deux personnes étrangères qui traversaient la place. Celaient un vieillard, velu approchant comme Ismaél Mengs, et une jeune fille pâle, mais d'une angêlique beauté. Les élran • gers s'arrêtèrent, et je vis de loin qu'on se pressait les mains et qu'on paraissait fort aise de se rencontrer.
— R^ardez donc cette tendre Qeur de la froide Allemagne, me dit don Secondo. Regardez-la, je vous prie, attentivement. Elle paraît malade, languissante, elle pâtit, la pauvrette. 11 lui manque le simple bonheur que la nature prépare aux mortels, le bonheur qui vous manque à vous-même. Voilà votre affaire. Aimez-la; rendez-lui la joie et la santé. J'arrangerai cela. C'est
Tandis que l'iUuslrissime don Secoodo se vantait anc taat d'assurance d'arranger toutes choses comme il l'enlendait, de marier les gens et de disposer â son gré de leurs sentiments, la jeune fille étrangère semblait admirer la beautd de Liiia. EOe s'aperçut aussi de l'attention dont elle était l'objet. Comme si elle eût deviné, à Irenle pas de distance, en quels ternes nous parlions d'elle, uue rougeur charmante colora un momeol ses joues; mais elle ne baissa point les jreux et nous regarda d'un . air de curiosité ingénue. Un Iroulile inexprimable s'empara de inoi. Don ^econdo souriail eu observant ces mau^'es d'utiJ-
ne se corn \
— Der ▼être emb ranlre. Ce prunelles 1
le néiiie h i
en d^endea I
folre proei i bonnes pai
Don Seei I
— Lhia î 1 Pierre est \ i tcnr vient di i ëenendrez i i ami y tu lui !
enfin de Tai i deux maria^ i
— Okir< i
J^appienve te i
— Eh biei I prtîCeearéss< S^ et sa figu I
LÎTÎa partit la belle Affen: i Midi, à Taquel i
— Uentrci plus efficace (j i
Nous ayanc:
— Ehl 8'écria l'académicien, n'est-ce pu le geigaenrUnn d'Emstbeiï que j'ai l'avantage de relrouver dans ma ville naUle - Il y a quinie ans , j'eus l'honneur de dloer à Huoich avec VdIr Seigneurie àla suite d'une fort belle partie de chaise. Vous souvient-il de moi, seigneur baron? Je suif don Secoodo Trappnlir pour vous servir.
— Je m'en souviens parbitement, répoodit le baroa. Vdoi eûtes un rare bonheur et une adresse incro;able antirdi bisan. A lelles. enseignes que votre plomb se retrouva daul' corps d'une pièce que je croyais avoir abattue:
— Hélas! j'étais encore vert alon. Aujourd'hui je n'ii plus de jambes. Le seigneur baron est-il pour longtemps à R«iu*
— Selon l'envie de ma fille. Elle voyage pour sa sant^.
— Oui, la poitrine de la signorioa est délicate, le spliM nerveux fortement ébranlé par la trop grande aciivité de l'imi' gination, jointe à quelque petit chagrin de c«eur.
— Vous dites précisément son mal.
— Je suis un pOi médecin. Ce ne sera rien. Nous périno! votre aimable enfant. Il lui but du soleil, un exercice -modtt^: des dbtractions. Votre Seigneurie ne me fera pas le déplûài de loger à l'auberge. Il y a de la place au palais Tiappob A des appartements au midi pour la signora Lisbeth. Je me ofpelle son nom. Elle avait deux ans quand je la vis dans im berceau: C'était un petit chérubin, et je retrouve une grande. svelte et belle personne. Elle ne retournera dans l'humide All#' in^^e qu'avec des forces, de la santé, de l'embonpoint, el içi saitT peut-être pourvue d'un bon mari.
— Que le ciel vous eutendel dit le baron.
va cbmùins. Je marquerai cette joitmét d'une pierre blanche. C'est-^ire que voici on beureux jour pour moi.
En retournaot avec le baron et ca Aile au palais Trappoli, don Seconda me dit à l'oreille :
— Vous aurei ik une femme délicieuse.
Pendanl son voyage en Suisse et en Allemagne, Pierre m'a> Tait tenu au courant de se» aventures, et le chevalier Servandoni m'avait communiqué les lettres de notre élève, en sorte que je pouvais me croire aussi bien informé que don Seconde. Je n'avais pas eu besoin que l'illustre académicien nom mftt le baron et sa flUe pour les reconuiJlre. En peu de jours Livia et Lis- ' bethse liéreutd'une amitié tendre; mais la jeune Allemande, avec sa déplorable santé, ses attaques de nerfs et ses moments d'humeur noire, ne se montrait presque pas. On ne pénétrait pas dans son appartement. Uu clavecin et une harpe, qu'elle traînait toujours après elle en tous pajs, et & grands frais, vinrent la retrouver à Rome, et, quand on eut monté ces instruments dans sa chambre, la musique absorba la moitié de son temps. Les servantes du palais Trappoli murmuraient tout bas contre ce damné clavecin qu'on enteadaîllanuit, et souvent encore au point du jour. Chaque matin, les femmes deLisbeth venaient chercher Livia et l'introduisaient près du lit de la jeune allé, eu lui recommandant de n'y rester qu'une heure. A midi nous dînions tous ensemble, on mettait ensuite les chevaux au carrosse, et nous allions visiter les monuments, les jardins ou les maisons de plaisance. En descendant de voiture, Lisbelb prenait le bras du seigneur Seconda, et Livia celui de son fiancé. Le baron me contait ses peiues.
Ce pauvre père avait sur le cceur la fuite un peu brusque de Pierre, et comme je ne pouvais pas lui dire la cause de ce mau-
vui procédé, j'inioiUi de» préJwlw qu'il itxxfa fK f iMlHir, en conservant ceUe cwiTiclioii que les artislee éUient nc^lts de te «umetlre uix lï^es de la bienséasce et uu dewn du iDDode. C'était aussi, disail-il, ropiaiun ie Lisbctt, et itt peur de nouveaux mécomptM. elle m poovait ptus noir pour amis CM Êtres lègen qui ^lUsaieU l'indépendaiiw jusqa'i l'ingraliUlde. Au OMint, si elle eftt eofeioppé da» cette ^nuâf tioa l'imace du musiaen Natfcaïuêl, le baroo ft'ea senii réjcn; mail, au contraire, elle semblait se rallacher an touvcurdtctl bomme avec une espèce de fureur. Depuis que Pierre anilqutli le chlleau d'Emstliefg, les criien de nerfs n'avaient bit qie w nuUiplier et IcTeiiir jrius noleotei. Les Toyaget mêBea'aiTêtiient point ces accidents périodiques, et le pire comRwaçiili trembler léiieusemenl pour la vie ou la raison de si fille, ffpesdant don Secoodo m disait certain de guérir la belle mii»k, tà le baron se laissait prendre i ces pro-nesses comme «n discours d'ua empirique, après l'abandon des médecins.
Tandis qu'il rendait l'espoir an père de Lisbetb, le fien lo* démidea me soufflait des illusions plus dangarenses, lanlM »»■ la forme du badina^, tantAl avec des airs affectueux et filemels.
— Vous avez admiré, me disait-il, l'art que j'ai déplojé pour n'emparer de l'esprit de Livia ; vous m'avez tu poosser biomberie jnsqu'i donner toute ma fortune i une ^tanvre fille «ins déflance, en l'adoptant légalement. Jamais on ne tendit i l'innoeence un piège plus infernal. Heureusement, voire p^nétntim a découvert le but secret de cette odieuse machiDalion, qui étiit de jeter ensuite à la lête de Pierre jeune fille «t fortune. Vans éles là pour pai^r ce coup si redoutable el préserver votre Bhi . d'un si grand danger. Que deviendrait cet infortuné sans tous 1 I
LE MAITRE mCONNU 403
m OMseilif l« ne mrs dissinmierai point, j«inM homim, qve je médite conlre vous un com^ot non moins l^itnrux, nne m- Mftte comme celle dont Pierre a tant k se plaindre en ce moment. M«B habileté, dont tous avei un bel échantillon, est un indice eftajant d« mcoès qni m'attend. Lisbeth me témoigne d£jï beaucoup de confiance. Je lui parle de vous. Je lui dis i]ue vous am Bo crooi d'or, nn caractère égal e( donx, qse Tons ne songei qn'iux autres et point assez à vons-méine, que votre modestie eM votre senl d^mt. Ahrs elle tons regarde avec attenlinn et «'enqnierl si vont irtei votonliersen Allemagne, à quiri Je réponds (jne tout paya vous plairait où vous suivrafent ceur tpie murs aimei. Elle a dans le cœur l'image d'une personne morte; mais en flattant sa Mie, je (a mine soQr^menl. I^ feu prendra an moment <A elle n'y songera point. Les morts ont tort, comme les absents. Enfin, mon jeune ami, ceti va mal, trèsmal.
Je tials malgré moi de ces menaces, et J'appelais don Seconda le ^us géiiérenx des pères et des amis,
— Moi! disait-il, un homme génèrent! Point dQ tout. Je n« fins qu'oD égoïste. H n'eOt tenu qu'à moi d'adopter un honnél* artiste comme le petit Heags, qui le méritait par son talent el*; sagMW ; niait H«igs m'aurait ennuyé. J'ai rencontré nne jeune lOe, an trésor de gentillesse, deux Français aimables k qui j'ai tonjours quelque chose à dire, et qui me font Jaser. PensantqM mon intérieur serait plus agréable, m<i vieillesie moins sombra et ma mort pleurée, j'ai tout happé d'un seul coup de filet. Une autre jeune fille élraogère vieut à passer, qui me platl par son imafiimtion bntasque, qui m'amusera- quaud elle sera guérie d'un mal rare, dont la cure m'intéresse et me pique- auetilOt je lui leids un lacet, et la voili prise. Vous avei tons les droits
imaginables de voir en moi sinon un démon, du moins un viùllard volontaire, opiniâtre et détestable.
En se parodiant ainsi lui-même , le vieux académiden faisait une juste critique de mes soupçons. La beauté de Lisbeth, que je ne pouvais regardnr avec indifférence, m*inspiraitplusquede l'indulgence pour Tentreprise de don Seconde, car le succès eût assuré mon bonheur. La raison même me disait qu'un pauvre précepteur devait se laisser faire si tout le monde conspirait pour rélever au-dessus de sa condition. Déjà on me donnait le titre d'ami ; pouvais-je en refuser un plus doux si Lisbethet son père songeaient à me roffrix? Je n'avais qu'une foi médiocre ea doo Seconde ; mais au moins, j'étais sûr de la délicatesse et de la pureté de mes intentions. Mon esprit, sollicité de tant de cAtés à la fois, se laissa mener et subjuguer. Le vieillard volontaire et opiniâtre réussit à étendre jusqu'à moi l'empire quMl exerçait surtout son entourage. Il me disait queLisbeth m'estimait, qu'elle se marierait bientôt, que cela dépendait de lui ; cette idée me troublait, et Tamour, profitant du désordre de mon cceur, y pénétrait à la suite de l'espérance. Pendant nos promenades dans Rome, je voyais don Seconde, en causant avec Lisbeth, me faire des signes pour m'avertir qu'on ne médisait point de moi. Le baron remarquait mes progrès dans l'amitié de sa fille. Lisbeth, disaitil, parlait de moi souvent et avec des éloges ; c'était un beureox présage pour la cure entreprise par notre vieil ami. Tout arrangement qui délivrerait la malade de sa folie serait approuvé d'avance. — Gomment résister à un tel langage, à moins de n'avoir rien d'humain?
On nous apprit que Tartini devait jouer à la chapelle Sixtine. Lisbeth exprima le désir d'entendre ce grand artiste, et don Seconde nous procura des places ; mais il n'en réserva point pour lui.
giqne dangereux aux gens maigres, et aux jeunes filles sensibles. Je ne tous détourne pas d'écouler Tarlini, parce qu'il fout bien contenter votre curiosité ; mab notre chère Lisbelh, particulièrement, doit redouter ce poison-tè.
— J'y suis habitué comme Mithridate, répondit Lisbeth.j'en avale bien d'autres que je distille avec mon clavecin.
— Et c'est un aliment que je blâme fort, reprit don Seconde. Je ne cède à votre envie que par faiblesse, pour une fois seulement. Quant à moi je vous donnerai le bon exemple en renoi^ çant à ce plaisir.
Cependant les deux jfunes filles insistèrent si vivenienl que leur vieil ami n'osa plus refuser. 11 leur promit de chercher une place et de se rendre de son côté à la chapelle Sixtine. Du point où' nous étions assis, le jour de la cérémonie, nous apertùmes en effet, donSecondo parmi les auditeurs, sur le seuil de la chapelle. D se tenait appuyé contre la porte, qui était ouverte. Sa lâte s'élevait d'une coudée au-dessus de la foule. Je ne sais quoi de plus sinistre qu'à l'ordinaire semblait obscurcir sa physionomie.
Tartini debout en avant de la sjmphonie, son violon & la main, attendait que la messe commencit, Tout ï coup ses regards se dirigèrent vers la porte. Due pUeur mortelle se répandit sur son visage; il essuya son front avec un mouchoir, et s'assit un mo- - ment sur le banc des violoncelles. Lorsqu'il revint à son poste, l'officiant sortait de la sacristie et montait les marches de l'autel. La symphonie joua une introduction fort courte et (It silence; mais l'archet de Tartini frémissait dans sa main cl n'atlaqoait point les cordes du violon. Je vis alors don Seconde étendre son bras vers la peinture du Jugement dernier, et montrer dn
Les Romains n'élaient jtas gens à ne point rematHiuer un prSIude de Tartlni. Durnnt huit Jours on ne parla t[ae de l'ind* dent de la chapelle Sixtine. Était-ce un caprice du matlte, ou une dislraction ? Les uns soutenaienl que tartiDi avait oublié en quel lieu il était, et (|ue, sa fameuse Sonate dit Dinble lui passant dans l'esprit, il en afait machinalement exécuté quelques mesures. Les autres voyaient dans C6 déBut orignal et prémédité une allusion admirable ^ la peinture de Hichel-Ange. Cette opinion prévalut, et on en félicita le grand musicien.
— Tarlinî, dis-je & don Secondo, vous doit UD brlllaot succès.
— Sans doute, répondit le vieillard avec simplicité. Je con<
luis beaucoup Tarlinii douï aTÎons caiu^ ensemble de celte neise en musique, et je lui avais conseillé d'^lonoer tes auditeurs par quelque chose de nouveau. En Tace du Jugement dernier, chanter l'Eucharistie ou la béatitude des élus eût été un contre-sens. Tartini en était convenu avec moi; mais an moment de lancer ses arpèges, la peur le prit d'être réprimandé par les cardinaux. Sans moi il n'eût point osé. Je lui ai rappelé fort i propos notre conversation en lui montrant de loin cette peinture, où la colère divine et les trompettes des archanges lui indiquaient ce qu'il devait faire II m'a compris,
le ne savais trop que penser de ce discours, lorsque nous rencontrâmes Tartini dans le Cono.
— Vous êtes un peureux , lui dit don Secendo. Si je n'eusse été là vous perdiez une occasion de vous signaler.
— On tremblerait à moins, répondit t'arlisle. Sa Sainteté aurait pu se fïcher; mais j'ai réussi i plaire, et ma témérité devient un trait de génie.
— Et, de plus, reprit l'académicien, vous avez ouvert une veine nouvelle qu'il Taut laisser couler. Voili de la musique intelligente et poiul vulgaire. Vous savez que cela se rattache i mes grands systèmes. Au revoir, caro maestro!
— Je le sais trop hien , répondit le maître. Adieu , itluttristimo ligrtor !
— Il a eu, nous dit Seconde, une jeunesse turbulente et orageuse. Ce d* est point un mal pour un arijsie.
Trois mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée du baron d'Ernstlwrg i. Rome. Le retour de la chaleur amena quelques chaT^ements dans notre façon de vivre, Lisbelh, ayant pris goQl aux habitudes italiennes, se levait malin. Elle sortait avant le dtner et dormait au milieu du jour, selon la mode dn
pajs. Pitire adopta ce régime ; et, xomme j'avais de la peine h m'y accoutumer, je prenais un livre, et je cherchais la fndcheur sous le vestibule du palais Trappoli, où coulait une petite fontaine, comme dans la plupart des maisons de Rome. Un jour, les mouches et les lantarti me chassèrent de ce refuge, et je monlai doucement au salÔD pour me mettre h l'abri de leurs piqûres. Je croyais tout le monde au lit. Ha surprise fut extrjme de trouver don Secoudo et Lisbeth en têle-ii-t£le. La jeune fille, étendue sur un sopbai semblait plongée dans une sorte d'extase. Ses yeux entr'ouvRrIs , mais Bxes et voilés, prouvaleat que son état n'était point naturel. Don Secondo lui tenait les deux mains et la regardait de près mec une ci
— Ne bouges pas, me dil-il; approchez maintenant sans Taire de bruit. Vous allez assister k une expérience intéressante. Je crois que la jeune fille va parler.
Don Secondo répéta plusieurs fois le nom de Lisbeth. A la fin elle répondit ;
— Que me voulei-vousî
— Je veux savoir ce que vous pensez de notre ami le précepteur.
— Du bien, murmura la jeune fille, du bien, rien que du
— Il faut l'aimer. Je désire que vous l'aimiez.
— Plus tard, répondit Lisbeth, bientôt peut-être. Quand le temps aura brisé toutes les cordes de la harpe où revient voltiger rame de Nalhanaèl, nous verrons.
— Il fout l'aimer avant cela. Je vous le commande.
— Eh bieni je l'aimerai, puisque vous l'exigez.
— Les nouveaux pbysiolt^stes allemands, me dit don Se-
condo, payeraient bieu cbet lu place que vous Mxap«t gratii dans ce fauteuil, et il me semble qu'on dit ici des dièses asui flalleuses pour ïoire amour-propre.
Je le Buppliai de mellre Du à cette ts^ix de (ascinatioD.
— Volontiers, puisque cela vous effraye, me dit-il. Vous allez Toir la jeune GUe s'éveiller, sans conserver aucim (oaietiir de notre conversation.
Quelques gestes bizarres, dignes d'un magicien , éfeillèmt en elTet Lisbelh. San regard se ranima ; elle crut sortir de son sommeil ordinaire, et nous parla d'un ton naïf qu'assurément elle n'aurait pas su prendre û sa mémoire lui efit rappeU la promesse qu'elle venait de faire en ma présence.
— A nous deux, jeune bemme! me dit alors le viens sorcier. Laissons cetto chère enfant achever son temps de Hpoio, et suivez-moi dans mon cabinet. Vous souhaitez lUle ex[diation; je vais vous satisfaire.
Don Seconde m'entraîna dans son cabinet de travail ; m'ofllrit un siège, et s'asseyanl en face de moi sur une table, il fît deux plis avec les basques de son habit de feu.
— Je vous api>orte dans mon giron, dil-il, la paix ou la guerre, comme le consul romain. C'e^t-à vous de choisir; mais Scoutn d'abord jusqu'au bout les propositions du sénat. No vous échaulTn point hors de propos. Entre plénipotentiaires, il faut des égards et du calme. La temple de Janus est encore fermé ; il dépendra de vous que je ne Touvre point. Prétez-moi doue toute votre attention. Ne me répondez que domain, pour avoir le loisir de réfléchir, consulter et délibérer. Vous monterez ensuite sur vos grands chevaux, et nous traiterons ensemble, comme le sophi avec la Sublime Porte. Allali Kirim I Ètes-vous prêt»
— Je suis tout oreilles, et vous ayez déjà mis à l'épreuve
ma {ulience avec tos préambules. Achem donc, Ja vous prie, et licheï, s'il csl possible de parler nettement, comme tous le savei si bien faire quand vous voulez.
— Ne craignez riea ; je serai clair comme Euclide. . Mon jeune ami, poureuiiil don Secondo, j'ai péul-Btre eu tort de badiner sur des sujets qui, selon tous, ne prêtent point à rire ; mais il faut me prendre comme je suia, et pardonner à mon grand âge et à mon caractère l'hubitude invélërée de plaisanter -avec tout ce que j'aime. En vous voyant l'imagination rocombrée de cbimènw, je n'ai pu résister •> l'envie de tous taquiner un peu. De U mes discours baroques, mes airs fantastiques et les contrastes que tous avez observés dans ma conduite. Cepeudanl, ri vous voulez bien examiner avec impartialité mes actions, vous reconnaîtrez que, sous l'apparence d'un dËmon, je n'ai mérité de l'enfer que malédictions et censures, h tel point que je n'oserais plus reparaître devant Lucifer après l'aTdr si mal servi sur terre. Je n'avais qu'à me croiser tes bras poor laisser consommer un attentat grave à l'honneur d'une jeune fille, et j'ai empêché ce crime au pétil de ma vie. La misère ou la bassesse de don Ignazîo aurait fini par perdre Livia ; je l'ai tirée de ce danger en lui donnant mon nom et ma fortune. Je pouvais marier cette chère enlant à quelque mien compare ; Lirla se sacriflerait k mes caprices par reconnaissance. Au lieu de cela, j'ai encouragé son inclination pour un étranger. Je pouvais vous enlever votre ami IHerre, en ne prenant aucun souci d'un jeune précepteur dont non gendre n'aura plus besoin. Au lieu de cela je me suis inquiété de votre chagrin ; je tous ai cherché une femme aimable et riche, et je vais faire le bonheur de quatre personnes ï la fuis. Est-ce ainsi qu'agirait un ennemi de votre repos et de votre salut?
— Vous m'aTiei promis d'dtre dair, répondis-je.
— Et VOUE d'être patient, reprit le vieillard. Vods nau h pajg de la raison et du boii sens, et c'est d'un Italien que loui aliei receToir une leçon de philosophie. Je ne veux point que ma fille épouse un esprit faible et superstitieux. Dites à Piure que j'atlenJs une preuve de sa sagesse et de son mépris poor les labiés que des moiaes ont contées i sa mère.
— Quelle preuve demandei-vous T
— La plus simple du rnoode. Il exécutera pourmafilen un petit tableau dans le genre du Pillage de Callot, oo qorf* qu'autre sujet de bataille, de pendaison, de meurtre ou d'incadie; à son clioix. Sa vocation l'y entraînerait, si on ne l'ràt ptût contrariée. 11 fera un chef-d'œuvre, que nous eiposenosàli place d'honneur, et je pourrai considérer mon gendre comnc un garçon raisonnable.
— Le bourgmestre Yerbueck, dis-je, n'aurait point parlé autrement que vous.
— Qu'est-ce que ce bourgmestref demanda don Secondi.
— Ne faites peint l'étonné ; je pourrais en conclure qu nés êtes VerhuecL lui-même.
— Fort bibn. J'entends : c'est quelque personnage de li Ugende.
— Le principal personnage. Voici ma réponse à votre prop»sition. J'emploierai tout mon crédit, toute miKi autorité sar l'esprit de Pierre i le détourner de Mn ce que vous vouki. Si la légende est une bble, ccmme vous le dites, un labkaa is genre que vous souhaitez, de plus ou de moins dans voire plerie. importe fort peu. Si, au contraire, cette légende doit se prendre pour un avertissement, pourquoi risquer le malheur et la damnation d'un homme que vous aimeiT Quel intérêt aw
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lùas donc dans tout cela T D'où vient celte Tantaisie d'attirer sur Tolre niaison une catastrophe ? Prenti garde, seigneur Seconds. En insistant sur ce point, vous trahissez votre pensée ; vous nous indiquez vous-mAme la ligne que nous devons suivre. Si vous attachez h moindre importance à ces conditions, elles deviennent ou une absurdité ou un piège, et par conséquent elles Eeront repoussa. Ces bien^ts dont vous me faisiez tout k l'heure l'énumération perdront à l'ioslant leur pris, et je connaîtrai quç c'étaient des moj'ens habiles d'arriver & une conclusion ménagée de loin.
Au lieu de chercher des arguments nouveaux, don Seconde, en véritable d£mon, me traça l'esipiisse du bonheur qu'il se proposait de me nvir.
~~ Vous réfléchirez, me dit-il. Vous consulterez noire ami Pierre. Il sera plus docile que son précepteur, et tout s'arrangera. Ah l que nous allons être heureux l Pierre épousera roa Aile, qui l'aime avec passion. Vous deviendrez le mari de Lisbelh. Le baron donnera trente mille Ihalers en dot ï cette chire enfant. Nous demeurerons dans mon palais ; et A moins d'un tremblement de terre ou de l'invaBion d'un nouveau Genséric, je ne vois point ce qui pourrait nous empêcher de vivre, vieillir et mourir paisiblement dans cette maison.
— Je ne réfléchirai point, répondis-je, et si je consulte Pierre ce sera pour lui inspirer le courage de briser ses liens. Vous avez réussi à nous rendre tous deux amoureux ; vous réussirez encore à nous réduire au désespoir. Hais votre puissance s'arrête là. Nous vous quitterons ; nous irons 'SOulTrir ailleurs, recomraencer, dans quelqu'autre pays, une vie nouvelle, chercher d'autres affection», entreprendre d'autres travaux, et, si nous retrouvons sur notre chemin un Verbueck ou un Seconde, nous
partirons encÀre, dussions-nous marcher nmine le Juif Ermi, car nous avons du moins l'assorance fftre reçns dans les In^ de Dieu au lerine de noire Tojage,
— Ainsi, vous sIIm rompre deux mariages dont l'on esl annoncé publique m en 1, et l'autre. sur le point de se conclure, pour une question de peinture ? Voile'i des fiancés bien amoureuil Net deux jeunes filles vont recevoir un a^nl pour une belle iKùre, et répreuve où succombe la tendresse de leurs amants &il boncoup d'honneur â votre fidélil£. Voire compalriole -Anadis le Gaulois en sérail édîQd.
— Et vous, répondis-je, vons allez, pour celle questiofl it peinture, sacrifier le bonheur de quatre personnes, briser le cœur de votre fille ! Cela fait grand honneur à vos sentinMOls paternels ! Voire compatriote Rrutus a tué ses fils pour sant« la majesté des lois ; mais vous aurei bien plus de mérite à risquer les jours de Livia pour un caprice dénué de sens.
— Oui, je suis un maniaque, reprit don Secondo. Plutdt que de voir ma fille exercer le métier de modèle, comme Uargueritr Guazzi, je déchirerais de mes propres mains son vi^a^e de niadonc. La jeunesse doit se plier aux voloutés des vieillards, eJ TOUS plierez.
— Un dernier mot, seigneur Seconda. Nous céderons i w désirs à une condition ; si Pierre ne suit pas l'exemple de Rnpbafil Mengs, s'il consacre son pinceau à la reproduction iti scènes lugubres que vous aimei, vous prendrez par écrit, « votre nom et au nom de vos supérieurs, quels qu'ils soient, l'engagement formel de ne point puiser un jour dans les compositions de mon élève le genre de mort qui doit l'atteindre, cumme il esl arrivé k Pierre Breugbel et à ses descendants, jui-
— Depuis plus de cent ans, ré|ioadi( don Socondo, on jane sur les théâtres de Londres une pièce où le roi MbcImUi est grossièremeot trompé pour nvoir cru aux promesses de trois sorcières. On lui avait dit que son règne durerait tant que la forêt voisine ne marcherait point vers son château, et la Torèt narcba.
^Jfl me charge, répondis-je, de formuler voire promesse autrement que celtes des oracles. Nous ne parierons point des Toréts voisines. Vous serez conlent de la précision aussi bien que de la solennité de mon sljle, et vous tracerez chaque mot tous ma dictée, en trempant la plume dans votre sang, si toutefois c'est du sang qui coule dans vos veines.
Une lueur verle comme les feux de l'émeraude jaillit des yeux du vieillard.
■~ On n'impose pas de conditions i un homme de mon âge, dtl-il avec une grimace de fureur ; on lui demande sa fille humblement, respectueusement, et il l'accorde ou il la refuse.
La colère de don Seconda aurait pu m'e^jer si elle n'eu t poinl alluma la mienne. 11 s'agissait d'inliréls si graves pour moD élive et pour moi que jélais risaln i ne c^er sur aucun piunt. J'opposai donc une volonté ferme et tojrale i la souplesse ie mon adversaire. Il avait trop de pânftralion pour ne pas deviner le plan que je suivais.
— Votre dépit, lui dis-je, ne me fait point de peine. J'y vois une raison de persister dans ma résistance. Nous échapperons à la malédiction de Breugtiei d'Enfer, parce que cela dépend de nous. Le bonheur que vous nous offrez en perspective est un piège. Nous ferons des madones, des tableaux de religioo, et nous ne désespérons pas même d'épouser nos maîtresses, malgré
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Do ri» éclalaot et lerrible fil trembler les vilrei de la fenéire.
— Épouser ma fille malgré moi! s'écria te vieillard. M'enlever ma Livia ! Commencei donc par lui Oter sa reconnaissance et son respect pour son père. Quant i Lisbetb, elle court sur la lame d'un rasoir, comme l'allégorie de l'occasion, ie n'ai qu'à souffler pour la bjre cboir du cAtJ que je voudrai. Dites un mol , c'est dans vos bras qu'elle tombe ; mais si vous me rMatei, il n'y aura point d'appareil qui puisse mesurer l'abîme oiï elle va s'engloutir.
DoD Secondo se promena dans la chambre i grands pas, en se démenant comme un énerguméne.
— Enfin, me dit-il, la guerre est dfclarée entre nous?
— Franchement déclarée. '
— La guerre à outrance T
— Nous en jugerons par la rigueur de vos hostilités.
Le vieillard reprit sa démarche lente, son pas empAché, ses airs ^lathiques et sa physionomie lamentable.
— Gber seigneur, dit-il, comme s'il eût voulu fondre en larmes, les convenances seraient blessées si je prolongeais un entretien où mon autorité de pire semble quelque peu méconnue. L'amitié qui nous lie n'excuse qu'impar&lement certaines paroles approchant des limites imperceptibles où la discussion d^énère en menaces. Je ne manquerai jamais aux devoirs que l'amitié m'impose; ne vous étonnei point si ma porte vous est fermée ; ce n'est pas que vos visites ne me réjouissent et ns m'honorent; mais c'est que je me sens incommodé d'une mîf^raioe qui va durer plusieurs jours.
— Combien je suis désolé, répondis-je sur le même ton , qu'une migraÏDe me prive du commerce de Votre Seigneurie? Je contÎDuetai me* viûlet à vos hOtes , car votre mtenlion n'est
pas de l«s séquestre! dans voire pakis, et i'unini nei nptu aax. leurs pudanl cstte dé^raUa iadûpositioa ^ n nus relnûr auUt
— Que b cinïté bançaiu est ainaUe 1 dit le ïieiUud ; u revoir, ibm jeuBe ami !
— An rMoir, ittulrissime sei{uui !
Dn caliiiiM ie dut Secondo, je wmUi ianédûlement chu W baron. J» Is trobrai «a relie de ctiambie. S renurqui am trouble et s'infarma de ce qui m'agilait, d'an m n bwnwUut que J0 profilai résetbuBt de l'exallalÎM oA j'£uù. Je dé jelii à ses genoux et je lui demwdai U ttain de » fille anc me chaleur qui le teodia.
— Eh! mon ami, dit-il eu m'eBikrassut , je tobs ta diniH de tout mon cœur. Elle est à vous, »'iL suffit de ma voLntj. Inspirei de ramotv à LisbellL Guériste»>lK d» sm eitnt^uit passiea pour vu mart, et je Murai mille fois u mariaieilDi me rendra la joie. Essajons tout de suite ; veKi anc ■■ ào aa fille. Je loi pailerai, je l> supplierai, je la gjremkni.
Lisketh nous reçut de bonae grke. Cite écoula las rtw»tranees de son père , et la dédantica de mon amMit im tèpnrigner ni surprise, ai peine.
— AlloM , dit-elJe en soupirant, j'ai assn longtimpa tjnitâsé tons mes amis; je mv rends aux désin de mon fé» tt anx sollicitations de l'excellent don Seconde. Vaki ma Bail, je sois i Tons.
Elle me présenta sa main i^e je csuvris de baisers; le baraii se mil à danser comme un ensuit.
— Ponr la dernière lois, refait LislMtb, laiues-moi jouer tnon morteau favori et dire uu' éternel adien à In n
f ji ÏMHn Mfl aminb la. limiii at nuk. alli
et juu U uorceau de Nathanael avec lue «sprasiou dâcljiranle. Don Seconda s'était glissé daos la chambre; je levis i cAté de moi paisibleouol as^is dans un Ëuteuil et marquant la na&aa du bout de sou pied. Quand le morceau Eut aebiBvé, il s'apfiKha du efatiecm, en trébuchaDt sur ses jaatkes.
— Cbtie Usbedi, dit-il, je eroi» uécestaiie et t^poitun de vMis faire touckw du duigt un» erreur palpable dast voU« in»ginatiiHt est la dup*. Ce qua lous preuM peur les murmues d'une kati <|ue sa tendresse pour tous nmin tuii celle tem, tel UB phénonèM fort sînple d'aceuslHfiw. Lorsi^'iue cerde i» la harpe s« met à vibrer, cette vibraÉiM s* conunmiqMt par ie mouvemeol de l'air, du clavecin à b harpe , et le son iivM iostrumeiit se répète sur l'autre. An lieu i'aae harpe vous aiuiM des doches en dee verres à boire <fue c* mait oiiete- ■eal la même choee. U n'y a rien là de niraeturel.
— Voue le pmseï, répondit L»b«(h ; mnis je ii'sa sais peint
— Je vais vous le prouver ■ i noin <(ua VstrO ami NatkataU, épns d'un aoiev iuesplicabl* peur m vi«l académicieD, ne iavii»K de l'asIie mowle répeadre à mes accents, *eid qà vous persuadera.
Don SeconJo frappa sur les londtis d« davacia, fl la kvpe raaA Kte pour boI».
— Cette ddmoDStratioa, dit-il, ne permet pas le pTunldpr doute. L'expérience a réussi à merveille, ceons' celle de la cuirasse de messire Tihurzio.
— Elle est guérie! s'écfia le bareB. Ma fille est guérie I LisJMh, rappelei-viMM' vos ptoHeeMs.
~— C'est » mai, ne dit des Seeenibt, qw «ut» dewï eeUe
Je m'approchai de Lisbeth, el je m'emparû d'une dt sk rosins.
— Ëcoulei-moi , lui dis-je ; il fout que je toih intemitt tl que vous me répondiez avec franchise. Jusqu'à préjenl,]»»» ai bien raremeni entretenue de mon amour. En aj^irenaul qut votre «EUT n'était pas libre, je me suis imposé une résem sur laquelle je vous conjrn^ de ne point vous mépretidre. Tant ^ vous ne m'avez pas donné d'espérance, j'ai pu supporter l'ife de ne vous posséder jamais. Aujourd'hui, c'est difitrali n mot de vous aura détruit mon repas, si ce mot n'est pii "^^ du cœur. Chère Lisbeth, l'obéissance aux déârs de votre plft ne suffit pas...
— Hou coeur, interrompit Lisbeth avec éganmeol , ■o" Gceur est comme la harpe de Nathansêl. Toutes les (otiK (• sont brisées ; c'est ma volonté qui ne m'appartient ^us. U autre en dispose, mais je la reprendrai; je m'envolerai iùod'id. J'irai me coucher devant Nathanaél, et il me marchera tarit corps pour me faire expier le crime de vous avoir aimé.
Lisbeth cacha son visage dans son mouchoir, et les lanw lui 6tèrenl la voix. Bientôt ses sanglots, dégénérant en tiiiûgus, annoncèrent qu'une crise de aerh allait éclater. Le bin» nous fit signe de nous retirer.
— Est-ce eiKon à vous, dis-je en sortant à don Stuoie. que je dois cette révolution 1
— Pouvez- vous eo douter T répondit le vieillard «toc soo n* canement sinistre.
Je passai la nuit dans une angoisse inexprimable. La \aàf maio de grand malin, je me rendis au palais Trappoli. Je soitf plusieurs fois sans que personne vint ouvrir. Dod SMeaio*
— On n'eatre point, me diMI. Lisbelh est milade, fort g»- Hmsi malade. AussiiOt que les médecins nous donneronl quelque espiraoce, j'enferrai chez vous. Atteodei-y- des dou~ «lies.
U porte resta fermée durant toute cette mortelle journée. Pierre lai-méme ne put pénétrer dans la maison. Vers le soir, la lalet Francesco vint nous dire, du ton le plus indifférent, que Usbeth était morte, k midi, dans le délire et les coavuN »ons. Je coums, décidé à forcer la consigna ; mais don Seconda me reçut à sa fenêtre.
— Que loulei-vous donc ? me cria le vieillard d'une Toix DMiiitçante. Nous n'avons que faire de vos larmes ; gardez votre pathétique pour une autre occasion. Vous n'avei point voulu de mes conditions; ne venez plus m' ennuyer. Dites à Pierre que je lui donne une heure pour se déterminer à travailler comme je le désire. Si ce petit imbécile ne se déclare pas mon peintre ordinaire, je me soucie de lui autant que d'un chien mort. 11 ne reverra jamais sa Livia. La malédiction qu'il s'imagine éviter éclate déjà sur sa léte. Chercbei, et vous en trouverez les effets. Bon vojage, sotte engeance des humains!
Je ne sais quelle réponse je tentai de balbutier à ces paroles, qui me rappelaient celles du bourgmestre Verbueck. Une invincible horreur me ferma la boucbe. Mon malheur était complet; mais le danger de Pierre me rendit un peu de courage. Il fallait préparer ce pauvre garçon k un désastre' pareil au mien et tâcher d'adoucir la force du coup. Lorsque je lui racontai mes enlreliens avec don Seconde, il devina que c'était une précaulion et il me supplia de ne point l'épargner. Je lui fis part de mes soupçons, des indices, des preuves qui les avaient confirmés, Bl, finalement, des nouvelles conditions que le père de
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Livia mcllatt & un mariage qui sembtiit œunnu et qui pourtant devenail impassible.
—Si vous ne TOUS trompeï poinl, me (lil Pierre, j'esUis perdu; mais il est nécessaire que je vériSe lout cela. C'est k mai que don Secundo doit une explicalioD,' et je saurai l'obtenir.
Nous soriimes ensemble pour retourner au palais TiappoE. Sur la place de Honte-CaTallo, je me trouvai en fate du Maltais Pippo, qu'on n'avait plus retu depuis notre expédition doctume.
— Tu n'as plus i craiudre, lui dis-je, d'être inquiété au snet de ce rapt bù tu as trempl Parle donc sans déloun. Comment le seipeur Calislo a-t-i) appris que don Seconds se proposait d'enlever Litia?
— Par moi, cscellence-
— Et toi-même, comment as-tu éventé ce secret?
— le n'ai pas eu la peine de le deviner, escellence; pouf na point me Taire valoir plus que je ne mérite, je vdhs avonenl que don Seconda m'a découvert le complot en me commamfaat de l'aller raconter au seigneur comte, sans lui dire d'oA vtnih ce précieux reuseignement. A cet cH^t, il m*a donné quelque argent ; comme j'étais asset heureut pour servir et contenter iout le monde â la fols, j'ai obéi ponctuellement, !ans essavff de comprendre dans quel dessein le bon vieillard se citait k lutmSme des entraves et des difficuliAs. Que je sols roué vif si J'altère la vérité.
Pippo, voyant que je fouillais dans ma pocbe, tendit la maiii, baisa l'écu que Je lui donnai, et s'enfuit. Le témoignage de cet Lomme changeai! en certitude un suupcon que je nourrissais depuis louglemps. Pierre, frappé comme moi de cet écblrcisi»-
' («11; nais je lui raprâientai qu aujourd nui don beeondo n avait plus dft ménagemenls & garder, qu'il savait nos résolutions, el qu'en rompant avec nous ii ne craignait plus de se faire re OHinaitrfl.
— Cela prouverait, répondit Pierre, que don Seconds redoute tocote la tendresse de Uvia pour mai, qu'il ne dispose point du cœur ie la jeune fille, et que l'amour est plus puissant' que J'en&r. Celta idde me rend toutes mes espérances. Vsnei, hStons-iuius : il est encore temps d'arracher lim des ftiSea de ce ddaioQ.
Au coin du Corso et de la rue des Condolli une bwline de posta, attelée de quatre chevaux, nous barra le passage. Une voix aigre cria au postillon d'arrêter. Le visage de don Seconde parut k la portière.
— Mes amis, nous dit-il, une affaire imprévue et qui n« ■ouflVe point de retard m'oblige à partir subitement ponrGenève arec ma lïllc. Prenez ma place auprès de l'infortuné baron ; prodigncE-lui te» soins que réclama son état. RebdeE les derniers deToire ft la pauvre Lisbeth. Nos projets de mariage ne sont que différés par tous ces malheurs et contre-temps. Est-ce que vous auriei pria au sérieux mes badin^es sur vos légendes et stiperstitions T Ne vous alarmes point. Venez me rejoindre ft Genève. Livia, dis toi-même à ton flancé que tu l'aimes encore. Je vois qu'il a besoin de celte assurance.
Pierre s'empara de la main que Livia lui tendait par la portière.
— Corapiei sur moi, lui dit la jeune fille, comptez sur moijusqu'à fa mort. Un destin semblable à celui de IJsbeth peut seul briser nos liens. Je vous attends à Genève.
— C'est cela, dit le vieux Secondo. Hariez-vous, mesen-
fants. Offrez lu monde le charmant spectacle d'un jeune omjk
bien uni, comme celui qui passe là , bras dessus bras dessous.
Raphaël Mengs et Marguerite Guaui traversaient le Corto.
— Ah! s'écria Pierre, goûlerai-ja jamais le bonbeur tiaoquilledu modeste et Tertueux Hengs?
— Pourquoi pas? reprit don Secoodo. Qui vous emptebtn de faire, comme liii, six madones sous les traits de votre femoM, d'avoir ua troupeau d'ea&nls et de les foueUer quand ils u ieront pas sages? La famille a été accordée à t'hoDune pour lui fourair des chagrins loisqu'il tn manque, pour le niinor s'il tsi riche, le mâpriser s'il est pauvre, l'accabler quand il a besoii de consolations, et lui administrer le dernier coup de rame sur li tjte quand il se noie. Hais ascei de mots ; k Genève ! au revoir, jeunes gens! et faites diligence pour nous rejoindre, carnxH irons grand train. En route, postillon !
Le carrosse partit en suivant le Corso , et disparut par h porte du Peuple.
— Livia m'aime ! s'écria Pierre. Que don Sacondo le veuilk ou non, elle m'aime I L'eafer ne peut plus me ravir son amooi. Vous l'avei entendu : elle m'aime 1
— Eb I sans doule, elle vous aimei répondis-je, et c'est pourquoi l'enfer va mettre cent cinquante lieues entre elle et vous.
On dînait k midi dans la maison AnUiier, Bayera et Coup*; et, comme les estomacs sorlaieDi de table surcha^s de vicluailtes homJriqneB, patrons et commis prenaient une heure de récrdatioD après la repas. On faisait un tour au jardin en divisant de choses amusantes, comme le dernier cours des safrans d'Espagne, le laTSge des laines ou la culture de la réglisse. H. Bayern parlait peu; mais, lorsqu'on réussissait, à force de questions, à lui délier la langue, il discourait sur le commerce aDcien comparé au moderne, sur les découvertes de la naviga* tioD, sur l'entreprise de Vasco de Gama, qui avait ruiné le commerce de l'Italie, et il «xpliquait comment les républiques de la péninsule auraient dû parer ce coup terrible en perçant l'isthme de Suez.
i26 LB NAITRE tNCONNO
Le père Anthier se réToltait contre ces suppositioai, ou bitn il | perdait pied au milieu de ses idées mesquines, et contenait pour QD manient quelque eho&e de grand qui donnait une courbature i son espKl. La contemplation des tonneaux et des damesjeannen pouvait seule lui rendre son calme el sa rouliae. Lk commis plus audacieux admiraient les connaissances de H. Bayera , et se disaient à l'oreille <|ue le vieux patron éuil une icanacbe, qu'il aurait volé avec la majorité du sénat à Vesiie ou Gènes, et laissé périr la république de peur d'eiposcr ses capitaux.
Un jour, H. Bayem reçut une boite plate el carrée, qneP*- Ijcarpe s'apprêtait à ouvrir, lorsque le jeune Allemand ordmiu que la balle fût montée dans sa chambre. Après le dîner, uIîm de prendre la récréation au jardin, M. Bayeru ouvrit lui-m^ M caisse; il en plaça le contenu dans une petite armure, qu'il avait achetée d'avance, et dont il garda la clef dans sa poche.U curiosité des commis échoua contre ces précautions mvsié- HflUNs , el la ]euD0 patron, sans s'inquiéter des conjerlnrc^. passa la plupart de ses heures 4e loisir enferma dans son appirtemenl.
Le csurriar da Genève apporta, un matin, la neumllo d'au fuspeuslon da payements ai te eemmeree de Hoiitpellier ivul des perlée k craindre. Le père Anthier ne manqua pai de jtM les hauts cris, de proWrer mille injures et menaces, et d'arcuter son eorreipoRdanl de l'av^r trompé. H. Bayom prillaebe» plus doucement ; il examina les letlree el les comptes avee inpartialité, el commB la créance, qui était considérable, ne lu parut pas mauvaise. Il partit pour (Genève, chargé des pouvmr de plusieurs maisons de la ville, afln de tenter on aecommo
Ut ilEijrei amnl loul ; c'était la defise ie H, Bajem, A Cenén, dei» Journées bjeq employées Eufllrenl h conclure un lutireux accord. Le Iroisiènie jour fiit coniaai h l'aipédilJQn dei |«Uni qui ponnoaient aux commerçants de Montpellier les ppépttipss de leur mandataire. Mais, ces devoirs une fois rem plji, il ï avait appvemmeQt Hulre chose au monde qua leiaffiiim pour U. B«fen), car le quatrième jour il fit appeler un ooifkat, mit des manchettes neuves, des bas de soie et de) bauoles d'or, it le rendit, k pas comptés, au pensionnat des dames cal- . nailtet, où il eut uns longue eonférence aveo la supérieure. Quand il eut appris tout ce qu'il voulait savoir, le jeune Allemand demanda la permission de voir mademoiaelle Madelsine, si toutefols 1b régie et les eierticet de la maison ns s'y opposaient point. On lui répmdit que la rareté de ses visites lui donnait droit i un tour de bveur,
-« Vous seres content de votre protégée, ajouta la supérieure. Elle ■ gagné beaucoup de toutes les façons ; j'ai troiivé peu de terrains aussi &f onbles aux bons fruits de l'éducation Le caractère de cette enfant est devenu plus grave sans perdre sa simplûiié ; son esprit s'est un peu aiguisé. Ce sera du nouveau pour vous, qui l'avez connue paysanne et ignorante. Quant à son TÎsags, il est plus beau que jamais.
— Je ne sais, dit H. Bayera en hésitant, je ns sais trop si voua jngvrei k propos de répondre i une question qui m'intéresse fort. Pensei-vous que la jeune fille ait connervé de l'affection pour moi, ni que Je puisse espérer...
. — Quelle critique amère de notre institution, répondit la supérieure, si nous vous rendions, au bout de trois ans, cette jeune fille moins bonne, moins affectueuse, moins sensible, moins reconnaissante que nous ne l'avons reçue I J'eipère, mtnsieur.
que mes leçons lui auront mieux profité. Du reste, je vais en juger par Taccueil que vous allez recevoir. Croyez bien que le cœur de Madeleine est un livre où je lirai couramment ; je vois que vous êtes ému, monsieur. Quoique votre extérieur oftn les apparences d*un sang-froid parfait, des signes imperceptibles d'agitation trahissent pour moi ce qui se passe dans votre âme. Ne vous en étonnez point : je connais vos secrets ; de là vie&t toute ma pénétration.
— Puisque vous avez de si bons yeux, reprit M. Bayen, veuillez vous assurer des sentiments de Madeleine. Je régloai là-dessus ma conduite, car je ne voudrais poiut fonder mon bonheur sur un tribut de reconnaissance.
Mademoiselle Madeleine était en classe lorsqu'on vint la chercher pour la mener au parloir. Aussitôt qu^elle aperçut le visage bienveillant de M. Bayem, les souvenirs de Montpellier, que le temps avait endormis dans son esprit, se réveillèrent subitemeot. Sa lingerie, ses trousseaux de dés, sa cuve à lessive, et toute la vaisselle fêlée du père Anthier se dressèrent devant elle, comme des objets chers et sacrés, et cette impression fut si vhre que, dans Télan de sa joie, elle sauta au cou de son anû d'enfance.
— Monsieur Bayern ! s'écria Madelon, est-ce bien vous qoe j^embrasse? Ah ! qu'il est mal à vous de m*avoir oubliée pendant près de trois ans ! Si Ton m*eût avertie de votre arrivée, j'aurais préparé une kyrielle de reproches ; mais vous m*avez surprise ; je vous vois ; je ne sais plus où est ma colère. Je n*osab vous écrire, et cependant j'attendais cette visite que vous ro'aviei promise. Que le temps m*a souvent paru long, si loin de mes i amis ! A mesure que je m'instruisais, je me disais tout bas : « Quand monsieur Bayem viendra, il remarquera que je parie
mieux, que je sais le français, le dessin, ta musique et beaucoup d'iutres choses. Je lui demaaderoi si jo puis me présMiler devant mes parents de Narbonne. Il me répondra sans com[diineol, comme, un ami véritable, et je m'en rapporterai â lui. i El puis les mois se suivaient, et point de monsieur Bayern 1
Hadelon ne manqua pas de s'enquérir de toute la maison An- Ihier, depuis le patron jusqu'à la cuisinière, el les questions couraient plus vite que les réponses. Celte pétulance s'apaiu quand H. Bayern voulut inlerroger à ion lour. U supérieure souriait en les regardant tous deux.
'—Vous voyez, monsieur, dit-elle, que Hadelon n'a point perdu la mémoire. Votre présence lui repd son étourderie d'en- &nt. Je ne reconnais plus la jeune fille k qui nous donnons des prix de s^esse et d'assiduilâ. Cette promptilude à vous ouvrir son cœur me parait de bon augure pour certains projets. Ne pensez-vous point que le moment est veuuT...
H. Bayera 61 un signe de tête atlirmalir. Madelon prit ce silenv pour une froideur solennelle ; mais la supérieure devina qu'une émotion difficile i contenir enlevait la voix au jeune Allemand.
— Mon en&nt, dit-elle en sourianl, monsieur va vous parler de choses très-sérieuses. Écoutex-Ie, je vous prie, avec aUention.
— Quel bonheur! s'écria Hadelon quand la supérieure fut sortie ; me voici donc seule avec vous ! je soupirais après cette occasion. Hoi aussi, cher monsieur Bayera, j'ai à vous parler de choses sérieuses; j'ai besoin de vos conseils, de vos lumières.... peut-être de vos réprimandes. Non, je ne vous ai pas encore ouvert mon cœur; c'est àprésenl que je vais l'ouvrir entièrement. Sans le respect que je vous dois, j'oserais vous de-
mander l'apitié, l'indulgence d'un frère. Je luis Iriite, inquiitt, ; tourmente, chagrioje, moDsieur Bayem. Km j'oobbe qu'il but loua aduler,,, «- Parlai la première , ma rhère Hadeleq.
— C'est cela; quand j'aurai uiUagé mon fUxm cœur.jg TOUB dcoHierai mieux. Mon repos et ma canuience sont tn«bldt, clmr monsieur Bayera.
•^Ëtt-fa p»aiibla, HadelonT
K^latl oui. le voi» lout v«ui raconter. Il y a dani ctUa maison une jeune fille adorable, un modèle io perfection-, ait a (inucBur teadre, un caractâre lùr, de l'esprit, de l'instmctioa, , de la gaield, au" ni de qualités que de vertus, et par-desus le mircbd Mie >i ravir. Elle me trmoigna de la préférence; je 1 m'attachai k elle, et nous sommet devenues iuséparablec pwr laut l« temps de notre séjour ici. Son père est un borloger de celle ville, point riche malheureusement, mais fort honorable. Si bien donc, qu'en admirant les perfections da mon amie, en Ift voyant tous toue les rapports aurdessut de sa condition, je lui louhaitais une grande fortune parce qu'elle en saurait ^ire un usage excellent avec ses grâces, sa charité, ses vertus, cl je me disais intérieurement ; f U seul homme au monde r^apalle d'apprécier, l« seul i6fm de postéder un 1^ trésor, je le connnis : c'est H. Bayera, i Faut-il vous dire le nom de mon amie *
— Vous Stei foUe, MadeloQ, répondit M. Bayarn. Je ne veu-^ point lavoir le nom d> cette jeune fille,
— Elle m'a répondu comme vous, reprit Hadelon : < Tu es follt, • m'a-l-elle dit. Et ce qui prouve sa raisoo et la tolidilé de son jugement, s'est qu'elle n'a pai voulu sa bwcar d'une r»~ pérancs dangeruisa, et qu'elle m'a défendu da Iui'parl«df voua, de foire votre élomelde lui vanter votre mérit«. klais
vous ne songez donc pas a vous marier, cber monsieur Bajern? Il ne faut pas allendre l'ige du cousin Pol^carpe. Esl-te que TOUS lencz beaucoup i laforlunef Cela m'élonncrail. Il sera diflicile de trouver une femme accomplie et riche.
— Non, Madelon, répondit H. Bajem, je ne tiens pas J l'argent. Mon intention , au contraire, est dMpouscr une personne absolument sans fortune. Je travaille fit goût ei point pour ra'unriciùr, et si je me réjouis, d'être riche, c'est que ta compagne de ma vie en sera plus heureuse. Est-ce tdut ce que vous aviez i me dire?
— HélasI monsieur Bajern, je ne suit qu'A Inollij de mU confidences.
— Achevez donc votre couTessiob , mon enfant.
— Udo véritable confession, reprit la jeune fille, (At je craint bien d'avoir péché, La réponse que vous venez de me ùin prouve la sagesse de mon amie, Lorsque cette jeune fille eut banni de nos conversations ce sujet qu'elle croyait <langAïuX| elle mo tendit un piège. * Madelon, me dit-elle un Jour, je rêve k un 'autre mariage, plus facile et mieux assorti -que celui dont lu m'as entretenue. En épousant le beau jeune homme que tit avais la bonté de me déstiuer, je n'ajouterais aucun lien nouveau à notre intimité : nous n'en serions pas moins séparées en sortant d'ici. J'imaginerai un arrangement meilleur qui nous rapprochera l'une de l'autre pour toujours, i Après m'avolr dit cela, cette petite rusée me laissa le temps d'oublier ces propoj en i'air. Je n'y songeais plus lorsqu'elle me prit k part un matin, me conduisit dans sa cellule et me dît : < Tu as un amoureux. Je suis chargée du te faire agréer ses hommages, et, s'il le convient, tu deviendras ma sœur. > A ces mots, je me mis à
die, machiraamie ; cela est sérieux. Votre amoureux est an beau garçon de vingt-deux ans, un bon sujet, el , de plus, mm frère. Liseï celte lettre ; yoyei s'il vous aime, et si je dît U vérité... > Mais qu'avei-TouB, monsieur Bayera T Voulei-vous ud verre d'eau sucrfeî
— Ce n'est rien, répondit M. Bajem. Beprenei voire rfdt.
— J'ouvris la lettre que mon amie me présentait, et j'y lus des expressions de tendresse, d'admiration , de respect adresste i moi , Madelon , el si jolies, si bien tournées, d'une é«ilorc si belle, qu'un gros nuage me passa devant les jeux, et i[ue je ne -eavaiE où j'étais... Je vous ennuie avec mes enbntillagtj de pensionnaire, n'est-ce pas, monsieur Bayemf
— Au contraire, Hadelon, vous m'inléresseï plus que je M puis le dire.
— Alors, reprit la jeune fille, mon amie me raconta qu'elle mit écrit A son frère plusieurs lettres où elle lui avait tncé mon portrait, fort emlwlli et Qatté sans doute, qu'elle lui ivaii vanté met agréments personnels, raconté mou histoire, et eoament une amitié réciproque nous unissait taules deux. Elle arai proposé à son frère de me transmellre ses compliments, i'offrt de sou cœur et la demande de ma main. Il avait accepté aw empressement, et déjà il assurait que son ctpur m'adorait «ir parole. Tant de choses écrites a mon insu me jetèrent dans un embarras extrême. Je ne savais quoi répondre, qud parti prendre.
— 11 bllait demander le temps de ffilléchir, Haddon.
— Je l'ai fait. Hais Clara, — c'est le nom de mi'n amir, « cessait de me parler de son frère. J'appris ainsi que U. Georp avait une lieulenance de gardes suisses du duc de Hanovre, iIod' il voulait vendre le brevet, parce que le graud conseil de Geaèie.
ajani remarquj son jntelligeace, proposait h son père de l'einplojer; mais ce qui me toucha particulièrement, c'est qu'iJ ressemblait beaucoup à sa sœur : • Il a, disait Clara, les mJmes baits, le même caractère, le même esprit que moi, et si ce n'était sa haute taille et ses moustaches naissantes, je n'aurais fa'à mettre un habit militaire pour te montrer la Sgure de ton amoureux. > Eu badioant de la sortf, ce petit démon ue me laissait pas de repos. Mou imagination ne secondait que trop bien sa malice. Il me semblait connaître ce Georges si aimable ; je le voyais semblable à sa sœur. Au bout de huit jours, Clara me prit les deux mains et me dit : • C'est assez rêver. Si tu l'aimes déjà un peu, comme je l'un soupçonne, ne crains pas gîte j'expose ta modestie par des indiscrétions. Je suis ayant tout ta conSdenle et ton amie. Embrasse-moi ; c'est l'aveu le plus facile et le plus gracieux que tu puisses me foire de les seatiments... ■
— Eli bien? dit M. Bajern.
— Eh bien! ajouta Hadelon, je saisis Clara outre mes bras; je lui donnai un baiser sur la joue, en l'appelant tout bas : chère sœur, et je m'enfuis dans ma cellule...
— - Donnei-moi ce verre d'eau sucrée, Hadelon, dit H. Bajen. Je me sens indisposé; c'est peut-être la fatigue du vojage.
que des rêves de jeune fille enfermée, ou si votre cœur eil réetlement et EJrieusement engagé.
— Je ne vous cacherai rien, répondit Uadelon. Ce que j4 viens de vous raconter a déji trois mois date. Voici maiDlau»'
la sqite da mon hisloire : La ligle de celle naiwii ne perniel ' aux peQsianDaires de recevoir des leltree que de leurs pareots. Si H. Georges m'eût écrit par U peste, la taipirieure m'aurait interrogée sur celte correspondance ; mais il adressait les lettres jsaEŒur.quimelescommuDiquait.C'Bsllicequefflaaiiucieiice me reproche,
— Ed effet, Uadelon, tous avez eu tort de manquer & la ri«le.
— Je le sentais bien, reprit la jeune flUe ; mais ces lettres me charmaieut, m'étourdissaient, et je n'ai pas en le courage de les refuser. Ne crojez pas pourtant que ma raison n'ait point combattu mon inclination. Je commençai par me dire que mes parents de Narbonne ataïent peut-être des vues pour mon ilablissemeat; que n'étant point connue d'euii, je m'exposais à leur donner une méchante opinion de ma sagesse, et puis je pensai qu'une sœur ayant toujours la plus haute idée du mérite de son frère, Clara pouvait me tromper par ignorance. Enfin, comme vous le disiez, ces réQeiuons empéchirent mon cœur de s'engager tout à fait, jusqu'à la semaine dernière, monsieur Bayem. Ce moment fui critique pour mon avenir et mon repos. Geôles eut un congé. Il vint à Genève. Un matin, Clara fut appelée dans ce parloir, où l'attendaient sa mère et sou frère, arrivé la veille de Hanovre. Pour mon malheur, elle demaoda la permission de feire voir i sa femille l'amie intime qui lui rendait si doux le séjour de celle maison. Clara est l'enfant g&té de tout le pensionnat, â cause de son esprit et de ses grâces. On lui céda Je descendis un moment au parloir avec cite et ia supérieure. Quelques mots de politesse prononcés avec
' des ÎDlenlions maïquéei, un baiser que me donna la mère de Clara, les regards du jeune homme, sa voix touchante, son
air... il ressemble à sa sœur, il est beau... Cinq minutes ont suffi. Je Taime et je ne fais plus que soupirer et pleurer. Je suis bien malheureuse, cher monsieur Bayern.
Deux petites larmes mouillèrent les beaux yeux de Madelim et le son de sa voix s*altéra. Aussitôt M. Bayern parut reprendre son sang-froid.
— Mon enfant, dit-il, vous ne serez point malheureuse. Je ne le soufihrai pas. Votre confiance en moi vous profitera, et mon amitié ne vous manquera jamais. Je veux votre bonheur. J*irai trouver vos protecteurs. Us céderont à mes prières, et vous épouserez votre amant. Ne pleurez donc plus. Je vous le défends.
— Que vous êtes bon ! s*écria la jeune fille. Que le del est bon de m'avoir donné un ami comme vous l Et qu^ai-jefoitpour mériter tant de bien? Rien que des fautes. Cher monsieur Bayern, lorsque je serai la femme d'un lieutenant aux gardes suisses, je deviendrai une dame. Le jour que vous épouserez à votre tour une personne de qualité, me permettrez-vous de Tembrasser comme si j'étais son égale?
— DéÊdtes-vous de cette humilité, dit M. Bayern; c'est répondre mal aux volontés de vos bieujaiteurs. Vous êtes mon égale, et je vous prie de vous considérer comme telle.
— Pardonnez à ma niaiserie, monsieur Bayern. Mes foncSioDS de lingère et de fille de confiance sont liées dans mes souvenirs avec votre amitié pour moi ; c'est à cause de cela que je les aime, car je ne rougis point d'avoir été servante.
— J'excuse votre simplicité, Madelon.
-— Maintenant, monsieur Bayern, ma reconnaissance ponmt-elle jamais s'acquitter envers vous ?
àTosiunoun etiTosinqui^lodH. 11 làut qneje voie ce H. Georges, que je sache s'il a pour vous un attachement hoDiiite, et nous allons d'abord réparer un de vos torts oh fàisaot part de Tos secrets à madame la supérieure. Je porterai la parole, et TODi ne m'iule.Toinivez point.
La supérieure pensa tomber de sod haut en apprenant combien ta surveillance avait été en début. Elle s'attendait i des reproches terribles 1 mais M. Bayera eut le bon ^ùt de ne point perdre son temps en récriminations inutiles. L'esprit droit du négociant avait déjà calculé les conséquences de celte affaire, accepté la situation, et placé sa généro&ité à la hauteur des circonstances. Hadelon était bien honteuse pendant ces éclalrùssements, qui disaient ressortir l'énormité de sa bute; sa confusion M dissipa quand on lui donna la permission de recevoir son amoureux au parloir.
— Cher monsieur Ba;em, dit-elle, vous êtes mon bon ange . Mais avec tout cela vous ne m'avez pas encore bit ces confidences pour lesquelles vous étiez venu. Je vous ai asseï ennnjré de mes peine» ; c'est i votre tour de me confier les vAtres.
— Il est tard, Madelon, répondit le jeune Allemand, Nous remettrons mes confidences h un autre jour.
Le père de H. Georges, courbé sur son établi, regardait !i la loupe l'intérieur d'uno montre, lorsqu'un étranger vint interrompre son travail. Après une conférence fort longue, l'horloger reconduisit cet étranger jusqu'à la porte de la rue, en l'accablant de bëoédictions el de témoignages de respect. II appela ensuite son flis, et lui annonça sans doute quelque heureuse nouvelle, car H. Georges, fou de joie, courut au pensionnat; sa sœur descendit au parioir, accompagnée de Hadelon, et ces Irois jeunes
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têtes lé donnèrent le p&sse-temps d6ft projets de bonheur et des châteaux en Espagne.
Lorsque M. Bayern revint le lendem^n, son visage était pâle, son parler lent, son regard moins ferme qu'à Tordinaire.
— Madelon, dit-il, les difficultés sont levées. Tout est convenu. Voici vos papiers de famille que j'avais apportés dans un autre but. Tai écrit à vos père et mère. Us auront le temps d'arriver à Genève pendant le délai de la publication. Vous pouvez vous marier quand vous voudrez. Pour mon cadeau de noces, je tous donne la cori)eille et le trousseau. Vous avez cent vingt mille livres de dot. Nous dresserons le contrat ce soir, car il faut (foe je parte demain pour la Provence.
— Quoi 1 s'écria la jeune fille, un jour a suffi tant à de choses! vous êtes donc un magicien? Et le consentement de mes paroits de Narbonne?...
— Je m'en charge. Vous l'aurez bientôt par écrit et en bonne forme. Ne vous étonnez de rien. Épousez votre amant; cela vaut mieux. L'avez-vous vu hier? A-t-il été bien tendre? Vous plaîl-il toujours ?
^ C'est un aimable jeune homme, répondit Madelon; il m'a parlé de vous avec tant d'admiration que je l'aime bien davantage.
M. Bayern poussa un soupir plaintif. Ses yeux se fermèrent. Il essaya, par un effort extraordinaire, de surmonter le malaise qui Taccablait et voulut se lever du sopha où il était assis; mais les forces lui manquèrent, et il tomba de cdté, la tête sur les genoux de Madelon.
— Grand Dieu! qu'a-t-il donc? s'écria la jeune fille.
— Eh ! ne voyez-vous pas, dit la supérieure, que vous lui percez le cœur à chaque mot que vous prononcez? N'avez-voos
nen Oemil Ces protecteur^ de narbonne cette âdoptiOD oe «Onl qu'une feble. Vou^ n'avez d'autre prolecleur, d'autre bienftiteUT, d'autre ami que lui. Le tnallieureux tous aime depuis le premier jour qu'il tous a inel mais vous ne comprenei pas un mystère si facile i pénétrer. Vous allez comme une étourdie. Vous écOutel les conseils d'une cwukrade auMi ToUe que vous, et quand TOUS etei amoureuse d'un garçon i[ne tous ne eonaaisseï point, quand celui qui vous aime tous sacrifie son bonheur, tous eon* ble de biens, et s'énnouit ensuite de douleor, vous demaudei ce qu'il al f^Ue iniporée, inintelligente que vous dteslalleu, ttei-TOUs de li. et laisses-moi soigner ce pauvre Jeu» homme. En parlant absi, la supérieure Trottait les tempes de H, Bayera arec du Tioaigre et le couchait sur le lopha. Il reprit ses sens, et ouvrit les yeux au bout de cinq minutes. Madelon tmiàiajie par tme révélation ai subite, le regardait d'un air ^aré.
— Qu'a-t-elle doncT dit & son tour U, Bajem,
— Elle sait tout, répondit la supérieure.
— Ah! c'est à présent, s'écria Hadelon en tombant à genoux, c'est à présent que je suis punie de mes fautes ! Mais je les r^ parerai, cher H. Bayem. Kélas 1 pourquoi m'avoir caché votre amour? Pouvais-je concevoir seulement la pensée de votre préférence pour la fille d'un charbonnier, pour une senanlet Si l'on m'eût dit cela, si vous m'eussiez fait part de votre envie, j'en aurais été plus heureuse qu'une reine. Mais vous me dissimulez toutes vos pensées ; vous me traitez avec une froideur qui me désespère ; vous me conseillez de partir, sans m'apprendre que c'est vous-même qui m'envoyez i Genève. Je n'ai point d'esprit. Je prends tout cela pour de l'in différence, pour de la hauteur, et je jette mon cœur au premier qui me le demande.
Henreusement, il est temps encore. Je suis à vous, M. Bayern; disposez de moi.
-— J*en dispose, répondit M. Bayem, en vous mariant à celui que Yous aimez. Tant pis pour moi si j*ai agi maladroitement. Je n*accepte point de sacrifice.
— U n'y a pas de sacrifice, reprit Madelon. Je yous dois mon éducation, ma condition nouYelle ; sans yous, je ne saurais |ias même parler ; et après tant de bienfaits, tant de patience, tant d'argent dépensé, un autre YÎendrait s^emparer de moi, et ne YOUS laisser que des regrets et du chagrin ! Oh! non pas, cher monsieur Bayem. Si mon cœur était assez lâche pour hésiter, je me noierais plutôt dans le lac.
— Vous ne yous noierez point, et yous épouserez Yotre amant, parce que je le Yeux.
— Et moi, je yous déclare que je refuse Yotre dot, que je ne signerai point le contrat, que je ne Yerrai plus M. Georges, et que je resterai fille toute ma vie, si yous ne m^épousez.
-- Bien, mon enfant! dit la supérieure. Jamais entêtement ne fut mieux placé. M. Bayem vous aime ; il se rendra. Je vois déjà daus ses yeux la joie et Tattendrissement. Allons, monsieur, embrassez votre femme.
La supérieure poussa doucement Madelon. M. Bayem ouvrit les bras, et les deux jeunes gens se fiancèrent par un baiser.
Peu de jours après, la foule amassée devant la porte du pen« sionnat des dames calvinistes s'écarta pour faire place aux carrosses de louage qui venaient chercher les époux. Quand la mariée parut, on admira fort sa beauté, sa jeunesse et sa riche toilette ; mais les bonnes gens remarquèrent qu'elle avait les yeux rouges.
— IMS batiils de lete couTrent souvent un cieur en deuil, murmura une vieille femme.
— Ce sera bien autre chose demain, dit une voix lamentable. Attendei seulement que cette innocente connaisse tout ce qu'une fille donne en se mariant.
Le soir, un bniil sinistre circula panni ies convives du souper de noces. On disait i[ae le fils d'un horloger de la ville, k qui l'épousée avait ilé promise, venait de se faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet. Le leudemain, vers dix heures du matin, les gens qui passaient sur le quai Tardaient un cadavre que les manoiers tiraient de l'eau. On déposa le corps sur la rive ; c'était une femme toute jeune. La mort n'avait presque pas altéré son visage. Une berline de vojage qui suivait les bords du lac s'arrâta devant l'aitroupemeut. Un vieillard maigre et d'une figure étrange sortit la télé par ta portière du carrosse.
— Don Secondo 1 s'écria un jeune bomme qui se trouvait parmi les curieux, je vous cherche depuis deux jours dans toutes les auberges de la ville. Par charité, ne partez pas sitAt. Accordez-moi au moins une heure.
— Mon Q|s, répondit le vieillard, ce que tu demandes est impostible. Des affaires d'où dépendent ma fortune, celle de notre chère Livia, la tienne par conséquent, m'obligent à voler en toute hâtei Paris : c'est là que je t'attendrai. Je logeais ici chez un bourgeois de mes amis. Hais que vois-je donc sur cette berge? n'est-ce pas le cadavre d'un de tes plus beaux modèles? Pauvre Hadelon! quelle triste fini Au revoir, Pierrel — En route, postillon !
-> Arrêtez! s'écria Pierre. Souffrez que je dise adieu h Livis.
— En route donc, mortileu ! dit le vieillard d'une voix terrible.
Lma n*eut que le temps d'adresser an sourire à son amant, et le carrosse prit la route de France.
M. Bayem, n*ayant plus que du dégoût pour le séjour de Montpellier après la mort de Madelon, retourna dans soq pays.
La maison de la rue de TArgenterie prit la raison de commerce Anthier, Polycarpe et G«, et retomba dans son antiqoe routine au grand contentement du rieux patron.
La nie de Clicby.où l'oo commeoee à b&tir BU}[rard'hii), n'était qu'un chemin, en ce lemps-là, mais asset fréquenté ft cause du jardin des PoTcherons. H y avait ao somnet de la colline, une maison de sanlé enlonrée d'arbres et en bon air. Un matin, deux personnes descendirent d'un ftacre, et sonnèrent h la porte de celte maison ; te gardien tint ouvrir et conduisil les visiteurs chez le médecin, à qui le plus ïgé des deux remit une ieUre.
— Monsieur le chevalier, dit le docteur après avoir jeté un regard sur la lettre, je vais vous montrer noire jeune malade, puisque la mère m'y autorise ; mais ce sera un spectacle pi-
Bible, je TOUS en avertis. Le trailemenl n'a point pradoit ftSa que j'en espérais.
— Ne vous hfttei pas de uindamner une fille de qnmte us, répondit le chevalier, de peur que la nature n'ait la fantaisie da la sauver.
Le docteur mena les deux étrangers jusqu'à un cabanon qa'il ouvrit avec un passe-partout.Un désordre effroyable régnait dans la cellule. Des lambeaux de vêtements et des tragments de menbleBJoncbaienl le sol, comme si on eût mis cette chambre t^ pilli^e. Sur un tas de débris une jeune fille presque nue, In cheveux épars et souillés de brins de paille, regardait ce d^t avec un sourire farouche.
— Eb bienl Nina, dit le gardien, tu as donc encore déchiré ta paillasse? Il &udra te lier, si tu ne deviens pas plus sage.
La folle se leva d'un air menaçant.
— Trois hommes, dit-elle, pour lier une pauvre Elle I Le rai vous devra le cordon pour un tel exploit.
— Tu te trompes, Nina, reprit le médecin ; ces messieurs m sont point des gardiens. Fais donc attention. Tu les as coamu autrefbb, flans le temps que tu étais douce et raisonnabje. L'in est lacbevalier Servandoni...
— Et moi, dit le jeune homme, je suis son élève et voln peutre ; car j'avais commencé votre portrait.
— Je m'en souviens trop bien, s'écria Nina. Ce fatal porinit a été la cause des persécutions que j'endure.
— Comment vous aurait-on persécutée i propos d'un poitnit, ma chère NinaT
— Vous le sauriez, reprit la folle, si l'on m'eOt laissé achever ce matin le récit de mes amours. On m'interrompt ausntùt que j'arrive au passage le plus touchant et le plus beau.
— Achevet Tolre histoire, Nina, dit le médecin; mais dépêches tods.
— Ce sera bienlAt fini. J'en diais au moment où je découvris' que le perfide Carlo VeroDese entretenait une correspondance amoureuse avec une comtesse, et que ta promesse de mariage était une tromperie. Je l'aurais ramené à moi et je lui aurais pardomié. Ne suis-je' pas assez fine et n'avais-je pas assez de temps pour cela, puisque nous devions nous marier dans un an? Hais monseigneur le dauphin vit mon portrait exposé au foyer du théâtre. Il y a quelque maléfice attaché i ce portrait, puisque monseigneur, devant qui j'ai joué dix fois à rh6tel de Bourgogne et aux Tuileries, ne m'avait point remarquée, tandis qu'il m'aima éperdument aussitôt qu'il eut regardé cette peinture. Il m'envoya un de ses gentilshommes pour me déclarer que je céderais, de gré ou de force, à sa passion. Cet envoyé me trouva dans un accès de désespoir ; je brisais les meubles de ma chambre et je déchirais ma paillasse. Des signes si violents de mon amour pour un autre irritèrent le prince; il me fit arrêter par la police du royaume et traîner dans ce cachot. Hélas ! messieurs, mon amant n'est qu'un pauvre boulTon italien; mais je l'aime, et il n'y a danpbin de France qui tienne. Dites à présent s'il est beau à un pnnce de me faire mourir sur la paille, et si je suis assez malheureuse.
Nina fondit en larmes; ses sanglots ressemblaient à des nigiisements.
— Vous comprenei, messieurs, dit le médecin, comment )'imaginatioD de Nina colore les circonstances qui ont amené sa translation dans cette maison. Monseigneur le dauphin ne se doute pointdu rAle qu'il a joué dans cette aventure.
— C'e>t-&-dire, s'écria la jeuno ûlle, que vous êtes tous des
U6 UB MiaTRB INCONNU
l&chas» que pas un de vous n'oserait prendre ma défense, et qne si je n'avais encore mes oi^les pour vous arracher les yeui, vous m'engageriez peut-être à écouter un séducteur.
La folle prenait ses mesures pour sauter au visage du premier qui se fût approché d'elle. Le médecin entraîna Pierre et Servandoni hors du cabanon, et ferma brusquement la porte.
— N'avez-vous aucun espoir ? demanda Servandoni.
— Je ne renonce jamais à guérir mes malades, répondit le docteur; mais dans le cas présent, je ne vois pas apparence d^iu symptôme favorable. Un vieux savant italien, que j'ai connu à Rome, est venu visiter cette maison. Mon opinion s'est lencontrée souvent avec la sienne au sujet des divers aliénés qui semblaient offrir des chances de guérison. Lorsque je lui ai ou* vert ce cabanon, l'étranger a appelé Nina Blancolelli d'un toi de commaAdement. La jeune fille s'est levée à sa voix. Us ont parlé longtemps ensemble dans le dialecte milanais que je u*catends point, et comme Nina s'animait, selon son habitude, k vieux savant s'est mis à aire des gestes étranges, dont UU a été de calmer le transport de la malade. Probablement, cette pantomime ultramontaine aura distrait Nina de ses idées fiiies; toujours est^il qu'elle s'assoupit un moment et se réveilla moios exaltée. • Vos moyens curatifs, me dit le vieux italien, scot admirables; mais toute l'eau des quatre fleuves tomberait sur cette cervelle euflammée sans éteindre le feu qui la dévore. •
— Ne serait-ce pas don Secondo Trappoli ? dit Pierre. •^ C'est son nom, répondit le docteur.
-- Nous le cherchons par toute la ville. *- Je ne sais où il loge, mais M* le lieutenant de police poum vous indiquer sa demeure.
Pierre et Servandoni se firent mener chez M. de Harrilk,
fieulenant da |H>1iee. Os Is tronvèrent en conféreou »ec un of> flcier du guet.
— EniKi, cberalier, dit-il, et assistez mot de tos lumiârss. Vous allez voir ta police aux prises avec le dlsble.
— Je plains le diable, répondit Serrandoni. Son affiiirs doit £tre mauvaise.
Pas encore, re;Hll H. la lieutenant. Juwju'ï cette heure, il se moque de nous.
— C'eet k ne pas le croire.
— ]ugei-en, chevalier. Vous connaissez le romui tragique du pauvre S.... que voire amie, W" Clairon, a rendu fou d'amour et qu'elle a laissa mourir en rerusanl de l'aller voir & ses derniers momenls. Le même jour que ce malheureux prit domicile au cimetière de Saint-Bocb, H"' Clairon avait k souper chez elle trois personnes, H. Pipelet, l'acteur Rosely et U. l'intendant des Menus -Plaisirs. A orne heures précises, uu cri terrible, sorti on ne sait d'où, Si tressaillir tes convives. On chercha dans tonte ta mùson, mais inutilement. Le lendemain et les jours suivants, mfime cri, mêmes recherches inutiles. H"* Clairon vint me raconter celte histoire, et Je m'engageai formellement & opérer la saisie du revenant. J'ai empli la. nie de Bud de mes espions. Ils ont entendu le cri, je l'ai voulu entendre moi-même, et j'en ai en la représentation. C'était un abominable cri, comme celui d'ut^e personne qu'on ^o^e. Savei-Tous ce qu'on vient m'apprendre ce matin ? Que depuis trois jours, le rantdme, au lieu de crier, tire un coup de pistolet aux oreilles de H"* Clairon, tantét sous ses fenêtres, & la barbe de mes espions, tantAt dans les airs, h hauteur du premier étage et jusque dans les vitres de la salle à manger. On voit le feu, on accourt, ou senf l'odeur de la poudre, et mes
i48 LE MAITRE INCONNU
agents se prennent réciproquement au collet, eropnt tenir le perturbateur. Que feriez-vous à ma place, chevalier?
— J'engagerais M**^ Clairon à passer la soirée hors de chez elle pour désorienter le fentôme.
— Bah ! nous avons essayé de cela. Partout où M"' Clain» s'est transportée, elle a entendu le cri ou le coup de pistolet, et ses voisins aussi bien qu'elle. Le revenant Ta suivie à Versailles, chez le président de B...^ en fiacre, au milieu de Paris, àtaUe chez M"* de Saint-Perey, dans la chambre i coucher de M*"' Grandval de la Comédie française. Si les spectacles ne finissaient à dix heures, je crois en vérité qu'une détonation d'arme à feu éclaterait dans le palais de Thésée ou la maison de Comélie. J'ai recherché les personnes qui ont assisté au derniers moments de M. S... ; on m'a indiqué une vieille dame, sa parente et son amie; je l'ai interrogée :
c Ne vous étonnez point, m'a-t>elle dit, si Pâme de mon cousin revient tourmenter M"** Clairon. Il a rendu le dernier soupir enjurant delà poursuivre autant après sa mort quependantsavie.»
— Il faut, dit Servandoni, que M. S..., avant de monrir, ait donné une somme d'argent pour fonder cette persécution fantas. tique. Vous trouverez le revenant parmi les domestiques du défont.
— C'est ma dernière espérance, reprit M. de Marville : mais je les ai fait arrêter. Ils sont au Petit-Chàtelet, et la persécation continue néanmoins. Tout à l'heure, un vieux Italien, qui m'est recommandé par le président de l'académie de Saint-Luc, me disait, avec un sourire moqueur : t Que M"" Clairon se rassure et vous aussi, seigneur lieutenant : ce divertissement du fantôme ne durera qu'un an. » S'il dit vrai, je n'ai plus qu'à envoyer ma démission au roi.
— Encore don Seconde ! s'écria Pierre.
— E.I1! OUI, seconao irappoij, cesimoD acaaemicieD, une espèce de savantasM an de sorcier.
— Nou! avons affaire à lui , dit Serrandoni. Nons venons vous demander oil il demeure.
— Rien de pins simple; vous allez le savoir.
H. le fieuleriant de police appela son secrétaire; le secrétaire interrogea les commis, et les commis grondèrent le gaiton de bureau ; mais personne ne put trouver l'adresse de don Se-
— Décidément je jone de malheur, dilH.de Harrille en riant. C'est assea d*StTe berné par un mort, saus qu'un académicien de Saint-Luc s'en mêle, il faut que cela flnisse. Je saisirai le prétendu fantdme, ou j'y perdrai mon nom '. Quant à don Se> condo, il ne sortira pins de Paris sans ma permission. Je vais commander à la poste qu'on ne lui donne point de chevaux.
Le soir du même jour, H"e Camargo dansait dans le ballet de FEurope galante. Le public l'accuetUil plus froidement qu'à l'ordinaire. Ses amis voulant suppléer au nombre par le bruit, redoublèrent leurs -applaudissements; mais leur lèle irrita le parterre, et des quolibets jaillirent de tous les coins de la salle.
— Faibles mortels, cria un plaisant, prosternez-vous devant la Vénus flamande. le vous défie de la porter en Iriompbe.
— Ils succomberaient sous le poids de ses charmes, dit un autre.
— Messieurs, dit un spectateur bienveillaut, avouez au moins que son visage est toujours charmant.
— Oui. reprit un des plaisants, c'est une jolie t£te sur un
' Lt riTCMnl de ■)■• i
460 tl lUITRB DfCONNU
Sans entendre ces propos insolents^ M^^* Camargo sentit que le public était mal monté. Du fond d'une coulisse , Pierre ei Servandotti remarquèrent son trouble.
— Mes amis, leur dit*elle après sa première entréej il «si temps que je me fasse dame de charité. On Toit ce loir aux premières log^s un grand homme maigre, d'une mine bétérocUte, et dont les sourires me brisent brat et jambes, G'citle diable qui me vient annoncer ma disgrâce.
— N'a-t-il pas un habit couleur de feu? demanda Pierre. -^ Précisément, et il est accompagné d'une Italienoe fort
beUe«
-^ C'est Livia ! c'est don Secondo. Nous les tenons, eofin!
Pierre descendit à l'orchestre, mais il chercha vainement dos Secondo et Livia parmi les spectateurs. Une loge qui se troorait vide lui fit supposer que ces deux personnes venaient de quitter la place à l'instant même. Dans l'espoir de les rejoinditi ii courut sous le péristyle. Les laquais endormis ne purent lui donner aucun indice. Pierre, découragé, prit le chemin du fuibourg Saint* Germain sans attendre Servandoni. £n tournant mr le quai do Louvre, il aperçut une berline arrêtée; le ^sag« morne de don Secondo était appuyé sur le bord de la portière.
— Vous partes! s'écria Pierre. Où allez-vous encore? Où donc est Livia?
— Nous allons à Langrune, chez toi, mon garçon, répondit don Secondo. Voici Uvia. Mon dessein n'est point de te la ravir. Ne manque pas de nous suivre.
— N'y manquez pas, dit Livia. Si vous m'aimez, le bonheur vous attend dans votre maison.
— Âh 1 vous me rendez la vie ! reprit Pierre. Mais comment avez-vous obtenu des chevaux de poste?
— Cela félonne, répondit le Tieillard. Se moquer d'un lieu-, tenant de police le semble lorl grave. Regarde mon équipée. La poste n'en fournit point de semblables. Toul esta moi, bétes el gens. Veux'tu voir de quel train nous marchons?
Don Seconde commanda aux postillons de partir. Lesebeiaux M tancèrent à fond de train, et la berline disparut dans robs* conté.
La dtner annuel que la comtesse de Montsaillant donnait à sa famille s'était renouvelé quatre fois depuis le passage de Pierre et de Servandoni à Vernon, lorsque deux événements impréras vinrent changer la situation des personnages. I^ petit cbiteau de Merey, construit tout au bord de l'Eure, fut envahi par une inondation. L'eau pénétra, au milieu de la nuit, dans le ^ez•d^ chaussée. M"^« de Merey, fort effrayée, ne. voulut pas attendre au lendemain pour emmener ses enfants. FI fallut traverser dans un bateau les prairies inondées. C'était au mois de novembre, et la pluie tombait à verse. On n'atteignit Vernon qu'à trois heures après minuit. Mme de Merey gagna une fluxion de poitrine qui fut mal soignée par un médecin de campagne, et dont elle mourut en moins de huit jours.
La vieax comte de Uonsaillant, tout goutteux, et malide qu'il ttail, n'eût manqué pour rien au monde d'assister au convoi, terrice et enterrement d'une proche parente. Vainement la tonle Denise lui représenta qu'en considéralion de son 9ige et de ses infirmités, les habitants de Vemon l'excuBeraienl de garder la chambre. Il ne voulut rien entendre. On l'aTsit vu le dimanche précédent à l'église et à la promenade ; cette circonstance lui paraissait enlever tout prétexte de dispense k l'accomplissement d'un si grave devoir. Le jour de la cérémoaie> dame Denise lira de son illustre armoire ses âoles médicinales, et elle eu administra plusieurs cuillerées à son malade, qui partit appujé sur le bras de son valet de chambre. Les châtelains de Hère; n'avaient rien épargné pour enterrer dignement leur femme et bru. Le service funéraire était fort beau, et ia grand'messe dura longtemps. M, de Hontsaillant, malgré son courage et son oia^ ' tinatîoD, ne put arriver jusqu'à la porte du dmedére. L s'évauouit à moitié chemin dans les bras ds sou valet de chambre. On le rapporta miHiraDt à son logis. Trois jours après, un autre convoi non moins beau que le premier le déposait en même lieu que u cousine de Mère;, et la comtesse, en se remettant de ses émotions et de ses fat^ues, s'éveilla veuve, en face du cousin Théodore aussi libre qu'elle.
Jamais Henriette n'avait seulement imaginé pareil coup du sort. Elle en aurait repoussé l'espérance comme une mauvaise pensée. Cependant la volonté de la Provideuce ayant renversé subitement les deux obstacles qai la séparaient de son cousin, ja comtesse ne pût s'empêcher de rêver à la position nouvelle que lui faisait celte double catastrophe. A peine eut-elle jeté un regard dans son cœur, qu'elle ; retrouva son amour fidèle, patient, aussi vivace qu'au premier jour, et cette pasdon corn-
iSI LB MMTRK INQONKU
primée depuis dii*huit ans reprit en un momem touta Raideur de la jeunesse. Le manque de foi du cousin Théodore, vu de loin, ne paraissait pas aupsi coupable. Pouvail-en garder rancune à un garçon refusé par la fiimiile de sa ma{t»sae, d*avoir eherebé des consolationa ailleurs t Les hommes ne savent pas attendre. Us sent ainsi faits, et on ne peut les blâmer de iaivre leurs penchants naturels. Il leur £uit an bonheur facile. Assu* rémrat» cette fiiçon de sentir ne tourne point à leur bonheiff dans les temps d'épreuve ; mais elle paraît moins afituse uix yeui de la femme qui désire et qui peut leur ofl&ir œ bonheur dégagé d'épreuves et d'embarras. Ainsi raisonnait Henriette, en attendant avec confiance que son cousin lui vtnt rappeler les engagements réciproques de leur jeuneiBse*
Les jours et les semaines s'écoulèrent, et le cousin Théodofe .ne vint point à Vernon. U ne prenait d'autre amusement que celui de la chasse. On s'étonnait qu'il pût supporter la solitude de son château. Des gardes forestiers observèrent que M. Théo« dors traversait souvent à cheval le village d'Ivry et qu'il s'arritaît pour se repeser dans une maisonnette isolée. Une fort jolie filte, qui habitait cette chaumière, parut â la messe, le dimanche suivant, avec une robe de soie et un bonnet de dentelles. On ceanprit eu même temps d'où venaient les beau habits de la JeoM fille et pourquoi le châtelain de Merey endurait pnffrmmmif la solitude.
Cette nouvelle fîit apportée dans les cabarets de Vemoa par les forestiers d'Ivry. Les domestiques mâles la eontéiail aui femmes de chambres^ qui n*eurent garde de la laisser moîsv. En un moment, toute la ville sut que le châtelain de Merey avau une maîtresse. M<"« de Montsaillant, arrivée à ce point du veuvage où • le deuil enfin sert de panire t , apprit à son Unv ks
amonrattee it eor eonsin. Le dimanche atnvanl, elle draianda se carriole et bb fil mener à Ivry pour l'heure de la mesu. La jeune ftlle, objet de la curiosité publique, se reeoimaissait fkdlemMit i eet denteDet el à sa beauté. En sortant de l'église, la eemtesM aborda cette paysanne, et, lui mettant au doigt uu bt^e ornée d'un diaiaant :
— Mon enlknt, lui dit-elle, bien des gens, sans deute, vous jetteront la pierre dans Tolre riltage ; acceptet donc ce présent d'une fcmiiie qui s'intéresse à nus, et rendez-moi en échange un petit service.
— Je suis à Tos ordres, madame, répondit U Jeune flUe, fort toudiée de ce témoignage d'amitié.
— Celte bague, reprit la comtesse, sera remarquée k votre detgt. Vous direi à celui qui vous intHn^rs que je vous ai &it ce cadeau pour lui envoyer mon dernier souvenir par une personne qu'il aime, et pour adoucir mon dernier reproche.
Pendant plusieurs jours la comtesse demeura constamment & ta fenêtre, comme si elle eôt attendu quelqu'un. Hais le cousin Théodore n'avait ni asseï de cœur ni assez d'intelligence pour répondre noblement i un reproche délicat. iSlant EÛr d'avance de rester au-dessous de la situation, il recula devant la difflcutlé. Selon l'habitude des rustres, il se réfugia dans le silence et sa cacha honteusement. Henriette, dans une agitation croissante, perdit le sommeil. On l'entendait marcher au milieu de la nuit. Tout & coup sa beauté s'altéra profondément ; sa jeunesse s'eD> volait avec ses espérances, et son itge véritable vint en peu d'faistants se marquer sur son visage. Lorsqu'elle eut mesuré dang son miroir la grandeur du désastre, elle se mit au lit en disant :
— Tout est âni; je suis détruite.
Une Qèvre pernicieuse se déclara presque aussitôt. La eomtesH
456 LE MAITRE INGOHNU
eut encore assez de force pour se relever de cette terrible ma< ladië ; mais elle ne fit plus (pie languir, et quand rautomne arriva, elle s*éteignit doucement, sans pousser une plainte, sans qu'une parole d'amertume s'échappât de son coeur, avec la dignité calme et opiniâtre qu'elle tenait du major son père. Comme elle avait fait beaucoup de bien aux malheureux, toute la ville voulut assister à ses funérailles^ Au moment où l'on s'assemUait à la maison mortuaire, un vieillard d'une longue taille se glissa dans la foule et s'introduisit jusqu*au salon, où il se mit à contempler le portrait de la comtesse
— Belle figure ! dit-il d'une voix lamentable, beaux traits! belle expression de tristesse, d'ennui de désespoir l Le ver rongeur qui a lentement dévoré ce cœur-lâ n'est pas mvisible aoi regards des connaisseurs. Notre peintre ordinaire obéit malgré lui à sa vocation. Par la mort ! il a bien travaillé.
L'inconnu n'entra point dans l'église ; mais il accompagna le convoi au cimetière en poussant des gémissements si doulouraa que les assistants en furent saisis d'étonnement et de pitié. Pour savoir qui était ce personnage singulier, on le suivit à son auberge. Une jeune fille très-belle l'attendait dans une berline de voyage. Il remonta dans la berline, et donna aussitôt le sigtul du départ. Les chevaux se lancèrent au galop. Près de Vemou, sur la route de Normandie, est une montée fort rude. L'équipage disparut un moment sous les arbres, gravit la montée sans ralentir sa marche, se montra au soomiet de la colline et s'évanouit aux regards ébahis des paysans.
' La petite Clairette, en quittant Langrune, n'avait pas tardé à fondre en larmes dans le carrosse de la tante Clorinde. Sa résignation n'avait pu résister au déchirement de son coeur, lorsqu'elle s'était sentie arrachée â tout ce qu'elle aimait, et réduite
à la uimpagnie d'iuie personne o^oeiUeiue et indifférente. Les sermons de la vieille vicomtesse augmenlèrenl sou supplice, en l'obligeant & renfoncer ses pleurs tout le long du chemin. On mit une grande journée à faire le trajet de Langmne au ch&teaa de Harillan, situé à six lieues de Gaen sur la roule de Vire. Cependant Clairette eut une belle chambre daus ce chftieau, • avec de hautes fenêtres, des meubles un peu gothiques, mais commodes, un lit vaste et moelleux, des rideaux k ramages, de l'air, de l'espace, du linge blanc, des robes neuves, une nourriture saine et une fille à son service. Tant de luxe et de bienêtre, comparé & la misère d'où elle sortait, diminua bienlét ses regrets. Les sensations agréables amenèrent des idées plus riantes. Un matin. Clairette fit entrer dans sa chambre un homme vfitu de noir qui lui prit la main, lui frappa dans le dos à petits coups, écouta sa respiration en posant l'oreille sur sa poitrine, secoua la tête d'un air sombre, et s'éloigna sans dire mol. Cet homme venait de partir sur un bidet de campagne, lorsque la vicomtesse, s'asseyant dans un buteuil en Ëice de Clairette :
— Ha nièce, dit-elle, je crois de mon devoir de vous avertir que TOUS avez une maladie mortelle. Tous les soins que réclame votre état vous seront prodigués ; mais on ne se guérit point d'une hjdropisie de poitrine, et c'est de ce mal que vous êtes attaquée. Vous aurei l'avantage de n'être point surprise par la mort. Le curé viendra chaque jour vous préparer à uue fin chrélientie. Comme vous n'êtes pas en âge de faire un testament et que vous ne vivrez point assez pour être émandpée, ne vous embarrassez point de dispositions dernières. Je suis votre seule parente. Vous avez gagné voire procès à Caen, et l'arrêt de la
rour vous donne douze mille livres
"x Je comprends, madame, întairompit Clairette ; c'est pour
vous assurer ce chilil hénUge que vous m'avez smoiée ici; d quand vous penseï me tenir en chartre pritée, vous ne cnj^ point de m'assassiner en m'aononcanl que je suis coDilaiDDée i mort ; mais je vous déclare dus aujourd'hui mon iulealion it laisser mon bien k maître Claude. Si je meurs aTanl Tige de tester, je lui domierai le plus que je pourrai de la mm à li main, et je prétends retourner cliez lui pour qu'il jouisse u ' moins de mon revenu.
La lanle Clorinde prit ses grands airs, en parlant de rbonwx de la fiunllle, et du scandale que ce serait si une llllâ de qualité baillait son bien b un roturier. Pour ne point querellei, Clairette garda le silence ; mais elle écrivit en cacbelle à miilre Claude de la venir chercber. Il y vint avec une patache de louagt, et, sans écouler les cris de sa tante, la jeune &lle partit pour Langnme plus gaiement qu'elle n'en était sortie.
Avec ses six cents livres de rentes, Clairette apporta dani l> maison du marchand de tabac un peu d'aisance et de benhtur. L'aisance dura, mais le bonheur fut bientAt empoisonné. U médecin de la vieille dame ne s'était pas trempé : Clairetlearat une hydropisie de poitrine. La nature vaincue renonçait imeur cette créature délicate jusqu'à l'Age adulte ; cependant elle Httignit ses dîi-huit ans et fut émancipée. AusaiUU die profit) de ses droits pour écrire on teilameni eu faveur de son mn serviteur.
— Maître Claude, lui dit-elle, la vie m'abandonne au memoi où nous allions être heureux. Je ne vous ui donné que du «mcis, et je vais encore vous laisser des regrets. Faites comœ» moi. Bésignez-vous et acceplei ma petite fortune; c'est uk récompense pour votre dévouement. Uon dernier cbagrin seri^ partir sans avoir levu notre ami Pierre.
craie. Je vous apporte de ses nouvelles. Il me suit et fait diligence en ce moment sur la roule de Taris,
On vit entrer un grand vieiilard d'une mine triste el sulennejle. Une belle jeune fille l'accompagnait. Tous deux s'assirent près du lit de la malade. Ils lui témoignèrent un intérêt qui la toucha jusqu'aux lannes, et lui parlèrent autant qu'elle le voulut des voyages de Pierre, et de sesaventures dans les pays lointains. Au ton de la belle étrangère, on devinait qu'elle aimait le héros de son récit.
Celte visite et ces nouvelles donnèrent beaucoup d'a^tation à Claireitc. Elle ne dormit point de la nuit, el, le lendemain, elle paraissait anéantie. Lorsque Pierre arriva, conduit par le vieillard el la belle étrangère. Clairette pouvait à peine parler. Un sourire d'enfant anima son visage,
— A présent, dit-elle â Pierre, j'ai obtenu tout ce que je pouvais espérer. Mon ami, tkbez de comprendre ma joie el mon bonheur, car je n'ai pas ia force de les euprimer. Je voudrais danser autour de celte table et faire cent folies ; mais, puisque je ne puis pas mSme chanter, je me bornerai à dire tout bas : > J'ai du bon tabac. • Le plaisir m'étouffe. Demeurez-la, près de moi et regardons-nous.
Pierre prit entre ses moins la main de son amie d'enfante et demeura ùnsi près du lit, comme elle le souhailail. Clairette ferma les yeux au bout d'une beure. Sa main eut quelques petits mouvements nerveux, et Suit par devenir froide. Pendant longtemps, on la crul endormie. Elle était morle.
Homis la tourelle dftniite par l'iacendie, Pierre retrinn h maison de Langrune en bon état. Une servanU avait eu «mu dn I logis. Livia et don Secondo s'installèrent chez leur ami. Dès k premier jour, le vieux seigneur, pour mettre fin aine crainiK it Pierre, ne l'appelait plus autrement que i mon gendre, ■ tl il s'amusa de la rougeur que ce mot faisait oaiiresur les jooesle sa Slle. Cependant Pierre se plaignait des procédés cnitls dm on avait usé envers lui, en le menant si loin, en ayant t'ùr It le Tuir et en ne luijetant au passage que des paioles mystérieuse de nature à t'inquiéler.
— Ce sont 1& des plaintes d'amoureux, lui répondit doo Secondo. Tu ne trouves pas dans Ion esprit une bamw raisoa i
LE itkttm mcoKHD i61
notre ataâmte, et il y en i dii. Celles de Livia sont des raisons de jemw Qlle. Les belles d'autrefois pensaient que pour mériter leur main et tout ce qui s'ensuit, un preux chevalier ne faisait que bien juste son deToir en pourfendant les inQdèles ou en rangeant trois ou quatre petits royaumes. La mode ne permettant plus aujourd'hui ce genre d'épreuTes, il a foUn imaginer lutra chose, et ma Slle a fort goûté cette course de trois cents et quelques lieues. En liritable paladin, tu es arrivé au terme du voyage i peine essoufflé. Tu as doue g^é le prix. Demande à nu fille si nous n'avous pas machiné ensemble ce complot ro»
— C'est la vérité, dit Livia. Pardonnei-moi d'avoir mis votre amour à l'épreuve. Je ma reprocberais cette fantaisie si je ne TOUS voyais beureus et rassuré. Hes torta envers vous m'engagent; mais c'est une dette que mon coeur saura bien vous payer.
— Et mes raisons, à moi, reprit don Seeondo, ne veux-tu pout les connaitroT Le jour où il a été décidé que je te donnerais ma fille sans condition, que je sacrifierais mes manies d'artiste et de vieillard à tes préjugés et ji ton entêtement, j'ai résolu de (aire les choses galamment, sans paraître toutefois céder i
408 ut EMTRB mCONRU
▼ainctt par son éloquence. Livia ne sortira plus de eato muMm qu'ayec un nouteau nom, de nouveaux devoirs, un noufCAu protecteur. Mon autorité sur elle va finir, et pour montrer^ cette abdication ne me coûte point, nous allons dire aujourd'bui les démarches de la publication. Avant quinie jours vous son inariéSf II me semble que cela est clair.
Don Seconde tin d'un portefeuille les papiers de sa fille et les actes réguliers qui établissaient sa qualité de père adoptîf . La publication commença le jour môme, et Pierre, ivre de joie, prit enfin que son bonheur ne pouvait plus souflrir ni emj ment ni retard. Les deux semaines d'attente s'écoulèrent doucement, entre les couversationsàtroisoulestéte-à'-téteafliaureiix, (es promenades au bord de la mer, les repas comme en Camille, égayés par le bon accord, et la communauté de dëaiis et de pensées des convives.
Quand arriva le grand jour de la cérémonie nuptiale, on onrrU les portes de la maison ; les bonnes gens vinrent admirer la cor* beille, les bijoux et les parures que le vieux seigneur étranger donnait à sa fille, et qu'on avait envoyés de Paris. L'épousée n'ayant plus de mère, deui paysannes du village rawistèreiit avec la servante de la maison. La toilette de mariage était aclicvée. On aUait partir, lorsque don Seconde ftit pris d'une douleur à U 'ambe qui l'obligea de s'étendre sur un canapé. Cet acddcal nbirneWpirJÎÎ'4P^s de se rendre & l'élise. Malgré ce centre-
emps fâcheux, la céréiî3î»Mi^^ ^" '"^^^ ^ époux montèrent dans le carrosseà^BP chevaux, c . .^ , . - . - , , ^^ et les distnbutions.
mtants de Langrune, animés par les larsess!» • :.
^erte lusqu ausoir,
formèrent un cortège joyeux. Il y eut table oui . \ ^ - * ^««n
lido du haut d on
illuminations et danses en plein air. Don Secot.. ^*, i«
^iés, prononça le
balcon, présida au repas, but à la santé des jfaaX
minuit «t l'épousée avait qailt^ la fSle depuis loi^tnps, lorsque les gens de 19 noce rentrèrent au village.
Apparemment, les maux de jambe de don Seconde passaient aussi vile qu'ils venaient; car Pierre, en ouvrant sa fenJtre, le lendemain, aperçut le vieux seigneur qui mesurait i grands pas les allées du jardin.
— Holà! hé! l'homme heureux, cria don Secondo, descendez un peu, qu'on vous parle d'aSaires.
Ces paroles étaient accompagnées d'un accent singulier de colère et d'impatience. Pierre descendit au jardin. Don Secondo, assis sur l«s ruinesde la tourelle brûlée, lui Bt signe d'approcher.
— Monsieur mon gendre, dit-il avec hrusquerie,. c'est assez de précautions et de complaisances. C'est assez lanterner; c'est assez prendre de mitaines pour traiter avec Votre Excellence. J'ai par-dessus les oreilles de ces k;ons doucereuses , de ces égards, de ces ménagements, de ces airs palemes, de ces caresses, tendresses, genlillesses et autres grimaces de petites maîtresses. Par Lucifer ! jamais, non, jamais, je ne fus si seul de fadaises ! que cent tenailles me labourent les côtes, si j'accepte encore parei:te commission!
— Mon pÈre, mon ami , dit Pierre elTrayé , qu'aTes-vous ce natinT Je ne vous ai jamais vu ainsi.
— Tu me vois tel que je dois être, reprit le vieillard; mille tempêtes! le masque est enfln déchiié. Nous allons parler raison celle fois. Écoute-moi: i'enses-lu, par hasard, dans ton petit oi^«l,<^uc je me serais occupé de toi cinq minules seulcmenl, situ n'étais un rejeton dégéui^ré delà race de Dreuglicl d'Enfer? II nous Eut des arlisics : il nous faut des peiulres. L'imagecst uD mojen rapide et puissant de propagaiiou. L'image frappe les
464 LE MillTRB INCONNU
yeux, 86 grave dans la mémoire, fixe certaines pensées. Noos avons besoin de son secours pour soutenir la guerre que nous (ait la peinture pieuse. L'église est riche sous ee rapport. Il faut te décider. Es-tu à elle, ou i nous?
— D'abord, répondit Pierre, qui étes-vous pour m*interrogcr sur ce sujet ?
— Je suis celui qui a donné du génie à Breughd le jeime lorsqu'il enrageait de ne pas savoir peindre.
— Le bourgmestre Verbueck !
-* Verbueck ou Seconde, comme tu voudras. Es4u à nous, oui ou non?
— Eh bien ! non, je ne suis point à vous ; et, pour vous parler dans votre style, je n*ai pas besoin de vous. Je n*eDra|:e point de ne pas savoir peindre. Nous ne sommes point à Anvers et au seizième siècle. Je ne vous demande pas de me donner le génie de la peinture.
— Tu Tas ; tu le gardes, et tu fais bien, reprit don Seconde. On ne peut te Tôter , il est vrai ; mais ce don précieux, tu k tiens de nous ; c'est un fief servant; il faut en payer la redevance et en subir les servitudes et conditions, sans quoi tu sers poursuivi comme un vassal rebelle et un mauvais débâiecr. Songes-y bien. La créance est perpétuelle et le créancier sa&£ pitié.
— Je me mettrai sous la protection de Dieu.
— Il n*est plus temps. Nous avons action sur toi. Je ie& que tu seras écrasé, anéanti comme un insecte.
— Et par où donc prétendez-vous me frapper, si j^^pefase è me donner à vous?
— Dans ton repos, ton bonheur, tes affections. La maléé^ tiondeBreughel d'Enfer pèse sur toi. Nous en profiterons avec l
dernière rigueur. Libre & toi de refuser la céMbriU, tes honneurs, les fiiveurs des princes, l'adminHion du monde. Tu as cru éviter une mort violenle comme «elles de Pierre et de Jacques Breughel, le suicide comme Jacqueline et l'accidenl imprivu comme Joseph, en ne faisant que des images honnêtes et des portraits de femmes ; pauvre cerrelle humaine, tu n'as point pensé que les femmes sont les meilleurs auxiliaires de l'annJe infernale. Celte malédiclion , k laquelle tu crois iehapper, n éclater sur ta IJte dans un moment. C'est par ranoarqne tu seras frappé. ,
— Vous meniez, s'écria Piene, Uvia m'arme, et ce qui allume votre colère, c'est que vous ne pouvez me ravir sa tendresse.
— Tu seras frappé par l'amour , te dis-je, DépJche-loi de te décider. Tu n'as plus qu'un moment.
— Que voulez-vous donc de moi?
— Je pourrab exiger que tes pinceaux fussent publiquement consacrés i la glorification de l'Enfer, comme ceux de mettre Breugbel. Uais, par une dernière transaction, je consentirai à laisser une échappatoire à ta poltronnerie. Tu travailleras pour nous d'une autre façon, selon le goût de ce siècle. Nous te commaoderoDS des lableaux gracieux, galants, libidineux, des des. sios comme ceux que Jules Romain exécuta pour...
— Jamais! interrompit Pierre, jamais je ne souillerai mes pinceaux et mes crayons dans un pareil fumier. Je les briserai plutôt. Retirez-moi mon talent ; mais ne le déshonorez pas.
— Ne t'emporte point, mon garfon. Je vais faire encore un sacrifice pour te prouver mon envie de te contenter. Voyons : si Ton l« commandait des petits tableaux de bergeriei dans le genre de Watleau, de Lancret, de Boucher, un peu plus égrillards, ce qu'il Ctnt pour éveiller des émotions tendras, des pen-
sées amoureuses, des désirs sensuels? Assurément, tu ne beur* ferais point la mode d'aujourd'hui. Les nudités des grands maU très sont chastes ; nous te demandons de faire comme eux des figures nues en oubliant seulement la chasteté.
— C'est impossible, répondit Pierre. J'éprouve à cette idée une répugnance insurmontable ; je m'acquitterais mal de ce In* yail,
— Nous n'exigeons pas une grande perfection, et nous te saurons gré de Tintention. D'ailleurs, ce genre ne réclame pas une main de maître.
-^ En un mot, je cesserais d'être un mattrei et je deviendrais un misérable barbouilleur d'images indécentes, que les colporteurs Tendraient aux libectins en se cachant de la police. Ne comptez pas sur moi. Je mangerai du pain noir avant de desoeih dre si bas.
— • Du pain noirl s'écria don Seconde. Ce n'est pas par les vivres que nous t'imposerons des privations. La famine du cœur, le vide, la nuit dans ton âme, voilà ce qui t'attend.
— Je m'y résignerai ; je souffrirai ; je serai malheureux ; je mourrai s'il le faut ; mais je ne serai point à vous.
— Est-ce ton dernier mot I •^ Le dernier, sans rémission.
— N'en parlons plus, cher seigneur. Votre destin s'accomplira. Je retourne à Rome. Gardez bien votre jeune femme. Elle est d'un naturel bon, mais passionné.
— ' Vous pouvez ajouter qu'elle m'aime et qu'elle a de la vertu.
-^ Cher seigneur, reprit don Secondo, vous ne portez pas bonheur à vos modèles. La belle comtesse de Montsaillant a décampé lestement depuis que vos regards ont caressé ses
LE HAITne INCONNU iS^
chamies. Le portnit de Nina BlaDcoIellî n'a pas é\é arhevé ; c'est sans doute à l'iolerniption de votre travail que la pauvreUe doit l'avantage d'en Strc quitte pour'la perte de sa raison. Madeton noyée dans les eaux du Lfman, et Lisbeth emportée par une attaque de nerfs, n'ont pas abandonné le festin de la vie aussi doucemeal que la reine de Navarre. Clairette semblait oubliée dans son coin ; mais la mort qui ne dédaigne pas les plus petites oBrandes, est venue jusque dans ce village glaner en passant cette modeste Seur. Vous n'avei fait de !a nymphe Camargo que des dessins où le visage ne se voyait pas ; elle a conservé son Su minois, maïs son corps s'est enfoui sons l'embonpoint. La divine Clairon, dans un costume dessiné par votre crayon, a inspiré un fol amour qui sort aujourd'hui du tombeau pour la persécuter. La tour de Sainl-Sulpice et te village de Felsberg pourraient bien éprouver quelque désagrément...
— Grand Dieu! s'écria Pierre. Et Livial
— Je n'y songeais pas, reprit don Secendo. Que deviendroDSuous s'il arrive malheur à tîvia? Ce serait vraiment contrariant; du moins, pour vous, qui êtes son époux, car jMur moi, que m'importe? Les Italiennes ont la léle ardente. Si cette jeune Florentine, allait prendre un amant I quelle aventure!
— Vous raillez et vous avez raison, dit Pierre. L'amour <le Livia est mon bien le plus sûr.
— Et » l'amour allait élre funeste à cette enËint de la Toscane, si le régime conjugal ne lui valait rien, et si chacun dd vos baicers, mon cher seigneur, devenait pour votre femme une dose de poison ! 0 poétique embarras! Les alexandrins les plus sonores vous compareraient i Tantale expirant de faim et de soif sous un rameau chargé de pommes de reinette. Hoi-méme ie sentirais le déàr d'airoser votre infortune de quelques meta-
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phores, et vous auriez l'hoaneiir d'ivoir fait chanter le diaUe.
— Traître ! s'écria Pierre, respecte ce bonbeur que tu m peux plus me ravir, ou je vais connaître si tu es un mortel ou un déuan en te serrant la gorge.
— Des voies de fait ! répondit don Seconds. Ëtnngler lu vieillard infirme, comme un pauvre poulet sans défense 1 Holil meggens, mes laquais ! vite, àTaidel au secours!
I^ carrosse attelé de quatre chevaux entra dans le jardin d vint s'arrêter devant les ruines de la tourelle. Don Secondo ouvrit lui-même la portière, sauta d'un hond dans la Mm el l'jqoipage partit au galop.
— Adieu, mon gendre ! dit te vieillard en ricanant. Veillei bien sur votre jeune éjtouse et no vous endormei pas dans les délices de la lune de miel.
En homme raisonnable, Pierre chercha ce qu'il peuTait Dp> poser aux sujets d'alarmes que don Seconda lui jetait eu partant. Ses souvenirs lui rappelèrent cent occasions où le vieux académicien s'était doDoé le passe-lempe de tourmenter ses amis, da jouer avec eux le personnage d'un démon, et de les étonner par des coups de théâtre et des bizarreries, tout en leur ËisaDt le plue de bien qu'il pouvait. Les menaces et les ruses se réduisaient il des paroles, tandis que, dans les actions de cet original, OD ne trouvait, au contraire, que dévouemcnl et bons oflices. Sa générosité perçait sous le déguisemenldonl il la couvrait. N'avaitil pas accordé la main de sa fille sans condilioiiT n'avait-on pas obtenu de lui tout ce qu'on souhaitait? Les railleries, les malices et les airs fantastiques étaient fort peu de choso en comparaison de tant de sacriQces.
La bonne humeur et la tendresse de Livia contribuèrent plus que toutes ces r<^>flexions à rassurer Pierre. A moins d'avoir on esprit naturellement inquiet, un homme heureux et jeune voit volontiers l'avenir couleur de rose, et les bras d'une femme aimée sont un refuge où il ne s'imagine pas que le malheur puisse l'atteindre. livia se plaisait à Langnme. L'isolement et la tranquillité de la vie de campagne s'accordaient avec ses goûts simples. Les soins de sa petite maison devenaient pour elle des plaisirs. La musique remplissait ses heures de loisir ; le reste du temps était à son mari, et malgré le brusque -départ de son père, dont elle avait murmuré, rien ne manquait à son bonheur. Ce bonheur dura un mois.
UneJettrede Rome vint annoncer à Livia la mort de don Secondo. Les fatigues d'un long voyage avaient épuisé ce corps débile at maladif dont les forces ne répondaient plus à ractivité trop grande. Ce vieillard qu'on croyait si riche ne laissait point de fortune. On découvrit quMl avait dissipé tout son bien. Des comptes écrits de sa main réglaient sa ruine avec un ordre si parfait, que le jour de ses funérailles, tous les frais étant payés, il ne resta ni une dette ni une obole à son héritière. Don Secondo n*en fut pas moins sincèrement pleuré par sa fille d^adop* tion ; mais Pierre conçut des inquiétudes qu'il garda prudammeot pour lui, en comparant cette mort à celle du bonrgmestn VerbuecL Quant aux déceptions de Théritage, il s*eo consoU bien vite et ne permit point à sa femme de s*en affliger.
Un sujet d'effroi plus grave vint troubler le bonheur des jeunes époux. Uvia se plaignit tout à coup de palpitations et d'une douleur au cœur. Pierre voulut partir aussitôt pour Paris, afin d^ chercher les meilleurs secours de la science. U fallut vojager lentement ; le mal augmentait à chaque journée. En arrivant à
LK NAITRE INCONND 471
Puis, Lifia Bonflhit homblemenl. Servaudoni, chei qui elle descendit, coimaiuait le doclenr Bordeu, qui passait alors pour le premier médecin de France. Bordeu se mit à sourire, en disant qu'une indisposition de jeune mariée se guérissait toute seule avec du repos. A sa seconde visite, le célèbre médeciu parla un autre langage ; il parut plus sérieux, mais il ne prescrivit aucun remède. En sortant, il prit à part. le chevalier Survandonj.
— Je ne conçois rien, hii dit-il, k cette maladie. Le désordre inlériéur est incontestable; mais des sympUlmes contradteturet me déroulent absolument.
— Et vous n'ordonnei rien ! répondit Servandoni. Voilà les médecins ! Us ne voient rien h faire quand la maladie n'est point déclarée, rien i faire encore lorsqu'ils remarquenldes syinpiame» obscurs, plus rien à^reaussitdtqu'ilsconnaisseiil la gravité du mal. Toute leur science ne sert qn' à nous effrayer et à nous enlever l'espérance. Mais je ne suis pas homme i me croiser les bras.
Servandoni prit un carrosse de louage et parcourut toute la ville i la recherche de quelque médecin particulièrement habile â guérir les maladies de cceur. Il revint un peu avant la nuit, accompagné d'un de ces empiriques étrangers qui expbilent en tout temps la crédulité des Parisiens. Celui-ci jouissait d'un grand renom ; mais il ne payait point de mine. C'était un petit vieillard jovial dont les yeux brillaienl comme des charbons ardents au milieu d'une face maigre et édentée. Quelque chose de gauche et d'apprêté dans ses manières trahissait la fausse liberté sous laquelle il voulait déguiser le manque d'usage. De sadouil~ lette, semblable à celles des évéqucs, sortaient ses jambes menues comme des bltons qui tremblaient sous le poids' de ses vêlements ; car pour son corps on n'en voyait pas trace parmi les pKs innombrables d'une veste qui lui tombait jusqu'aux ge-
472 LE MAITRE IHCONNU
noui. On l'appelait le docteur Tertius. Il eiainiDi 1* nlU^ en lui disant : ■ belle dame, ■ il lui demaitda ■ u naia di neige, > pour lui tAler le pouls, écouta las battements du tav. et se mit i réBéchir à baute Yoii, comme un médedn de Ht^K tière. Il reprit ensuite sa consullatioa, interrogea de oonwau, «^ ' délibéra encore.
— Eh! dit-il, quel diable de mal arei-Tous là, roi Mie dame ? Je n'en trouve point le germe en Tous-inime. U y a ènc une cause extérieure? Voyons cela.
Le vieillard promena autour de lui des n^rds d'une nvMÎtf prodigieuse pour son grand tge et son état de décrépiudï.
— Je ue vois rien, dit~il au bout d'un moment; ce qaartia est sain , cette maison spacieuse. Le voisinage d'on jardin public devrait ajouter aux bonnes conditions de l'air. L bat pourtant que je découvre d'où vieut cet agent dfilétÉre.
Le vieux empirique regarda Pierre avec attention.
— OuaisI reprit-il. Qu'est-ce que cela? Du malé&cel iti fluide^l des aflinilésl Je ne pouvais rencontrermieui. Cette a&aire-ci est de mon ressort. Je prierai le jeune époux de li belle dame de ni'accorder un entretien particuUer. 11 est nécessaire, monsieur, que nous causions sans témoin.
Pierre introduisit le docteur dans l'atelier de Servandooi.
— Écoutez-moi bien , lui dit Tertius, et nous ji^enms essemble, quand j'aurai fini , jusqu'où mes conjectures s'accordeni avec la vérité. Des causes que je ne puis deviner vous ont jetc un don fatal; une puissance hostile à vous-même a placé dans vos jeux quelque poison que vous communiques par le regard. Il n'y a point ici de philosophe ni d'encyclopédiste; nous pouvons DOUE exprimer librement. L'cnTer exerce sur vous un droS
s ancêtres lequel a pris reo«e-
LB HAITRE INCONNU 473
meot pour lui et ses descendants, et tous saurez pourquoi tos rapports sympathiques avec une jeune Temme lui donnent la moTl. Avez-Tous connaissance de quelque aventure surnaturelle dans l'histoire de votre Emilie?
— Oui, répondit Pierre ; on raconte sur les ancêtres de iria mère une légende infernale où les morts tragiques ne sonl que trop fréquentes.
~- Eh bien ! reprit Tertius, tà , daos vos relations avec notre beUe malade, les conditions funestes de cette légende, que je ne coDuais point, oe sont pas encore remplies; si aucune particularité ne vous fait supposer que les puissances des libres aient droit de considér» votre jeune femme comme leur proie, il ; i sujet d'espérer. iN'approchei plus de la belle dame ; ne la regardez plus, Éloignez-vous de Paris, si vous en avez le courage.
— Il est trop lard, répondit Pierre en p&lissant. Les condilions de la légende sonl remplies. Ce n'est -point mou regard qui donne la mort ; ce sont mes pinceaux. Je suis peintre. Tous les modèles dont j'ai reproduit les Ireils ont Bnt malheureusement. Ni la jeunesse, ai la beauté, ni les forces du corps et de l'esprit n'ont pu les préserver d'une mort prématurée. Uon dernier ouvrage est le portrait de Livia. Il n'est pas même en mon pouvoir de détruire ce portrait que j'ai fait à Rome.
— Je crains, en effet, murmura l'empirique, je crains que la belle dame n'ait absorb^le poison. Mais ne laissez pas de me raconter cette histoire, et parlez-moi comme è nn vieux berger de basse Bretagne. Je sais bien d'autres légendes, et je puis TOUS assurer que vous ue m'apprendrez rien de nouveau.
Quand Pierre eut raceffié en peu de mots les aventures des quatre Breugbel, le docteur Tertius l'inlerrempil :
— Je devine le reste, dit le vieillard, vous jvei cru vous sous-
train nx pounnites ds vos créuden, m ne Isnr dcmuint mUe priie contre vous-mâme pn lea sujets de vos pnotures, comme si l'enfer renonçait jamais à une créance \ La malédiction rotouroée contre vos modèles vons frappe indirectement dant c« quo TOUS aimei ; puisque vous avei ^l le portrait de votre femme, le mal me paraît sans remède. Attendei et rés^net-Tova. Cependant, demeurez jusqu'à demain sans apprM^ier de h malade ; je retiendrai k pareille heure, et si je treUTe la belle dame moins soufTranle, je pouTTai, connaissant les TéritaUes causes de son d(at, vous guider par des atis qu'assnr<fflCQt les médecins ne vous donneraient point.
La plupart des empiriques, obligés de jeter c«mme en dit, de la poudre aux yeux du vulgaire, déplabent aux ^ns de bon sens -, mais le docteur Tertius u'^lail pas un empirique ordiDairc La première impression ne lui avait pas H6 fovorable ; il n'en fui pas de m^me de la seconde. Pierre ne pouvait se dissimulrr que ce petit vieillard avait pénétré d'un coup d'œil le secrtt de toute sa vie. Dans une situation désespérée, refuser sa confUnce au seul homme dont il pût attendre des secours efit iH une fante. Pierre n'iiésila pas à se soumettre avonglémentaux prescriptions de cet Escnlape de contrebande, sans prendre garde i ffs ridicules. Il n'entra point dans la chambre de Livia jusqu'au nlourdu médecin. Tertius revint le surlendemain, comme il l'anit promis et il trouva la belle dame en mrâlleur état.
— le ne puis savoir encore, dit-il à Pierre, si l'amendaimt que je remarque doit être attribué au hasard, k la martre naturelle de la maladie ou & mes conseils. Continuel i tous interdire toute communication avec votre femme, el la lumière se fera.
Le docteur Tertius crut nécessaire de prouver qu'il n'y avait au monde ni maladb ni cas rare dont son expérience fût étonnée.
Il M manqua pas ife raconter ifuantité de cum iMrvcilt«lHi dans lesquelles les sciences occultes lui avaient été d'un grud secours. Pierre aurait souhaité moins de faiblesse humuM et da vanilé au sauveur de Livia. Cependant les récits du petit vieil-, lanl offrirent un intérêt croissant. Quelques exemples, d'une analogie singulière avec la circonstance présente, agirent inr l'imagination de Pierre. Ouand Tertius parla d'évoquer les morts et de traîner Breughel d'Enfer, Verbuedi et don Seconda jusqu'au lit de la belle dame, an moyen d'opérations de nécromancie qui lui étaient familières, Pierre , dominé par le sangfroid de son interlocuteur, se sentit moins de résolution que lui pour affronter pareille rencontre, et la terreur lui inspira on certain respect pour ce personnage capable d'entreprendn une lutte ouverte avec la mort et l'Enfer.
— Commençons Ah aujourd'hui, poursuivit le docteur: nu ' lieu d'attendre que la vérité daigne se présenter à noue vétw comme le disaient les anciens, lirons-la de son puits par les oreilles. Cette nuit, à l'heure favorable aux évocations, j'appellerai le boui^eslrc Verbueck; qu'il soit homme ou démon, il tiendra. Je l'interrogerai. Demaiu, nous saurons le mot de l'énigme, et je vous le rapporterai fliièlement.
A sa troisième visite, le docteur Tertius, avant d'entrer chei Livia, emmena Pierre dans l'atelier de Servandoni.
— Sans vanité, dit-il avec un sourire de satis&ction, jepourrais mettre au défi Burdeu, Tronchin et les plus fortes létes de Paris et de Montpellier, de vous donner les éclaircissements que voici. Les nouvelles sont mauvaises ; mais il n'j a plus de mystère pour moi. Noire belle malade a du temps devant elle , tà vous vous alislenez de tout commerce avec cette aimable personne. 11 ne faut plus que son regard rencontre le vAtre, que
votre main louche ta sienne. A cette conditioD, die TiTraencote quelques mois. Uoe mort lenle et aussi chritienae qu'elle la Toudn feire Ipi est accordée : l'enter n'a point de créance sur son isae. Elle souffrira peu et s'éteindra dans la plénitode de ses lacullés. Hais si vous ne résislei pas au déûr de la voir, elle n'aura qu'à peine autant de jours qu'il lui serait laissa de noiB.en ue tous voyant pas.
— C'est une eOrojable Benteoce de mort! s'écria Pierre.
— Due scntwee contre laquelle tout recours en grice tanit inutile. Aux maux sans remède le Bage se résigne. Lorsque hus avex Ëil le portrait de ce beau visage, — et ce portrait doit être un morceau d'art fort précieux , — vous avez vous-même atadamné le modèle. D n'y a plus à revenir sur un événement accompli. Vous (tes jeune, vous vous consolerei; vous épousera une autre SUe plus belle, dont vous aurez soin de ne point reproduire les traits ; elle vous donnera des enfants, et le sang des Breughel sera perpétué. L'enfer ne veut point que votre race périsse ; ainsi, vous n'avei rien à craindre.
— Charlatan! s'éuia Pierre, je t'ai appelé pour sauver livia et non pour me dicter ma conduite. Si la prétendue science est impuissante, retire-toi et ne m'importune pas de les sots conseils. L'enfer n'en est pas où il se l'imagine avec moi. Dans le cœur d'un homme au désespoir, il rencontrera une puissance au-dessus de la sienne. Je lui montrerai que je dispose du san; des Brei^hel. Sors d'ici misérable intrigant, et n'y reviens jamais.
— Comme il vous plaira, mon beau monsieur. La natorc, mieuxque l'enfer, veille à votre conservation.
Terlius, les pieds en debors, comme un maître de danse, fil un salut h l'ancienne mode, et sortit à peiils pas.
Nicolns Servandoni, maigri son peu de goût pour tes choses tornaturelles, fut obligé de convenir que les prophéties de don Second» semblaient près de s'acoimplir. 11 était vraisemblable que le charlatan Tertius s'ftait arraogf pour mettre ses discours d'accord avec ia légende ; mais le cfaevalier regrettait que Pierre eût congédié brusquement ce sorcier vrai ou faux, de qui on pouvait encore avoir besoin.
— D est incontestable, disait Servandoni à son élève, que tu D'as point porté bonheur à tes modèles, ht dernier s'en va mourant. Puisque tes ennemis eux-mêmes t'indiquent les précautioDS que tu dois prendre, ne négligeons rien pour prolonger les jours de Livia. Un mal qui n'empb^ point finit par se guérir. Sois prudent ; renonce à tout commerce avec ta femme.
Pierre ne résista point à ces avis dictés par la raison. Hais Livia se plaignait de l'absence de son mari. On ioTenla des prétextes qu'elle reconnut pour des mensonges, avec cette pénétralion partirulière que. possèdent les malades. Quand on l'eut ainsi trompée pendant trois jours, ses soupçons se changèreai en certitude. Elle fil appeler. Servandoni.
— Clievalier, lui dit-elle, j'aurais désiré connaître toute la gravité de mon étal ; si pourtant vous penseï agir sagement en me cachant ijue je dots bientél mourir, je consras A ne pas vous enlever cette salisbction puérile. Ce n'est point là-dessus que je vous intcrrt^erai. Mais n'espérez pas me dissimuler plus longtemps la défense qu'on a faite à Pierre de coramuniqun avec moi. Quels que soient les motifs de cet arriH, je prétends juger par moi-même de leur importance et décider s'il me convient d'obéir. Sur tout autre sujet, je n'insiste pas ; sur celui- ]k, je n'accepte de vous ni réticence ni ménagements. Je tous conjure donc sérieusement de parler, si vous altachei quelque prix à mon amitié.
Servandoni commença par avouer que Pierre D'.entrait pins dans la chambre de sa femme par ordre du médecin ; mais cet aveu en entraîna d'autres. A chaque réponse, Lhia retoarquant des paroles obscures réclamait un nouvel éclaircissement. De questions en questions, Servandoni se laissa mènera une conSdence entière. 11 raconta tout ce qu'il savait, sans omettre la légende. Livia écouta le récit jusqu'au bout, remercia cordialement le chevalier, et répéta plusieurs fois qu'elle s'estimait heureuse de savoir enlJn la vérité.
Pierre changea de visage en apprenant ce qui venait de se passer.
— Malheureux I dit-il & Servandoni, qu'avei-Tous lait ! Livia
va maudire le hasard qui m'a jeté sur ses pas, la jottr où elle m'arencnnlré.lelSclieaniourqueje n'ai pojat eu la force d'dtouffer et qui lui donne la mort. Je ne serai pour elle qu'un bourreau. Ne l'ai-je pas assassinée volontairement? J'aurais dû remiser sa main, fuir au bout du monde, ou lui dire, avant loutes choses, à quels dangers s'exposait une femme en s'attachant i moi. Il me manquait, pour m'acherer, l'horreur de moi-néma . et le mépris de Uvia.
Le soir, la malade envoya chercher on prêtre, avec qui elle demeura enfermée. Ce prflre sortit et revint bicnUt, portant le saint viatique et assisté de deux personnes qui dressèrent dans la chambre une espèce d'autel éclairé de quatre cierges. On entendit réciter des prières auxquelles répondait une voix bible et tremblante. Livia recul les sacrements. Les prt!tres se retirèrent, et la femme de chambre Mariette rentra près de sa maîtresse. Pierre comprit que les pensées de Livia se tournaient uniquement vers la mort cl la religion. Ces hommes; vÉtus de noir, emportaient dans leur bagage funèbre la tendresse de sa femme. Livin existait encore ; elle avait peut-être encore longtemps & vivre -, mais elle mourait d'avance pour son mari. Pierre, accablé par de tristes suppositions, déchiré par ses remords, ne se . mit point au lit. Va silence profond régnait dans la maison , les horloges avaient sonné minuit, lorsqu'il entendit marcher dans l'escalier qui conduisait à sa chambre. La clef tourna dans la serrure, la porte s'ou\-ril el Mariella parut, tenant un bougeoir.
— C'est ici, madame, dit-elle.
— Bien, lui répondit-on, laisse-nous maintenant.
Livia s'avança en souriant. Elle était parée de ses habitsde noce*.
— Hon ami, dit-elle k Pierre, je sais pourquoi vous vous
éto^ei de moi. Servandoni m'a raunK ceUn fombre hston, cette malédictiou or%iaelle que vous subisseï pour mi enne dont vous êtes innocent. Avct-vaus donc pens£ qu'en mm éponsant, je lous aimais à la unditian que tout serïei toujours beorenxT Une twane femme partage le sort de son mari ; jeoe prétends raiir k l'eufer que mon ime ; je lui abandomie le reste. Un peu de poussière ne le rendra pas bien riche.
— C'est moi qui vous aurai tu£e ! s'éciia Pierre ; mon Ucbe cœur m'a cent fois fermé la bouche au moment oil j'allais nos réféler ce secret.
— Que dis-tu là, mon pauvre ami ? reprit Lina. Tes rjiflations ne m'auraient point empêchée de l'aimer. Tu craignais, ta attendais les effets de la malédiction ; nous aurions eniat el attendu ensemble. Nous en serions aujourd'hui au méiot point. Je te permets les r^rets quand tu m'auras perdue ; je te défends les remords.
. — ' Hais, dit Pierre, tu viens ici au-devant d'une mort cotaine.
— Qu'importe! reprit Uvia. Quelle loi divine ou humaiiKpeut interdire à une femme de mourir un crucifix dans une main, l'autre main dans celle du compagnon et du soutien de sa vie? Si le voyage en est pins prompt, il sera plus dous. Nous priTtr du plaisir d'être ensemble sur la foi d'un vieui charlatan, ce serait lui faire trop d'honneur. Si ma mort n'est point nalnrelle, s'il est vrai que don Seconde nous a enveloppés tous deui dans une trame infernale en jouant avec mot te rOle d'un père et d'un bienfaiteur ; si mon amour n'a été pour toi qu'un danger, une séduction, élevons nos &mes au-dessus de toutes ces machinations ténébreuses. Tu as échappé à la séduction ; mou «nonr te reste ; et, s'il est vrai que tes regards soient un poison, ngarde-moi ; je veux mourir de ce poison-là.
LE NAITRE mcomn] 4SI
Uvîi pDw KS deux mains sur les épaules de Pierre, et se Itiua glisser daas les bras de son mari.
Le lendemaÎD, les prJtres rapportèrent leurs ciei^es et leur ippaieil funèbre ; mais celte fois, ils ne rédtirent que les prières pour les morts.
Pierre avait quitta la maison de Servaudoni aussitôt après la mort de Livia. 11 s'était logé à peu de distance, dans la rue de Vaugiranl. Le chevalier oe mauquail pas un seul jour de l'aller voir et de l'entraîner tantôt au jardin du Luxembourg, tantdt hors des barrières, ou bien au milieu des outriers qui exécutaient ses grands travaux. L'activité de corps et d'esprit de M artiste fougueux était communicative. Par habitude, Pierre se laissait conduire. Serrandoni reatreteDail d'ailleurs de ses chagrins avec une complaisance et un intérêt extrêmes, et, loin de reculer devant les sujets de conversation les (ilus tristes, ij jrevenait sans cesse, dans le dessein de les épuiser. Deux mois s'écoulèrent ainsi. Au bout de ce temps, Servandmn dit un jour il son élève :
— Quand an a donné [une juste part à la douleur, il faut reprendre la tSche de la vie. Nous avons tous quelque chose i Elire ici-bas, mon garçon. Ta besogne n'est pas fort avancée.
— Eh ! que voulez-vous que je fosse T répandit Pierre. Ha besogne a été mauvaise jusqu'il cette heure. Ne me conseillez pas de la poursuivre. Irai-je toucher un pinceau pour voir mourir encore mes modèles ? Je n'oserais pas même tailler des pierres avec vos ouvriers, de peur de causer quelque accident. Fermetlei, mon cher maître, que je reste spectateur des choses de ce monde. L'enfer m'a dégoûté du seul métier que j'aime ; je n'en veux point d'autre. Ah I don Seconde avait raison : la
Wi LE MAITRE INCONNU
GDlitude, la fnmine du ca?ur, Ip nJnnt, le vide, la nuit dans mon .Smc 1 voilà ce que Livi.i m'a laissa en p^rlanl,
— Mon garçon, repril Servandoni, ma raison se rérolle cpnlre le sens mystérieux que nuus donnons à des évf nemcnls que toul homme dËsinli^rvEsé trouverait naturels. Clairellc mourut d'une hydropisie de poiirine, Henriette enlevée par une fiim pernicieuse, Madelon se noyant dans lo Léman pour mettre Sn ao combat de son amour contre sa reconnaissance, Lisbelb en>porlée par une maladie de nerfs et Livia par an anévtismr, auraient-elles v£cu un seul jour de plus sans l'épisode, fort insigniSant dans leur existence, d'un portrait fait au passage [lar un jeune peintre voyageant pour son pbisirTll est au moins permis d'en douter ; car enfin, quel diable de rapport entre us mortsdiverses, ces maladies, ces accidents et ces portraits?
— Doutez, si VOUE voulez, répondit Pierre ; mais ne me demandez pa^nc sixième expérience ; je ne ferai pas une siitème victime.
— Victime de quoi t s'écria Servandoni, d'une malédi(li"ii vague, transmise on ne sait comment. Le pauvre esprit ff celui de l'homme ! Ce n'est foint assez pour nous de la tàibifi» de nos organes, des coups du destin, du ravage de nos pas«oD», des maladies dont le vocabulaire barbare remplit des volume?; il feut encore, s'il nous arrive malheur, que les puissances dfi ténèbres aient conspiré contre nous. Notre orgueil ne veut p«inl que nous souflVions, h moins que l'enfer ne s'en mêle. — T^ victimes, dis-tu? Mais, mon garfon, si Clairette est ta victime, | tu avoueras qu'un vice de conformation peut ajouter aux eEéls dn kl malédiction des Brcugbcl. Et la fièvre pernicieuse, et \'hy dropisie, et l'asphyxie par immersion, et l'épilepsie, et l'ia'vriune n'auraient'iU pas le droit de réclamer leur petite portîMi
palellet et tous ces fléaux sont destitués I
— Je ne leur dispute point l'empire du moade, répondit Pierre ; je décline l'Iionneur d'être leur niiiistre.
— Sais- lu, reprit Servandoni, la véritable corrélation, le vériuble lien que je distingue entre tes portraits el les morts prématurées de tes cinq modèles? le voici : c'est notre préfércoce particulière k tous deux pour les visages délicats et les physionomies exaltées. Où trouver des traits Uns, des regards passionnés, si ce n'est dans une personne passionnée et sensible? Notre goût pour l'exallation nous a fait remarquer el choisir cinq modèles semblables. Tel est le lien que le bon sens peut raisonnablement admettre entre ces cinq femmes. L'une d'elles venant à mourir, il y a sujet de craindre pour les autres. Mais quand la mort les a toutes moissonnées, noire imagination épouvantée cherche ailleurs que dans la nature l'explicalion de ce malheur. Elle croit voir une énigme ; elle en demande le mot. On lui répond : Enfer, parce que c'est le mot des énigmes depuis plusieurs siècles, en attendant qu'on en invente un autre. De l'histoire des quatre Breughel, on fait une légende; quelque jour un esprit &iblc, impressible, superstitieux ou romanesque fera peut-être de tes modèles et de toi les personni^s d'un conte de vieilles Temmes.
— Enfin, dit Pierre en frappant sur l'épaule de Servandoni, seriez vous bien aise d'éclaircir cette question, de savoir s'il y a, oui ou non, quelque chose de surnaturel dan» ma destinée?
— Assurément; mais par quel moyen?
— Je tenterai une shûème expérience. Je ferai un sixième prtrai"
— Ah I dit Servandoni, Toiià du courage, de ta phikixiplw. Pesie ! lu es un esprit fort, à ce que je lois. El quel modèle ns-tu vouer aui dieux infernaux T
— Ud modèle jeune, robuste, point délicat ni exalté, un homme bien portant, qui ne tient pas à la vie. S'il meurt, ce ne sera pas une grande perte. Quand j'aurai mis son visage sur li toile, nous l'observerous et nous triompherons du priji^ oi nous croirons aux contes de bonnes femmes, selon qu'il résistera ou succombera au poison de mes regards et de ma palette.
— Ce modèle, c'est toi-même, peut-Jtre ?
— Moi-même, vous l'avez dit.
— Ne fais pas cela, mon eufant ; ne jouons pas avec la Hoct.
— Uattre Nicolas, reprit Pierre, est-ce que vous seriei ua esprit faible, impressible, superstitieux et romanesque? Quoil j'abonde dans votre sentiment et vous reculez ! Allons donc-, chevalier ! auHez-vous peur du diableî 11 n'est plus temps de s'en dédire : je ferai mon portrait ; je forcerai l'enler k s'expliquer ; je le prendrai k son propre piège, et nous verrons bîoi s'il viendra encore à bout de ruser &vec moi au pM du mur, où je vais le mettre.
Une fois sa résoIutioD prise, Pierre éprouva une joie réelle & l'idéedepercerenBoles ténèbres qui reDTflioppaienl.Sonandenne ardeur au travail se ranioia, et pour commencer immédiatement son portrait, il SI emplette d'une psyché. It cherchait en se mirant dans la glace une altitude simple gl uatorelle, lorsqu'on frappa douGeroént i la porte. Pensant que ce devait élreSerrandoDJ, Pierre ouvrit et il aperçut la mine décrépite du petit docteur Teriins, dout les yeux brillaient dans l'ombre.
— Pardon de la liberté, dit le vieillard en entrant. Je suis charmé de voir que vous ne renoncez pas au plus agréable des arts, mon cher monsieur. C'est précisément pour affaires de peintures que je me perroeU de vous déranger. Bien que vous
i»b LB MAITRE iNconnu
>yei congédié le méd«in d'une façon un pw vire, j'espère ipic vous daignerez écouter patiemment l'amaleur de lableaui. Un prÎDce souTerain, qui ne veut pas être, aomnié, m'cntOK poar TOUS commander un ouvrage de la gracdcur que vous coudre:, où vous traiterez le sujet que voire fantaisie vous inspircn tt dont vousSxereï vous-mfme le pris; cependant, £i ce prix tsl trop modeste, i"ai reçu l'ordre de faire violence à votre discrétion, en doublant et triplant la somme.
— Ces propositions sont magnifiques, répondit Pierre, et je TOtis en suis trâs-obligé; mais je vais commencer aujourd'hui même un autre ouvrage, que je liens i terminer promptemmi. Aussitat après, je serai à vos ordres.
— Vous connaissez les princes, dit Tertius ; ils sont oonrnie les enfants : un retard dans L'accomplissement de leurs disin les dépile autant qu'un refus.
— Les artistes, répondit Pierre, sont comme les princes et les enfants : ce qu'ils ont dans l'esprit ne souffre pas de relarJ.
— Le génie vous donne les privilèges des tfiles couronnas, monsieur. C'est un superbe bonneur.
— Vous me Datiez, monsieur, je n'iii point de génie.
— Mais, reprit le vieillard, il faut que la raison tempère l'jmpétuositéde l'imagination; et, dans le cas présent, vous f«ni un petit sacrilico k la fortune, car il s'agit d'une somme considénble, et mon souverain est pressé.
— Il attendra pourtant.
— Par malheur, mon cher monsieur, je suis, cxpnssémenl chargé de vous dira qu'il ne veut pas attendre. Vous metlrei i votre travail tout le temps qu'il vous plaira, mais i la condition de le commencer toutes affaires cessantes. Sans cela, jt me verrait dans la pénible nécessité de retirer la comminde.
mandat.
— Je n'ai garde; j'aime trop les arlisles, et l'occasion ett trop belle. Savez-vous qu'on vous offre vingt mille livres T
— La somme qu'on m'olTre importe peu.
— Quand je dis vingt mille liTToa, c'est pour manager votra modestie, car je suis autorisé h vous donner quatre fois davantage. ,
— Je me ferais scrupule d'accepter plus que le juste prix ds mon traTail.
— Vous ne connaissez pas tout le mérite de tos ouTiages, moD cher monsieur. Voulez-vous un million T II faut absolument que nous nous entendions.
— Nous pouvons nous entendre. L'ouvrage que je vais commencer sera pour vous; je vous le donne pour le prix que vous voudrez y mettre. Votre prince souverain daignera peut-être agréer mon portrait dit par moi-même.
— Ce qu'il désire n'est point un portrait.
— Il s'en contentera ou il n'aura rien, monsienr le docteur. TerlÏDS se leva et fit le tour de l'atelier ; il paraissait en proie
& une agitation singulière.
— Jeune homme, dit-il, quel'e infernale manie vous pousse donc à faire ce portrait?
— L'envie de déchirer ]« voile insupportable qui me dérobe 'la vêrilé, répondit Pierre; une envie infernale, comme mon origine, comme ma vocation, ma destinée, l'bisloire de ma làmille, celle de ma jeunesse el de mes amours, comme la douleur qui m'accable, t'impiloyabic cruauté de mes ennemis, l'hypocrisie de vos compliments et votre ru.?e percée à jour, mon cher
. Vous voyez que nous commençons à nous ei
— Cela s'appelle parier catégoriquement, récrit Tertins. !« vais répondre i celte louable franchise en renonçant aoi ramplimenls hjpocrites et aux ruses percées à jour. Jeuoe homme, apprends que Verbueck, don i>ecoDdo et Tertius ne font qu'un esprit en trois personnes. Nous ne voulons pas que tu meures. Nous capitulons. Abandonne ce portrait et dicte toî-aiême tes conditions.
— Tirei du tombeau mes modèles et ma Liria. Telles wni
— La mort, dit Tertius, ne rend plus ce qu'elle a pris, miii choisis parmi toutes les plus belles créatures de ce monde celle qui te platt, et tu l'auras, fût-ce une reine.
— Je veux Uvia, et, si vous ne Youlez pas me la rendre, je mourrai.
— Eh bienl meurs donc; mais laisse au moins après toi nn rejeton du sang des Breughel.
— Que je vous liwe encore un malheureux pour qoe voni en fassiez votre jouet, pour qu'il traine ce boulet doDt je m sens tout le poids que d'aujourd'hui. N'jr romptet pas.
— Tu serais donc bien à pljûodre si on le donnait une montagne d'or, un hOtel, des chevaux, une table splendide, nne femme charmante, la liberté de briser tes pinceaux, ou mtmt de travailler pour l'Église, si tu le souhaites, pourvu que U race se perpétue?
— Dites adieu au dernier de vos peintres, répondit Pierre. On ne fait point de marché avec vous sans être dupe ou victime. La dernière goutte du sang de Jacqueline Brei^hel va vous échapper. — Hais vous me dérangez, mon cher monuenr. 11 e) déjà midi. Le jour est nécessaire dans notre métier. Permetlet que je reprenne mon petit travail.
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— Tu ne feras pas ce portrait! s'écha Tuthis en bondissant.
— Eh! qui m'en empMifra? Voulei-vous engager une lutte corps à corps avec moi? Portex-Tous, sons ce paquet de bardes, la cuirasse qui vous allait si bini dans votre personnage d'académicien coureur d'aTenturesT Faut-il essajer si mon épée rencontrera une enveloppe de fer sous votre veste i fleunî
— Je m'embarraue peu de ton épée, dit le vieillard, mais, je t'en conjure, jeune homme, r£Qéchis encore avant défaire ce portrait ; songe que l'enfer, vaincu par (a funeste détermination, demande grâce pour le dernier rejeton de Jacqueline Brenghel. Songe que tu vas commettre un suicide.
— Vous l'avouei donc! s'écria Pierre; vous avez lait de moi un sci»pion venimeux, et quand vous m'avez enfermé dans un cercle de feo, vous ne voulez pas que je tourne mon venin contre moi-même! Ahl je vous tiens enBn, nous changeons de rOles, et mon tour est venu de rester sourd à vos cris. Un sut- . dde, mon cher monsîeurl pas le moins du monde. Liviaest morte d'un anévrisme, et vous verrez qu'on me découvrira quelque maladie ornée d'un nom grec. S'il n'en était pas ainsi, TOUS m'auriez donclrompéT vous m'auriez bit mille mensonges. Je vous estime trop pour penser cela. Épargner maintenant votre rhétorique: elle serait superflue. Asseyez-vous li et regardezmoi travailler, si tel est votre plaisir. Vos avis me seront agréa» blés.
Tertius sortit en frappant la parle, et fit retentir l'escalier d'effroyables imprécations.
Dès la troisième séance du portrait, Pierre, en se plaçant devant la glace, crut remarquer sur son visage une p&leur extiaordiaaire. Dam l'idée que cet signet d'altération pourraitut
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augmenter, il travailla sans relâche et termina son ouvrage avant qn*un changement notable se fût manifesté dans ses traits. AnssitAt après la dernière séance, Pierre se rendit chez le célèbre Bordpu, et il écrivit, en rentrant chez lui, la lettre suivante à Nicolas Servandoni:
« Cher maître, ce que j'ai prévu et souhaité arrive. Le docteur Bordeu m'a trouvé une fort belle maladie, lente et mortelle, qu'il appelle tabès dorsalis. C'est le commencement de ma in. Je n'ai plus que deux amis, vous et mon précepteur. Le premier suffira pour me fermer les yeux, le second ne me trouvera plus, au rétour du voyage qu'il a entrepris pour se remettre de son chagrin. Il se guérira, car il n a point eu le malheur de tuer sa Uslietb; c'est moi qui ai empoisonné sa maîtresse et la mienne, mais voua lui direz que j'ai puni le meurtrier. Mon portrait est le seul de mes ouvrages qui porte ma signature. S'il cause ma mort, il sauvera mon nom de l'oubli, en attestant «pie j'aurais pu devenir un maître. •
A quelque tempe de là, on voyait tous les Jours, vers midi, un jeune malade se traîner, appuyé sur le bras d'un ami, jusqu'au jardin du Luxembourg, où il restait assis au soleil poidant une heure ou deux. Bientôt on ne vit plus ces deux pei^ sennes sur le banc où elles avaient l'habitude de s'asseoir.
L'épuisement de ses forces ne lui permettant plus la pro* menade, Pierre se bornait à prendre l'air à sa fenêtre. Dans la même maison que lui, de l'autre côté d'une cour étroite,- 4e«meurait une jolie grisette dont la tête blonde s'encadrait agréablement au milieu des fleurs et des plantes grimpantes. H*^* Loui* ton amusait les longueurs du travail h Taiguille par des chan*
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tmt%, et le malade l'écoulait avec plaisir. Us chanaona c«ggèreut tout à conp-, la mine éveillée de la griwtie devint presque mélancolique. Pierre demanda pourquoi il n'entendait plus la Toix (ratehc de M"* Louison. AussjUt la servante eounit chez la Toisine, et rapporta cette réponse ; que Louison n'avait pas le cœur aux chansons depuis la maladie de son voisin.
!servaadoni venait soigner Pierre pendant une partie de la soirée; le reste du temps, une garde et une servante veillaient altemalivement. Un malin, cette garde s'ahsenta. Le malade eut une crise de douleurs aiguës. 11 sonna ; il appela du secours. On ne vint piùnt, et il finit par s'évanouir. En reprenant ses esprits, il reconnut M"" Louison courant dans la chambre avec une agitation extrême.
— Dieu soit loué! dit-dle en voyant le malade ouvrir les jeuxi il revient k lui. Esl-il possible qu'on abandonne un pauvre jeune homme en cet état! Ah! ne me parlez pas de ces femmes qui vendent leurs soins et leurs veilles : elles vous en donnent pour votre argent-, leur cceur est plus dtir que le marbre. Mon voisin, laissez-moi vous soigner, vous distraire, vous veiller, et vous verrez si je ne viens pas i bout de vous guérir. Dites-moi seulement ce qu'il &nt faire. Que vous donne' t-on lorsque vous souffreiT.., Hais la médecin m'apprendra cela. — Voilà un lit tout en désordre... le ne m'étonne pas si VDusvous trouvez mal ainsi couché. — Attendez nn peu qne j'arrange ces draps et cet oreiller... Comment vous sentez-vous à prèseutT
— A merveille, ma rljère voisine , répondit Pierre. Vous êtes une fille aussi bonne et aussi attentive que belle. -
— Oh I je m'entends à soigner les malades. J'ai veillé ma mère durant trente nuits avant de la perdre. Quand je vous
aurai seulement gatié un jour ou deux, toosiu snpporteteiplH d'antres soin* que tet mieus.
La grisette prit possession de son emploi de garde-iulade avec tant de zèle et de limplîdtj que Pierre n'osa pas fiew d'al)jectioii, de peur de la chagriner. Elle apporta son onnage, et travailla près du lit de son malade. Lorsque Semndooi arrivait elle allait se reposer, et revenait ensuite k son poste. Sod par hasard, soit par l'effet de soins plus assidus et plus intdligents, le malade parut tout & coup en voie ds guéiisoar Bordeu, stupéfait, déclara qu'il ne désespérait plus de le sanver, et la grisette, toute flère d'un si beau succès, redoubla de viplauce.
Un soir, Pierre sentit, en sommeillant, quelque chose dedon et de tiède se poser sur son front. Il ouvrit les jreux et apertot le visage de la jeune Qlle qui se retirait brusquemeut. H"* Loûson reprit son ouvrage et baissa la léte d'un air conliis-
— Mon enfant, lui dit Pierre en lui pressant la main, si je n'avais la certitude de mourir bienUt, je vous aurais témoigné toute la reconnaissance et la tendresse que m'b^e votre dévouement. Hais je craindrais de ne vous préparer que des regrets etdes larmes. Sojei prudente. He vous albchei point trop à un pauvre diable qui va vous quitter. Tout jeune que je suis, j'ai derrière moi un passé sinistre, des amours douloureases, interrompues par la mort, et dont le souvenir ne s'eflaceia jamais. Uiïe femme que j'adorais a porté mon nom. Nous ne sommes point &its l'un pour l'autre, Louison.
— Hélas 1 répondit la jeune fille sans lever les jeux, le cooir se donne saqs qu'on sache comment
— Oui, reprit Pierre; on voit souffrir un malade. On veut soulager ses souffrances. On lui rend des soins, et sans ]
songer on passe de l'intérjt et de la pitié à un senliment plus tendre. Hais la raison vient, qui reprend ses droits, et lait si bien que l'amour s'éteint ; la pitié reste et une amitié douce change ensuite en plaisirs les petits cbagrins du combat.
— Ce n'est pas la raison qui choisit celui qu'on aime, dit la jeune fille. Et puis il y a autre chose : on m'avait assuré quemon amour pouvait vous sauver la vie.
— Qui dencT s'écria Pierre.
— Vous allei vous moquer de moi , reprit Louison ; je crois que c'est un Border.
— L'infime Terdus !
— Il ne m'a point dit son nom. Un soir , vous étiez au plus mal. M. le docteur Bordeu paraissait fort alarmé. Le chevalier Servanéoni venait de prendre ma place, et je m'apprêtais i me reposer pendant quelques heures dans ma chambre, quand un vieillard richement vêtu entra chez moi. Il me parla de vous et de votre maladie en bomme qui vous connaissait. Il se lamenta sur la perte que feraient les beaux-arts si vous veniez à mourir, et puis il ajouta d'un ton solennel ; ■ Ce jeune homme n'a d'autre mal qu'un désespoir violent, un chagrin qui le ronge; [es médecins n'y entendent rien. Qu'on le console et il Eeni gnéri. Le remède souverain , qui le ferait renaître comme par EDchantement, n'est point dans les fioles des apoiliicaires. Voici ta place aiiil se trouve. > En parlant ainsi, le vieillard étendit sa main tremblante vers moi, et toucha mon corsage du bout de son doigt. J'éprouvai comme une secousse extraordinaire, un (rouble mêlé de terreur et de. délices. Il me sembla que mon cœur s'ouvrait, et qu'une chaleur inconnue y pénétrait : ■ Ua mignonne, reprit le vieillard, il dépend de vous de sauver vitre malade, etde supplanter l'illustre Bordeu. Prouvez A ce gentil
garçon qn'il n'est poiol inconsolable. Aimable, ri 9 nu aimera. •
— Ces paroles, ajoula Louison, n'étaient pas Taites poordminuer mon trouble et mon Motion. La peur , l' JtonncmnA, l'enTÎe de tous sauver, tout cela mit le feo dans ma panm IJie. Le TÎeiUard remarqua ce qui se passait en moi. II me flemanta et me promit le secret, en disant qu'il reviendrait bientôt. Depms lors, je ne l'ai plus revu ; mais je crains de lui avoir obJi, uio IdTouloir,
— C'est lui I s'écria Pierre; on ne sannit s'y méprtndrt. Toujours des fouriieries ! toujours des pièges ! jusque dans Its secours, la pitié, les instincts g^n^renx, les vertus d'une hoonétt fiOel 11 ne me laissera pas mourir tranquille. Hais il n'aunpu même le plaîsirdc faire de moi un îagrat. Louisoo, embrasscii!* nous comme de bons amis, et non pas à la dérol>ée. Le bùHt que vous me donniez en cacbette, je vous le rends ouvertemflit et de tout mon cœur. C'est un baiser d'adieu; mois c'est aussi le gage d'une amitié sans reproche.
LonUon fit de graodt hé\u I en apprenuit que son ineomm mytl^eux était noD-senlement un impoiteur et na fourbe, nais selon toute apparence, le diable en personne.
— N'en doutei paa, lui disait Pierre, c'est pour srriTW jusqu'à moi que ce vieux démon vient jouer avec voui le rAle d'entremetteur et de mauvais conseiller. Tant qu'il me restera im souffle de vie , Tertiui ne renoncera point à son idée. Prenez garde, Louison ; je sait à quels intérêt»^ i quels plans diaboliques se rattachent ses séductious. Armei-vons de toute votre sagesse, et quand le vieillard reviendra, rapportei-moi
La jeune Qlle commença par se rassurer n foisani bNnmip de signes de croix et en meltant dans ses pofhes plnskim cliapelels, crucifix et médailles bénites. Elle pninil ensuite l«ul ce que voulut Pierre, hormis de ne plus l'aimer, de peur de commellre un pëché en manquant à sa parole. Pendant une umaiiM la guérison paml faire de nouveaux progris. Pitm crojait éprouver par inslant quelque chose approcbuit du bien élre de la convalescence.
Un soir, après la visite accoutumée de Servandoni, toaisoa rentra, le visage bouleversé, dans la chambre de son nulade.
— Je l'ai revu! dit-elle. Vous ne vous trompiei point : ce ne peut être que le démon. D'abord il m'a touché le menloi en me regantant avec des yeux de feu, et il m'a demandé où a étaient les amoura. £t puis, sans attendre ma réponse, comme s'il eCil connu d'avance tout ce que je pouvais lui dire, il i ajouta : < C'est bien, ma mignonne ; vous avez &il la moitié àe ce qu'on vous demandait, vous aimez ce jeune homme; il w but pas en rester là. Cinq minutes el un peu de hardies» sufflseni pour achever voire ouvn^. Celle nuit, le malub reviendra comme par enchantement & la sanlé; sachei en pnfiler. ■ Le rouge, poursuivit Louison, me monta au visage ' ces paroles , et je n'ose vous répéter les infâmes discours qnt cet homme osa tenir, les conseils abominables qu'il me doon). Mon indignation allait éclater. Alors , il tira de ses poches in louis d'or à pleines mains qu'il répandit sur ma table : t Void, disajl-il, le prix de votre bonne action. Il ; en a pour cal mille livres. Quand vous aurei achevé la cure du malade en vous donnera le double de cette sommu. Avec ce joli denier, une fille se tire d'afi'aire k la barbe des gens el du curé, si l'amour el le plaisir lui atiireat quelque petit embarras. • Et d
cantinuait k tirer de ses poches des louis d'or pnr ceataines. Une peur affreuse ra'âtait la voix et les forces. Je le regardait faire en IremblaDt de tout mon corps ; à la fin, je retrouvai mes jambeE et je m'enfuis eL iQTCN]uant la sainte Vierge; celle ioTocalion mit en fiiite le d£mon, car lorsque je remontai dans ma chambre avec le suisse de la maison, nous n'y trouvinfès plus ni le vieillard, ni les louis d'or.
— Vous avez agi en fille honnête et prudente, dit Pierre. Hais vous ne perdrez pas tout, Louison ; je vous laisse, par mon testament, dix mille livres avec quoi vous épouserez un bon mari. A prisent, nous avons vainctf l'Eafer. Le docteur Tertius a échoué dans sa dernière ambassade. Noue pouvou dormir tranquilles.
Louison faisait ses préparaUfs pour la nuit, lorsqu'elle s'interrompit tout i coup , et resta immobile , un bras étendu , retenant sa respiration pour mieux &«uter.
— Quelqu'un monte l'escalier, dit-elle en frémissant. On vient ici. C'est encore le vieillard. Ne le recevez pas à celle heure.
On entendait en effet des pas lents, accompagnés par le brait d'ane canne. Cette canne frappa dans la porte, et une voix cassée cria :
— Mes enfanta, je vous apporte la sanlé. Ne vous fiez point an sommeil. Si le malade s'endort, il ne se réveillera pas,
— Que &ireî s'écria Louison.
— Vous pouvez ouvrir, dit Pierre. D faut en finir avec cet importun.
Louison ouvrit la porta. Le docteur Tertius sahia, de l'air le plus gracieux, ]6 peintre charmant et la belle demoiselte; il déposa sur la table une fiole pleine d'une liqueur brune, s'assit
dam le grand ftialeDil où la jeune Itlle s'appréUit i domir, M pesa son nteaton sur sa canne.
— Lo temps presse, dît-il, mon eber moosieiir; je mu engage fort h le bien employer. LMlluitre Borden , imc la bonheur ordinaire dei mâdscios , vous croit en cosTalesnan, précisément lorsque vons approchez de la crue fatale. Votre maladie touche i son dernier période. Je vous en donne aria. Ne vous amusez point à nier h vérité de non pronostic : b mort viendrait terminer notre discnssion. Les uns m'ippelknt lorder ; les aulras empirique et charlatan ; mais, tout duriatan que je suis, je sauve plus de malades qne la médeôu p'en tue, ee qd est beaucoup dire. J'ai composé ponr nv, mon cher monsieur, un petit cordial. Buvez , bavez mon petit cordial, et si, avant cinq minutes, vous ne sentez pas les forces revenir, que je sois roué, assommé, poignardé I cette place. Dans ce flacon sont enfermées la vie, la santé, la jeunesse; mais si vous refusez de boii% mon petit cordial, vous h Terrez point le soleil de demain, et je m'en laverai les naiiu comme certain préleur du temps de Tibère.
— n faudrait au moins connaître, dit Pierre, ce que renferme celte bouteille. N'espérez pas me bire avaler de conflince vos potions achérontiques.
— Priez la belle demoiselle, répondit Tertins, de nous laissa seuls ensemble ; je vous expliquerai ce que contient la Bols et l'effet que dcil produire ce médicament incomparable.
Louison sortit de la chambre ; mais il fut convenu qa'eUe » tiendrait i la portée de la voix. Tertins regarda sa montre.
— Vous avez un quart d'heure, dit-il, pas une minute de plus. Dans un quart d'heure, si vous n'avei point avalé mon pelit cordial, vous descendrez plus vite que vous ne voudrez ci
penchant rapide tpij mine de la vie an trépas. Cra;r'i-™o>> '3 vie est boDoe à garder.
— Puisque j'ai appelé la mort, répondit Pierre, je ne reculerai point devant elle.
— Ce langage est d'un pliilosophe ; mais ne vous considérei point comme engagé d'honneur. Les jeunes gens d'Athènes n'entourent pas votre lit, comme celui de Socrate. Vous avales les potions tans vertu de l'illustre fiordeu, et vous repousset mon petit cordial, le seul médicament qui puisse vous sauver ! Cela Messe le sens commun.
— Je n'accepte rien de votre main, parce que je vous cannais, et que tout ce qui vient de vons est un leurre. ^
— Mais réfléchis donc, insensé ! reprit Tertius. Notre intérêt n'est pas que tu meures. Peux-tu supposer que j'irais t'empoi- ELOonerTNous cédons à Ion opiuiâtrelé ; niius plions le genon devant toi. Nous te conjurons de vivre. Salut au vainqueur de l'enfer ! qu'il jouisse de sou triomphe et de notre débite I mais qu'il vive pour les arts^ et s'il daiçne plus tard feire quelque aumAne aux sauveurs de ses jours ; nous l'en remercierons comme d'un bienfait à quoi nos services ne l'obligeaient point. Allons, bois mon petit cordial.
— Eh bien ! dit Pierre en se soulevant sur son coude, je lo boirai peut-être quand vous m'aurez appris de quelles substances il se compose, et cberchez un moyen de me persuader que votre réponse ne sem pas un nouveau mensonge.
— Comment les botanistes et les historiens de la nature, répondit Tertius, auraient-ils donné des noms ï des substances qu'ils ne connaissent point? Excusez leur ignorance, jeune homme soupçonneux. 11 est temps de boire mon cordial. Vous n'avei plus qu'un instant.
:— Parle donc clairement, si tu veux disûper mes «rapfoia. De quofse compose cctie drogue ?
— D'essences précieuses qui ranimeront soudain vos esprits et vous rendroul les forces qu'avait le beau Léandre lorsqu'il u lançait à la nage dans les flots de THeUespont. Je suis prtti lous en Taire te serment sur tous les lifres que vous vondm, devant toutes les retiques du monde et avec les imprËcaliaar qu'il vous plaira de oie dicter.
— Répondras-tu clairement, chien de sorcier?
— Aussi clairement que vous le souhaiterez. Sa Hautesu Osman II, le très-puissant Grand Seigneur, dont la jeuneSe s'en va, payerait bien cher ce breuvage, dans les moments pldas d'amertume où il promène ses regards éteints sur les charmes de la sultane favorite.
— Ah 1 je comprends enfin, s'écria Pierre. Ce sont des dragues aphrodisiaques. Tuveutproâter de mes derniers momrali pour plonger mes sens dans le délire. C'est un piège tendu i li vertu de celle pauvre Bile qui veille à cAté de mon lit. Tu esp&ts que j'abuserai de son .dévouement, et qu'il sortira de ce crime unpeintredel'enfer; mais j'ai vu la 1ère du serpent. Porte ton philire au sultan Osman. Je ne le boirai pas.
Le vieillard leva ses bras vers le ciel et redressa son cnr^ voûté. Il semblait grandi de trois coudées, et sa &ce décrépie avait une expression terrible qui l'embeUissail singulièreuMat.
— Je te jure, dit-il, par celui dont ma bouche ne doit pas prononcer le nom, que si lu ne bois pas ce médicament, ton agonie va commencer avant cinq minutes.
— Jure donc aussi, répondit Pierre, que ce breuvi<ge ne me donnera pas seulement une jeunesse factice de quelques heures, et qu'il prolongera réellement ma vie.
— DoDCeraent, murmura le vieillard ; je ne puis aflîrmercela prtr le m£iiie serment. Mais n'est-ce rien que de changer en plaisirs six heures de souffrances et d'agonie ?
— Toujours des mensonges et des fourberies 1 reprit Pierre. Porte Ion philtre i Coustanlinople, et ne m'importune pas pliis Ipngtemps. Je suis prêt à mourir, J'ai Técu, Hou DOm et mes faibles ouvrages ne seront pas ceux d'un peintre de l'e&fer. Adieu I
— Oh ! dit Tertius en souriant, la vanité lous égare, mon petit.moDsieur. Vous n'aurez pas mime vécu. Vous n'auret point de nom. C'est par les femmes que vous descendez des Breughel ; sauf voire prénom de Pierre, que portent avec vous plusieurs millions de chritiens, nolle sjllabe particulière ne vous distinguera du reste des humains. Ceux qui vous chercheront sur un calalo^e trouveront ces mots : i Maître inconnu, ■
— Regarde, interrompit le malade ; j'ai signé mon portrait, regarde ces syllabes que j'ai pris soin de tracer moi-même audessous de l'image qui fera connaître ma ligure.
— Elles sont lisiblement écrites, en effet, dit le vieillard, mais personne ne les lira, car je vais les ellàcer.
Tertius fouilla dans la belte aux couleurs ; il en tira un grattoir et se mit en mesure d'eSàcer la signature apposée sur la toile. Pierre tenta de se lever. Une douleur subite et intolérable le retint dans son lit. Sa tête retomba sur l'oreiller. Il voulut appeler ; mais une angoisse mortelle lui Dta la voix. Il se sentit défaillir, et le dernier eRbrI de son disespoir ne fut qu'une convulsion. A travers le nuage qui obscurcissait sa vue, il crut distinguer Tertius accroupi devant le portrait et grattant paisibleroenl le nom écrit sur la toile.
Quand le vieillard eut effacé ce nom, il appela LouisoD.
— Ha belle demoiselle, lui dit-il, votre malade n'a point
502 LE MAITIIR INCONNU
fonln boira ce médicament saltitain. Il éort ne le roTeiuez pas. Puisse le sommeil lui £ûre tout le bien que j^attendsit de dm» petit cordial ! Je vous baise les mains.
Après la retraite de Tertius, la jeune fille reprit ta place dans le grand fauteuil, et 8*y endormit profondément. Vert le point du jour, elle entendit un cri plaintif; c'était le denier tonpirdD pauvre Pierre.
Il n'y a presque peint d'ivinemenl, même fort ùmple, auquel une imaginalion vive ne puisse trouver une apparence fantastique et une cause surnaturelle ; il u'j a point de malheur qu'un esprit raisonnable ne pnisce attribuer au caprice d'uu hasard aveugle. La catastrophe qui atteint votre voisin n'ébranle point votre constance ; mais le moindre coup du sort qui tombe sur vousmême est vu effroyable mystère dont vous cherches la cause jusque dans un miroir cassé ou la chute d'une salière.
Servandoni, n'étant point supersUtieull, ne le devint pas pour avoir vu son élève vivra et mourir dans des conditions qui auraient étonné un homme moins philosophe et moiu éclairé.
D'ailleurs, il remarqua nae lacniw gran dans les effets de la
malédiction Iiéréditaire des BreugheLLa l^ende dut lui paraître en défaut, tant qu'il n'arriva rien de fâcheux à sas beaux travaux de Saint^Sulpice, dont Pierre avait fait quelques dessins, ni au village de Felsberg, dont le pinceau de Tartista maudit avait représenté le paysage.
Cependant, en 1763, Tinccndie de la foire Saint-Germain détruisit les peintures de Saint- Sulpice. La foudre tomba, peu de temps après sur cette église et brisa un pan de la façade. En 1777, l'architecte Chalgrin fit des dessins nouveaux et s'écarta des projets de son devancier» ce qui g&ta l'harmonie et la grftce du monument, Nicolas Servaudoni était mort, dans une misère affreuse, après avoir reçu des sommes énormes de tous les souverains de l'Europe.,
Enfin, récemment, en 1834, la couronne de rochers suspendue au^essus de Felsberg, ayant été minée par les pluies, se détacha de la montagne et roula sur le village, dont les maisons furent écrasées. Ce désastre est une des belles horreurs qu'on montre aux touristes dans le canton des Grisons.