‹ Le mal du siècle. Scènes de la vie comtemporaineChapitre 30 sur 30 · U# LE BÉMOH DU IE · texte numérisé non relu

U# LE BÉMOH DU IE

fflla m préoetupa ei sloqniète de l'aeddeat ; le peuple ene el Itnee des ÎDjaree aux magistrats d'Anten, comme si nous étions complices da ciirne. I) se fera jour dans cette affaire on j'7 perdrai mon honneur et mon nomi

^- Je TOUS remercie de Totre zèle et de Totre sollicitude, balbutia Turcbi. Puisse Dieu guider vos pas! Si TOUS pouviez trouver le pauvre Geronimo encore en vie, comme nous vous bénirions tous (1) !

— Il 7 a peu d'espoir, signer, peu d'espoir ; mais tout est possible, murmura le bailli en hochant la. tête. ' ^

Le vieux Deodati lui prit la main et dit :

— Messire Van Scboonhovenje vous suis profondé* ment reconnaissant. Pardonnez-moi, je vous prie, de ne pouvoir rester davantage en votre honorable so« oiëté ; mais Je me sens indisposé et dois rentrer chez moi. Que Dieu vous protège, signer I

— Et vous aussi, signor Turchî, vous parlez? demanda le bailli. Mais, quand Simon lui eut, par m clin d*œil, fait comprendre qu'il ne pouvait laisser le vieillard s'en aller seul, il lui prit affectueusement la main et dit:

— Je comprends. Vous avez raison, signor. Adisn jusqu^à demain.

Turchi donna le bras au vieux Deodati et sontint ses

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LE D£M0I« du jeu 187

pas chancelants. Ils quittèrent ainsi la demeure de M. Vao de Werve, qui les accompagna jusqu'à la porte de la rue, et, admirant la bonté de Simon Turchi, les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu au coin de la Grapaudière,

Tlll

Quelque temps après avoir accompagné jusque cliez lui, le vieux Deodati, Simon Turchi se trouvait dans sa propre demeure,près du pont de la Tigne, dans une chambre du premier étage.

Il devait être surexcité par une extrême inquiétude ou par une fiévreuse impatience, car il descendit au rez-de-chaussée, entra dans ses bureaux, feignit d^y chercher quelques papiers, remonta à Tétage^ parcourut la chambre de long en large, ouvrit la fenêtre, regarda dans la rue dans toutes les directions^ referma la fenêtre avec humeur, et grommela enfin en frappant du pied de chagrin et de colère :

— Ahl le maudit joueur! Il est dans quelque taverne ; il boit^ il joue aux dés^ il s'amuse, pendant qua je suis ici sur des charbons ardents et que je suis prèf de succomber à l'anxiété et à l'effroi 1 Julio, Jullo, si je pouvais, contre toute attente, échapper au sort qui

me menace, comme je me vengerais de ton ingratitude 1

II alla se remettre à la fenêtre. L'inutilité de ses investigations parut cette fois le décourager. 11 poussa un douloureux soupir, se laissa tomber sur un siège et( Testa pendant quelques instants à regarder silencieusement le parquet. EnQa il se dit à part lui avec l'accent du désespoir :

— Hélas! hélas 1 il serait donc vrai que ce crime ne pût rester cachet Qui a, pour mon malheur, envoyé ce frère dominicain sur la route de Geronimo, pour mettre le bailli sur la trace du meurtre? Qui a mis ce banquier juif sur son passage pour conduire les agents de la loi à mon jardin? Qui a donné au bailli Tidée de faire fouiller toutes les caves? Le hasard? Mais le hasard est aveugle et ne procède pas avec une science aussi nette des choses ! Ce serait affreux si Dieu luimême conduisait la justice par la main ! si le juge suprême, qu'on ne trompe pas, m'avait condamné à une mort infamante 1 Tout espoir, tout effort pour échapper serait alors vain et inutile I

Ces réflexions accablèrent Simon Turchi. Il pencha silencieusement la tête sur sa poitrine; ses membres tressaillaient convulsivement, et parfois un soupir navrant s'échappait de son sein.

Confusément une horrible vision surgissait devant son esprit; peut-être voyait-il Téchafaud se dresser dans les airs et le bourreau lever son glaive étincelant ; peut-être entendait-il les clameurs de la ven-

geance da peuple monter vers le ciel et appeler une éternelle infamie sur sa famille; car un frisson nerveux secouait le meurtrier, et il lui échappait de soudains cris d'angoisse , comme si un coup mystérieux l'eût frappé. L:

Il plongea la main dans son pourpoint et en retira lentement un objet qu'il plaça sous ses yeux et qu'il considéra avec un muet frisson de dégoût et d'effroi.

C'était une petite fiole à demi remplie d'une liqueur d'un jaune d'or.

— Du poison', un poison mortel, murmura-t-il. Celui qui a. le courage d'en prendre quelques gouttes s'endort d'un doux sommeil dont il ne se réveille plus... £t ce serait là mon seul refuge pour échapper à la honte de l'échat'aud? Au lieu de la richesse et du bonheur, une lâche mort serait le prix de mon forfait. Ohl non, non... chassons ces affreuses pensées!

Il cacha de nouveau lat fiole dans son pourpoint et tomba dans les plus douloureuses réflexions; mais enfin il triompha dans une certaine mesure.de son découragement, et ce fut avec moins de désespoir mais avec tout autant de douleur qu'il dit tout rêveur :

— Tout allait si bien pourtant ! J'avais recouvré ma reconnaissance ; ce gain de dix mille couronnes me permettait de cacher assez longtemps le mauvais état de mes affaires, Marie ne me semblait pas indifférente, et j'étais certain, maintenant que Geronimo lui est

iM LE DËMON DU JEU

rtYλ d'atteindre avec le temps mon but auprès d'elle. Je seraifl redevenu riche et puissant : sa dot était suffisante pour me garantir à jamais du besoin et de l'humiliation^. Hélas 1 pourquoi le peuple crie-t-il contre les magistrats à l'occasion de la disparition de Geronimo? Il est eependant arrivé depuis peu bien des choses plus surprenantes sans que la foule s'en soit émue. C'est cette émotion publique qui pousse le bailli à faire des efforts extraordinaires pour découvrir ce que Geronimo est devenu ; elle sera la cause de mon malheur! Y aurait-il donc vraiment une raison mystérieuse à cette surexcitation extraordinaire du peuple? Je chercherais donc vainement à échapper? Ce serait Dieu lui-même qui me poursuit?

Le retour de cette pensée de désespoir frappa Simon Ttirchi d'une nouvelle terreur, il se mit le front daas les deux mains et resta longtemps assis ea silence.

Tout à coup il bondit debout, et, tandis qu'un soulite Gonvttlsif contraclait ses^ lèvres, U dit d'une voix forte:

— Âhi l'aiguiUoa de la fatalité donnerait du courage au plus lâcha. Arrière ces vaines terreurs l H faut lotter jusqu'à la fin. Le bailli cherche un cadavre, il engage son honneur à le découvrir. £h bien , qpi'il le trouvel mais s'il le trouvait ailleurs que dans non pavillon? dans un égoût, par exemple? Ah l l'inquiéiode m'avait rendu aveugle I... 11 y a encore ffiafen de triompher 1 Si Julio venait seulement I si je

pcruvais soupçonner aa moins dans quelle tayerne l'odieiix coquin est à joaer aux dés^ j'eayerrais Bernardo l'appeler...

En disant ces dernierd mots, il se vapproeha de la fenêtre et regarda dans la rue»

*^ Voilà le tusânard qui vient 1 murmura-t-iU Voyez donc, il s'en va à pas comptée, comme si rien ne pesait sur sa eonscieiice 1 II wt indifférent à la eonservatioa de mon honneur et de ma vie; il me hait et me méprise depuis la mort de Geronimo... mais il me laisse encore. échapper au éatiger*,é Feigncms une violente colère ; car, s'il pouvait supposer que mon cœur se serre d'anxiété dans ma poitrine, il se montrerait insolent et se raillerait peut^tre de mee angoisses»

Dès que Julio fut i une certaine distance dans la ruei Simon cber&ha à attirer sur lui^ par un èlaque* ment de langue, l'attention de soa domestique; il y réussH et fit toute sorte de signée d'impatience et de colère^ jusqu'à ce que Julio atteignit enfin la porte de la maison*

Alors Simm Turehir^erma la fenêtre, et» l'expression de la plus violente ï^ge peinte sur le visage, il se rétemma vers l'entrée de la obambre.

Julio entra* Un léger et ironique sourire parut sur ses lèvres quai»! il vit son msûtte^debout^ les liras croi^ ses ^ le regard menâ^nt»

— ItiséraMe vaurien I s'écria Simeai après avoir ■ feitâi la pcH^te, ne t'ai^je pas ordonné de venir m'atiendre ici après la bourse? Prends garde, tu me pèse

If^ LE DÉMON DU JEU

horriblement et je pourrais bien tirer de toi une sanglante vengeance! Ne ris pas, ou je t'écrase sous mes

•^ Allons, allons, signer, répondit Julio, pourquoi encore toute celte inutile colère? Il n'y a pas si longtemps que la bourse est fermée. Ce n'est pas ma faute si vous a:ez dû m'altendre.

— Tu as été r6der dans les tavernes, n'est-ce pas, et tu as joué aux dés, comme tu le fais presque sans relâche depuis cinq jours?

— C'est vrai, j'avais une soif intolérable; mais, si je ne suis pas revenu à temps , accusez-en la tour de Notre-Dame; elle a mal sonné Theure, soyez-en sûr. Maintenant, signor, veuillez vous calmer; vos colères ne m'émeuvent pas, vous le savez. HAiee-vous plutôt de me dire ce que vous désirez de moi ; avec toutes ceslambineries, nous perdons trop d'un temps précieux. J'ai quitté quelques amis pour venir prendre vos ordres, et j'ose vous dire que j'ai l'intention d'aller les rejoindre, dès que j'aurai satisfait à votre vœu... Non, non, ne me menacez pas du poing; vous vous faites inutilement du mauvais sang I

Le langage irrespectueux de son domestique blessait profondément Turchi ; mais, soit que l'impuissance de sa parole le fit se résoudre i une nouvelle feinte, soit que rinulilité reconnue de ses efforts le décourageât tout â fait, il changea soudain d'expression. Une profonde tristesse se peignit sur son visage et ses yeux se remplirent de larmes.

n s'assit sur une chaise, poussa un douloureux soupifi et dit :

«— Ah ! Julio, pardonne moi mes dures paroles ; elles m'ont élé dictées par l'impatience. Il est encore trop tôt pour faire ce que je voulais te demander ; et j'avais tort de me plaindre de ta longue absence...

Le domestique, surpris d'un langage si humble, regarda son maître avec défiance.

— Y a-t-il donc du danger? demanda-t-il. Turchi prit la main de Julio et dit d'une voix plaintive :

— Hélas I Julio, mon ami, demain, nous serons peut être tous deux chargés de fer dans une prison à attendre la mort la plus infamante I

— N'est-ce pas la peur seule, signer, qui vous in- * spire de telles pensées? demanda Julio, non sans commencer de craindre.

— Non, non, j'ai appris une terrible nouvelle. On sait que Geronimo, le jour de sa disparition, a été vu aux environs du jardin des Arbalétriers et dans la rue des Juifs, et qu'il s'est dirigé vers les prairies de l'Hôpital. ^ Le bailli a résolu de faire demain matin visiter toutes . les caves et même d'en faire creuser le sol dans le quartier où se trouve mon jardin. Les agents de la justice se répandront, dès le point du jour, dans les prairies de l'Hôpital, et, comme ils remarqueront infailliblement que la terre a été fraîchement remuée dans la cave, ils découvriront ce qu'ils cherchent... Tu as poussé Oeronimodans le fauteuil; tu as en*

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terré son cadavre. Par conséqoeDt, tu m'aecoinpagiidras à réchafaud, à moins que, comme domestique^ ta ne sois rené on acerocbé à la potence. O Julio 1 cette terrible nouvelle ne le rappel]era4«elle pas à la conscience de notre périlleuse situation?

— Et comment savez-vous tout cela? demanda, lo domestique déconcerté.

— Par le bailli lui-même.

— Vous le tenez de sa boncbe?

— Oui, oui, mon ami, de sa propre boncbe. Malgré ton courage, ton insouciance^ pourrais-je dire, tu n'as pas plus envie que mai de monrir demain de la main du bourreau, u'estrce pas?

Julio porta les deux mains à son cou et dit d*an ton d'abattement :

-*- Diable! diable 1 voilà «ne grave nouvelle I Ma gorge se serre ; j'y sens déjà la corde.*. C'est votre faute aussi, signor. Pourquoi voua fallaitnil mettre à mort votre meilleur ami ? Ne vous ai-je pas dit çi'aft crime ausri affreux ne pouvait rester secret?

— Mais ma juste vengeance, que tn l'appelles crime on non, n'en est pas moins accomplie. Ni plainte» m lamentations ne peuvent nons tirer d'embarras^

— Mais, signor, qu'allons^Dona faire ou tenter pour échapper au bouireau? demanda le domestique avec im soupir.

-*' Il ya encore un moyen... un moyen facile et sûr«

— Ah! il y a encore nn moyen?

«^Maia^ pour l'emptoyer. H fantna peu de botnae

Tolonté et de résolution, Jalio. Puis-je, au moins pour ce suprême effort, compter sur ton obligeance?

— Que ne ferait-on pas pour échapper à la potence ou à la roue?

— Eh bien, écoute. Je t'ai dit que le bailli allait faire fouiller toutes les caves. S*il trouve le cadavre chez moi, nous sommes perdus...

— En effet, signer.

— Mais, s'il le trouve loin de là, dans un autre endroit, qui pourrait soupçonner que nous fussions coupables du meurtre?

— Ah 1 le bon moyen I s'écria Julio avec joie. H faat trasporter le cadavre dans une rue éloignée et l'y abandonner.

— Non, on devinerait trop facilement qu'il y a été apporté d'ailleurs. Il faut le jeter dans Tégoùt des Arbalétriers, au champ Vleminck. La justice pensera que les voleurs de nuit ont attaqué et tué Geronimo.

— Encore mieux! Ab! signer, comme vous m'avez fait peur inutilement I je ne tiens pas beaucoup à ma Tie ; naais la pensée d'une mort certaine m'agace cependant les nerfs d'une façon très-désagréable. Maintenant, je me retrouve maitre de moi-même. Comment aUom-Dous faire pour transporter le corps de Geroniroo au champ Vlem»ck?

— C'est pour cela, Julio, que je t'attendais avec tant d^mpatîence, dit Simon Turchi ; c'est parce que j'avais baBûiiide ton ûde pour eiéeuter ce projet qui bous

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sauvera. Rien n'est plus simple ; tu iras cette nuit déterrer le cadavre et tu le transporteras à l'égoùt des Arbalétriers (f).

— Seul? demanda le domestique d'un ton qui faisait prévoir un refus*

-> Pourquoi pas seul, puisque tu peux le faire sans assistance?

— Gela vous est facile à dire, signer : « Prends le corps sur tes épaules et traverse trois ou quatre mes. > Le signor Geronimo pèse plus que vous ne croyez, et je doute fort qu'en faisant appel à toutes mes forces, je puisse le porter i vingt pas.

Simon Turchi prit les deux mains de sou dômes* tique et lui dit d'un ton suppliant.

' — Allons Julio , mon ami , montre un peu de bonne volonté; ce n'est pas uoe besogne difficile pour un solide gaillard comme toi. Songe qu'il n'y a pas d'autre moyen de nous sauver ; sois complaisant dans ton propre intérêt comme dans le mien , je te récompenserai généreusement et te serai reconnaissant toute ma vie.

— Cela m'est égal, signer, répondit Julio, ai vous voulez que j'essaye, je le ferai ; mais je crains avec raison que cela ne tourne mal ; je devrai me reposer en chemin, et cela me prendra beaucoup plus de temps qu'il ne faudrait pour que l'affaire réussit*. Et puis

(1) > Va et fais ce que je fai dit. Déterre le corps, pronds-le sur tes épaules, et va le jeter dans Tégoût qui se trouve an carrefour où se rencoatreot trois rues. » Simon JtirtAi, Mattbo Banshuo.

comment me replacer chaque fois sur les épaules ce corps si pesant? On doit être à deux pour faire assez vile ce transport.

— Â deux? dit Turchi. Mais tu comprends bien que nous ne pouvons confler notre secret à personne?

— Pour échapper à la mort, on fait tout... Si vousmême vouliez m'aider, signor?

— Moi ! murmura Turchi en frissonnant, moi porter un cadavre à travers les ruesl moi, gentilhommel Oh I non, mieux vaut encore la prison et Péchat'aud 1

— Étrange sentiment d'honneur 1 murmura le domestique surpris. Plût à Dieu, signor, que vous vous fussiez souvenu plus tôt que vous êtes gentilhomme, nous n'en serions pas à chercher avec une mortelle angoisse les moyens de sauver notre vie; tournez et retournez Taffiâre comme vous voudrez, si je dois transporter seul le cadavre, il y a dix chances contre une pour que l'entreprise échoue.

Tandis que le domestique parlait ainsi, Simon Turchi était tombé dans une profonde préoccupation. Un bruit rauque et sourd qui s'échappait de sa poitrine avec son haleine attestait que de cruelles pensées le torturaient

Au bout d'un instant, il releva la tête et dit avec un profond soupir :

— Hélas 1 il n'y a pas d'autre moyen I c'est dangereux pourtant, mais la nécessité contraint à tout. Julio, va au pavillon, j'enverrai ce soir Bernardo pour t'aider.

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— Qae dites-vous, signor? munnura ironiquement Julio, Bernardo? Allez- vous lui révéler votre secret.

— Non, je lui commanderai, sur sa vie, de tV béir ; menace-le de le frapper de ton couteau, au moindre signe de mauvaise volonté ; il fera ce que tu désires.

— - Impossible, signor l Bernardo est un homme pieux et honnête, soyez sur qu'il nous trahirait. Je ne veux pas de son aide ; ce serait comm^ si je me jf9Sh sais moi-même la corde au cou«

Simon Turchi, désespéré de Timpuissance dé ses efforts pour atteindre son but, se promena pendant quelques instants dans la chambre en grommelant

Tout à coup il s'arrêta, les yeux étincelants, de« vaut son domestique et lui dit d'une voix étouffée :

— Julio, il faut un terme à ces hésitations. Noos n'avons pas de choix, et, quoi qu'exige notre sahit, es serait la dernière des lâchetés de reculer en présence delà mort qui nous menace. ~ Frappe Bernardo de ton couteau et jette^le dans Tégoûl au dessus de GenH nimo (1).

— Oh ohl signor, que dites-vous là T munnura Julio avec horreur; tuer Bernardo? Et vous croyez

(1) c renverrai Bernardo faider et loi ordonnerai de f obéir en tOQl ce que tu lui commanderas. Quand tu jeUeras le corps dans V^ août, tu pourras, par une manœurre liabile, y prëciinter aussi Bernardo. L'Cgoftt est profond et» qol 7 tombe est noyé à finaliBt. • Mattbo Banobllo»

qn'il ne se défendrait pas? vous pensez qu'il ne crierait pas? La justice ne reconnaîtrait-elle pas, d'ailleurs; votre domestique, et cela ne la mettrait-il pas sur la trace des coupables? Votre raison s'égare.

Grinçant des dents de dépit et de tristesse, Turchi 88 tordait convulsivement les membres et finit par éire d'une voix rauque :

-—Tu ne veux pas faire la chose seul? Ta mauvaise volonté t'empêcherait de réussir, n'est-ce pas? Maudit lâche, à quoi es-tu bon, sinon à bavarder et à jouer aux dés dans les tavernes? Ah 1 si je ne t'avais jamais vu pour mon malheur! £h bien, laissse le cadavre dans ]|i cave ; laisse le bailli découvrir ce qui est arrivé* Nous verron3 qui de nous deux subira le plus courageusement une mort infâme!

En proie à la plus vive émotion, il se laissa tomber sur un siège, et, tandis qu'il se plaignait d'une voix déchirante de la mauvaise volonté de son domestique^ il s'arrachait les cheveux avec un désespoir vrai ou simulé.

La vue de la désolation de son maître parut faire impression sur Julio ; il le contempla pendant quelque temps avec une compassion croissante et dit enfin d'une voix consolante :

— Voyons, signor, tâchez de vous calmer. Tout n'est pas encore perdu, et, si ma bonne volonté peut me rendre capable de vous sauver, je. vous montrerai que Julio, au moment critique, a le courage et la résolution nécessaires pour mener à bonne fin une périlleuse

eninprifle. Pauqae vous pensez qae je puis porter seol le cadavre à Tégoût des Arbalétriers* je ressayerai trèsloyalement, n est possible que je me trompe sur la difficulté de la chose* Soyez donc tranquille, et fiezvous i ma parole.

Le signer savait que son domestique avait coutume d'exécuter sans hésiter une résolution une fois prise, et il entendait à l'accent de sa voix que cette fois sa promesse était très-sérieuse. Il lui serra la main et dit avec joie:

— Merci, Julio, merci I Je te devrai à toi seul la vie et l'honneur. Jamais je ne l'oublierai; et, quand ce glaive qui la menace sera détourné de ma tète, je ta récompenserai magniGquement. Va-t'en au pavillon, déterre le cadavre et transporte-le en haut. Tu auras ainsi d'autant moins de besogne plus tard. Aplanis aussi le sol de la cava et tâche de faire disparaître autant que possible tous les indices qui pourraient laisser voir qu'il a été récemment creusé.

Julio paraissait ne pas écouter ce que disait son maître, et il se frappa soudain le front de la main, comme si une idée subite avait sui^i dans son es<prit.

— A quoi penses-tu? lui demanda son mdtre avec inquiétude.

^ Imbécile que je suis! s'écria Julio.

^ Parle plus bas! murmura Turchi. Qu'est-ce donc qui te trouble tout d'un coup ainsi?

— - N'avez-vous pas vu, signer, que, la noil dur-

nière, la lune était très-claire? Il fait beau temps et pleine lune ! Faudrait-il que je portasse le cadavre à régoût des Arbalétriers, par une clarté si capable de me trahir? C'est impossible ; il n'y a pas à y songer!

Ces paroles arrachèrent à Simon un cri d'angoisse et de dépit. 11 resta un instant comme anéanti^ en murmurant contre le sort qui le poursuivait visiblement. La lâcheté et le mauvais vouloir de son domestique ne l'avaient pas encore aussi attristé et désespéré que ce dernier obstacle ; car il savait bien que, soit par des menaces, soit par des promesses, il finirait toujours par vaincre la résistance de Julio; — mais cette fatale lumière de la lune, qui pouvait l'empêcher de luire? Il n'y avait donc aucun moyen de faire disparaître du pavillon le cadavre de Geronimo; et les agents de la justice découvriraient infailliblement où le meurtre avait été commis.

Il était donc bien vrai que sa perte était décidée , qu'une puissance mystérieuse annihilait tous ses efforts, que Dieu lui-même peut être suscitait tous ces obstacles pour l'empêcher de sauver sa vie!

Cette pensée le fit pâlir et frissonner; cependant il se mettait l'esprit à la torture pour trouver une dernière planche de salut; raille pensées tumultueuses affluaient dans sa tête. Ne pouvait-on enterrer le cadavre dans un coin retiré du jardin, le plonger au fond • du bassin de la fontaine jaillissante, ou le cacher sous les pierres de la grotte? Mais tout cela laisserait des

2M LE DËMON DU IBU

tnces, el le cadavre saraii plus fiacile i décoiiTBr que dans la cave où il se trouvait.

Après être resté très-longtemps^ muet une heoieose idée parut tout à coup le réjouir et une sorte de sourire éclaira son visage. Il se leva et dit :

— Julio^ tu dois fuir le pays; il ne te reste pas d'autre moyen de salut*

«— Moi, fuir? dit Julio. Et vous^ signor?

««> Ab l que ne puis-je te suivre! dit SimoQ en soupirant; mais je ne suis pas comme toi qui peux dire: «Là ouest mon corps, là est tout ce qui m'appartient ou m'intéresse. » Je d(Hs rester ici : il y a bieu d'autics choses que la vie qui m'y retiennent.

Le conseil parut étonner Julio.

— Où voulez vous que j'aille? murmura4-il. En Italie, ma tète est mise à prix ; dans les pays en deçà des montagnes^ je ne pourrais plus me montrer. Partir pour rAngleterre, il est trop tardl on ne trouve pas de vaisseaux prêts à prendre des passagers et à partir au milieu de la nuit. Reste T Allemagne; mais qu'irai-je faire dans ce pays, dont je ne connais pas la langue et où je me trouverais sans moyen d'existence ?

-— Sauve ta vie; fois en Allemagne, Julio ^ dit Turchi ; je ta donnerai de l'argent , beaucoup d'argent.

Le rouge foncé qui avait teint tout! coup la cica* trice sur la joue de son maître, et l'expression de ruse et de satisfaction de son regard, firent soupçonner i Julio qu'il voulait le tromper. D'abord, il ne pouvait

derlner son secret dessein; mais le jour se fit toat à coup dans son esprit. Il recula avec stupéfaction et colère^ et murmura :

— Ohl quel piège odieux voulez-vous me tendre! Vous m'accuseriez du meurtre en mon absence, n'estce pas? Et, tandis que le pauvre Julio, chargé d'une double malédiction, ne saurait plus où porter sa tète menacée, vous jouiriez ici, au milieu de la richesse et dans une pleine sécurité, du prix du sang innocent que vous avez versé? Non, non, je ne veux pas de nouvel anathème sur moi.

— Tu es fou, Julio, dit Simon Turchi avec mépris. Joue la délicatesse en fait d'honneur^ je te le conseille. Si nous étions arrêtés demain et que la vérité fût connue, en serais-tu moins maudit pour avoir traîtreusement poussé Geronimo dans le fauteuil.

— Non, mais on saura que ce n'est pas moi qui ai conçu ce crime, et qu'il n'a pas été commis à mon profit.

— Ce serait une belle consolation pour moins se débattre au haut de la potence, dit le signer ironiquement et avec une impatience contenue. Allons, je vais te parler clairement et sans réticences. Je vais te faire oonndtre mes conditions ; et^ si tu crois devoir les refuser, que tout soit fini et rompu entre nous. Chacun de nous sera libre alors de faire son possible pour se sauver, fût-ce même aux dépens de l'autre. Le pire de tout pour toi serait, je crois, que ma sécurité me formât

A faire coanattre toa véritable nom au facteur de

Lacques. Ne le crois-tu pas, Julio?

Le domestique regarda sou maître avec une expression de dégoût et d'aversion.

i— Voici mes conditions, dit Simon. Tu partiras immédiatement pour TAUemagne, et tu te bâteras de gagner le Rbin. Je te donnerai beaucoup d'ai'gent : deux cents couronnes I Prends une voiture et un cheval dans la première ville que tu rencontreras, et voyage sans Varrêter jusqu'à ce que tu te trouves en lieu sûr. Pour te garder dans ta fuite de tout obstacle, je te donnerai une lettre de recommandation pour le signor Mazzuchelli, banquier à Cologne. Si on te demande en route le but de ton voyage^ dis que tu vas accomplir un message commercial pressé pour ton maître, et montre au besoin la lettre ; mais, à Cologne, il ne faut pas la remettre à Mazzuchelii. Deux cents couronnes! C'est un vrai trésor, Julio ; tu peux avec cela vivre largement pendant plus de deux ans. Et qu'est-ce que cela fait que tu saches ou non la langue du pays? L'argent comprend et parle toutes les langues (i).

— Et quand les deux cents couronnes seront dépensées, que deviendrai-je? demanda le domestique d'un ton moins mécontent.

— Je ne t'abandonnerai pas, Julio, répondit Turchi. Dès que l'argent te manquera, fais-le-moi savoir ; je

(i) « Simon Turchi pria Jd^ de fuir et de prcndr crime sur lui. » Van Meteren, liist, det Pays-Bas, liv. L

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t'en enverrai assez pour te mettre à Tabri de tout besoin. Mais, j'y songe, tu dois changer de nom et me donner avis simplement que tu as besoin d'argent pour continuer ton commerce. Je saurai ce que cela signifie... Et ton nouveau nom? Il me semble que Marco Castagno serait bon pour ne pas éveiller l'attention. Eh bien, qu'en dis-tu ?

Julio hocha la tète d'un air de doute, en murmurant entre ses dents. Bien que la promesse de deux cents couronnes le séduisit, il hésitait cependant encore à accepter la proposition de sou maître.

— Mais comment peux-tu réfléchir si longtemps? dit Simon. Je te mets en main le moyen d'échapper avec certitude à la potence, et lu hésites? De plus, je te garantis une vie sans travail, indépendante et sans soucis ; une libre et joyeuse vie de seigneur, et tu refuses mon offre?

Julio parut avoir pris une résolution.

— Vous me donnerez deux cents couronnes? demanda-t-il.

— Deux cents couronnes, en bonne monnaie sonnante.

— Avant mon départ?

— Sur-le-champ.

— Eh bien, donnez. J'ai hâte maintenant d'être loin d'ici.

— Je vais les prendre, dit Turchi en se dirigeant vers la porte.

Il quitta la chambre et descendit les escaliers.

Julio s'assit sur une chaise et posa la tète dans ses mains ; mais il n'eût pas le temps de réfléchir losgtemps, car son maître revint aussitôt.

Simon Turchi tenait une bourse de toile à la main ; il alla à la table et y compta quelques piles de pièces d*or.

Sans nul doute, la vue de tant d'argent dut faire uû0 profonde impression sur JoUo, car il se lera et s'approcha de la table. Un sonrire illuminait son visage, et, tandis qu'il contemplait les brillantes pièces, il hochait la tète d'un air approbateur. '^

-* Tu vois que le compte est juste, dit SimK>B, et la monnaie d'or n'est pas lourde à porter. Cache mainte* nant cette somme dans ta poche et dans ton pourpmnt. Tu as tout le temps. En descendant tout 1 l'heure, j'ai réfléchi à ta bonne volonté, et je me suis demandé s'il ne serait pas possible de ne pas t'accuser du meurtre de Geronimo ; mon amitié pour trâ m'a suggéré un bon moyen* Vois*tu.. maintenant que je suis sûr, en tout cas, de pouvoir me disculper, je crois qu'il n'est pas néeessaire d'aller dire à la justice ce qu'elle ne soupçonnerait peut-être pas. Et puis, Julio, cela me pèse fort de devoir me séparer de toi. Si, dans deux ou trois mois, il m'était possible de te reprendre à mon service avec sécurité, j'en serais enchanté.

— Ah! je ne le serai pas moins que vous, signor, dit Julio en soupirant.

— - Sais-tu comment nous pouvons nous réserver cette chance, Jalio? Il faut, avant de partir, te rendre

au pavillon, égaliser autant que possible le sol de la cave ; jeter un peu de sable et de poussière au-dessus de la fosse creusée^ et remplir ensuite la cave de bois à brûler et de tonneaux vides.

-^ Mais tout cela demande beaucoup de temps, si* gnor.

— C'est là la moindre chose. Maintenant, il y a trop de monde qui sort des portes de la ville. Il vaut mieux que tu passes la nuit au pavillon et que, demain matin, dès que les portes s'ouvriront, tu te mettes en route. Au point du jour» tu es sûr de ne rencontrer personne qui puisse trahir à temps la direction que tu auras prise. Ce n'est pas dans mon intérêt que j'ai trouvé cela, Julio, mais bien dans le tien ; car, suppose que les agents de la justice fassent une perquisition dans mon pavillon, les précautions que tu auras prises peu<vent détourner leur attention de la cave, où ils décou<vriraient sans cela infailliblement que le sol a été creusé tout récemment. Peut-être aussi.le bailli, par respect pour moi, ordonnera-t-il d'excepter mon jardin de la perquisition générale des prairies de THôpital. Dans les deux cas, je laisse s'effacer l'impression produite par le meurtre, et je ne dis rien de toi, sinon que tui as disparu après une verte remontrance que je t'ai adressée et que je ne sais ce que tu es devenu. Dès qu'on ne parlera plus publiquement de l'affaire et qu'<m aura déflnitivement renoncé aux poursuites, je te ferai revenir. Iras-tu au pavillon et feras-tu loyalement co que je te conseille?

— Je le ferai.

— N'oublie pas ton nouveau nom.

— Marco Castagno, n'est-ce pas? C'est facile à re^ tenir.

— Oui, Marco Castagne, voyageant pour affaires de commerce. Voilà que j'ai oublié ta lettre de recommandation. Attends un instant, je vais me hâter de récrire, Reste ici, Julio, ne te montre plus en bas.

Quand Julio se vit seul, il mit la main dans sa poche, flt sonneries pièces d'or et en tira même une poignée pour les contempler ; mais bientôt il remit l'argent dans sa poche et tomba dans une certaine préoccupation.

->- Si seulement je pouvais partir immédiatement, murmura-t-il. Maintenant, voilà qu'il me faut encore passer toute une nuit dans ce maudit pavillon I Le signer pense que Geronimo est enterré depuis cinq jours; le cadavre, au contraire, est encore sur le sol. Combler la fosse n'est pourtant pas un grand travail. Si je laissais tout là, et si, dès ce soir, je franchissais la porte avec l'argent? Non, non, ce que j'ai promis, je le ferai et je le ferai loyalement. Mon maître est cette fois si magnanime pour moi; je veux lui montrer que je ne suis pas ingrat.

— Voici la lettre de recommandation, dit Simon Turchi en rentrant dans la chambre. Elle est au nom de Marco Castagne. Oublie désormais tes autres noms et sois prudent, car la moindre indiscrétion pourrait nous coûter la vie à tous deux. Va au pavillon, Julio.

Je te serre la main en guise d'adiea, avec Tespoir et le désir qae tu paisses bientôt revoir Anvers.

«- Ne prendrai-je pas des habits ou un manteau de voyage, signer?

— Non, tu as ton manteau sur les épaules, cela suffit. On pourrait, dans la rue, se douter de ton projet si on te voyait sortir chargé d'un bagage de voyageur. Tu dois paraître indifférent ; pour de l'argent, tu peux te procurer partout ce qui te manque.

Le domestique tendit aussi la main à son maître, et^ en se dirigeant vers la porte :

— Adieu, signer; si vous ne me refusez pas le secours que vous m'avez promis en cas de besoin, je garderai fidèlement votre secret.

— Fais avec soin ta besogne dans la cave, Julio. Bon voyage, mon ami...

Julio descendit les escaliers et se mit à arpenter lentement la rue.

Son maître avait ouvert la fenêtre de la chambre et le suivit des yeux aussi longtemps et aussi loin qu'il put l'apercevoir.

Un soupir profond, comme si son cœur eàt été dédiargé du poids d'un rocher, échappa à Turchi, son visage s'illumina d'un sourire et il murmura avec un accent de joie concentrée :

— U est parti ! maintenant, je n'ai plus rien Si craindre. Le bailli peut trouver le cadavre, Julio a seul commis le crime; je n'en sais pas un mot et je suis iaaocenl comme un agneau. Ahlahl je me croyais

jU0 L£ DÉMON DU XE3Ê

pONlvu PvéptfWBs BMÎatenftBt tool Kftù adrum el b»bileté^ comiM n nous étionfi sûrs qa'on décmtYnfab «eifa«,* J« nke aeiii de nouveau fort ; l'espoir, la ee> Utude, raniment mon cœur ! Ah ! Marie, Marie, toi nom» ta fortuna, ton amour m'af^artiendront ; ma vie aura «Boore uno auréole de cansidéraUoa, de rkhesae ttde bofUieur,..

Bt, eomme irauaporti par une fébrile wtaee^ i nr ferma la fenëtrç.

Sept heures sonnaient à l'église Saini*Ge(yrgee^ el k er^puacule était proche» quand Julio ouvrit la petite porte de la campagne de son maître, et, trafer*' aaat d'un pas ^ger le jardin» se dirigea vois le paliUont

Il tenait une main sous son manteau eomme s'il poiw tait quelque ehose, et plo&geait l'autre dans sa poelie, »ft milieu des oouronnea que Simoa Turebi lui avait ^oanées. Une expression de joie éclairait soa viaage tandis qu'il murmurait à part lui :

««^ Dieu merda j'ai résisté à la sédoetionl On toulait me faire boire el jouer au tygne cownmaAi; mab )ee pièces d'or qui so&t là dedans m'ont rappaU fne }*ai d'abord w sériew devoir à i«m]^. Apràa la il*

LB D£MQN du jeu 2ii

obe faite^ la récompense. Ce que je porte là sous mou manteau me dédommagera de la soif dont J'ai souffert et du temps perdu. C'est du meilleur vin d'Espagne^ cher comme si c'était de l'argent fondu et fort comme si c'était du feu liquide. ••

En entrant dans une chambre du pavillon^ il tira deux bouteilles de son pourpoint et une de son man* teau, les posa sur la table, à côté les unes des autres et les regarda pendant un instant avee une étrange expression de convoitise.

— Non, non, pas maintenant : tout a l'heure I al< lotis d'abord à notre affaire, dit-il ; non, votre aimable sourire ne peut me séduire. Patience, mes bons camarades I dans une heure, nous ferons connaissance; remplir une fosse et rouler quelques tonneaux vides dans la cave, ee sera bientôt fait... Mais il fait déjà n obscur ici, que je ne sais d^à plus distinguer sur ces pièces Timage de l'empereur; allumons la lampe».*

Et, prenant une botte en bois sur la cheminée, il se mit à battre une pierre à feu contre l'acier ; cela dura assez longtemps avant que l'amadou prit feu, et Julio murmurait des paroles d'impatience plaisantes ; mais il réussit rafin dans ses efforts et bientôt une grande lampe envoya ses rayons dans la chambre et la remplit de clarté.

Jutio s'approcha de la table et dit :

— Ah 1 maintenant du moins, je pourrai satisfaire le désir qui m'agace les nerfs depuis plus d'une heure, posséder deux cents couronnes, être riche comme un

banquier, sentir le poidç de Tor alourdir votre poche, et ne pas avoir l'occasion d'assouvir ses yeux de la contemplation de son trésor! maintenant, je suis seul; personne ne me demandera d'où je tiens c^ argent... 11 est temps... jouissons sans inquiétude de la vue de notre richesse I

Il approcha un fauteuil de la table, s'y installa à son aise, les jambes étendues, et se mit à exposer par poignées les pièces d'or à la lumière de la lampe.

Quand il eut tàté bien profondément dans sa poche et dans son pourpoint, et qu'il fut convaincu que toutes les pièces étaient étalées sous ses yeux, il plongea un instant ses doigts dans l'or pour en savourer l'éblouissant scintillement et le cliquetis plein de charme.

Il se taisait et retenait son haleine parfois pour ne perdre aucun son; ses yeux étaient larges ouverts et contemplaient, immobiles, le brillant trésor.

Longtemps Julio, un sourire de bonheur sur les lèvres, resta ainsi plongé dans une muette admiration ; toujours silencieux et peut-être sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se mit à ranger les pièces de monnaie les unes à côté des autres et parut les compter; puis il les mit en piles d'une vingtaine; puis il les fit glisser d'une main dans l'autre..., jusqu'à ce qu'ayant enfin assouvi son désir à ce jeu, il se mit i regarder d'un œil rêveur à ses pieds. 4

En sortant de cette méditation, il s'écria avec on élan de joie :

— Deux cents couronnes I que vaîs-je faire avec cela? comment les dépenserais-je? Boire du vin, du malvoisie, du muscalel, du romanée, du vin des Canaries , du meilleur qui donne de la joie et réconforte le cœur? Mais, comme cela, je ne trouverai jamais la On de mon argent. Jouer aux dés pour des florins et des couronnes? Oui, oui, ce serait le bon moyen d'être un jour cent fois plus riche ou de ne pas garder un liard* C'est singulier comme la richesse me rend avare et craintif; je ne me sens plus lamoindre envie de jouer; non, non, je ne le ferai pas, je m'habillerai comme un gentilhomme, de satin, de velours et de soie; je boirai et je mangerai ce qu'on peut trouver de plus exquis; je vivrai dans le luxe et l'abondance, comme si le monde était pour moi un paradis terrestre. Ahl ah! quelle belle vie I

Tandis qu'il poursuivait silencieusement et en souriant la contemplation du bonheur promis, une pensée désagréable lui passa tout à coup par l'esprit, un léger cri de surprise lui échappa; il se frappa le front de la main et murmura, tandis qu'une expression de tristesse se peignait sur son visage :

— Je suis pourtant un lâche et un misérable coquin! ce qui m'inquièto, c'est seulement de savoir comment je dépenserai ou plutôt comment je gaspillerai ce trésor... et il y a loin de moi quelqu'un qui, en ce moment peut-être, tend les mains verc moi pour me . demander une aumône. Ma pauvre mère ! Dieu sait si elle ne manque pas de nain ! Si elle accablait dd «%

SiA LE DÉMON DU JEU

mdédietios son fils ingrat, ne l'aurait-il pas eent fois mérilétfia vérité, j'ai peur de moi-mèaie I avec dix •oiiMBBeSy avec la yiogiième partie de 2 que je ym gaspiller ea débaQcbes, elle pourrait^ pendant une année et plos^ être à Tabri du besoin et de la mis^ Pourquoi n'ai-je pas rendu à mon maître une viog^" laine de couronnes pour qu'il les lui envoie? Si je r^ tournais i la factorerie pour réaliser cette bonne pesr sée? iBDposôble; ledgnor Turcbi jetterait feu et flarn* mes de rage, — et d'ailleurs je ne me fie pas à lui. Ea Allemagne, je trouverai bien occasion de savoir si elle vit encore, et de lai faire parvenir au besoin un bo& secours en argent...

Il prit viugt couronnes une par une sur la table, les compta dans sa maiu, les contempla longtemps avae tristesse, et murmura ensuite en les laissant glisser dans la poche de son haut-de^hausses :

«-Vingt couronnes 1 c'est une terrible somme; mais cela peut faire le bonheur de ma pauvre mèie aveugle. J'ai là dans ma ceinture une poche à part, j'j garderai la part de ma mère...

Son œil s'était de nouveau fixé sur l'argent qui bril** lait sur la table» Il semblait que la contemplation de ror l'attristât.

«*^ Comme il a déjà visiblement diminué ! dit-il en aQCH>irant. Je croyais mon trésor inépuisable, et une senle pensée m'en enlève la vingtième partiel N'en iiSHl-il pas ainsi quand je serai en Allemagne? Le jeu 4e lUs, aidé par le vin, ne me dépouillera^t-il pas en

LE DÉMON DU IeO 211

qnelqties mois et ne me plongera-t-il pas dans la misère? Comme me» idées deviennent sombres 1 Tont ft rbeure, tout me souriait; maintenant, mon esprit est troublé par la crainte et l'inquiétude. Mais pourquoi donc me lamenter? Le signor Turchi m'enverra d'au* tre argent quand je verrai approcher la fin des dent cents couronnes. Cependant il ne faut pas trop se fler à cela, le bourreau pourrait bien lui abattre la tète d'id là. En ce cas, cela n'en irait pas mieux pour moi. Le dénûment me chasserait d'Allemagne et me forc^ rait de revenir dans les Pays-Bas ou en Italie. Au lieu d*être riche et de vivre dans 1« luxe, je courrais infailliblement dans la gueule du loup, et la roue ou la potence serait une fin bien méritée. Peut-être ne découvrirait-on pas l'auteur du meurtre de Geronimo ? Alors je pourrais revenir tranquillement, et mon maître me recevrait avec bienveillance, dans la crainte que je ne révélasse son secret. Cela dépend en grande partie du soin que je mettrai àm'aequitter de la tâche qui me reste à remplir ici. Je la remplirai loyalement et bien. Allons^ la vue de cet or ne me cause plus aucun plaisir... Un bon coup de vin et mettons-nous Bravement à l'ouvrage I

n déboucha Tune des bouteilles et la vida presque à moitié. Puis, murmurant à part lui sur la forée et la vertu de la liqueur, il mît les pièces d'or dans sa poche, prit la lampe de la table et dit l'œil fixé sur la bonteille:

— Pour jeter le cadavre dans la fosse et Combler

celle-ci, il ne me faut que quelques instants; mais le reste de ma tâche me prendra cependant plus d'une heure. C'est encore longtemps à être séparé de vous^ n'est-ce pas? Je vais prendre, pour me tenir société, Totre compagne à demi-vide : une seule bouteille ne m'empêchera pas de faire convenablement mon travail ; au contraire, elle me donnera du courage et de la force... Faisons vite maintenant l

Il remit le bouchon sur la bouteille et plaça celle-ci sur sa poitrine, en-dessous de son pourpoint, puis s'approcha, la lampe à la main^ de l'entrée de la cave, et descendit lentement les escaliers.

L'allée souterraine qui conduisait au caveau où Julio avait jeté le cadavre de Geronimo sur le bord de la tombe préparée, était passablement longue; il eut donc encore le temps de ressentir l'influence de l'énergique vin d'Espagne. Probablement, le coup qu'il avait bu lui avait allégé l'esprit et réjoui le cœur ; car, non loin du caveau^ il plaisanta sur ses inquiétudes passées et chanta même les premières notes d une chanson joyeuse...

Mais la parole expira sur ses lèvres, une violente secousse nerveuse l'ébranla des pieds à la tête et il pâlit d'effroi.

Une autre voix avait répondu à la sienne de derrière la porte fermée de la cave.

Julio, frappé d'un affreux saisissement, fixait son regard immobile vers la cave et s'efforçait do «om-

prendre quelque chose aux paroles indistinctes qui sortaient du fond de celle-ci, derrière la porte.

— Ciel! dit-il, c'est Geronimo; il vitl Tremblant de tous ses membres, il recula dans le

passage souterrain, et s'arrêta la tète baissée à une vingtaine de pas de la cave. Il devait être tout à fait absorbé par une pensée accablante, car son regard fixe semblait interroger le sol, et il était immobile comme une statue.

Enfin un profond soupir lui échappa et il murmura à part lui du ton d'une profonde émotion :

— Que signifie cela? Le signor disait que, la première fois, feon poignard avait rencontré du métal; mais la blessure au cou était à elle seule assez profonde et assez large. Si cette blessure avait frappé entre cuir et chair? Que faire? Le laisser vivre?

11 resta un instant plongé dans une pénible indécision.

— Impossible! dit-il, ce serait un arrêt de mort pour moi et pour mon maître. 11 faut choisir entre sa vie et la nôtre. L'implacable fatalité me contraint; au fond, il ne m'est pas laissé de choix... Un seul coup et c'en est fait ! Allons, allons, n'hésitons pas : mon couteau est bien affilé...

11 tira le couteau de sa gaine, en mit la lame sous ses yeux et en essaya la pointe avec le doigt. Un frisson le saisit et un cri d'horreur s'échappa de son sein.

— Fatale position ! murmura-t-il. Tuer de sang-

la

froid un homme..., un homme innocent! Ce pauvre signor Geronimo, quel mal m'a-t-îl jamais fait? Lui plonger ce couteau dans la poitrine? Oh! le courage me manque pour une telle cruauté.

Et, se tordant d'anxiété et de désespoir, il dit enOa d'une voix rauque :

— Et cependant il le faut I... il le faut!... Le crime peut m'épouvanter et me faire frémir, mais je ne puis y échapper. Ce n'est qu'au prix de sa vie que mon maître peut échapper à Téchafaud, et moi à la potence... Le sort me pousse irrésistiblement; je suis esclave de la nécessité... Qu'il en soit donc ainsi !

D'un pas chancelant et en proie à un aveugle égarement, Julio courut vers l'extrémité du couloir, prit son couteau entre ses dents, mit la clef dans la porte de la cave et dirigea la lumière vers le fond de celle-ci pour y découvrir la victime qu'il devait frapper...

II s'arrêta tout frémissant au milieu de la cave, et un sentiment de pitié pénétra do nouveau dans son âme quand son œil aperçut Geronimo. Il avait bien, à son entrée, pris le couteau en main pour achever l'œuvre horrible par un coup précipité ; mais, maintenant, ému et tremblant, il considérait l'infortuné gentilhomme, qui tendait les bras vers lui et le suppliait d'une voix déchirante de venir à son secours.

Geronimo était agenouillé sur le bord de Texcavation qui avait été creusée pour lui servir de tombe. Une partie de son visage était couverte de sang des-

sécbé; ra«tr« était d'ûfie extrême pâleur et montrait une joue si creuse, qu'on eût dit que ce peu de jours ie «oafihinee avaient «uffi pour ne laisser au jeune homme que la peau sur les os. Ses y eut égarés étaient firofondément enfoncés dans Torbite ; et, comme son «ou était affaibli par la cruelle blessure, sa tète penchait sans force sur Tépaule droite. Ses vêtements étaient souillés et couverts de terre. On voyait qne^ da^s Isa lutte contre la mort, il 6'était traîné avec désespoir autour d« la cave pour échapper, si c'était possible, à cette lugubre tombe.

— Oh! qui que vous soyeï, pour Tamour de Dieu, tine goutte d'eau! dit Geronimo d'une voix faible, mais qui eût touché le cœur le plus insensible.

Julio secoua silencieusement la tète.

— A boire! à boire! répéta le jeune homme. Mêis Bntrailles brûlent, une soif ardente consume mes pou^ moDs. De Teau, de l'eau, une seule goutte d'eau! Oh ! sauvefr-ihoi de la mort la plus affreuse !

Ému de pitié et perdant pour ainsi dire la coû-sciehce de sa situation, Julio fourra la main sous son pourpoint, en retira la bouteille, la déboucha et la donna, sans dire un mot, au gentilhomme blessé. Gelui-ci poussa un cri de joie, saisit la bouteille avec tt ne fiévreuse énergie et baiêa avec transport la maîu qui lui avait tendu cette liqueur salutaire.

Julio s^éloignâ de nouveau, et, le cœur palpitant, il regarda le malheureux Getonimo, qui, tmil tremblant âe joie, portait 1© vîn à ses lèvres comme si le gêné*

roux liquide devait verser une nouvelle vie dans son sein.

£t en effets après avoir bu une bonne gorgée, Geronimo parut avoir plus de force ; car un doux sourire parut sur son visage et ses yeux brillaient d*une vive reconnaissance, quand il laissa retomber la bouteille sur le sol et s'écria en levant les mains vers Julio :

— Oh 1 que Dieu vous bénisse 1 Merci, merci, vous m'avez sauvé de la plus affreuse mortl Puisse le ciel exaucer ma prière et vous attribuer, au dernier jugement, tout le bien que je puis avoir fait en ma vie. La lumière m'avait aveuglé ; ma vue revient... Tu es Julio, n'est-ce pas?

Cette reconnaissance parut cependant frapper d'efOroi le gentilhomme ; car il laissa tout à fait pencher sa tète de côté et murmura d'une voix faible et découragée :

— Julio, Julio, c'est vous qui m'avez poussé dans le fauteuil !

Et, relevant la tète, il remarqua le couteau dans la main de Julio et se mit à trembler de tous ses membres :

— Ce couteau qui brille dans ta main I Ah I tu viens pour me tuer? s'écria-t-il en se rejetant en arrière d'effroi.

— C'est comme vous le dites, signbr,' répondit Julio d'une voix triste; je suis venu ici pour vous 6ter la vie ; mais ne croyez pas que je remplisse cette fatale

mission sans émotion et avec sang-froid ; an contraire, mon cœur tressaille de pitié, et j'éprouve une indicible répulsion à vous porter le dernier coup...

— Àh! tu n'es pas sans miséricorde ; tu auras compassion de moi! dit Geronimo en tendant les bras vers lui.

— C'est impossible ! répliqua Julo ; la fatalité nous domine tous deux ; elle vous a irrévocablement condamné à la mort, et moi à l'inhumanité. Toutes les prières, toutes les supplications sont inutiles ; rien ne peut sauver votre vie... Je vous en supplie, signor; ne me rendez pas la tâche trop difficile, soumettezvous avec résignation à un sort auquel vous ne pouvez échapper.

Un cri aigu s'échappa du sein de Geronimo quand ces froides paroles vinrent le convaincre que tout espoir était perdu*

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, ce serait donc vrai ? Ce sombre cachot deviendrait mon tombeau 1 Je mourrais sans confession I Mes os ne reposeraient pas en terre bénite 1 G grâce 1 grâce !

— La nécessité est une loi impitoyable, signor, rérépondit Julio, et j'ai plus que vous à me plaindre de sa dureté. Vous, du moins, vous trouverez là-haut la récompense de l'innocence; et, moi, je dois me charger ici-*as d'un crime qui m'est imposé par une puissance irrésistible et qui me fait frémir d'horreur, mais qui n'en sera pas moins là-haut une terrible accusation contre ma pauvre âme. Non, non, signor, ne laissez

m I.B DtMON DU JEU

pi0 un «epoir trompeur péaétTer dans Yctoe âme ; il n*j • plus d'espoir pour vous* Avant que je sorte d'ici» cette fosse doit recevoir votre corps. Si« dès moa %th trée* îe n'ai pas rempli la triste tâche dont je suis ebargé, c'est en partie parce qu'une irrésistible co»^ passion a paralysé mon bras ; mais plus encore parce que je voulais vous laisser le temps de dire vos dernières i^rières,.. Ainsi» préparez votre âme au dernier voyage^ 4'attendrai... j'attendrai patiemment, fut-ee Qlème un quart d'heure. Priez avec l'esprit tranquille; j/B ne viendrai pas vous surprendre par une mort sou^ daine»

Eft disant ces mots, Julio posa la lampe à terre, remit son couteau dans sa gaine et s'assit sur un lourd blocxde bois qui se trouvait dans un coin de la Oftve.

Le gentilhomme , accablé par le langage glaeiat de Jhilio^ avait laissé tomber tout à fait la tète sur sa pmtrine. Pendant quelque tempe, il resta immobile et muet) comme s'il avait accepté son triste sort avec une complète résignation. Mais il ne tarda pae à Êtve rss»saW par la terreur de la mef t«

-^ Ah 1 c'est impossible l s'écria-t4U Nto, n<Niy H^edk^ee pas, tu ne me tueras pas? Julio^ mon ami, vois, je vais ramper devant toi, arroser tes pieds de nftea larmes, embrasser tes genoux; tu te laisseras ésfeouvoirc Oh ! je t'en conjure^ par le salut de tOB âme, laisse^moi vivre ; ne trempe pas tes mains dans monsangt

LE DÈMaN DU J£U $23

Et, rampant sur les genoux et sur lea uiaina^ TÎiQIqçv tuné jeune homme voulut^^en eiTet^sé traîne^ ayx pie(jl^ de Julio ; mais celui-ci tira de nouveau son cpiiite9(U 4^ la gaine et fit de la main un signe menaçant*

Geronimo poussa un cri dû désespoir, se souleva et rampa en arrière tout tremblant jusqu'au bord de- 14 fosse, où, à bout de forces, il laissa tomber sa tète &ur la terre humide et se mit à pleurer en gémissaoït eti ^ sanglotant sur son sort affreux.

Les cris étouffés qui s'échappaient du sein du gentiU homme, au milieu de ses larmes, étaiept si douloureux^ si navrants, si déchirants, grâce à l'accent sinistre que leur donnait la crainte de la mort, que Julio en fut ému jusqu'au fond de l'âme, et, sans le savoir, essuya une larme qui coulait de ses yeux.

D'une voix pleine d'une profonde com^assiop.^ il

— Allons, signor, calmez- vous et soumeltez-YQU§ avec résignation à l'irrévocable arrêt du sort, Qua^ on a vécu camme vous^ dans la crsûnte de Dieu et avec honneur et loyauté^ la mort a'eM qu'vm, papfiap ^ m^a vie meilleure.

Une clameur navrante, qui ressemblait à un crid'iue di|;nalion, se naèla aux sanglots çaAVul£i& du ^ntilbomme«

-rrr Qul, OUI, jû eompreQjdSj^ dit Jlulio; voua craye;^ c^ue la pitié que je ressens n'estj qu'g-uç. cruelle ironie ; vous m'accusez d'inhumanité,^ n'est^e pas? 4usq¥|€k dans la tomba vous maudiriez avec ra^soa, (^ignQiffr ^

boarrean qni tous ftterait la vie de sa propre volonté et par son propre choix l Hélas 1 signor, il ne m'est laissé ni choix ni volonté. Demain, la justice visitera ce pavillon et aussi cette cave...

— Demain! s'écria Geronimo transporté par un soudain espoir.

— Si je vous laissais la vie^ on vous trouverait in- {BLilliblement ici, poursuivit Julio. Cet espoir vous arrache un cri de joie ; mais cet espoir est vain, signer^ car, s'il pouvait se réaliser, mon maitre devrait périr sur récbafaud; et, moi, j'expierais à la potence ma complicité.

— Julio! ah 1 Julio! dit le gentilhomme d'une voix suppliante, je t'excuserai, je te déclarerai innocent, je te récompenserai généreusement.

-— C'est inutile, signor :1a loi punit sans miséricorde. Mon maitre déclarerait la part que j'ai prise au crime, et croyez-vous que les juges me pardonneraient de vous avoir poussé dans le fauteuil?

— Sauve-moi , donne-moi la vie, Julio ; dussé-je m'agenouiller aux pieds du bailli, dussé-je implorer ta grftce de l'empereur lui-même, tu seras déclaré innocent, n'en doute pas !

— Il y a une autre raison que vous ne connaissezpas, signor^ répliqua Julio avec amertume. Je suis un proscrit qui, en Italie, est condamné à mort; mon maitre seul connaît mon véritable nom. A la moindre infidélité de ma part, il me trahira et me livrera à ceux qui, depuis cinq ans, recherchent le condamné. Vous croyez

que je pourrais vous épargner? Mais c'est ma mort et la mort de mon maître que vous demandez. Et quelle mort ! Pour lui le glaive du bourreau et une éternelle infamie sur sa famille ; pour moi la torture, la roue, la potence ! Ne m'accusez pas davantage, signor; ne luttez pas contre un sort implacable ; dites vos dernières prières, ou dites-moi que vous êtes prêt à recevoir le coup mortel. Rien ne peut vous sauver ; cette fosse béante vous dit une triste mais impitoyable vérité*. • Encore une fois^ signor, adressez-vous à Dieu, et ne me forcez pas à recourir à la surprise ou à la vio* lence!

Geronimo fit entendre une plainte désespérée.

— Ah! mourir si jeune, si innocent I dit -il en gémissant. Ne plus jamais voir la lumière du soleil 1 0 Marie, ma biec-aimée, comme tu déploreras ma mort ! 0 mon pauvre oncle, fallait-il qu'un aussi affreux mal-' heur abrégeât les jours qui te restent à passer sur la terre I Adieu 1 adieu!

Là voix du gentilhomme, en disant ce dernier adieu à la vie, était si navrante et si pleine de désespoir, que Julio tressaillit sous son impression. Ce fat cependant d'un ton froid qu'il dit :

— Vous dites votre dernier adieu, signor? Êtes vous prêt?

— Encore un instant ! encore un instant! dit Geronimo d'une voix suppliante. Laisse-moi prier !

U jaignit les mains, pencha la tète sur sa poitrine et murmura une ardente prière; mais, quoiqu'il parlftt

226 LB PÊMODI PU lEU

tout bas et qu'ea «ppare^ee il ado^^t mai ec^^iPoe résigaation, il était néanoioios visible qu'iuxe iadidW% torreur le foieait tressaillir de temps ea temps; ear tout soa corps tremblait et Taeces^ de sa voix étoitffée était ému, brisé» décbiraai» ccwoae si son âiBpe eik-i> même eût gémi tout e&tière dans la lutte couM^ W mort immiaeo^e qui la meai^çait.

Feu à peu cependant la prière paru* denner i €f8renimo quelque consolatioa eu du moins pins de résigttation; car les frémissements nerveux qui agitaient ses membres cessèrent, et sa voix devint plHS distincte et plus calme.

Julio, qui, tremblant d'émotion, avait les yeux fixés sur lui, crut comprendre que Geronimo demandait à Dieu de pardonner à ses ennemis; mais, quand son propre nom s'éleva de la bouche du gentilhomme vers le ciel, comme une ardente supplication et qu'il entendit distinctement que Finfortunëe victime priait pour l'âme de son meurtrier, Julio laissa tomber son couteau et dit avec un prolbnd soupir :

— Toute ma résolution est partie ! Je ne me seos plus la force d'accomplir cette cruellQ tâche.. «

Ua cri de joie mêlée d'auxièté échappa à Qeropifôo quand il entendit ces paroles tomber de la bouch#4a JuJiQ. ^

— Ah! s'écria4-iU e^eat DM^ioîs 4iii ^L^^p^b dfbpst^a coeur* E;<:(^i»t9-4ii( Aie piMé âft mokh njfikviel

LE DÈMOH DO JIV MT

Jâlio, plongé dans une piolbnâe^pvéocoiipailoa, nfm^ tendit pas la prière de Geronimo.

Le regard fixé sur te soi^ ilmurmoim mto un accent de désespoir :

— Affreuse situation t Sur le boid de la tombe, il prie pour le salut de mon âme 1 Et j'irais verser sou sang! Mais, il n^y a pas d'içsue po6si1i>le ; H le £aut 1 il le faut 1

Le gentrlhomme remarqua la hitle dans laquelle était engagé Julio. Succombant pour ainsi dire sous l'anxiété et l'espoir, il se laissa tomber sur le soi et essaya de se traîner aux pieds de son ennemi ; mais ceitti-ei s'effraya en voyant le dessein de Geronimo.

U ra&^assa son eouteau, prit la lampe, et dit d'une veix triste en se dirigeant vers la porte pour quilter la cavB :

— C'est inutile, signor : lu fatalité est plus puissante que neus i et , bien que nous luttions contre son inexorable arrèt^ il s'accomplira! La vue de votre douleur ma ôté tout courage... Je vais retrouver mes forces. Je reviendrai tout à l'heure^ Teoes veos ppèt; car, en moins d'un clin d'oeil, tout sera fait oeUefeisl...

ferma la porte en dehors et s'éloigna à pa» lents par le couloir souterrain.

Arrivé dans la ebambre, il poaa la lampe sur la ta* ble, se croisa les bras sur la poitrine etresta très-long*teiftps immobile et les yeux baissés. Il frappail parfois dV pi^ avec colère; il murmurait ées paroles désespérées ; >1 se frappait le front du poings et hurlait élîo^

2tt LE DÉMON DU JEU

patience de ce que son esprit rebelle lui refusât tout conseil. Alors^ lassé par cet assaut d'orageuses pensées, et surexcité par une vive agitation nerveuse^ il se mit k parcourir la chambre à grands pas, comme un fou. Il faisait de la main des gestes irrités, s'arrêtait, reprenait sa course; puis enOn à bout de forces, il s'affaissa sur un fauteuil près de la table en poussant un profond soupir.

Assis au milieu d'un profond silence, il dirigea son regard fixe vers le coin le plus éloigné de la chambre et sembla demandera l'espace ce qu'il lui fallait faire. Des expressions diverses de chagrin, d'angoisse et de rage contractaient tour à tour ses traits. Il luttait avec désespoir contre la nécessité du meurtre, et poussait de temps en temps une plainte inintelligible ou se répandait en paroles amères contre le sort; mais il avait beau torturer son cerveau, pas un rayon de lumière n'éclairait son doute, et l'impitoyable : Il le faut/ se retrouvait toujours ironiquement devant lui.

Son regard tomba par hasard sur les deux bouteilles> qui n'étaient pas loin de la lampe, sur la table. Il les contempla d'abord avec indifférence ; mais bientôt elles semblèrent lui dire quelque chose, car il apparut une sorte de joyeux sourire sur ses lèvres et il fit de la tète un signe d'approbation.

Tout à coup, comme s'il eût pris une résolution importante, il saisit une des bouteilles, la déboucha et y but jusqu'à ce que la respiration lui manquât. Puis U

reprit haleine un instant et vida la bouteille jusqu'au fond.

Le regard fixé sur le sol, et dans une immobilité complète, Julio semblait mesurer l'influence que le vin exercerait sur son esprit. Il resta longtemps ainsi assis en silence.

Lorsqu'il releva la tète et prit l'autre bouteille, une vive rougeur colorait ses joues et ses yeux brillaient d'un étrange éclat.

A peine avait-il avalé la plus grande moitié de la seconde bouteille, qu'il tira son couteau de sa gaine, prit la lampe sur la table et se dirigea vers la porte de la cave, en murmurant à part lui :

— Maintenant, le courage ne me manquera pasi Plus de paroles : un seul coup, et ce sera Uni 1 II faut que îe le frappe par derrière, sa poitrine est protégée par une cuirasse...

Il descendit en toute hâte les escaliers, traversa en courant le couloir souterrain, et ouvrit la porte de la cave. Sans parler, il posa la lampe à terre, et, levant son couteau .d'un air menaçant, il marcha droit au pauvre Geronimo, qui tendait les mai: s vers lui en gémissant comme s'il voulait détourner le meurtrier:

Lorsqu'il fut à deux pas de sa victime, un cri de surprise échappa à Julio^ et il L'arrêta tout à coup, comme s'il était frappé d'immobilité.

Il flxait un regard interrogateur sur un objet que Geronimo tenait à la main et qu'il lui tendait, comme

33» LB DtMaN D0 J2V

t'U erjoyait que cet objet pùl le protégea coatre te eoup mortel.

G'étaii une médaille plate en cuivre, au centre de laquelle se trouvaient une croix et d'autres emblèmes^ •t qui était attachée à une mince chdne d'aciep, qne tenait la main du gentilhomme.

Julio, oubliant ce qu'il était venu faire^ B*élanfa, aetidit l'étrange médaille, la porta sous ses yeux, lu tourna et la retourna; et s'écria enfin ayee stupé- Action :

*-» Ciel ! cette amulette dans vos mains I Qu^est-ce que cela signifie^ signor? D'où tenez-vous eela?

Geronimo était encore trop ému par l^attente de la mcirt pour pouvoir répondre ; il s'eflop^ do reprendre lliUeine et parut lutter contre une défaillance, immi- Mute.

— Dites, dites, d'où vous vient cette amulette î» de qui la tenez-vous?

r-^ En Afrique.., d'une femme aveugle, balbutia le jaune homme d'une yoix presque inintelligible.

«- En Afrique? Quel était la nom de cetie femme-T 8*tai*ia Julio frémissant d'impatience.

«^ Moslajo^.. Teresa Mostajo I

Ce nom frappa Julio d'une profonde émotion» H pesta les oiains à son £K)Bt et s^éorâa :

frr^ Teresa Mostajo 1 c'est k iibéf atouf' ée ma pauvi^ mère aveugle I

'TfT' Ainsi tii me laisBersûs Is vie?? demmida G«ronima em soupiintti 11 y aui»ili eaeo»e^ d» Pespdipï CMIe

LE PÊMON DU JEU Wi

Sfm» béante ae se refermera pas sur moi f 0< m^n-iy lieFoi, Piou de mlsérleorde» qui «vea eMU€A ms^ prière I

Mais Julio, sans prendre garde aux paroles cUt Î^Q» boQttoe, ayaU ]m. y^ix ^im sur Vamuletic et dkait tout pensif :

•-* Cdite «nuilette fait reparaître à mes ye^ le village natal : je vois mon père mort, ma mène, Qiajeiiaesse, mes amis^ je me vois moi-mâme tel que j'étais avant que la débauche me conduisit dans le olkemin du viee et du péché. Mon grand-père a rapp^?té ee taliama^ de Jérusalem ; il a psotégé moa pèi^e 4am toaufioup de dangess, il a sauvé ma mère d'une Hwrlvidleiite^. £t vous, signorl c*éiaii do^e V^mn-^ ]fiM» qui ai empêché le poigaapd de mon mailFe io vtttspereer la poitrine? Étrauge et mysléneuse puis» sance, qui se place menaçante entre la yieiime et soik

Sa disaat ees mots^ il «'était aiMHroQhé du gftrtiLK» lHHBme pomr lui Fendre ramuletl6«. Celuâ-«ci ecabrassi^ am^ genoux et s^écria d'unes voix suppliaiile :

-!- JaliOt ne me laisse pœ dana ee doute teroiMel Dis que tu na me tueras pas. Laisse tceuvergr^ca à tes pttds i rkomnie denA. lanoBi: est liéni par ta laève aoreuglel

m^ CàïmnhWOJÊii, stgaor! lépondit lulio. Soy^z saps c^^ÎKte jpenr voise vie : j^ntôt que ée verser une' seule gaBtt0ée-TotoaBfig,je> porterais ma tète au bailli en efepîalîoadaL ma eoupaUe^^e^ U» rstîson s'^gtnei^ il

fait irait dans mon cerveaa; laissez-moi réfléchir an peu; je verrai peut-être clair dans l'énigme de notre situation ; mais, je vous en prie, ne me troublez pas. «

Il fit quelques pas en arrière, et, la tète dans les mains, il se laissa tomber sur le bloc de bois qui auparavant lui avait servi de siège. Il y resta trèslongtemps à songer sans que le moindre geste ni le moindre mot vint trahir les émotions qui agitaient son âme.

Pourtant, quelques instants, Geronimo avait fixé sur lui un regard plein d'une bienheureuse attente ; mais le visage du gentilhomme finit par s'obscurcir d'un nuage de tristesse mêlée de surprise; il lui semblait que Julio avait fermé les yeux et s'était endormi. Mais il se trompait, car Julio finit par ouvrir les yeux, se leva et dit :

— Maintenant, j'y vois un peu clair ; je veux vous sauver, signor; mais il me semble qu'il est inutile que pour cela je sois accroché à la potence. 11 faudra que vous preniez patience jusqu'à demain. 11 peut être neuf heures du soir maintenant. C'est un peu long, je le sais. Quoi qu'il en soit, il faut vous soumettre à la condition, elle est nécessaire à la conservation de ma vie; demain, au point du jour, je fuis de la ville et da pays* Au moment de mon départ, je vous conduirai hors de cette cave et vous donnerai la liberté. Nob^ non, n'essayez pas de me faire changer de résolution ; le doute pourrait me remettre le ceuteaii à la nia»l

Laissez*moi partir maintenant, signor^ et attendez tran- 'qnillement votre délivrance...

Geronimo joignit les manns et murmura d'une voix tremblante :

— Oh! merci! merci! je prierai pendant toute ma vie Dieu, pour qu'il te prenne en grâce, comme tu as eu pitié de moi. Je voudrais encore implorer une fa veur, un bienfait de ta bonté ; mais je n'ose,,;

— Parlez, signor; que désirez-vous?

«— Il y a déjà longtemps que je suis sorti de mon som« meil de mort dans cette sombre tombe : des jours^ des semaines, je n'en sais rien. La soif et la faim déchirent mes entrailles; tu as ranimé la vie en moi, par la généreuse liqueur que tu m'as donnée ; mais, maintenant, mon corps demande de la nourriture,,. Ahl une seule bouchée de pain :

— Du pain? répéta Julio avec surprise. Il n'y a rien au pavillon qui puisse servir de nourriture.

GeronimQ fixa sur Julio des yeux brillants et pleins de supplication.

— Eh bien, dit Julio, il n'est pas encore trop tard, je vais sortir pour voir si je trouverai quelque part une boutique ouverte. A tout à l'heure donc! Ne bougez pas et n'ayez pas d'inquiétude, sjgnor.

n prit la lampe, sortit de la cave, ferma soigneusement la porte à l'extérieur et s'avança à pas lents dans le couloir souterrain.

Arrivé en haut, il posa la lumière sur la table, se croisa les bras et murmura;

S3/i LE DÉMOIî DU JEU

— C'est surprenant l ce jeune négodant (foi a d6^ fendu, au péril de sa vie» ma mère coiiire la cruauté des musulmaBs, qui a rachelé sa liberté et Ta délivrée de la servitude... Ce jeune négociant, c'était le àgmt Geronimo! L'amulette s'est placée, par une force mystérieuse^ entre sou cœur et le poignard de son Yin« dicatif ennemi..., et, au moment où je veux verser son sang> Famulette apparaît de nouveau pour me paralyser le l»as..* C'est incompréhensible î - Après (ju'il eut pendant quelque temps; hoché là tète silencieusement, le cours de ses pensées diangea. n saisit la bouteille à demi vide et but ce qui y res^ tait.

— C'est étrange, dit-il, combien l'émotion diminua Ilutuence du vin. J'en ai bu assez pour être toul i fait hors de moi, et j'ai l'esprit aussi lucide et aus». net que si je sortais du lit^^. Maintenant, je sens pourtant que le nouveau coup que je viens de boire m'é* chauffe un peu le cerveau... Ainsi il est décidé que mon maître Simon Turchi mourra sur l'échafaudî C'est désagréable pour lui et pour moi, mais je ne puis rien y faire. Quand je serai au bout des deux cents couronnes, je ne saurai plus que faire ; k nécessilé me forcera à chercher d'autres ressources, même an risque de la potence, et ma tète finira probablement par passer par le nœud fatal. Bah t si cela est écrit làhaut, qui pourrait empêcher que cela arrivât? Mon maître et moi, nous n'avons que ce que nous méritons... Mais l'oublie que c& malheureux gentilhoBuna

hE I>CMON DU JEU 2dS

eu hâ3^ i faim d'un morceau de pain ! Il faut que jo sorte et que j'aille chercher quelque nourriture pour le soulager. C'est une bonne occasion pour aller boire en toute hâte une pinte de vin au Cygne couromé; on y ouvrira bien encore, les joueurs ne vont pas se coucher de si bonne heure. Rien qu'une seule pinte en passant l car, si je me laissais égarer par la boisr son, qui sait ce qui arriverait? Ahl ahl pour cela, il n'y a rien à craindre : ma vie est en jeu... AUone-y vite ; dans une demi heure, je suis d« retour...

II sottiSa la lampe, traversa le jardin dans l'ofoscu* rite et s'éloigaa«

Quelque temps après la fermeture de la bourse, Si- Qioa Turchi était rentré dans sa demeure et se préparait probablement à ressortir; car il avait ôté son pourpoint et en avait endossé un autre d'une couleur moins claire. Son manteau du soir se trouvait aussi à côté de lui sur une chaise.

Le signor avait l'air de très-bonne humeur ; il rele« valt ûèreiment la tète ; un radieux sourire illuminait son visage^et, quand une pensée nouvelle venait parfois l'iu** terrompre dans ses préparatifs, il se frottait les maistf avec un triomphant contentement de soi-même. Julio

était parti pour rAUemagne I Rien n'avait entravé son voyage, car il était presque nuit et on ne l'avait va nulle part en ville. Simon Turchi n'avait donc plus rien à craindre; car, si, en dehors de toute attente, on fouillait son jardin et on y découvrait le cadavre de Geronimo, il n'aurait pas la moindre peine de convaincre chacun que c'était Julio qui avait commis le crime.

Déjà Turchi, par quelques vagues paroles dites à ses domestiques et à ses connaissances^ avait préparé le terrain pour faire accepter l'accusation, si elle devenait nécessaire, comme très-naturelle. Il s'était particulièrement montré très-inquiet de ce que Julio ne fût pas rentré la nuit et de son absence pendant le jour. Selon son dire, il avait, la veille au soir, sévèrement tancé son domestique et lui avait reproché avec colère ses habitudes de^dcbauche et la négligence avec laquelle il remplissait ses devoirs. Julio en était tombé dans une sorte de désespoir et était sorti en proférant un menaçant adieu. Peut-être Julio était-il allé demander à la boisson l'oubli des vertes remontrances de son maître et attendait-il dans quelque taverne la nuit pour rentrer au logis? C'était le sentiment des domestiques, qui ne pouvaient comprendre l'inquiétude de leur maître; mais alors Turchi dit que, depuis quelque temps, il avait remarqué dans Juiio quelque chose de mystérieux; qu'ainsi, il l'avait surpris parfois, lui si indifférent d'ordinaire, la tète dans les mains et regardant ûxement dans le vague ; qu'il l'avait entendu gémir,

murmurer et pousser de gros soupirs dans la solitude : en un mot, qu'il avait cru pouvoir penser que Julio avait un lourd poids sur la conscience et qu'il était poursuivi par le remords ou par l'effroi.

Dès le matin, il avait envoyé Bemardo au pavillon pour s'assurer en apparence si Julio ne s'y trouvait pas. A son retour, Bernardo était venu dire qu'il n'avait pas vu Julio et n'avait non plus découvert aucune trace de sa présence, sauf peut-être deux bouteilles vides sur une table à la cuisine. Simon fît comme si c'était luimême qui eût mis ou fait mettre ces bouteilles en cet endroit, et Bernardo ne s'en était pas préoccupé davantage.

Simon Tarchi sprait bien allé ce jour-là lui-môme à son jardin, pour s'assurer si Julio était bien parti et s'il avait soigneusement fait sa besogne ; mais il craignait, par sa présence dans ce quartier, d'éveiller l'attention des agents du bailli, ou peut-être de devoir assister aux perquisitions, si l'on avait l'intention d^étendre à son jardin la recherche ordonnée par les magistrats. Quand la nuit tomberait, et que les perquisi* tions devraient naturellement êlre interrompues, il se rendrait au pavillon et descendrait dans la cave pour voir si tout y était bien et convenablement arrangé.

L'heure était arrivée. Gomme le crépuscule commen* çait peu à peu à prendre la place du jour, les agents de U justice devaient déjà avoir suspendu leurs recherches et le signor a[ea rencontrerait plus dans les prai-;' ries de l'Hôpital.

Ayant mis son manteau sur les épaules, Simon quitia sa demeure, tourna, le pied léger et l'esprit en belle humeur, le coin de la rue» et se rendit, par lé rempart Catherine, dans la direction de la place de Ueir.

K peine était-il à la moitié de la rue, qu'il vit à une tertaine distance le bailli, messire Jean Van Schoon^ boven, qui venait à sa rencontre.

Un sourire parut sur le visage de Turcbi ; il «e ré^ jouissait de ce que le hasard conduisit le bailli sur son chemin, parce que cela lui donnait l'occasion de counsutre le résultat des visites faites.

Après que tous deux eurent échangé une salutation polie, messire Van Schoonhoven dit :

-» Quelle heureuse rencontre, signor I Je me rendais chez vous.

— Chez moi? répéta Turcbi avec une surprise contenue; avez -vous des nouvelles de mon pauvre ami?

— Non, signor, je voulais vous parler d'une chose qui n'est pas grave, mais qui cependant nécessite un entretien entre nous. J'eusse pu peut-être vous en dire quelques mots ce soir chez M. Van de Werve ; mais ce n'était pas le lieu pour traiter de choses semblables.

-^Ëb bien, messire baûUi, retournons chez moi, balbutia Tutchi aveo une inquiétude Kial dissisÉiulée.

— Où alliez-vous, signor ? demanda le bailli*

— - J'allais me promener un peu... le long de TEscaut pour chercher quelque distraction au chagrin que me cause la disparition du malheureux Geronimo.

— Ce que j'ai à vous dire, signor, ne doit pas contrarier votre promenade. Je vais faire un bout de chemin avec vous et profiter aussi de la fraiche brise du soir.

Le bailli se retourna et se mit à marcher à côté de Turchi. Celui-ci, poussé par une inquiète curiosité, interrogeait du regard son compagnon;

Lorsqu'ils furent quelques pas plus loin et qu'aucun passant ne se trouva -dans leur voisinage, le sire Van Schooûhoven dit :

-^ L'affaire dont je veux vous parler ne demanderait pas tant de précautions, signor, si je n'étais pas imWi ou si vous n'étiez pas mon ami. Maintenant; cepBudant, ma mission devient très-pénible, par suite de cette double circonstance, et je me vois forcé d'avance de réclamer votre indulgence. Vous savez que mes agents fouillent kwites les maisons, tous les bâtiments, tous les jardins^ surtout dans les prairies de rHôpital> où on a va le signor Geronimo se diriger en dernier lieu. La plus grande partie de ce quartier a été partout rue aujourd'hui jusque dans les coins les plus secrets, sans qu'on ait déconvett la moindre trace da crime.

Simon Turchi comprit ritttôîrfion et le but des paroles du bailli. Biea queTBonoccur battit avec angoisse

dans sa poitrine, il s'efiforça de paraître indifférent et dit d'un ton dégagé :

— Et vous pensez, messire Van Schoonhoven, qu'on doit aussi fouiller mon jardin, n'est-ce pas? C'est naturel ; personne n'est au-dessus de la loi : le chevalier aussi peu que le bourgeois. I

— Croyez , signor , que la pensée ne me serait jamais venu de faire une visite si irrespectueuse dans la maison d'un estimable gentilhomme, surtout quand ce gentilhomme est mon excellent ami depuis des années; mais voyez comme la nécessité de celte perquisition s'est produite sans qu'il y eût en rien de ma faute. La présence des agents de la loi, au nombre de plus de vingt dans les prairies de l'Hôpital, a ému et attiré dans la rue les habitants de ce quartier. Les recherches ont été suivies par une grande foule de curieux ; et, quand le peuple a remar* que qu'on exceptait votre pavillon seul , il s'est mis à crier et à accuser les magistrats d'injustice. Mes agents ont sans doute dit, pour s'excuser vis-à-vis de la foule, que je leur avais ordonné de ne pas fouiller votre jardin. Quoi qu'il en soit, dès cette après-dinée, le bruit public avait porté l'affaire à la connaissance du bourgmestre et des échevins, et ces messieurs sont venus me prier de faire visiter aussi votre jardin pour ne pas laisser de motif aux accusations du peuple...

— Toutes ces explications sont superflues, messire bailli, quant à ce gui me concerne du moins, dit Si*

LE DEMON DU JEU Ui

mon Turchi en Tinterrompant. Qu'on fouille mon pavillon comme les autres habitations des prairies de rHôpital.

Ils se trouvaient non loin du. pont de Meir et gardèrent le silence pendant quelques instants^ parce qu'ils se voyaient entourés de nombreux passants. Plus loin, en longeant le cimetière de Notre-Dame , Turchi

^ Ce qui me blesse en cette affaire et me fait, pour ainsi dire frémir de colère, c'est le manque de respect et l'audace du peuple. Que c'est ridicule et sot ! Ne diraiton pas qu'on me croit capable de maltraiter ou de tuer mon meilleur ami? Oh! je sens mon sang bouillonner à ce soupçon insensé !

La colère de Simon n'était qu'afiPectée; mais il avait saisi avec joie l'occasion de cacher sous les apparences de cette passion l'anxiété qui le tourmentait. Il était bien préparé à l'annonce qu'on allait faire une perquisition dans son jardin ; car il en avait prévu la possibilité et avait pris ses mesures en conséquence ; mais^ maintenant, un doute effrayant s^élevait dans son esprit sur le résultat que pouvait avoir cette perquisition et sur la manière dont on accueillerait ses déclarations; Le moindre incident imprévu, la moindre circonstance pouvait le trahir.

— C'est scandaleux I s'écria- 1- il en serrant le poing. Exprimer publiquement l'opinion qu'un chevalier comme moi puisse s'abaisser jusqu'au lâche rôle d'un assassin par guet-apens. Oh I je tâcherai de connaître

quelques-uns de ces impudents colomniateilfs, et nous. Terrons alors, messire bailli, si la justice à Anvers sail protéger un innocent étranger contre les dameurs' diffamatoires de la populace.

-^ Calmez-vous donc, signer, dit messire Jean Van Schoonboven. Je eomprends votre indignation et elle me semble très-fondée; mais vous vous tromperies grandement si vous croyiez que la perquisition à faire dans votre jardin soit autre chose, de la part du bourgmestre et des échevins, que raccomplissement d'un^ voir pour plaire au peuple. Quant à moi| je vottS€â prie, ne me faites pas un grief de la cbose»

^^ Mais vous n'avez pas besoin de la moindre excuse^ messire bailli, dit Simon plus calme en apparenœ. Qu'y a-t-il de plus naturel que de faire une perquisition dans mon jardin ? C'est contre l'insolence du peu'^ pie que je m'irrite* Faites votre devoir et continuer comme auparavant de m'honorer d'une amitié dont je suis fier et que je m'offbrcerai toujours de mé^ riter.

— Dites-moi, signor Turcbi, quand il vous convient de vous rendre avec moi à votre jardin pour y laissmr faire la visite du pavillon par les àgeiits? demanda le bailli.

•-• Quand? Cela m'est indifférât.

— Non, choisissez-votrs même l'beuTe; je n&veux votis causer ni la moindre di{Ik$ullé, ni le moiod^ dé« sagrément.

Simon Turcbi ré&foblt \m iiKtaot et dit ;

LE PtMOW f>V JEU 3&3

•^ Dewtift nttÎQ, j'fii des affaires camiBereiales ur« gestes, dont je ae p^is diiférer de m'oocaper ; lemeil-^ leur mon^eat pour moi serait vers midi.

•**- Soit! Si nous mettions deux heures)

•^ Oui, estre deux et trois heures.

•*r* Je yieudrai tous prendre ehez vous, pour m^ rendre avec vous sur les lieux, sigoor. Ne vous inquiet Ie2 pi^ davantage de cette visita domiciliaire ; elle n'a aucune portée; c'est uae simple condesçeudauce pou? te pieupLew Aural-je Tbonneur de vous voir ce soir cheji M. Van de Werve, sigaor?

^ Je n'en sais rien, me^sire bailli^ répondit Turcbi. La tristesse excessive de mademoiselle Marie me uawe le eœur et me trouble tellemej&t la raâson qu^, peada&t des nuits entièrei^; )e n.è puis goûter uu mf^meoit de repos. Oh I si je pouvais seulemiejftt offrir la rnsoiadw consolation à rinSortunée jeune iUte ; mm à quoi sertil que je mêle mes larmes aux siennes quojad pas un rayon ne vient éclairer la triste nuit qui nou^i e^-r toure?

Messire Jean Van Schoonhoven s'arrêta et; ptess^ lu Baain de Simon.

-m^ Votre ardente amitié pour Geromimo vous beAoïre, s^nor, dit-il. Il serait votre propre frère que vous m ^urnez déplorer plus pioroudément s% perte. Vous de-^ rm avoir un caractère bien généreux. Geroiiimo était votre am>i, il est vrai ; mais il était en même temps nu obstacle à Taccomplissement du vœu le plus cher de vi^re co^r.Par sympathie pour lui» vous aveiz renoncé

su LE DËMOH DU JEtf

i votre pins beau rêve. Tout ne sert pas ^loneot malheureux dans l'inexplicable éTénemeot de la disparition de Geronimo. Avec le temps, la douleur de Marie diminuera ; et qui pourrait lui faire oublier enfin tout à fait ce coup du sort, sinon vous^ signor, qui possédez à un haut degré, non-seulement la sympathie^ mais aussi la haute estime de son père?

— Ah 1 ne parlons pas de telles choses, dit Simon en soupirant. Je donnerais tout le bonheur que peut me promettre l'avenir pour revoir mon pauvre ami sain et sauf..« Mais hélas ! hélas 1

— Cela ne m'empêche pas, signor, de nourrir l'espoir que, si Geronimo a vraiment quitté ce monde, voas recevrez un jour la récompense de votre fidèle amitié et de votre magnanime générosité. Ainsi, à demain à deux heures I Dieu soit avec vous, signor I

— Qu'il vous garde pareillement, messire bailli ! Le chevalier Jean Van Schoonhoyen rétrograda dans

la rue et se dirigea vers la place de Meir.

Simon Turchi le suivit d'un regard pensif jusqu'à ce qu'il eût tout à fait disparu à ses yeux.

Alors Simon regarda autour de lui, comme pour juger jusqu'à quel point le soir était tombé. Cet examen parut le convaincre qu'il n'avait pas de temps à perdre. Il s'enveloppa plus étroitement dans son manteau et entra dans une rue latérale à gauche, qui le conduisit bientôt dans les prairies désertes de THôpital et devant la porte de son jardin.

Il mit la clef dans la serrure, ouvrit la porte et tra*

LE DËMON DU JEU S/i5

versa le jardin, dont Tobscurité rendait lus sentier^ presque invisibles.

Arrivé dans le pavillon, il fit du feu, alluma une lampe et monta à l'étage, dans une chambre dont lui seul avait la clef, et qui lui avait servi de chambre à coucher quand, dans des temps meilleurs, il avait cou* tume de passer parfois la nuit au pavillon*

Il rejeta son manteau et s'assit sur une chaise, près de la table.

U fallait que de pénibles et 4ouloureuses pensées l'émussent, car sur son visage se succédaient convulsi-* vement des expressions diverses.

Il avait tiré une petite fiole de son pourpoint et la tournait et la retournait d'une façon presque machinale sous ses yeux.

Peu à peu cependant le nuage qui obscurcissait son esprit parut s'éclaircir. 11 remit la fiole dans la poche de son pourpoint et murmura, après quelques instants de réflexion plus calme :

— Mais pourquoi s'eflrayer et tuembler ainsi? Ne ni*attendais-je pas à cette perquisition ? Mes précau* ûons ne sont-elles pas bien prises ? Qu'ai-je à craindre? Julio est déjà si loin, que personne ne peut le rattra* per. Si on trouve le cadavre dans la cave^ eh bien, j'imputerai le crime à Julio. Mon explication est si bien préparée, que pas une âme ne me soupçonnera. Qui peut le savoir pourtant? Qhi ce doute torturant! Quel terrible coup de dé 1 Richesse, considération, puissance et la main de Marie Van de Werve, eoq-*

3M !•■ DlHON BU JE9

tr» ma m et rb<mneur de toute ma Camillal Tnomi^ pber et être heureux à jamais, eu succomber et flMorîff mr l'échalaud I Si j'allais si«»-l8-ebarap chez le bailli el accusais Juli» du meurtre t On pourfiif alors moÎBs eacore me soupço»aer« Non, non, on fera Uà une pesquiaition superflaielle et à la b44e^ pour donner satisfiMlioa au peu^ple. Si lulio a tout bien di8|K)sé ea bas, on se oM^ntwa de jeter un coup d'teil dans la cave. Ma présence imposera aux agents de la k>i, et ils B'osermit pas pousser leurs recherches assez leîn pour qu'eilea pmsse&t me blesser comme un indice de soupçon. Si on ne trouve pas le corps, comme c^est probable, VaffMre reste à jamais secrète, et je suis dâiorauûa làkra de toute crainte et de toute inquiétude. Allons^ ayons bon courage I Descendons i la ca?ve pe«r wwr si Julio a bien rempli sa tAcho avant son départ.

U a'appMQha d'uQQ gi?iuide armoire, 7 ptit une bouteille, se versa un grand verva de v«i et t% vida silepdeufiwnMt Fuia il pjrit la iMtn^^ et quitta la chambf^.

Bdl avffîvaok aa ipez^den^baueséa, il aHa ^soit ¥m» Tentréa Ab la cave; mais, Iprsqu'ii eût jeté lee yeia dana la sombre pvo&mdear de. fesealier, il h4siU et il deux ou trms pae ea arriàra.

-» C'est singulier, dib-il ; voili quil nm prend me irrârâtdMe peur 1 Je suis tout ^u et je peouli» d^effrrà devant ce sombre trou^ comme si ks mofts pouvais»! sa lever de leur tomba pourae irangea*^ Quoi ! y^ eU'

LE DtMfON I^V JEU 247

I« eourage de le frapper lorsqu'il ét%t vivent, et je treflQblerai& i Fappt oche du lieu où repose sa dépouille inanimée? ÂUjens, aliène 1 arrive cette terreur d'ea-^* fatttl

Quelque résolues que. fusse»! ses p4^rolee> le signer TttPebi n'était eependasit pas lassuré, et soa cœur ^battait Tioleffîment tandis qu'il s'approefaftit de nour ;veatt i pas lents de rentrée de la cave. Il s'arrêta même un instant avec hésitation^ en plongeant le regard au fbnd du couloir ; mais il BQit enfin le pied sur llBscaliep...

Tout à coup il fut frappé d'une Tiolente émotion ; il s'arrêta tout tremblant, à un certain bruit qu'il croyait entendre à l'extérieur du bâtiment*

— Qu'est-ce que cela? Ne me trompé^je pas? On • ouvre la porte du jardin ! avee une elef î Vient-on me

surprendre ici ? Serai&-je trahit

Après être resté un in^asl immobile, il s'enfuit loin de la cave, posa la lumière sur la table et mux^ mura, les cheveux hérissés par la terreur :

— Voilà qu'on ouvre la porte du pavillon ! On est .dans la maiisonl On vient! Ciel! qu'es^ce que ce peut

être?

Un homme se montra s«r le seuil 4e te chambre eu se trouvait Simon TurAi :

-— Ohl Iulio, mon maudit serviteur! Julio !o'e8l Julio! s'écria Simon en proie dxt plus violent désespinr el en s'affaissant épuisé sur un siège.

Le domestique chancelait légèrement sur ses jambee

2h9 LE DÉMON DU JEU

et paraissait ivre. Ses joues étaient rouges, ses jmi égarés^ et sur ses lèvres se jouait un sourire qui témoignait bien que la présence de son madtre le sur prenait désagréablement^ mais qui, en même temps, faisait supposer que la colère de Simon le laissait par faitement tranquille. 11 tenait à la main^ en entrant, un petit pain de froment; mais il se hâta de le fourrer dans son pourpoint, comme s'il voulait le cacher à Turchi.

Après avoir fixé pendant un instant un regard foudroyant sur son domestique , Simon Turchi se leva brusquement et dit d'une voix tonnante en serrant les poings :

— Ah I c'en est trop 1 Infâme traître ! lâche co'^uin, d'où viens-tu? Est-ce l'enfer lui-même qui te ramène pour notre malheur à tous deux? Parle, maudit ivrogne, parle et tâche de me donner un motif de ta présence ici ! Vite ou je te renverse agonisant à mes pieds. Mon poignard a soif de ton sangl

Julio tira son couteau de la gaine et balbutia d'une langue embarrassée par l'ivresse :

— Attendez un peu, signor... Le vin, le doux vin à obscurci mes idées. Vous voulez me tuer? £n vérité^ il ne serait pas mal que l'un de nous deux rendit ici le dernier soupir : le bourreau en aurait d'autant moins de besogne... Mais quel sera celui qui ira le

j premier rendre son compte là- haut, c'est ce que vont décider mon couteau ^ votre poignard* Je suis urèt...

LE DÉMOiN DU JEU 249

— Insolent! s'écria Turchi en grinçant des dents; mon propre salut et le tien, stupide lâche, me forcent à une pénible circonspection ; mais ne me brave pas I

, Voyons : pourquoi n'es-tu pas en route pour l'Allemagne?

— Ah 1 vous me demandez là une chose que je ne sais pas bien moi-même. Attendez! au moment où je voulais partir, je suis allé au Cygne couronné et j'y ai bu quelques pintes de vin... Ce matin, je me suis éveillé devant une table du Dé d'argent. Comment j'y suis venu, je l'ignore. Il était déjà trop tard pour passer la porte. Je résolus d'attendre jusqu'à demain; et je venais ici passer la nuit et prendre un peu de repos avant de me mettre en voyage.

— Et tu as joué aux dés ? demanda Turchi d'une voix rauque.

— Je crois que oui; car j'ai encore les oreilles pleines du bruit des dés.

— Et l'argent? les deux cents couronnes?

— Soyez tranquille sur ce point, signer. Je ne vous demande rien n'est-ce pas? Si j'ai dépensé ou perdu quelques pièces d'or, qu'est-ce que cela vous fait, si demain, au point du jour, je pars pour TAllemagne?

— Damnation ! murmura Simon Turchi avec désespoir. Et, dans la première taverne qui te séduira sur la route, tu noieras ta raison et tu gaspilleras mon argent, n'est-ce pas?

— Non, non, signer; soyez sur que je partirai de-

t50 LE DEMON DU JEU

main matin au point du jour ; et, si je bois en diemin, ce sera uniquement pour apaiser la s<Mf ardente qui me poursuit comme une maladie...

Les y«q: de SimoE Turchi s'enflammèrent d'un feu mystérieux et brillèrent sous le coup d'une pensée soudaine. U parut se calmer immédiatement après. Il haussa les épaules et dit d'une voix calme, comme un homme qui se soumet avee résignation aux contrariétés que lui suscite le sort :

— - Je devrais me venger de ta déloyauté, Julio. Si le bailli était venu ici ce matin avec ses agents comme je m'y attendais avec raison, l'oubli coupable de ton devoir bous aurait livrés tous deux entre les mains de la loi. Heureusement, on a différé la visite du pavillon jusqu'à demain vers midi. Ta négligence n'a donc entraîné aucun mal et je consens à l'accorder un pardon plein et eatier, sous la condition que tu quittes la ville avant le lever du soleil et que tu voyages sans farrêter jusqu'au Rhin.

-^ Soj^z sans crainte cette fois, signer, répondit Julio. i% lasserai ici toute la nuit, et, au point du jour, je franehirai la porte. Dans la première ville venue, i'aebèterai un cheval, et je m'en irai d'un si bon train, que celui qui voudrait me rattraper devrait avoir des ailée...

Il bâilla en élevant les bras au-dessus de la tête, et dit:

— Oh I que j'ai envie de dormir ! Je succombe à la fa* tigue. Si vous n'avez à me charger de rien autre chose,

signor, permettez-moi d'aller me mettre au lit; j'attendrai ainsi plus à mon aise le moment du départ.

— Ainsi, je puis me fier à toi, Julio ?

— Ne vous préoccupez pas davantage de mon voyage, signor; c'est mon affaire. Le soleil ne me retrouvera pas à Anvers.

— Bien sûr ?

— Aussi sûr qu'une corde me pend sur la tête, et à vous, signor, autre chose tout aussi menaçant et aussi désagréable.

Cette plaisanterie de son domestique fit contracter convulsivement les lèvres de Turchi ; mais il sut se contenir et quitta son siège.

— Julio, dit-il, un bon verre de malvoisie serait-il de ton goût ?

— A qui demandez-vous cela, signor? dit le domestique en souriant. Je songerais justement qu'un coup de malvoisie ferait du bien à mon gosier desséché, lorsque mon vœu a trouvé un écho dans votre esprit I

— Un seul verre : la rasade d'adieu.

— Comme vous voudrez, signor, un seul verre ou plusieurs, tout sera le bienvenu; mais surtout de l'excellent vin dont quelques bouteilles sont enfermées dans la grande armoire de voire chambre.

— Eh bien, suis-moi, Julio; je t'en donnerai un verre et boirai avec toi au bon succès de ton Voyage.

Il prit la lampe, traversa un corridor, et monta l'escalier qui conduisait à l'étage ; le domestique le suivait

d'un pas chancelant en s'appuyant des mains à la ma« raille.

Arrivé dans sa chambre à coucher, Turchi dit en at* tirant une seconde chaise près de la table :

— Assieds-toi, Julio; voici une bouteille déjà commencée; si je ne craignais que tu ne t'endormisses, nous la viderions en l'honneur de ton départ.

Julio s'assit, prit la bouteille et la tint entre son OBil et la lampe.

— Bah I s'ccria-t-il, il y a peut-être encore quatre verres dedans. C'est bien la peine d'avoir peur.

Le signor Turchi avait pris deux grands verres dans l'armoire et les avait posés sur la table ; il les remplit jusqu'au bord et dit :

— Allons, Julio, à ton bon voyage ; puisses-tu arriver à bon port I

Tous deux vidèrent leurs verres d'un seul coup ; mais, tandis que le domestique se pourléchait les lèvres avec satisfaction, il avança son verre et murmura :

— Ohl la divine liqueur! C'est un baume qui coule dans mon gosier brûlé. Encore un verre, signor, je vous en prie 1

Simon remplit de nouveau les deux verres et dit:

— Oui, mais à condition que tu attendras quelque temps avant de boire de nouveau.

Julio flxait des yeux pleins de désir sur le vin, qui lui souriait dans le verre d*un air provoquant ; mais

Tespoir que Tobéissance lui vaudrait peut-être un troisième verre^ lui donne la force de résister à la tentation.

Sur ces entrefaites, le sîgnorTurcbi contemplait son domestique avec une étrange expression. Dans ses yeux brillait un fer sombre, et sur ses lèvres, quoique toutes tremblantes^ se dessinait le sourire de la perversité triomphante. Il était visible qu'il n'épiait pas son domestique sans intention; mais quel pouvait être son secret dessein ?

Tout à coup il feignit de vouloir prendre son verre, mais il le renversa sur la table.

Il jeta un cri de saisi sseirient, releva son verre et dit:

— C'est un péché de renverser inutilement un si bon vin. Maintenant je n'ai plus de quoi te faire raison. Lève-toi Julio, et va prendre une autre bouteille dans l'armoire : c'est peut-être la dernière fois que nous trinquons ensemble. Sur la troisième planche, cette bouteille au long cou.

Julio se leva avec une certaine peine de sa chaise, et se dirigea aussi bien qu'il le pouvait vers l'armoire qui se trouvait dans un coin de la chambre.

Si(non Turchi enfonça la main dans son pourpoint et en tira une très-petite fiole. Il en versa à la hâte presque tout le contenu dans le verre plein de Julio, et s'empressa de cacher la fiole ; et bien qu'il tremblât de tout son corps, il dit d'un ton qui ne trahissait pas la moindre émotion ;

— Un peu plus haut, Julio, là, à gauche. C'est cela : apporte cette bouteille.

Le domestique apporta la bouteille à son maître et celui-ci la déboucha ; mais au moment où il allait verser, il dit :

— Allons, Julio, vide ton verre. Ce n*est pas le même vin; le mélange pourrait gâter le goût des deux.

Julio se versa dans la bouche le contenu de son verre; cependant, il n'eût pas plutôt avalé le vin qu'il regarda son maître avec stupéfaction et murmura :

— Qu'y a-t-il dans mon verre? Cela a un goût bien amer et bien étrange ! Si vous m'aviez versé du poison!

— Oh ! quelle sottise tu dis là ! dit Simon en pâlissant.

— Vous en êtes bien capable, signor...

— C'est le fond de la bouteille qui a mauvais goût, Julio. Voyons, bois un autre verre et ce mauvais goût passera.

Après avoir de nouveau vidé son verre, Julio murmura :

— En effet, c'est passé. De ma vie, je n'ai rien goûté de pareil; mais maintenant c'est fini.

Le regard attaché sur son domestique, Turchi semblait épier ce qui allait se passer dans son âme et dans son corps. Sur ces entrefaites, il dit avec une feinte indifférence :

*- Aie soin, Julio, de t'é veiller pour le point du jour. Va à pied jusqu'à la ville de Lierre ; achètes-y un bon cheval et hâte-toi de partir pour Aerschot et Diest; c'est le chemin le plus court et tu y seras plus en sûreté que sur les grandes routes. Une fois que tu auras gagné Cologne, tu seras hors de danger ; mais garde-toi bien cependant d'y demeurer. Il y vient souvent des négociants d'Anvers ; on pourrait te reconnaître, et qui sait si on ne t'arrêterait pas pour te ramener dans ce pays? Il faut aller plus loin, beaucoup plus loin, hors du territoire de l'empereur. Quand l'affaire sera oubliée et que, par mon mariage avec Marie Van de Werve, je serai mis en possession d'une fortune considérable, jeté rappellerai et te ferai demeurer chez moi plutôt comme ami que comme serviteur. Tu auras une bonne vie, et n'auras jamais à te plaindre de ce que tu as fait à mon service. Tu ne dis rien, Julio? Un sort si digne d'envie ne te sourit-il pas?

— Je succombe, je tombe de sommeil, bégaya Julio d'une voix presque inintelligible, en penchant la tête comme un homme qui lutte en vain contre le sommeil qui l'accable.

Un sourire de triomphe illumina le visage de Turchi.

— Demain, à deux heures après-midi, reprit-il, les agents de la justice viendront ici pour y faire une visite domiciliaire ; mais le bailli ne souffrira pas qu'on fasse rien qui ressemble à un soupçon. Puisque tu as rempli la cave de bois à brûler et de tonneaux vides, on

ne découvrira rien et le bailli et ses hommes s'en iront avec la conviction qu'il n'y a rien ici de ce qu'ils cherchent. Peut-être pourrai-je déjà te rappeler dans deux ou trois mois, Julio.

La tète du domestique s'était affaissée sur la table ; mais Julio faisait cependant encore de temps en temps un mouvement et murmurait quelques paroles indistinctes qui attestaient qu'il n'était pas encore endormi.

Sans détourner de lui un regard inquisiteur, Simon continuait de parler, quoiqu'il supposât bien que Julio n'entendit plus ses paroles.

Tout à coup Julio poussa un profond soupir. Sa tète et ses membres se détendirent comme si une mortsoudaine Tavait frappé ; mais les palpitations de sa poitrine et la vive rougeur de ses joues témoignaient qu'il n'était que vaincu par un profond sommeil.

Simon le contempla pendant quelques instants encore, avec un sourire de contentement sur les lèvres. Puis il se leva, s'approcha de son domestique, le secoua violemment et cria à son oreille :

— Julio I Julio! éveille-toi, Julio 1 Julio ne bougea pas.

— Cela va! cela va au gré de mes désirs, murmurat-il avec satisfaction. Le poison fait son œuvre. Il est

sourd et insensible ; il repose de l'éternel sommeil

Peu à peu la vie se ralentira et s'affaiblira, jusqu'à ce que le sommeil fasse place à la mort I Faisons vite et n'oublions rien I Ah I l'argent d'abord \

n ouvrit la poche de Julio et y trouva environ cen' vingt couronnes; après les avoir comptées en toute hâte sur la table^ il murmura :

-*- Déjà quatre vingts couronnes disparues? C'est im* possible 1 II a joué^ on Ta volé peut-être pendant qu'il était endormi , sans connaissance , dans la taverne.

Dans son doute, il tâta les vêtements de Julio et finit par rencontrer la bourse qu'il portait à la ceinture et dans laquelle il avait mis à part les vingt couronnes , qu'il destinait comme secours à sa mère.

•^ Âhl ah! dit Simon en riant; je n'ai pas tout; j'entends encore sonner Tor I

n mit les vingt couronnes avec le reste de l'argent et tàta encore le corps de Julio, jusqu'à ce qu'il fut convaincu que ses vêtements ne cachaient plus une pièce de monnaie. Alors il mit le trésor dans sa poche ; mais iandis qu'il était occupé à y glisser les couronnes, une pensée soudaine surgit dans son esprit.

— Si je laissais tout cet or sur lui, dit-il d'un ton i*êveur, on pourrait croire qu'il a été payé pour comjaettre le meurtre; mais si je ne lui laisse rien^ comnent pourra-t-on supposer qu'il ait tué le signer Gefonimo pour le voler? Combien Geronimo pouvait-il porter d'argent sur lui ? Cinq ou six couronnes, dix î50uronnes peut-être. Je vais lui laisser six couronnes et toute cette monnaie d'argent dans la poche de Julio. Et ces clefs? Il doit les garder, car sans elles, comment serait-il venu ici sans moi ? Mais s'il se réveillait dans

la hitté dfl Tàgonie et trouvait encore la ft>rce dô sortir? J« hïi laisserai toutes les clefs excepté celle de la porte du bâtiment. Tout est fermé ici par des barreaux de fer; il ne saura même pas atteindre le jardin... Maintenant, mettons la fiole de poison dans son pourpoint.,. Non, dans la poche de sa ceinltfre; on Ty découvrim tout aussi bien... Maintenant, faisons disparaître cas bouteilles de vin tX disposons tout de façon à ce qu'on ne puisse soupçooner ici qu*il y a eu deffx personnes..;

Il renferma avec précipitation leis bôtiteîî'lcs et les verres dans l'armoire, rangea les chaises darrs la chambre, et essuya sur la table et sur le plancher le vin répandu.

Sur ces entrefaites, il murmurait à part lui :

— Maintenant, il s'agit de ne plus tarder; je dois aller moi-même trouver le bailli et accuser Julio du meurtre. Ce soir? Non, on pourrait venir ici et le trouver encore vivant.,. Qui sait si un puissant remède ne le tirerait pas de son sommeil? Demain I demain matin... Mais comment expliquer l'affaire? Quand et comment m'a-t-il révélé le crime ? La nuit me portera conseil... Tout est fini ; rentrons chez nous ; et montrons à tous un esprit calme et une humeur sereine.

Il jeta son manteau sur ses épaules, prit la lampe sur la table et se dirigea vers la porte ; là, il s'arrêta un instant encore, à contempler sa victime et descendit précipitamment les escaliers.

Sn bas il sonlïïa la lumière, traTersa le jal^ïn, mt* Tritk porte pratiquée dans le mur et dispaTUt dans l'obsctirité.

Lorsque JuHo eut quitté la cave avec la promesse d'aller chercher du pain, le pauvre Geronimo s'était jeté à genoux et était resté longtemps absorbé dans une longue prière.

Plein de reconnaissance envers Dieu et succombant presq^« sous la joie de sa délivrance inespérée, le jeune homme trouva, dans le moment, assez de force d'âme ponr étouffer la voix du corps et comprimer la faim qui rongeait ses entrailtes.

Julio avait dit : « A tout à l'heure I «mais il s'éconla une heure, puis une seconde, puis bien d'autres encore, sans que la porte de la cave s'ouvrit I

Alors un doute sinistre s'empara peu à peu de l'esprit de Geronimo. Etait-il arrivé malheur à Julio? Avait-il, avec une cruauté inouïe abandonné sa victime? Etait-il parti pour l' Allemagne avec la certitude que la faim dévorerait celui que son couteau avait épargné?

Mais l'infortuné chevalier n'avait aucun moyen de mesurer le coure des heures. Ce qui, daus l'immuable

obscQiité de sa prison, lui semblait un siècle, pouvait être un court espace de temps et le pain promis allait peut-être apparaître à ses yeux comme l'étoile du salut* .. dans un quart-d'heure, dans une minute, à l'instant même !

C'est par dételles réflexions que Geronimo répondait aux exigences de son corps qui se contractait de plus en pius sous les angoisses de la faim.. . H tenait ToreiUe au trou de la serrure, suspendait son haleine, et écoutait out tremblant si aucun bruit ne venait lui annoncer sa délivrance. Hélas! rieal et les heures succédaient aux neuresl...

Si Geronimo n^avait aucun moyen de savoir s'il faisait jour pu nuit au dehors, la violence toujours croissante de ses douleurs d'entrailles lui donnait cependant une sorte de mesure de la marche du temps.

Il avait pendant très-longtemps puisé force et la solution dans la pensée que Julio ne devait lui apporter le pain promis qu'au lever du jour et qu'il lui donnerait en même temps des aliments et la liberté.

Cet espoir s*afEaiblit peu à peu et finit par s'évanouir tout à fait. Le jeune homme souffrant ne pouvait plus longtemps tromper son corps et son esprit ; il devint clair et évident pour lui que l'heure de sa délivrance devait aussi être passée depuis longtemps.

On l'avait donc abandonné 1 On l'avait voué au martyre le plus cruel, à la mort la plus affreuse I II allait mourir au milieu des tourments de la faim, mourir lentement avec d'indicibles souffrances jus-

qu'à ee qu'il tombât agonisant au bord de sa fosse béante?

Sous le coup de cette effrayante conviction, le malheureux se leva avec désespoir et courut, haletant et hurlant, tout autour de la cave, comme s'il croyait échapper par là à la mort qui le menaçait.

Ses blessures légèrement fermées pouvaient se rouvrir ; son cou percé, secoué par celte violente et fébrile agitation, lui causait de vives souffrances ; sa poitrine blessée s'enflammait et brûlait sous l'effort de son ardente respiration ; mais plus haut que toutes ces tortures parlait la voix de ses entrailles : il n'entendait plus rien que leur cri demandant de la nourriture, et. il ne sentait plus rien que le poignant aiguillon de la faim

La bouche contractée, les cheveux hérissés, et hurlant comme un animal furieux, il s'élançait d'un côté de la cave à l'autre, jusqu'à ce que, épulssé et défaillant, il s'affaissa sur le sol et rassembla en haletant de nouvelles forces pour reprendre "peu après, avec une fureur plus grande, sa lutte contre les tortures de la faim.

Parfois il s'arrêtait tout à coup, immobile et silencieux, au milieu de la fièvre ardente qui le surexcitait. Alors un sourire se dessinait sur son visage contracté. — Julio peut encore venir l telle était la pensée qui, comme un éclair, traversait son sombre désespoir... Mais Julio, vaincu par le poison, était' plongé en

haut dans un sommeil mortel et devait peut-être pais.

rai Ire avant Geronimo deyant le tribunal de 0ieul

Sous l'influence d'un dernier espoir, le jeune homme s'était rassis sur le bord de sa fosse. Les souffrances qui avaient si longtemps déchiré ses entrailles semblaient s'amortir ou du moins lui laissaient quelque repos; ses pensées s'envolaient de sa prison vers tout ce qu'il aimait sur la terre ; mais, un instant après, il poussa un cri affreux, comme si un coup terrible lui avait percé le cœur.

Il fut saisi de crampes si violentes que, durant son long martyre, il n'avait pas eu à en souffrir d'aussi cruelles. L'intérieur de son corps trùlait comme si ses entrailles mêmes fussent devenues des flammes et comme si on lui eut versé du métal en fussion dans la poitrine et dans les veines.

Il se tordait dans d'horribles convulsions, se meurtrissait la poitrine pour y éteindre le feu qui le dévorait, appelait d'une voix déchirante Dieu à son secours ; mais rieu, rien n'adoucissait ses épouvantables souffrances.

Il remplissait sa sombre prison de soupirs, de gémissements, de hurlements ; il bondissait, se lançait avec une rage aveugle contre la porte inébranlable, se déchirait la chair des doigts contre la voût« basse et humide, imprimait la trace de ses ongles sur ces rudes pierres, s'élançait en l'air et se précipitait contre les murs, comme si la faim et la crainte de la mort Teos-* sent frappé de fdie ou d'aveuglement.

Eufm il s'affaissa sur le sol en poussant un cri na-

LÉ DÉMON Dtî JEU 283

vrant. A. bout de forces, épuisé et convaificti qii*il venait de soutenir la lutte suprême, il pencha la tête sur la poitrine et joignit les mains en priant pour attendre en silentîe et avec résignation que la mort vînt mettre un terme à son cruel martyre.

Néanmoins son esprit devait être resté présent, ca.? des frissons parcouraient parfois tout son corps, frissons qui annonçaient une terreur et des émotions persistantes. Au bout de quelque temps même, un torreût de larmes coula de ses yeux et des sanglots désolés s'échappèrent de son sein.

Pendant quelque temps, sa bouche murmura des plaintes involontaires et dont lui-même n'avait peut être pas conscience ; mais peu à peu sa voix devint plus distincte, sous le coup dé pensées qui l'émouvaient profondément. L'œil fixé dans l'obscurité sur la place où il savait qu'était creusée la fosse, il dît d'une voix tremblante de désespoir,

— Plus d'espoir! c'en est fait : je dois mourir! La tomhe ouverte à côté de moi et qui attend mon corps, va m'engloutir î Hélas 1 quel lieu de repos pour mes restes ! Oublié, inconnu, caché dans la nuit d'un horrible crime ! Pas une larme ne coulera sur la tombe de l'infortunée victime; il n'y aura pas une croix sur son cadavre, pas une prière sur sa dépouille!... La mort approche ! Ah 1 chassons ce regret de la vie ! Prions, prions, levons les yeux vers Dieu : lui seul...

Une soudaine émotion fit briller dans ses yeux a flamme de l'esoérance.

36a ^^ DEMON DU JEU

— Ciel 1 ai-je bien entendu? un bruit 1

n écouta tout tremblant pendant longtemps un brait vague et indistinct qu'il croyait avoir entendu ; mais il comprit enfin qu'il s'était trompé et murmura avec un sourire ironique sur les lèvres :

— Pourquoi continuer d'espérer quand il n'y a plus d'espoir possible! cherchons plutôt de la force dans la pensée qu'une vie meilleure nous attend I La mort du martyr me purifiera de tous mes péchés. Si Dieu, dans ses décrets impénétrables, a disposé de mes jours sur la terre, il me tiendra compte là-haut, dans sa miséricorde, de ce que l'ianocent a soufi'ert ici-bas. Consolant espoir, qui me permet de jeter sans trembler un regard dans l'éternité! Voilà ces cruelles crampes qui reviennent 1 Ah ! si la mort pouvait éteindre le feu qui consume mes entrailles 1

11 lutta pendant quelque temps contre les convulsions de la faim ; mais ce nouvel assaut ne fut pas de longue durée. Ses pensées avaient pris sans doute un autre cours ; car, après quelques instants, il iQurmura d'une voix pleine de tristesse :

— Qu'elle était belle pourtant la vie qui m'est si cruellement ravie I Tout me souriait en ce monde ; ma route était semée des roses du bonheur; l'avenir brillait à mes yeux comme un ciel plein d'étoiles resplendissantes... Et, non-seulement Dieu m'avait donné la santé, le bien-être et la paix du cœur, mais encore il m'avait permis d'espérer d'unir mon sort à celui d'une ieune fille adorable... Marie Van de Wervel la

pure incarnation de tout ce que le Seigneur là-haut et rhomme ici-bas aime et admire : vertu, piété, modestie, sentiment, amour, beauté I Hélas 1 hélas 1 quitter tout cela I lui dire adieu pour jamais ! Renoncer au doux espoir qui m'était donné! ne plus jamais la voir 1 Mourir !... et dormir pour jamais dans une tombe in* connue, tandis qu'elle vit!

Un cri d'angoisse lui échappa. C'était cependant plutôt la nature de ses pensées que l'adieu qu'il venait de prononcer qui l'épouvantait; car il leva les bras au ciel et dit d'une voix suppliante :

— Pardon ! pardon Seigneur ! votre créature tient bien invinciblement à la vie ; mais ne vous irritez pas contre la faiblesse de sa nature. Qu'une dernière crise nerveuse brise ma vie ! que la terrible mort par la faim vienne, je me courberai humblement sous votre volonté, et bénirai en mourant l'arrêt qui me frappe I Ah! Dieu de miséricorde, laissez-moi trouver grâce à vos yeux !

Comme calmé par cette courte invocation, il reprit avec moins d'émotion et d'un ton qui attestait qu'un sentiment de consolation avait soulagé son âme.

— Et si je puis, en ce moment suprême, vous adresser une dernière prière, épargnez mon pauvre oncle, dans votre miséricorde, ô Seigneur! ne permettez pas que mon malheur abrège ses jouts ; il était pour moi un père, un bienfaiteur ; il m'enseignait à v vivre dans la crainte de votre nom. Ah ! au nom de mes cruelles souffrances, au nom de ma terrible mort.

266 LE DÉMON DU JÊftJ

ayez pîtié de lui I que vos anges veillent aussi sur la bonne, pieuse et pure jeune fille qui vit devant votre face comme une colombe immaculée I Jésus, Sauveur des hommes, vous avez sur la croix prié votre père céleste pour vos meurtriers. Ne demandez pas compte de mon sang à mon ennemi. Pardonnez-lui, laissez-le revenir au bien^ et donnez plus tard i sa pauvre âme réternel repos I Je sens mes forces s'épuiser, la froide sueur de la mort mouille mon front. 0 mon Dieu I en cet instant suprême, donnez-moi la force de mourir avec votre amour seul dans le cœur, avec votre saint nom seul sur les lèvres.

Mais à peine les derniers mots de cette prière étaient-ils tombés de sa bouche, qu'un cri étrange lui échappa ; il se leva tout tremblant et dirigea les yeux vers le mur le plus éloigné de sa prison où une faible lumière parajssait danser.

^ 0 mon Dieu, qu'est-ce que cela? s'écria-t-il. ï)e la lumière? de la lumière? Une voix I On vient? Y aurait-il encore de Pespoir? Je ne mourrais donc pas! Quel rêve cruel I quelle affreuse illusion ! Mais non, non, c'est bien de la lumière; elle grandit, elle augmente... et c'est bien une voix humaine que j'entends... Hélas! hélas t cet espoir est plus douloureux encore que la mortl

Vacillant sur ses jambes affaiblies, il se dirigea vers le mur et y chercha un appui pour ne pas tomber. Son intention était d'atteindre la porte ; mais il était tellement ému qu'il ne se sentit pas la force de faire un

pas de plus. Mais cette défaillance ne dara pas longtemps; il put bientôt s'approcher' de la porte, et tout rremblant d'attente il mit Tœil à la serrure de la porte pour voir dans le couloir souterrain qui s'approchait de sa prison. ^

Il remarqua dans le lointain un homme qui tenait ûire lampe à la main ; mais son attitude et ses gestes étaient si étranges et sa physionomie avait une exprès-» sion si extraordinaire que Geronimo douta si c'était un être humain ou une illusion de ses sens égarés qui se mouvait au loin sous son regard.

Cependant il entendait des sons confus dans le couloir ; il lui semblait qu'une voix indistincte se plaignait, maudissait, puis appelait à l'aide.

Peu à peu la mystérieuse apparition s'approcha... fout à coup Geronimo reconnut le domestique de Simon Turchi; mais pourquoi Julio se tordait-il dans de si horribles convulsions? Pourquoi son visage était-i) si affreusement contracté? Pourquoi les menaces et les cris de rage s'échappaient-ils de sa bouche en sons si rauques?

Une terrible conviction s'empara de l'âme de Geronimo. Julio avait cherché dans le vin le courage nécessaire pour accomplir l'œuvre que la fatalité exigeait de lui. Il était aveuglé par la boisson et il s'avançait menaçant vers la cave pour mettre à mort sans pitiè sa victime.

Cette pensée frappa un instant Geronimo d'anxiélé et de crainte ; mais il se rappela aussitôt qu'il venait

d'offrir à Dieu sa vie en sacrifice expiatoire. Il recula dans la cave, s'agenouilla au bord de sa fosse, et le sourire sur les lèvres et les yeux levés au ciel, il attendit le coup fatal.

11 entendit Julio frotter la clef sur la porte, comme un homme dont la main vacillante cb arche le trou do la serrure ; il crut entendre aussi qu'il n'y avait pas de colère dans la voix de Julio et qu'au contraire ce n'était que des cris d'alarme et de détresse qui s'échappaient de son sein ; mais avant qu'il eût le temps de la réflexion, la porte s'ouvrit et la cave se remplit de clarté...

Julio posa la lampe à terre, et, comme s'il était tout à fait à bout de force, il s'aSaissa sur le côté en s'écriant d'un ton suppliant :

— 0 signer, signor. Au secours, au secours I Je suis empoisonné ! Un feu dévorant brûle ma poitrine... Ahl ayez pitié de moi I Pour l'amour de Dieu, délivrez-moi de cette torture 1

— Ciel I empoisonné ! dit Geronimo en courant à Julio. Malheureux, que t'est-il- arrivé? Ohl la mort est sur ton visage I

— Simon Turchi m'a fait boire ici, cette nuit, du vin empoisonné pour anéantir avec moi le secret de votre mort. C'était lui qui m'avait fait payer BrufFerio pour qu'il vous assassinât... Il veut épouser Marie Van de Werve, et supprimer le témoin qui pourrait troubler son bonheur. Ah I le poison me déchire les entrailles 1

— Dis, Julio, dis-moi ce que je puis faire pour et

venir en aide? Pauvre martyr, quelles horribles douleurs tu endures I

En disant ces mots, il se laissatomber à genoux près de Julio, ouvrit vivement son pourpoint pour dégager sa poitrine et lui donner Tair auquel elle semblait aspirer :

— Merci, mon Dieu ! Du pain, du pain, mes yeux voient du pain I s'écria Geronimo presque fou de joia et en portant la main avec une fiévreuse précipitation sur le petit pain que Julio avait caché dans son pour-point et qu'il avait tout à fait oublié depuis son fatal assoupissement.

Le jeune homme, absorbé par la satisfaction de sa faim aveugle, n'entendait plus les nouvelles plaintes de Julio. Cependant il eut à peine pris quelques bouchées du pain que déjà il le laissa tomber par terre e prenant les deux mains de Julio, il s'écria :

— Béni, béni sois-tu I Que le Dieu tout puissant te rende ce bienfait dans son beau ciel ! Je veux te sauver. Que faut-il que je fasse? Donne-môi la liberté, je sortirai, je courrai, je volerai à la recherche d'un médecin, d'un prêtre... Les clefs I les clefs I

— Hélas I dit Julio d'une voix faible et découragée, mon cruel assassin m'a pris la clef de la porte. Nous sommes enfermés dans le bâtiment... Mais je ne puis mourir ainsi, avec le feu de l'enfer dans mes entrailles,' sans confession, sans espoir de grâce pour mon âmel Allez à l'étage supérieur, signor ; appelez, criez, brisez la porte, rompez les barreaux de fer des fenêtres. Oh I

rassemblez toutes vos forces, toute votre iutelligénoe : ayez pitié de moi ; venez moi en aide, venez moi en aide !

Oeronimo saisit les clefe, prit la lampe, traversa en toute hâte le couloir souterrain et monta Tescalier.

Un léger crépuscule colorait Torient, et dans le bâtiment pénétrait une lueur douteuse qui, aux yeux du jeune homme habitués comme ils Tétaient à Tabscurité, avait presque l'éclat de la lumière du jour.

Convaincu que l'état de Julio réclamait des secours immédiats, et surexcité par la hâte, Geronimo essaya toutes les clefs sur la porte d'entrée du pavillon, en tira tous les verrous avec une violence fébrile, s'efforça d'arracher la porte de ses gonds, et mit tant d'ardeur et de zèle au travail qu'enfin il tomba épuisé sur le sol en poussant un douloureux soupir, et cliercba pendant un instant à reprendre baleine.

Cependant, après un court repos, il se releva vivement, tira toutes les fenêtres, secoua violemmen les barreaux de fer, courut à l'étage et cria au secours... mais tous ses efforts restèrent sans résultat et le pavillon était trop éloigné des autres habitations, pour lui laisser l'espoir qu'on pût entendre les sons de sa voix affaiblie.

En courant avec une sorte de désespoir et de folie dans le bâtiment pour chercher une issue, il arriva dans la cuisine où il aperçut un bac plein d'eau. La vue de cette limpide liqueur lui arracha un cri de joie.

Dans son Opinion, Teaa bue en grande quantité pouvait encore peut être amortir assez l'action du poison pour conserver la vie à Julio. Il n'y avait pas d'autre remède à éprouver ; et comme c'était l'unique rayon d'espoir qui pût apparaître en un pareil lieu, GeroniïRo lui sourit comme à une inspiration d'en ba'ïrt.

Ayant rempli une cruche de grès,, il courut avec celle-ci à la cave, prit, chemin faisant, la lampe, des* tiendit l'escalier et arriva tout radieux près de Julio qui n'avait pour ainsi dire plus la force de se soulever isffr le coude et qui demandait d'une voix faible*

— Le prêtre vient-il? Le médecin vient-il? Ah! il est trop tard : le cœur se brise dans ma poitrine !

**- Bois, bois beaucoup, dit le jeune homme, en lui portant la cruche à la bouche, l'eau fraîche apaisera l'inflammation de tes entrailles.

Julio but à longs traits; puis il écarta lacr*.:ohede la main, et dit :

<^ Merci, signor, de votre pitié ; mais c'est inutile ; j'ai déjà bu tant d'eau.

— Bois encore, je t'en prie ; fais-le pour l'amour de moi, Julio... Encore, encore plus, autant que ton corps peut en contenir.

Julio obéit machinalement et vida une bonne partie de la cruche, jusqu'à ce que l'haleine lui manquât. Alors il se mit à respirer avec effort en essuyant avec la main la sueur froide qui perlait sur son front.

— Eh bien , Julio, quel effet produit l'eau sur toi?

demanda le jeune homme en lui prenant la main. To te trouves mieux^ n'est-ce pas?

— En effet, murmura Julio, le feu s'apaise dans mon estomac...

— Ah 1 il y a encore de l'espoir l s'écria Geronimo avec joie. Sois fort, Julio : aie conGance dans la miséricorde de Dieu. C'est quand tout secours humain nous est refusé que le Seigneur nous prête sa toute-puissante

— Mais mon cœur bat si faiblement, dit Julio en soupirant ; de si étranges frissons parcourent mes memr bres.... Je vais mourir, signor. Le poison est sans pitié.

— Mourir? Tu mourrais, Julio? Et moi que tu as délivré de cette affreuse faim, je serais impuissant à te secourir? Que faire? Mon Dieu, que tenter?

— Renoncez-y, signor, murmura le mourant ; il n'y a plus d'espoir, je le sens bien. Hélas, je suis en partie la cause de votre malheur et de vos cruelles souffrances; je vous ai poussé dans le fauteuil meurtrier ; j'ai voulu vous tuer, vous, le libérateur de ma mère aveugle! Ayez cependant compassion de moi ! Je baise vos mains en suppliant; que votre juste malédiction ne suive pas ma pauvre âme au delà de cette vie 1 Pardon I pardon I

— Ah ! ne parle pas ainsi, dit en sanglotant le jeune bomme qui, les yeux en larmes fixés sur le visage de Julio, suivait le progrès de l'agonie. Sans toi cette fosse béante qui est là-bas m'aurait englouti. Comment I Tu

m*as donné la vie et je te refuserais mon pardon ? Non, non, je prierai pour toi, je ferai un pèlerinage pour toi, je ferai des œuvres de bienfaisance pour la délivrance de ton âmej Confie-toi, Julio, confie-toi en la bonté de Dieu...

— Me confier? répéta Julio d'une voix mourante. Je frissonne de terreur en songeant au jugement qui m'attend. Dans celte lulte suprême contre la mort, une effrayante clarté frappe mes yeux... Je n'ose espérer dans la miséricorde de Dieu; je n'ai rien fait, rien... pour la mériter. Un voile sombre obscurcit ma vue...

Julio s'afiaissa sur le côté; un bruit rauque s'écliappa de sa poitrine, comme si la vie abandonnait son corps.

Geronimo lui passa le bras sous le cou et souleva sa tête du sol, et comme il vit que les yeux de Julio, tout ternes et égarés qu'ils fussent, étaient fixési sur lui, il dit du ton de la pitié la plus fervente :

— Julio, écoule-moi I Tu n'oses plus espérer en la miséricorde de Dieu, dis-tu I As-tu donc oublié que Jésus-Cbrist a versé son sang pour la délivrance de rbomme déchu ? Ne sais-tu pas que les anges se réjouissent là haut, chaque fois qu'un grand pécheur, par un sincère repentir échappe à l'éternel ennemi des hommes et entre triomphant dans le ciel. Tu te repens, n'est-ce pas? tu te repens profondément?

Julio fit de la tête un signe affirmatif.

— Ah! s'écria le jeune homme, si je ne puis sauver

ion corps de la mort, laisse-moi du moins garder ton âme des tourmenls affreux de réternité... Puissé-je ainsi m'acquitter du bienfait que je te dois 1 Julio, s'il plaisait à Dieu de prolonger ta vie, renoncerais-tu au mal, et entrerais-tu avec courage et bonne volonté dans e chemin du devoir et de la vertu? Tu dis oui? Tu mplores la miséricorde du Seigneur, n'est-ce pas I Tu as confiance dans l'inépuisable trésor de sa bonté 1 Eh bien, Julio, lève tes yeux mourants vers le eiel, dirige ta dernière pensée vers Celui qui est la source de toute miséricorde et laisse avec une pleine confiance ton âme s'envoler devant le tribunal suprême. Déjà du haut du ciel. Dieu sourit au pécheur repentant 1

Une muette mais sereine expression d'espoir, illumina le visage de Julio, tandis qu'il s'efforçait d'élever vfers le ciel ses yeux vitreux.

— Sauvé I sauvé ! son âme est sauvée ! s'écria Geronimo tressaillant d'une joie triomphale.

Une légère convulsion agita les membres de Julio; tous ses muscles furent soudain frappés de paralysie, sa tête s'affaissa sans force sur l'épaule de Geronimo et il murmura d'une voix presque inintelligible en rendant le dernier soupir :

— Grâce, ô mon Dieu !

— MortI il est morti s'écria Geronimo. Ah! que Ion âme reçoive mon baiser fraternel, comme consolation dans l'éternel voyage! Puisse cette marque de réconciliation peser dans la balance de l'éterneUe jus* ticel

Il se pencha sur le mort, mais, comme si le contact du cadavre déjà glacé eût épuisé ses dernières forces, il le tint embrassé pendant un instant et s'aflaissa sur lui. Pas un de ses membres ne bougeait ; ses bras retombaient inertes à ses côtés, et ses yeux s'étaient fermés, comme ,si son âme s'était aussi envolée vers lo ciel, pour accompagner devant le tribunal de Dieu rame de Julio,....

Il était à peine huit heures du matin, que déjà le signor Deodati traversait le Kipdorp pour se rendre à la demeure de M. Van de Werve.

Le vieux négociant marchait d'un pas très-lent, les yeux le plus souvent baissés, et secouant de temps en temps la lèle avec une profonde préoccupation. La douleur avait en ce moment fait place sur son visage au dépit et au mécontentement ; et si parfois une sorte de faux sourire se dessinait sur ses lèvres, c'était seulement une amère expression de déception et de colère.

Le domestique qui lui ouvrit la porte l'introduisit dans un salon et lui dit qu'il allait appeler son maître.

Deodati, sans dire mot, s'assît sur une chaise, posa

la tète dans ses mains^ et resta tellement plongé dans de tristes pensées que M. Van de Werye se trouva devant lui sans qu'il l'eût remarqué.

— Bonjour, signor, dit le chevalier flamand en le saluant. CJu'est-ce qui me vaut l'honneur d'une visite aussi matinale ? Avez-vous quelque nouvelle de notre pauvre Geronimo?

— De mauvaises nouvelles... de mauvaises nouvelles, M. Van de Werve, dit le vieillard en soupirant et avec des larmes dans les yeux. Asseyez-vous près de moi, je vous prie, car je suis extrêmement accablé et l'haleine me manque pour élever la voix.

— En effet, signor, il me semble que vous êtes pâle. No vous sentez- vous pas bien?

— Mon émotion a une cause autre, mais non moins grave, dit Deodati d'un ton triste. Avant hier, le signor Turchi déclara en votre présence que Geronimo avait perdu au jeu une somme considérable et s'était enfui du pays pour échapper à mon juste courroux. Quelle que soit la confiance sans bornes que j'aie en Turchi, je ne pouvais croire à la vérité de sa révélation. Je voulus chercher dans les livres de commerce de mon neveu les traces de son ingratitude, ou plutôt les preuves de son innocence. J'ai passé une partie de la nuit à compter et à recompter dix fois; car l'implacable .résultat de mon désolant calcul était si effrayant que mon esprit et mon cœur repoussèrent longtemps la conviction de la triste vérité ; la somme perdue au jeu car mon insensé neveu est une somme folle.

— Que dites-vous? s'écria M. Van de Werve, le signor Turchi ne s^est donc pas trompé dans ses soup* çons?

— Dix mille couronnes ! dit le signor Deodati avec un profond soupir.

— Dix mille couronnes ! dix mille couronnes ! répéta le gentilhomme flamand en levant les mains au ciel, mais c'est impossible, c'est là toute une fortune!

— Il en est pourtant ainsi. Il manque dans la caisse de ma maison juste une somme de dix mille couronnes, et il manque précisément la même somme dans les livres, sans qu'il y ait une différence d'un penning. Pas un écrit, pas la moindre annotation, ne renseigne l'emploi ou la destination de cet argent. Il est donc sorti de la caisse autrement que pour affaires de commerce, et comme Geronimo lui-même à dit au seigneur Turchi qu'il a fait au jeu des pertes considérables, nous ne pouvons faire autrement que nous soumettre de bon gré à la triste vérité... Dix mille couronnes I il n'y a donc plus ni vertu ni loyauté sur la terre! Un enfant que j'ai élevé comme mon propre fils, que j'aimais d'une aveugle affection, et pour le bien-être futur duquel je voulais veiller et travailler jusqu'à mon lit de mort... Et me voir ainsi récompensé de mon amour! Ah! croyez-moi, signor, cette ingratitude me perce le cœur comme un coup d'épée...

M. Van de Werve regardait dans le vague et resta pen-

27S liE DtMON DU JEU

daat quelque temps plongé dans ses réflexiDjos* Puis il dit d'un Ion grave :

— Vous êtes bien malheureux, signor, et je comprends parfaitement votre douleur. Comment cela est-il possible! Tout est aujourd'hui tromperie eli| fraude^ Geronimo semblait la vertu et la loyauté même ; il vivait avec tant d'économie et sa conduisaU si bien que celui qui ne l'eût pas connu d'ailleuiis l'eût infailliblement pris pour un jeune homme pauvre ou pour un avare précoca.. Et ce tranquille, modeste et prévoyant jeune homme va perdre au jeu dix mille couronn43s qui appartiennent à son bienfaiteur! Sa louable conduite n'était don<: qu'une odieuse hypo* crisie I

— Et cependant» murmura le vieux Deodati , le cœur de mon malheureux neveu était pur et aimant ! Un seul instant d'erreur ne peut-il l'avoir frappé d'aveuglement? Qui sait? L'homme rencontre parfois de fatales tentations qui l'entraînent irrésistiblement, mais auxquelles il ne succombe qu'une fois en sa vie.

— Pourquoi donc fuir et se reconnaître lui-même coupable? Non, non, signor» pour de tels faits il n'y a pas d'excuse ! J'éprouve un vif sentiment d'indignation à la seule idée qu'on puisse répondre aux plus insignes bienfaits par la plus froide et la plus cpueUe ingratitude. Je ne veux pas, en présence de votre cha*grin, parler de l'outrage fait à ma fille. Heureusement ma famille a une renommée assez pure et est assez haut placée pour n'avoir pas à se ressentir d'un tel

acte de méconnaissâtice; mai», signor, fespère que vous serez smvle-chattip d'avis ayec moi que désormais il Be peut plus être question d'on mariage entre ma fille ^ votre nereu. Il peut revenir et obtenir votre pardon ; cela ne changera rien à ma résolution : à partir d'aujourd'hui le signar Geronimo est pour moi et pour ma famille un étranger et un inconnu, cwnme si nous ne l'avions jamais vu!

Le vieux Deodati regarda le gentilhomme irrité aveC'' des yeux humides et parut vouloir conjurer l'inflexible arrêt,

H. Van de Werve lui prit la main et lui dit d'un ton plus calme :

— Mais, signor, soyez donc raisonnable, et ne vous laissez pas aveugler par un restant d'affection. Ouel déshonneur pour mon nom si je permettais d'entrer dans ma famille à un homme qui s'est souillé d*une telle tache? Irais-je confier le bonheur de ma Donne et noble enfant à un homme qu*un bienfait qui Ta suivi pendant toute sa vie n'a pu éloigner d'un jeu coupable? Pourrais-je donner le nom de fils à un homme que je ne puis plus estimer, que je dois mépriser à cause de son ingratitude envers vous? Voyons, reconnaissez avec moi qu'une telle union est désormais impossible et n'en parlons plus. Veuillez cependant ne pas moinsm'honorer de votre amitié aussi longtemps que vous testerez à Anvers.

Le négociant secoua silencieusement la tête et répondit au bout de quelque instants seulement:

— Héias ! je dois reconnaître que tout espoir de voir se réaliser cette honorable alliance s'est évanoui. Quelle heureuse vie Geronimo dans son égarement a jouée sur un coup de dé 1 Je vous remercie, M. Van de Werve de l'offre que vous me faites de votre cordiale amitié ; mais je ne puis demeurer plus longtemps à Anvers. Dès aujourd'hui je prierai le signor Turchi de vouloir bien se charger de la liquidation des affaires courantes de ma maison en cette ville. Maintenant que je n'ai plus à m'inquiéter de personne au monde, maintenant que je ne sais plus pour qui je travaillerais et épargnerais, je ne veux plus continuer le commerce. J'ai donné des ordres pour qu'on pourvût de vivres ma galère II Salvatore. Je partirai au premier vent favorable.

— Vous avez raison, signor ; le retour dans votre belle patrie vous aidera à oublier promptement ce malheur,

— Dieu sait quand je reverrai ma patrie! répondit le vieillard en soupirant et en levant les yeux au ciel.

— N'allez-vous pas en Italie? demanda M. Van de Werve.

— Non, monsieur, mais en Angleterre.

— Chercher votre neveu. En effet, le signor Turchi nous a laissé penser que Geronimo a choisi cette île pour refuge. J'admire votre amour sans bornes pour un homme qui le reconnaît si peu ; mais vous avez besoin de repos, signor. Suivez mon conseil ; hâtez-

LE DI:M0N [)lJ .II.U 2t>l

vous de regagner l'Italie et n'abrégez pas voire vio par les émotions qui vous attendent pcul-êlro en Angleterre.

— Le conseil est probablement bon et fondé, murmura le vieux Deodati, tout pensif, mais je ne puis la. suivre. Quelque coupable qu'il soit, Geronimo est l'unique fils de mon frère mort ; j'ai promis à celui-ci sur son lit de mort que je veillerais comme un pèra sur son enfant. Si j'abandonnais tout à fait Geronimo,. ne s'égarerait-il pas peut-être, poussé par le besoin et la misère, dans le chemin du vice et peut-être dans celui de Tiniamie? Je veux accomplir mon devoir jus-^ qu'au bout. Si je ne puis plus l'aimer comme autrefois, je veux du moins le garder d'une perte compléta et irrémissible.

— Que vous êtes généreux! s'écria M. Van da Werve avec admiration. Vous vous mettez en roule pour aller trouver votre neveu ; vous mettez par là votre santé en péril... Ahl je prévois bien que le premier mot qu'il entendra de votre bouche sera son pardon. Et dire qu'un aussi grand sacrifice, qu'une aussi magnanime affection est ainsi récompensée I C'est affreux,

— Non, monsieur, répondit Deodati, je ne lui ac* corderai pas mon pardon, Geronimo ne sera plus jamais ce qu'il a été pour moi. Si je le retrouve ou s'il revient à moi, je lui donnerai un revenu annuel pour le mettre à l'abri du besoin, cela fait, je renonce à toute occupation mondaine, et me retire dans un cloî-

tre pour y attendre dans le recueillement et dans la paix qu'il plaise à Dieu de me rappeler à lai.

M. Van de Werve crut entendre ouvrir la porte de la rue. Il dit avec précipitation au vieux négociant : '

— Signor, ma fille est à l'église; elle peut revenir à tout instant. Je vous prie de ne pas parier de tes dioses en sa présence. Depuis la disparition de Oeronimo, elle ne fait que prier et pleurer; tout est impuissant contre sa douleur; rien ne peut la consoler... Si nous allions lui briser le cœur en lui arrachant brutalement tout espoir, c'en serait assez peut-être pour la faire mourir... Ciel : qu'est-ce que cela? Le signor Turchi! Que lui est-il arrivé?

Il se leva vivement et regarda avec stupéfactioa veirs la porte de la salle.

Simon Turchi entra et voulut parler ; mais il sem* blait que les mots ne voulussent pas sortir de sa bouche ; car il s'arrêta tremblant au milieu de la chambre en murmurant d'inintelligibles plaintes. Il était j^tle comme un mort, et ses cheveux se hérissaient mr sa tèle.

Le vieux Deodati s'était aussi levé et regardait d'un oeil interrogateur Turchi bouleversé.

Celui-ci dit enfin avec une précipitation iaseii-> sée:

— Je suis alié à la maison du bailli, il n'était pas chez Itii. On est allé à sa recherche ; il va venir ici à l'inslantnvcc ses agents. Il d(»t m'accompagner à mon

jardin {^). Ah! j'ai une terrible nouyelle à apprendre... Mais je m'égare; ma raison se trouble. Je ne puis rien dire, à vous surtout, signor Deodati... Malheureux vieillard 1 Dieu devait-il réserver à vos vieux jours une telle épreuve I

•— Un nouveau malh«ur? Parlez^ Simon, parlez, je vous en prie! dit Deodati d'une voix suppliante, et ett chancelant d'anxiété sur ses jambes.

Turchi se laissa tomber comme épuisé sur un siège et^t d'une voix entrecoupée et haletante :

-*^ Non, signor, ne me demandez rien ; ce n'est pas md qui briserai votre cœur sous un coup accablant. Hélas 1 hélas ! qui pouvait s'attendre à un tel malheur 1 Mon malheureux ami, mon pauvre Geronimo!

Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux ; et, tandis que Deodati et M. Van de Werve le suppliaient de leur dire ce qui l'émouvait si extraordinairement, il balbutia d'un ton de refus :

— Laissez-moi me taire ! Ah ! le désespoir déchire mon cœur I Je dois parler au bailli seul à seul ; il va venir ici.....Si je pouvais douter \ mais non^ c'en est fait; plus^d'espoir l Que le Dieu de miséricorde reçoive sa pauvre âme dans le ciel!

— De qui parlez-vous donc d'une manière si effrayante? s'écria le vieux Deodati* Son âme? L'âme de qtti? L'âme de Geronimo?

(4) « Simon Turchi se rendit lui-même chez le baiili en lui disant que Jtriio, son domestique, avait tué Geronimo Deodali. » E. Van aisXRaiN, iT/tfi. tles Pays^ Uv. I.

28& l'C DÉMON DU JEU

Quelqu'un s'avançait dans le vestibule vers le salon. Simon Turchi courant au-devant de lui et s'écria avec URT' .e)rte de joie pleine d'anxiété :

— Voilà le bailli 1 il va savoir le secret qui me brise le cœur.

Le bailli entra dans la salle, regarda tour i tour chacun avec stupéfaction et dit enfin à Simon Turcbi, qui gémissait et se lamentait sans qu'il fût possible do saisir des paroles distincte :

— Vous m'avez fait venir ici en toute hâte pour me faire une terrible révélation? J'accours; mes agents sont sous la porte du vestibule. Avez-vous découvert les assassiQS de Geronimo. Parlez, Simon, que savezvous?

^ Une chose si horrible, messire bailli, que ma bouche n'ose balbutier le cruel secret. Ah 1 si je pouvais éternellement. •

— Calmez-vous donc, signer, dit le bailli avec un grand sang-froid. Parlez clairement : qu'avez-vous appris?

— Mais... mais... je voudrais être seul avec vous, messire bailli. La nouvelle que j'ai à vous apprendre, si je la révélais devant le signor Deodati, pourrait bien aussi amener un autre grand malheur.

Le vieux négociant s'était affaissé tout tremblant sur une chaise et dit enfin avec des larmes dans les yeux et une navrante expression de physionomie :

— Que vous êtes cruel, signor Simon! Que pourriezvous me dire de plus terrible ? Vous parlez de l'àme de

Geronimo; vous m'annoncez sa mort, et vous voulez, me laisser en proie à cet horrible doute ? Parlez, je vous en conjure, parlez I

Tout ce que venait de dire Simon Turchi n'était quefausseté et tromperie pour faire croire à ses auditeurs qu'il était ému jusqu'à en perdre la raison, et pour détourner par là leurs soupçons de lui et préparer le terrain pour sa révélation.

Il parut enfin se soumettre à la nécessité et dit, eai poussant un profond soupir :

— Eh bien, fasse Dieu que l'affreuse nouvelle ne fasse pas saigner votre cœur comme le mien I Ecoutez ! ahl je me meurs d'angoisse 1... Vous savez que depuis deux jours mon domestique Julio a déserté mon service, parce que je l'avais sévèrement puni de ses dérèglements. Cette disparition m'inquiétait, parce que j'avais remarqué chez Julio un secret remords et un étrange sentiment de désespoir... Tout à l'heure, — il y a une demi-heure à peine, — je quittai ma demeure et me dirigeai vers l'église des Dominicains pour y prier pour mon pauvre ami. Chemin faisant, je pensais à mon domestique Julio ; je m'effrayais à l'idée que, dans son désespoir, il pouvait avoir mis un terme à sa vie. Près du pont de la porte aux Vaches j'entendis tout à coup derrière moi une voix timide qui prononça mon nom. Je me retourne et je vois Julio devant moi. Je commençais à lui reprocher son absence; mais il posa le doigt sur ses lèvres et dit très-bas :

a — Signor, je vous prie de me suivre jusqu'au pont

là-bas ; je dois vous confier un terrible secret avant de mourir.

» L'accent de sa voix était si étrange et si saisissant que je me sentis dominé et le suivis au delà du pont, jusqu'à un endroit solitaire, près de la rue CoppenoUe. Ce qu'il me révéla là, faillit me faire mourir d'effroi et de douleur. Je dus m'appuyer de la main contre la mu- 1 raille pour ne pas tomber ; et ainsi, à demi étourdi ei\ égaré, je reçus la confession d'un assassin repentant... \

Un cri d'horreur échappa à Deodati. Haletant sous une curiosité pleine d'angoisse, M. Van de Werve regardait fixement le narrateur. Le bailli était beaucoup plus calme ; il écoutait gravement et hochait la tête d'un air d'affirmation, comme s'il prévoyait quel serait le dénouement du récit de Turchi.

— Je n'ose presque continuer, murmura celui-ci. Mon âme se révolte en présence de la cruelle révélation que j'ai à vous faire ; mais je comprimerai ma douleur.

Et, d'une voix beaucoup plus calme, il reprît :

— Anéanti et frémissant d'horreur et d'effroi, j'entendis la confession de Julio frapper mon oreille comme une sentence de mort.

» — Maître, me dit-il, j'ai commis un meurtre aflreux. Le remords me pdursuit comme une malédic-^ tion du Seigneur. Je veux mettre fin à ma coupable vie. Dans une heure je serai dans l'enfer pour l'éternité , mais je ne veux pas laisser le cadavre de ma victime enfoui dans une terre non bénite. Allez dans votre

payillon; dans la cave la plus profonde, à rextrémité du couloir souterrain, vous trouverez enterré le corps du signor Geronimo..,

Un cri déchirant retentit dans le salon; le vieux Deodati se porta les mains au visage, et tandis que des soupirs étouffés et de pénibles sanglots s'échappaient de son sein oppressé, des larmes huilantes tombaient à travers ses doigts sur le parquet de la salle.

Turchi poursuivit :

— Signor Geronimo I m'écriai-je tout hors de moi d'anxiété et d'effroi. Que dis-tu ? As-tu tué mon pauvre ami? C'est impossible. Mais Julio m'imposa silence par un geste énergique et répondit :

» — Oui, j'ai cruellement mis à mort le signor Geronimo. Il me manquait de l'argent pour aller jouer aux dés et boire dans les tavernes ; vous ne vouliez plus m'en donner. J'ai tué le malheureux gentilhomme pour lui prendre l'argent qu'il avait en poche. Adieu ; aujourd'hui même c'en sera fait de moi. » Avant que j'eusse la pleine conscience de la situation et que la pensée me fût venue de saisir Julio, il avait disparu. Probablement, aujourd'hui encore, on...

Simon Turchi parut tout à coup s'effrayer et s'écria tout tremblant :

' — Ciel I j'entends mademoiselle Marie,

— Pour l'amour de Dieu, pas un mot, pas un signe I dit M. Van de Werve d'une voix suppliante et en joignant les mains. Comprimez votre émotion ; épargnezlui un coup mortel.

Marie Van de Werve entra dans le salon, l'œil plein d'interrogations. Elle avait vu sous la porte du vestibule quatre ou cinq agents de ville. Bien que la présence de ces gens ne s'expliquât pas pour elle^ elle ne s'en était pas trop émue et à son entrée elle dirigea son regard vers son père comme pour lui demander ce que les gens de justice venaient faire chez lui.

Mais quand elle remarqua combien son père était pâle et quel embarras trahissait sa physionomie, elle tourna aussi les yeux sur les autres personnes.

Simon Turchi regardait le parquet d'un air de sombre désespoir ; le vieux Deodati cachait en pleurant son visage dans ses mains.

Un cri d'angoisse s'échappa du sein de la jeune fille, et elle regarda tour à tour son père, Deodati, Turchi et le bailli ; mais chacun d'eux se tut et semblait éviter avec crainte son regard inquisiteur.

— Va dans ta chambre, je t'en prie, Marie, dit M. Van de Werve. Donne-moi cette preuve d'affection. Ne demande rien...

La jeune fille, frappée par tous les indices d'un grand malheur, s'élança vers son père et s'écria en joignant les mains :

— Ah I dites-moi ce que je dois craindre I Qu'est-il arrivé ? Parlez, mon père ; rassurez moi ; ne me laissez pas dans ce doute affreux. Dites que je me trompe et que l'on n'a pas trouvé le cadavre de Geronimo ! Hélas l il est mort... il est mort, n'est-ce pas?

£t jetant les bras au cou de son père, elle se mit à

pousser des gémissements déchirants, et renouvela vingt fois sa prière pour apprendre ce qui les frappait tous d'une si vive et si inexplicable émotion.

M. Van de Werve voulut, sans lui donner aucune explication, conduire sa fille hors du salon; mais elle, tout à fait égarée, se dégagea de la main de son père,^ tomba aux genoux de Turchi et lui dit d'une voix suppliante :

— Par votre amour pour lui, signor, ayez pitié de moi I Dites-moi ce qui lui est arrivé. Ne souffrez pas que je sorte d'ici avec Taffreuse conviction dans le cœur qu'il est mort!

Turchi fixait silencieusement sur elle un regard qui sembait éteint par une indicible tristesse.

— Vous aussi vous êtes implacable, inexorable I s'écria Marie en se relevant vivement. Ahl son oncle, son père aura pitié de moil

Elle courut au négociant qui fondait en larmes et se laissa tomber sur un siège à côté de lui, et, écartant les mains du vieillard de son visage, elle se mit à le conjurer en termes navrants de lui donner quelque renseignement qui la délivrât du triste soupçon qui la torturait.

Des larmes plus abondantes coulèrent des yeux de Deodali ; il jeta ses bras au cou de la jeune fille, appuya ses cheveux blancs sur son sein et murmura pour toute réponse :

— Soyez bénie, ma chère enfant, de votre amour.M

Prions... prions I

»0 LB DBAfON D^ JEU

M. Tan de Werve était sorti da salon pour appeler la daègne de Marie; il rentra avec la vieille saryeHlante et dit à sa fille :

— Marie, lève toi et suis ta duègne; ta ne peux rester plus longtemps ici.

La jenoe Bile, comme pétrifiée par la douleur^ resta immobile et paraissait ne pas avoir entendu les paroles de son père.

Celuinà, dit d'une voix impatiente et sévère :

— Marie, quitte ce salon ; je le veux, je Tordonne; lève toi et suis ta duègne, obéis moi I

La jeune fille se leva lentement et se dirigea, en donnant la main à sa duègne, vers la porte du salon. Des larmes silencieuses s'échappaient de ses yeiH conraie des perles; accablée sous le poids de sa douleur, ^llè chancelait sur ses jambes et s'appuyait si pesamment sur répaule de sa compagne qu'un frisson ssmi M. Van de Werve à la pensée que la pauvre enlant s'évanouirait avant d'avoir atteint sa chambre.

Tous, à l'exception du perfide Tùrchi peet êtreh suivaient du regard, le cœur palpitant et ému d'une profonde compassion.

Au moment où la duègne allait ouvrir la porte du «alon devant sa maîtresse, on entendit sous la porte du vestibule un bruit étrange de cris incompréhensible...

La duègne ouvrit la porte.

Tout à coup Marie recula toute tremblante dans- lô salon, en tendant Tes mains en: avant, comme si elle voulait détourner une sinistre apparition.

— C'est son âme, son esprit, s'écria-t-eUe, qui es* setti de la tombe pour demander engeance de ses meurtners !

Elle s'arrêta sous le coup d'uno nouvelle émotion et s'éeria du tou d'une joie ii^enséo :

— ir me sourit, ô mon Dieu ! B vit, il vit î Geronimo!

! Ses forées l'abandonnèrent au moment où elle proférait ce nom chéri. Ello s'affaissa et tomba sans sentiment dans les bras du bailli qui, aidé de la daègne qui poussait de grands cris, la transporta dans un fauteuil voisin.

Le signor GTeronimo parut dans la salle. Son vis?ago était d'une pâleur mortelle et maigre comme celui d'un squelette. On pouvait voir, comme une large tache de sang desséché, la blessure qu'il avait reçue au cou ; ses vêtements bien qu'un peu nettoyés, étaient encore en désordre et souillés. Il ressemblait vraiment à un spectre sorti de la tombe.

Dès queTurchi avait reconnu sa victime, il avait reculé en jetant un cri d'épouvante; et, sous le coup de ridée que Dieu avait permis un miracle pour punir son crime, il tendait vers Geronimo des mains tremblantes, et paraissait demander grâce.

Le jeune homme jeta un regard de dégoût et de mépris sur Simon et s'écria :

— Toi ici? Assassin, affreux assassin 1 Tremble I tremble ! Le juge suprême va te demander compte de mon sang... et de la mort de Julio!

Un mormure de surprise et de terreur remplit le salon; chacun avait les yeux fixés sur Turchi que l'apostrophe du jeune homme semblait avoir anéanti. / Geronimo secoua la tète comme s'il voulait chasser de son esprit de sombres pensées, et les bras ouverts s'élança vers le vieux Deodati et Tétreignit aveë transport sur son sein.

— 0 joie sans égale 1 s'écria-t-il, les joues baignées de larmes. Bonheur inespéré ! je revois mon bon oncle sur la terre! Vous avez souffert, n'est-ce pas? Vous avez souffert et gémi comme un père auquel on a arraché son unique enfant? Plus de tristesse maintenant! Je saurai vous récompenser de votre douce affection; je vous aimerai^ je me montrerai reconnaissant, je vous vénérerai jusqu'au bord de la tombe. Âh! bénissez le Dieu de miséricorde qui m'a sauvé des griffes de ce tigre altéré de sang... Mais, Marie? Où est Marie? Ah! là-bas, sur ce fauteuil.. • Ciel! ma pauvre amie, que lui est-il arrivé?

Il courut à la jeune ûlle évanouie, s'agenouilla devant elle, saisit une de ses mains et la baigna de larmes brûlantes en l'appelant par son nom d'une voix déchirante.

Pendant ce temps, la duègne était occupée à baigner le front de Marie d'eau et de vinaigre ; M. Van de Werve plein d'angoisse et d'inquiétude, aidait la duègne dans ses efforts pour rappeler la jeune ûlle à la connaissance.

Pendant quelque temps Simon Tarchi était resté

abattu sous l'impression de la soudaine apparition do Oeronimo. Puis il s'était levé et allait se diriger vers la porte pour fuir ; mais le bailli qui pénétra son dessein^ avait tiré son épée et était allé se placer dans l'embrasure de la porte.

Simon Turchi comprit alors que tout était pcrda pour lui. La tète baissée et le visage caché dans les mains, il se tenait au fond du salon. Ses jambes vacillaient sous le poids de son corps ; il tremblait de tous ses membres ; des soupirs d'angoisse et de sourds murmures de désespoir s'échappaient de son sein oppressé. La pensée de fuir ou de conjurer par ses supplications la sentence qui l'attendait surgissait bien dans son esprit ; mais chaque fois un geste menaçant du bailli étouffait tout espoir dans son cœur et le forçait à baisser plus bas encore la tète sur la poitrine.

Marie sortit enfin de son évanouissement. Elle promena autour de la salle des regards surpris et interrogateurs, et parut d'abord ne pas se souvenir de ce qui était arrivé ; maxs quand Geronimo lui saisit les mains en poussant un cri de triomphe, un sourire de bonheur illumina son visage, et son regard ravi se fixa sur les yeux de son bien-aimé, tandis qu'elle disait :

— Ah! ce n'est pas un rêve! Il vit! je le revois! Geronimo, Geronimo I

Le jeune chevalier était tellement saisi par la douce émotion qu'il éprouvait que des larmes jaillirent de ses yeux et que, pour toute réponse, il ne put que balbutier le nom de son amie.

t9^ LE DEMON DU JEU

Peu d'instants s'étaient éeoulés depuis l'apparition Je Geronimo ; les émotions des personnes présente! ^'étaient succédées ay«c la rapidité de l'éclair, et per^ sonne n'avait eu le temps d'exprioier sa surprise pai des paroles... Mais le bailli qui soupçonnait qu'il avait un triste devoir à remplir en celle circonstanoe^ résolut de faire intervenir son autorité pour bâter k Gn de cettre triste et émouvante scène.

11 éleva la voix et dit d'un ton impératif:

— Signor Geronimo, veuillez faire trêve pour «a instairt é l'épancfaeinent de votre joie. Au nctm d« la loi, je vous demande ce qui vous est arrivé et pourquoi vous nommez assasàn le signor Turcbi? Approchez et obéissez à mon ordre !

Geronimo pressa encoro une fois la main de Marie, la tranquillisa par quelques douces paroles et se dirigea vers le bailli.

Torchi, prévoyant qu'on allait révéler son affina forfait, se sentait mourir d'angoisse et de honte sise tordait convulsivement les membres. Il n'osait cependant lever les yeux sur son accusateur.

— Eh bien, signor, déclarez ce que vous saves, cf^ donna le bailli.

— Ahl c'est si horrible! dit Geronimo. Il y a cinq ou six semaines, Simon Turchi vint me trouver et nn dit qu'on concours imprévu de circonstances l'ami mis dans le pressant besoin d'une somme de dix mille couronnes. S'il ne les trouvait pas immédiatement, sa maison de commerce devait tomber^ et lui devait IM

à tout jamais coavBrt d'iafâmie. Il n'avait besoin de cette somme que pour un mois. Je lui prêtai les dix mille couronnes et, sur sa prière, pour dérober à mes commis la connaissance de ce prêt, je ne l'inscrivis pas sur mes livres et me contentai d'une promesse par écrit de imnbottrsement.

Le i^ux Deodâti poussa un cri de joie, eaurut à son ■eveu et le serra dans ses bras avec effusion.

— Ah I que Dieu en soit éternellement remercié, sléma-t^l. Cher et digne Geronimo^ tu me rends le bonhenr de la vie ! Et ce perfide scélérat qui me faisait accroire que tu avais perdu dix iiilfe •eottronnes au jeu ! Non, tu es pour cela trop ver tueui, trop recennaissant, trop aimant, mon fils, Boton excelleat fils.

— Cessez cette déiiMHistration par respect pour la loi signer Deodati, dit le bailli. Eh Hei^ Cteronîmoi, achevez votre dédaratioa*

*^ Quelle odieuse foussetél me iGaire passer pour un ingrat, pontr un joueur l nHirsiura le jeune tumime en levant les mains eu ciel.

Et se tournant de nouveau vêts le batUiii il reprit : «^ A la dernièro soirée qui a eu lieu dans cette maison, }e»gnor Turcbim'a dit qu'un négociant étranger qui i^ulait rester inconnu me rembourserait les dix mille couronnes. Je devais, seul et en secret, me rendre à son pavillon, pour y édianger ma reconnaissance eontre de bonnes traites sur Titalie. Leiteque j'y vins» Ittlto, le domestique de Simon, n» poussa ilans un fnteuil à oié«9e^ ou mon 4M)rp8 fut saisi et violemment

étreint par des ressers d*acier. Alors Simon Turchi apparut an poignard à la main ; il m'arracha la reconnaissance et l'anéantit à mes yeux. Puis il voulut me plonger son poignard dans la poitrine; mais l'arme fut arrêtée par une amulette de cuivre suspendue à mon' cou. Une blessure qu'il me porta au cou me parut le €oup mortel; je sentis pendant un instant mon sang s'écouler à flots; et, fermant les yeux, je dis i la vie un éternel adieu...

Le vieux Deodati, sans conscience peut-être, avait tiré son épée du fourreau et semblait avoir grande envie d'en percer Turchi ; mais le sévère regard du bailli le contint. Il continua cependant de tourmenter du poing le pommeau de son épée et de murmurer d'ardentes menaces contre le meurtrier qui se tenait toujours la face cachée contre le mur.

— Je m'éveillai dans un sombre cachot, reprit Geronimo, ru bord d'une fosse fraîchement creusée qui m'avait été préparée pour l'éternel repos. Lorsque Julio revint pour enterrer mon cadavre, il me trouva vivant. Il voulait me tuer ; mais il reconnut l'amulette que je tendais pour me protéger. J'étais sauvé. La vieille femme aveugle qui m'avait donné l'amulette pour me récompenser de l'avoir délivrée de l'esclavage des Turcs, était la mère de Julio. Cette même nuit, le signor Turchi a donné à son domestique Julio du vin empoisonné. Julio est mort dans mes bras, en me déclarant que le signor Turchi a payé le ribaud BruflTerio pour m'assassiner. J'ai travaillé pendant des heures

pour sortir du jardin. Maintenant la miraculeuse {mtotection du Seigneur sur moi s'est accomplie; me voici, sauvé de la mort la plus affreuse et au milieu de tout ce qui m'est cher sur la terre I

Qeronimo retourna auprès de Marie qui levait vers le ciel ses yeux pleins de larmes et remerciait Dieu de la miraculeuse conservation de son fiancé... Mais la voix impérative du bailli retentit dans l'escalier; chacun soupçonnait ce qui allait se passer et regardait en frémissant Simon Turchi.

Celui-ci, en proie à un affreux égarement, avait compris le sens de l'ordre du bailli. Il se jeta à genoux^ rampa jusqu'au milieu de la salle, et s'écria les bras tendus et les yeux baignés de larmes :

— Oh 1 messire Van Schoonhoven, Qeronimo , je me suis rendu coupable d'un crime affreux ; je mérite votre haine, votre mépris, je mérite la mort... mais gr&ce, pitié, ayez compassion de moi I Epargnez-moi la honte de l'échafaudl Ne flétrissez pas ma famille d'une étemelle infamie I Laissez-moi fuir à l'autre bout du monde! Ahl pardon, pardon I Ne^ me livrez pas au bourreau I

Cinq agents de la justice se montrèrent sur le seuil du salon.

— Qu'ordonne messire le bailli ? demanda leur chef.

— Qu'on lie les mains derrière le dos à ce signer I répondit le bailli.

— 0 ciel l me lier le? mnins à mol I me garrotter comme un voleur I s'écria ïurcLi avec horreur.

20S LE ntUOfi WI JBU

— Otmite na guttlJuiauue? répéta avec «tupcm le ebef des a^eiKti.

^^ Exécutez meo ordire for-Ie-diaini^ I ordoxma k bailli . Ce gentilhomme est u« infâine voleur^ im l&efae assassin. Qu'on le condirise à ht frisofi et qu'on le J4te dans le eacbot le plus profond; sa t6le cospabb tttftberasnr l'échafand.

En moins ée quelques înslanlB, tes «grain àm Inilfi eurent lié les mahis de Tnrdii éerrière le dos» Mon qu'il eût d'abord fait quelque résistance.

Alors ils Tentrainèrent de vive force bons dimlon. Lebaillî saiTÎt le matfntteur.

A peine Simon Turchi et ses gardas étsieist-lls éaos le vestibule et avaientnls dispam i lems yeia ^jw Marie et Geronîmo poussèrent un cri de jeté.

Marie sauta an cou de son père; OeroninK), pievrailt de joîe , posa sa tête sur le eean de son onele.^« mais !e \ieux Deodafi se dégagea 4e ses bras «ifl dit:

— Mes cliers enfants, accompfissens d'abord un devoir sacré de reconnaissance. Dieu a ei vfeifa!ci»einl protégé ici l'innocence que sa orésence au milira de nous me fait tressa^Hir ée respect. Velre bean rêve d^ viendra une réalité. Ahl prosternons-nous devant le Seîgnenr et bénissons son nom. .. Priesae I prî>cms i

It ^agenoirilta devant le cnmfo, inclina le front et joignit les mains.

fleronimo et Llatie s*agfen «nillèreot aux cdtés dn vieillard ; M. Van de Werve s'inclina derrière eux.

L£ DËMON BXS JEU 29»

(Pendantlongtemps^ bien ioi^mps. le «HiramToii^ leurs prières retentit dans la salle...

XIÏÏ

Il était six heures du matin.

L'éclat du jour et la hauteur du soleil dans le eiel.. sereifi à eMtebeuve matinale 4ndi<|ttaieiitqtmla<ckaQde saison <d'é4é avait remplacé le deux mois de ^tiai^

il détail sa«s doute oe joar^là ae pwsmr i Aii^^em ULe soteaoité ou une fête ; ear >tr tociies les^rtlis les habitants de la 6a«i;fagne afltoaient 4aiis la ville. Lee rws étaient pkives éi gens de tout âge, q«», lovt e^ causut et en riatil, se bâtaient ^n te eentris de h viîle, comme si 911 yojmx et magnifique tJjfeetade les y eltendait. Mais c'était surtout paf la poïle de Borgefbont que les habitants des poputeut ftiubourgs et des villages voisins se prëcipitaicnt cofftmeuû tôttent verc iaTilte. La presse était parfois téllemeiit violeïite dans rétroit passoge que les femmes et les enfants couraient risque d'y être écrasés.

Persoïine cependant ne paraissait prendre garde à leurs cris d'angoisse; tous poursuivaient leur route avec une hâte Gévreuse, sans regarder autour d*cux, iusqu'à rextrémilé de la première longue rue, un cou-

eouTS extraordinaire de peaple viot éveiller toat à coop

leur curiosité.

Devant la demeure de M. Van de Werve se tronvait un groupe compacte de bourgeois qui semblaient attendre avec impatience et regardaient dans la porte co-< chère ouverte à deux battants. Par un sentiment da respect, ils se tenaient très-calmes, ne parlaient qu'à demi-voix de ce qui allait se passer et ouvraient même un passage chaque fois qu'un chevalier ou un personnage notable se présentait pour entrer dans la maison.

Le but qui attirait les innombrables passants vers le centre de la ville devait être bien attrayant, car la plupart ne suspendaient pas leur marche et ne détournaient même pas la tète. D'autres s'approchaient du rassemblement, et quand ils avaient reçu pour réponse A leur question que c mademoiselle Van de Werve allait partir pour lltalie » ils reprenaient aussi leur course, comme si la vue de ce départ ne leur eût pas offert assez d'intérêt pour contrebalancer une bonne place à un spectacle plus imposant.

Beaucoup cependant restaient et s'efforçaient d'apprendre plus particulièrement le véritable motif de ce concours de peuple en cet endroit.

Un vieux paysan à cheveux gris, après avoir inutilement prêté l'oreille pendant quelque temps aux propos qu'échangeaient les bourgeois, reconnut dans la foule un homme de son village qui demeurait depuis quelques années en ville, près de l'éslise Saint-Jacques, et

qui, par conséquent, devait savoir mieux que les autres ce qui se passait chez M. Van de Werve.

n se fraya un passage à coups de coude jusqu'à son ami, lui frappa sur l'épaule, et dit :

— Qu'y a-t-il de nouveau ici, maître Jean, pour que le peuple s'y rassemble ainsi? J'entends dire la derrière que mademoiselle Van de Werve va partir pour ritalie—

— Ah! maître Steven, dit l'autre, c'est madame Geronimo Deodati qu'il faut la nommer.

— Est-elle donc mariée ? La complainte de £imon Turchi, que j'ai entendu chanter vendredi dernier, parle d'une charmante jeune Qlle...

— On dirait, maitre Steven, que notre village est à l'autre bout du monde. Chacun, à Anvers, jusqu'aux enfants, a béni et fêté ce mariage comme une preuve éclatante de la justice de Dieu...

— En effet, ami Jean, comme dit la complainte de Simon Turchi, le Seigneur a, dans cette affaire, visiblement vengé la vertu et puni le crime. L'assassin meurt de la mort la plus affreuse et la victime devient l'époux de la plus noble et de la plus riche demoiselle qui se trouve dans tout le marquisat. La connaissezvous, maitre Jean?

«— Si je la connais? Elle passe tous les jours deux fois devant ma porte pour se rendre à l'église. Je livre le pain chez elle, et j'ai eu souvent occasion de parler à cette aimable demoiselle.

-^ Je voudrais bien la voir aussi, dit le vieillard,

803 LK BÉHON MT ICQ

mais jeu^aipas le temt» â*alleiidct, saœsctslaj'ai'n:verais trop tard an (rreiié mardié*

— Ne fraî^nrt rien, r^onM maftre Jesn^ U «o passera bien une henre «ncere svsnt fse la chairotte dn bnnrrean so^e de la priseti.

Le vieiiT pnyîîan parut hésitw sarmjqo'i) devait faire, ^ ^1ni3 Mph-vous sAr ^m (a demoiseUa va fiarUf îmm(^diatement? demanda-t-il.

— A llnfitant même, maître Steven ; cm sa piease là dedans antant qn'rni peut. M. Tan et VPtrm fieat Atf« hors de la viKe avant que le hoopraaa oammeMa son œuvre.

— C'est bien étonnant, remarqua teiriMageaiau Pour» qnoî avoir attendu jus<fu'au}o«pd'li«tt àlonr ptaœ, je serais parti depuis longtemps,

— Ah î c'est encore une preuve «de rinèervmilîaa de Dieu dans ces terribles événemenUi^ répondit mai* tre Jean. Depuis huit jours, le varsseaa qm doit les emmener en Italie est prêt. Le veut est resté invaria» blement pendant tout ce temps au ^nd-ouest ; oa n'as! que cette nuit qu'il a tourné à l^tesl et a rend a la départ pos5nWe ; mais la marée est h^iahi maintenani et commiïucera justentenl i descendre à l'heure fixéa pour la mort de l'assassin. Vous voyo2 Mon que Dieu lui même a voulu que M. Van de Wi»rva n sla ici jusqu'à ce que sa toute puissante vençeaace sait pleia^ ment accomplie.

— E^ elle part pour TUalie? Pour tonj^wir!-?

— Oh I non, c'est un voyage de nooo. Elle revk^iHlra

dam loi «XL, dès qu'elle aura oublié un peu, dans la nehe et Mie Italie, la perQâie «t ta cruarrté 4e Simoa VindH.,. Afrière, raeiître Stefea, arrière I les voilà, ]•

Du sein de la foule s'éleva tme joyeuse acdamalion, et diacua tse pressa vers la porte pour se trouver sur le passage de madame Oeronimo Beodati. Ceux qui ne h eo^maissaiefit pas voulaient voir une fois la noble jesœ femme dont le nom était mêlé à la sanglante hîsloipe 4e Simon Turchi et que l^on vaûtait comme im modèle de pure vertu, de fervente piété et d'idéale beauté. — Les voisins et les connaissances étaient réu- Hîs là pour la saluer entore une fois, pour lui adresser un respectueux et cordial adieu et pour lui souhaiter un heureux voyage...

Marie Van de Werve, aujourd'hui madame Geronimo Beodati, parut tious la porte^ tenant la main de son mari.'

Dès que les bourgeois el le peuple Teurenl aperçue, de longues acclamations s'échappèrent de toutes les bouches; on agitait les chapeaux, on levait les mains en Pair; on remplissait Fair de cris joyeux et Ton se pressait pour pouvoir jeter un seul coup d*œîl sur les traits angéliques delà belle jeune femme et sur le visage noble et distingué de son époux, si miraculeusement arraché, par Tintervention de Dieu, aux grifTes de son cruel ennemi, Simon Turchi.

M. Yan de Werve marchait à côté de sa fille ; le vieux Dôodati était à côté de son bien-aimé neveu Geronimo,

aOA LE DÉMON DU JEU

Pais suivaient les deux frères mariés de Marie, et un grand nombre de proches parents et d'amis de son père, ainsi que quelques Italiens, Espagnols et Portugais qui voulaient accompagner leur ami Geronimo jusqu'au bord de l'Escaut.

Lorsque Marie entendit les bénédictions et les joyeuses acclamations du peuple, lorsqu'elle vit des milliers d'yeux, brillants d'enthousiasme et d'amour, Qxés sur elle, une vive rougeur colora son front et ses joues, et, tout émue, elle baissa les yeux. Mais, relevant immédiatement la tète, elle adressa à la foule charmée un regard plein d'affection et de reconnaissance qui, par une impression inexplicable, fit battre d'émotion tous les cœurs et monter vers le ciel avec plus d'élan qu'auparavant les acclamations.

Sur un signe de M. Yan de Werve, la foule s'ouvnt respectueusement, et tout le cortège des parents et des amis s'avança d'un pas rapide dans la rue.

La multitude se referma derrière eux, en répétant, sans se lasser, ses acclamations.

Partout où passait le couple devenu célèbre, les habitants s'empressaient de sortir de leurs maisons, et témoignaient bruyamment leur respect et leur amour pour ceux que le ciel avait si manifestement protégés.

Cette marche vers l'Escaut ressemblait à un véritable triomphe.

M. Van de Werve, accoutumé à ces démonstrations de respect, ne semblait pas particulièrement louché de cet

accueil. Il saluait à droite et à gauche avec une calme politesse.

Le vieux Deodati, au contraire, était profondément ému. Lui qui, ordinairement marchait un peu courbé, relevait maintenant la tète avec fierté. Il semblait ra jeuni ; un doux sourire se jouait sur ses lèvres et il reportait les yeux de la foule sur Geronimo comme s'il eût voulu dire : — Je suis son père nourricier et son oncle.

La main de Geronimo tremblait dans celle de sa charmante femme; son cœur battait vivement; sur son visage rayonnait la joie du cœur et le bonheur de rame.

De temps en temps il portait les yeux avec une singulière fixité sur Marie, et alors une joie secrète le faisait tressaillir. Chaque pas qu'il faisait le rapprochait de sa chère patrie, de l'Italie, où il allait paraîtr.e au milieu de ses parents et de ses amis, avec la plus belle et la plus aimable compagne que Dieu lui-même lui avait donnée. Comme sa vie serait douce et heureuse 1 Quelle jouissance que de respirer l'air parfumé du pays natal, la main dans la main de sa bien-aimée Marie, de parcourir avec elle ses collines et ses vallons, d'admirer sa splendide nature, et, jusque sur la cime de ses majestueuses montagnes, d'élever les mains vers Dieu et de le remercier de sa généreuse bonté I

Il était encore plongé dans la contemplation du bonheur que lui promettait l'avenir que le cortège passait sous la porte du Chantier et atteignait le quaL

Un cri de joie échappa à Geronimo. Au milieu de l'Escaut, se trouvait la galère // Salvatore^ pavoisée de pavillons de mille coirieurs, et, ccmime si le pesant aavire eût senti quel précieux trésor la Néerlande allait lui confier, il se balançait et s'agitait avec inopatience jous le souffle d'une brise favorable.

Due partie des matelots étaient occupés à lev^ l'ancre ; 4)n entendait jusqu'au quai le grincemeiit accéléré du cabestan. Tout le reste de l'équipage se trouvait sur les mâts et dans les cordages et agitait ses chapeaux en faisant retentir l'air de l'éoeigique eh de iHeuveaue:

— Benvenutof benvenuto!... Ftva» viva la noitra signorul

£u même temps, cinq bu six coups de canon éda- Aèrent sur les flancs de Vil Salvaiore ; la solennelle détonatioa se j)ropa£ea ea longs écbos sur la surface dn^euve.

La foule répondit du rivage par une triple acclamation et k dernier retentissement des canons alla se perdre dans les vivals<quicouEaient-6ttr les quais et sor ks navires.

Sur oes entrefaites, des poignées de naains «et des embrassements s'échaogeaie&t au bord de l'Escaut entre parents et amis. Plus d'un versait des larmes en balbutiant l'adieu. Plus que les autres encore, Marie Van de Werve de^it être ëimie; car elle pleurait aboudamment lorsque ses deux â^ras déiposèneat un baiser inquiet sûr son front.

Oeronlmo s^était contenu jusques-là. Ses yeux brillaient bien et on pouvait bien voir qu'ils étaient gonflés de larmes, mais il faisait bonne contenance et ne pleurait pas.

La galère // Salwxtore avait levé l'ancre ; les voiles fasièrent d'abord, mais bientôt elles prirent le vent et se gonflèrent en courbes gracieuses. Le vaisseau descendait majestueusement le fleuve avec la marée.

M. Van de Werve, Deodati et leurs deux heureuy enfants entrèrent dans la barque qui les attendait. Pétronille, la duègne, prît plaœ à côté de se? maîtres... On échangea encore un dernier adieu e^ les huit rames tombèrent à la fois dans l'eau. Lp barque^ poussée par les robustes bras des matelots, ]f élança sur le fleuve et flt écumer les flots jsous sa course rapide.

En ce moment^ des larmes coulèn^ot sur les joueF de Geronimo. Il jeta les bras au cou de Deodati, el l'embrassant avec transport, il s'écria :

— 0 mon cher oncle, mon bon père... l'Italie I rttalie!

Et, lervant les yeux au ciel, îl dit d*une voix pleine de reconnaissauce.

— Béni soyez-vous, mon Bien pour toutes les souffrances que vous m'ayez envoyées : béni soyez-vous pour votre infinie bonté, il vous a plu de me la donner pour épouse, elle va être ma compagne dans ma patrie bien-aimée... Ah î merci, mille fois merci pour tous vos bienfaitBi

A peine ces paroles s'étaient-elles échappées de ses lèvres que la barque abordait la galère.

On descendit une échdle, et toas^ aidés par les matelots, montèrent sur le pont.

Le pilote donna un signal, toutes les voiles furent déployées, le navire hésita un instant, comme s'il cherchait le vent, et s'avança ensuite rapidement sur le fleuve majestueux.

Cinq ou six coups de canon retentirent de nou« veau sur les flancs d7/ Salvatùre^ et le peuple qui couvrait les quais et les vaisseaux répondit à ce salut tonnant par des acclamations qui se prolongèrent jusqu'à ce que la galère eut disparu à tous les yeux derrière la tète de Flandre'....

Gomme si chaque spectateur en ce moment eût été animé par une même pensée, la foule entièrese retourna, s'éloigna par toutes les portes de l'Escaut et les issues du Chantier et se mit à courir en toute bâte vers l'intérieur de la ville.

Le torrent de peuple qui venait de quitter si précipitamment les quais atteignit bientôt le grand marché, mais trouva cette place et les rues voisines tellement encombrées de monde, qu'il n'y avait pas moyen de pénétrer de deux pas dans cette multitude compacte.

La vaste place qui s'étend devant l'hôtel de ville était couverte, aussi loin que pouvait porter la vue, d'une mer de tètes ; toutes les fenêtres étaient pleines de femmes et même d'enfants; les toits et les gouttières fourmillaient de curieux^ les balustrades de fer

des puits semblaient ployer sous le poids des enfants des rues qui s'y cramponnaient

H régnait cependant un imposant silence. Pas un bruit ne se détachait sur le sourd murmure de ces milliers d'hommes, sinon le glas sombre et funèbre de la cloche des morts, qui laissait tomber un à un dans l'air ses sons plaintifs... et parfois aussi un cri de détresse^ si déchirant, si affreux qu'il faisait tressaillir et pâlir les spectateurs, plus encore que le son lugubre de la cloche des morts.

Tous les yeux étaient tournés vers l'hôtel de ville et fixés sur un point devant cet édifice, d'où un épais nuage de fumée s'élevait en tournoyant dans les airsy et où le sinistre cri de détresse s'échappait d'un brasier.

Ce qui se passait ce jour-là sur le grand marché, à Anvers, nous est rapporté dans les termes suivants par Matteo Bandello, évêque d'Agen, qui vivait à cc:te époque, et parle d'après un témoin oculaire.

a Au jour fixé, Simon Turchi fut enfermé dans co même fauteuil. •• et conduit sur une charrette par lés rues d'Anvers, le bon père l'accompagnant toujours el lui prodiguant ses exhortations. Lorsqu'ils arrivèrent sur le grand marché, le fauteuil avec Simon dedans fut descendu de la charrette. Les bourreaux allumèrent autour un petit feu qu'ils alimentaient de temps en temps avec du bois, de telle' sorte néanmôms que la chaleur ne fut pas trop forte, mais suffît pour rôtir lentement le malheureux Turchi. Le religieux se trou-

310 LE D£MON DU lEU

vaitaosBi près de Im que le loi penn^tait la chaleoF,^ et lui cria à plusieurs reprises :

» — Simon, voici le momeoit de se repentir! Lt patient répondit aussi longtemps qu'il le put :

9 — Oui, mon père. Autant qu'on portait en jugée par l'extérieur.

» Simon Turcbt montrait nne grande rspentasee^ beaucoup de patience, et s'abandonnait avec résignation à la mort cruelle et infamante qui l'attendaii Lorsqu'on vit qu'il avait rendu l'esprit, on prit le mrjê à demi-brûlé avant qu'il fût devenu tout à fait méeiAnaissaUe et on le transporta hors de la ville où on l'a^ tacha à un poteau avec une cfaaine de fer, et o» Ivà ml au côté le poignard avec lequel il a^t^fVappé îojeime Deodati. Le poteau fut planté au bord d'un oheonn public afin qu'il pût être vu de diacun^ pour servir d'exemple, comme flétrissure et châtiment du wie) meurtre commis, p

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