LE RETOUR DB L'ENFANT PRODIGUE. S
était iQsible, à la poussière blanche dont ses habits étaient couverts, qu'il venait de loin et avait voyagé à pied.
La solitude du Wulfhof le frappa d'étonnement ; il promena les yeux autour de lui avec un amer sourire ; mais dès qu'il eut aperçu Josse, il marcha droit à lui et lui demanda d'un ton brusque :
— Que feis-tu ici ?
Le son de cette voix parut frapper le domestique d'un saisissement soudain; il laissa tomber sa fourche et bondit en arrière, tandis qu'il levait les mains au ciel et s'écriait :
— Ciel ! monsieur Daniel !
— Tiens-toi tranquille, et ne fais pas tant de bruit I ordonna l'autre.
Mais le domestique regarda son maître de la tête aux pieds et s'écria à haute voix :
— Mon pauvre maîfre ! il a voyagé à pied par ce soleil brûlant! Ah ! monsieur, je plains votre malheur I
— Gombert est-il au Wulfliof ? demanda Daniel.
— Gombert? Gombert est en Angleterre, balbutia le domestique.
— En Angleterre? répéta Daniel pâlissant. Parle clairement : que veux-tu dire?
— Nous sonmies venus chercher ici le dernier argent. II, Gombert est parti pour Anvers, et de là il s'est
m tS MAL DO SltCLI»
mfoi es Angleterre aTôc Fargent et même avec mes habits et mes épai^es.
— Tu es fou , tu rêves ! s'écria le jeune homme d'une voix rauque»
— Je voudrais bien râver I dit Jossa en soupirant ; alors je n'aurais pas dû vendre mes habits de livrée pour ne pas mourir de faim. Avec votre permission, monsieur, vous ne pouvez le croire^ mais Gombert est
plus grand scélérat et le plus vilain trompeur qui iolt sous le cieL
-^ Et a^t^il reçu Targent de rintendant? demanda Daniel.
— Certainement; tout un paquet de billets de banque ; Je les lui ai vu changer à Anvers contre je ne sais quels autres papiers blancs >
^ Combien l'intendant lui a-t*il donné ?
— Tout, jusqu'au dernier centime qui se trouvait encore ici. Gombert^ lai-môme, m'a dit qu'il ne vous reste plus rien.
Daniel pencha la tête sur sa poitrine et murmura des paroles incompréhensibles. Il lutta un instant avec de pénibles efforts contre la conviction du cruel égoïsme et de l'odieuse déloyauté de (îombert; mais il ne put résister longtemps à une évidente clarté. Un cri sombre et rauque s'échappa de son sein oppressé ; tous ses membires furent pris de contorsions convulsives, une
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pâleur mortelle déiM^Jora son irisage^ e\ U parla les
mains à ses cheveux avec une sorte de rage insensée» Efirayè de la terrible émotion de son maître, Josse balbutia quelques paroles pour le consoler ; mais Daniel ne l'entendait pas et semblait avoir perdu la conscience de sa situation.
— Calmez-vous, monsieur, dit lé domestique. LHn* tendant est allé ches mademoiselle Céleste, je cours le chercher. Il vous dira des choses qui vous tranquillise* ront.
Daniel avait tressailli sous l'impression du nom de Céleste, et un cri de désespoir lui avait échappé.
Avec un signe impérieux et un regard étincelant, il se remit à grommeler en se tournant vers la porte.
— Reste ici 1 C'en est fait, je n'ai plus besoin de rien, adieu!
Le domestique suivit son maître avec des yeux pleins de larmes et secoua tristement la tête. Poussé par l'ef* froi et la pitié, il voulut même courir à lui pour le retenir j maisil vit le jeune homme se retourner près de la porte et s'arrêter, comme s'il avait changé de dessein.
Un instant, Daniel tint son regard^fixé sur la maison ; une mystérieuse pensée semblait lui sourire, et cependant il faisait entendre de sombres plaintes, et fouillait sa poitrine de ses ongles. Puis, avant que le domestique pût l'approcher, il s'élança, traversa la cour, ouvrit vi-
SM LE MAL DU SltCLB.
vement une porte et disparut dans Tintérieur de la maison.
Josse, jeta un cri de joîè, courut vers la porte et prit le chemin qui conduisait à la campagne de la tante de Céleste.
Daniel s'était assis sur une chaise dans la grande salle. Il tremtblait/tous ses membres semblaient frissonner, une expression insensée et maladive de joie ironique flottait sur ses lèvres, et il finit même par rire si haut, que ses éclats retentissaient dans la chambre; mais sous le coup d'une cruelle pensée, il se leva vivevement, se mit à marcher rapidement dans la salle, et se dit avec une ironie amère:
-—Ah! le monde! le monde! Quel bourbier! quel enfer de fausseté, d'égoïsme, de froide cruauté : Gombert, mon fidèle compagnon, mon ami de cœur, mon frère dévoué! Un lâche trompeur, un vaurien sans honneur, im misérable voleur! Et moi, naïf que j'étais, qui lui avais confié mon bonheur, ma vie ! ah ! ah! et après une telle preuve, je pourrais encore croire à l'homme ! Et je n'éclaterais pas de rire, en entendant prononcer les mots hypocrites d'amitié, de dévouement, de fidélité? Je consentirais à rester le jouet d'une société où le plus innocent a plus de venin dans le cœur que le serpent le plus venimeux. Désenchanté et trompé dans tous les instincts de mon cœur^ irais-je
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traîner une misérable vie jusqu'à la tombe? A quoi puis-je être bon désormais? Quel but mon existence peut-elle encore avoir sur la terre? Coupable à mes pro» près yeux, impuissant jusqu'à la lâcheté, tombé au dernier degré de la misère matérielle et morale, que ferais-je? Implorer le secours de gens qui me feraient payer un avare secours par la plus sanglante humiliation ! De la générosité ! De l'amour I Ne sont-ce pas des hommes? Gombertne m'a-t-il pas trahi, lui, le seul en lequel je crusse encore? Accepterais-je Taide de ceux dont j'ai méconnu les preuves d'amitié ? de l'estime desquels je me suis moi-même rendu indigne? J'irais j mendier? Non, non, la coupe de la vie est pleine de; fiel, pourquoi y boire pendant un siècle de dégoût e*^ de désespoir ? Ah I vidons-la d'un seul coup I
Il arpenta de nouveau la chambre et promena son i regard autour de lui. Ce regard était farouche, ses mouvements fiévreux, et de temps en temps il était saisi d'une convulsion qui lui arrachait un affreux cri de douleur et de désespoir.
Tout à coup il se frappa le front de la main, poussa une étrange clameur, comme s'il s'était souvenu de quelque chose. Il s'élança hors de la salle, traversa le corridor, monta l'escalier, ouvrit la porte d'une ' chambre et se précipita avec une aveugle hâte ver&, le secrétaire, au-dessus duquel était appendu l'at-l
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tii*ail de chasse de Tintendant. Il arracha avec un cri de joie un lourd pistolet de la muraille, recula d'une couple de pas, mit la baguette dans le canon et s'assura que Tarme était chargée.
Puis il resta immobile et sembla, en ce suprême et solennel instant, rassembler une dernière fois toute l'énergie de sa pensée. Il redressa la tête et leva les yeux au ciel, comme s'il voulait se plaindre au Créateur de son sort ; mais son regard rencontra les portraits appendus au loin contre le mur. Cette vue lui causa une vive émotion.
— Ma mère! murmura-t-il d'une voix tremblante. Ah I je ne Tai jamais connue I La confiance, ramour, la bonté rayonnent dans ses yeux calmes et tranquilles. Elle, elle a crui Si Dieu lui avait donné une plus longue vie, elle aurait protégé son enfant contre la connaissance de la désenchantante vérité !... Mon pauvre père! Comme ses yeux sont ternes et sans éclat, comme son visage est flétri, comme le pli du chagrin est amer sur ses lèvres ! Lui, il a connu l'homme I Lui, il a été la proie de Tégoïsme général ; lui aussi est mort avec le serpent du désenchantement dans son cœur desséché, patiemment, avec résignation, avec l'abandon d'un martyr.
Il avait prononcé ces derniers mots d'un ton de doute, et il avait tremblé comme si un douloureux
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rayon de lumière avait tout à coup pénétré dans son esprit.
Il détourna les yeux des portraits de ses parents en poussant un cri sourd, garda* un moment le silence, et les yeux fixés sur le parquet, il étreignait convulsivement le pistolet du poing. Bientôt il sembla revenir à l'idée de sa situation. La pensée qui avait été interrompue par la vue des portraits se réveilla dans son esprit. Il tomba lentement à genoux, leva les yeux au ciel et dit :
— Oh I mon Dieu, pardonnez à votre malheureuse créature sa folie, son désespoir. Vous avez mis dans mon âme Tinstinct du bon, la soif de la vérité, l'aspiration ardente vers Tamitié et vers Tamour. Si seulement j'avais pu croire à quelque chose d'humain ; si un sentiment du cœur m'avait paru pur et désintéressé dans quelque homme que ce soit ; si une seule espérance m'était restée, j'aurais supporté avec soumission le poids de la vie... Mais non, mon cœur saigne des mille blessures de la désillusion ; toute foi, tout espoir est mort en moi; rien que le dégoût, l'impuissance et le doute ! Il y aune voix qui crie en moi que je vais commettre une affreuse lâcheté, que je vais attirer sur moi votre juste colère. Ah I je n'ai plus le courage de vivre, mon cerveau est malade; je suis fou. Pardon, pardon, pour un pauvre et &ible être qui recule d'effrpi devant
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le mal et gui, harassé et épuisé de forces, cherche un dernier asile dans la mort 1
Il se leva et porta les deux mains au pistolet ; le chien grinça lugubrement dans la chambre.
— C'en est fait I La lutte est à sa fin. Adieu à la vie! Adieu au monde pervers, lâche et sans âme ! mur* mura-t-il en élevant le pistolet.
Mais ime soudaine émotion s'empara de lui, et un amer et maladif sourire fit trembler ses lèvres.
Il venait seulement de remarquer que son pistolet, bien que chargé, n'était pas muni d'une capsule et que le chien frapperait en vain la cheminée.
Il s'élança vers le secrétaire en s'écriant :
— Ah! ah! encore un instant de vie I Ce n'est rieni je trouverai ce qui est nécessaire...
Les mains tremblantes et avec des mouvements brusques , il ouvrit un à un tous les petits tiroirs du secrétaire et y fouilla fiévreusement pour y trouver une boîte de capsules. L'inutilité de ses recherches le fît gémir d'impatience; ses mains tremblaient de plus en plus fort, ses cheveux se dressaient sur sa tête, une froide sueur perlait sur son front, et il semblait ffappé d'une complète folie.
Il ouvrit enfin le grand tiroir et y regarda avec le faible espoir d'y trouver peut-être l'objet qu'il cherchait.
Mais, conune si dans le tiroir un objet terrible avait
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frappé sa Tue, il s'arrêta .soudain, immobile, pas un soupir ne s'échappa de son sein, sa respiration même parut suspendue. Il était là, le regard fixé dans le tiroir immobile comme une stalue.
Peu à peu un frémissement nerveux commença à parcourir ses membres; ses jambes s'affaissèrent sous ce poids de son corps, le pistolet tomba de sa main sur le parquet.
Sentant ses forces défaillir, il se retourna et alla, en chancelant, à une chaise où il s'affaissa.
Dans chaque main, il tenait une feuille de papier couverte d'écriture : les deux lettres que l'intendant avait déposées dans le tiroire.
Gomme si les lettres tracées sur ces feuilles exerçaient sur lui une influence magique, il y tenait son regard fixement attaché et les regardait tour à tour sans que son visage attestât autre chose qu'un affreux égarement d'esprit. Peu à peu, cependant, le jour parut se faire dans ses idées, et son regard prit plus clairement l'expression d'une surprise sans bornés.
Sans savoir en apparence ce qu'il faisait ici, peutêtre sans comprendre les sons qui tombaient lentement de ses lèvres, il lisait çà et là dans ces deux lettres des mots isolés qui, plus que les autres, le frappaient de stupéfaction.
« Élevons notre courage à la hauteur de notre
amour pour luif murmurait^il^ l'œil sur la lettre de Céleste. S'il est nécessaire de tout sacrifier pour le sauver d'une seule humiliation, n'hésitez pas un instant... Nous travaillerons ensemble à guérir les blessures de son cœur... n
Et, portant les regards sur la lettre de Tintendant, il poursuivait d'un ton rêveur :
a Daniel n'a pas besoin de votre généreuse aide. Je possède une fortune personnelle, l'héritage de ma sœur. Elle servira à payer au flls malheureux ma dette envers le père. Ne vous en étonnez pas; de ma part, ce n'est pas un sacrifice, je ne vis que pour Daniel; une seule pensée occupe mon esprit ; le sauver, le voir encore heureux sur la terre... Daniel est trop confiant, trop croyant; la simplicité de son cœur l'a fait tomber sous les séductions d'hommes faux et égoïstes. Je le ramènerai au Wulfhof ; nous l'entourerons d'amitié, d'amour ; nous lui ferons oublier ce qu'il a souffert... Je pars à l'instant... Oh I Céleste, âme aimante et pure, votre prière doit être puissante auprès de Dieu ; suppliez-le, en mon absence, qu'il nous donne pour récompense le bonheur de Daniel.., »
Les deux lettres échappèrent à sa main et tombèrent par terre; sa tête s'affaissa sur sa poitrine, tandis que des larmes abondantes commençaient à couler de ses
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yeux. Longtemps M pleura en silenceii mais flon dfiprit était sans doute eu proie à de pénibles réflexions, car de temps en temps ses membres tressaillaient encore légèrement et un profond soupir s'échappait de son sein. Il était engagé dans une lutte entre toutes ses pensées égarées et une nouvelle conviction qui prenait possession de lui irrésistiblement , ' mais non sans violence.
Enfin^ Tardeur de cette lutte parut diminuer, et un sourire de bonheur éclaira son visage, tandis qu'il murmurait en lui-même.
~ J'ai cruellement méconnu son affection ; je Tai outragée et blessée. Je ne mérite que sa haine. Elle pleure, elle tremble, elle succombe sous Tanxiété à la pensée de mon malheur l Elle sacrifie son héritage paternel pour me sauver d'une seule humiliation 1 EHe veut consacrer sa vie, tous les instincts de son âme angélique à guérir les blessures de mon cœur ingrat I Et le vieux Willibald? Il a entouré mes jeunes années de plus d'amour, de plus de soins, qu'une tendre mère n*eût pu en donner à son enfant chéri. Quelle récompense pour tant de bonté I Je ne lui ai donné que du chagrin ; j'ai altéré sa santé et abrégé sa vie, et c^est cruel I j'ai exposé ses cheveux blancs aux outrages d'un hâbleur sans âme; je l'ai vu humilié devant ce vil GomberU.. et je ne l'ai pas protégé I II veut se dé-
pouiller de tout pour me sauver. Il doit savoir que, dans une vie aussi orageuse, l'argent du bienfait peut aussi être dissipé . Qu'est-ce que cela lui fait ? Il acceptera la misère pour ses vieux jours, pourvu qu'il puisse penser qu'il souffre pour Daniel!
Il se passa vivement la main sur le front.
— Mais, c'est un rêve peut-être? dit-il en soupirant. Tout im monde de pensées me sont passées par la tête depuis quelques instants. Si j'étais le jouet d'un obscurcissement de Tintelligence f
Et fixant sa vue sur les lettres, il dit avec un sourire de bonheur :
— Non, c'est la vérité. Comment douter avec ces mots étonnants sous les yeux : « Je ne vis que pour Daniel ; une seule pensée remplit mon esprit : le sauver, le voir heureux sur la terre. »
Bien que ses traits parussent illuminés par l'espérance et par la joie de la foi qui lui revenait, des larmes tombaient encore de ses yeux. Il resta un instant plongé dans ses réflexions^ et se laissa glisser de la chaise à genoux sur le sol. Il leva les yeux au ciel et s'écria :
— 0 mon Dieu! je vous ai blasphémé dans votre œuvre! Je vous ai blasphémé dans l'homme, dans le monde, dans la nature I Et tandis que je vous outrageais par mon orgueilleux doute, par mon désespoir insensé.