‹ Le mal du siècle. Scènes de la vie comtemporaineChapitre 29 sur 30 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

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Jusqu'à la fin du xv* siècle le commerce européen n'avait subi aucune perturbation remarquable dans la direction qu'il avait prise. L'Amérique n'était pas encore découverte, et on ne connaissait pas d'autre voie vers les Indes que la rouie par terre.

Venise placée, comme une reine du commerce au . point central de cette route, forçait les peuples de l'Europe et de l'Asie, de venir échanger dans son seintoutes les richesses du monde connu.

Une seule ville, Bruges la flamande partageait dans une certaine mesure, comme entrepôt international entre les peuples du Midi et du Nord, la prospérité commerciale de Venise; mais des insurrections populaires et des guerres civiles continuelles avait déjà fait abandonner la Flandre pour le Brabant par UU'

grand nombre de négociants étrangers, et la prospérité de Bruges était^ en partie du moios^ passée à Anvers.

Alors se produisireat tout à eoup deux grands événements qui arrachèrent les peuples à l'ancienne direction de leurs relations commerciales : Christophe Colomb découvrit TAmérique, le nouveau monde ; et Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espérance, trouva une nouvelle route vers les Indes.

Cette dernière découverte, en déplaçant le grand chemin du monde, enleva à la ville de Venise les avantages de sa situation, et mit le commerce dans la nécessité de chercher un nouveau centre.

Le Portugal et l'Espagne étaient Jes nations les plus

^puissantes sur mer ; leurs innombrables navires partaient pour les deux Indes et en rapportaient les épiceries, les perles et les métaux précieux destinés à être répandus dans tout l'ancien monde. Pour cette distribution, on avait besoin d'un entrepôt qui se trouvât à mi-chemin du midi et du nord de l'Europe, et où les Espagnols, les Portugais et les Italiens, aussi bien que ' les Français, les Anglais, les Allemands, les Suédois Bt les Busses, pussent se rendre avec une égale facilité,

<oomme à un marché perpétuel de tout ce que pouvait offrir en échange le commerce du nouveau et de l'aneien monde (1).

<i) « Si bien que tous les marchands étrangers qui habitaient Brurges, à Texception de quelques Espagnols qui f restèrent, Tinrent vèi^ Tannée i516 se fi»er ici, l'un smivaot Ifaotre, au grand déteir ment de Bruges et au profit d'Anvers. » Le Guicciardihi, Descrip^ tion des Pays-Bas, Arnliem, 1617, p. 113.

Peu d'années avant le commencement des guerres de religion, qui devaient plonger notre pays dans des malheurs séculaires, le mouvement commercial avait pris à Anvers une étonnante extension.

Des milliers de navires de toute forme et de toute grandeur couvraient son vaste fleuve, comme une forêt de mâts dont les pavillons de toute couleur annonçaient la présence de tous les peuples commerçants du monde. Les galions portugais y apportaient les épices et les pierreries de TOrient; les galions espagnols l'or et l'argent de l'Amérique ; les navires italiens, 1^ fruits délicats et les riches étoffes des pays méridionaux ; les vaisseaux allemands, des grains et des métaux à profusion... et tous repartaient ensuite pour leur patrie, chargés d'autres marchandises, pour faire de nouveau place aux bâtiments qui arrivaient sans cesse et dont quelques-uns^ suivantle témoignage des chroniques, devaient souvent attendre pendant six semaines avant de réussir à trouver assez d'espace pour aborder au quai (1).

Des bâtiments pkis petits, tels que des hers et autres embarcations de moindre tonnage, remontaient TEseaut ou s'aventuraient en mer pour faire participer les peuples des côtes voisines au commerce général du monde. Quant au transport dans l'intérieur du pays, il se faisait au moyen de puissants chariots dont il par-

Ci) G. ScsiBAHivs dans ses Origines Àniwerpien mm, dit quMl a ra. plus d^une fois dans TEscaut deux mille cinq cents navires, dont les derniers venus devaient rester à Pancre pendant deux ou trois semaines avant de pouvoir approcher des quais.

tait chaque jour quelques centaines d'Anvers pour toutes les contrées. Les pesantes voitures qui transportaient les marchandises par la grande route de Cologne jusqu'au cœur de l'Allemagne, se nommaient Eessenwagens (1). V

L'activité extraordinaire qui régnait sur ce grand marché du monde, avait de bonne heure engagé les marchands étrangers à venir fixer leur demeure dans ujie ville où des monceaux d'or en circulation promettaient à chacun profits et fortune.

A l'époque dont nous parlons, Anvers était habité par près d'un millier de négociants d'autres pays qui avaient tous leurs serviteurs à eux; et même une chronique egtime, avec quelque exagération peutêtre, qu'à un certain moment, on a pu y compter jusqu'à cinq mille étrangers s'occupant dfr commerce (2).

C'était à la bourse que ces étrangers se réunissaient deux fois par jour, non-seulement pour s'occuper d'achat de marchandises et d'assurances des navires, mais principalement pour faire des opérations de banque.

Pour donner une idée des trésors dont les maisons d'Anvers disposaient alors, qu'il suffise de dire que le roi de Portugal emprunta un jour à la bourse de cette

(1) Les écuries et les remises occupées par cette importante st)cîété de transports existent encore à Anvers. Bien qu'elles servent anjourd'liui de casernes, elles ont conservé leur nom primitif : Hes^ sembruis,

(2) Voir révaluatîon de la population donnée par Scribanius dans illtsioire d'Anvers, de Meateks et Toufq. Partie IV, chap. v. .

ville trois millions de couronnes d'or et que la reine Marie d'Angleterre y contracta un emprunt évalué à soixante et dix millions de francs.

Un seul négociant, nommé le.riche Fugger, laissa ù sa mort un héritage de près de six millions de couronnes d'or, somme qui, pour cette époque, paraîtrait fabuleuse, si le montant n'en était établi par des documents qui échappent à toute contestation.

Cette richesse et la plrésence de tant de nations qui rivalisaient pour s'éclipser les unes les autres, avaient porté le luxe à Anvers à un tel point, que souvent les magistrats durent publier des règlements et des ordonnances pour mettre un frein aux fêtes et au gaspillage de l'argent; non pas tant à cause des étrangers que dans l'intérêt des familles nobles et de la bourgeoisie, qui se laissaient entraîner par l'exemple des négociants à déployer un luxe qui pouvait compromettre leur fortune.

La plupart des négociants italiens de Lucques, de Gènes, de Florence et des autres villes d'au delà des Alpes, étaient gentilshommes, et à cause de cette circonstance même, se trouvaient dans des rapports plus étroits avec les familles nobles d'Anvers, dont les membres, même les femmes, possédaient trois ou quatre langues, et s'appliquaient surtout à parler avec pureté et élégance le doux idiome de l'Italie (i).

(1) « Les Anversois sont habiles et expérimentés à faire le commerce avec le monde entier, et quoiqu'ils ne soient pas sortis de leur pays, ils savent parler trois, quatre et même quelques-uns cinq, six et sept langues, même les femmes, ce qui est à la fois très-commode pour eux et très-étonnant. » (L. G uicciaudini, p. 1^4*

Dans le Kipdorp^ non loin de l'église de Saint-îtte-^ ques, se trouvait une belle maison de maître, qui était fréquentée de préférence par Télite des négociants italiens. C'était la demeure de Guillaume Van de Werve, seigneur de Scbilde.

Bien que ce gentilhomme ne s'occupât pas lui-même de commerce, parce que les familles aristocratiques du Brabant ne considéraient pas le négoce comme' une occupation digne d'un noble (1), il se montrait cependant très-affable et très-hospitalier vis-à-vis de tous les étrangers dont la naissance lui permettait la fréquentation familière. De plus, il était extrêmement riche, grand et généreux dans sa manière de vivre, et s'exprimait assez bien en trois ou quatre langues pour pourvoir prendre part, dans ces idiomes, à une conversation agréable ou utile.

Il y avait encore d'autres raisons pourtant de l'atfluence des nobles étrangers chez M. Van de Werve. Il avait une fille, nommée Marie, d'une beauté ^raordinaire, si aimable et en même temps si modeste et si retenue au milieu de tous ceux qui rendaient A l'envi hommage à sa grâce, que, dans l'enthousiasme de leui nature méridionale, les gentilshommes étrangers i^ppelaient la Monda maraviglia^ la blonde merveille.

Un matin de l'année 1550, la belle Marie Van de

[\) « Mais ces gentilshommes néerlamlais, et ceux'.d'en deçà dettiontagncs, ne peuvent faire le commerce, comme le font les innom brobJes nobles italiens de Venise, Florence, Gênes et Liicques. » L, GuicciAifDixi, î)escr. des Pay9-Ba&,^, UO.

Werve se trouvait, dans la demeure do son père, assise dans un fauteuil richement sculpté. La jeune fille de^ vait être revenue depuis peu de Téglise» car elle tenait encore en mains son chapelet de pierres précieuses et son chaperon où sa faille était suspendue à c6té d'elle à une autre chaise. Une pensée joyeuse, et qui remplissait son cœur d'une douce attente, l'occupait sans douta en ce moment ; un sourire presque insaisissable, mais éloquent comme un reflet de l'âme, se jouait sur ses lèvres, tandis que ses yeux, levés au ciel, semblaient implorer une grâce de Dieu.

Derrière elle, au mur de la salle^ était suspendu un tableau, où le grand maître Jean Van Eyck avait représenté la Vierge priant dans la solitude, au momeat où elle ignore encore la sublime destinée qui l'attead;

L'artiste avait prodigué dans ce chef-d'œuvre les plus ardentes inspirations de son pieux et poétique géni«; car l'image semblait vivre et penser. Elle ravissait par la douceur des traits du visage, par le calme miyestueiiX de l'expression, par le tendresse du sourire, par le re« gard plein d'amour et de quiétude qu'elle adressait de la terre au cieL

11 y avait une saisissante ressemblance entre la^réa^ tion du peintre et la jeime fille qui était assise devant, presque dans la même attitude.

En «Set, la jeune Marie Van de Werve était aimi belle que la poétique représentation de sa patronne. EUe aussi avait de grands yeux bleus, âoat le regard, quoique calme et rêveur, annonçait uae seBsibilité iM&mte

iBt une àme tendre et aimante; sur son front d'une blancheur de lis brillaient aussi des boucles d'un blond iloré, et ses joues légèrement rosées formaient le plus bel ovale que puisse dessiner et peindre la main d'un tirtiste ; dans tout son être aussi il y avait ce calme, ce i recueillement, cette gravité saisissante^ véritable poésie de l'àme immaîérielle, qui n'a été comprise que parles artistes croyants du Nord , avant que l'inspiration niafcérielle de Fart païen leur fût apportée par le 'Midi.

Marie Van de Werve était très-richement vêtue; mais il y avait dans son costume une telle sobriété d'ornements, à cette époque de luxe exagéré, que cela pouvait sembler étrange. Un corsage de velours bleu de ciel embrassait sa taille svelte, et une jupe de damas à grandes fleurs tombait en plis anguleux jusqu'à ses pieds. Seulement sur ses manches à crevés brillaient Quelques broderies de fil d'or, et sur la poche en peau de chamois qui pendait de sa ceinture scintillaient des |[lands mobiles incrustés de pierreries.

Tout ce qui l'entourait attestait l'opulente fortune de son père : de grands vitraux peints, couverts des armoiries de ses ancêtres, jetaient des reflets magiques €ur le parquet de marbre; des tables de chêne, des chaises, des cassettes chargées de sculptures exquises par le ciseau d'artistes célèbres, étaient rangées le long des murs ; un crucifix d'ivoire précieux s'élevait au fond et offrait l'eau bénite dans une coupe d'argent ciâelé. Jusqu'aux gigantesques chenets, placés dans les cendres

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SOUS le manteau de la vaste cheminée, étaient en partie dorjés et ornés d'armoiries.

Soit que sa prière fût terminée ou que ses pensées eussent pris une contre direction, elle se leva de son siège et se dirigea à pas lents vers la grande fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle regarda à travers les vitraux en levant les yeux vers le ciel, comme pour demandei* à son profond azur s'il resterait longtemps aussi pur. L'expression d'un doux espoir vint illuminer son beau visage, et la teinte rosée de l'émotion se peignit sur ses joues.

Un homme déjà âgé se montra en ce moment à la porte de la salle. D'épaisses moustaches ombrageaient ses lèvres et une longue barbe pointue lui descendait jusques sur la poitrine. Il y avait quelque chose de grave^ de sévère^ ({ans son imposante physionomie et même dans son costume; car bien qu'on pût voir brilter sur sa poitrine le drap d'or de son pourpoint, tout son corps était enveloppé dans une longue robe dont la couleur sombre était rehaussée par des revers de fourrure blanche comme la neige.

— Bonjour, Marie, dit-il en s'approchant de la jeune fille.

— Que la bénédiction de Dieu vous accompagne partout, mon père bien-aimé, répondit-elle ; venez donc voir comme le ciel est bleu et comme tout brille sous

xles rayons du soleil.

— Temps charmant : on dirait que nous sommes déjà en plein mois de mai.

— C'est aujourd'hui la veille de mai : mon père. Et, avec un joyeux sourire, elle attira son père plus

près de la fenêtre, et lui montrant le ciel du doigt :

— Le vent a tourné, dit-elle ; il vient d'Angleterre.

— C'est vrai, depuis hier déjà il est au sud-egt.

— Ahî tant mieux ! les vaisseaux qui sont retenus en mer pourront remonter TEscaut avec la marée d'aujourd'hui ou de demain I

•—Et tu espères, murmura M. Van de "Werve, en secouant la tête, que la galère // Salvatore, qui doit amener de Lucques le vieux signer Deodati, se trouvera au nombre de ces vaisseaux?

— J'ai si longtemps imploré de Dieu ce vent favorable, répondit la jeune fille. Je remercie le Seigneur ■ de sa misérisorde : ma prière est exaucée !

M. Van de Werve regarda le parquet d'un air tout préoccupé, comme si les paroles de saillie avaient fait sur lui une impression désagréable.

La jeune fille appuya son bras caressant sur son épaule et dît :

: — Cher père, vous voilà encore triste. Vousm'aviez cependant promis que vous attendriez avec calm^ et tranquillité l'arrivée du si gnor Deodati.

— C'est vrai, mon enfant, répondit-il, mais maintenant que le moment de prendre une décision ap- ' proche, je me sens l'âme T)leine d'inquiétude. Nous sommes d'un sang illustre, Marie, et nous devons par l'éclatextérieur et parxrn grand déploiement de luxe, faire honneur à la splendeur et à la gloire de notre

race. Le signor Geronimo que tu semblés aimer plt» que tout autre^ vit ici très-économiquement; il est vêtu fort simplement^ et s'abstient de tcmtes les dé-> penses qui, comme preuves de richesse et de gènéro-l site chevaleresque, relèvent un homme sut yeux du monde. Cela me fait craindre que son oncle ne soit guère riche ou très-avare.

— Mais, mon père, avec votre pennîssîon, le mgnot Deodati de Lucques est extrêmement riche et de haute noblesse, dit la jeune fille d'un ton triste. Le banquier Marco Riccardi ne vous a-t-il pas donné à crt égard des renseignements satisfaisants ?

— Et s'il est avare, Marie, acceptera-t-il les conditions que je veux lui poser? Ce que je dois lui demander, c'est la renonciation à une partie considérable de sa fortune en faveur de son neveu Geronimo. Cela ne porterait-il pas atteinte à ta-dignîté, Marie, et tes frères n'en tireraient-ils pas vengeance, si ta maîn était refusée pour une raison d'argent? Je déplore que tu aies si irrévocablement accordé ton affection au signor Geronimo, alors que tu pouvais choisir entre cent autres plus riches et plus considérables que lui. Le chef de la puissante maison des Buonvisi avait bien plus de droit à ma sympthie et à la tienne...

- — Simon Turchi I dit la jeune fille en soupirant e en laiseant tomber avec découragement ta tète sur sa poitrine.

— Ce pauvre signor Turchi, reprit le père, que nV t-il pas fait, durant trois ans, pour te prouver son

amour chevaleresque? Fêtes, banquets, concerts, promenades en gondole sur TEscaut^ il n'a rien épargné, et a sacrifié des monceaux d*or pour te plaire? tu n'étais pas mal disposée pour lui autrefois, Marie ; mais depuis qu'il a été attaqué la nuit dans la rue par des assassins inconnus et qu'il a reçu cette fatale blessure au visage, il est bien changé à tes yeux. Au lieu d'être re- (Sonnaissante envers le bonTurchi^ tu te montres si mal envers lui que je suis près de croire que tu le hais.

— Moi haïr le signer Turchi ? s'écria la jeune fille comme eflrayée de cette accusation, mon père bien aimé, ne croyez pas cela I

— C'est un beau et imposant gentilhomme, mon «nfant. ^

— Oui, mon père ; il est depuis longtemps l'ami intime du signor Geronimo (1).

Yan de Werve prit la main de sa fille et dit d'une' voix douce :

— Geronimo est peut être plus beau aux yeux des femmes; mais son sort dépend de la bonté de son oncle; il est jeune, inexpérimenté, et ne possède rien i; lui. Le signor Turchi est riche au contraire et estimé de tout le monde, comme associé et administrateur de^ la célèbre maison de commerce des Buonvisi. Consultetoi mieux dans ton choix, Marie, satisfais au vœu do tes frères et au mien ; il en est temps encore.

(i) tDei.c notables négociants italiens, tous deux d'origine noble et nos ;\ Lucques, qui, comme compatriotes, étaient grands unis. » Van i.lF.TEuiî.Ns, Histoire des Pays-Bas, T. I.

- Des îarmes brillèrent dans les yeux de la jeune fille ; cependant ce fut avec une douce résignation qu'elle répondit :

— Mon père, je suis votre humble servante. Ordonnez : j'obéirai sans murmure et je baiserai humblement la main vénérée qui m'impose un douloureux sacrifice Mais Geronimo, le pauvre Geronimo.

A ces mots^ elle sentit sa force d'âme succomber ; elle porta les mains à ses yeux en sanglotant; et des larmes tombèrent à ses pieds comme des perles brillantes sur le pavé de marbre.

Pendant quelques instants M. Van de Werve contempla sa fille avec une pitié croissante ; puis, vaincu «par la vue de sa douleur, il lui reprit la main et la pressant tendrement, il lui dit:

— Allons, ma bonne Marie, ne pleure pas davantage. Nous verrons ce que répondra le signor Deodati quand je lui ferai mes conditions. Geronimo est de haute naissance ; si son oncle consent à le doter d'une fortune suffisante, que ton vœu s'accomplisse.

— 0 mon père bien-aimé, dit la jeune fille toujours en Idrmes, cela dépend de votre plus ou moins de condescendance. Si vous demandez au signor Deodati des choses impossibles

— Non, non, sois tranquille, dit M. Van de Werve en l'interrompant, je m'efîbrcerai de remplir mon devoir comme père^ et en même temps de faire tout ce qui est possible pour te garder de nouveaux chagrins. Es*tu contente^ maintenant ?

la LE DÉMON ©0 JEO

La jeune fille embrassa silencieusement sofi V&re, et il y avait nne si fervente reconnaissance ^ans sem re^ gard que, M. Van de Wervese sentit tout ému «t moîv mura en souriant :

— Flatteuse! que ponmit-on te refuser? Uâge, Texpérience, la prudence tout doit céder devant vm. seul regard de tes yeux. €acbe ton émotion ; j'enteadB quelqu'un dans le 'vestibule.

Un domestique ouvrit la porte ètdît, enintrodtiiant quelqu'un:

— Le signor Geronimo.

Le jeune gentilhomme qui parut danis la salle se distinguait par «a taille svolte «t élancée et par la gracieuse élégance de son attitude et de ses manières. Ses joues et son front étaient teints de cette légère et tranfi*parente nuance brune qui ajoute tant à la beamté virile du visage chez certaines nations du Midi. La jeune barbe qui ornait son menton, les cheveux d'un noir foncé qui tombaient le long de ses tempes, et le feu ipà brillait dans ises yeux noirs, donnaient à son visage tme gravité singulière, tandis qu'un calme sourire et je ne sais quoi de rêveur irépanda dans l'ensemble de s&b traits attestaient une grande bonté d'âme.

Bien que, dès le seuil de la salle, il chercfaftt à donner à son visage la sérénité de la joie, il y restait cependant une expression de tristesse qui n'échappa pas à /œil de Marie.

T.e costume de Qeronitno était simple ^n tomparatson de la riche toilette des autres nobles italiens, ses

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compatriotes. H portait un chapeau de feutre avec une plume pendante, un manteau à l'espagnole, un pourpoint de drap anglais doublé de fourrure noire, des hauts-de-chausses de satin violet et des bottes grises. Seule, répée suspendue à son côté, tranchait sur son modeste accoutrement par sa poignée étincelante e! attestait par les armoiries qui y étaient gravées qu'il appartenait à une famille noble.

— Che la pace sia in quelle casa! (1) dit-il en entrant dans la salle.

Il s'inclina profondément devant M. Van de Werve, et murmura un respectueux salut; mais les signes de douleur qu'il aperçut sur le visage de Marie, le saisi- «•ent tellement qu'il fît trêve aux cérémonies pour fixer sur la jeune fille un regard interrogateur. Des larmes brillaient dans les yeux de Marie, et cependant elle souriait avec joie...

— Marie est singulièrement impressionnable de sa nature, signor Geronimo, dit M. Van de Werve. Je lui parlais de sa bonne mère d'heureuse mémoire ; elle pleurait... Et voilà que vous paraissez, et elle sourit, comme si elle n'avait pas eu de chagrin

La jeune fille n'attendit pas la fin de cette explication ; avant que son père cessât de parler, elle prit son bien^aimé par le bras et le conduisit devant k fenêtre. Elle lui montra la girouette et dit:

— Voyez, Geronimo, le vent est à l'ouest.

^i\ Oue la Daix soit dans cette maison!

— Je le sais depuis cette nuit, Marie, répondit le jeune homme avec un soupir involontaire.

— Mais réjouissez-vous donc; votre oncle peut arriver dès aujourd'hui en vue de la ville 1

— Je ne le crois pas ; c'est possible cependant, dil le jeune homme d'un ton triste.

— Comme vous dites cela froidement, Geronimo I dit la jeune fille surprise^ quel nuage obscurcit donc votre âme ?

— C'est vrai, je remarque en vous quelque chose d'extraordinaire, signor, remarqua le père. Vous paraissez fort triste. Avez-vous peut-être reçu de fâcheuses nouvelles de votre oncle?

Le jeune homme sembla chercher d'un air distrait une réponse â cette question ; mais tout aussitôt il secoua vivement la tête, comme s'il s'efforçait de secouer les pensées qui l'atlristaient. Il répondit en balbutiant :

— Ah! non, ce n'est pas cela j'ai vu tout à

l'heure , derrière le couvent des dominicains , une chose qui m'a profondément ému; j'en tremble encore de saisissement. N'avez-vous jamais entendu parler d'un négociant florentin du nom de Massimo Barberi.

— Un chevalier? demanda Marie. Nous n'avons jamais entendu son nom.

— Non, un bourgeois, mais cependant un homme jouissant d'une haute considération.

— Je le connais parfaitement, dit M. Vande Werve. Dernièrement encore, je Tai vu chez Lopez de Galle

pour lequel il avait fait quelques affaires de cnange. Que vouliez-vous nous dire de lui ?

— Une chose terrible, monsieur Van de Werve. On a péché dans un égoùt le corps du pauvre Barberi ; il avait reçu deux coups de poignard à la gorge. Il a sans doute été attaqué et tué cette nuit...

— Il est triste devoir tant de meurtres se commettre dans notre ville d'Anvers, dit M. Van de Werve. Voici le quatrième en un mois. Chaque fois, les victimes sont des espagnols ou des italiens; et que ces meurtres aient pour cause la vengeance ou la jalousie, c'est ce qu'on peut facilement reconnaître à ce que les cadavres ne sont dépouillés ni de leur argent, ni de leurs bijoux. C'est une coutume horrible aux yeux de Dieu et de l'humanité que cette coutume des peuples méridionaux de s'attaquer et de se tuer ainsi par guet-apens et parfois sans la moindre raison... Et vous même, signor Geronimo ne craignez-vous pas quelquefois que la main d'un ennemi puisse vous frapper ?

Le jeune gentilhomme Qt de la tète un signe négatif.

— Par exemple, reprit le père de Marie, c'cM aujourd'hui la veille du mois de mai. Je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez l'intention de faire à Mario l'honneur d'une serenata. C'est un usage de vos corn-* patriotes de rendre ainsi hommage aux jeunes fillest et vous ne laisseriez pas passer cette occasion si un homme d'expérience ne vous donnait un meilleur conseil. Geronimo, écoutez ce que me dit une calme rai-> son : ne vous exposez pas témérairement à un dangei

de mort ; renoncez pour cette fois à votre projet. Déjà beaucoup de vos compatriotes ont prétendu à la main de Marie, qui ont été moins heureux que vous et qui, peut-être à cause de cela, vous portent envie.

Le jeune homme répondit avec un sourire qui basait prévoir un refus des conseils reçus :

— Il est difficile, monsieur, de parler de telles choses en présence de celle qui doit être Tobjet de notre hommage. Permettez-moi, je vous prie, de décider en pleine liberté comment je dois m'acquitter pour satis* faire aux convenances du devoir de politesse auquel je suis tenu vis-à-vis de mademoiselle.

— Mais, perntettez-moi, signor, de vous dire, dit le vieillard à demi fâché, que cela ne vous fait pas honneur de rejeter le ocmseil d'un honâme d'expérience pour satis£siire une fastaide sans importance. La témérité est plut^ d« la déraison que du courage.

•— Mon père, mon père, dit Marie d'un ton de prière, né vous fâchez pas ; le signor Geronimo ne court aucun danger.

— Confiance insensée I s'écria le vieillard. Quel droit Oerommo a-t-il de se croire plus que les autres à l'abri d^ danger et du malheur? Qiro Oeronimo soit téméraire, cela est peut-être pardonnable ; n^is toi, Marie, tu mérites à ^up sûr une sévère remooftrance pour oser ceNufinner ton ami ^ns son dangereux projet.

La jeune iUile baissa la tète sous le reproche de son père^ et murmura pour «'excuser :

«^'GtooBimo a une relique, mon jpère»

Il sembla que cette révélation mettait le jeune homme dans l'embarras, car il jeta un triste regard à Marie. Celle-ci lui dit d'un ton suppliant :

— Allons, Geronimo, ne faites pas acte de mauvaise volonté ; montrez la relique à mon père; il saura alor? pourquoi vous ne craignez pas qu'il vous arrive mal' heur.

Le jeune homme sentit qu'il ne pouvait répondrf par un refus à la prière de Marie. Il mit la main sous son pourpoint, en retira un objet suspendu à une chaîne d'acier, et s'approcha de M. Van de Werve pour le lui mettre en main.

C'était une médaille plate en cuivre verdâtre, sur laquelle se trouvaient gravés des lettres et des signes inconnus. Une croix entre deux sabres recourbés, et au-dessous une demi-lune, remplissaient le champ de la médaille. Au pied de la croix, et par conséquent audessus de la demi-lune, se trouvait une pierre grise, grossièrement incrustée. Tout l'objet élait lourd et grossier*

M. Van de Werve considéra pendant quelque temps ce singulier emblème; il le tourna et le retourna, comme s'il cherchait à comprendre la signification des lettres.

— Une relique ? murmura-t-il. Voyez ces deux cimeterres, cette demi-lune et ces lettres étranges. C'est un talisman mahométan, et peut-être bien un emblème outrageant pour uotre sainte religion 1

— Non, monsieur, permettez-moi de vous dire que

VOUS VOUS trompez, sans aucun doute, répliqua Geronimo. La croix ne se trouve-l-elle pas placée au-dessus de la demi-lune^ et cela ne sigui fierait-il pas plutôt que la foi dans le Christ a triomphé de la doctrine de Mahomet?

— Mais pourquoi appelez-vous cela une relique ?

— Marie l'appelle ainsi, mais non moi. C'est une amulette, monsieur, et si elle a quelque puissance, elle la doit à cette pierre grise que vous remarquez au-dessous de la croix. Cette pierre est une draconite^ enlevée au péril de la vie de la tète d'un dragon, dans le pays des nègres.

Un sourire demi-railleur contracta le visage du vieux gentilhomme, tandis qu'il contemplait en silence le talisman. Après un instant, il dit :

— Je me souviens, signor Geronimo, d'avoir lu dans Pline certains détails sur la draconite et sur ses vertus extraordinaires, mais je me souviens en même temps que le grand naturaliste oublie de dire quelle est la force propre à la draconite... Ahl ahl signor, vous vous fiez à cet objet et vous croyez qu'il vous protégerait contre le poignard des assassins? Les gens du midi ont une étrange piété ; dans leur superstition ils confondent ce .]iii est raint avec des choses qui ne devraient leur vertu, si elles en avaient quelqu'une, qu'aux conjuratiouô des sorciers I

Le jeune chevalier rougit légèrement et répondit :

— Vous vous trompez, monsieur, pour ce qui me concerne du moins. Je pourrais, pour ma justification,

VOUS dire que cette amulette a appartenu à un pèlerin, et qu'elle a reposé pendant la nuit du vendredi saint sur la tombe de Notre-Seigneur à Jérusalem ; mais je serai plus loyal en vous déclarant que je ne crois pas que cet objet ait la moindre puissance pour me préserver du danger. Et, cependant, je le porte sur moi avec la ferme et inébranlable conviction qu'il me protégera à l'heure critique contre tout malheur.

— Il vient peut-être de vos parents morts? demanda M. Van de Werve, frappé de la singulière explication du jeune homme.

— Non, monsieur, répondit Geronimo, cette amulelte est pour moi le souvenir bien cher de ce qu'un jour en ma vie Dieu m'a permis de faire une bonne action. Je voudrais bien vous raconter comment l'amulette est tombée entre mes mains et pourquoi je crois qu'elle peut me protéger ; mais c'est une longue histoire.

— Il me serait agréable cependant que vous voulussiez bien satisfaire ma curiosité, dit le vieux chevalier.

— Eh' bien, qu'il en soit selon, votre désir, répondit Geronimo.

— Vous savez, monsieur, qu'il y a cinq ans, lorsque je voulus entreprendre, pour la première fois, le voyage de Lucques à Anvers, je fus pris par les pirates algériens et emmené comme esclave en Barbarie. On me vendit à un seigneur maure, qui me fit travailler dans les ehamps jusqu'à ce que'mon oncle envoyât la rançon qui devait me rendre la liberté. Dans les mêmes champs où je devais travailler, sans y être trop contraint, je

voyais une vieille femme aveugle attelée à une sorte de petite charrue, et qu'on faisait marcher à coups de bâton, comme une mule. C'était une esclave chrétienne, à laquelle on avait crevé les yeux par un pur raffinement de cruauté. J'appris d'elle qu'elle était née en Italie, dans un village des environs de Porto-Fino, port situé non loin de Gènes. Elle n'avait pas de parents qui pussent payer sa rançon, et c'était pour cela qu'on l'avait rivée à la charrue comme une bète de somme, jusqu'à ce que la mort vint la délivrer. Le sort affreux de cette malheureuse esclave aveugle m'inspirait une si profonde pitié que je versais des larmes de douleur et de rage quand j'entendais de loin les cris navrants que lui arrachait le bâton du surveillant. Un jour même que les bourreaux païens avaient terrassé la pauvre femme et la maltraitaient cruellement, mon indignation s'alluma tellement que j'osai la protéger par la force. Si mon maître maure n'eût attendu une somme considérable pour ma délivrance, la mort la plus affreuse eût été sans doute la punition de mon audace. Après quelques jours de prison et de mauvais traitements, on me renvoya aux champs pour y travailler comme auparavant. La position de l'esclave aveugle n'avait pas changé ; elle était toujours inhumainement accablée de coups de bâton. Son sort me déchirait le cœur, mais plus encore mon impuissance à défendra contre les cruels païens une femme qui était ma sœiii ^par le Christ et par notre commun malheur. N'osant plus recourir à la force, }e recherchai d'autres moyens

d*adoueir son sort. Darani les quelques heures de repos qu'on nous accordait, ou plutôt qu'on acccordait à nos surveillants, chaque fois que je pouvais le faire sans être vu, je courais à la fenkine aveugle et partageais avec elle la meilleure partie de ma nourriture ; je m'efforçais de la fortifier en lui donnant l'espoir que Dieu ne la laisserait pas mourir à cette affreuse chaîne ; je lui disais que si je redevenais Ubre et pouvais retourner en Italie, je travaillerais activement à amener sa libération, dussé-je moi-même renoncer à tous les plaisirs pendant quelques années, pour amasser peu à peu sa rançon ; je lui parlais de notre patrie, de la bonté tle Dieu et de sa délivrance probable. La pauvre aveugle baisait mes mains et me nommait un ange envoyé par Dieu pour illuminer les ténèbres de sa vie de doux rayons de consolation et de pitié. Je demeurai quelques mois seulement en servitude avec elle. Mon oncle à qui, sur mes indications, on avait donné avis de ma captivité, envoya à Alger une galère armée pour ine chercher. Outre le montant de ma rançon, il m'envoyait en même temps la somme nécessaire pour transporter quelques marchandises précieuses de Barbarie en Italie. Lorsque je pris congé de l'esclave aveugle, je fus si profondément touché de sa douleur que la pensée me vint de racheter sa liberté. Il est vrai qu'il me faudrait pour cela prendre une bonne partie de l'argent que mon oncle m'avait envoyé pour acheter des marchandises ; il est vrai que je tremblais d'avance, dans la conviction que mon oncle, qui voulait que la régula-

24 j LE DÉMON DU JEU

nté en affaires de commerce fût respectée comme une loi de fer, m'accablerait de sa colère; mais cependant le cœur l'emporta ; la charité chrétienne triompha en moi. N'écoutant que ma compassion, j'achetai la liberté de l'infortunée aveugle et la dégageai de mes propres mains de la charrue. Ah I ce fut le moment le plus heureux de ma vie!

Marie et son père étaient tous deux profondément touchés par le récit du jeune homme; chacun d'eux avait pris une de ses mains.

— Ah ! Geronimo, s'écria Marie, que le bon Dieu vous bénisse d'avoir été si compatissant envers la pauvre esclave chrétienne !

— En effet, vous avez bien, très-bien agi, dit M. Van de Werve. Je sens, Geronimo, que je vous estime et vous ain|^ davantage, à cause de votre générosité envers l'infortunée aveugle... Elle fut sans doute bien heureuse de celte libération inattendue?...

— Vous le comprenez facilement, répondit le jeune gentilhomme. Lorsque je lui dis qu'elle allait être libre et qu'elle allait retourner avec moi dans la patrie tant regrettée, elle devint presque folle de joie; elle riait, criait, pleurait; elle tombait par terre et remerciait Dieu en levant les mains au ciel ; elle embrassait mes genoux et arrosait mes pieds de ses larmes. Ne sachant comment me témjoigner sa reconnaissance, elle tira l'étrange amulette de son sein et me la donna en me conjurant de la porter toujours. Elle me dit qu'elle a pour force propre de protéger et de sauver celui gui la

possède, alors que tout secours humain lui manque ou esl devenu impuissant. Quant à l'origine de l'amulette elle n'en savait rien autre sinon qu'elle avait été rapportée de Jérusalem par un de ses ancêtres qui avait fait un voyage en terre sainte en expiation d'un meurtre commis involontairement, — et que, depuis ce temps, elle avait été transmise dans sa famille, des parents aux enfants, comme une précieuse relique. Elle ne doutait nullement de ses vertus et racontait d'étranges choses à l'appui de sa foi. Ainsi, elle prétendait que-c'élait l'amulette seule qui lui avait valu une protection et qui lui permettait de retourner en Italie d'une façon si inespérée...

— Vous l'avez emmenée avec vous.? La pauvre aveugle vit-elle encore? demanda Marie.

— Je l'ai, en vue d'Italie, fait passer à bord d'un navire côtier qui allait à Porto-Fiero ; je lui ai donné une petite somme d'argent et l'ai recommandée aux bons soins du batelier. La pauvre Theresa Moslajo, — c'est son nom, — . vit sans doute en paix aujourd'hui dans son village natal et prie Dieu pour moi... Voilà l'unique raison pour laquelle je crois que l'amulette a une certaine vertu ; je crois à la protection de ce signe, parce qu'il a été sanctifié par un acte de charité chrétienne et par les ^prières de gratitude de la pauvre aveugle martyrisée au nom du Christ par les païens.

Le vieux chevalier resta un instant silencieux et comme plongé dans ses réflexions. Puis, pressant de nouveau la main du jeune homme, il dit :

— Jo ne vous connaissais pas encore, Oeronimo. Et je désire qu'il me soit possible de vous prouver combien la générosité de votre cœur vous honore et vous ennoblit à mes yeux ; mais bien que votre foi dans la vertu de l'amulette repose sur un sentiment louable, à votre place cependant, je ne m'y fierais pas trop. Vous savez ce que dit le proverbe : a Aide-toi, le ciel t'aidera. »

— Ne craignez pas que je commette pour cela d'aveugle imprudence, M. Van de Werve; je sais que le regard et la pointe de l'épée doivent être de bonnes sentinelles. Quand je traverse les rues dans l'obscurité, je me fais toujours bien accompagner, et ma main ne quitte pas la poignée de mon arme. Ainsi, tranquillisezvous sur ce point, monsieur, et permettez-moi de m'acquitter de mon devoir comme il convient envers celle à qui je dois hommage et respect.

En ce moment, le son d'une grosse cloche fit trem- Uer les vitraux peints de la salle. La jeune Marie fut tout à coup par là ramenée à d'autres pensées.

— Déjà dix heures qui sonnent à Saint-Jacques! dit-elle* Si mon père voulait venir avec moi faire une promenade au chantier, pour voir s'il n'arrive pas encore de navires, j'en serais bien heureuse.

~ A quelle heure est la marée? demanda le père à Geronimo.

— A midi la haute marée, monsieur, répondit le jeune ,homme.

— Qu'irions-nous faire sitôt au chantier? demanda

le vienx chevalier. Il peut se passer plusieurs jours encore avant qu'il Salvatore paraisse dans l'Escaut. Ne crains donc pas, Marie, que le signor Deodati, puisse nous surprendre par son arrivée. Don Pezoa, le facteur du roi de Portugal, a donné ordre que je fusse averti dès que la galère que nous attendons sera signalée au bas du fleuve, à midi....

Il fut interrompu par l'entrée d'un domestique qui lui annonça que le chevalier Jean Van Schoonhoven, le bailli (1), désirait lui parler et l'attendait.

Geronimo fit un mouvement comme s'il voulait Saluer et se retirer, mais M. Van de Werve lui dit avec affabilité.

— Restez, signor; je vais envoyer Pétronille, la duègne de Marie, lui tenir compagnie ; peut-être l'entretien avec messire de Schoonhoven ne me rétiendra-t-il pas longtemps. Nous irons alors au chantier, et y jouirons au moins du beau temps. Restez, restez, je vous en prie.

A peine avait-il quitté la salîe qu'une vieille femme de service y entra et se plaça sur une chaise dans un coin, près de la porte d'entrée. Elle tira un chapelet de sa poche et parut se mettre -à prier tout bas. Cette façon d'agir devait être une coutume babituelle ; car ni la

(i) Le l^li (Schont) était le rq[H^9entaDt du prince pour la poursuite des crimes. Lui seul et ses agents pouvaient aj^prébender et arrêter les malfaiteurs, sauf le cas de guet-apens ou de flagrant délité On nommait aussi ce haut fonctionnaire margrave, parce 4ue le margrave dtt pays de Ryen, était de plein droit bailli de la ville d^Ânvers.

jeune fille ni le jeune homme ne firent la moindre at« tenlion à la duègne.

Marie se rapprocha de son bien-aimé et lui dit d'une voix joyeuse :

— Geronimo, réjouissez-vous I Mon père vient encow de me promettre tout à l'heure de ne pas poser à votre oncle de conditions trop onéreuses.

— Je lui suis reconnaissant de sa bonté, répondit le jeune homme d'un ton triste.

— Mais qu'avez-Yous? demanda Marie inquiète de sa froideur. J'ai remarqué dès votre entrée qu'une sorte de tristesse ou d'anxiété pèse sur votre cœur. Ayez boa espoir; la galère II Salvatore peut encore remonter TEscaut aujourd'hui.

— Fasse Dieu qu'elle a'arrive pas 1 dit Geronimo en soupirant.

— Redoutez-vous donc l'arrivée de votre oncle? s'écria la jeune fille effrayée.

— Ne parlez pas si haut, Marie ; votre duègne ne peut entendre ce que j'ai à vous dire. Oui, je redoute l'arrivée de mon oncle, depuis hier soir. J'ai imploré cette arrivée comme une faveur du ciel; et maintenant^ Marie, elle me fait trembler.-

— Avez-vous donc des nouvelles de votre oncle ? de mauvaises nouvelles, peut-être ?

— Ah! mon amie, au moment où tout me souriait, quand déjà dans toutes mes prières je remerciais Dieu du. bonheur qu'il m'avait accordé, un menaçant orage s'élève contre ma vie. Il me semble déjà entendre la

voix de mon oncle prononcer la cruelle sentence qui doit me condamner à une douleur éternelle...

La jeune fille pâlit d'angoisse et le regarda dans les yeux d'un air interrogateur.

— Bonne Marie, murmure le jeune homme, c'est un secret que je ne puis vous confier qu'à demi et que par devoir, je devrais peut être vous taire tout à fait. Il y a quatre semaines qu'un négociant très-estimé se trouva, par un singulier concours de circonstances, sans argent et vint-me prier de lui prêter dix mille couronnes. Si je ne satisfaisais pas à cette prière, la réputation de sa maison était compromise pour toujours. Son nom me paraissait une solide garantie pour une somme dix fois plus considérable que celle qu'il désirait m'emprunter. En tout cas, — quoique je reculasse devant la pensée que j'allais méconnaître gravement les ordres de mon oncle, — je ne pus refuser le secours à celui qui l'implorait de moi. Pourquoi? c'est ce que je ne puis vous dire. Je lui prêtai les dix mille couronnes. Il me donna une reconnaissance renfermant la promesse de me rembourser au bout d'un mois la somme reçue. C'était hier le jour de l'échéance; mon débiteur me demande un délai jusqu'à demain. Je l'ai rencontré, il y a une heure et demie, et il m'a dit n'avoir pas encore pu trouver l'argent nécessaire I

— Mais si votre débiteur est riche et puissant comme vous le dites,. vous n'avez rien à craindre aujourd'hui encore, demain peut être, il vous satisfera, remarqua ,

fi LE DÉMON DU JEU

la jeune lille avec une angoisse mal dissimulée.-

— Je ne saiâ, Marie, si la crainte m'égare et me trompe, mais je crois avoir découvert que les affaires de mon débiteur sont dans un très-mauvais état. Sûr son instante prière, je n'avais pas consigné ce prêt dans mon journal pour en dérober la connaissance à mes commis ; mais îe montant n'en manifue pas moins dans ma caisse. 0 mon amie, mon oncle a dans leis affaires de commerce un coup d*œil d'aigle ; il découvrira sur-le-champ qu'il y a un déficit de dix mille couronnes... déficit résultant d'un prêt d'argent, chose que, depuis mon enfance, il m'a déconseillé, et qu^il y a peu de temps encore, il m'a très-sévèrement défendue! Mon oncle est bon pour moi comme uii père; mais cette désobéissance suffit pour me priver à jamais de ses bonnes grâces... Je redoute un malheur, Matîê I

— Ah ! pourquoi aussi avez vous été aussi imprudent, Geronlmo? Vous auriez dùvons refiiscfr àtni prêt aussi considérable.

— Je ne pouvais refuser... aWlument pas, mon amie.

— Mais vous avez une reconnaissance de la déft6 et une promesse de paiement. Citez ce négociant devant les magistrats ; à Anveite on fait hoime et prompte justice à tout le monde.

— Impossible I dit le jeune homme d'une voit plaintive; mon débiteur est un liomme àtfquèl j'ai de grandes obligations ; line plainte de ma part amènèmt pour iui une ruine irréparable. ÊspèrotiS, clïère

Marie, qu'il aura encore le temps de trouver fle Tafgent pour me rembourser les dix mille couronnes. Il me disait encore ce matin qu'il s'efforcerait de me les remettre en lettres de change sur l'Espagne. *

— Mais de qui parlez-vous donc? dit Marie TOtre langage est si mystérieux.

— Je ne prononcerai pas son nom, mon amie. Ne vous blessez pas de ma réserve ; il y a entre nous, négociants, une loi du secret qu*on ne peut violer.

Marie parnt se soumettre docilement à cette loi; mais elle baissa la tête et regarda tristement le parquet

Soit que Tépanchement de son chagrin dans le coeur de sa bien-aimée eût donné de la force au jeune homme, soit que la vue de la douleur de Marie lui fit affecter de l'énergie, il dit d^un ton dégagé.

— Allons, ma chère Marie, ne vous laissez pas do^ miner par la crainte. J'exagère probablement le danger. Mon débiteur est un homme dont la maison pou^ vait marcher de pair au point de vue de la considération et de la richesse avec tont autre. Dans quelques jours, dis-je? aujourd'hui ou demain peut-être il me sati®^ fera. Si mon oncle arrive avant la restitution, je m'efforcerai de retarder la remise des livres.

Il saisit la main de la jeune fille à demi consolée A lui dit d\ine voix pleine d*un joyeux enthousiasme :

— 0 Marie, ma bonne amie, puisse le soleil favoriiser un jour les yœux de uos cœurs I Paisse la bénédic- -tidndu prêtre descenâre sur tïdtre tmion. Netts 'passe*-

rions en Italie les premiers mois de la vie la plus heureuse; en Italie, ce paradis de la terre où Dieu a prodigué tous les trésors de la nature, et Thommc tous les trésors de Tart.

La voix de M. Van de Werve retentit dans le vesti bule, on entendait distinctement qu'il donnait aux doi mestiques des ordres pressés.

— Marie, votre père vient, dit Geronimo, oh I ja vous en prie que pas un mot ne s'échappe de votre bouche sur ce que je vous ai dit. Gardez mon secret, même vis-à-vis de votre père, souvenez-vous que la moindre indiscrétion peut avoir pour .conséquence la ruine d'un honorable négociant.

— Vile, Geronimo ! Fais-toi mettre ta faille Marie I s'écria M. Van de Werve en entrant dans la salle. Le signor Deodati arrive 1 // Salvatore est en vue. Don Pezoa vient de m'en envoyer la nouvelle, et me fait dire que sa gondole et ses rameurs sont à notre disposition à la grande grue. Il fait un temps beau et calme ; nous irons à la rencontre d'7/ Salvatore.

Marie, comme si cette nouvelle inattendue lui eût fait oublier ce que Geronimo venait de lui dire, s'élança avec un cri de joie et mit elle-même sa faille avant que la duègne eût le temps de s'approcher d'elle. Geronimo semblait aussi tout joyeux, et prit son chapeau, pour aller sans perdre de temps à la rencontre de son oncle.

En peu d'instants, tous furent prêts ; ils attendirent encore un peu avec impatience dans la cour, jusqu'à ce

que les chevaux fussent attelés à la voitare. La grande porte de la rue s'ouvrit enQu et l'équipage s'élança en avant»

Ce jour là, TEscaut présentait devant Anvers un émouvant spectacle. Quelques-uns des navires que le vent d'est avait retenus depuis trois semaines dans la mer du Nord, s'étaient déjà rapprochés de la ville; beaucoup d'entre eux montraient leurs voiles déployées i Tangle de la tête de Flandre, tandis que plus bas dans le fleuve, à Thorizon douteux, des centaines de mâts semblaient sortir des flots pour annoncer l'arrivée de toute une flotte.

i^es matelots des navires arrivés travaillaient avec un gigantesque déploiement de force à lever Tancre et à rapprocher leur bâtiment de la ville, afm de prendre le long du quai une place favorable. Ils rivalisaient entre eux avec tant d'ardeur et d'énergie que la lourde carcasse des vaisseaux pesamment chargés semblait frémir sous l'eflbrt descâbles tendus. De chaque navire montait vers le ciel un chant sauvage et dur comme le cri plaintif du cabestan ; mais joyeux et entraînant comme les clameurs de triomphe d'une armée victorieuse. Ces chants, sortant dans toutes les langues du monde commercial des poitrines robustes des gens de

Zli LE DÉMON DU JEU

mer, retentissaient comme une formidable acclamation sur la ville et sur le fleuve.

La voix des capitaines, retentissant à travers te portevoix, parvenait seule à percer à travers ces chants confondus; et quand un galion portugais venant des Indes occidentales se montrait devant la ville, l'explosion d'une salve d'artillerie venait dominer tous les bruits comme un roulement de tonnerre...

Le soleil, dans tout son éclat, éclairait cette scène vivante de l'activité humaine, et caressait de ses rayons aux splendides couleurs la surface ridée du large fleuve.

Des centaines de pavillons et de flammes de toute couleur flottaient dans l'air ; un essaim de gondoles et de chaloupes sillonnaient le fleuve ; de tous les coins, de tous les bâtiments, de tous les quais s'élevaient vers le ciel des clameurs joyeuses qui se mêlaient aux chants des travailleurs. Jusqu'aux voituriers d'outre- Rhin qui étaient rangés avec leurs puissants chariots près du cimetière du Burg, afin d'y charger des épiceries pour Cologne, ne purent résister à l'influence de cette belle journée de mai et à l'allégresse générale; ils se rassemblèrent près de la porte du Chantier et entonnèrent dans leur langue allemande un chant si harmonieux, si doux» et cependant si viril qu'il enchanta les ouvriers des alentours et fit taire tout bruit> aussi loin que ses sons pouvaient atteindre.

En ce moment, une voiture de maître franchissait la porte du Chantier, et s'arrêtait dans le voisinage des

voHuriers allemands à rinstant même où le dernier son de leur chant allait se perdre dans le chant de travail des matelots.

Un jeune homme, et après lui un vieillard et \ïn6 jeune fille richement parée, descendirent de la voiture.

Tous ceux qui se trouvaient là, aussi bien marchands qu'ouvriers, se rangèrent de côté avec respect tandis qu'ils prononçaient en saluant le nom de M. Van de Werve, et jetaient des regards d'admiration sur sa charmante fille. Quelques Italiens de moindre condition murmuraient même assez haut pour que Maria put les entendre : Eœo la bionda maraviglia.

Mais M. Van de Werve donna l'ordre à ses gens d'attendre avec la voiture sous la porte du Chantier, et se dirigea en saluant du côté du fleuve, où le pavillon de la factorerie de Portugal et les rames levées lui indiquaient l'endroit où l'attendait la gondole de Lopez de Galle, préparée pour lui.

On jeta un petit tapiç sur la planche placée comme un pont contre le quai et la gondole. Marie, son père et Geronimo entrèrent dans l'embarcation; les six ranges descendirent à la fois dans l'eau, et les bras robustes des matelots portugais se mirent à fendre les vagues avec une énergie croissante. Rapide comme un poisson et légère comme un cygne, la gondole s'élança sur la calme surface fle l'Escaut, et louvoya avec mille détours jusqu'à ce qu'elle fût enfin sortie de la foule des navires et trouvât au bas du fleuve une route libre

devant elle. Alors les matelots redoublèrent l'effort de leurs bras, comme s'ils voulaient montrer à la belle jeune fille ce dont ils étaient capables dans leur métier. La gondole, obéissant à l'impulsion des rameurs, bondissait à cbaque coup des six rames, la poupe en avant contre les flots, et se berçait gracieusement sur ces vagues qu'elle éveillait par son rapide passage.

Un silence complet régnait dans l'embarcation, les matelots avaient les yeux fixés avec une timide admiration sur le gracieux visage de la jeune fille; Marie avait le regard baissé et songeait que l'oncle de Geronimo consentirait infailliblement à son bonheur; le jeune homme était absorbé dans ses pensées et flottait entre la joie, Tespérance et la crainte. M. Van de Werve contemplait \^ ville, et semblait jouir de la vue magnifique qu'offre Anvers, - quand on voit de loin, 3omme une autre Venise, ses tours et ses édifices s'élever au bord de son beau fleuve.

Bientôt la gondole tourna la tête de Flandre, et 3omme pour rester dans le reflux, elle avait choisi son ehemin le long de la digue, elle glissait comme une flèche au milieu des roseaux oscillants.

Tout à coup Geronimo se lève vivement et montre du doigt au loin en s'écriant avec joie :

— Ah I voilà // Salvatore là-bas I

Marie imita son mouvement et demanda, les yeux fixés dans le lointain sur les navires qui arrivaient :

— Où? Est-ce ce vaisseau qui porte une croix rougp sur son pavillon ?

— Non, Marie, c'est là-bas, derrière les galions de guerre, cet autre grand navire à trois mâts, qui porte sur son pavillon une image, celle du Sauveur : Il Sal' vaiore.

Tandis que la gondole poursuivait sans interruption sa course rapide, tous les yeux étaient fixés sur la galère pour y distinguer, si c'était possible, les personnes qui se trouvaient sur le pont.

Tout à coup Gerooimo battit des mains et s'écria :

— Dieu soit béni, je vois mon bon oncle.

Cette exclamation décida M. Van de Werve à se lever aussi dans la gondole.

— Vous voyez votre oncle? demanda-t-il tout curieux.

Le jeune homme répondit d'une voix rapide et joyeuse :

-— Ne voyez-vous pas sur le gaillard d'avant de ^ Vn Salvatore^ cinq ou six passagers qui portent un 'costume aux couleurs bigarrées et une plume au chapeau ? et au milieu d'eux un homme de haute taille, complètement enveloppé dans un manteau brun? n a de longs cheveux blancs qui brillent sur ses tempes et une barbe d'une blancheur d'argent qui se détache comme un flocon de neige sur son costume de nuance sombre. C'est le siguor Deodati, mon vieil oncle.

— Âh 1 quel beau vieillard, s'écria Marie avec admiration.

— En eflVt, dit M. X&n dé Werve, pour autant que je

di LE DÉMON DU JEU

poisse le distinguer de loin, votre oncle a nn air trèsimposant.

— Mon oncle est un homme qui inspire le respect partout où il parait, dit le jeune homme avec enthousiasme. Ses soixante-cinq ans brillent sur son front, comme Tauréole de Texpérience et de la sagesse ; il esfj savant, bon, généreux

Et, agitant son chapeau en l'air, il s'écria : ,

— Ah 1 il nous a reconnus ! Voyez, il nous salue de la main. Son doux sourire vient à mon adresse... Comme mon cœur bat I mes yeux le revoient après quatre années de séparation! Merci, merci, mon Dieu, de ce que vous l'avez protégé!

La joie du jeune homme était si vive et si expansive que Marie et son père furent gagnés par la contagion de rémotion :

*- Cela vous fait honneur, Geronimo, dit M. Van de Werve» de porter à votre oncle une si vive affection. Dieu aime les cœurs reconnaissants ; puisse-t-il vous donner aujourd'hui ce que votre cœur désire...

Mais le jeune homme n'entendit pas ces paroles d'en*» ^ oouragement; debout sur le banc de la gondolai il agitait les mains ei s'efforçait, dans son impatience, d« faire comprendre par signes i son oncle combien il était heureux de le revoir.

La gondole se rapprochait de la galère qui remontait lentement l'Escaut, poussée par uue brise favorable et par la marée montante.

Bientôt la légère embarcation se troava à c6té du ! grand navire.

\ Avant que l'échelle fût ' descendue , Geronimo se cramponna au câble de la galère, et, tandis que Marie poussait un cri d'effroi, il s'élança sur le pont et se précipita dans les bras de son oncle.

M. Van de Werve monta l'échelle avec plus de précautions. Lui aussi s'approcha du signor Deodati et échangea avec lui des salutations pleines d'urbanilé.

Marie était restée dans la gondole ; elle vit Geronimo réitérer son embrassement et s'aperçut avec joie que des larmes d'émotion brillaient dans les yeux du vieillard. Une joie plus vive encore s'empara d'elle quand elle vit avec quelle affabilité son père et l'oncle de Geronimo s'entretenaient ensemble et échangeaient les plus cordiales poignées de main, comme s'ils étaient bons amis depuis longtemps.

Bientôt le signor Deodati s'approcha du bord de la galère et descendit avec M. Van de V^erve et Geronimo dans la gondole, pour gagner la ville.

— Voici ma fille, dît le chevalier flamand en présentant Marie au gentilhomme étranger.

Le vieillard, comme frappé d'admiration, regard» sans dire un mot la ravissante jeune fille qui sé tenait devant lui et se borna à s'incliner deux fois pour la «aluer. * ^

Les traits angéliquiss de Marie étaient illuminer pa| un doux sourire qui s'adressait comme une prière de sympathie aux yeux du vieillard} le regard de ses

grands yeux bleus était si pénétrant, si respectueux et si suppliant que le signor Deodati, tout saisi d'une douce émotion, lui tendit la main eni murmurant:

'^ Ela graziosa donzella ! (i)

Mais Marie, encouragée par Tafiectueuse poignée de main et poussée sans le savoir par un mystérieux instinct, tendit les deux mains au vieillard qui^ ne se contint pas plus longtemps et serra avec joie la jeune fille dans ses bras.

Le baiser déposé par son vieil oncle sur le front de neige de Marie, fit battre violemment le cœur de Geronimo, et il dut détourner la tète pour cacher deux larmes qui jaillissaient de ses yeux.

— -AMto vi diapace in nostrapatria: Que Dieu vous donne la paix dans notre patrie, signor Deodati, dit Marie en prenant la main du vieillard^ venez, soyez bon pour votre servante ; asseyez-vous sur ce banc et laissez-moi me placer à côté de vous; j'en serai bien heureuse. Ne vous étonnez pas de ma hardiesse ; G^ ronimo m'a si souvent et tant parlé de vous que depuis longtemps déjà je vous respecte et je vous aime. Et puis;* c'est la coutume dans notre Néerlande : un étranger, quand il s'y présente, est pour nous le bienveuu comme un frère.

Le signor Deodati, à la grande joie de Marie, s'étai tssis à côté d'elle à la place désignée. Tandis que la gondole s'éloignant du navire et suivant le cooiunt du

(i) Ohl U gracieitte jeune fiUe»

LE DÉMON DU JEU hi

fleuve se dirigeait vers la ville avec une rapidité plus grande encore qu'auparavant, le vieillard dit avec surprise :

— Mais, mademoiselle, vous parlez l'italien comme si vous étiez née à Lucques même. Gomme ma langue maternelle est douce et harmonieuse dans votre bouche I

— Voilà mon maître, dit Marie en montrant Geronimo.

— Cela n'est pas ainsi, mon oncle ; elle vous trompe par modestie, s'écria le jeune homme. Mademoiselle Van de Werve parle aussi l'espagnol et le français ; elle connût même un peu le latin.

— Serait-ce vrai ? demanda le vieux Deodati avec un sourire d'incrédulité ?

— Ce n'est pas une chose extraordinaire dans notre ville d'Anvers, signer, dit M. Van de Werve. La plupart des dames nobles et même les filles des marchands parlent deux ou trois langues étrangères. C'est pour nous plutôt une nécessité qu'un plaisir; car puisque les peuples du Midi ne veulent ou ne peuvent apprendre notre langue maternelle, il faut bien que nous nous familiarisions avec la leur.

Le signer Deodati, comme si une pensée soudaine surgissait dans son esprit, saisit la main de son neveu qui était assis devant lui et fixait sur lui un affectueux regard :

— Geronimo, dit-il d'un ton calme, je suis content de toi. Tout jeune que tu sois tu as dirigé avec pru-

/i2 LE DËMON DU JEU

deaca une maison de commerce dans ce pays ; tu t'as conduit comme un homme £ait; et pour me plaire tu t'es interdit toi-même les plaisirs qui ont tant de séductions pour la jeunesse, je le sais. Comme remplaçant de ton père, j'ai même de loin tenu siy toi un œil vigilant et cela a réjoui mes vieux jours de voir que je laisserai pour successeur un chevalier vertueux et un négociant prudent. Je vois ce que tes yeux me demandent. Sois tranquille, mon fils ; en cet heureux jour où nous nous revoyons, laisse un doux espoir remplir ton cœur ; je n'ai fait cette longue traversée que pour te donner, si c'est possible, la récompense de ta reconnaissance.

Il se leva et dit à Marie :

— Chère demoiselle, il me serait très-agréable de faire ainsi à côté de vous un long voyage, et puis votre charmant regard, votre cordial accueil, et je ne sais quoi que je ne puis exprimer mais qui me ravit, me pousse à échanger avec votre père quelques paroles i voix basse, pardonnez-moi : Geronimo prendra pendant ce temps ma place auprès de vous.

Après avoir dit ces mots, il gagna avec M. Van de Werve le fond de la gondole où tous deux s'assirent sur l'un des derniers bancs.

Tremblants de crainte, d'espoir et de joyeuse attente, Marie et Geronimo s'efforçaient de deviner à l'expression de la physionomie de leurs parents ce qu'ils se disaient. Ils voyaient bien le mouvement de leurs lèvres ; mais ils ne pouvaient rien entendre de

LE DÉMON DU JEU àZ

leur conversation à voix basse, et au commencement le visage des vieillards resta très^calme et presque Hms animation. Peu à peu cependant Tentretien parut s'échauffer ; une expression amère flottait sur les lèvfQS du père de Marie, tandis que le signor Deodati faisait d'une manière expressive un compte sur ses doigts. On discutait la grande affaire : la dot, l'héritage. Des deux côtés on s'occupait d'argent I

Geronimo pâlit en voyant son oncle hocher la tète d'un air mécontent; la jeune fille trembla en voyaat le dépit se peindre sur les traits de son père.

L'entretien secret dura très-longtemps sans qull parût prendre une tournure plus favorable ; au coatraire les deux vieillards avaient baissé la tète et resk taient muets, comme s'ils eussent été mécontents l'un de Tautre.

Le signor Deodati adressa encore une question a M. Van de Werve; celui-ci répondit négativement.

Puis tous deux se levèrent et vinrent s'asseoir silen* cieusement sur les bancs devant Marie et Geronimo. Leur physionomie trahissait un dépit secret et ooiL^ centré.

Le jeune homme interrogeait son oncle d'un regard rempli de larmes ; Marie regardait le fond de k gon* dole ; mais les pénibles palpitations de son sein att«9taient qu'elle luttait violemment contre le^ décourage ment et la douleur.

Pendant quelque temps un morne silence régna dans la gondole. M. Van de Werve regardait tristt-

ment sa fllle, qui semblait accablée de tristesse^ et n'avait pas encore levé les yeux ; le signor Deodati était profondément ému par l'expression suppliante des yeux de Oeronîmo.

— Voyons, monsieur, dit le vieux lucquois, faisons quelque chose pour rendre ces jeunes gens heureux.

— Oh I je le veux bien, répondit le chevalier, mais vous, signor? Ma fille est issue d'un sang de haute noblesse, il faut que dans le monde elle puisse faire honneur à sa naissance; comme père j'ai à remplir des devoirs que je ne méconnaîtrai ni ne négligerai.

— Mon pauvre Geronimo, dit le signor Deodati, d'un ton de compassion et en poussant un soupir : tu m'accuserais de cruauté, n'est-ce pas? et cette douce jeune fille pourrait haïr l'étranger pour son insensibilité? Non, ce n'est pas pour cela que j'ai traversé la mer dans mes vieux jours.

11 réfléchit encore pendant quelques instants, puis il tendit la main à M. Van de Werve, et dit :

— Voyons, seigneur chevalier, je veux me montrer conciliant. J'accepte pleinement et entièrement vos conditions, je ne demande que votre bonne amitié comme récompense de mon sacrifice. Le bonheur de nos enfants est-il conclu et assuré?

M. Van de Werve pressa cordialement la main qui lui était offerte et dit avec joie à sa fille :

Marie, embrasse cet excellent gentilhomme, il sera ton père, mon enfiudt.

Marie se jeta au cou du vieillard, un cri de joie s'é*

LE DÉMON DU JEU !i5

chappa du sein de Geronimo^ et les matelots qui ramaient, bien qu'ils ne comprissent pas bien ce qui se passait, se sentirent eux-mêmes émus.

Pendant quelques instants on échangea dans la gondole de joyeuses félicitations, des paroles de reconnaissance et des exclamations de bonheur, jusqu'à ce que la légère embarcation tournât la tète de Flandre et que la ville d'Anvers, avec ses mille vaisseaux et embarcations àe toute espèce, avec ses tours et ses hauts édiflces^ avec tous les bruits de sa fourmillière de travailleurs se déroulât sous les yeux du signor Deodati au bord du majestueux Escaut.

Un cri d'admiration lui échappa.

— O che bella dtla ! Quelle belle ville ! s'écria-t-il. Quelle magnifique tour que celle qui élève là-bas, comme une dentelle sculptée, son sommet audacieux vers le ciel, et domine, comme un géant, toutes les, autres. Quels sont les singuliers bâtiments qui dressent là-bas leurs coupoles rondes et leurs toits pointus si haut au-dessus des autres maisons? Oh l ordonnez qu'on laisse la gondole suivre le courant : l'aspect de votre ville m'enchante, je veux en jouir tranquillement pendant quelques instants.

M. Van de Werve, pour satisfaire la curiosité du gentilhomme italien, lui montra successivement les points les plus remarquables de la ville en disant :

— Voyez, là devant vous, c'est la nouvelle ville, construite à ses propres frais par Gillibert de Schoonbeke, un homme auquel Anvers est redevable de son

AG lâE DËMON DU JEU

dernier agrandissement et de la création d'une quan* tité innombrable de rues et de maisons (1) ; les grandes et massives tours à meurtrières qui, en plusieurs eudfoits baignent leur pied dans l'Escaut, oe sont les anciennes fortifications de la ville. Cette petite tourelle qui domine une forêt de mâts, c'est le couvent du Faucon, qu'on nomme ici Notre-Dame de Yalkenbroek. Là-bas, tout près de l'Escaut, s'élève l'église de Borgt, le plus ancien temple de notre ville, puisque, dès l'an 642, il j avait là une chapelle en bois, et qu'en iS49 il a été consacré comme paroisse tel qu'il est mainte* nant (2). Ce haut édifice, au pied de la tour gigantesque de Notre-Dame, est l'entrepôt d'Espagne. Toutes les nations ont ainsi lonrs factoreries et leurs magasins propres, où chacun trouve auprès des siens, en invoquant le nom de son roi ou de son pays, aide et protection. La massive tour inachevée que vous voyea là-bas domine l'église Saint-Jacques; elle devait dépasser la hauteur de la tour de Notre4>ame ; mais, à défaut d'argent, on a interrompu les travaux depuis quelque temps. Voj^z-voos, non loin de^ là, cette tour carrée surmontée d'une pet^ coupide ronde ? c'est le palais de Fugger, ce Crésus de notre temps, aaoUî par l'empereur Maximilien, à cause de sa prodigieuse

(1) On estime que trois mille maisons nourelles ont étô construite» par Van Sehoonbecke et par ceux qu'il encoongoait, Mnim et ToHMb Histoire d'Anvers. Part. IV, ch. uu

(2) Cette église a été démolie au commencement de ce siècle. L^emplaeeinent qu*elle oeeupait porte aujoiu4*liui le Htm de Pitûm

LE DËlViON DU JEU " ixl

fQrtttflB* Fournisseur d'argent des souverains et des naiions, il voit encore tous les jours s'accroître sa fortune par tui torrent d'or qui afflue dans ses caisseSi et, si Dieu n'y met ordre» les rois et les peuples Uniront par s'incliner devant la puissance de l'opulent banquier. A droite, vous avez l'église Saint-André, et tout près le puissant couvent de &aint-Michel où loge notre encreur Charles, quand il visite sa bonne ville d'Anvers (1^

Tandis que la gondole glissait doucement sur la surface unie du fleuve et que M. Van de* Werve (^ntinuait de donner des explications au signor Deodati sur les édifises qui se distinguaient soit par leur forme partiiculière soit par leur plus grande élévation, il y avait sur la rive, à l'angle le plus avancé du cbantiexr, un personnage qui suivait imperturbal;4ement la goodole des yeux et qui s'efibrçai^ de percer du regard ce qui ae passait dans l'embarcation et de découvrir quelles pouvaient être les émotions du jeune homme et de la jeune fille qui étaien t asfids mv Tun des bancs du milieu- Cet homme, malgré le beau temps, portait un ample manteau et un chapeau à larges bords sur lequel reioBsbait mne pluioe pourpre. Son pourpoint étatt de drap d'or et son haut^de-chausses de satin bruA. A son e6té brillait la poignée d'une épée*

(1) Dans V Histoire d'Anvers^ de MM. Mbbxins et Tonnvpart iV, ch« III, on trouve une vue de la ville le long de TËscaut^ à la date de 4556, et desdétaih sQrles principaux éAfities qa*ett y retnarque.

n était de haute taille ; tout dans son extérieur an* nonçait le gentilhomme ; son costume et sa chevelure d'un noir foncé attestaient une origine italienne.

Ce qu'il y avait de plus remarquable dans sa personne, c'était une longue et étroite cicatrice qui traversait obliquement son visage^ comme si une lame aigûe lui eût jadis tailladé le front et les joues. La trace qu'avait laissée cette blessure ne défigurait pas trop ses traits^ surtout quand son cœur était calme ; mais dès qu'une passion vive ou une émotion impossible à comprimer accélérait ou ralentissait le cours de son sang, alors les bords de la cicatrice se revêtaient de teintes qui variaient du blanc mat au rouge vif et au pourpre violet.

En ce moment, où son regard était fixé sur la gondola avec une expression de jalousie irritée, un feu sombre brillait dans ses yeux, et ses lèvres immobiles étaient crispées par une amère contraction. La couleur de la cicatrice avait suivi la progession croissante de son émotion, et était déjà arrivée à une teinte rouge foncé, qui parfois passait légèrement au violet

Ses pieds se trouvaient tout au bord de l'eau, pour empêcher pro|)ablement que personne ne passât devant lui et ne pût le voir en face ; il pouvait ainsi s'abandonner, sans être épié, aux tumultueuses émotions gui agitaient son âme.

On n'eût pu deviner, même à l'étrange expression de son visage, ce à quoi cet homme pensait et ce qui se

passait en lui ; mais assurément rien de bon n'occupait son esprit; car tout en lui attestait un sombre désespoir et une ardente jalousie!

Pendant longtemps il suivit, dans la même attitude, la gondole qui suivait sans impulsion le cours du fleuve jusqu'à ce qu'il vit les matelots saisir leurs rames et supposa qu'ils allaient aborder.

Alors tout son corps tressaillit sous reflTort qu'il fit pour maîtriser son émotion. Son visage devint calme en apparence, les bords de la cicatrice pâlirent sous ses joues, et, la démarche dégagée , le pas léger et la bouche souriante, il se dirigea vers le point du quai où il remarquait que la gondole allait atterrir.

Geronimo qui avait aperçu de loin l'Homme à la cicatrice, sauta sur le bord^ avant que la gondola ne touchât l'escalier du débarquement et courut à lui avec une hâte singulière. Il lui prit la main et lui dit d'une voix contenue.

— Ehbene^ caro mio Simone ? as-tu trouvé l'argent Simon? Mon oncle est arrivé. S'il découvre qu'il manque dans ma caisse une somme considérable, toi et moi, nous sommes perdus tous deux ! Mais tu as l'argent^ n'est-ce pas? Tu me le donneras aujourd'hui encore?

— Oh I plains-moi, Geronimo, dit l'autre en soupirant, un concours de circonstances fatales rend tous mes efiTorts inutiles.

— Tu n'as pas trouvé l'argot? murmura le jeune . homme avec effroi

— Non... demain, après-demain peut-être. fi).

— Ciel l si mon oncle allait me réprouver dans sa colère ! Je t'en supplie, Simon, essaie de trouver la somme ; ne cause pas ma perte 1

— Oh ! grommela l'autre d'une voix rauque et dtérée, si je devais être la cause de ton malheur, je te vengerais sur moi-même d'une manière sanglante !

-^ Non, non, ne nourris pas d'aussi horribles pensées! dit le jeune homme en lui prenant la main avec compassion l J'attendrai, je chercherai un délai, je m'efforcerai de détourner l'attention de mon onde pendant quelques jours**. Hélas ! hélas 1 je suis pl^in de terreur et d'inquiétude : au moment même où mon oncle vieat de consentir à mon mariage avec Marie 1

Le visage de Simon se contracta affreusement

— - Ton oncle a conseati ? dit*il d'une voix étouffée. Et M. Van de Werve?

-^ Lui aussi. Oh! Simon^ pardonne-moi ce bonheur! Je sais^ moa pauvre ami, que cette nouvelle doit te bris^ le cœur ; mais m nous sommesr-nous pas promis loyalement que, si l'un de nous pouvait réiissir, cela ne rompei^it pas le lien de noire amitié si longtemps éprouvée ?

^Daouutiail damnattonl Die^ m'a abandonné l <

(i) Géronîmo se rendit auprès de SimoDy et lui réclama le pajenif^iit de la somme prêtée contre un billet signé. Turchi chercha à s'excuser par jnil» iéfeitea^ «t dîffira de JDV €■ JMr le payoneot. Matteo Banoello, trad. par Willem.

murmura l'autre tout tremblant ea fixaat les yeux sur le g^ol.

— Voilà mon oncle qui vient avec M. Van de Werve, dit Geronimo. Fais bonne contenance, Simon, et n8 laisse rien voir: montre une figure indifférente dès quo je serai seul, mon maître^ je te viendrai en aide dans ton commerce. Continue d'espérer en la bonté de Dieu.

L'homme à la cicatrice, par un effort suprême sur lui-même, comprima les passions qui bouillonnaient dans son sein, et, s'avançant en souriant au-devant de M. Van de Werve, il dit à son compagnon :

— Mon émotion ^était toute naturelle ; maintenant le coup est reçu et c'est passé. Quelque kiste que jje sois, Geronimo, je te félicite cordialement. Si seulement je pouvais trouver l'argent pour te garder de tout désagrément! Je chercherai, je chercherai sans repos

M. Van de Werve s'était approché, et dit.au vieux DeodaU, après l'échange des saints :

— Je suis heureux de vous présenter mon ami^^ lo signor Simon Turchi qui se trouve ici à la tête de la maison de commerce des Buonvisi, et qui a coutume de m'honorer ae ses visites..,.*

— Ah ! je le connais bien ! s'écria Deodati en serrant chaleureusement la main de Simon ; le signor est de Lucques et fils d'un gentilhomme qui, quand il vivait, était un excellent camarade.

-— Soyez le bienvenu dans les pays d'en deçà les

montagnes (1), signor Deodati, répondit Simon Turcbi. Mon père m'a parlé souvent de votre amitié pour lui. Que Dieu vous donne chance et prospérité en Brabantl

— Je vous dois de grands remerciments, signor, reprit le vieux Deodati, des remerciments pour la sympathie que vous témoignez à mon neveu. Assurément, si mes affaires sont aussi bien gérées dans ce pays que j'eusse pu le faire moi-même, c'est à votre expérience et à vos sages conseils que je dois attribuer ce résultat. J'ai compris suffisamment par les lettres de Geronimo qu'il vous est profondément reconnaissant de votre bonté.

Simon Turchi allait répondre par de modestes excuses au remerciment du vieillard; mais ta voiture s'étant approchée, M. de Van de Werve dit :

— J'espère, signor, que vous voudrez bien nous honorer d'une visite ce soir. Nous passerons ensemble quelques heures agréables avec notre noble hôte.

Simon murmura quelques mots pour s'excuser, en alléguant qu'il avait à soigner d'importantes affaires commerciales ; mais comme Marie et Geronimo le prièrent aussi avec instance d'accepter l'invitation, il promit de faire tout ce qu'il pourrait pour trouver quel- ~ ques instants disponibles.

On monta en voiture et tous disparurent en saluant sous la porte du chantier.

Simon Turchi suivit la voiture d'un regard de flamme

(1) Les Italiens et les Espagnols qualiûaieot ainsi les contrées en deçà des Alpes et des Pyrénées.

et éeonta, immobile comme une statue, jusqu'à ce que le bruit des roues et le pas des chevaux se fussent perdus au loin. Alors^ il croisa convulsivement les bras sur sa poitrine et laissa pencher sa tète, comme si la certitude d'un terrible malheur l'eût accablé.

Il resta pendant quelque temps plongé dans de profondes réflexions ; mais un chariot qui arrivait à grand bruit et les avertissements des conducteurs l'arrachèrent à sa préoccupation.

11 se rangea de côté et regarda autour de lui, comme s'il se demandait à lui-même quel chemin il devait suivre pour s'éloigner des quais et de la foule des ouvriers. H se dirigea à pas lents vers l'église de Sainte-Walburge et fit le tour du mur d'enceinte du cimetière. Il erra pendant quelques instants dans le champ des morts au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il se trouvât contre les saillies du mur de l'église, dans un coin obscur, où il s'arrêta, presque caché, les yeux fixés sur une grande pierre tumulaire.

Il porta la main à son front et s'étreîgnit le crâne à le briser, pour forcer son cerveau à lui donner une idée nette de sa position. Il resta longtemps dans cette attitude, plongé dans de sombres pensées; la cicatrice de son visage changeait fréquemment de couleur et de teinte et aux légers frissons qui parcouraient parfois ses membres, il était visible qu'il était en proie à une vive émotion.

Enfin, comme si ses réflexions avaient pris un caractère plus déterminé, il murmura d'une toix sourde :

bU L£ DËMON DU JEU

— Le fauteuil ? Il ue va pas I Et puis ce seriit trop

tard Un poignard, une épée, un meurtre par guet^

apens ? Si seulement Julio avait du cœur au ventre , mais c'est un lâche fanfaron. Pourquoi ai-je pris uo pareil poltron à mon service? Il n'osera pas risquer la

coup Mais je puis l'y forcer, le forcer même à l'au-

clace. Je n'ai besoin pour cela que de prononcer son

véritable nom C'est affreux pourtantle meurtre d'un

ami et peut-être, être reconnu et trahi, — et mourir

sur l'échafaud comme un vil bandit de grand chemin le chef de la maison des Buonvisi (1)1

Cette pensée le fit frémir Il resita un instant

plongé dans ses réflexions et murmura avec plus de calme :

—J'irai trouver encore le bailli Van Schoonboven. Il a été mon protecteur auprès de M. Van de Werve ; cela le blessera peut-être que, sans égard à ses pressantes recommandations, il ait disposé de la main de Marie. Qui sait si son influence n'empêchera pas le mariage?

Un sourire ironique contracta soudain son visage.

^ Imbécile que je suis ! grommela-t-il. Et les dix mille couronnes? Et l'infamie de la banqueroute ? Ohl l'infernale pensée; si je pouvais reprendre la reconnaissance de ma dette sur un cadavre ? Allons chez M. Van de Werve ; il faut que je parle à Geronimo, que je sache où ce soir, iL....

(1) c Un féroce déstr de vcageancc s^était emparé de SimoQ, et il ne songeait à rien autie qu'à tuer Geronimo. Matteo Bandello.

LE DEMOiN DU JEU 65

La parole mourut sur ses lèvres et une soudaine terreur le secoua des pieds à la tète.

Il avait entendu derrière lui une voix d'homme qui parlait tout bas et semblait venir de la bouche d'un espion.

Pouvait-on avoir entendu ce que Simon Turchi avait si imprudemment confié au coin solitaire d'un mur de cimetière ?

En se retournant avec angoisse, il vit deux personnes, à trois ou quatre pas derrière lui qui le regardaient d'un air railleur.

En tout autre jcirconstance, le chevalier italien eût certainement demandé compte à ces inconnus de leur insultante curiosité, mais l'émotion lui avait ôté tout courage et toute énergie.

Il pencha la tète sur la poitrine, cacha son visage autant que possible, traversa rapidement le cimetière et disparut derrière le mur d'enceinte.

îSimon Turchi avait, non loin du pont de la Vigne, une magnifique demeure où la factorerie, ou les bu- ' reaux, delà maison de commerce des Buonvisi se trouvaient ; mais il possédait aussi à l'extrémité de la ville un jardin d'agrément, où, dans de meilleurs temps, il avait l'habitude d'inviter ses amis et ses connais-

sances à de charmantes fêtes, des banquets, et des g] concerts. m

Non loin de l'église Saint-Georges^ an milieu des u terrains non bâtis qu'on nommait les Prés de THôpital, £e trouvait la campagne de Simon Turchi. d

Au dehors elle n'offrait aux passants qu*un mur d'en- d ceinte sans ouvertures, ombragé par de hauts arbres ; fj et, à rhorizon, les girouettes étincelantes de deuxtou- q relies qui s'élevaient du sein des massifs de verdure ; à i l'intérieur, au contraire, il y avait un vaste jardin dont les sentiers capricieux, tantôt serpentaient^utour d'un t parterre fleuri, tantôt gravissaient un coteau, puis re- i descendaient dans une vallée ou allaient se perdre dans j une sombre grotte. Ça et là, entre les massifs de ver- i dure, s'élevaient des statues blanches représentant, pour la plupart, des dieux de la mythologie païenne; au milieu du jardin, entouré de rochers artistement imités, se trouvait un bassin maçonné dans lequel semblaient nager une foule d'animaux monstrueux, | tels que des dragons, des basilics, des lézards et des sa- 1 laraandres. C'était une fontaine jaillissante; et bien certainement -elle devait offrir un charmant spectacle quand, les robinets étant ouverts^ ces monstres étranges lançaient l'eau dans toutes les directions en rayons dansants, par la bouche, par le nez et par les yeux.

Mais, vers le fond du jardin, et à une grande distance du mur d'enceinte de tous côtés, s'élevait un antique pavillon construit en pierres grises, dont la plus

grande partie des murs étaient recouverts de lierre et, malgré leur teinte sombre, avaient un aspect très-pittoresque.

Sauf quelques étroites fenêtres, toutes fermées par des barreaux de fer et l'escalier en ardoise qui précédait la porte d'entrée, cette lourde construction n'offrait rien de remarquable que deux tourelles rondes qui s'élançaient du sol jusqu'au-dessus du toit et dominaient même les arbres gigantesques du voisinage.

Le jardin avait été visiblement négligé depuis longtempe^ car tous les sentiers étaient couverts de luxuriante mauvaises herbes^ et dans les parcs à fleurs on voyait encore les tuteurs à demi pourris qui avaient soutenu les plantes qui y avaient fleuri à l'automne précédent. Les statues étaient souillées de taches noirâtres causées par la poussière et par la pluie; une mousse mince et basse couvrait les monstres de la fontaine jaillissante, et le peu d'eau qui restait dans le bassin était couvert de la verte écume de la décomposition. \

Ces signes généraux de l'absence de l'homme, les teintes sombres de l'édifice, la nudité des arbres et des arbrisseaux croissant à l'aventure, et surtout un silence que rien ne venait troubler, donnaient à cet endrràt un triste air d'abandon, et on y éprouvait je ne sais quelle sensation de solitude et de froid qui ne poovait porter l'âme qu'à de pénibles et amères pen-

mÂAa

11 était déjà tard dans l'après ditaer; le soleil avait

68 LE DËMON BU lEU

presque atteint le terme de sa carrière, et sll fiiisait encore resplendir les girouettes au haut des tourelles des étoiles d'or, ses rayons obliques n'atteignaient cependant plus le sol du jardin. Au sein des massifs de verdure et à l'entrée des grottes, se répandait peu à peu la lumière grise et douteuse qui annonce rapproche de la nuit

Pas le moindre son ne se faisait entendre en ce lieu, le bruit des travaux du peuple dans la ville retentissait bien dans l'air, les cloches des églises envoyaient bien leurs sons au-dessus de l'habitation solitaire, mais comme aucun bruit ne sortait de l'habitation mèioe ni du voisinage, ces rumeurs lointaines rendaient plus saisissant encore le silence qui y régnait.

Seulement, par intervalles, un bruit sourd, semblable au grincement d'une lime, paraissait sortir da vi^ édiflce ; mais il était si peu distinct et cessait si soih vent que ce faible son ne pouvait troubler la solitude et le silence du lieu.

Tout à coup deux coups pesants, comme ceux d'an marteau, retentirent dans le jaMin. C'était quelqu'im qui frappait à la porte extérieure dans le mur pour être introduit.

Après quelques Instants de nouveau silence, paml sur l'escalier du pavillon un homme qui desœndii à pas lents dans le jardin»

n était haut, mince détaille et avait dee cheveas roux, une barbe pointue également rousse et des mooft* taches retrousséeSé Ses i<mes, bien que maigres et

ttvaebies, étaient ronges de ton; mais plus rouge encore était son nez. Ses yeux, entourés de limbes cen-* drés, avaient une expression d'égarement. Ses bras et ses jambes étaient d'une longueur extraordinaire, sa démarche et ses mouvements étaient lents et pesants, comme si ses membres eussent été disloqués et ses muscles sans force et sans ressort.

Son costume indiquait un domestique, il portait un justaucorps de cuir noir, un pourpoint rouge et des chausses de même couleur, sans la moindre broderie ni ornement.

En ce moment, il avait les manches relevées, et ses bras maigres étaient nus jusqu'au coude . Il tenait une lime à la main, et semblait avoir été troublé par les coups frappés à la porte, dans un travail ur|;ent.

Arrivé à la porte extérieure, il tira une clef de son pourpoint et demanda en italien ; •^ Qui frappe-là?

— Ouvre, Julio, c'est ton compagnon Bernardo, répondit-on dans la même langue.

— * Tu as sans doute avalé chemin fieûsant, au Chanîecm, quelques pots de bièrede Hambourg? M'en as-tu au moins apporté une pinte? demanda l'homme à la barbe rousse. Rien ? tu n'as rien ? Je travaille ici à me crever; }e meurs de soif et personne ne songe à moi. Laisse-moi- voir le reseori I

 ces mots, il prit des mains de son compagnon ui:.o ti0B.d'Mits;r9€Oi«k»bée^etla oonsidéra en la ployant et

la reployant, comme pour jager de sa forme et de sa force de résistance.

fiernardo était un homme, trapu, difforme, avec un dos saillant qu'on pouvait regarder comme une bosse. Sa physionomie annonçait l'humilité et la pusillani-, mité ; mais en même temps brillait au fond de ses petits, yeux gris une étincelle de malice, et c'était avec un sourire qui semblait à la fois supplier et railler qu'il contemplait l'homme roux.

Celui-ci dit d'un ton de commandement

— Le ressort parait bon. Va me chercher une pinte de vin du Rhin, derrière le puits Saint-Georges.

— Notre maître l'a défendu, tu le sais bien. Laissemoi partir ; le signer m'a ordonné de revenir tout de suite à la factorerie.

— Vas-tu chercher du vin où je brise ce ressort en mille pièces sur ta bosse I

— Toujours injurier et chercher querelle, murmura Bernardo. Ta sais bien que la bonne volonté ne me manque pas. J'irai chercher du vin : donne-moi de l'argent!

— De l'argent ? Je puis sauter en l'air sans xiulle crainte, il ne tombera pas un rouge liard de ma poche, Prète-moi le prix de cette pinte.

— Ma bourse est vide, Julio ; mais la tienne? Notre maitre t'a donné hier encore, je ne sais combien de schellings. Tu me l'as dit toi-même.

«- Bah I les dés ont tout dévoré-I

— Joueur endurci ! ditBetnardo avec un soupir. Ta

risquerais ton ftme au jeu si quelqu'un voulait seulement tenir contre un carolus d'or.

— C'est bien possible, répondit Julio d'un ton moqueur ; mon âme ne vaut guère davantage*

— Fi 1 quelles paroles impies ! Nous nous trouvons ici tout à fait seuls, c'est vrai; mais il y a là-haut quelqu'un qui entend ce que nous disons. U te punira, Julio.

L'homme roux haussa les épaules.

~ Poursuis tes débauches nocturnes, reprit Bernardo, perds ton argent au jeu, noie ton intelligence dans l'ivresse : au bout de ce beau chemin, il y a une

potence et une roue et derrière rit le diable pour

lequel toutes les âmes fourvoyées sont les bienvenues. Adieu ; réfléchis à mes paroles ; songe que Dieu dans sa justice te demandera un jour, compte de ta vie. A demain!

Julio s'élança vers la petite porte, en ferma la serrure et mit la clef dans sa poche.

— Gesse ces enfantillages, dit l'autre visiblement mal à l'aise. Ouvre la porte, Julio^ ou je me plaindrai à notre maître. \

— Que m'importe notre maître? dit l'homme roux en riant. Tu dis, Bernardo, que je finirai par la potence? Non, non. Celui qui joue avec Tépée périra par l'épée, dit le proverbe. J'en ai tant percé et transpercé de ma dague que mon tour finira bien par arriver. La nuit dernière, ci encore été fète^ Bernardo. J'en ai bien terrassé huit et percé le bras à un, et quant aux

deux ou trois autres qui sont restés sur le carreotu, ma dague sait mieux que moi ce qu'il en est. Entre un int^ tant avec moi dans la maison; je te raconterai comment cela est arrivé. !

— Non, je n'ai pas le temps»

~ Parbleu, il &ut t'en flonner du temps; tu ne par* tiras pas d'ici avant d'avoir entendu le récit de mes aventures de cette nuit.

— Ce sont toujours les mêmes histoires. Si je devais t'en croire, depuis longtemps, il n'y aurait plus de place dans les cimetières pour enterrer les pauvres gens que tu as tués. Ouvre la porte, Julio, et laisse-moi partir» je t'en prie.

L'autre lui prit la main et, l'entraînant de force vers la maison, il dit :

— Je suis toute la journée seul ici et ne puis éebaii^ ger un mot avec personne ; il y a de quoi vous en** gourdir la langue dans la bouche. Tu entendras mes aventures bon gré mal gré. Juge, par le récit de mm hauts faits, Bemardo, quel honneur c'est pour toi d'avoir pour camarade un homme aussi intrépide. N*y mets pas de mauvaise volonté ; tu sais que toute résis^ tance est inutile avec moi. Ne souris pas ; si je voulais l'essayer, je pourrais jouer avec toi comme avee ttoe balle; mais tu es mon ami, et puis tu estrop faiUe pour m'opposer la moindre résistanee^ Ne crains do&& rien

Ils gagnèrent la maison et entrerait dan» s&e sener de parloir, où /ulio jeta sur la table le ressort qu'il te«

nait CB mains, et, prenaat une chaise, dit à son compagnon :

'^ Assieds^toi, Bernar(h>^ tu vas entendre d'étran^s choses. Ckmnais-tu Brufferio, le ribaud? C'est un gaillard comme un géant, qui ne tient pas plus compte de la vie d'un homme que de la vie d'une mouche. Dans toutes les tavernes de la paroisse Saint-Andiré, il n'y^ pas un homme qui ne tremble sous son regard. Dans la ruelle du Livre^ il y a une taverne dans une grande cave ; on y fait roulej les dés pendant les nuits.entières, et Ton y joue des monceaux d'or dont le diable seul sait rorigine. Hier, tard dans la soirée. Je traversais distraitement la ruelle du Livre ; un bruit de dés frappe mon oreille. Vois^tu , Bernardo , ce bruit là m'attire comme une ravissante musique ; c'est plus fort que ma volonté. Je descends dans la taverne et je demande un veifede bière de Hongaerde. Je prends place parmi les joueurs et en défie quelques-uns à jouer contre moi. Je gagnai, je perdis; mais enfin le sort me favorisa, et bientôt j'eusma poche tellement pleine d'argent qu'elle menaçait de se déchirer sous le poids des florins. Pour consoler les perdants^ j'avais comjEUAudé à l'hoiesse de leur apporter à chacun une pinte de vin ; mais, malgré ma générosité, les gaillarcb me regardaient avec des yeux étincelants, et paraissaient s'exciter les uns les autres à me tomber sur le corps* On cbm*cbait noise, on voulait une querelle. C'était une société de voleurs et d'assassii^» Bernardo; mais les rlbauds voyaient bien à qui ils avaient affaire. Un couteau retient Tau-

Ch LE DËMON DU JEU

tre dans la gaine^ dit le proverbe. Mon fier regard, ma parole hardie^ ma physionomie intrépidé les tenaient à

distance respectueuse demoi Toutà coup, le redouté

.Brufferio entra dans la cave. Il n*eutpas sitôt appris de ses camarades comment le sort m'avait favorisé, qu'il 'me provoqua à jouer aux dés avec luL Je ne demandais pas mieux. J'ignore comment cela se Qt, mais je Iperdais à chaque coup. Nous doublions toujours l'enjeu ; une froide sueur perlait sur mon visage en voyant tous mes florins passer dans la poche de l'heureux ri- ;baud. Encore un coup, et il ne me restait plus un rouge liard. Lé sort me fut propice cette fois; mais Brufierio prétendit qu'un de mes dés était resté debout contre le bord de ma pinte, et il rafla tout l'argent qui se trouvait sur la table et le mit dans sa poche. Je me levai vivement et le traitai de trompeur. Lui, sans hésiter, me frappa de la main au visage. C'était par trop de brutalité. Furieux et altéré de vengeance, je m'élançai dans un coin de la cave et tirai mon couteau. Aussitôt vingt autres couteaux brillèrent^ tirés contre moi. Tu crois que j'avais peur et que je tremblais, Bernardo ? Tu ne me connais pas ; quand je me trouve ainsi en péril, la vue d'une armée entière ne m'eflraierait pas ; car, je puis le dire, ce qui me manque le moins c'est le courage et l'intrépidité. Quand je vis que les ribauds allaient s'élancer sur moi, j'enveloppai mon bras gauche dans le pan de mon pourpoint, et, bondissant en avant comme un lion, je me mis à frapper, à hacher, à percer si rudement autour de moi avec mon couteau, que tous

les ribauds et même le gigantesque Brufierio s'enfuirent hors de la cave. Je les poursuivis dans la rue ; là le combat recommença de nouveau ; mais il tourna mal pour mes adversaires. En moins de quelques instants BrufPerio était étendu mort sur le pavé^ entre deux de ses camarades ; les autres, cruellement arrangés, avaient

pris la fuite Et je me trouvais seul sur le champ de

bataille, comme un triomphant vainqueur 1 Je restai un quart-d'heure encore à cette place pour voir s'il ne se présenterait pas d'autres ennemis ; mais les coquins en avaient assez pour cette nuit-là !

Bernardo avait écouté ce récit avec un sourire d'in« crédulité; quand ce fut fini, il hocha silencieusement la tète.

— Eh bien, que dis-tu de cette aventure? demanda Julio. Ne pourrait-elle être racontée dans les chroni* ques comme un trait d'héroïsme?

-* Eh, certainement. A ta place, maint aufre eût

défailli d'angoisse mais il me semble avoir vu ce

Brufferio^ que tu dis mort^ se promener parfaitement vivant ce matin, sur la place de Meii*.

— Impossible: tu t'es trompé.

— Gela se peut, pourtant je connais très-bien le ribaud ; car je l'ai déjà vu deux fois au pilori.

— S'il n'est pas mort, il ne paraîtra pas dans la rue d'ici à six mois.

— Et ta as repris ton argent à Brufferio ?

— Que demandes-tu? dit Julio.

<— Mais puisque le ribaud était étendu à tes pieds»

JN W DtMON DU JKU

pcmrqttoi ae lui ashiu pas repris l'arg<»it qa'U t*av»it

TOlé?

L'hoBime roux parut chercher uae r^K»se et muF- Wira après un instant :

~ T« as raison. Dans rémotioa de la lutte, je n';ai pas pensé. •••. et puis je n'en avais pas le teoips : les veiUeuflrs de nuit accoururent au bruit, et tu comprends que je n'avais pas envie de tomber dans les mains du hftiUi.

-*- Je ne te comprends pas bira ; il me semblait avoir entendu que tu étais resté un quart d'heure en {foce, dit Beraarde avec un léger sourire. Et il y a w sans Aottto benucmip ^ wig Répandu Julio?

— Ahl par torrents, comme tu peux croire. Bemardo regarda son compagnon de la tète aux

pieàiM œoBikra «n grande surprise.

— Jeté demanderais Um qiie)qi»B ilbose ; fiçmistu B'enteodfaîB pasla plaisanteâe et tu te fà^h^rais «lontre Bloi, diit-iU

*m Ois fmnohsDUint ce que tu pensss, répondit son compagnon.

— Je m'étonne extrèmemmit, Julio, qu'il n'y aît pas k moindre gouttelette de sang et mttm pas une seule tache sur tes hai>it8. Avec ta permissioa, je crois que te as peut-être rfrvé touit cela?

Julio bondit de son siège, grinça d^ im% et re^ gardant son compagnon, coowS: sHl voulait le dévorer,

s'écria :

i «^ Qn0î ! tu oses te railler d$ sioi? iMu dojialas

liE D&MON D^ JKU 67

d^ la vie? Ia$ei^ ! si je levais la maia seulement, tu serais brisé en pièces!

Eieroardo s'était levé aussi et dit d'une voix demiirouique, deuii-suppliante :

— Il faut me pardonner, Julio. Je crois à tout ce çgi^ tu xue dis et n'ai jamais douté de ton merveilleux courage. Si je ris parfois des choses sérieuses, ne le prends donc pas eu mauvaise part; ce genre deplaisauterie est propre aux hommes.. ...

— Si tu n'étais pas un bout d'homme, un être faible et impuissant, tu serais déjà étendu à mes pieds, murmura JuUo ; cependant j'ai bien envie de te plonger mon couteau dans la poitrine.....

— Laisse-le dans sa gaine, pour l'amour de Dieu, Julio ; je vais à l'instant chercher pour toi un sioop (1) de bière de Hambourg.

— Ah 1 hypocrite, tu as donc de l'argent ! s'écria Julio avec joie. £h bien, je redeviens ton ami, si tu me rends un service. J'ai absolument besoin d'argent; prète-moi quelques schellings; et le premier qui te ro* garde de travers est un homme mort^

— Mais si j'avais quelques schellings à te douner, Julio, tu courrais sans doute encore les jouer?

— Non, tu te trompes cette fois et, je paierais m^ cet argent loertaines choses que notre maître m'a ojrdonné hier d'acheter.

BeFnardo tira ui^ petite bourse (k son pourpaîni^y

(i) Mesure de quatre pintof.

prit le peu d'argent qui s'y trouvait et le tendit à son compagnon.

— Voilà deux schellings, dit-il ; c'est tout ce que je possède. Je crains bien qu'ils n'aillent rejoindre les autres.

Julio fourra les deux scbellings dans sa poche et murmura :

— Ah 1 je ne dis pas que je n'irai pas ce soir à la paroisse Saint-André, pour voir si quelqu'un osera en^ core tenir contre moi !

— Julio, Julio, je te plains I dit Bernardo en soupirant. Ce n'est pas que je veuille te faire la leçon ; mais tu as une vieille el malheureuse mère, qui a besoin de ton aide. Tu parles toujours de lui envoyer des secours, et depuis six mois tout ton argent s'en est allé au jeu. Qui sait si ta pauvre mère ne souffre pas de la faim?

Ce reproche parut toucher profondément Julio. Il baissa les yeux et parut un instant absorbé dans de sombres réflexions. Il releva la tête et dit avec abattement :

— Ne me parle plus jamais de ma mère, Bernardo ; tu touches là la seule place de mon cœur qui soit encore sensible. Et^ cependant, tu as raison, je suis un monstre ! Oh I ce jeu mauditl Mais je deviendrai mcil-

eur. Va-t'en maintenant, pour que je puisse reprendre mon travail.

— Mais que fais-tu donc? demanda Bernardo. Voilà déjà le troisième ressort que tu me fais commander, et chaque fois chez un serrurier différent !

— C'est un secret que personne ne peut savoir que notre maître et moi.

— Un secret ? murmura Bernardo. Des ressorts, un secret ! Qu'est-ce que ce peut-être?

— Allons, je vais te le faire voir, dit l'homme roux, Lesignor se fâchera s'il lèvent, peut m'en chault! mais il s'agit de ne rien dire, Bernardo ; il faut se taire comme un sourd-muet.

Il conduisit son compagnon jusque sur le seuil d'une chambre, et, ayant poussé la porte, il lui montra un grand fauteuil qui, pour la forme, ressemblait aux autres chaises qui l'entouraient^ mais des bras duquel s'avançaient en saillie deux ressorts recourbés.

— Voilà ce à quoi je travaille sans relâche depuis quatre jours, du matin jusqu'au soir. Je voudrais que ce siège ensorcelé fût au diable! J'ai déjà versé des pintes de sueur, mais le nouveau ressort ^era bon ; encore quelques instants et j'en ai fini.

Bernardo considéra avec une attention singulière l'objet inachevé et parut effrayé.

— Ciel ! dit-il, qu'est-ce que cela? Un fauteuil à piège ! Veut-on attraper des hommes ici?

Julio fit de la tête un signe affirmatit Pâle d'anxiété, Bernardo murmura :

— Dieu me garde! que va-t-il se passer ici? Notre maître saitr-il quelque chose de ce terrible meuble?

— N'est-ce pas lui qui t'a ordonné chaque fois de m'apporter les ressorts ?

70 LE D£M0N du jeu

L*faomin6 au dos voûté fit le signe de la croix etmnrmura quelques mots à voix basse.

Toilt ù coup Julio, en lui frappant sur Tépaule^ s'écria en éclatant de rire :

«^ Ah 1 9^ ! le mit garçon 1 II voit déjà une victime 4a98 ce fauteuil et le sang qui coule à flots, comme 4ap8 les contes de vielle femme. Rassure-toi, Bernardo; ce que je fais ne doit servir qu'à satisfaire un e^rtce de notre maître. Il va faire nettoyer le jardinet réparer la fontaine jaillissante. Il fera placer ce fauteuil sous un berceau, voisin de la fontaine. Celui qui ira s'y asjBeoir sera pris, et les salamandres du bassin l'inonderont à souhait. Je te le dis, c'est une lubie de notre maître.

— Comme je suis poltron ! s'écria Bernardo en riant de sa propre frayeur. Cela sera très- bien... ..Ouvre-moi la porte maintenant, Julio ; on doit m'attendre depuis longtemps à la factorerie.

Tous deux quittèrent la maison en s'entreteiiant, et se dirigèrent vers la porte extérieure.

Bientôt l'homme aux cheveux roux revint seul. Il prit le ressort sur la table du parloir et le porta dans la chambre où il avait effrayé son compagnon par la révélation du secret de son maître. Il s'assit par terre à côté du fauteuil à piège ; et, prenant quelques outils, il se mit à arranger le ressort et à essayer s'il produirait l'effet voulu. Sur ces entrefaites, il disait en riant :

—f Oh ! ce stupide bossu, on lui ferait croire qu'un chat pond des œufs 1 Voilà qu'il a encore accepté toute

tE DÉMON DU JEU 71

oette histoire de Bnifierio et de ses ribands comme parole d'évangile. Le lâche 1 Pour lui escamoter de la poche son dernier son, il snf&t de lui faire peur. J'ai deux schellings 1 Le soir approche, il commence à faire sombre. Tout à l'heure, j'irai à la taverne du Dé d'at'» gent. Je joue d*abord quelques liards, puis des pièces blanches, et enfin des florins et même des couronnes ! Cette fois, je cesserai de jouer, dès que je sentirai ma

poche pleine d'argent Alors, du moins, cela vaudra

la peine d'envoyer quelque chose à ma pauvre mère..... Dans quelle position peut-elle se trouver maintenant, ma mère? Qui sait si elle n'a pas déjà quitté ce monde? Cela vaudrait peut-être mieux pour elle. Pauvre et aveugle I Et pour unique recours, un fils qui doit cacher son véritable nom pour échapper au bourreau, — un joueur, un ivrogne, un vrai gibier de potence ! Oui, si le sort m'est favorable, je lui enverrai tout de même quelque chose. Le signor m'a promis de le lui

faire parvenir à Lucques Ah 1 voilà le ressort fixé l

Essayons si la machine fait son office.

11 se leva et posa la main sur le bras du fauteuil comme s'il voulait s'y asseoir ; mais il saula tout à coup | en arrière en s'écriant :

— Oh 1 imbécile que tu es, tu allais faire du beau I J'étais pris dans mon propre piège ; et si le signor avait oublié ce soir de venir ici, j'aurais bien pu rester pincé

jusqu'à demain dans ce traître fauteuil Mais, est-ce

que je n'entends rien? Une clef qui grince dans la porte du jardin 7 C'est le signor Turchi 1

7fl LE DÉMON DU JEU

Et, s'asseyant par terre devant le fauteuil et le dos tourné à la porte, Julio se mit à trayaiiler en apparence avec une ardeur extraordinaire, et pour se donner encore plus un air d'indifférence, il se mit à chanter, tout en limant, le commencement d'une chanson connue :

Ahl sans le sou, ta me fkis peine.

Ta troubles mon contentement; Taimerais tant me mettre en joie»

Une bourse plate s'j refuse; Et je reste assis sur mon banc.

Tuant le temps comme je puis; Ah I prenons-en notre parti I Ne rien avoir £aiit beaucoup épargner I

La porte s'ouvrit, et le signor Simon Tarchi apparut sur le seuil -de la chambre ; il resta un instant immobile et contempla silencieusement le domestique qu continuait sa chanson, comme s'il ne se fût pas aperçu de l'arrivée de son maître.

Simon s'approcha lentement de son serviteur, et lui posa la main sur l'épaule ; mais avant qu'il pût dire un mot, Julio tira son couteau de sa gaine, et bondissant debout, fit un geste comme s'il voulait frapper son maître.

— 0 cieloy è voi, signor ? Est-ce vous, signor? s'écria Julio... Vous vous glissez à travers le jardin comme un voleur de nuit. Il fait presque obscur; un malheur pourrait arriver ainsi....

— Cesse cette slupide plaisanterie, Julio. On ne tue

pas nn homme sans reconnaître d'abord à qui l'on a affaire.

— Vous croyez cela, signer I Si cinq on six individus venaient me surprendre, il n'en resterait pas un seul en vie 1

— Tu parles comme si la vie d'un homme ne valait pas un blanc de tes yeux?

— Moins, signer : elle ne me vaut pas un liard.

— Eh bien, c'est ce que nous allons voir, dit Simon d'un ton étrange et en se tournant vers la porte. Pendant des années, je t'ai enteddu hâbler et te vanter; ce soir, je saurai ce que tu es : un lâche ou un homme d^ courage.

Julio se redressa sur ses hanches, posa fièrement le poing sur le côté et allait parler, mais son maître ne lui en laissa pas le temps.

— Pas de vaines paroles I dit Simon d'une voix imr périeuse. Allume la lampe et viens me trouver dans ma chambre à coucher 1

Il quitta la place sans s'informer du fauteuil et monta un escalier tournant. Ayant ouvert la porte d'une salle, il se jeta sur un siège, et se mit à passer les deux mains sur son front, comme un homme assailli par des pensées vagues et mdislinctes mais pénibles.

Au bout d'un instant de cette agitation fiévreuse, ses mains retombèrent sur ses genoux, et le regard perdu dans la demi-obscurité du crépuscule, il murmura :

— Ainsi^ c'est décidé I le meurtre d'un ami I lui mon ami? n est mon ennemi mortel I Ne m'a-t-il pas ravi

M LE DÉMON 011 JKU

Pamow de Miria? NVt^il patkiiii toutes me» esfié* rances? n'a-t-il pas préparé ma perte et ne m'a-t-il pas eottdauMié à une éternelle inCamie ? Son oncle a consenti ; M devMnise&afsodé commercial, ce j^priétaûe d'une immense fortune, époux de Marie, de Maorie qm m'élait* dtstmiei peut épowe par son pèrel II sera puissant, riche et heureux ; il nagera dane le luxe, étonner» 1» monde par ks sflendeurs de sa vie, et jettera dti baut de sa grandeur un regard de légitime fiierté 0nr Turchi perdu- et rainé I 0 damnation ! et fw m'àrriirera'4-il ? Deodaii déconwira qu» je lui dois dâ mitie em^oiMiêe^; it nie> traduira en justicei; jcf serai condamné comme fripon ; on reconnaîtra que j'ai d^ pensé plus que je ne possédais; •->- ontri^é» naéprisé, Taillé, temltopai-je peur jamais dans ranime de la. au* sère et de l'infamie? Ah! non, non, ^'il ifimii:e<} Sa mort seule peut me sawer. S'il périt, comme je l'ai concerté, jenedoîs^plns te»dixmiUe ooaaronnee^^ Marie devient ma femme et je suis moltre^desadot; alossujs reste le^difeetenr puissanÉ^ fior^ boaoré de la oiaiaoa des B^ienyisl K .. Mêâ&lelemipe pcesse ; daittaàn ilser» pe»tr Mre^ tii»p tardl' Ji^ntenés venir JêaiiOk Ceed sofluÂque repesa Iett4( a»)» espoirl

Le domestique entau dan» la; salle «i pe0a.uaerUmpe ifflumée enrla taMe»

~ Bb'lteny signer, dktiW à qnelleéfireaTevouleTr voue BaeCtre< moi» couragej? elle ne peut ètee asse% di£- Ifoiie' pour que je. net la., ankkm^ pa% aveo: bûaa&ur^ soreï-ensèr!

L£ D£MOM DU JEU 75

— Ferme les voIeiSy les feBètres^ dit Turobi^ as* sied-toi là devant moi, Julk>^ et écoute aUeiifti¥dment laes paroles : ce que je vais te dire est très* trave.

L'bomme aux cheveux roux regarda son maître avec un malin sourire d'incrédulité, mais, il si'assii siloueieusem^it sur un siège devant lui,

— Julio, dit SimoOy je suis triste et indécis. Il y a ua homme qui feint d*ètre mon ami, et qui, depuis de& années, me poursuit comme s'il n'était né que pour mon malheur. Il m'a toujours, avec une venimeuse ifôtuee, calomnié^ trompé, porté préjudice dans mon honneur et ma fortune ; maintenant il en est venu si loin dans ses machinations infernales que je vais être oosdamné à rien moins qu'une éternelle infamie et une éternelle misère, si, par une vengeance hardie, je ne tnise pas le piège qu'il a tendu sous mes pas. Reste calme, Julio, cela te fait honneur que ta colère s'enflamme contre les ennemis de ton maître : mais écoute encore... Je sais depuis trois jours que ce faux ami a payé les assassins qui m'ont fait la blessure dont mon visagB porte la trace ; ainsi il a le premier attenté km& vie et versé mon sang; maintenant il veut ma ruine et mon déshonneur : Que ferais-tu i m& plafie, JoUo?

Le domestique se leva vivement» tira son couteau de la gaine et l'agitant en l'air comme s'il en perçait qttriqu'un, il répondit avec un sourire ironique :

— Ah! ah I ce que je ferais? Demandez-le à mon

76 LE DÉMON DU Jl!;U

couteau, sîgnor; s'il pouvait vous parier, il vous ra« conterait de merveilleux exploits.

— Ainsi tu ne reculerais pas devant un coup hardi?

— Reculer 1 vous m'outragez, signor; vingt couteaux qui brillent en même temps à mes yeuK ne peu^ vent me faire reculer d'un pas.

-— Tu comprends bien, Julio, que je ne te parlerais pas de choses si graves si je doutais de ton intrépide courage. Oui, je veux te donner une haute preuve de confiance en te chargeant de ma vengeance. Je te dirai qui est mon ennemi et où tu peux le frapper secrètement. Tue-le, je te donnerai une belle récompense.

Cette mission parut ne plaire nullement à Julio.

— Oui, balbulia-t-il, mais je n'agis pas ainsi, moi. Je chercherai à engager votre ennemi dans une querelle, et s'il lève seulement la main sur moi, c'est un homme mort.

— Impossible, c'est un gentilhomme.

— Et si je l'insultais, ses valets me roueraient de coups de bâton, n'est-ce pas?

— C'est vrai. H n'y a qu'un moyen, Julio, je te dirai où tu pourras le frapper, la nuit, dans Fobscurité, sans le moindre danger.

— Moi? je donnerais traîtreusement à votre ennemi le coup de mort ? Ce gentilhomme ne m'a fait aucun mal. Depuis quand les valets des chevaliers vengentils les griefe de leurs maîtres? C'est votre affaire signor.

>— Ta n'estimes pas à un liard la vie d'un homme, dis-tu, répliqua Simon Turchi avec une amère ironie, et maintenant tu t'excuses par des raisons puériles. Tu es un l&che, Julio ! ^

— Non, non, mais je ne veux pas être un assassin par guet-apens.

— C'est une feinte, un subterfuge, parce que tu trembles.

— Puisque c'est si simple et si facile, pourquoi ne donnez-vous pas le coup vous-même, signor?

La cicatrice du visage de Simon Turcbi devint bleuà* tre ; une rage concentrée fit frissonner tout son corps ; mais il comprima violemment son émotion et dit, après quelques instants, avec un sourire de mépris sur les lèvres :

— Il y a quatre ans, je t'ai pris à mon service par pitié; je tai largement payé, j'ai excusé tous tes dérèglements, ton ivrognerie, ta passion du jeu, je ne t'ai pas chassé, bien que tu l'aies mérité cent fois; et maintenant que, pour la première fois, tu peux m'ètre utile, tu n'en trouves pas le courage! Âbl je n'avais qu'à te mettre à l'épreuve I Ce que je te disais n'était qu'une plaisanterie. Va-t'en, Julio; demain tu quitteras mon service. Tu es un menteur et un l&che I

^^ Ne me condamnez pas aussi sévèrement, signor, dit le domestique d'une voix suppliante, je consens à risquer mille fois ma vie pour vous; mais attendre traîtreusement un homme, un inconnu peut-être, et

le tuer de sang-froid, c'est un crime infâme dcuft Jerm me sens pas capable

— Hypocrite ! s'écria Simon Tarchi, tu paries comina si je ne connaissais pas ton histoire. Si ta téte^ mise à orix dans le pays de Lucqnes, et si niie conèam» nation à mort pèse sur toi, n'est-ce pas parce que la as assassiné ou aidé à assassiner le juge Yoltaî?

Ces mots parurent frapper Julio de terreur. H t6pondit d'un ton humble.

— Signor, je vous l'ai déjà dit^, dans celte aKire, j'ai été plus malheureux que coupable. Je me troutais en effet sur les lieux où s'est commis le meurtre et j'ri été arrêté avec ceux qui avaient donné le coup fartai. Croyez-moi, je ne savais rien de leur dessein, le ne dirai pas que dans une querelle ou dans une lutte, je suis un homme facile, mais jusqu'aujourd'hui jamais mon couteau n'a versé une seule goutte de san^^sans provocation.

Simon regarda son domestique dans les yeux et murmura d'un ton menaçant :

— Si pour me venger de ta lâche Tngnftîtude, je faisais savoir au facteur de Lucques quel est l'homme que j'ai à mon service? Si je lui disais que celui qui cache son nom sous celui de Julio Julii, n^t a^ftre que Pietro Mostajo? Qui passerait la nuit de demani, pieds et poings liés, dans la cale d'un galion de guerre, pour aller nrourir sur l'échaîaud en Italie?

Julio pâlit et se mit à trembler; & Bon angoisse êfliH joutait encore le sentiment de honte que hn ingpiwil

LE D£M0N ou JfiU 7f

Uhamilimle situatioa 4ans laquelle il «e triofaH. Il«9 tordit pendant quelques instants sur son «i^ ou paiv lut à demi voix des lausses acouatioas eit -d'i^juniice des boouiies ; mais son maître suivait d'u& regard Ai moqueur tous ses mouvements, que le dome&Ui)iia4^ concerté s'4<aia enfia a^vea une fiév»ii8e«éfiolQttpQ ;

^Mk biea»4itos^«oi«e «ue je 4oia iaw; je«<ai8 prëtl

— Accomplîsaa^tii mméiàr avec «ne iecme ?or lonté <et sans la jnoiodie Jiikûteitîoa ?

^tUie £attl bie»,; vws m'j coat»M|;ne24 jomane craignez rien, ma décision est pouMi»

*^Mm âsFoakno Deodati 4tak ouoA enoBmi ?

«-.âerooimo Deodatil s'icria Julio Avec un indJhcible effroi. Geronimo votre ami intime? Ce noble ^ généreux ^i^valier qui voua respecte et yqw aim^ comme «a ifrère ? U est d'un carac;tère 4mi ^ moS^ sif comme une jeune fille I

— C'est un faux ami^ an traltrel

— C'est Geronimo qui voua aurait fait lum cette blessure au visage (1)? U vous trabirait et ^cbejwherait votre perte? Erreur) erreur I c'est ii»jM)ssiUet

^««-CMmon ennemi mortel. ïu letuewi, t$4ii:j6! »'«éciia Simon Turcbi 4*uo6 voix menafianto» "p— libituerle-signor Geronimo I Alxl A-ifu^llMip*

^l) n JDnç Dfiitifu'U pa$s»t à^m la nif, ,une vilaine Uesspire l^i ftit feite au visage par une main ennemie, xju'fl'soupçoniwi %tre«clte

«e^ercMiiiDe, «een^çidil se teoniipait iprmtémam^ ipti^9$t9^ 4^

to LE DÉMON DU JEU

Mble foiTait Toulez-vous me pousser? dit Julio d'ane

voix plaintiTO. Simon saisit son domestique par le bras, le secoua

iavec violence et lai cria & l'oreille d'une Toix ranque

Bt altérée.

^- Pietro Mostajo, songe au facteur de Lucques t Julio, la tète basse et comme anéanti, ne répon*

4it pas.

* Simon se leva, si dirigea vers la porte et dit :

— C'est bien ; Je vais livrer ta tête au bourreau.;:;: Le domestique épouvanté s'élança après lui, le retint

en le suppliant et dit :

— Je me soumets entièrement I votre volonté et yaccepte le sort que je ne puis éviter. Jamais encore je ti'ai commis de meurtre ; que ce soit pour la première 4bis! signor, vous prenez son sang sur vous, n'est-ce 'l^as? dites-moi quand je dois accomplis cette horrible lâche ?

— Aujourd'hui même, Julio.

' — Aujourd'hui, déjà !

^ — Demain, il serait trop tard.

— Eh' bien, parlez ; le plus tôt sera le mieux;

* — C'est aujourd'hui la veille de mai, Geronimo donnera une sérénade à Marie Van de Werve. Deux joueurs fle luth l'accompagneront seuls. II m'a prié de venir shez lui pour lui tenir société ; je me mettrai au lit dans la factorerie et dirai que je suis indisposé ; tous ies domestiques sauront que je n'ai pas quitté ma demeure. Tu mettras la vieille cape espagnole qui eet

LE DÉMON DU EU 8i

pendue an grenier depuis cinq ans; elle te rendra méconnaissable. Pois tu te rendras^ avant onze heureSi dans la rue Hoboken, tout près du couyent des Dominicains. Il y a là un puits devant lequel Geronimo doit passer deux fois^ en allant et en revenant. Tu te cacheras derrière le puits, jusqu'à ce que Geronimo approche dans l'obscurité ; tu t'élances tout à coup sur lui et tu le frappe mortellement; porte lui même plus d'un coup... Les joueurs de luth sont des lâches ; ils se sauveront. Tu prends sur le cadavre de Geronimo un portefeuille qu'il porte dans son pourpoint, sur la poitrine, du cMé gauche ; il y a dans ce portefeuille un

écrit qu'il m'a dérobé par ruse Tu quilles la place

et tu t'éloignes par les rues obscures ; la nuit ne te trahira pas... N'oublie pas le portefeuille I

La physionomie de Julio annonçait la stupéfaction etTeffroi; il avait, durant le développement de l'affreux projet, lenu un regard fixe sur les lèvres de son maître, et maintenant il se taisait en le regardant encore fixement dans les yeux.

— Eh bien, demanda son maître, l'afiaire n'est-elle pas sagement concertée ?

— C'est étonnant étonnant I murmura le domestique en baissant les yeux.

— Ainsi tu es prêt à risquer le coup? mais que taistu donc là à hésiter et à balancer? As-tu peur?

— Non, non, laissez-moi un peu réfléchir, balbutia Julio.

Après un instant de silence, il leva la tète et dit

8!2 LE DÉMOM BU JEC

— kret votre peroiission, signor, le pn^ety td qw vousTavez cmiçu, me semble très^i^riUeox pour vous. Supposez qae Geronimo m'aperçoive U*op 161 «t se ié^ fbttde, — qire par hasard les joueurs âe kiUisaie«t]ies hommes 'cotiragemc, — que je sots blessé ou pçbs : ImiI cela est possible, le serais ia&illiblament mié ira brûlé Ti¥ C'est là le moindre^ «t j'y legtnkmis 9*11 si ma mort pouvait vous être utile. Mais je suis it^rt domestique et tout le monde le sait; U can»ne. jA na puts avoir do motifs de baine ou de vengeance coolie un chevalier qui ne m'a jamais adressé une àiatm pa*rôle, on vous soupçonnerait sur*le*cbamp de sa'avoir commandé ce meurtre.

— Et toi, tu me trahirais, n'est-ce pas? dîtTurcîii avec une amère ironie.

— Vous trahir? cela ne me sauverait pas, 'signor. mais .sur le banc de torture, ma langue pourrait, malgré ma volonté, prononcer votre nom. *

Simon arpenta quelques fois la chambre et grommela entre ses deals avec un profond désespoir. Son domestique le suivait d'un regard oblique et avae un sourire j)resque insaisissable de joie et de triomphe.

ilnfin Simon s'acsMa au milieu de la chambre; la cicatrice sur sa ^e «emblait brûlante et ses yeux élaient va^es et égarés.

— Ah I s'écria-t-il, je serais donc à jamais pewiuî Il ne me resterait plus an manxie qm la mieèva et

LS D&MOn DU JSU ■

r«ftmEiie1 Mio, Jalio. Le fauteuil 2Mreb64iîl >0)t -•^ Le fauteuil! Le footeuil étaiidonoéealkiéà {mmop àm âeronimo? dit le domestique anee stepé&stion. Il marche. Que Youlie^^vous dire» siguorî

^-- NeOj iMm, le fauteuil viendrait tsep taid, mov mnsft &imùn Turchi d'uue yoiz fébrile. Je m veu {dus «ntendre parler de rien; ce soir ^ te .alieiidras (lei^mo rt tu le tueras.. ••. C'est décîdéy di ie ieiutl

— Je sais le moyien d'atteindre le mène IwtaaDt danger pour vous ni pour moi, sjpior, dit ie AfMom^, tiçQe.

<*- àh.Isi te|iouvais dire yrail Vojvm oeiSKqm desalutl

— Voyez-vous, signor, il demeure dans'la paroisse Saint-André, un homme grand et fort eomme -un géant. Use nomme Brufferio; pom*âe Vax^gaA il lait tottt ce que l'on veut Dites-lui que vous ivoules vmr quelqulun roué de coupe de bâtcm, blessé ou lue, cela lui est indifférent. Il remplit touj(»irs sa mission à Je s^tMaetion de ceux qui le paient et ne trahit jamais un secret. 11 a quatre ou cinq compagnons intrépides qui fuftt le même métier que lui. On peut s'y â«r.£i vous me donnez de l'argent pour payer le ribaud, vmis a'jsttrez phts.à vous inquiéter de rien ; Bnderio

(1) « Après quoi Simon Turchi résolut de se venger, et, après une longtie ^mééi talion, il fit faire vn fauteuil en bo», dnquelf lorsqu'on s'y asseyait, sortaient deux forts barreaux arrQiuUs»reiirlSsrf qui prenaient les deux jambes au-dessus des genoux, si bien que rhomme ne pouTait plus se bouger. » Vak MsTBRSfr. Hist* des Pùyê-

SI LE DtMON BU JEU

croira qne j'agis moi-même par un sentiment de ven* geance personnelle, et, de pins, il ne me connaît pas. Ainsi aucun de nous deux ne pourra être soupçonné ni accusé, si l'affaire no réussit pas*

• Les paroles de Julio parurent surprendre Simon, et il se mit à y réfléchir en silence. Peu à peu, cependant, un sourire parut sur ses lèvres, et il fut évident que lé moyen proposé lui semblait heureux. Il ouvrit sa bourse et mit quatre pièces d'or dans la main de Julio.

— . Cela suflBrait-il? demanda-t-il.

— Vous plaisantez^ signer, répondit le domestiquoi qoatte couronnes d'or pour la vie d'un gentilhomme I

Simon donna quatre pièces encore.

- — Et maintenant? dit-il.

-— Ce n'est pas encore assez.

' «— Combien crois-tu donc qu'il faille?

— Je n'en sais rien Vingt couronnes peut-être.

-* Vingt?... Je n'en ai que quinze sur moi et quelque menue monnaie d'argent.

— Donnez-moi tout, signer. S'il n'y avait pas assez, je reviendrais sans avoir pu conclure l'affaire.

Simon poussa un profond soupir et versa tout le contenu de sa bourse dans la main de Julio. ' •*- Tu me rapporteras ce qu'il pourrait y avdr de trop, n'est-ce pas?

— Sans doute ; mais je crois qu'il ne restera pas grand'chose.

— Allons, Julio, j'ai hâte de retourner i la factorerie. Remplis ta mission avec habileté et je te réeom-

penserai bien. Ah I il me vient une idéel Et le portefeuille? Il ne faut pas qu'il tombe dans les mains du riband.

— - Je n'avais pas songé i cela, dit Julio embar-

— Ah! j'ai trouvé! s'écria Simon Turchi, au bout d'un instant. Tu te rendras, un peu avant dix heures, à la demeure de Geronimo, et tu lui diras que j'ai la fièvre et que je t'envoie à ma place pour l'accompa^ gner armé. Suis-le de près, et^ quand il tombera frappé, prends-lui le portefeuille. Entends-toi là-dessus avec le ribaud ; dis-lui que c'est un écrit sans importance.

Julio fit une grimace de déplaisir en recevant cette . nouvelle charge. Il s'était réjoui déjà de ne pas être témoin de la traitreuse agression, et maintenant on lui ordonnait d'y prendre part en quelque sorte. Dans la crainte de pire^ il n'osa cependant faire aucune observation.

— Va maintenant au grenier, dit Simon Turchi, et prends la vieille cape espagnole ; elle peut te servir à te

^ rendre méconnaissable pour Brufierio. Ceins aussi une f épée, pour montrer à Geronimo que tu es armé pour 3a défense.

Le domestique prit la lampe sur la table et se disposait à obtempérer à cet ordre.

— Que fais-tu donc? lui dit son maître. Vas-tu me laisser ici dans l'obscurité ? N'oses-tu plus aller sans lumière au grenier?

8G LE DIÏMON D^ 9BC

— Je me cognerais contre les pontree; j^ oidriié^^oà se trouve la cape.

— Il y a trois jours que tu Tas encore prise en ondÉf. Tu as peur des ténèbres, Julio. Pre^b la kuiipe.

Un instant après, le domeslique revint. Il avail ia cape espagnole sur les épaules. C'était un ample lawteau dans lequel on pouvait s'envelopper tout le ooifs» et dont le capuchon rabattu sur la ièito eatthaît ipenr ainsi dire entièrement le visage.

Le maître et le domestique descendireBt sSaBdenflement, et, éclairés par la lampe, s'approchèrent ée la petite porte du jardin. Là, Julio posa la iampe >par terre et Téteignit.

La serrure grinça, la porte s'omvrit et>fia reflerma, et Simon Turcfai disparut avec son domestique 4wa k rue sombre et solitaire

Une ombre tioire, glissant comme une tache presque impalpable, longeait' les maisons dans la ivlb Sain^- Jean.

Le ciel devait être couvert de nmges, car pas une seule étoile ne brillait sur sa coupole immense ; seule-! ment, ça et là, au coin des rues et des Tuelles, vacillait la petite lampe allumée devant une inmge de la Vierge ; mais bien loin de diminuer robseurilé^ tes

M B6M0K BU fEU 87

T)#llte« flMwincs tremblottaient dans l'atmosphère né- ^alense de la natt, eotmne les yers luisants dans les bois, qui sent lamhietix mais n'éclairent pas.

Tovil était «ilencieux dans les mes désertes. Si les habitants, derrière leurs fenêtres de chêne, entendaieilt parfois quelque bruit, c'était celui du pas précipité d'un boïH^eois attarde, qui , poussé par la crainte, faisait beaucoup de bruit atssc les pieds pour effrayer les tt>- .teurset les brigands; oh encore le pas traînant d'un dbeand qui, l'oreille au guet et sondant les ténèbres du regard, était à la quête d'une proie ; ou bien celui des (mlleurs de nuit qui criaient Theure et faisaient iwtentir leurs hallebardes sur le pa^, comme s'ils v^&Or laient avertir les malfaiteurs de leur approche.

L'cMubre-qisi se gtiesait en ce moment dans la rue iSakt-Jean était un homme complètement enveloppé îdaos nn vaste manteau, et la tête cachée sous un caputhon qui ne laissait guère à découvert de son visage que le nez et les yeux. Quand il passait devant une image de k Vierge et que le faible rayon d'une petite lampe ratteignait, on pouvait voir que, tout en maiv ièhant, il appuyait la main sur la garde d'une épée.

Ce personnage ^ait-il un malfaiteur prêt à commettre un coupable -attentat, ou, craignant quelque danger, se tenait-fl seulement en mesure de se défendre?

Quoi qu'il en fûti il poursuivait son chemin, et atteignît, sans encombre, une ruelle étroite et tortue, du dessous du sol de laquelle semblait s'élever le tumulte confus de Toix nombreuses.

L'homme au capuchon s'arrêta a l'entrée d'une cave qui avait issue sur la rue par un escalier, et prêta l'oreille au joyeux tapage qui retentissait à Tintérieur.

Il mit la main dans sa poche et y fit résonner qud^ ques pièces de monnaie.

— Là Dé émargent, dit-il en soupirant. Gomme ils sont gais là-dedans I Les dés roulent sur la table. Ne risquerai-je pas un schelling? un seul?

Comme s'il succombait à une séduction irrésistible, il mit le pied sur l'escalier de la caye ; mais une pensée soudaine a paru le retenir. Il bondit en arrière toat tremblant, et s'éloigne en toute hâte de la cave.Uki peu plus loin dans la rue, il s'arrêta et murmura d'une voix pleine d'anxiété :

— Ciel ! qu'allais-je faire? Jouer, aventurer l'argent sur des dés I Je l'aurais certainement tout perdu f Pietro

Hostajo, n'oublies pas le facteur de Lucquesl Ah I je

suis sauvé 1 Infernale tentation, c'était ma tète que

j'allais jouer ! Mais qui dit que je serai malheureux?

Ne puis-je pas aussi gagner un trésor? Voilà la tentation qui revient! Non, non, il faut que j'aille chez Brufferio, et je n'ai pas de temps à perdre. Il demeure là-bas : une petite porte noire à côté de la pompe.

Tout en murmurant ces derniers mots, il avançait dans la ruelle. Bieatôt il s'arrêta aux environs d'une pompe, et dit d'une voix contenue :

— C'est ici qu'habite Bruffetio. Comnie il fait noiri Je puis à peine voir la porte, mais je ne me trompe pas, c'est bien ici que le terrible ribaud a son repaire;

C'est étrange I comme je Iremble tout d'un coup et ni fort 1 c'est peut-être un avertissement qu'il m'arrivera malheur là-dedans? Si l'on me prenait les pièces d'or, et si l'on me tuait pour cacher le vol? que faire ? Si je disais i mon maître que je n'ai pas trouvé Brufferio ? Ah 1 et le facteur de Lucques !

Après un instant d'anxieuse réflexion, l'homme au capuchon se dirigea vers la petite porte, et dit en soupirant :

— Allons, allons, il n'y a rien à faire : des deux maux le moindre 1

Bien que ces paroles semblassent annoncer une énergique résolution, ce fut néanmoins d'une main Iremblante qu'il saisit le marteau de la petite porte et :k laissa retomber deux fois.

Le bruit retentit à l'intérieur creux et sourd, comme si c'était la porte d'un caveau funéraire.

n se passa longtemps avant qu'aucun bruit annonçât qu'on avait entendu l'appel.

Le visiteur s'effraya davantage encore à la supposition qu'il n'y avait personne au logis, et que par conséquent il devrait s'en retourner sans avoir conclu l'affaire, auprès de son maître qui ne le croirait pas.

Dans la petite porte noire se trouvait un guichet protégé par un grillage. Derrière les barreaux de fer, deux yeux étaient fixés sur la personne qui avait frappé ; et s'il s'écoula beaucoup de temps avant qu'on lui répondit, c'était probablement parce que les yeux inqui*

90 ^E DÉMON DU JfiO

sitenrs s'efforçaient de pereer les ténèbres pour reconnaître le visiteur intempestif.

Une voix rauque et sèebe demanda enfin à travers la guichet:

— Qui a frappé?

L'homme au manteau fit un bond en arrière ; celte question inattendue et faite si près de son oreille, eemblait sortir du néant et l'avait fait tressaillir vivement. Cependant il redevint bientôt maître de luimême^ et se rapprocha de la porte et lépondit en italien :

— Fenime, je ne eomprend» pas le flamand, -v^us devez savoir lltalien, Bnifferio est romagnol. IKIesmoi, BrufTerio est-il au logis?

— Qui êtes-vous, lui répondît-on en baragmito italien.

— Qui je sms? je dois traKer nne affaire 'eecrète «vec Brufferio et ne veux pas dire men nom.

— Vous êtes un agent du iMiilli et vous voûtes me tromper. Passez votre chemin et laissez-moi en paix, Brufferio n'est pas à la maison.

L*homme a» capuchon prit dans sa poche qnélipies pièces de monnaie et les fit decroement «onner*

•* Vous vous trompez^ femme, dit-il, j'ai besoin .des services de Brufferio pour une affaire importanHe. Il y a quelques couronnes d'or à y gagner. Je viens mec l'argent comptant ; vous Tentendez bien,

BeuxTerroux grincèrent successivement daifô lam cotilisses rouillées et la porte s^euvrit.

LE DtMON BU J«U 91

— Entrez, sîgnor, dit la femme, stiiYeE-moi sur l'escalier.

— Je ne vous vois pas ; il fait noir ici comme dtm l'enfer : Où est l'escalier? balbutia l'autre.

— Laissez-vtHis conduire, signor. Deonez-moi k main, je vous précéderai.

Elle saisit la main du visiteur et, tout «n ïe guidant, jusqu'au pied de l'escalier, elle dît :

— Votre main tremble, signor, avez-vous peurt

— Moi, peur? dit l'autre d'une voix mal assurée. Peur de quoi?.. C'est l'obscurité qui me feit chu*celer.

'— C'est possible, signor, je croyais sentir iq^ee votre main est froide et tremble. Vous voici sur l'escaUer;; 'suivez-moi.

L'homme au manteau moiAa derrière elle, trébu^ thant SUT les marches i demi-usées, se heurtant la tète et les coudes contre des obstacles invisibles, et f rommdant et maugréant pour faire croire que ce n'était pas Tinquiétude qui Témouvait.

Arrivée au premier étage, la femme ouvrit ttne porte et introduisit son compagnon dans une chambre éclairée par la fumeuse lueur d'une lampe de fer. EUe lui montra une chaise crasseuse et dit t

— Asseyez-vous, signor, et veuiltez attendre un peu, je vais appeler Brufferio, il est en train de jouer aux dés dans le voisinage. Bi l'on frappe à kporle pendant mon absence n'y prenez pas garde, je fermerai la porte en dehors et emporterai la clef avec moi.

L'homme au manteau la regarda, surpris et troublé. Son corps sec et osseux, les mèches grises qui se balan^ çaient sur. son front, sa large bouche et ses longues dente, en avaient fait à ses yeux un être affreux, digne à tous les pointe de vue d'être la compagne de Brufferio.

Il écouta avec anxiété le bruit de ses pas, jusqu'à ce qu'il eût entendu la clef grincer dans la serrure de la porte.

Alors il promena son regard autour de lui et contempla avec déGance et surprise l'appartement de Brufferio et les ôbjete qui s'y trouvaient.

Cet appartement n'était vraiment ni magnifique, ni propre; une table, trois chaises boiteuses, un banc en bois de chêne, quelques pote de terre près de la cheminée et un lit dans son alcôve, constituaient tout l'ameublement qu'on y remarquait. D'ailleurs ce n'était pas sur ces objete vulgaires que le visiteur fixait les yeux. Ce qu'il ne pouvait voir sans frémir, c'était la foule d'armes étranges suspendues de toutes parte aux murs de la chambre.

Au milieu d'épées rouillées, de larges glaives de combat, de poignards acérés et de couteaux de toutes formes, il voyait aussi de courte bâtons à pommeaux de fer, des chaînes en acier semblables aux mors des chevaux, même des cordes avec des nœuds coulante, et mainte autre chose dont l'usage était inexplicable pour lui, bien qu'il soupçonnât bien que ces singuliers instruments ne pouvaient servir à rien de bon.

Sur ]a table, à côté de la lampe, se trouvait un grand couteau, et à côté un linge et du sable rouge à écurer, si bien que la femme était occupée à nettoyer cette arme quand elle avaitété troublée dans cette occupation par le coup frappé sur la porte.

Tous ces instruments de meurtre remplissaient le cœur de celui qui les contemplait d'inquiétude et d'effroi. 11 en détourna la vue en tremblant et laissa pencher la tète sur sa poitrine^ pour réfléchir à part lui i rborreur de sa position^ — maison ne lui en laissa pas le temps, car en ce moment la porte de la maison s'ou* yrit et il entendit quelqu'un monter l'escalier,

La femme entra dans la chambre et dit :

— Brufferio va venir à l'instant; encore trois coups de dés. Quand il est au jeu^ il n'y a pas moyen de l'en arracher. Il viendra pourtant. Je crois, signor, qu'il a déjà un peu trop bu. Faites attention à vous, si vous tenez à votre vie, et ne l'irritez pas par de la mauvaise volonté ou des paroles légères ; car il vous ferait un malheur avec aussi peu de scrupule qu'il en mettrait à écraser une puce. Sans cela, c'est le meilleur homme du monde.

Elle s'assit auprès de la table, prit le couteau et le linge et poursuivit son travail, tout en fixant son œil gris et soupçonneux sur l'étranger.

Celui-ci avait abaissé le capuchon sur son visage et était assis, silencieux, ]e regard vaguement perdu dans l'espace, comme un homme qu'ennuie une longue attente. Il était très-ému^ et de temps en temps un fris*

saft parcourait ms membres. Chaque fois qu'il r^^ dait du côté de la taUe, il rencontrait le regard perçant de Taflûreuse mégère qui, tout eu uettojaut la large lame du eouleau, le considérait de la tète aux pied» et semblait vouloir le percer de part en part pour savoir ipii il était et quelle intention l'avait amené dans cette sbambre»

Enfin, ne pouvant jina résister à son infuîétude»il se leva et dit :

<— Femme, conduisez-moi dehors, je ne puis attendceirius limgtemps; je roTiendrai demain pendant la journée.

— J'entends Brufferio siffler dans la ru^ répcmditelte. H met la clef dans la serrure.

Comme si cette annonce eût été un coup satisfaisaot pour l'étranger, il se laissa retomber sur son siège avec un soupir étouffé et écouta avec angoisse les pesants pas d'homme qui faisaient craquer les marches de l'efrcalier.

Brufferio se montra sur le seuil de la chambre et regarda anree méfiance Fhomme qui l'avait arraché à son jeu.

Le ribaud Brufferio était bâti comme un géant ;. pour entrer dans la place il devait se courber. Il marchait la tète en arrière et tenait la main d'un air menaçant sur le manche d'un couteau passé à sa ceinture. Un chapeau à larges bords ombrageait son visage \ tout son costume était de drap brun foncée couleur des ombres de la nuit. Sous ses sourcils saillants briliaient ses per*

LJL DtUOH DU JBU 06

tits y«uXi et dxAmT dft^sa hoitûbe 8» jouait un cruel et

incisif sourire.

Il fit nn signe impérieux i la femme ea lui montrant la porte. Elle se glissa hors de la diambre en grommelant, mais sans témoigner autrement son niéc<Natentement

Le ribaud ferma la porte à rintérieur, prit une chaise et dit à l'étranger d'une grosse voix creuse qui semblait venir d'une tonne vide :

— Perche me disturba? Pourquoi me déranges-tu? qui es tu?

Cette question mit Tantre dans un grand embarras^ Il répondit en balbutiant:

— £st-il nécessaire^ signor Brufferio, que vous sar chiez mon nom, pour me rendre un service que je TOUS paierai très-grassement ?

En entendant ces mots, le ribaud frappa son frottt du doigt, comme s'il croyait reconnaître la voix du visiteur; mais il ne poursuivit pair cette réflexicm et

— Allons, dis-moi vite ce que tu désires de moi; on m'attend ont Se d'argent ; je n'ai pas beaucoup d(? temps.

-— M &'agil tftine affaire d'importance, signer Bruf^ feno.

— En efifet, ma femme m'a dît qu'il y avait quelqneB couronnes d'or à y gagner. Parie I A quoi bon tous ces détours? Qu est-ce qui t'embarrasse et t'inquiète? Crois* tu donc avoir afiaire à un malhonnête homme? Ne

crains rien ; on ne touchera pas» dans ma maison, a un

seul cheveu de ta tète.

Cette assurance donna i l'étranger quelque confiance; sa voix devint plus distincte :

^~ Signer Brufferio, dit-il, il faut que vous sachiez que j'ai un ennemi qui m'outrage, me persécute et menace de me précipiter à ma perte.

-— Je comprends; tu veux te venger par moi?

^^ Oui , signor. Combien demandez-vous de couronnes d'or pour un tel service?

^- Cela dépend du rang des personnes et de la gravité des affaires. Une solide volée de coups de bâton, une égratignure au visage, ou quelques taillades dans le dos ne coûtent pas autant qu'un coup mortel.

— Il faut un coup mortel, signor.

— Et quel est ton ennemi 1 Gentilhomme ou bourgeois? Riche ou pauvre?

— Il est gentilhomme^ signor, et possesseur d'une assez belle fortune sans aucun doute.

— Un gentilhomme? Et toi qui dois me payer, qui es-tu?

^- Je suis un pauvre domestique sans service. Le ribaud sourit avec incrédulité.

— Ah ! dit-il ironiquement, un pauvre domestique sans service. Allons, allons, rabats-moi ce capuchon. Tu as des cheveux roux, tu joues souvent aux dés, tu te nommes Julio, et tu demeures près du pont de la Vigne •hez le signor Simon Turchi, n'est-ce pas? Ah, tu voulais me tromper 1

LE DÉiMON DU JEU 97

Julio, ainsi reconnu à Timproviste, semblait muet de saisissement et, tout tremblant, regardait le ribaud qui cependant n'était nullement fâché et dit même d'un ton rassurant.

— Allons, cela ne fait rien. Si je te connais, que cela ne t'inquiète pas : mon métier est de garder secrètes les affaires les plus graves. Ne crains rien, je ne te trahirai pas.

Ce ne fut qu'après quelques intants que Julio retrouva la parole.

— Je suis fâché que mon nom vous soit connu, ditil, Inais soit ! Je tous demande, signor Brufferio, ce que vous exigoz pour faire disparaître â tout jamais mon ennemi de mon chemin?

— Ton ennemi? dit le ribaud en riant. Un gentilhomme ton ennemi? Tu cherches encore à me tromper. L'ennemi de ton maître, veux-tu dire?

— Non, mon ennemi personnel qui me calomnie auprès de mon maître et veut me faire chasser avec déshonneur.

— Et tu m'offres des couronnes d'or? Depuis quand les domestiques ont-ils de tels trésors? C'est un coup mortel sur un gentilhomme, n'est-ce pas! Eh bien, tu me donneras quinze couronnes d'or.

— Quinze couronnes, s'écria Julio avec une feinte stupéfaction. Une aussi grosse somme? Je ne possède pas autant.

— Allons, pour abréger, je le ferai pour douze ; mais â payer avant le coup.

Oa LE DÉMON DU JEU

— Je VOUS paierai tout à l'heure, avant de partir,

— Eh bien^ Julio» donne moi la main : le marclié est conclu. Dis^moi clairement, maintenant, ce que toi ou ton maître exigez de moi.

— Pas mon maître : moi seul.

— C'est égal. Que dois-je faire et quand?

— Cette nuit même, Brufferio.

— Cette nuit? Alors il faut que je renonce à ma partie avec le matelot portugais. Il y avait pourtant là aussi quelques carolus d'or à gagner.

^ Voici l'affaire, signor Brufferio. Cette nuit, à onze heures, un jeune gentilhomme, accompagné de deux joueurs de luth, viendra des environs du couvent des dominicains et tournera lé coin de la rue du Prince, vers la Crapaudière pour se diriger ensuite vers l'église Saint-Jacques. Il doit par conséquent passer devant le puits en pierre qui se trouve au commencement de la rua lîoboken. Vous vous cacherez derrière le puits, avec quelques ûdèles compagnons, et vous attaquerez et tuerez le jeune gentilhomme quand il passera.

— L'affaire est bien montée, remarqua le ribaud. Je ferais bien cela à moi seul; mais puisque tu le désires, je prendrai une couple de braves camarades Gomment reconnaîtrai -je la personne que je dois frapper?

«- IL est entièrement vêtu de brun^et porte une plun^e blanche sur le chapeau, dans l'obscurité, vous ne verrez que la plume blanche ; c'est un signe certain*

Brufferio secoua la tète en réfléchissant.

— fit c'est là tout ce doat tu as à me charger ?de^ iBi«ida-t*iL

**- Je yexa encore vous dire, à titre d'avis, que j'ac^ compagnerai le jeune gentilhomme et que, lorsqu'il iMift tombé, je prendrai sur lui un objet dont la décou- 'Wile peut me faire courir un grand danger. Vous me reconnaîtrez à cette cape espagnole et je ferai grand JNruit et crierai très-baut, afin que vous et tob hommes «acbies que je ne«uis pas un ennemi.

— Où sont maintenant les couronnes d'or? •—Ainsi, vous «coq>*ez k mission, Brufferrot

^— Je la remplirai comme si je travaillais pour mon |ivo)^ro compte.

Julio Uira qu^qms couronnes d'or de sa pocbe^ puis toâlinua de les extraire une à ^ne, jusqu'à te qu'il en eût douze en main, il s'efforçait de cacher au ribaud qu'il possédait une somme plus élevée que le chiffre promis ; mais Brufferio dut deviner "Son intention) car il souritet dit de manière à ëlre entendu :

•*— Tu «B encore d'autres' touronhes d'or. Je lesav^ bien ; on ne vient pas me trouver pour de pareilles nS^ faires avec une somme jfâte. Tun'as pas besoin "de te cacher de moi. Donne^moile prixi^cmventt) je ne it^ mande rien dé plus.

Dès que l'autre lui eut mis l'argent en main, "hmX^ fbtio «'approcha de la lampe, examina et Boupesa chaque couronne et dit alors :

— C'est de la bonne monnaie. Va^t'en tranqirllie, Jtifio; je vais ebercher mes camarades. 11 ne notts,

iOO LE DKMON DU JEU

reste pas beaacoap de temps : une bonne demi-heure. Jalio prit congé du ribaud, et, éclairé par celui-ci, allait sortir de la cbambre, mais il s'arrêta encore et dit:

— Signor Brufferio, vous ne direz rien i vos compagnons, n'est-ce pas, de celui qui vous a chargé de cette mission ?

— Je ne dis jamais rien à mes camarades. Si tu veux perdre la liberté, confie ton secret à quelqu'un, dit le proverbe.

— Ainsl^ vous savez très-bien ce que vous avez à faire?

— Oui, oui A onze heures, derrière le puits dans

la rue Hoboken ; un jeune gentilhomme aveaune plume blanche au chapeau. Sois tranquille^ je porterai le coup moi-même et ne le manquerai pas.

•— Adieu donc, Brufierio.

— Adieu, ^ulio.

Le ribaud accompagna le domestique jusqu'au rezde-chaussée, lui ouvrit la porte de la rue et la referma derrière lui.

Lorsque Julio se trouva en plein air, il courut à quelques pas de distance et s'arrêta comme si un lourd poids fût tombé de dessus sa poitrine, il respira à pleins poumons et murmura d'un ton joyeux : "

— Ciel! dans quel repaire j'étais tombé là! Je me tftte, je doute si je vis encore 1 Ahl la difficile afifaire est enfin faite I Le signor dit que je suis un lâche. Je voudrais bien le voir là haut dans cette chambre avec

X£ DÉMON DU JEU iOl

cette femme infernale et ce terrible Brufferiol... Maintenant, allons chez Geronimo. Le pire doit encore arriver. Si j'en sors sans encombre, je pourrai dire que je ne suis pas né sous une mauvaise étoile* Allons, h^ tons-nous; c'est encore loin

n pressa le pas pour sortir de la ruelle tortue. Il eût bientôt atteint la rue du Couvent, passa devant l'abbaye de Saint-Michel et la Monnaie et enfin sur le grand marché sans rencontrer aucun obstacle.

Chemin faisant, il tenait sans cesse la main dans sa poche pour jouir du plaisir de sentir glisser entre se» doigts les couronnes d'or. Il murmurait joyeusement qu'il avait gagné i l'afiaire trois couronnes que son maître ne reverrait jamais, vécût-il cent ans. Une fois qu'il serait débarrassé de tous ces soucis et de toutes ces inquiétudes, il s'assiérait à la table de jeu du matin jusqu'au soir et gagnerait peut-être des monceaux d'or.

Plongé dans ces pensées, il arriva dans le voisinage du couvent des Dominicains, et frappa à la porte de la demeure de Geronimo.

On ouvrit et on l'introduisit dans une salle du rezde-chaussée où le jeune gentilhomme, le manteau<sur les épaules et le chapeau sur la tète, paraissait attendre quelqu'un.

— Que la paix règne dans cette maison 1 dit Julio en s'indinant. Signer, je vous apporte un message que je désirerais être moins triste. Mon pauvre msutre est pris de la fièvre et est au lit. Il vous prie de l'excuser de ce

qu'il ne peut vous accompagner cette nuit à la sérè- "nacro*

LVxpresïMNi d'âne profonée tompmsMti sepeî^t -Mr le ?i0age de Gerenkao. Il Beeona k Mte a^eelriitesse et baissa les yeux.

Le jwne homme se croyait autorisé à pemet qnevon liotilieHr,«OR mariage avec Marie Van de Werve, atait <iit Baigner le cœur de 5on pauvre ami, «t t]tie là amladie de celui-ci pouvait fetre la conséquence tJe 'sa péfiii>le émoUon.

— La fièvre ra-t--elte saisi tout à coup, Julîô? ^ roanda-t-il. V^^-il mal ?

— Maî, non, ^nor; c"«st un tefroidisscment. PeAêtre cela n'auî»a-t-il pas de suites; mais il n*ose s*tflPpofler à Tair haraide et froid de la nuit.

Oeronimo parut rëSéchrr.

.— Sigwor, ^nwn maîlte ne m*a'|(as'envoj* ¥e«r jfotis uniquement pour vous annoncer son indisposition ', ■il m'a en itiâfme lenyps chargé de vous aceompagner  la ^pénade et de ^iltor i votre sàrelé. H sait qtre feue recule devant rien et que je tiendrais 'J^ravemeM^M^sl -des malfeiteura, fuaseni-^ls à cinq ou «ix*

>** E% bien, j'^i«oepte tes services J<cAii». TtâW^^km- » ours semblé on serviteur déve»é,iLos}o«»eQ9s^4e']ath ne sont pas' encore arrivés. Va là bas dans 4a «àteioe c^'dis au^iitklnieriqo'41'te donne i»ie pirtté 4é bière. ' Jillio^ dirigea vers la cuisine ^dù il trèttim'Ie^lîo^ •-^niesitôqQe enâoVMi. 11 réveilla, lui Imnâmiti^Pdl^tie ^«bft^'mai^ et reçtti la pinte de bière.

LE DÉMON DU JEU i03

n comptait jas^ en bn^sl avec le domestiqae H éteit déîi en train de parier de querelles, de combats, de couteaux et de tous les faits héroïques dont il assn^ raîiètre l'aiiteur:; mais à pei»B le domestique s'était^ rassi sur sa chaise qu'il retomba de nouveau danaJun pratùnà teosmieil. Julio resta longtemps à -tider sitaneiemment verre sur verre, jusqu'à oe qu'un coup frappé sur la porte et peu après le son des instrument^ i eordesi l'avertirent que les jouenis de krth étnent arrivés.

Geronîmo l'ayant appelé par sou nom « il sa i«ndit dans l'anticbunbre et y trouva le jeune ;gentit^ àomme prêt à sortir avec les joueurs de luth.

Jolio remarqua avec déplaisir que ces demies» pfoastaient aussi des armes. Si ces gens étaient courageuse Sru&rio et ses compagnons auraient affaire à uîi nombre égal d'adversaines. Et qui pouvait savoir cem^ ment la lutte se terminerait? Cependant ce qui riaspôn mit quelque sécurité à Julio, c'était k pe^ssée qitta Gerenimo et les Joueurs de lu tb attaqués à J'improviste dans les ténèbres, n'auraient pas le temps dasedé** fettdre.

Tous quittèrent la maison et s'avancèrent .eu Ion-* geaàt Jie£(»ivent ides Bommicaius dans la rue de.rAvtougle. Bientôt. la troupe atteignit la. rue du Prince., à Textrémilé de laïqueile se trouvait le puits en pieire &h firaSviDdevaitjètDe; caché avec ses rîbauds^ s*il avait tenu parole.

iljdio 4^^j jusque-^i^ avait .a«idié quelqoes ipo&en

iM LE DÉMON DU JEU

avant des autres, pour se montrer hardi et intrépide, commença à se mettre un peu de côté et à se retirer derrière les autres. Le cœur lui défoillait, car, quelque bien que les combinaisons fussent prises, le coup pou* Tait ne pas réussir ou être mal porté.

Bientôt la troupe allait atteindre l'extrémité de la rue; encore cent pas et elle passerait devant le puits.

Le jeune gentilhomme, ignorant le danger qui lef menaçait, marchait tout rêveur; il pensait à son malheureux ami Simon Turchi qui, succombant au chagrin et aux peines de cœur, gémissait souffrant dans son lit au moment où lui-même Geronimo allait donner une sérénade à sa bien-aimée Marie. Il déplorait aussi intérieurement le mauvais état des affaires de Simon et se promettait de le sauver, même au prix de grands sacrifices, dès que le mariage lui aurait donné une existence indépendante. Si cependant le jeune chevalier eût pu soupçonner qu'à, quelques pas de lui, trois asâ^sins l'attendaient et que Simon Turchi les avait payés pour le tuer I Mais non, il était absorbé dans des pensées de compassion et d'affection pour son cruel ennemi.

La troupe n'était plus loin de la rue de Hoboken j Julio s'efforçait de percer les ténèbres du regard et de découvrir si rien ne se remuait derrière le puits.

Tout à coup il vit une ombre noire s'agiter auprès du puits et se porter en avant.

Tremblant d'angoisse, et pour se faire reconnaître

LE D£M0N du jeu 105

des ribaads, Julio tira tout i coup son épée et s'é* cria :

— Al assassina! Ajustai ajustai A l'assassin I au secours! au secours!

Hais il avait parlé beaucoup trop pour la réussite de son projet; car à cet avertissement, Geronimo tira aussi répée et s'adossa contre le mur d'une maison pour ne pas être assailli par derrière.

Les joueur^ de luth, hurlant d'effroi, s'enfuirent dans la rue du Prince; et Julio resta au milieu de la rue à crier et à agiter son épée.

Un instant seulement s'était écoulé depuis le premier appel de Julio. L'homme qu'il avait aperçu près du puits se précipita, suivi de deux compagnons, du côté de la rue où le signor Geronimo se tenait prêt à se dé* fendre. L'assassin qui précédait les autres courut les bras tendus sur le jeune gentilhomme, et croyait lui plonger son épée dans le sein ; mais un habile mouvement écarta son arme de côté et l'agresseur lui-même tomba avec une telle force sur l'épée de Geronimo que la lame le perça de part en part et sortit derrière le dos. 4

L'assassin s'affaissa lourdement en arrière et murmura encore comme adieu à la vie, d'une voix plaintive et douloureuse :

— O Mojo ! Ah I je meurs ; Brufferio est mort !

Sans prendre garde au scélérat abattu, le gentilhomme s'éTança en avant et perça l'épaule d'un des autres assassins. Convaincus qu'ils avaient affaire à un

adversaire fort et habile, les deux ribauds tonmèretti le dos et s'efforcèrent d'échapper à ses coups; mais Geroûimo les poursuivit bien au delà du puits.

Julio courait derrière lui, criait, vociférant, et frappant de son épée dans Tobscurité, comme s'il avait à combattre de nombreux enniemis. Lorsque Gerenimo revînt avec le domestique à l'endroit où était te cadavre du ribaud, il s'y trouvait déjà trois ou quatre veilleurs de nuit qui donnaient de leurs cornets pour appeler du secours ; beaucoup de tètes se montraient aux fenêtres des maisons voisines^ et même un bourgeois sortait de sa demeure, une lampe à la main.

Les veilleurs de nuit, après ajvoîr appris ce qui s'était passé, examinèrent le corps inanimé pour s'assurdr fl*il donnait encore quelque signe de vie.

— Laissez-le là, dit l'un d'eux, c'est Brufferio le ribaud, Diea soit loué, que ce scélérat ait enfin trouvé la fin qu'il méritait!

Le son des cornets avait retenti dans les rues éloignées et quelques veilleurs de nuit accouraient encore sur le lieu de l'attentat.

Sur ces entrefaites^ Julio était en train de bavarder; il racontait et répétait sur tous les tons qu'il avait eu affaire à deux assassins à la fois, qu'il avait frappé Vnn au visage et qu'il avait traversé la poitrine à l'autre; Que ce dernier eût encore pu s'enfuir, il n*y comprenait ri^n ; il ne doutait cependant pas qu'on ne dût le trouver quelque part mort ou mourant.

Le jeune gentilhomme qui croyait naïvement au

LE D£]y&ON DU JEU iD7.

récit da domestique de Turchi, le remema de Taide qu^il lui avait prêtée, et lui déclara qu'il lui devait vraimeni la vie, puisque c'était lui qui l'avait averti de reproche des assassins.

Le cadavre fut emporté et déposé derrière le puits jusqu'à ce qu'où apportât une civière pour l'enle- ¥er.

Le chef des veilleurs de nuit s'approcha de Oeronimo et lui dit :

*^ Où demeurea^vous, signor ? Deux de mes hommes vous accompagneront pour qu'il ne vous arrive aucun autre accident* Ne refusez pas notre secours. Les scélérats qui ont échappé pourraient vous attendre pour, venger sur vous la mort de leurs compagnons.

— Que dois-je faire? dit le gentilhomme préoccupé à Julio. La sérénade ne peut être donnée sans joueurs de luth ; et puis comment pourrais-je chanter après une^ telle émotion? Mais la jeune fille écoutera et attendra. Si elle n'entend pas la sérénade, elle croira qu'un malheur m'est arrivé. Allons, je vais me rendre chez M. Van de Werve pour ne pas laisser là de sujets d'inquiétude. J'accepte votre offre, veilleurs, et je vous récompenserai généreusement du service que vous me rendez. Je dois revenir au Ripdorp dans quelques instants : vous attendrez dans la rue jusqu'à ce que je revienne pour regagner ma demeure. Suivez-moi.

Geronimo, accompagné des veilleurs de nuit et de Julio, longea la Crapaudière et atteignit bientôt l'église SainMacquee dans les environs de laquelle se trouvait

la demeure de Van de Werve. Il frappa et lorsqu'on su* qui était là, la porte s'ouvrit.

Le gentilhomme exprima encore une fois sa vive reconnaissance à Julio et lui promit de dire à son madtre combien il s'était comporté courageusement et quel service éminent il lui avait rendu.

La porte se referma et Julio se bâta de se rendre par le Kipdorp vers le pont de la Vigne.

Il allait frapper à la demeure de son maître ; mais, à son grand effroi, la porte s'ouvrit d'elle-même, comme si quelqu'un l'eût attendu.

— Est-ce toi, Julio? demanda une voix dans l'obscurité.

Le domestique reconnut la voix de son maître et entra sous la porte.

— Eh bien, lui demanda-t-on d'une voix étouffée, est-il mort?

— Qui?

i— Qui? Geronimo?

* — Silence ! c'est au contraire Brufferio qui est mort Signor Geronimo lui a passé son épée à travers le corps.

— Ainsi, tu n'as pas le portefeuille?

— Vous le pensez bien I

— Et les couronnes d'or?

— Je les ai données à Brufferio.

— Pietro Mostajo, tu m'as trahi I dit le signor à l'oreille de son domestique en le saisissant convalsivement par le bras. Viens, viens, rends-moi compte d«

ce qui est arrivé? Tremble, stupide lâche, tremble, le facteur de Lucques te connaîtra !

— Ehhene che sia ! murmura Julio. Alors le signor Geronimo saura aussi qui apayéBrufferio pour l'assassiner*

Un cri rauque comme un gémissement étouffé retentit clans lo vpstibnle... J^a poit« r« r^f^rma.

M. Van de Werve auquel sa grande fortune permettait de déployer beaucoup de luxe, avait coutume de recevoir chez lui, tous les mois, le soir, les principaux gentilshommes d'Anvers, aussi bien étrangers qu'indigènes. Sa sympathie pour les arts et pour les lettres Tavait poussé à mettre en rapport les meilleurs artistes et les savants les plus renommés de son temps, avec les personnages les plus nobles, les plus riches et les plus importants de la société anversoise ; et sa maison était devenue le rendez-vous de tout ce que la ville renfermait de distingué et d'excellent.

Presque toute la partie antérieure de sa maison était occupée par une vaste salle qu'il appelait la salle des Ancêtres j parce qu'elle était décorée de nombreux souvenirs de son illustre famille.

Les murs de cette salle étaient recouverts jusqu'à une certaine hauteur de sculptures en bois de chèney

lit) LÉ tIÉItfON Dit Jltr

si artistement conçaee et si délieatement tnitaillte qu'au premier abord l'œil croyait y Toir une tefiftore de toutes couleurs. C'est que si,' en oertaiDsendmilsles teintes brunes du chêne restaient visibles, loot le reste resplendissait d'or et d'argent et élAit rebauseé par le plus beau rouge, par le jaune le plus brillant et par le b]ea de ciel le plus pur. Les innombrables figurmes semées au milieu des ornements, étaient peintes d'après naturcj sauf que leur costume était surcliargé de dorures.

Du sein des lambris de bois de la salle, sortaient de minces piliers qui, réunis en faisceaux d'après les principes du style gothique, s'élevaient pour aller soutenir les puissantes poutres du plafond. On pouvait Gom{^r six de ces poutres. Toutes étaient aussi courertes de sculptures aux mille couleurs. Leur décoration étaitan harmonie de dessin et de forme avec celle du lambris et semblait un épanouissement de celui-ci, oomme si l'architecte avait v6ijj|u ftiire considérer les ornements exquis des poutres du plafond comme une luxuriante verdure dont les troncs avaient pris racine dans le lambris de chêne.

Dan^des panneaux ménagés dans ce boié arlM^, ment sculpté, se trouvaient les écasssons de la famille Yan de Werve et des familles avec lesquelles eilë é'était alliée. C'était une profusion d'emblèmes ei de devises ; lions, sangliers, aigles, hermines, bande^'et croix d'or, d'argent, de sinople et d'azur, si nomlireux et si éclatants que quand la lumière de midi pénélUtit

Lfi t^fiSlON DU JfiU 111

Amb (Sétie mille, Tml du speetateur supportait difficile- MMl le rayonnement de toute cette magnificence, j Les armoiries des Van de Werve, seigneurs de ^SehiMe, peiAtes dans de plus grandes dimensions au|^ )es autres, se Iroavaï^ti au tond de la salle. C'était un èts&BSKm au sanglier de sable en cluLm|> d'<»^, écartalé . avec te^is chevrons d'argent sur sable, surmonté d'un casque au naturel orné d'une ample draperie or et wîir, et couronné par une tète de sanglier noire.

Autour de ces remarquables armoiries du maître du logis, brillaient un grand nombre d'écus^ons moins grands, et entre aulnes les blasons des Wyneghem, des Van Immersed, des Van Wilre, des Vau M^ldert, des Van Coolput, des Van Bruloch et des Van Zyraacr, familles ks plus proches à cette époque des Van de WerVB.

Au-dessus du lambris, dans les niches formées par les piltere, se trouvaient les portraits lîe quelques-uns des ancêtres les plus illustres de «Giiillaume Van de Wehre, de même que le sien, dans lequel il était rè- {>résentè en capitaine d'une compagnie allemande au sM^vice de l'empereur Charles-Quînt

Les portraits ne remplissaient pas tous les panneanx aiénagés dans la riche boiserie ; dnni^ un grand nombre de ceux-ci brillaient de prédeux tableaux crééis par le pinceau des maîtres les plui^ renommés de la Néetlande. On pouvait y admirer des eeurres d^ ittimoi^ttfes frères Van Byck, dû touchant Quintin Ma^i^y», de . rintelligeûtRogerVaaâerWèj'ét^âi^, Anspiriluel Jér6me

Bosch, du laborieux Lucas de Leyde, et d'autres encore dont le nom était alors prononcé avec respect daaftle monde de Tart.

Dans un angle de la salle, à côté de la cheminée, se trouvait un clavecin richement incrusté de bois de toutes couleurs, et au-dessus étaient posés deux latbs et une viole. On s'occupait par conséquent aussi da charmant art de la musique chez M. Van de Werve»

Du plafond descendaient six lustres en cuivre doré; sur l'appui de la cheminée se trouvaient deux grands candélabres; le long des murailles, aux faisceaux formés par les piliers, étaient attachés de nombreux mBStinets,(ii bien que quand M. Van de Werve recevait ses connaissances dans une soirée, le reflet des innombrables bougies dans Tor et l'argent qui était jeté i profusion, devait donner à cette salle un aspect prin^ cier, et prédisposer par ce luïe de lumière et d'édat, le cœur des convives à une affectueuse expansion.

Trois jours après la tentative d'assassinat commise par le ribaud Brufferio sur Geronimo, revenait l'époque ordinaire de la réunion du soir, chez M. Van de Werve. Bien que cet accident l'eût douloureusement affecté lui-même, et que sa fille Marie ne fût pas encore tout à fait remise de la secousse qu'elle avait éprouvée, il n'avait cependant pas contremandé la réunion, dans l'espoir qu'elle pourrait contribuer à leur faire oublier à tous le terrible attentat.

A l'heure fixée, on pouvait, de la rue, voir une vive lumière rayonner dd la desMure de H. Van de Wene

sar les maisons \is-a-vis. La grande pôHe était ouverte à deux battants, et dans le vaste vestibule se pressaient, attendant, les serviteurs des convives qui étaient déjà entrés dans la maison.

La grande salle était remplie de personnes de différentes conditions et de différents âges : cependant il n'y avait pas de femmes, parce que cette soirée avait été annoncée comme une réunion de gentilshommes, d'artistes, de savants et de négociants notables.

Les premières salutations devaient déjà être échangées depuis longtemps entre les nombreux hôtes de M. Van de Werve ; car ils s'étaient, selon leur fantaisie ou leur penchant, partagés en différents gr(3ipes et presque tous étaient engages dans des conversations cordiales et familières.

Quelques-uns d'entre les plus âgés étaient assis autour d'une table et contemplaient avec beaucoup d'attention cinq ou six livres nouveaux qui semblaient exciter leur admiration; d'autres, qu'à leur costume moins riche on pouvait regarder comme des artistes, se montraient mutuellement quelques dessins ; un troisième groupe, évidemment formé déjeunes gentilshommes, entourait Geronimo pour apprendre de lui tous les détails de l'attentat dont il avait failli être victime.

Au fond de la salle, non loin de la cheminée se tenaient les gentilshommes étrangers qui s'occupaient de commerce à Anvers. Bien que réunis en cet endroit pour s'amuser et se distraire, ils s'entretenaient encore,

Kft LI DÉKON im JEU

par bahUode» des vaiaseftux attendus ^ àa prix de l'hff gfAt d des marehandifies. Parmi ces étrangefs «a ik>|isI uft grand aombre de easUtmes différents et on este»* dait parler toute sorte de langnes. L'espa^u)! ffj treavait à côté du lucquois, le portugais près du loreatia» l'anglais avec le génois, l'allemand à c6té du vénitien ; et de même qu'à la bourse d'Aj^rers, tm gens de pays si divers tarouvaient Biojreu de se comprendre.

IL Yan de Werve i^était team le pliur aouvMt ih pevte de la salle pour souhaiter b bi^tnwnue «m e»« tranlB ; mais en ce moment, <x>mme il supposa que le plos grand nombre des iavités étaient arrivés, il quitta sou pconier poste et se nût à se promener Aè groupe en groupe, en se mêlant çà el^U à la conversation et en disant quelques paroles agréables à chacun*

Le viens Deodati s'âait assis dans un fiuitemt eonlm lamnraille. Vers le milieu de la salle cfaa^p» invité peur ainsi dire ki avait soubaHé la bienvenue et V^ vatt félicité de son arrivée dans les Paj&^Bas ; E sfeil eu i répondre à tant de saints et de politesses qu'il se sratait fatigué d'avoir tant parié» et d'être resté si longtemps debout, et était allé s'asseoir pour un Jiutanl à l^écart dans le fauteuil pour se reposa.

A côté de lui, était assis Simon Turchi qui s'mtf»* ternit Êmûlièremeot et à voix basse avec te vieillaard* Le traître feignait une affection extraordinaire pour la vieux gentilhomme et le flattait autant qu'il pouvait par milte marques de r«q>ect et de compteiaauc».. D^jà

LE DÉItfOR DU JEU 1|$

iteaTaiefil parlé de la tentative d'assassmat ti-Simoa 'Ripchi avait exprimé l'étonnemenl qme lui avait causé cet attentat^ attendu qu'il ne savait ni ne eroyait qua Oerimimo eût un seul ennemi au monde* Sans dcNfrie Tassassin Brufferio devait s'être troBKj^^iàaseqm ait^aif pu arriver facilement par Tobsearilé profûude qui lé* gnait le soir de Tatlentat.

Tandis que Simon Turcbi^ calme en appareafiû, s'entretenait ainsi avec le vieux gentilhomme, il de¥ait cependant cacher au fond de son Ame un srecvet àOQ* s^n, un coupable projet; car, presque à chaque mol^ il dirigeait son regard plus loin dans la salle vers .6e« ronimo et s'efforçait de deviner sur ses traits &a d'a^»^ ses gestes ce qu'il disait. Il ne perdait pas un instant de vue le fiancé de M^rie*

Quand l'entretien sur Tatteatat fut terminé» le vtettK Deodati laissa errer ses yeux sur les difFéreote groii{]Mâs d'invités et demanda enfin à Tutchî :

— Quel est donc cet homme au surtout de vdbiiki^ violet et à manches étroites, auquel ces négociaotslàbas semblent témoigner tant de reapeei;^Je ne p^^i^e pas de ce grand vieillard ; j'ai fak ia conflais8Ani>e de cdui-fà ; c'est le riche Fugger d'Â^gsbonrg : (/est l'autre < qui se trouve à côté de lui. '

— C'est un banquier, signer, rendit Simon ^Eufc&i. n est aussi tràsHriche et se somme Lamre Tucbi^, Devant lui se trouve le chef de la maison desSto^r stetter. Ceux qui prèt^ift l'oreille à ses parcdes so«t d£S gentikbommes appartenant aux giandas maiaeps jde

commerce des Gigli, des Spignoli et des Gualterotti. De côté, derrière eux, se tient don Pezoa, le facteur du roi de Portugal ; il s'entretient avec Diego d'Aro et Antonio de Vaglio, facteurs de l'Espagne. Les gentilshommes qui les entourent sont des négociants italiens et portugais dont je pourrais vous dire les noms, car je les connais tous. Mais tant de détails seraient sans intérêt pour vous.

— Je vous suis reconnaissant de votre complaisance, sîgnor Turchi, répondit Deodati. Mon neveu Geronimo devait me donner toutes ces explications ; mais il est entouré là-bas de ses jeunes amis et, comme il

''V»; regarde de temps en temps de notre côté, il est proba-

bleipent convaincu que je ne puis me trouver dans une société meilleure ni plus agréable que la vôtre... Veuillez seulement me dire encore quel est ce beau vieillard qui se trouve à la seconde table et explique quelque chose à des personnes qui semblent l'écouter avec une grande attention.

— Autour de la table, signor, sont assis les hommes les plus savants de laNéerlande. Cet orateur à cheveux blancs est le vieux Graphœus, secrétaire de la ville d'Anvers et auteur de plusieurs belles œuvres latines. Le jeune homme sur l'épaule duquel il s'appuie est son fils Alexandre qui est aussi très-érudit. Devant lui est assis Abrabam Ortélius, le grand géographe, qu'on regarde comme le Ptolémée de son temps. A côté d'Ortélius se trouve son ami et collaborateur Gérard Mercator qui comme savant géographe est aussi une des

lumières de notre siècle. Le seul personnage que vous puissiez reconnaître à son costume pour un Italien» parmi ces savants néerlandais est Louis Ouicciardini, gentilhomme Florentin qui rassemble ici les matériaux d'une description étendue des Pays-Bas et particulièrement de la puissante ville commerciale d'Anvers. Cet homme simplement mis, qui porte une barbe noire et tient un livre à la main, c'est Christophe Plantin qui est occupé à fonder à Anvers une imprimerie d'une merveilleuse importance. Cet établissement sera tellement spacieux qu'il englobera plusieurs maisons; des centaines d'ouvriers y seront occupés tous les jours à composer, corriger et imprimer des livres dans toutes les langues de la chrétienté. Il ne faut pas manquer, signer, d'aller visiter rétablissement de cet homme éminent ; tout inachevé qu'il est, il sera cependasit pour vous un sujet d'étonnement.

— La Néerlande est un pays béni, dit le vieux Deodati. Si l'air n'y est pas aussi doux que dans notre belle Italie, les hommes y sont courageux, actifs, intelligents, industrieux, savants et possèdent dans une large mesure toutes les conditions qui peuvent donner la prospérité matérielle et le progrès moral* *•- Je m'étonne, signor, que vous qui êtes étranger ici, vous connaissi^ la ville et ses habitants comme si vous y étiez né.

— H y a déjà quelques années que j'y demeure, répondit Turchi. Ces messieurs sont les visiteurs habi«

itS LB DEMON M JEU

toek da la maisQn de M. Van de Wwve et jelei ai vue si souveat que je les coimais eoaima de "fkm amie... Vous ^oyez, là-bas, oe cotnprèe du elaveeiaeit ToB parle haut, où l'oo rit, où l'on plaisaoto, n'esta pas? Vous reconnaisses saae doute que ces geira, aui costumes si divers et si libreade langage 6id'alluxG9 sont des artistes?

~ En effet... N'est-eepask B«§haël flaoQâad, Fmis Florts^ que ce bel bomme aux noblee traite que Im autres paraissent entourer avec respect?

— Oui, c'est lui qui vous a été présenté là&t par M. Van de Werve et qui vousaiait avec une si lervente admiration l'éloge de l'art italiw.

— Il y a à côté de lui un singulier persoi^age; soa attitude même est plaôsante; ses gestes invitent i rire.

— C'est Pierre Breugbd, bumorisle qui eoiçràt tous ses tableaux de telle façon qu'ils semblent n'être faits que par plaisantme. C'est peurtant un ^artîete trèsestimé.J'ai vu dernièrement de lui un tableau ^ù il repuésotte le Sauveur portaniisa eroix au calvaire* Sur ce tableau de Pierre J|reughel ee trouvent des pèlerins avec des eoquilles de saint lacques sur le dos. fies s^ dais .espagnols à pourpoiat i 4»»vés, des mrnai^ ^et des moiaesse croisent sur les^iCbeminSy et l'on y .v(»t même une statue de la Vierge suspendue à uuArbre»*. et tout cela dans un temps où il n'y avait ni christia» nisme, ni saint Jacques de Compostelle, ni couneutSi ni espagnoles.

LE D&MOlf B0 aiU ttl

~ Cesi étiange en effet, 4it âBodcti m smrtonlL II ne semble eepeodaot que ces faotaisies iDcoaveaaatat ne peuvent faii*e frand honnair i un artiste. SeirM donc rhabitude chez d'autres encore, dans lesPEffr^Bac^ de se jcHier ainsi des plas saintes oheees?

«-^ Non^ signor^ ce Breughel est un^e ei:(»ptioa* Leà attires arti^s que vous Toyez encore àim jce eoiii ao^ tour du Rapbaêl flamand a(m\ tous des hommes tràft* sérieux. Le personnage au pourpdnt gns ^st Michel Coxie, habile artiste qui excelle particulièrement duM tes portraits de femme. Le beau jeune homme debout denfière lui esi Martin de Vos, l'élève 4tt maître Fbnft qui donne les pkis belles pramesses. Les A«tiiB3, pour autant que je puisse les reeennaîlpe de loin, sont Laixir b^t Van Noord, £gide Mostaeri^ GhûUaame E^7t BfS^ nard de Ryeke, etlea deux ttètm Senri el Murtin Ym Cleef tous peintres déjà icélèbrefi d'biirtQÎi^^H^ geQi^ eu de portrails. À côté des auteee m ^uie imttre ârimmer, un fameux paysagiste ; et celui qm im W^ot eel un certain Àck d'AaT^aqui a 9wA ]mg^^é»^^ traux de TégUse Sainte Gudal9 à Bfuxeitos* Le vîei^ lard qui rêve solitaire aupièedu.dav»(Wi4^t£b?i$U»ilt «m ai^istemerveilleusementhabijiei^y/fr jdi9 j^li^skirs instruments^ mais surtûutd» la vioto. Voua r^ftlendim probablement ce soir.

Simon TureM donna «B»M».d^!au<fftf Mttfl^^ au signor Deodati sur ks personnes pié(NiiQ^;.et dMfir nua de s'entretenir famj:UèceœeBt,aj«eû:lûtnéIl4td«i€!Ai hà<i était enobaaté ^de l^espfii. ei auitent 4» JfMqoise

complaisance de son compatriote, qui restait visiblement sur sa chaise et n'allait pas prendre part aux conversations générales, uniquement pour lui tenir compagnie.

Oeronimo s'était déjà deux ou trois fois rapproché ' de son oncle ; mais celui-ci l'avait chaque fois renvoyé dans la salle avec d'amicales plaisanteries et en lui disant que l'aimable société du signor Turchi lui suffisait et qu'il préférait continuer à causer tranquillement avec lui.

Sur ces entrefaites, la conversation entre les invités était devenue plus générale. Gentilshommes et banquiers, négociants et savants, facteurs et artistes s'étaient mêlés sur plusieurs points ; ie rang et la condition semblaient oubliés, et le bruit de la conversation animée des convives retentissait dans la salle comme le bourdonnement d'un essaim.

En ce moment, une dizaine de domestiques entrèrent, portant chacun un plateau d'argent chargé de verres en cristal remplis de vins de toutes les nuances, ou de pâtisseries et de fruits exquis, qu'on allait ofirir aux invités comme rafraîchissements.

Les laquais se répandirent dans la société et, en s'arrètant devant toutes les personnes présentes, énuménient les noms des différents vins :

— Messieurs, un verre de malvoisie, de vin du Rhin, de vin de France, de vin d'Espagne, de muscatel, de beaune, de romanée, d'orléans,d'hypocras?

Tandis que ces exquises boissons et mille friandises

LE DÉMON nu JEU 121

étaient distribuées ainsi, Geronimo ne quittait pas de l'œil M. Van deWerve et le suivait dans tousses mouvements d'un regard plein d'espoir et d'attente.

Lorsqu'il vit enfin M. Van de Werve sortir de la salle, un sourire plein de joie vint illuminer son visage. Geronimo savait que M. Van de Werve accordait parfois à ses amis et à ses connaissances le plaisir de jouir pendant une heure de la présence de la belle Marie ; et il attendait depuis le commencement de la soirée déjà, rbeureux moment où la jeune fille ferait son apparition dans la salle.

Simon Turchi qui, bien qu'indifTérent en apparence, n'avait pas perdu de vue un seul instant le fiancé de Marie, vit l'expression radieuse de son Visage et pénétra son attente.

Marie allait paraître ! Peut-être toute la société saurait-elle que ses hommages avaient été rejetés et que Geronimo avait triomphé du puissant administrateur de la maison des Baonvisil

Cette pensée porta un coup douloureux à son orgueil. Il lança un regard foudroyant à Geronimo qui avait la figure tournée d'un autre côté. Sous l'irrésistible secousse de la colère et de la jalousie, la cicatrice de Simon Turchi commença à s'allumer^ et lui, sentant cela, porta la main à ses yeux pour dissimuler son émotion.

Le vieux Deodati lui demanda avec intérêt :

— Qn'avez-vous, signor Turchi? Vous sentez-vous indisposé?

12!) LE DtMON DJl lE^H

— U mit ici une cbaieur inioléfaUe I dH SioiM m a'dTorQant de redevenir maître de lui.

— De la chaleur? mormura DeodaU. Il me «NuUe qu'il ne fait pas trop chaud, Voulez-^Yous que je fOUS accompagne un instant dans le jardin, signer 7

Mais Turchi retova la tète et dtt avec un sourire dégagé:

-<-> Je yous remercie Balle fois de Fiatértt qiift«oas me témoignez, signor. C'est déjà fini. J'avais tn>p longtemps regardé fixement ce grand lustoe et sm rayonnement m'avait fait tourner la tète... Li.voi|anous, signor; void la belle Matie^ ia béonia maravifflial

M. Van de W«nre p»ais^ «a €» mornooi 8» le seuil de la salle, tenant par la main .sa fitte Men^ aimée.

Un murmure d'admiratioa s'éleva dans tmi les groupes et chacun se mngea de o6té fom 1«ms«m»i passage libre à M. Van de Werve el i sou enfai&

La beauté de Marie dépassait vraiment t«#te inaginaUon. Une longue robe de satin d'un blanc d'ïirgeiit sans autre araenneni qu'uas éblouisasAte oéiLtaire de fil d'or, forjnait tout son costusme. âa tète était .osii:ito d'une couronne formée de aes cheveux blandSy m MOklim desquels étaient fOméo» de telUamtes pei^s et aussi quelques fleurs blanches. Mais ce qui provxKpittt le plus l'admiratioo des sfieotateuijs o'^ait sesfrands yttux bleus, son front d'una UasLiibeur de lia^la jioUe douceur de ses traits et surtout le doux, naff dOt^n

LE DinON DU JEU iS3

âBBte«onrir» qui illuminait sea vlsa^ rt brillait aux yeux de tous comme un rayon de joie de la vie et de pats de rame.

âefonimo n'araii jamais vu te fille de M. Van do Wonro Titu» aiiusi. Elle avait coutume au contraire do porter des eeuleura sombree ou du moiiB trèfr-peu voyantes. Parée tout en blanc, comme elle Tétait main* teotEt, elle aviât un peu Tair d'une fiaaeée» Sa» aucun dfi»teson para Tavait voulu ainsi; maia quelle élaÂt SOD mtention? Voalait*xl aftxkoncer par là qiiJB MarÂe était promise et qu^elIe serait bienitât épouse 7 \

Ces pensées travâ»aient Tesprii ému de G%T(mr9^t lafuel, tout tremblant, n^ardait la jeune fille qui eik*iFtxt da^ la salle en do&naiit la main à son père.

Le vieux Deodati avait quiUé son siège et ç^était avancé, pour se trouver ausai^ conformément aux cou^ yaaafices^ sur le passage de la jeime fiUe.JBimon Turcibjl amt profité de ce mouvfinraHt peur s'ésarter un p^i| de lui. £t il en était li^en tâs^m» oar, lors^que Simou» cosme les autces, avait re^u la première iestpreâûe^ de la gracieuse appatition sqb cœur s'était ctoutracté dans sa poitrine à la pensée que c<4te ûcdde lOt :piHr§ jsnne fille eût été sa femme, si Geronimo nelui;avi^t pasindé le bonfaearde sa vie.

Le eoi^ d'oBil qu'il lança, «omoeim édair de Mm et d'envie sur Geromoio, quidiçuecefUirtet jpapide <|u'M f itt| 'était me sinistre menaee de mo^t Beumisement que tous les yeux étaient fixés sur la i^m» fiïi^fm^ cflbjqualqu'uii aur^tfwt èteelu dans l'Ame sombre

i^U LE DÉMON DU JEU

de Simon Tarchi, et deviné Thoprible projet qui y était caché.

M. Van de Werve conduisit sa fille devant les invités. Tous exprimèrent leur admiration en phrases pleines d'urbanité et déclarèrent qu'ils s'estimeraient heureux de pouvoir passer quelques instants dans sa société.

La noble jeune fille répondait par un calme et aimable sourire aux félicitations et aux flatteries qui lui étaient adressées. Il y avait dans le ton de sa voix, et dans la forme de ses paroles tant de modestie, tant de retenue et en même temps une si exquise politesse que les assistants s'entre-regardaient comme pour se dire qu'ils n'avaient jamais rien vu de semblable. Ce qui était plus étonnant encore bien que les invités y prissent peu garde parce qu'ils y étaient habitués^ c'étaient les connaissances riches et variées de la jeune fille. Qu'un Espagnol, un Français, un Italien ou un Allemand lui adressât la parole, elle répondait à chacun dans la langue de son pays ; mais c'était la belle langue italienne qui avait surtout une ravissante douceur dans sa bouche.

Arrivée devant le vieux Deodati, elle lui prit les deux mains et lui dit de si tendres et si affectueuses paroles que le vieillard, se sentit tout ému et ne pat que balbutier quelques mots de reconnaissance»

En passant devant Simon Turchi, elle loi dit ayec un joyeui sourire :

— Dieu soit loué, signer Tarchi, de ce que tous

VOUS soyez si vite rétabli l Je suis très-heureuse de vous voir ici ce soir. Je dois vous estimer fort et vous être sincèrement reconnaissante, signor, de votre loyale sympathie pour le neveu da signor Deodati, Vous avez un bon et généreux cœur, et je remercie le Seigneur d'avoir donné à mon père et à Geronimo un ami si dévoué.

Les douces paroles de la jeune fille jetèrent Turchi^ dans une situation intolérable. Son sang bouillait dans ses veines ; son cœur torturé frémissait dans sa poitrine ; sur son visage la cicatrice, trahissant son émotion, se dessinait brûlante... Et cependant il lui fallait paraître calme et répondre, l'esprit libre et sans nuages, aux affectueuses paroles de la jeune fille; car il y avait autour de lui vingt personnes au moins qui avaient l'œil fixé sur lui et pouvaient entendre ce qu'il disait.

Par un effort presque surnaturel il se rendit maître de lui-même et justifia son émotion par l'impression qu'il avait subie comme tous les autres ; il parla aussi de sacrifices qu'on fait volontairement et qui cependant laissent une douloureuse blessure au cœur ; d'une abnégation de soi-même dont on peut se consoler pour assurer le bonheur d'un ami, mais qui, pendant un ertain temps du moins, plonge notre âme dans les t6 nèbres de l'espérance déçue...

Marie comprit ce qu'il voulait dire et lui fut reconnaissante de ses bons sentiments.

— Merci, merci, signor, dit-elle d'un ton profondé-

i2C LE DÉMON DU JEU

ment ému, en s'éloignant pour aller saluer dans la salle les autres personne».

La plupart des invités étaient debout; bien qu'on ne se poussât pas, cependant le plus grand nombre des personnes présentes étaient réunies en un seul groupe autour de la jeune Me et la suivaient dai» sa promenade à travers la salle.

Lorsque Marie s'approeba du cla^eeln et adressa à maître Christian, l*habîle joueur de viole , quelques paroles bienveillantes, beaucoup de gentilshommes italiens vinrent à elle et la supplièrent de leur faire entendre une cemzone ou une mélodie de sa bouche.

Avec la permission de son père, la jeune fille consentit k satisfaire au désir des invités; elle parât ee^ pendant hésiter pendant quelque temps sur la langue dans laquelle elle chanterait , et se mit à feuilleter quelques cahiers que maître Christian lui avait p^sentes.

Le vieux Deodati qui se trouvait en ce moment près de M. Van de Werve, exprima si vivemjentte désir d'entendre un chant en langue néerlandaise, que la jeune fille ne put résister à sa prière. Elle de^ manda pardon aux nobles italiens et annonça qu'elle allait chanter dans sa langue maternelle un Kyrie eleison.

. Maître Cbrietian se plaça au clavecin pour aecom^ pagner le chant et se mit à préluder.

La jeune fille lauça les premières ncrtee du chsmt

l|E DBMON DU JEO 127

dafifi U %ûle comme an doux murmure ; mais peu peu sa voix prît un accent plu» ferme et une exprès* §iûa de sentiment plus profonde^ jusqu'à ce qu'à la fin de chaque strophe, le mat d'eleïson s'élevât comme un bymne vers le ciel avec plus d'élan et de force de sa poitrine*

La mesure du chant était remarquablement lente, sans recherche, simple et pleine d'une calme et tranquille mélodie ; Marie devait sentir profondément le caractère particulier de ce chant religieux ; car au lieu de s'efforcer d'ajouter à l'effet, elle adoucissait encore sa voix déjà si douce et si suave, et laissait tomber lentement les notes de ses lèvres, comme si la cantatrice elle-même était ravie dans une rêveuse contemplation et écoutait une musique céleste.

Au commencement, les gentilshommes italiens se regardaient entre eux et semblaient vouloir exprimer la pensée que ce chant néerlandais ne pouvait se comparer avec le style brillant et vif de la musique italienne. Mais ce sentiment défavorable ne fut pas de longue durée. Bientôt ces gentilshommes cédèrent comme tous les autre? auditeurs à l'irrésistible influence de la voix enchanteresse de Marie. Il régnait dans la salle un tel silence qu'on pouvait entendre le murmure des feuilles agitées dans le jardin par la douce brise de mai.

Marie avatt enfin redressé la tète et levé les yeux au ciel avec une expression d'adoration. Tous ceux qjii la voyaient se sentaient ravis en extase et croyaient voir

dans la douce et modeste jeune fille un ange chantant devant le trône de Dieu.

Deux larmes d'enthousiasme échappèrent à Geronimo ; le vieux Deodati avait les mains jointes, comme si le chant de Marie l'eût forcé à prier ; Simon Turchi lui-même était dominé par l'admiration, et avait peut-être oublié pour un instant la haine et la jalousie qui déchiraient son cœur- Pendant ce temps, Marie poursuivait son chant. Le voici :

Ktrib. Dieu est Tcna Sur la terre pour les hommes; €e dont il taut en tout temps Nous réjouir... Eleison.

Kyrie. Dieu nous est né D'une vierge entre toutes éiuCf Et nous sommes délivrés Des liens du péché. Eleison.

Kyrie. Nous échaopons à Fenncffi Par les eaux du baptême, Dieu nous aide à échapper A ses cruelles mains. Eleison»

Christs. O sainte médecine De nos terribles maux, Pour nous sauver du mal.

II veut' mourir. Eleison.

Christe. Notre frère aimé Notre libérateur.

Faites-nous forts, ô Christ, Pour faire bien. Eleison.

Christe. O fils du Père, Notre consolateur, Ne nous délaissez pas Dans la douleur. Eleison*

Kybie. Dieu, Père, Fils, Saint-Esprit, trois personnes, Un seul Dieu, laissez-nous Vous louer au Ciel. Eleison (1).

Déjàlajeune fille avait cessé de chanter depuis quelques instants, et cependant le plus profond silence continuait de régner. Chacun craignait de perdre un son de cette douce voix; mais lorsqu'on remarqua que Marie avait baissé les yeux et que le chant était fini, un murmure d'admiration et de reconnaissance s'éleva parmi les auditeurs. La jeune fille fut entourée et accablée de félicitations.

Au milieu des politesses dont elle était l'objet, la jeune fille découvrit Geronimo qui, tout ému, à quelques pas d'elle, avait encore une larme dans les yeux. fioii qu'elle voulût échapper aux éloges de tous, soit qu'elle cédât à un véritable désir, elle s'élança vers le jeune homme, lui prit la inain et l'entraîna avec une affectueuse insistance vers le clavecin. Elle voulait qu'il chantât une ariette italienne.

Le jeune homme, troublé et la tête presque perdue, résista quelque temps à sa prière ; mais son vieil oncle l'engageant à déférer au vœu de la jeune fille, il saisit un luth, l'accorda à la hâte» et lança comme début de son chant le mot Italia! dans la salle d'un ton qui, comme un appel à l'enthousiasme, fit tressaillir tous les cœurs.

Les paroles et les sons jaillissaient des lèvres du

(1) Où trouTera ce cliant complet dans les Vieux chants flamands^ IttbHés par Willem-, p. AdA.

jeune homme comme une pluie d'ardentee étincelles : en disant certains vers qui chantaient les louanges de sa chère patrie, son sein se gonflait et ses yeux rayonnaient d'une extase entraînante... Mais c'était surtout â la fin de chaque strophe que sa puissante voix de ténor remplissait la salle de ses accents inspirée, avec une indicible force; il chantait alors de9 paroles italiennes dont voici le sens :

Selat, salot, paradis de la tien^

Mon pays bien-aimé, ô ma belle Italie I

Le chant de Marie, les circonstances dans lesquelles H se trouvait, la présence de son oncle, tout cela devait avoir vivement surexcité la sensibilité de Gerommo, car sa voix tremblait, son cœur battait viotemmwit, son front était brûlant, et il semblait près de succomber à rémotion; et cependant son chant gagnait toujours en enthousiasme, en expression et en puissance, jusqu'à ce qu'enfin le vers final : Mm pays bienaimé^ 6 ma belle ItaHe! fit retentir la sallo pour la dernière fois.

Geronimo avait tdleraent dominé et ému ses compatriotes par son chant inspiré que tous, -—même les plus âgés — s'oublièrent jusqu'à agiter leurs chapeaux en l'air et à répéter avec enthousiasme :

ïtatiat Italia!

Une larme brillait dans bieû desyetix^

A ^n tour Geronimo fut entouré et accablé de félicitations; son oncle le nomma son fils biea-tîmé;

LB DfiMON Vm XEU 131

Ibrie lai adressa de douces paroles ; M. Van de Wen^ lui serra les mains arec effufflon...

Quant à Simon Turchi il était accablé , anéanti; tout ce qu'il entenckit et voyait lui faisait souffrir un tel martyre, la jalousie déchirait tellement son cœur, qu'il s'enfonçait de plus en plias dans l'abime de la haine et de la Tengeance. B se tenait à quelques pas de Gemnimo, les yeux baissés, tout tremblant d'émotion. Personne ne remarquait cependant l'état dans lequel il se trouvait, et l'eût-on remarqué on aurait cru sans doute que, comme les autres Italiens, le signor Turchi a^aît été profoadémçiit ému par le chant de son compatriote.

Turchi ne resta qu'un instant la tète baissée. Gomme un homme qui a pris une soudaine résolution, il marcha droit à Ôerënimo, lui montra un visage riant et lui jeta les deux bras sur les épaules pour l'embrasser*

— Âh ! Geronimo ! Oeronimo I merci l merci ! s'écria4-il. Tu m'as donné un vrad bonheur du cœur; tu as Eait genfler ma poiirim en me laûsant songer avec oi^ueil à ma patrie I

CepeAdai^ tenint cette étreinte, il dit aussi tout bas à l'oreille du jeune homme : '

- .^ Gèroûimo, je dois te parier seul, ce soir encére ! Tout A l^béure jB me rendrai dans le jardin ; tâche de m'y suivre, tu*te rtjouiras*.^ ' Bt a^ès avoit murtHuré ces mots, il se retira en ar- -rièvey eu appaiww pow faise plaça à ftLFugger, io

banquier immensément riche, qui voulait aussi exprimer au chanteur son approbation et ses remerciments.

Les domestiques reparurent dans la salle, avec toute sorte de vins et de friandises.

Maître Christian était occupé à accorder »a viole. On savait que l'excellent artiste devait jouer ce soir-là, et un grand nombre d'invités se pressèrent de nouveau autour du clavecin pour mieux voir son jeu et mieux l'entendre.

Geronimo, intrigué et rendu curieux par les paroles de Simon Turchi avait suivi son ami du regard et épiait une occasion d'aller lui parler seul à seul. 11 vit en ce moment Turchi sortir de la salle, et, comme la circulation des rafraîchissements et les préparatifs du jeu de maître Christian avaient causé beaucoup de mouvement dans la société, le jeune gentilhomme put aussi quitter la salle sans être remarqué et aller rejoindre son ami dans le jardin.

Le jardin, situé derrière la demeure de M« Van de

Werve^ bien qu'il ne fût pas grand, était cependant

coupé par quelques chemins aux détours capricieux, et

le long des murs d'enceinte s'élevaient de grands ar-

' bres et d'épais massifs de verdure.

Lorsque Geronimo se trouva en plein air, il remarqua quatre ou cinq personnes qui se promenaient aussi dans les sentiers, pour prendre le fiais.

Comme il cherchait i percer du regard la demiobscurité pour déconviir Simon Toiehi, edoi-ei sortit

de derrière un buisson^ le prit par le bras et Tentraina silencieusement dans le coin le plus retiré du jardin, où il s'assit sur un banc et dit d'une voix contenue :

— Assieds-toi près de moi, Geronimo, j'ai de bonnes nouvelles.

— Ah!,., as-tu trouvél'argent? demanda le jeune homme.

— Je l'ai trouvé ; — mais approche-toi davantage, et penche ton oreille vers moi, Geronimo : personne ne doit nous entendre. Un marchand étranger, que j'ai sauvé il y a une couple d'années du déshonneur et de la ruine, au prix de ma propre perte veut me mettre en main le moyen de verser dans ta caisse les dix mille couronnes.

— Dieu soit loué I dit Geronimo avec un soupir do soulagement. Et sera-t-il assez bon pour ne pas trop tarder à remplir son généreux dessein ?

— Demain, je te payerai ce que je te dois.

— Ah 1 demain I comme c'est heureux !

— Mais je ne puis t'apporter l'argent , Geronimo ; il faut que tu viennes le chercher toi-même.

— C'est là la iioindre chose ; dussé-je aller jusqu'à Cologne, j'irais.

— Non, ce n'est pas aussi loin. C'est dans moh petit jardin des prairies de l'hôpital que tu dois venir... Silence 1 je crois que quelqu'un s'approche...

Après un instant de silence, Turchi reprit :

— Il est passé... Tu dois savoir, Geronimo, que le

i^ LE D£MOn DU mU

négoteiakit étranger ae veut ni ne peut encore èlto connu à Anvers. Je lui ai permis de se tenir esdié dansmen jardin pédant quelques jofnrs (1). llym me venir en aide; mais c'est un homme prudent et d'un caractère défiant. Je lai signerai deà reconnaissances pour la somme qa'il va me prêter et te remettre ; il demande que, comme garantio, tu signes avec moi.

«^ Quel mystère! murmura le jeune homme. Je dois signer avec toi comme caution? Quel est donc ce né^ gociant étranger? Est-ce un proscrit?

*- Qu'est-ce que cela fait à raffaire? Ge n'est p» mon secret, Geronimo : j'ai promis de taire son nom. Pourvu que tu sois sauvé du périlleux embarras dans lequel tu te trouves, notre but ne sera-t-il pas aUeint? Il est vrai que tu resteras caution pour moi ; niais les dix mille couronnes seront dans ta caisse, et ton oncle n'y trouvera pas un florin de moins. U ne pe*it farriver de désagréments que si je ne pouvais pae payer mes billets. Mais tu n'as rien à craindre à cet égftrd : dans quelques mois j'aurai d'abondantes ressbupees. Ce que j'en fais, ce n'est que pour te sauver d'une si^ tuation menaçante. Tu comprends bien, GeronilHo-que je préférerais t'avoir seul pour créancier.

-«•C'est vrai) Sinioâ ; jeté suis reconnaissant de- ta

(i) c Gerontmo, il est arrivé an négockint de Lyon qtii iie Tim pas êlre conna à Anvers maintenant, et qui, à cause de celaj se catliè dans 'mon jardin; it m'a prié dé te dire de venir le trouver là. t IfATtta^ UknuiOf tradr j^ap WiHemé. • • —

oomplaisanoe* Et ce négociant étranger^ wb «mettra* t-il la somme en argent ï

-— Non^ mais en iFaîtes sur IKlaii, sar Florence et sur Luoques.

— De bonnes traites, des tra^s sûres, SknenT

— Tu en jugeras avant d'iatccepter Tàffîtire. Mais ne crains rien : tu auras tous tes apaisements.

— Eh bien, je viendrai. Après la bourse, entre cinq et six heures, est-ce bien T

— Cela m'est indifférent, pourvu que je sache l'heure d'avance.

— Attends-moi donc demain entre cinq, et six heures. . Rentrons maintenant, car on s'étonnerait de notre lon|;ue absence.

Simon Turcbi sa lava ; mais il resta immobile et. dit encore:

^ Geronimo^ j'ai promis au négeioiant qui doit me liéitîr eia aide que personne sauf toi ne connaîtrait sa présence à Anvers. N'en dis par conséquent rian ni &, toii' onde, ni à Maria^ ni à qui que ce soit. La moindre indiscrétion pourraitanéantir nos espérances et mettra l'étranger en péril. Viens seul, sans domestique.

— Soit! répondit Geronimo ; mais je dois t'avertir que je ne puis rester jusqu à là tombée du soir. Mon oncle m'a menacé de sa disgrâce, si je sortais encore la nuit sans une bonne garde.

— Non, une demi-heure seulement, et tout...

En ce moment un domestique de la maison entra

dans le jardin et s'approcha en cherchant de l'endroit où Geronimo s'entretenait avec son ami.

— Signor Geronimo, dit-il, on vous cherche partout dans la salle. Mademoiselle Marie va prendre congé de la société. Monsieur votre oncle est prêt à retourner au logis. On vous attend avec impatience, signor.

Les deux gentilshommes suivirent le domestique; chemin faisant, Turchi dit encore à voix basse :

— Â demain donc, entre cinq et six heures!

Le vieux Deodati se trouvait déjà sous la porte, entouré de cinq ou six serviteurs qui devaient l'accompagner. Il se montra fâché de la longue absence de son neveu, et celui-ci allait subir à ce propos une sévère remontrance. Mais, sur les explications de Turchi, ce manque d'attention lui fut pardonné, et il reçut même la permission de rentrer à la hâte dans la salle pour dire adieu à Marie et â son père.

Un instant après, il était déjà de retour, et, offrant le bras à son oncle, il quitta la demeure de M. Van de Werve.

Simon Turchi lui fit encore, au moment où il sortait, an clin d'œil qui semblait dire : a Du secret ! du secret!»

n était environ cinq heures de raprès-diiiée. Julio se trouvait les bras croisés sur la poitrine, dans une des chambres du pavillon de son maître. Plongé dans une profonde préoccupation, il avait les yeux fixés sur un fauteuil, placé dans le voisinage de Tunique fenêtre de la pièce, et dont la contemplation lui faisait de temps en temps hocher la tête avec un doute plein d'inquiétude.. Quelques pas d'homme qui retentirent sur le plafond au-dessus de sa tête Tarracbèrent à ses réflexions ; un sourire ironique contracta son visage tandis qu*il murmurait :

— Il m'appelle lâche, le poltron qu'il est! Depuis une heure déjà, il court d'une chambre à Tautre» comme s'il était poursuivi par des spectres invisibles Comme il a facilement arrangé l'affaire pour lui! Julio tuerait le pauvre Geronimo et enterrerait son cadavre dans la cave ; Julio ferait tout à lui seul. Quand on a affaire à des gens faux, il faut se tenir sur ses gardes. Son intention était assez évidente pour moi ; il voulait se réserver au besoin le moyen de m'accuser seul du crime. H n'a qu'à menacer et rager tant qu'il voudra ; il donnera le coup lui-même ou le signor Geronimo

sortira d'ici sans encombre.

IBS LE DfitfON DU JEU

Julio se tut un instant, se passa la main sur le front et dit, le regard attaché sur le fauteuil :

— Et savoir que dans une heure il y aura un cadaTre dans ce siège infernal 1 Le cadavre du gentilhomme le plus doux et le plus affable que j'aie jamais reneon* tré. Puisse son bon ange le détourner de cette fatale visite dans ce coupe-gorge 1 Signor Ifu^chi It tuera... làais je dois Taider (1). Quelle sera là fin de èette satr* gïante tragédie? L'échôfaud pour le riiaitre elle po* téttcë pour le serviteur 1 Voilà les suites de ma vie de dffeordre. fei je ne rti'étais pas rendu, dans un miôîô^al d*îvres§c, sitiB m'en douter, à l'endroit où le jag« Vol» pnï a été assassiné, je n'aurais pas îm ma f»lri#, «t le srgnor Tutchi ùVtiraiit {ms le pouvoir ée im foréèr à' être malgré moî complice d'un affreux fotfMt. C'est H}iîe, comme disait le vieux curé de Porto-Fino : t Le mal est un labyrinthe ; quand on a mis le pied dans «e -chemin-là, on peM le fil qui peut l'amener au bleuiri) Ah ! si j'étais ptès de nSa tolère^ en Italie I Vœu iosetisél il est trop tdrd, je ifùiè baHÂi et ma lél« est mmi prix 1

Il deniemra pendant ^ueiifMs inetànts plongé dans SCS ^TëA^êes; puis il lit lin gé&le d'impiati^aoe %t m^ pWt :

'==^ Allons, sillohs I â q\x6i pèilveot -me servir tetiti»

(i) ^ €!étte eliaise ëtâht hïTCliltée et fiihev il dit ^ mn^e ses do»âb> tiques, son valet de comptoir du nom de Julio, proscrit d'Italie et sous le coup d'une ctfndamnaliôn â mort... » E. Van MÉTËitËN, IfisU des Pays-Bas^ liv. I.

cas BODgeries? Je suis en son pouvoir et je dois me soumettre à la nécessité ; mais que le coup soit donné ; qu'il ajft commis un crime dont les preuves matérielles puissent témoigner contre lui^ et alors moi aussi je serai maître et je pourrai crier à mon tour : c Simon Tirtiàhi, erdns le bailË et son valet le bourreau 1 «Maintenant je isuis encore impuissafit contre lui ; si je faisais quelque chose pour empêcher l'attentat, il serait capable de faire disparatitre toutes les traces de son criminel projet et de me livrer au facteur de Lueques. Je serais cofiduit en Italie H roué dans le pays qu'babite ma vieille mère. Elle n'a jamais eu de mol que du cfaagrin; niais je m'efforcerai de lui épargner cette lEFQprème infamie. Voilà le signor qui descend, r. fl va insister de nouveau pour me faire porter le coup ; mais je ne Veaet pas du sang de œl innocent gentilhomme sur moL«...

jfômen Tarchi s'approchait dans le testltole. Son visage était très-pâle; mais la cicatrice qui sillonnait son front et sesjaues était pins pâle encote. H ne tTen^» Uâit pas; wêois^t marche sembliait bAtive et précipiède, Et il ^treignait ^3es deigts dans ses poings comm^ ^n battime en proie à une vive impatiâice.

Il vit de iein son domestique rèvw, la tète affaissée s«r la poitrkié, et oe ne fat qu'à sea apiprei^e que J«lfo sertit en «ursaut de sa pnrfende préoeoapation. U entra dans la chambre et dit :

^ JuliO) rbeure apprbcile^ A qu^ «ongsi-ta donc touiours? Âs-tu oeur?

i^O LE DÉMON DU JEU

— Peur? répliqua Julio avec un sourire; de quoi aurais-je peur?

— C'est vrai, c'est vrai, murmura Simon, puisque je verserai seul son sang.

— Mais, continua Julio, si je ne crains rien pour moi, ne puis-je, par amour pour mon maître, tomber dans de sombres pensées? Le jeu que vous allez jouer est bien dangereux, signor.

— Qui saura ce qui s'est passé ici ?

— Qui ? N'y a-t-il pas là-baut un œil qui voit tout? Et tandis qu'ici, dans le plus profond secret, vous immolez une vie humaine à votre soif de vengeance, Dieu n'entendra-Ml pas au moins le cri d'agonie du seigneur Geronimo ?

Julio vit avec une secrète joie que ses paroles faisaient trembler son maître, bien que celui-ci voulût feindre une ironique insensibilité.

— Quelle plaisanterie 1 murmura Simon ; Pietro Mostajo qui va s'aviser de parler de Dieu ! Mes précautions sont trop bien prises; quand le caveau sou terrain aura reçu le secret , pas un coq ne l'ébruitera»

— Vous croyez, signor? Quand donc un tel meurtre demeure-t-il caché? Il n'est pas étonnant que je penche la tète et que je me prenne à songer. Je rêvais et je voyais sous mes yeux des choses si terribles et si douloureuses que je n'ose vous les dire. J'en ai encore les larmes aux yeux.

— Eh bien, que voyais-tu? demanda Turchi avec une anxiété croissante*

— Ce que je voyais? Le bailli et ses serviteurs, qui liaient à un homme ks bras derrière le dos, et le traînaient dans la rue comme un odieux malfaiteur, le peuple jetait de la boue au prisonnier et lui criait : a Assassin I » Un échafaud, et sur cet échafaud un bourreau et un condamné; puis un glaive étincelant. au soleil, un jet de sang et une tête tombée...

Le domestique se tut avec intention ; mais son-n)aitre lui saisit convulsivement le bras et murmura d'une voix rauque :

— Et puis? et puis?

— Et puis la foule applaudissait et ses malédictioiia tombaient sur le nom...

. — Quel nom?

— Le vôtre, signor.

Simon Turchi était tellement saisi par ce spectacle de sa fin possible qu'il poussa un cri et recula tout tremblant. Il resta un instant muet et les yeux

Julio contemplait le signor, foudroyé par l'émotion» avec une sorte de sourire contenu. Il n'avait pas inventé le rêve sinistre uniquement pour essayer s'il ne pourrait encore faire renoncer 'son maître à sa périlleuse entreprise; son intention était aussi de l'effrayer et de se venger ainsi de la violence qu'il lui fallait subir de sa part.

Cependant Simon Turchi ne resta pas longtemps sous l'impression de la prédiction de mauvais augure. Il releva la tête et dit avec un accent de méoris :

113 LB DËMiON DU J£€

rr LkKa hypocpite, o'ast 1a peur et HioqiiiéliKle qui

|9 fpj^ sèvef de semblableft chosecu L'homme lo plus

COYHsageux serait lâche avec les lâches ; il est fatal que

jW je sais asseai malheuBeux pour avoir besoiii de toi;

/ SSM cA% jfr me délivrevai& de ta présence... Biais moi

du moiM, je oa reculerai pas A%Yjmt Taocomplisse-

ment de «e que j'ai eotreprkL Parle, difikmoi ce que je

. pus «ttendre de toit J^'heure va sonner il n'est plus

^eoaps d'hésiter.

r- Nous verrons celui qui fera avec le plus de sangfipoid ce qu'il a promis. Vous vous trompez sur 'mon iCompte, signer, la crainte ne me trouble pas ; c'est par sympathie pour vous que je^ tombe dans ces idées noires et tristes. Je croyais remplir mon devoir en TOUS montrant encore une fois Tabîme.

— ïais-toi, il est trop tard I s*écria Turcbi presque lioriB de lui. Insensé, tu souhaites donc ma perte, ma ttâne^ mon étemel déshonneur? Je laisserais vivre mon ennemi^ je le laisserais me regarder du haut de Sa gl'âlideur, lui devenu l'époux de Marie Yàn de "Werveî Noiï, non; c'est moi qui serai l'heureux, le riche, ïefler; et (Mt tout m'échapper, dùtl'échafeud vètre ikia fin, ii faut que la rage de vengeance qui me *4échife le cœur s*'asôouvisse. . Rien, non rien ne peut nre retenir, et si tu étais un obstacle pour moi^ Julio, je passerais par-dessus ton cadavre pour frapper celui qui a empoisonné ma vie... Obf ne me brave pas, je siïtâ capable de tout I

A ces mots, Simoû tarchi porta la main au poi-

LE DÊMCfW DU JEU 143

gnard passé à sa ceinture; son visage était violet, ses lèvres tremblaient et il fixait sur son domestique un regard foudroyant.

Cette menace n'effraya guère Julio probablement parce qu'il ne croyait pas que son maître pût Texéeuter. Un sourire ironique sur les lèvres, il fit deux pas en arrière, porta la main à son couteau et dit d'un ton railleur :

— Il serait singulier, «ignor, çue Geroaimo nous surprît ici à nous battre. II ne pouvait rien trouver de mieux pour sauver sa vioi

— Gomment! tu oserais?

— Pourquoi pas? Grdyéz-Tt)uâ que Jtilîo se Itiisiserait tuer comme un veau?

— Ecoute r le vbilà! s'écria Simon Turchi bondîsgiant dé saisissement et de terretir.

Dans la cour retentissaient les coups répétés du marteau dte fer de la petite ]^orté pratiquée dàils le mur (Tencei nte d u j ard in .

— Julio, encore un fois que puis-je âltcndro de toi? demanda Turchi avec anxiété.

— Je ferai ce que j*ai promis, ni plus ni inoins.

— Ëh bien, cours et ouvre la porte. Pas un mot imprudent, pas d'inquiétude sur ton visage; amène-le icii dis-lui que je suis occupé avec le négociant étranger; fais-le attendre g'il ne s'assied pas tout de suite, choisis un moment favorable et attire le dans le fauteuil. Viens m'appeler ensuite; je ferai le reste.

Uh l'E DÉMON DU JEU

— Vous voulez que j'attire le signor Oeronimo dans le fauteuil? murmura Julio.

En sortant de la chambre, Tnrchi lui répliqua d'une voix menaçante et avec des yeux flamboyants :

— Pietro Mostajo, songe au facteur de Lucques! Julio sortit du bâtiment, se dirigea vers le mur et

ouvrit la porte.

— BenvenutOy sîgnor Geronimo, dit -il. Quelle bonne nouvelle y a-t-il pour que vous veniez rendre visite à mon maître dans son jardin? Il y a bien longtemps que vous n'êtes plus venu ici.

— En effet, Julio, il y a longtemps, répondit le jeune gentilhomme avec un sourire ouvert, tandis qu'il entrait dans le jardin et se dirigeait vers la maison. Il me semble qu'on ne songe pas encore ici à recevoir du monde ; car tout est encore sauvage et aban« donné. Le signor Turchi n'a-t-il pas parlé de faire travailler dans le jardin î

— Oui ; mais mon maître est depuis quelque temps d'humeur triste, et le goût des choses plaisantes ou ilgréablës le quitte tout à fait.

— Je le sais, Julio ; mais cela ira mieux;

— Ah I puissiez vous dire vrai, signor I

— Quel profond soupir tu pousses, Julio ! Tu m'inquiètes. Ton maître est-il malade?

Le domestique sentit qu'il devait se surveiller, s'il ne voulait faire soupçonner au gentilhomme quelque danger. Il dit d'une voix dégagée :

— Ce n'est rien, signor. Mon maître se porte bien

LE DÉMON DU JEU iK

et est de bonne humenr aujourd'hui. Depuis que j'ai vu briller sur votre poitrine l'épée de Brufferio, il m'est resté quelque chose qui me serre le cœur à Fimproviste. Alors il m'échappe comme un long soupir.

En disant ces mots, il avait conduit le gentilhomme dans la chambre où se trouvait le grand fauteuil à bras.

— Signer Geronimo, dit-il, mon maître est en haut ; je vais l'avertir de votre arrivée. Asseyez-vous en attendant.

Julio sortit de la chambre; mais au lieu de monter Tescalier, il se cacha au bout de l'escalier derrière une porte et écouta avec une vive attention, s'il n'entendait pas crier les ressorts du fauteuil.

Après avoir longtemps attende en vain dans cet endroit. Il rentre dans le corridor, et, revenant auprès du jeune gentilhomme, il dit :

— Signer, mon maître vous prie de l'excuser. Il est occupé là haut avec une personne dont il vous a parlé hier, dit-il. Ils sont ensemble à écrire ce qui doit vous être remis. Veuillez donc attendre quelques instants avec patience.

n croyait que Geronimo s'assiérait maintenant de lui-même dans le fauteuil, et suivait, le cœur palpitant, tous ses mouvements ; mais le jeune chevalier alla se placer à la fenêtre et regarda tout pensif dans le jardin.

Julio se vit trompé dans son attente. Tout en réflé-

140 ht DtMOsr DU nv

Aiamml CTec ^uello déAaiiGe t% qoelle impaUenee ago maître derait compter les instants qui s'écoulaient, il dii à eronimo avec uoe feinte indifférence :

i^ Il y a passablement loin des DominicainB jusqu'ici, il peut bien y avoir un demi mille, et on peut fadkflient se fatigoer à faire ce trajet quand an est un pen pressé. Asseyez-vous dans ce fauteuil signon

— Non, je te remercie, répondit le gentilhomme. Je ne suis nullement fatigué; il m'est agréable de voir ces massifs abandonnés à l'èUA sauvage étaler kar fraîche verdure de mai.

Un involontaire mouvement de dépit échappa an domestique.

•— Tu n'as pas besoin de rester pour oioi dans la chambre, Julio, dit Oeronimo. Va tranquillement à ta ))eaogne et laisse moi seul, je ne m'ennuie pas.

•«- Je n'ai pas d'oceupatian prosBante, eignw; si Je reste encore ici sans votre permission^ c'est seul0meiit parce que j'ai quelque chose A vous demander; mais V0U8 vous £lcberez peutrétre de mon tndiscré' tion.

— Pas du tout, Julio. Puis^je te venir en aide ou ie rendre service en quoi que ce soit? Je te prouverai avec plaisir que je me souviens avec reconnaissance de la façon courageuse dont tu m'as soutenu contre lesjjhauda.

— • Ce n'€6t pas eek, sîgnor. J'ai ont dire que veus alliez épouser la belle mademoiselle Van de Werve. G^te nouvelle m'a fort r^oni; mais votf« humble

«i^¥itd»r i»eat«jl tsavuir si 4:ette jaûUV^He est vrak)?

Cette question et peut-être le nom de j^a fiancée firent éaloTQ un souripe sur le visage du jeune lion[irae* Jl fit dem ou trois pas «a avant et dit d'une vQi& pleine de Vue:

— Oui, Julio, cette nouvelle est vraie.

*— Camaxe vous serez heureux, signorl I mm, C'est vrai» Julio, Dieu «l'a accordé la plus haute &vettr que je puisse espérer sur la terre. Je Ven remercierai éter^Uement... Au jour^olennel^ tu auras aussi sujet de te réjouir.

•^ Moi, signorî

^i— Oui, toi, Julio. C'est mademoiselle Van de Werve elle-même qui a résolu de te récompenser ainsi de rofiaîstanee que tu m'as prêtée contre Brugerio et ses oompagnons. Le jour de mon mariage tu recevras un manteau neuf, un pourpoint neuf, un baut-de-chaussiGS neuf^ en beau drap et en boaue soie, comme jamais domestique n'en a portée

Julio, ému par cette preuve de bonté, baissa la tête en mui*murant un remercîment indistinct. Il enteildait biea que le jeune homme continuait de parler et s'ef- Jbrçait de lui prouver qu'il avait bien mérité ce prévient ; mais le domestique trouhlé n'écoutait pas ce qu'il disait et 3'efibrçait de retrouver assez de courage et 4'attdace pour remplir l'ordre que son maître lui avait donné. Il vit que Geronimo se trouvait justement de- --vant le fauteuil.

Avec répugnance^ mais poussé par la pensée que,

s'il laissait échapper ce moment, la cbance Eavorable ne se représenterait peut-être plus, il s'approcha de Oeronimo, comme pour lui témoigner de nouveau sa reconnaissance... D'un bond il lui posa les deux mains fur les épaules et le poussa irrésistiblement en arrière ^ians le fauteuil (1).

Le fond du perfide meuble s'affaissa ; des bras, surgirent deux puissants ressorts d'acier qui saisirent le gentilhomme par la taille et le serrèrent si fortement contre le dos du fauteuil^ qu'il ne pouvait plus bouger.

— Julio, Julio^ quelle horrible plaisanterie est cela? s'écria-t-il. Un piège? Ton maître t'a-t-il ordonné de me prendre?

Mais le domestique sans dire un mot de plus, se sauva de la chambre en fermant la porte derrière lui.

— Eh bien , eh bien, Julio , demanda Tarcbi en venant sur Tescalier au-devant de son domestique, est-il pris ?

— Le fauteuil a fait son œuvre, répondit Julio; faites aussi bien la vôtre. Ne perdez pas de temps ; il pourrait se mettre à crier. Qui sait si ses clameurs d'alarme ne nous trahiraient pas? Le danger de mort donne parfois aux poumons de l'homme une puissance surnaturelle... Signer, signer, il me semble que ma

(1) ff Et ledit Julio vint et poussa Géronîmo dans un ^rand fauteuil qui sautait et se fermait de Jui-uiême. > Oi^igine et généalogie des ducs et duchesses de BrabanU Anvers, 1565, p. 308.

tète ne tient plus sur mes épaules. Comment sentezyouslavôtreî

Mais Simon Turchi ne fit pas attention à cette plaisanterie. U se borna i grommeler quelques mots indistincts, porta la main à son poignard et courut en bas pour aller assouvir sa vengeance snr l'infortuné Geronimo.

Le domestique resta à mi-chemin de Tescalier et écouta les pas de son maître jusqu'à ce qu'il entendit la porte de la chambre fatale e'ouvrir et se refermer.

. U ne perçut d'abord plus le moindre bruit ; mais bientôt il entendit la voix de Geronimo qui appelait au secours et celle de son maître qui semblait railler et menacer. Ce n'était qu'au son des voix qu'il pouvait juger de ce qui se passait dans la chambre fermée; car il était trop loin pour comprendre les paroles. Poussé par l'émotion plus que par la curiosité, il deS'» cendit les escaliers et alla écouter à la forte, derrière laquelle devait s'accomplir un épouvantable forfait;

Il entendit Gçrpnimo dire d'une voix plaintive et suppliante :

— Ah I cher Simon, ta raison s'égare. Toi me tuer, toi, mon ami? Ce n'est pas possible. Âh I laisse tomber ce poignard de ta main ; ne me laisse pas mourir sans confession I Si ce sont les dix mille couronnes qui te portent à ce degré d'exaspération, je t'en fais cadeau ; déchire ta reconnaissance sous mes yeux ; je ne t'en parlerai plus jamais. ••

— Marie, Marie Vatï de Werre ! hurla Simon TaN cbi d'une voix sarcastique.

-^ Ah 1 je renoBcerai à sa maiâ ; je partintf pmt l'Italie... le ne reverraJ jamais tiû pays anssi faM pow moi, pour toi, pour tout ce (jne j'aiine.. .

^ Il est trop tard I... trop tard 1... tu dois mourir I

~ Non, non, Simon I s'écria de nouveau GeroniflW. Par pitié potfr toi-même né baigfte pas tes muim daas mon sang innocent. Dieu nous voit ; ta consdenee tê torturera 5 il n'y aura plus dé ri^ pour tw sur la terre. Ne livre pas ta pauvre âme pour l'éternité stt maudiUf* Noû, Simone Slmott, ne me tœ pas.*. Abî...

Un cri affreux lui échappa) eomifie si m lai pmmit la poitrine à l'écraser^ et Julio entendit un coup fti ressemblait ati bruit d'un poignard sur àa métal*

Cependant ce coup <-^ si c'était un c(Rip ^ ne p^ih valt être mortel, puisque Oeronimo éleva la iwixftm plus de force et s'écria avec désespoir t

— Au secours t au secoiirs 1 0 Simon, kiss^motfl* vre I grâce 1 grâce I

Mais alors un cri lugubre s'échappa de sa poitrine^ et, tandis que sa vokL s'étdgnait dans sa gorge ^ il

-» Mon Dieu! mon Dieul pa;rdonnez^lui L.» le meurs»*.

En emtendant le dénoùment de l'horrible tnigédiet le doâiesttque avait reculé dans le vestibule jusqu'au» pied de l'escalier. A peine s'y tr(mvait*il qu'il vit la

LE DÉMON DU J£U iH

porte de la chambre s'ouvrir et son maUre paraîtra;

Par quelques contractions que la soif de la vengeance eût défiguré le visage de Simon Turchi, le crime l'avait fait plus affreux encore. Le signor n'était plus recon^ naissable. Ses cheveux se dressaient sur sa tèto^ ses yeux égarés étincelaient dans l'orbite^ um bruit s»ù et rauque s'échappait de ses lèvres, le sang découlait da ses mains.«.

n passa en courant devant son domestique sans lui parler, monta l'escalier et, arrivé dans sa ehambreyi se laissa tomber haletant sur une chaise.

Julio, qui l'avait suivi, vint se placer devant lui et demanda :

— Eh bien, signor, est-ce fait?

— Cestfait! laisse-moi reprendre haleine 1 dilToi^ chi en respirant fortement.

Après quelques instans d'attente, Julio reprit :

— A-t-il fait de la résistance pour que je veusTQie si fatigué, signor?

— De la résistance ? Non ; mais quand je voulus la première fois lui percer le cœur de mon poignard, I& lame rencontra du métal et grinça affreusement. U porte un plastron, Julio. Soupçonnait-il ce qui l'atten^ daîtici?

"Le poignard de Turchi avait sans doute rencontré

Tamulette que le jeune gentilhomme portait toujours

au cou.

^ — Il est possible, signor, que Geronimo porte quel-

" que ehose sur la poitrme, répondit Julio; c'est la place

que dierchent toujours les poignards, et personne ne pent saroir s*il ne rencontrera pas dans robscurité on ennemi on nn assassin ; mais qu'y a-t-il dans cette circonstance qui puisse vous émouvoir autant?

'^ Vois-tn, Julio^ il jaillissait beaucoup de sang di' la blessure. La vue de ce sang et les cris sinistres de Geronimo me frappèrent d'angoisse et d'horreur. Je chancelais sur mes jambes et je crus que j'allais tomber sans en finir ; mais heureusement je retrouvai encore la force d'achever ce que j'avais commencé. Un coup de poignard dans le cou a pour jamais étouffé la voix dans 43a gorge.

*- Et maintenant il est bien mort ?

— Il ne reste pas une goutte de sang dans ses veines.

Simon Turchi était un peu revenu de son excessive émotion ; il se leva et dit :

— Il faut que je me lave et fasse disparaître le moindre indice qui pourrait me trahir ; puis que j'aille ce soir encore à la bourâe y faire quelques affaires avec des gens qui se rappelleront ma présence ; plus tard^ je me présenterai sous un prétexte ou l'autre chez M. Van de Werve. Je dois me montrer en beaucoup d'endroits et parler à beaucoup de personnes. Descends, Julio^ et traîne le cadavre dans la cave. Ensuite fais disparaître toutes les taches de sang. Je n'ai pas besoin de te dire

.que notre vie à tous deux peut dépendre du peu de «oin que tu mettras à accomplir ce travail.

— Non, signer^ je le sais. Le coup es( donné main-

LE D£M0N du jeu 153

tenant^ et je ne suis pas homme à négliger les précautions pour échapper à la potence, si c'est possible^

— Eh bien, Julio , j'ai rempli ma tâche ; remplis aussi la tienne.

— * Que je traîne seul le corps dans la cave? Non, non, vous m'aiderez signor.

— Je n'ai pas le temps, Julio ; je dois me rendre en ville sur-le-champ.

— Cela m'est indifTérent ; je ne reste pas seul dans ce coupe-gorge.

— Et si je te l'ordonnais? s'écria Turchi tremblant de colère. ' f.

— Ce serait inutile, signor. Vous travaillerez ïivec moi jusqu'à ce que tout soit fini ici.

— Âh I Pietro Mostajo^ tu oses me braver, et cela au moment où le sang me bout encore dans les veinea! Obéis-moi et fais ta besogne comme il faut ou ce soir encore le facteur de Lucques saura qui tu es l

— Âh 1 ah ! dit Julio en riant, je me moque de Pietro Mostajo et du facteur de Lucques 1 Aussi longtempi que des preuves matérielles ne pouvaient témoigna contre vous, je devais vous craindre; mais oseriez* vous bien révéler mon véritable nom, maintenant que je puis par un seul mot placer votre tète sous le glaive du bourreau ? Désormais, vous ne me parlerez plus si durement ni si hautainement, signor. En cette affaire, il n'y a ni maître ni serviteur ; nous sommes tous deux coupables d'un même crime... Portez hardi-

i5ft l'B DÉMON DÛ JEtf

mettl l<i maia i votre poignard. Vaine menace 1 que feriez-voQs sans moi?

Simon Turcbi grinçait des dents de colère et dlm* patience; mais il comprima bientôt son émotion et prenant la main de son domestique, il lut dit d*aD ten caressant :

— C'est vrai, Julio, nous sommes plutôt deux amis qu'un maître et son serviteur; maislaisse-moî^comoie ami et comme compagnon demander quelque chose i ta complaisance. Tu comprends que, sans tarder plus longtemps ici, je dois aller i la factorerie mettre d'autres habits. Pour notre sécurité à tous deux, il faut que je me rende en ville immédiatement, afin de prévenir et de détourner tout soupçon. Geronimo n'est pas corpulent; tu pourras facilement le traîner en bas.

Le domestique secoua la têto négativement, mais avec une visible hésitation.

— Voyons, Julio, je f en prie, je t'en supplie ; fais de bonne volonté ce que notre salut exige de toi... Ta hésites encore, Julio ? Allons, je veux être généreux envers toi : ce soir encore, jeté donnerai deux couronnes, si tu viens me dire que tn as loyalement et soigneusement fait ce que je te demande. ^

— Serei^ous encore ici, signer, quand je reviendrai delà cave?

— • Je n'^n sais rien, Julio; dès que j'aurai lavé ce sang, je pars. H&té^toi ! il est possible que tu me retronves encore ici. En tout cas, je t'attendrai ce soir à

la factorerie et te donnerai en récompense ootre \m deux couronnes une bonne bouteille de malvoisie*

•*- C'est bien ; ja ferai de mon mieux pour vous plaire, dit Julio en se dirigeant Ters l'escalier.

Avrivé dans la chambre où l'affreux assassinat aTait été commis^ le domestique resta un instant les bras crises sur la poitrine. Il pâtit et secoua la tète aveeuno expression de triste compasrion.

Le pauvre Geronimo était étendu dans le fauteuil; les yeux fermés ; sa tète était tombée de côté sur le bras du siège et pendait sur son épaule avec une Iocpf^ deor de plomb ; ses deux mains élaient encore convulsivement jointes^ comme pour attester que le malbeu* reux jeune homme était mort en priant Dieu pour son cruel meurtrier. Ses vêtements étaient tout couverts de sang et ses pieds reposaient également dans une mare rouge. Il avait une large Uessure au côté du cou et une autre en pleine poitrine ; son visage n'était cependa&t pas souillé et bien qu'il fût décoloré parla mort, sa physionomie avait une expression calme et tranquille , comme s'il s'était doucement endormi.

^-^ PauTre signer Geronimo I dit Julio en soupirant. Beauté l générosité 1 richesse I tout cela tombe i^our toujours sous les coups d'un scélérat 1 Âh ! ce que c'est que la vie de l'homme l Lui, du moins trouvera làhaut auprès de Dieu un dédommagement de son hor* rible morte.. Et nous? Allons, ce n'est pas le moment de réfléchir et de se lamenter; ma pitié ne rendra pas la vie à ce cadavre. Fermons les yeux sur le menaçaat

iga LÉ DËMON DU JEU

ateoir et accomplissons vite et bien notre terrible

tâche l

Il s's^enouilla derrière la chaise, passa son bras dessous et tourna une vis. Les ressorts s'ouvrirent d'eux-màme9 et lâchèrent le corps inanimé.

Julio le prit par^essous les bras^ et le traîna à travers le vestibule jusqu'au haut d'un escalier qui descendait dans une obscure cavité.

.11 laissa le cadavre là et eatra.dans une chambre voi* sine d'où il revint un instant après avec une lampe al« lumée. La lumière i la main, il descendit les escaliers jusqu'à ce qu'il arrivât à un couloir souterrain. Trèsavant sous le sol et au bout de ce couloir, se trouvait une espèce de cave voûtée fermée par une porte épaisse. Julio ouvrit cette porte et examina à la lueur de la lampe une fosse creusée dans un coin de la cave et sur le bord de laquelle on avait laissé la terre extraite (1).

Après ce rapide examen, il posa la lampe au dehors de la cavoj contre le mur du couloir^ et remonta pour ^Uer chercher le cadavre.

Quand il atteignit avec son fardeau le couloir soa« terrain, il haletait et semblait harassé de lassitude. II. rassembla cepandant toutes ses forces pour être délivré au plus tôt de ce sinistre travail et il traîna le cadavre

1) t Eu bas, dans la cave..., dans une fosse qui avait êtéprépaiée depuis longtemps par ledit lulio pour enterrer Geronimo quand le Inenrlre serait commis... » Origine et généalogie des dues de Bra* àtmt^ 1565, p. 308.

jusque dans la cave. Li, il le laissa tomber sur le bord de la fosse creusée d^avance ; et, après un instant de repos^ il se mit en devoir de le jeter dedans et de le recouvrir de terre ; mais il réfléchit un instant et se dit, à lui-même :

«^ Bahl le pauvre jeune homme ne se sauvera pas.« , Peut-être le signor Turcbi n'est-il pas encore parti^Je vais d'abord aller laver le sang là-haut. Tout à l'heure je reviendrai enterrer le corps.

Il prit la lampe et quitta la cave sans fermer la porte.

Arrivé dans la chambre, il vit que son maître avait déjà quitté le jardin. La solitude dans laquell#ilse trouvait semblait l'inquiéter et cela d'autant plus que le jour allait bientôt baisser et qu'il ne pouvait espérer d'avoir fini, avant la chute des ténèbres, de laver et nettoyer tous les parquets et les escaliers souillés de sang.

Il parut cependant se soumettre à la nécessité, redescendit et se mit à apporter de l'eau et des linges pour accomplir sa besogne. .;

La soirée était déjà avancée, et Julio était toujours occupé à frotter et à nettoyer. Comment cela se faisait, il n'y comprenait rien, mais il lui semblait qu'il sur« gissait toujours de nouvelles taches de sang, même aux endroits qu'il avait déjà lavés deux fois avec une profusion d'eau. C'était surtout dans la chambre où l'assassinat avait été commis qu'il ne pouvait en faire disparsdtre les traces. La sueur coulait de son visage,

158 LE DÉMON DU JEtJ

et il murmurait des paroles de dépit et de colère contre son maître.

Soit que la fatigue du travail ou l'arrirée de la miif eût rendu son système nerveux plus sensible, au moindre bruissement du vent dans le feuillage, au moindre grincement de la girouette au haut du toit, il interrompait son labeur et regardait avec anxiété autour de lui.

Cependant il y avait quelque temps qu'il n'avait plus ressenti d'émotion de ce genre , et il continuait de frotter la place où s'était trouvé le fetal. fauteuil.

Il* se leva', prit la lampe du sol, regarda la place nettoyée, éclaira avec attention tout le plancher, et dit avec une certaine satisfaction t

— Enfin, c'est finîl Celui qui. voudrait trouver la moindre trace maintenant devrait voir jusque dans le cœur des pierres. J'en ai les bras, rompus ; je puis à peine me redresser. Maintenant à la dernière be£K>gDe! dans une demi-heure je serai loin de ce lieu omuâit : une fosse est vite comblée.

En disant ces mots^ il quitta la chambre et de6-i ccmdit, la lumière à la main, l'escalier de la cave;

Quand il eut atteint le milieu du couloir souterrain, il s'jçrrêta tout à coup, pâlit d'angoisse, et regarda tout tremblant autour de loi. Il lai semblait avoir entendu quelque chose, un bruit inconnu, mystérieux, presque insaisissable et cependant distinct.

Après avoir écouté pendant quelque temps, fl se

crut convaincu que son imagination l'avait trompé. Il se dirigea avec une nouvelle résolution vers la cave, et vit, par la porte ouverte, le cadavre de Geroitimo au bord de la fosse comme il l'y avait jeté.

Tandis qu'il s'approchait de la cave, toujours plein d'inquiétude et en ralentissant le pas, une voix hu-"* maine vint tout à coup frapper son oreille. Ce n'était pas un son articulé, une parole , mais seulement un rauque gémissement qui avait l'accent d'une plainte.

Julio, frappé de saisissement et d'effroi, laissa tom- ' ber la lampe par terre. L'huile éteignit la flamme, et lui, se voyant dans l'obscurité, s'enfuit hors de la cave en s'appuyânt des mains contre les murs.^^ L

Son cœur battait violemment dans sa poitrine, et rémotion le faisait chanceler sur ses jambes.

Ce ne fut que lorsqu'il eût allumé une autre lampe, et qu'il se trouva dans une chambre dont la lumière pouvait atteindre toutes les parties qu'il redevint un peu maître de lui. Il resta cependant longtemps assis sur une chaise, près de la lampe, et paraissant réfléchir profondément à sa situation, car des expressions diverses de crainte, de colère et même de raillerie se succédaient tour à tour sur son visage.

Enfin, il se leva, tira son couteau de sa gaine, et en considérant la pointe, il murmura :

— Je ne puis cependant pas l'enterrer vif ! Ainsi je devrais l'achever, lui donner le coup de grâce? Non, non, j'ai tout bravé, jusqu'à la vengeance de mon perfide maître, pour ne pas verser son sang, je ne le

IGO ht DÉMON DU JEU

ferai pas davantage maintenant.. Maiei que faire? Je na'i pas d'autre alternative. L'enterrer vif ou le tuerl Je ne puis cependant demeurer ici toute la nuit...

Quelques instants après, il prit silencieusement la lampe sur la table et se dirigea d'un pas lent et prudent vers l'escalier de la cave ; il descendit sous le sol et atteignit^ après de longues hésitations, la porte da caveau où le cadavre de Geronimo gisait toujours sur le côté, comme il y avait été déposé.

Julio avait une lampe beaucoup plus grande que la première, et qui éclairait toute la cave; il n'entendit plus le moindre bruit sortir de la poitrine de l'infortunée victime , quoi qu'il vit bien que la vie n'avait pAs tQut à fait abandonné ce corps inerte^ puisqu'il voyait son sein se soulever et s'abaisser légère* ment.

Après avoir écouté un instant, Julio murmura avec une sorte de joie :

— Une nouvelle cruauté n'est pas nécessaire. C'est la dernière lutte de l'agonie; il mourra de lui-même. Je vais fermer la porte et demain je viendrai achever mon travail... Et* mon maitre qui voudra savoir si tout est fait? Il est inutile qu'il ait connaissance de cette circonstance. Allons, faisons vite ; j'ai hâte d'être bin d'icil... et puisse la vengeance de Dieu anéantir ce repaire pendant la nuit, pour qu'il n'en reste plos de souvenir.

Julio remonta.

LE DÉMON DU JEU iéi ^'

Peu de temps après, il quittait le jardin et s'ache- minait d'un pas rapide dans les rues obscures pour aller trouver son maître et se dépouiller aussi de ses vêtements souillés.,

VU

Marie Van de Werve se trouvait dans sa chambre, agenouillée devant un crucifix d'argent, et comme accablée sous le poids de sa douleur. Sa tète s'était affais* sée sur le prie-Dieu et reposait pesante et sans vie sur ses mains jointes. Elle avait abondamment pleuré, car la trace de ses larmes brillait encore près de sa tète sur le pupitre du prie-Dieu.

Celui qui eût surpris la jeune fille dans cette attitude, eût facilement cru qu'en priant, elle avait été vaincue par le sommeil; mais son sein qui s'élevait et s'abaissait et ses pénibles aspirations qui avaient gardé l'accent de désolation de la plainte, attestaient assez qu'elle veillait et qu'elle était seulement abîmée dans une ineffable douleur.

Derrière elle, à trois ou quatre pas de distance, était assise une vieille femme, un chapelet à la main. C'était sa duègne ou sa surveillante.

Cette femme avait les yeux fixés sur la jeune fille; avec une compassion profondément sentie; elle se-

162 LE DËMON DU JEtJ

couait de temps en temps la tète ou essuyait unelafme qui perlait dans ses yeux, quand les soupirs de Marie en prière s'échappaient de son sein avec un ton plus navrant.

Un silence presque ininterrompu régnait depuis longtemps déjà dans la chambre ; la douleur de la jeune fllle semblait même un peu calmée..., lorsque sou« dain, sous le coup d'une pensée déchirante, elle leva les bras vers l'image du Christ et s'écria d'une voix émue :

— 0 mon Dieu et mon Sauveur, par votre sang précieux, épargnez sa vie 1 Laissez-le revenir* dans votre miséricorde ! Oh I ne restez pas sourd au cri de mon âme navrée 1

Elle laissa de nouveau tomber sa tète sur se? mains^ comme si cette ardente prière avait épuisé ses forces; mais la duègne s'approcha d'elle, la prit par le bras et s'efforçant de la soulever du banc, lui dit d'un ton de commandement :

— Mademoiselle, il faut vous lever et cesser votre prière. Gela pourrait déplaire à Dieu que vous missiez ainsi votre santé en péril de propos délibéré. Ven62, obéissez-moi.

La jeune fille se laissa conduire, sans dire un mot, à l'endroit où la duègne lui ofiait une chaise et elle s'assit silencieusement. Son visage était pftie; ses yeux attestaient qu'elle avait beaucoup et longtemps pleuré.

Après avoir encore pendant quelques instants con^

temple la jeune fille avec compassion, ïa duègne prit une de ses mains et lui dit d'une voix conso-*lante :

— Marie, cela ne peut pas continuer ainsi, mon en* tant* Un tel excès de douleur pourrait abrégei^ Vos jours.*. Et combien le pauvre Geronimo ne se plaihdrait-ilpasàDieu, si, à son retour, il vous trouvait ûôndamnée à une vie courte et latrgoissant^ ! Ah I par imour pour lui, maîtriser votre chagrin t

««^^ A son retour I dit Marie en soupirant et en levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes.

— Pouve2-vous le savoir? reprit la duègne. Pour^ quoi désespérer avant d'avoir la certitude du malheur qu'on redoute? Il est déjà arrivé des chose? plus ^taftoTdinaires.

«^ Déjà cinq jours, tinq dècles d'incertitude et ié terreur 1 s'écria la jeune fille eu fondant de nouveau eu larmes. Ahi Pétronille, que la nuit a été affreuse pour fiioi I Je voyais Geronimo gisant par terre, la pâleur de la mort sur le visage^ une large blessure dans la pdtrine, et ses yeux ternes et fixes attachés sur moi, eomme s'il m'adressait eu motirant un suptême et pliaintif adieu...

^ Ce sont des illusions suscités par votre douleur, Marie.

— Vingt fois je Tai vu ainsi 5 et quoique je tentassse pour échapper à la terrible vision, tout était inutile : le jour seul l'a fait disparaître^

La âuègne laissa s'éoouktr quelques instants ; puis

lOa LE DEMON DU JEU

pressant tcadrement la maia de la jeune iille, elle

dit:

— Vous avez tort, Marie, d'exagérer ainsi les causes de votre douleur. Ce que la nuit vous a montré n'était que le reflet des pensées que vous avez laissé naître dans votre esprit pendant la veille. Moi aussi j'ai va plus d'une fois Oeronimo dans mon sommeil...

— Vous aussi, Pétronille, vous avez vu Geronimo? s'écria la jeune fille d'une voix pleine de saisissement et d'angoisse, comme si elle craignait la confirmation de son sinistre rêve.

— Pourquoi pas? Songé-je à lui moins que vous, Marie? •

— Oh I vous l'avez vu mourant, n'est-ce pas?

— Au contraire, mademoiselle^ je l'ai vu reveûant avec bonheur se jeter dans les bras de son oncle, em* brasser votre père.,. Et vous, mon enfant, je vous voyais vous agenouiller sur ce même banc, et louer et remercier Dieu avec joie de ce qu'il avait permis que vos rêves ne fussent que de menteuses illusions.

Marie regardait sa duègne en souriant et écoutait avec émotion ses consolantes paroles ; mais à peine Pétronille eut-elle cessé de parler que la jeune fille baissa la tête en proie à un douloureux désenchantement.

— Vous me trompez par amitié, par compassion, murmura-t-elle tristement ; je vous suis bien reconnaissante, ma bonne Pétronille, mais dites- moi à quelles raisons vous pouvez attribuer l'absence de Qe-

LE DÉMON DU JEU * fî55

ronimo? Voyons: faites appel à votre imagination-; ah! je tous en supplie trouvez une explication possible, vraisemblable !

La duègne déconcertée par cette apostrophe directe, secoua la tète avec tristesse.

— Ne mettez pas votre esprit à la torture, dit Marie, il n'y a pas de raisons plausibles à alléguer.

La vieille Pétronille^ dans le plus grand embarras, balbutia quelques mots sur un voyage imprévu, sur des secrets qu'il pouvait y avoir, et mème^Ue dit que des amis de Geronimo pouvaient l'avoir, entraîné à prendre part à une lointaine partie de plaisir ; mais tout dans ses paroles était si vague et si douteux que Marie pouvait y voir l'aveu qu'elle ne trouvait pas de raison sérieuse qui expliquât l'absence de Geronimo.

Les larmes coulaient plus abondantessur les Joues , de la jeune fille.

— 0 Pétronille, dit-elle d'une voix plaintive et navrante, la lumière de ma vie est éteinte pour toujours. Geronimo encore si jeune, si bon, si noble de cœur et d'esprit..., infortunée victime de mystérieux assassins! Affreuse pensée! Et pas de raison, pas la moindre, d'espérer encore! Mon Dieu, mon Dj^eu, grâce, grâce! Mon cœur se brise! Hélas! mes yeux ne le reverront plus en ce monde !

Et, poussant un cri d'angoisse, elle cacha son visage dans ses deux mains.

— J'avoue, Marie, que l'absence de Geronimo est inexplicable, dit la duègne avec abattement; mais pour-

IGO Lfi PËMON DU JEQ

quoi prend i*e ioujour» le pire et le pliu» terrible pour le traisemblable? Vous savez que» depuis quatre jours, on a fait tous les efforts possibles pour savoir ou fie trouve Geroniino ^ ce qu'il est deveuu. M. Van Schoonhoven le bailli, s'est engagé sur l'honneur à découvrir GarouioiOt qu'il lui soit ou non arrivé malheur.

Marie pleurait en silence et semblait ne pas avoir entendu ce que la duègne venait de lui dire.

— Qui sait, mon enfant, reprit la vieille femme, À aujourd'hui même am ne découvrira pas l'énigme qm, nous fait tant souffrir tous depuis cinq jours? Ne fer* mez pas votro cœur à ce légm* espoir, Marie. U ^t arrivé une fois, qu'on a cherché une personna pendaat des semaines «t qu'on a fini par la retrouver en vie, alors que tous ses amis avaient déjà prié pour le repos de son âme. Le bailli parlais encore ce matin à votre père de cette aventure et je me la rappelle très-bien quoique je fusse toute petite fille quand mes parants me l'ont racontée^ Cela est arrivé à un certain Jbiêl* mans» banquier qu'on croyait très^riche...

La jeui^ flUe avait relevé la tète et regardait la duègne d'un air d'interrogation et de doute* jÈ — On l'a retrouvé après des semaines d'abseuçe?

^- -murmura-t-elle. Il était allé en voyage^ sans avertir if^mmo^ n'es^ce pas ?

- — • Non, on le. découvrit dans la cave d*une maisûo

Aê la rueile 4u Sureau. Des voleurs de nuit l'avaient

' attendu dans l'ob&Qurité, et l'avaient jeté garrotté dw0

LE DËMON DU JjEU W

U cave poQr lui arracher une forte raaçon. Lee ageote du bailli Tont trouvé là et il est revenu chez lui saio et sauf... Pourquoii ei Dieu en avait décidé^ ainsî^ n'en serait-il pas arrivé autant à Oeronimo? Vous penchez la tète et vons vous taisen, Marie? Niez-vous donc la possibilité qu'un tel concours de circonslanciyfvi^ ait pu amener la disparition deCberommo? Non, n'es^ ^ ce pas? mais vous vous laissez égarer par le désespoir et tout en demandant à Dieu des consolations, vous repoussez avec obstination celles qui se présentent d'elles-mêmes à votre esprit

— * Ayez pitié de moi, mt chère Pétronille, dit la jeune ûlle en soupirant ; vos bonnes paroles allègent un peu ma tristesse ; mais je n'ose ouvrir mon cœur i ce bienheureux doute. Si je vous écoutais et que j'ap^ prisse ensuite la mort de Géronimo, j'aurais de nou^^ veau à supporter ce coup affreux..« Non, non, laissez^ moi plutôt dans la convictioa qu'ii ne reste plus d'es^ poir.

-» Impossible de lien gagner sur elle l murmura la duègne avec un triste désappointement et en baissant les yeux comme si elle avait résolu de cesser ses efforte et d'abandonner la jeune fille à sa douleur.

Le plus profond silence régnait depuis quelques instants déjà dans la chambre^ quand un bruit de voix si3 fit entendre au rez-de-chaussée.

— J'entends le signor Deodati, dit la duègne.; il a peut-être quelques nouvelles..,

La jeune fille se leva vivement et voulut conrir

en bas ; mais la duègne la retint par le bras et loi dit:

— Marie, par pitié ponr un vieillard désolé, efibr^ cez-vous de comprimer votre chagrin. Contenez-vous, mon enfant! car hier chacune de vos paroles frappait comme un coup de poignard le cœur du pauvre Deodati. n serait cruel et coupable de votre part d'aller arracher encore au bon vieillard des larmes qui, à son âge, brisent les forces et abrègent la vie.

— Non, non, Pétronille, je cacherai ma douleur et feindrai d'être forte, répondit Marie. J'ai bien vu que l'infortuné vieillard était près de succomber à l'anxiété et à la tristesse. Laissez-moi aller; le désir de savoir à le signer Deodati apporte quelque nouvelle me rend toute tremblante.

La duègne accompagna la jeune fille jusqu'à la porte de la chambre où M. Van de Werve était en conférence avec le signer Deodati ; mais elle l'y laissa entrer seule.

Dès que Marie rencontra le regard du vieillard et n'y surprit pas de joie, elle poussa un cri d'angoisse étouffé. Elle lui jeta les deux bras au cou et vaincue . Dar la douleur, elle appuya la tête sur sa poil^ne. / Le signor Deodati, ému jusqu'au fond du^œur, se dégagea de ses bras, en murmurant des..parolés de consolation, et la conduisit à un siège ;^et s'a^sseyant à côté d'elle, il lui dit avec tristesse et d'une voix pleine d'une affectueuse compassion :

— Ma bonne Marie, pas de nouvelles encore de no-

ire pauvre Oeronimo. Nous sommes bien malheureuï, n'est ce pas? Ah! pourquoi Dieu ne mVt-il pas rappelé de ce monde quelques années plus tôt? Me fallaitil quitter l'Italie pour venir boire sur cette terre le fiel qui restait au fond du calice de ma vie? Si je pouvais pleurer comme vous, Marie! peut-être trouverais-je dans cet épanchement quelque allégement à ma mortelle douleur; mais la vieillesse a tari chez moi la soiilrce des larmes. Hélas! hélas! où peut être mon pauvre Geronimo, le fils de mon frère, l'enfant que Dieu m'avait donné pour me fermer les yeux à mon lit de mort? Je donnerais ma fortune pour son salut, et ce qui me reste de vie pour le savoir encore vivant l

Un sourd et douloureux soupir s'échappa du sein de la jeune fille, tandis qu'elle appuyait de nouveau la tête sur la poitrine du vieillard, pour cacher le torrent

^ de larmes que lui arrachait la plainte navrante de ce-

'' lui-ci.

M. Van de Werve contemplait avec des yeux humides sa fille et le vieillard désolé. Il sut néanmoins contenir son émotion et dit :

— Marie, je t'ai priée de rester dans ta chambre, parce que tu ne sais pas modérer Texpression de ta douleur. Tu al^ mécoanu mon désir. Je te le pardonne volontiers, mon enfant, en considération du malheur qui semble nous menacer; mais si tu désires passer encore quelques instants avec le signer Deodati, tâche d'être maîtresse de toi, sinon j'appellerai tadaègne et lui dirai de t'emmener.

iO

i70 hf^ DËMON DU JCU

B ajouta d'une voix plus douce :

-- Maintenaat, Marie, je t'en prie, je t'en supplie, M>mprends le devoir que tu as à remplir ici ; eok forte )t verse quelque consolation dans le cœur de jiotre nalheureux ami.

Marie fit un héroïque effort sur ellei-même, et, relevant la tète, balbuUa au milieu des larmes :

«**- Vous avez raison, mon père ; nous nous désolons comme si aucun rayon d'espoir ue pouvait alléger no^ ire douleur; mais... mais..*

Elle semblait près d'étouffer sous l'étreinte delà souf france qu'elle s'efforçait de comprimer; mais elle ipaiirisa aussi cette douloureuse émotion et rapni :

-*- Ah! signer, on ne peut pas savoir.. • Dieu est si bon et Geronimo avait un cœur si pur !

«^ En effet, moneofanl, murmura le vieillard, Die^ esi bon; mais ses décrète sont impénétrableis. Si je pouvais seulement trouver un motif possible qui expliquât l'absence de mon pauvre neveu; mais rien... rieuJ...

— Le bailli nous a donné ce malin une raison plau-^ sible pour regarder au moins comme possibl^.que Ge* ronimo nou;; revienne saiu et sauf, remarqua M. Van de Werve.

^ Vous vouiez parler du baoquier LieCmapfi, mm

w^ Ouï, du banquier Liefmans» Lui aussi a^aîf di»*^ * paru à Timproviste ; après quinise jours d'inutiles rëi cherches, ses parents avaient fait célébrer ua s§rv|/^

LE DÉMON DU JEU Hi

pour le repos de son âme, lorsqu'on le retrouva sain et sauf dans une cave, où des voleurs de nuit l'avaient enfermé pour le contraindre à leur payer une forte somme.

— Ah ! puisse-t-ii en être arrivé autant à Qeronimo ! dit Marie avec autant d'espoir qu'elle en put feindre, pour venir en aide à son père dans son génèrent dessein. ^

Le signor Deodati secoua la tète avec incrédc^ lité.

Marie lui serra tendrement la main, et dit d'unô voix à laquelle elle s'efforçait de donner un accent de certitude et de confiance :

— Espérons encore^ signer. Ohl si le Seigneur danft sa miséricorde voulait permettre que nos tristes crain** tes fussent démenties ! Quelles ardentes prières de rè* connaissance nous adresserions au ciel pendant le reste de notre vie, n'est-ce pas?

Le vieillard rêveur, fit de la tète un signe affif» matif.

— Oui^ oui, murmura-t-ily pendant le reste denotrô viel... et je traînerais mon corps paralytique à Notre^ Dame de Lorette pour exprimer ma reconnaissance! sans bornes à la miraculeuse madone 1 Mais si un fer meurtrier l'avait .frappé...

Marie frémit à cette supposition, mais elle inteTroiii« pit cependant le vieillard*

— ; Geronimo possédait une amulette signor , qui aVait reposé sur le tombeau du Sauveur. Il était eon-

i7i LB DÉMON DU JEU

vaincu qu'elle le préserverait toujours d'une mcrt violente^ et il la portait toujours sur la poitrine.

i^ Je sais en quelles circonstances, r&mulelto lui a été donnée, répondit Deodati. Moi-même j'avais quelque foi dans la puissance de ce taiisman, parce qu'il était la récompense d'un bonne action ; mais rien ne nous prouve que la femme qui a donné l'amulette à Getonimo fût bien certaine de sa vertu... Espérons cependant, Marie. Votre douce voix a soulagé ma douleur... Puisse un miracle me rendre mon pauvre neveu ! Le bonheur que j'osais rêver pour mes vieux jours pourrait encore devenir une réalité. Vous, Marie, pure image de bonté, de piété et d'amour vous seriez mon enfant^ ma fille 1 Et lorsque le vieux Deodati reposerait sa tête pour jamais, il vous verrait, vous et Oeronimo, de chaque côté de sa couche, comme deux anges qui montreraient à son âme le chemin de ciel... Ohl non, non, c'est trop; jo m'égare... Et cependant, Marie, espérons 1

La jeune fille était vivement émue par la peinture du bonheur qu'elle croyait avoir perdu pour toujours. Ses joues frissonnaient et ses yeux étaient pleins de larmes. Son cœur oppressé se fût probablement déchargé par une violente explosion de douleur , si son père, par un sévère regard ne l'eût rappelée à la conscience de I| situation et au sentiment du devoir.

M. Van de Werve qui crut possible alors de donn^ un autre cours à l'entretien, dit à Deodati :

r- N'oublions nous pas, signer, que nous sommes

des hommes et que nous devons relever la tôte^ là où une jeune fille peut avoir le droit de ployer sans résistance sous une douloureuse incertitude? N'avez vous rien appris depuis ce matin? N'avez-vous pas vu le sir gnorTurchi?

— J'ai parlé au signer Turcbi avant l'heure de la bourse, répondit le vieux gentilhomme plus calme« Ce bon Turcbi 1 il a l'air plus abattu que nous. Depuis ces cinq jours, il est tellement maigri qu'il n'est presque plus reconnaissable. II ne se donne pas un instant de repos; du matin jusqu'au soir il est sur pieds et il se fatigue, court et cherche comme si Geronimo était i^our lui un frère bien-aimé.

— Ah!. c'est bien vrai, dit Marie, son cœur renferme un trésor de générosité. Pauvre Simon l je n'ai pas toujours été juste envers lui ; mais c'est dans le malheur qu'on apprend à connaître ses véritables amis. Maintenant, pendant toute ma vie, j'aurai pour lui du respect et de la reconnaissance...

— • Il viendra me trouver ici tout à l'heure après la bourse, reprit Deodati. Je ne sais s'il a quelque communication particulière à me faire, mais il paraissait vouloir me confier un secret. L'arrivée de quelques négociants de sa connaissance l'a empêché de me parler davantage. J'ai eu presque une querelle avec le signer Turcbi...

— Une querelle? dit M. Vau de Werve avec étonnement.

— Mon Dieu^ oui; mais une querelle digne d'éloge,

iO.

de son c6t£ da mo'im. Ne me disak-il pa» qu'il levait rinteiilicm d'aller trouver le bailli pow promettre une grosse somme d'argent à celui qui, le ]^remier apporterait det nouvelles certaiMe de Geionimo?

— Ah î cjue je le remercie' de sa gén4f*w»« irmitiél dit Marie en soupirant.

-^ Vous comprenez bien que je ne vôniaid pae pM*" mettre cela, poursuivit le vieillard. En lui témoignaitl ma reconnaissance pour sa bonne pensée-, je lui déclà« rai que je la mettrais moinenème à exécution. J'ai laissé le signor Turcbi en compagnie des négociants el je suis allé à l'hôtel de ville pour promettre une ré- Compense à celiH qui donnerait lé premier des nouvelles dé mon névéu ; mais on me montra un déciel du bourgmestre et des échevins par lequel trois cents florins carolus sont promis à celui qui pourra dire ce que Oeronimo est devenu (t). J'ai parl4 ad

(1} OtHfre et prùchtMiHon de mêiHte Jem Yan Scho&khovefu haiiii, €t dii làourgmestre, échevins et conseil de la ville d'Ath vers,

c Attendu quMI est venti à la coAiraissànce de ftMSsIrei les MH^ botirgflMsire et éclieTins de cette ville, que Geronimo Deodati» négociant de Lucques, est sorti avant-hier vers quatre lieures de fa* près-dinée, de sa dcmetire située en cette tiHe, pti^ê du tOMëûl ùUt !>'0iiiiakafai9, et qn'it a été vu pour la dernière fois au delà de la place de Meir, et que depuis lors on n*en a plus entendu parler, et qtt*on ne sait ce qu'il est devenu, tellement qu'il y à çnmd 9eii|içéÉ el mauvalBe idée que ledit Geroirimô ait élé ntaltraité ou nème mis à mort; de sorte qu'il est proclamé par les magistrats susdits de la tille, que celui qui leur dénoncera le pi*emier le crime et qcti leÉr 9ffpÊtlaéik la vërité ca leer ntrtiant œ qoe Icùit GeroMiMo Deo-

Mil! à midi. 11 m'a dit qoe, taàigré lês recherchas les plas actives, on n'avait pu découvrir de traces de I& femme de BrufiPerio ni de ses compagnons. Il parait que toutes ces mauvaises gens ont quitté le pays im^ ittédiatement après la mort du ribaud. Mais le baitli doit recevoir, cette après-dînée, an rapport sur d'importantes perquisitions qui ont été ordonnées ce mafei. S'il apprend quelque Chose qui puisse nous intéresser, il viendra lui-même nous en faire part... Il mé semble que j'entends sonner cinq heures à l'église voisine. Le signor Turchî sera bientôt ici.

Pendant ces explications, Marie était restée immobile, les yeux baissés. Elle n'avait probablement entendu qu'à demi ce qui avait été dit en dernier lieu \ c&f Son regard était fixé sur le parquet, et ses pensées étaient Visiblement loin de Ifté

Ce ne fut que lorsqu'un domestique ouvrit la porte de la chambre ft annonça à haute voiï le signor Simon Tufchi que ta^eune fille m leva vivement et s'élança vers la porte, comme si elle 8'att0n4ait à ce que le iiouvciau veau a{^ttât une nonvtHé impértante.

M. Van de Wervé el Deodati allèrent aussi à sa fm^ contre ; Marie lui saiMt les deuic mains avec une effa^ tkm involontaire^ et tous trois en même temps lé Hhgardèrent d'un œil interrogateur.

dati est devenu, recevra la somme de trois cents florins carolu&4i Extrait du Livre des Ordonnances de la ville d* Anvers, Èotg, Mus» fM#6^p.2$0#

— Hélas I mes amis, hélas I Marie, je ne sais rien, rien ! dit Turcbi d'ane voix qni semblait l'écho d*un cœur brisé. Tous mes efforts restent sans résultat. J'ai promis devant Dieu que je n'épargnerais ni peine ni argent pour découvrir ce qu'est devenu mon malheureux ' ami ; mais une impénétrable nuit enveloppe le terrible secret. Ah I qu'allons-nous faire? Espérons que le bailli et ses agents seront plus heureux que moi, qui n'ai rien autre pour diriger mes pas que mon affection et mon anxiété»

La jeune fille frappée d'un amer désenchantement par les paroles de Simon Turchi, recula dans la chambre et se laissa tomber sur une chaise en poussant un profond soupir. ^

Turchi s'assit à côté d'elle^ la contempla avec l'expression de la plus proronde compassion et dit :

— 0 ma pauvre Marie ! votre douleur est immense, n'est-ce pas? Ah ! je sens à ma propre douleur combien votre cœur aimant doit être déchiré par cette cruelle incertitude 1

La jeune fille leva les yeux sur lui et vit deux larmes couler sur ses joues. Alors elle se mit aussi à pleurer i chaudes larmes et balbutia en sanglotant :

— Merci^ merci, Simon I Je prierai Dieu de vous récompenser de votre bonne affection..., de votre générosité. ••

Le visage de Simon offrit en ce moment une parti* cnlarité remarquable. Tandis que ses joues étaient p&lies par le chagrin, un sang plus chaua semblait

aCDaer aux bords de sa eicatrice ; car cette trace d'nne ancienne blessure courait comme une ligne rosée sur son visage. C'était parce que le scélérat feignait une excessive tristesse et avait assez de puissance sur luimême pour forcer son visage à pâlir et ses yeux à verser des larmes; mais la cicatrice n'était pas aussi complètement sous l'empire de sa volonté, et elle tra* hissait la joie qui venait caresser le cœur de l'assassin aux douces et affectueuses paroles de la jeune fille.

Ces paroles lui laissaient en effet espérer qu*il parviendrait à atteindre entièrement son but. II avait bien pris la reconnaissance des dix mille couronnes au jeune homme assassiné ; il avait bien, à ce qu'il croyait^ en-* foui dans la sombre cave les preuves de son crime ; mais ce n'était pas assez pour lui. Pour s'estimer payé du meurtre affreux de son ami, pour rester riche, grand et honoré, il lui fallait obtenir pour femme la belle Marie Van de Werve. Il savait bien que cela ne pouvait arriver que longtemps après; cependant, dès le jour même de l'assassinat, il avait commencé à calculer et à régler toutes ses paroles et toutes ses actions de façon à ce qu'il dût prendre un jour infailliblement, autant que possible, la place de Geronimo dans le cœur de Marie. (L se tenait d'avance assuré du consentement du père de la jeune iille. C'était pour atteindre ce but qu'il feignait une tristesse excessive et versait des larmes silencieuses en fixant les yeux sur Marie, comme si les souffrances de la jeune fille lui navraient le cœur.

I7S LE DÉMON DU JfiH

n saisit en ce moment la main de Marie qui ^t^ nH toQjours, et dit :

--Ne soyez pas aussi abattue, Marie; tout espoit n'est pas perdu. Cette nuit il m'est passé dans l'esprit Une idée... une idée étntnge..^ Si cette inspiration m me trompe pas, il y a encore des motifs fondés de s'attendre à l'heureux retour de Geronimo.

— Oh I parlez, Simon f dit Marie avec un sourie plein d'anxiété. Dites, quelle est cette bonne idée?

Le signor Turchi baissa la tète avec un émbari^ affecté.

*^ Impossible, mademoiselle, c'est un secret qui^ne m'appartient pas, murmurart-^il.

«^ Hélas I cette consolation m'est donc refusée I dit la Jeune fille avec désespoir.

-^ Allons, Simon^ ne montrez pas de mauvaise volonté, dit M. Van de Werve. A quoi bon nous rendra joyeux et éveiller notre curiosité pour nous attriste^ ensuite par votre silence? Ne citez pas de noms; matt laiSBez-notts du moins entrevoir jusqu'à quel point nous pouvons espérer.

Simon Turchi haussa les épaules.

«-^ Ah ! signor, dit le vieux Déodati d'un ton de re* l^roche, cela n'est pas généreux de votre part. Tout à f Ilreure, avant la bourse, vous alliez me confier le se» «ret et je le saurais déjà si quelques négociants n'é* trient venus troubler notre entretien. Dites-Ie-moi , A^a*n(enani

Simon jeta un regard oblique sur la jeune fille èf

parut vouloir dire que sa présence Tempêchait de sstf tisfaire au vœu exprimé par le vieillard.

— Marie, je t'ea prie, va retrouver ta duègne, dit M. Van de Werve. Toutes ces émotions te secouent trop et te rendent malade ; si j'apprends quelque chose qui ait de l'intérêt pour toi je viendrai te le communia quer à l'instant mon enfant.

La jeune fille se leva silencieusement et lança un regard de mélancolique reproche àTurchi.

— - Ne m'accusez pas, bonne Marie I dit celui-ci d'une voix suppliante; je suis profondément navré de devoir vous attrister; mais soyez sûre que ce que je fais, c'est par affection pour Geronimo et pour vous.

Sans répondre à cette excuse, la jeune fille obéit au désir de son père et sortit à pas lents de la salle.

— Eh bien, dit-M. Van de Werve, quel est ce secret dont vous voulez nous faire part?

— Je suis dans un grand embarras, répondit Turcbi eu secouant la tête d'un air de doute ; mon intention était de parler au signor Deodati seul de cette affaire ; peut-être me rendrai-je coupable d'une blâmable indiscrétion en vous révélant à vous aussi, M. Van de Werve, un secret qui dans d'autres circonstances du moins...

— Non, non, pour l'amour de Dieu, laissez ces détours superflus I s'écria le signor Deodati surexcité par l'impatience. Pourquoi M. Van de Werve nq pourrait-

il pas savoir ce qui, à votre avis, peut nous mettre sur la trace de mon pauvre neveu?

— Eh bien, j'y suis forcé I dit Turchi avec un soupir. Approchez tous deux et écoutez.

Dès que Deodati et M. Van de Werve eurent avancé leurs sièges^ Simon dit d'une voix contenue comme s'il craignait que quelque autre personne pût l'entendre :

— N'avez-vous pas remarqué, monsieur Van de Werve, que depuis quelque tempsCleronimo était i nquiet et agité ; qu'au milieu des plus joyeux entretiens son esprit semblait parfois absent ; en un mot qu'un étrange souci semblait le poursuivre?

— Oui, vraiment je l'ai remarqué, répondit M. Van de Werve.

— Et vous, signor Deodati?

— Moi aussL Que voulez-vous dire?

— Il y a environ un mois que Geronimo lorsque je l'interrogeai sur la cause de sa mélancolie, me confla en termes vagues et obscurs qu'il avait perdu au jeu une somme assez considérable...

— Au jeu? demanda M. Van de Werve stupéfait.

— Geronimo était-il donc joueur? s'écria Deodati avec une indignation contenue.

— C'est assez l'habitude à Anvers de jouer de l'argent et souvent beaucoup d'argent, continua Simon Turchi. Je n'ai cependant jamais remarqué que mon ami Geronimo eût la passion du jeu. Quoi qu'il en soit, il me fut impossible de savoir contre qui il avait perdu. Il ne voulut pas me dire non plus le mon-

LE DÉMON DU JEU ISl

tant de sa perte. Sa mélancolie et son inquiète agitation provenaient de ce malheureux événement. Il tremblait de crainte et d'anxiété, dans la certitude que son oncle découvrirait dans sa caisse et dans les livres de sa maison de commerce qu'il manque uns fcrte somme sans justification ni indication... J'ai voulu lui avancer l'argent qui lui manquait; mais il s'y est refusé absolument, parce que l'idée de tromper ainsi son oncle l'effrayait bien plus encore que la colère probable de celui-ci.

Cette révélation avait frappé de stupéfaction et de douleur le vieux Deodati. Rien ne pouvait plus blesser l'honorable et scrupuleux gentilhomme que la pensée que Geronimo avait été assez imprudent, assez léger et assez ingrat pour risquer au jeu les fonds de sa maison de commerce.

Tout tremblant d'émotion, il dit :

— Cette perte est considérable, dites-vous I A combien s'élève-t-elle?

— Je n'en sais rien, signor; peut-être les livres do commerce vous donneront-ils le mot de cette triste énigme.

Il y eut un court silence. M. Van de Werve regardait fixement le parquet; le signor Deodati se passait la main sur le front et était plongé dans de pénibles réflexions.

Turchi laissa passer quelques instants sous l'influence de sa révélation et regardait, sur ces entrefaites, d'un CBilinquisiteur, tantôt l'un, tantôt l'autre de ses inter-

loeatMri pour pénétrer ce qm se passait dans leur tM PnitilëitàDeodati: ;

-— Vous ne voyez que le manvais eôté de TafiSiifBf signer. 8i elle n'avait pas aussi un heureux revers, ma bouche eût assurément gardé jusqu'au tombeau le secret que m'a confié un ami. Tous, jusqu'ici^ nous crai*gnions, que dis-je? nous nous tenions pour certains que le pauvre Geronimo était tombé sous te fer des assassins, n'est-ce pas? Stfvez-vous ce que, d^uis oettD nuit, je crois pouvoir penser?

Les deux vieillards le regardèrent d'un air inter* rogatif.

"^ le crois que Geronimo a fui la colère de son oncle et a quitté la ville et le pays.

— Impossible I s'écria M. Van de Werve.

-^ Impossible ! répéta Turchi. H swait déjà parti plus tètsi je n'avais pas tout arrangé de façon à lui faire espérerie pardon de son oncle. Même le jour de votre arrivée, signor Deodati, lorsque Geronimo accourut à moi au ehaalier, au bord de l'Escaut, il me suppliait de chercher un vaisseau anglais qui partit le jour même m le lendemain, et de lui retenir en secret une place comme passager. Vous comprenez bien que je combattis de toutes mes forces ce projet insensé et que je ne le quittai que lorsqu'il m'eut promis de n'y plus songer.

— Mais pouvait-il donc si légèrement renoncer à l'amour de ma ûUe ? murmura M. Van de Werve. Son

amour pour elle n'eût donc été que de l'hypocrisie? Non, non, rien ne peut me faire croire cela.

— Son amour n'était pas feint, répondit Turchi; au contraire, c'est peut-être ce sentiment seul qui a égaré sa raison. Il se croyait certain qne la découverte de sa perte au jeu briserait pour toujours son espoir d'obtenir la main de Marie. Pauvre ami, il aura fui le sort qui le menaçait pour ne pas être témoin du chagrin de son onde bien-aimél

Après un instant du plus profond silence, Simon Turchi dit avec une surprise afieclée :

— Mais comme vous êtes abattus tous deux !... Vous devriez bien plutôt vous réjouir de ma révélation. N*est-il pas plus heureux de pouvoir penser que Qeronimo, bien que coupable d'une erreur, est encore en vie^ que d'en être réduit à croire qu'une mort affreuse l'a enlevé à jamais à notre affection?

Le vieux Deodati se leva de son siège et dit :

— Mes amis, je dois vous quitter ; ma raison se trouble ; je ne me sens pas bien. Et puis j'ai hâte aussi de trouver dans les livres de Geronimo la preuve ou le démenti de la pénible révélation du signer Turchi. Ne me retenez pas, je vous en prie.. . Sans adieu ! Que Dieu vous garde 1

Simon Turchi manifesta l'intention d'accompagner le vieillard jusque chez lui ; mais, tandis qu'on échangeait encore quelques mots sur ce sujets le bailli, mesflire Jean Van Schoonhoven, entra soudain en disant en guise de salut :

tSA LE D&MON DU JEU

— Messieurs, j'ai des nouvelles!

Turchi trembla et p&lit; mais, comme le saisis* sant salut du bailli avait aussi frappé les autres d'une soudaine émotion, personne ne pouvait découvrir que la terretir seule était la cause du trouble de Turchi.

— Pour l'amour de Dieu, restez calmes, messieurs, si n'attendez pas trop, dit le bailli en voyant combien l'annonce d'une nouvelle émouvait ses auditeurs. Je ne iais pas encore ce qu'est devenu l'infortuné Geronimo, mais j'ai des raisons d'espérer que nous le découvrirons bientôt ; nous sommes du moins sur sa trace. On a appris avec certitude que, le jour de sa disparition, vers cinq heures du soir, il a été vu au delà de la place de Meir. Un moine du couvent des Dominicains, qui le connaît très-bien, l'a aussi salué par son nom et a remarqué qu'il se dirigeait du côté du jardin des Arbalétriers. S'appuyant sur ce renseignement, l'un de mes agents les plus habiles s'est efforcé de suivre sa trace, et a en effet découvert qu'un banquier l'avait vu passer dans le quartier des juifs. Je n'en sais pas davantage; mais ces indices sont sufBsants pour donner à mes recherches une direction précise et peut-être heureuse. A partir de demain malin, dès le point du jour, je rassemble tous les agents dont je puis disposer ; je les partage en petits groupes et je leur ordonne de visiter toutes les maisons, toutes les caves, tous les jardins d'une certaine partie de la ville, et cela avec le plus grand soin et sans laisser le moindre coin inex-

ploré (4). Moi-même, j'irai en personne d'un groupe à l'autre pour donner aux recherches une marche convenable.

Simon Turchi avait porté les deux mains à son visage pour cacher l'effroi qui tout à coup avait décomposé ses traits et faisait battre son cœur avec violence.

Surpris de voir cette étrange émotion, le bailli demanda :

-^ Qu'y a-t-il dans mes paroles qui puisse vous émouvoir si vivement, signer Turchi ?

— Ahl vous me faites souffrir un horrible supplice! répondit Simon d'une voix plaintive. Je croyais apprendre de votre bouche le salut de mon pauvre ami Geronimo, et que promettez-vous, si vous pouvez réussir? La découverte de son cadavre !

— En effet... je ne veux pas vous tromper, dit le bailli. Mon avis est qu'il sera tombé sous le poignard d'un assassin dans quelque rue écartée des prairies de l'Hôpital, ou dans l'une des sombres ruelles qui se trouvent entre les paroisses Saint-Georges et Saint- André. Mais c'est une chose que je veux découvrir." Mort ou vif, J8 saurai ce qu'il est devenu, dussé-je faire briser le pavé de toutes les caves et faire fouiller feus les jardins à dix pieds de profondeur. Toute la

(1) a Le bailli dit qaMl était résolu par les magistrats qu'on visiterait toutes les caves, étables et jardins, pour voir si Ton ne Irou- Terait pas de terre fraîchement remuée, a E. Van Meteren, HisL de: Pays-Bas, La. ,

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