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cela fou. Le matin, on se lève, on se regarde avec de grands yeux, on se sourit les uns aux autres, et l’on semble se dire : c'est aujourd'hui le jour de l'an, bonne année / mais pas un mot ; on va à l'étude, pas un mot’; on descend à la chapelle, pas un mot. Tout à coup, le déjeûner fini, trois heures après qu’on se coudoie côte à côte, à un moment donné, voilà que ce n’est plus qu'un cri, qu’un saut ; ce ne sont plus que poignées de main à se casser les doigts, que souhaits reçus, souhaits donnés, souhaits renvoyés, sans que personne ne fasse attention ni à ce qu’il dit, ni à ce qu’on lui dit. Vous croiriez que tout le monde est pris de vertige.
ERANÇOIS.
L'explosion de notre joie est d'autant plus grande qu'elle a été comprimée pendant quelque temps.
LOUIS
Et pourquoi la comprimer si longtemps cette joie ? AUGUSTE.
C’est la règle et le bon ordre qui le demandent. N'est-ce pas joli de voir, jusque dans nos plus grands jours de fête, le règlement qui règne en maitre.
LOUIS
Chez nous, il n’y a pas de tous ces règlements-là. Aussitôt papa debout, flan, nous voilà tous à genoux à ses pieds pour recevoir sa bénédiction ; la main tendue sur nos têtes, il nous dit solennellement : ‘‘ Mes enfants, je vous bénis, soyez toujours bons, que le bon Dieu vous bénisse comme je vous bénis.” Puis viennent les embrassettes, les souhaits, les étrennes; les
etits enfants sautent de joie en voyant leurs bas que fus bons anges, pendant la nuit, sont venus remplir de bonbons; et les plus grands prennent à la santé de la nouvelle année un petit coup de vin de raisin, en chantant La Guinolé. Puis la journée se passe en visite, visite ici, visite là ; on va voir les voisins, les voi-
de
sines, les cousins, les cousines, les oncles, les tantes, le vieux grand-père, la bonne grand’mère. Partout des civilités, des révérences et des baisers sucrés. Ici il n’y a pas moyen seulement de becquer son meilleur ami.
AUGUSTE
Tout cela, ne l’avons-nous pas le lendemain? Nos parents viennent, ils nous apportent à plein sac nos étrennes et la bénédiction. Cette année, dans le cours de l’après-midi, nous aurons une séance, des chansons, de la musique en masse; on va étrenner la nouvelle bande, qu’on vient de recevoir de Paris, don généreux de M. CG. Dubé, curé de St-Martin ; autant de plaisir que tu ne goûteras pas chez vous. Nous allons représenter une comédie, à laquelle tu pourrais peut-être profiter ; j'y joue un rôle, ça fait toujours un petit velours de paraître en public.
LOUIS
Tant qu’à paraître en public, ça m’arrivera dix fois contre toi une. Le Carnaval, n'est-ce pas le temps des repas, des noces, des fricots ; aujourd'hui on est invité ici, demain on est iuvité là, un autre jour c’est ailleurs. On n'’arrête pas. C’est aussi le temps des bouchertes ; partout on est reçu à la viande fraîche, aux sauces grasses, aux ragoûts à la boulette, aux tartes à la viande, des belles tartes jaunes comme un safran...
FRANÇOIS
Tu vas bien attrapper le prince /
LOUIS
Puis, le soir, le bal. On danse des gigues, des danses à huit, à six, des rigodons, digue, don, daine, des rigodons au son du violon. Chacun fait son saut, son step ; c’est à qui sera le plus smart. Vive la joie! Ensuite vient le tour des jeux, le Colin-maillard, la Belle bergère, la Compagnie vous plait-elle, elle ne me plaît pas toujours à moi, la compagnie ; je fais le difficile. A la
table, de temps en temps, on interrompt le repas, quelqu'un entonne une chanson, tous les autres répondent en chœur; il y a vie, entrain, c'est fort, ça roule toujours.
FRANÇOIS
S'il ne tient qe chanter pour te procurer le bonheur, tu peux être heureux ici jusqu’à t’'égosiller ; il me semble que le chant est assez à la mode.
LOUIS
Oui, mais dans le monde, ce ne sont pas toujours les mêmes chansons que l’on renote : ‘* Marlborough s’en va-t-en guerre,” ‘* Sur le pont d'Avignon tout le monde y passe,” ‘‘ Savez-vous planter des choux à la mode, à la mode, savez-vous planter des choux à la mode de par chez nous ? ”” On chante des chansons du bon vieux temps, alors que les C'anayens n'étaient pas des fous, qu’ils aimaient à prendre un coup :
Encore un petit coup de piton, Que ça me r’mette, que ça me r’mette, Encore un petit coup de piton, Que ça me r’mette sur le ton.
Ou bien :
Ça me rince la dal’ la dalle, Ça me rince la dal’ du cou.
AUGUSTE
C’est scandaleux ; à t’entendre, Louis, on se croirait transporté au temps d'avant la tempérance.—Au revoir, dans un instant. Je vais aller faire un petit tour en récréation, jaser un peu avec les confrères. Puissesch tes goûts mondains et revenir à des idées plus sobres.
FRANÇOIS
Attends-moi, Auguste, je vais avec toi. (Auguste et François sortent.)
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