‹ Le mal du siècle scènes de la vie contemporaineChapitre 3 sur 9 · VA · texte numérisé non relu

VA

LE

L’INTENDANT

Le Wulfhof s’élève au sommet d’une haute colline, dans la partie la plus fertile et la plus belle de la Flandre occidentale.

Maintenant il ne forme plus qu’une grande ferme avec une habitation de maître assez vaste, et qui ne semble pas avoir d’autre destination que de servir de résidence d’été au propriétaire. Des deux côtés de l’entrée, des écuries et des granges; non loin de l’habitation du maître, gît un large tas de fumier où des poules, des pigeons, des dindons et même des porcs cherchent quelque nourriture. On voit des domestiques qui reviennent des champs avec les chariots, des servantes qui apportent du fourrage pour le bétail, des ouvriers qui chargent des sacs de grains dans une voiture ; on

entend le bruit des fléaux, le grincement des meule9 à grains, le tapotement de la baratte, et, au milieu de tout cela, le hennissement des chevaux, le beuglement des vaches et le bêlement des moulons.

Il règne au Wulfhof une activité et une vie qui indidiquent que le propriétaire ou le fermier est sans nul doute un homme qui sait faire ses affaires avec énergie et bon cœur.

Dans les anciens temps, le Wulfhof a dû cependant être un château seigneurial. On remarque encore au côté gauche de la nouvelle maison, une vieille tour ornée de meurtrières et couronnée de créneaux ; le pont jeté au-dessus du fossé, et reposant sur trois arches dont les deux dernières sont presque ensevelies sous la terre, témoigne également qu’il se rattachait autrefois à de solides et puissantes constructions.

Cette partie de la Flandre occidentale était jadis couverte de châteaux seigneuriaux dont ht magnificence et la force sont très-vantées dans les chroniques; mais à la suite de l’incessant accroissement d’une population industrieuse, les propriétés devinrent peu à peu tellement morcelées et le domaine des seigneurs féodaux tellement resserré , que les vieux châteaux au milieu des champs se trouvaient pour ainsi dire sans domaine , comme des souvenirs d’institutions sociales qui avaient disparu pour toujours.

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Enfin la charrue vint creuser ses sillons jusqu’au pied des vieux manoirs abandonnés, et le laboureur, devenu fier de sa richesse, arracha du sol ces inutiles débris et se servit, pour construire ses étables et ses granges, des décombres gigantesques des remparts du moyen âge eux-mêmes, ,

Que le Wulfhof eût subi le même sort et eût été jadis la demeure d’un chevalier , c’est ce qu’il était facile de reconnaître , d’après sa situation sur la plus haute colline des environs. Celle-çi n’était pas favorable à la culture, tandis qu’on ne pouvait choisir un meilleur emplacement pour y asseoir un manoir seigneurial.

Pour en être convaincu, on n’avait qu’à se placer derrière la maison du maître, sur une plate-forme en maçonnerie qui y était construite.

De ce point on dominait toute la contrée du côté du midi, on voyait le sol se creuser en vallée, puis se relever, et, en ondulations qui allaient toujours diminuant, se mettre peu à peu de niveau avec une plaine verdoyante , dans laquelle l’Escaut promenait ses méandres capricieux.

De tous côtés des clochers émergeaient au-dessus des arbres ; on pouvait , comme un oiseau qui fend l’air, embrasser d’un seul regard les communes d’Avelghem, de Saint-Denis, de Moen, de Bossuyt, d’Autryve et nombre d’autres encore.

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Au loin, au delà do l’Escaut, le mont de l’Ermitage élevait sa cime couverte de la sombre verdure des sapins ; et enfin , avant de s’égarer aux limites de l’immense horizon, l’œil se reposait sur les doux et indistincts contours du mont de la Trinité, qui, comme un phare, annonce la ville wallonne de Tournai, construite autour du temple le plus imposant de la Belgique.

Si, après avoir contemplé cette contrée pittoresque, on se retourne du côté du nord, on voit d’abord une immense vallée semblable à un cirque au milieu de nombreuses collines. Les flancs de cette vallée sont couverts d’arbres épais, qui s’étagent en amphithéâtre; mais, au fond, et sur les dernières pentes, le colza étend scs fleurs en tapis d’un jaune d’or; le lin y montre sa fraîche verdure; le grain y ondoie sous le doux souffle du vent. On découvre çà et là , sur les chemins gris de poussière , des chevaux , des chariots et des gens de la campagne qui vont à leur travail ou en reviennent; dans les champs, des centaines de femmes rampent en ligne pour arracher de la future moisson la dévorante ivraie; dans les basses prairies au fond de la vallée, paissent des troupeaux de vaches à la robe mouchetée, et, au milieu de ce bétail , de petits garçons et de petites filles font retentir la vallée des sons clairs de leurs voix et du claquement joyeux du fouet.

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Après avoir vu la vivante scène de travail qui se développait devant lui, si le spectateur levait de nouveau le regard au haut du Wulfhof, il découvrait, au delà de la première rangée de collines, une succession d’autres collines qui s’étendaient jusqu’aux dernières limites de l’horizon. Alors se présentait à lui un étrange spectacle : tous les arbres, bien que croissant avec peine dans ce sol ingrat, se fondaient en une seule et immense forêt dont le feuillage, sous la lumière du soleil, se montrait d’abord avec ses contours et ses teintes bien arrêtées , puis peu à peu s’adoucissait en formes affaiblies et indécises, et allait se perdre dans une vapeur bleuâtre jusqu’à ce que l’horizon devînt insaisissable et se confondît avec le ciel, comme si l’immensité même avait seule borné la vue du haut du Wulfhof.

Seulement deux ou trois points plus sombres rompaient la monotonie du nuageux horizon ; une pointe grise qui se dressait au nord-est, ne pouvait être que la tour de Saint-Martin de Courtrai, et, tout à fait au nord, semblait vaciller sur l’horizon la tour séculaire de Harelbeke , qui indique la place où fut le berceau de3 premiers comtes de Flandre.

Ainsi le Wulfhof dominait la contrée à bien des lieues à la ronde, et le noble manoir, qui jadis y élevait ses tours altières, ressemblait maintenant au nid

dé l'aigle qui , du haut d’un roc inaccessible , veille sur les vallons environnants, prêt à fondre sur tout ce qui peut exciter sa convoitise ou braver son orgueil.

Heureusement pour l'humanité, la navette, la charrue et le marteau oût remplacé le glaive toujours tiré j Si bien que le Wulfhof et les autres châteaux seigneuriaux du moyen âge retentissent du bruit du travail au lieu de trembler sous les farouches chants des guerriers qui n’avaient à célébrer qu’une gloire chèrement achetée et du sang cruellement versé...

Un certain jour, il peut y avoir de cela trois ou quatre ans, des domestiques, selon leur coutume, étaient tous occupés à divers travaux. Les deux vachères et utt valet de ferme sortaient justement de l’étable avec un grand chaudron de cuivre qui contenait la nourriture du bétail et dont le contenu devait être fort lourd , car domestique et servantes vacillaient sur leurs jambes et succombaient presque sous le poids de la forte perche à laquelle était suspendu le gigantesque chaudron.

Dès que le fardeau fut déposé dans l’étable, les servantes se mirent à respirer longuement ; le domestique, qui paraissait fort fâché, ferma la porte intérieure par laquelle ils étaient entrés, ot dit d’une voix étouffée :

— Il est allé là-haut, le bourreau d’hommes 1

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Puis, croisant les bras sur sa poitrine, il dit en murmurant :

— Ah çà! il n’y a plus à tenir au Wulfhofl ce vieil

Isegrius est sur notre dos du matin au soir; vous ne

pouvez pas lever les yeux de votre ouvrage sans qu’il

soit là^tout près qui vous suit de son regard vitreux. Je

crois qu’il y a là-dessous quelque chose qui n’est pas

aussi clair que de l’eau de pluie. Allez dans le taillis Ià-

baâ, ou dans les prairies, cachez-vous dans les grains,

» glissez-vous dans la grange, il est là dès que vous

reprenez haleine, il est là le vieux mangeur de cœurs !

Et, ce qui n’est certainement pas clair, il est apparu hier

à quatre endroits différents. Dieu nous bénisse ! Je n’ose

dire ce que je pense; oui, oui, Catherine, tu peux rire,

il arrivera des choses étranges.

— Tu es fou, dit l’une des servantes. Depuis quelque

temps tu ne rêves que sorcellerie et revenants. N’as-tu

pas mis, lundi soir, tout le Wulfhof sens dessus dessous

et crié comme un porc parce que tu Groyais avoir vu le

diable dans l’écurie.

— Je l’ai vul affirma le domestique, vu comme je

vous vois, avec deux cornes et des yeux ardents. Qui sait si ce n’était pas l’intendant lui-même?

— Allons donc, poltron ! dit la servante en souriant. C’était une fourche qui se trouvait dans ce coin de l’écurie ; tu as pris ses deux pointes pour les cornes du

diable, et la lumière de ta lanterne sur l'acier t’a fait voir des yeux étincelants.

— Oui! Vous croyez que pour si peu je traverserais le trou du fumier? et, en tous cas, peu importe, je ne reste plus dans cette maudite ferme.

L’autre servante, jeune etflorissante paysanne, n’avait pas pris part à l’entretien. Elle était à puiser la provende dans le chaudron pour la verser dans l’auge des vaches.

— - Et quand comptes-tu t’en aller? demanda Catherine, qui se mit a aider sa compagne.

— Si je puis y tenir, je resterai jusqu’à la Saint- Pierre, pas plus longtemps.

— Eh bien, j’irai avec toi; cela commence aussi à m’ennuyer terriblement.

— Qui voudrait encore rester au Wulfhof et subir une vie si amère et si pleine de chagrins? reprit le domestique. Lorsque je me louai, il y a six ans, M. Daniel de Hoogeland était encore à la maison. Combien n’étaitil pas bon et joyeux? Chacun était content, on n’entendait que des paroles d’amitié, et tout ce qui se faisait était bien fait; mais, depuis que M. de Hoogeland est parti pour Paris, le vieil intendant est devenu tout à coup si sévère et si avare, qu’il faudrait être un ange pour l’endurer. Il ne nous donne plus un instant de repos ; il nous mesure le pain dans la bouche ; il prend garde au moindre brin de paille qui se perd; toujours

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levé avant Je soleil, toujours veillant bien avant flans la nuit; jamais content, toujours grondeur; avide et sans pitié comme s’il n'avait plus de cœur cour le pauvre ouvrier.

— Vraiment? t’a-t-il maltraité en paroles? demanda la servante étonnée. Cela serait du nouveau, il n’est pas accoutumé à parler beaucoup.

— Ce sont ses yeux que je ne puis supporter! dit le domestique. Lorsqu’il apparaît ainsi à l’improviste et me regarde avec son visage pâle, muet et immobile comme un revenant, il me prend un frisson glacial jusque dans le bas des jambes; mais que l’intendant ait un terrible péché sur l’estomac, vous ne me le mettrez pas loin de la tête, et je ne voudrais pas suivre le chemin que prendra son âme quand il mourra.

La plus jeune des deux servantes quitta son ouvrage, et dit avec une légère indignation dans la voix :

— Thomas, vous faites bien mal en parlant toujours comme vous faites de M. Willibald; on aurait plutôt pitié de lui. Ne voyez-vous pas que le pauvre homme est malade et maigrit davantage de jour en jour; 8i cela continue ainsi, il ne vivra plus longtemps!... Et qu’il épargne pour notre jeune M. Daniel, cela n’est-il pas bien et honnêtement agir ?

— Oui, Barbe, tu lui frottes la manche en cachette, dit le domestique en l’interrompant, parce que, tous les

matins, tu portes du lait frais à la campagne de madame de Berg, et que tu y reçois sans doute un gros pourboire. Tu es aussi avide d’argent, et tu épargnes dans l’espoir de te marier avec ce lourdeau de Josse, qui est parti pour Paris pour y cirer les bottes de notre jeune monsieur. Tu peux bien l’avoir, le grossier imbécile ! Ne rougis pas pour cela, Barbe. Et quant aux économies et aux ladreries des intendants et des receveurs, n’en parlons pas plutôt. Il est étonnant qu'ils finissent toujours par devenir plus riches que leurs maîtres. Silence ! p’stl voilà le loup-garou, je crois 1

Ce qui lui faisait penser que l’intendant s’était montré aux ouvriers dans l’avant-cour, c’est que toutes les voix avaient fait soudain silence ët que la conversation avait complètement cessé.

Les servantes soulevèrent en silence le chaudron vide et rentrèrent; le domestique prit une fourche et se rendit dans la cour, où ses camarades étaient occupés à charger du fumier. Il paraissait trembler et détournait la face pour ne pas voir l’homme dont le froid et sévère regard lui inspirait tant de terreur.

M. Willibald, le vieil intendant de Wulfhof, qui se trouvait en ce moment sur le seuil de la maison du maître, ne méritait assurément pas l'injurieux soupçon du domestique. Son œil brillant semblait bien se promener avec une étrange expression sur les ouvrière ;

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deux rides profondes couraient bien sur ses joues, rides creusées par le chagrin et par de sombres préoccupations; mais, en même temps, il y avait dans tout l’ensemble de son état quelque chose de si noble, de si triste et en même temps de si doux, qu’un spectateur non prévenu eût dû infailliblement, au premier regard se sentir pris de respect et de sympathie pour le vieillard souffrant. Si on ne l’eût jugé que par son visage maigre et flétri et par. les cheveux blancs qui brillaient en boucles de neige le long de ses tempes, on eût facilement donné soixante-dix ans' à l’intendant, bien qu’il n'eût pas encore atteint la soixantaine; mais l’éclat de ses yeux et son imposante attitude démentaient les premières suppositions; et il était bien évident que, dans le cœur de cet homme, à côté d’un chagrin cuisant, il y avait un trésor de courage et de force d’âme.

Il resta quelques instants dans une complète immobilité sur le seuil de la maison, suivant d’un air distrait le travail des ouvriers. Ceux-ci chargeaient leur fumier avec activité; mais, chez la plupart, ce pouvait être un sentiment de respect plutôt que de crainte qui les poussait à remplir si consciencieusement leur tâche.

M. Willibald descendit enfin à pas lents dans la cour et se promena silencieusement au milieu des ouvriers. Il ramassa quelques épis que les batteurs de blé avaient laissé tomber ; puis il jeta une pomme de terre dans

l’auge des porcs pour qu’elle ne fût pas écrasée ; plus loin, il aperçut à terre un clou de fer à cheval et le mit dans la poche de son habit. Les ouvriers suivaient d’un regard en dessous ces signes d’un esprit d’économie exagéré et quelques-uns haussaient même les épaules en cachette.

En ce moment, un étranger traversa le pont de Wulfhof. Cette personne, en voyant de loin l’intendant qui cherchait et observait dans la cour, s’arrêta et secoua la tête d’un air moitié souriant, moitié dédai- . gneux.

Le vieux Willibald l’aperçut de son côté, et une explosion de joie contenue illumina son visage; il alla vers le nouveau venu, lui prit cordialement la main et se hâta de le conduire vers la maison comme-s’il eût craint que les ouvriers pussent entendre ce qu’il allait dire.

Arrivé dans une arrière-salle d’où la vue plongeait sur la profonde vallée qui s’étendait au pied de la colline, il offrit à sort compagnon une chaise, alla fermer les portes avec soin, puis revint et dit:

— Comme votre arrivée me réjouit, monsieur le notaire. Ce matin, j’étais allé chez vous; on me dit que vous étiez à Courtrai et cela m’avait fort attristé.

— Avez-vous donc reçu de mauvaises nouvelle??

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S’est-il passé quelque chose de graye à Paris? demanda l’autre avec une certaine surprise.

— Non, monsieur le notaire; mais je voulais vous rappeler que c’est après-demain que la lettre de change de vingt mille francs sera présentée au payement. J’ose espérer que vous ne l’avez pas oublié ?

— J’ai rencontré des difficultés, monsieur Willibald. * ‘

Madame van Everdael, qui a déjûprêté cent mille francs

en hypothèque sur le Wulfhof, est d’avis que le gage

est trop chargé pour offrir désormais la même garantie ■.

pour de nouveaux emprunts. , v , , , ,

— Mais madame van Everdael se trompe ! s’écria le y'% vieillard. L’estimation que nous avons faite loyalement ensemble, il y a peu de temps, n’a-t-elle pas atteint

plus de deux cent mille francs ?

— Qu’est-ce que cela fait , si madame van Everdael en doute ?

— Elle refuse donc de nous prêter les vingt mille francs?

— Non ; mais elle demande quatre et demi pourcent.

Et comme, en essayant d’emprunter auprès d’autres, j’eusse mis votre secret en péril, j’ai accepté en votre nom la condition de madame van Everdael.

Un soupir s’échappa du sein du vieillard; il laissa tomber la tête sur sa poitrine et murmura à part lui :

— Quatre et demi pour cent! Comment le Wulfhof

pourra-t-il produire tous ces intérêts? Hélas! l’avènir commence à m’effrayer !

— Demain, avant midi, la somme sera remise entre vos mains, dit le notaire. Veuillez me confier le plein pouvoir que M. Daniel vous a donné; j’en ai besoin pour dresser l’acte.

M. Willibald se leva de son siège et quitta silencieusement la chambre.

Il revint un instant aprè3 avec un papier plié qu’il remit au notaire. Il dit d’une voix triste et profondément émue :

— Je vous remercie du fond du cœur de vos bons soins, monsieur le notaire ; mais je vous suis encore plus profondément reconnaissant de ce qu’en bon ami vous avez fidèlement gardé le secret qui commence à peser si lourdement sur le Wulfhof. Dans le chagrin,, l’ame de l’homme sent, plus qu’en d’autres circonstances, la nécessité de chercher des consolations auprès de Dieu ; soyez certain que votre nom ne sera pas oublié dans mes tristes prières.

Il y avait des larmes da,ns la voix du vieil intendant, tandis qu’il prononçait ces derniers mots et serrait avec effusion la main du notaire.

— Mais, monsieur Willibald, s’écria celui-ci d’un ton à demi fâché, cela va vraiment trop loin! Si vous étiez son propre père, vous ne vous inquiéteriez pas

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tant du sort de ce coupable jeune homme. Vous abrégez voire vie par votre sollicitude exagérée pour un insensé qui gaspille dans la débauche l*héritage paternel. Soyez plus avisé : s’il veut courir à sa perte, qu’est-co que cela vous fait, dès que, pour le reste, vous avez fait votre devoir d’honnête homme?

Un muet et pénible sourire fut la seule réponse de l’intendant.

— Asseyez-vous, mon sieur Willibald, reprit l’autre. Je ne puis partir d’ici sans obéir au cri de ma conscience. Par quelle inconcevable erreur de sentiment, pouvez-vous vous aveugler au point de douter encore de l’infaillible ûn à laquelle aboutira la coupable conduite de M. Daniel ? Il dépense chaque année plus de vingt mille francs, comme si son héritage paternel était inépuisable, tandis qu’au contraire encore deux ou trois années d’une pareille vie, et il aura dévoré jusqu’au dernier sou.

Le vieux Willibald avait penché la tête et regardait vaguement à terre.

Le notaire le considéra un instant dans cette attitude. Alors, il rapprocha sa chaise, prit la main du vieillard et dit :

— Écoutez, mon ami, je vous offrirai le moyen d’échapper à ce chagrin et de passer le reste de vos jours heureusèment et en paix.

L’intendant regarda le notaire avec une sorte de joyeux étonnement.

— J’aurais dû d’abord vous parler de cela, reprit celui-ci; car c’est pour cela que je suis venu aujourd’hui au Wulfhof. Voici l’affaire : madame van Everdael est vieille et maladive, et a résolu de ne plus quitter sa campagne pendant l’hiver. Elle désire trouver une personne d’un certain âge, de bonne éducation et de bonne naissance, pour lui tenir compagnie. Je viens de sa part vous prier d’accepter cette place. Vous serez son intendant, vous aurez un traitement annuel considérable, vous disposerez de tout en liberté, et, dans la société d’une noble, intelligente et vertueuse dame , vous trouverez le repos et le contentement nécessaires pour rétablir votre santé,

— Et Daniel ? demanda le vieillard.

— Abandonnez-le au sort qu’il s’est préparé de gaieté de cœur.

— Impossible ! impossible ! s’écria l’intendant avec indignation.' Si j'étais capable de commettre une telle lâcheté, pour qui vivrais -je?... Mille fois merci, monsieur le notaire ; témoignez, je vous prie, ma reconnaissance à madame van Everdael; mais que j’abandonne Daniel maintenant que le malheur le menace ! La pensée seule d’une telle cruauté me fait frémir.

L’INTENDANT

Le notaire haussa les épaules en disant, non sans amertume :

— Monsieur Willibald, je pourrais, à bon droit, me trouver blessé de la manière dont vous accueillez mon amicale proposition ; mais votre inconcevable amour pour le dissipateur me frappe d’une telle admiration, que je n’ai pas le courage de vous faire un reproche.

Il sembla que le ton de dépit du notaire avait péniblement ému le vieil intendant, car il donna à ses traits une expression suppliante, et dit avec une remarquable douceur, mais avec une expression croissante dans la voix :

— Ah! monsieur, ne m’accusez pas. Qu’y a-t-il d’étonnant dans mon amour pour le pauvre jeune homme égaré? Feu son père était l’ami de mon enfance; plus tard , il fut mon bienfaiteur et mon sauveur. Moi aussi, je courais le monde avec une aveugle confiance dans mes propres forces. Mes années de jeunesse furent orageuses : non-seulement je dissipai le patrimoine que m’avaient laissé mes parents; mais encore j’étouffai dans mon cœur le sentiment de la vertu et du devoir, d’une façon si insensée et pendant si longtemps, qu’impuissant, désenchanté, épouvanté de moi-mème, je ne voyais plus d’autre refuge contre le cri de ma conscience que dans une lâche mort. Le père de Daniel m’a sauvé, son amitié désintéressée m’a

peu à peu rendu la foi dans le bien. Je trouvai au Wulfhof consolation, soulagement et repos pour mon âme triste et épuisée. Enfin, réconcilié avec Dieu et avec l’humanité, je naquis en quelque sorte à une nouvelle vie. Je n’étais que depuis quelques mois au Wulfhof, lorsque la femme de mon sauveur mourut, en lui laissant un enfant d’un an à peine, comme gage de 6on amour. M. Hoogeland fut profondément frappé par ce coup terrible ; sa santé était déjà chancelante à la suite de malheurs antérieurs. Il mourut dans mes bras, quatorze mois après la mort de son épouse. Dans son testament, il m’avait désigné comme le tuteur et le père nourricier de son fils... Voyez-vous , monsieur le notaire, ma reconnaissance pour l’homme qui m’avait si généreusement tiré du gouffre de la misère et dû désespoir, était profonde et ardente ; maintenant qu’il est monté au ciel, comment puis-je lui payer ma dette sacrée de gratitude? N’est-ce pas en aimant de toutes les forces de mon âme l’être qui lui était cher pardessus tout et dans lequel il revivait sous mes yeux? Dieu jugera si j'ai accompli cette tâche avec la sagesse nécessaire; mais le dévouement et l’amour ne m’ont point fait défaut. J’ai appris à Daniel à balbutier ses premières paroles : j’ai veillé sur lui, je l’ai élevé, je l’ai instruit.

— Soitl interrompit le notaire. Je veux bien convenir

L’INTENDANT

que vous deviez du dévouement à l’enfant de votre 'bienfaiteur ; mais puisqu’il méconnaît votre amour et court aveuglément à sa perte, pourquoi abrégeriez-vous votre vie au profit d’un ingrat?

— Mais, monsieur, si la faute de ce qui est arrivé revenait à moi?

— À vous, monsieur Willibald?

— Qui sait? Dans mes efforts pour enrichir de science l’esprit de Daniel-, n’ai-je pas dépassé le but? En ne lui parlant que de générosité , de sacrifice et de grandeur d’âme, ne l’ai-je pas laissé désarmé contre les séductions du monde ? Quoi qu’il en soit, c’est moi qui l’ai fait aller à Paris. Il pouvait passer ses jours dans une heureuse simplicité sur le domaine que lui avait laissé son père, et il ne désirait pas autre chose; mais, dans mon orgueil, je révais pour Daniel tous les dons que peut procurer une éducation raffinée et la fréquentation du grand monde. Ne suis-je donc pas la cause première de son égarement? et je l’abandonnerais maintenant à son sort! Qui donc tendrait la main au pauvre jeune homme pour le sauver de sa perle, si Dieu permet qu’il tombe ?

Le notaire avait écouté avec intérêt l’émouvante explication de l’intendant. Il resta un instant pensif; puis il se mit à hocher la tête d’un air de doute et dit enfin :

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— J’admire vos généreux sentimenfs, monsieur Willibald ; mais, quelque impression que vos paroles fassent sur mon esprit , elles ne peuvent m’aveugler. Au contraire, plus mon estime pour vous grandit, plus clairement je vois dans l’avenir. Faut-il dire quelle sera pour vous la fin de tout cela? La ruine, le déshonneur , l’infamie ! Epuisez vos dernières forces , abrégez votre vie, pour lutter nu bénéfice d’un dissipateur conlre le sort triomphant. Quelle récompense croyez-vous que sera la vôtre? L’ingrat vous reprochera d’avoir mal administré ses biens. Peut-être vous accusera-l-il d’infidélité, de déloyauté ? Et, en tout cas, pour récompense, il ne vous donnera que son mépris et sa haine.

Tandis que le notaire parlait ainsi avec beaucoup d’animation, M, Willibald, tout tremblant, le regardait fixement dans les yeux ; il avait levé les mains vers lui, comme s’il voulait détourner ces sinistres prédictions, qui lui déchiraient le cœur. Bientôt un sourire convulsif parut sur son visage, et il s’écria plein d’émotion :

— Son mépris, sa haine ! Daniel me haïrait ? Ah ! uno pareille crainte, si elle pouvait entrer dans mon âme, me ferait mourir en peu de temps! Mais non , le cœur de Daniel est un trésor de bonté et d’amour I II peut s’égarer, il peut se laisser entraîner à de folles dépenses par les plaisirs que lui offre la capitale de la Fi ance;

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mais qu’il n’aime plus son vieux père nourricier ! Oh ! monsieur, vous ne le connaissez pas.

— Mais vous, monsieur Willibald , pouvez-vous savoir ce qu’il est devenu à Paris depuis cinq ou six ans? Une vie aussi orageuse et aussi déréglée n’a-t-elle pas, chez lui, émoussé l’intelligence et étouffé le sentiment?

— Non, monsieur, elle n’a pas produit cet effet sur le cœur aimant de Daniel.

— Quelle certitude en avéz-vous ?

— Ne suis-je pas allé il y a deux ans à Paris?

— Eh bien, ce que vous y avez vu n’était pas trèsrassurant.

— C’est vrai , Daniel demeurait dans une maison magnifique, il avait une brillante voiture, des chevaux anglais , des domestiques et des laquais. 11 s’était lié avec un nommé Gombert, un railleur incrédule qui me sembla un très-dangereux compagnon. J’entendis avec angoisse dans leurs conversations qu’il était question de maisons de jeu et de duels , de courses de chevaux et de paris, et surtout de femmes dont la position dans la société me semblait très-suspecte. Tout cela , monsieur le notaire, était bien de nature à m’inspirer des craintes ; mais je trouvai avec cela le cœur de Daniel si reconnaissant, si bon, si aimant, que je ne me sentis pas la force de le réprimander avec toute la sévérité nécessaire. Le jour de mon départ de Paris , je m’en-

hardia cependant à lui faire entendre quelques vives remontrances et de sérieux conseils. Il pouvait ne pus les accepter et avait le droit de se fâcher, car il était majeur et je n’étais que l’administrateur de ses biens. Cependant, il se jeta en pleurant à mon cou, m’appela son père bien-aimé et me promit loyalement de changer de vie et de dire adieu pour toujours à une société qui l’avait entraîné à l’oubli de la vertu et du sentiment du devoir. Cet instant, monsieur, a été le plus beau de ma vie. Le souvenir m'en fait encore venir une larme aux yeux.

— Un pareil retour de son erreur serait en effet un bon signe, dit le notaire, s’il n’avait pas immédiatement oublié sa promesse.

— Pas immédiatement ; il resta au moins huit mois sans demander d’argent.

— Depuis lors il s’est doublement rattrapé , dit le

notaire d’un ton triste. Le malheureux n’ouvrira les *

yeux que pour voir sa ruine complète.

— Non, non, je le ramènerai bientôt dans le bon chemin 1 répondit l’intendant avec une sorte d’enthousiasme triomphant. Dans un mois, quand la plupart des travaux du printemps seront à peu près finis, j’irai encore une fois à Paris. Daniel m’écoutera et reviendra avec moi au domaine paternel. Ici, dans son lieu natal, dans ce beau et calme pays, où tout lui parlera de ses

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paisibles et heureuses années, les orages de la jeunesse se calmeront en lui ; et, si le contact d’un monde trompeur a laissé quelques blessures dans son cœur, elles se guériront ici par l’amitié et le repos, si bien qu’il n’en restera ni cicatrice ni souvenir.

Le notaire haussa les épaules d’un air de doute et murmura :

— Une vie aussi agitée rend le 'cœur incapable de goûter les émotions douces et calmes. Daniel ne peut plus habiter au Wulfhof. . .

— Mais supposez que tout cela fût impuissant, dit M. Willibald, en l’interrompant, le doux regard de Céleste, sa beauté, son amour ne le domineraient-ils pas, et n’ouvriraient-ils pas autour de lui un paradis de bonheur qui l’attacherait pour toujours au lieu de sa naissance.

— Céleste Berg ? murmura le notaire avec étonnement. Espérez-vous encore qu’elle devienne l’épouse de Daniel.

— Ce mariage n’est-il pas le rêve de tous deux depuis leur enfance?

— Mais Céleste ou sa tante ne savent-elles donc pas que Daniel est presque pauvre ?

— Il n’est pas nécessaire qu’elles le sachent, monsieur.

— Céleste de Berg est une jeune fille de bonne maison ; elle a une fortune passable. Je ne voua comprends pas : je

n’ose supposer que votre affection poür Daniel vous rende capable de tromper une innocente et confiante jeune fille sur l’état de sa fortune?

— Si les choses en venaient aussi loin, murmura l’intendant, il y aurait peut-être moyen de décharger le Wulfhof de la plupart des hypothèques qui pèsent sur lui.

Le notaire, comme frappé par une révélation soudaine, se leva vivement et regarda le vieillard avec surprise.

— Ai-je bien compris? s’écria-t-il. Gomment ! vous sacrifieriez la garantie du repos de vos vieux jours, l’héritage de votre sœur? C’est impossible : ce serait une trop grande folie.

On frappe à la porte.

— Qui est là? demanda l’intendant.

— C’est moi, Barbe la vachère, répondit une voix.

— Ya à ton ouvrage, Barbe, et laisse-nous en paix.

— Monsieur Willibald, voici une lettre de Paris que le facteur vient d’apporter, dit la servante. •

L’intendant ouvrit la porte, prit vivement la lettre et en déchira l’enveloppe. A peine y eut-il jeté les yeux qu’il commença à sourire avec joie, se frotta les yeux comme s’il doutait de la clarté de sa vue, et leva les bras au ciel en s’écriant :

— Merci, mon Dieu, ma prière est exaucée.

L’INTENDANT. •

Et, se retournant vers le notaire, il dit, transporté de joie :

— Il vient! il vient! Daniel revient de Paris... dans huit jours, la semaine prochaine, jeudi!

— Pour toujours?

— Il n'en dit rien ; sa lettre est fort courte, elle ne renferme autre chose que l’avis de son retour au Wulfhof... mais cela suffit. Ah! que je me sens heu-' reux! Monsieur, pardonnez-moi; il faut que je sorte, que je coure, qu^ j’aille porter la nouvelle à Céleste. Comme cette bonne et aimante Céleste va être joyeuse ! Adieu , adieu, monsieur ! excusez-moi ! à demain !

Et il s’élança hors de la salle en criant à un maître domestique :

— Jean, donne à chacun de tes camarades une canette de vieille bière. Amusez-vous tous jusqu’à midi.

Les ouvriers et les servantes se regardèrent les uns les autres avec stupéfaction et effroi. Il leur semblait certain que l’intendant était frappé de folie, d’autant plus qu’il courut vers le pont sans leur . donner plus Ample explication.

Arrivé à la porte, M. Willibald se retourna,. fit quelques pas rapides en revenant vers la cour et dit : '

— Amusez-vous, M. Daniel vient de Paris.

Alors les ouvriers comprirent la signification des

paroles de l’intendant. Tous jetèrent en l’air leurs casquettes et leurs bonnets en criant à pleine voix :

— Vive M. de Hoogeland, vive notre maître M. Daniel 1 Barbe la vachère dansait et frappait des pieds près de

la porte de l’écurie en s’écriant à tue-tête ;

— Hourra 1 vivat ! Je vais me jnarier, je vais me marier ; mon Josse revient I

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