‹ Le mal du siècle scènes de la vie contemporaineChapitre 4 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

Le jour que Daniel avait fixé pour son retour, une couple d’heures après le dîner , l’intendant sortit du Wulfhof et suivit avec une certaine hâte Un chemin qui courait sur le dos des collines.

Le vieillard avait mis sa plus belle toilette : il portait un habit noir, une cravate blanche, une chemise garnie de dentelles et des gants glacés tout neufs.

Soit que ce costume de. cérémonie rehaussât la noblesse naturelle de ses traits, soit que soys l’influence d’une joyeuse perspective, il relevât davantage la tête, il y avait en ce moment dans la personne de M. Willibald quelque chose de distingué qui inspirait le respect et attestait qu’il avait jadis fréquenté les plus hauts cercles de la société.

Il était évident que le vieil intendant , tandis qu’il poursuivait son chemin, se trouvait plongé dans une douce rêverie qui berçait son âme ; car il souriait à ses propres pensées, faisait de la tête des signes d'approbation, remuait les lèvres comme s’il parlait à quelqu’un,

et se frottait les mains de temps en temps avec ün extrême contentement. Il arrivait cependant aussi que son visage prenait une expression d’abattement, comme si un nuage de chagrin y descendait. Peut-être quelques-unes des paroles inquiétantes du notaire murmuraient-elles à son oreille; mais cette émotion disparaissait de sa physionomie avec la rapidité de l’éclair, et, redressant la tête avec l’orgueil du bonheur, il continuait plus rapidement son chemin.

Après avoir, pendant un quart d’heure, suivi le dos des collines, il tourna à gauche, et se dirigea vers une petite campagne qui se montrait au milieu des arbres, au bout d’une avenue. Il ouvrit la barrière de cette campagne et disparut dans un petit sentier ombragé des deux côtés par des seringats...

Peu de temps après, il parut dans l’allée avec une vieille dame à un bras et une belle jeune fille à l’autre.

11 relevait plus haut la tête ; son regard rayonnait de bonheur et d’orgueil; on eût dit que le vieillard enthousiaste était rajeuni de dix ans.

La vieille dame ne semblait pas moins émue de joie ; bien que sa marche fût difficile et attestât une certaine paralysie, elle s’efforçait de sautiller, et tirait l’intendant par le bras pour le forcer à presser le pas. Son visage ridé était illuminé par un doux sourire, et elle poussait de joyeuses exclamations comme une jeune

fille qui court au-devant d’un plaisir longtemps désiré.

La jeune fille, au .contraire, était remarquablement réservée et silencieuse. L’expression d’une joie profonde rayonnait bien sur son gracieux visage; la rougeur de l’émotion courait bien comme un nuage sur son. front d’une blancheur de lis ; mais, soit que l’approche d’un instant solennel la tint plongée dans ses bienheureuses pensées, soit que, par pudeur virginale, elle s’efforçât de cacher ce qui se passait dans son cœur, elle se taisait et marchait d’un pas presque chancelant, son brillant œil bleu perdu distraitement dans l’espace.

Tandis que l’intendant était aussi absorbé que la jeune fille, dans ses réflexions sur le bonheur attendu, personne n’avait dit un mot depuis qu’on avait gagné la grande chaussée, sinon la vieille dame qui, comme nous l’avons dit, attestait, par toutes sortes d’exclamations confuses, la joie qui gonflait son cœur.

— Mais, Céleste, mon enfant, comment est-il possible que tu ne sautes pas de joie? De mon temps les gens s’aimaient avec un peu plus d’ardeur, et on ne craignait pas de le laisser voir quand c’était en tout bien, tout honneur. Comment ? tu passes cinq ans dans la solitude la plus complète, ne songeant à personne qu’à lui ; tu mêles son nom à toutes tes prières ; et, lorsque le doux rêve de ta vie va se réaliser, lorsque chaque

pas te rapproche de l’homme que Dieu t'a destiné pour époux, tu marches la tête baissée et tu veux te taire ? i — Mais, chère tante, murmura la jeune fille, maintenant que l’heure approche où je vais le revoir, tant de pensées inondent mon esprit, et mon cœur bat si fort que j’en perds presque la tête. Ah ! je suis bien contente; je remercie Dieu avec ferveur d’avoir permis que Daniel revint sain et sauf.

— Comme il seraheureux de te revoir! s’écria la vieille dame d’un ton enthousiaste. Pauvre Daniel, je me rappelle encore, comme si c’était hier, qu’il succombait presque à la tristesse, lorsqu’il dut prononcer, pour la dernière fois, ton nom à l’heure des adieux. Gomme cette séparation fut déchirante ! Il est encore devant mes yeux l’aimable jeune homme, la tête sur la poitrine, anéanti par la douleur, se tordant de désespoir, et ayant si peu conscience de la situation qu’on dut employer la force pour le séparer de toi. Les larmes me coulent encore sur les joues lorsque j’y pense...

— Ah ! taisez-vous, taisez- vous, ma bonne tante, dit la jeune fille d’une voix suppliante, ne dites pas de pareilles choses.

— Pourquoi? Il est toujours bon, quand le bonheur vous sourit, de se rappeler les heures tristes de la vie ; cela donne plus de force et une sensibilité plus profonde pour goûter la joie.

Digifizëa by'GnOgle

«■ Un tel moyen est superflu, madame de Berg, remarqua l’intendant en souriant. Je sens Bien en moiiriéme que mademoiselle Céleste n’a pas besoin d’évoquer de tristes souvenirs pour être joyeuse et émue par la pensée que, dans une demi-heure, peut-être, nous le serrerons dans nos bras.

Il y eut un court silence.

Mais le silence pesait à la vieille dame, son cœur avait besoin de s’épancher et elle devait donner un libre coure à sa joie.

— Oh! que je suis curieuse de le voirl s'écria-t-elle. Il sera devenu maintenant un brillant cavalier, plein d'usage du monde, d’esprit, d’expérience et émouvant par sa parole. Lorsqu’il quitta le Wulfhof c’était un beau, bon et affectueux garçon. Qui sait au devant de quel homme imposant, beau et fier nous allons? Céleste, Céleste, que tu es heureuse! je ne sais si je ne te porte pas envie. Ne ris pas, mon enfant; j’aime Daniel autant que toi. Ne l’ai-je pas porté sur mon bras et bercé sur mon sein, avant qu’il pût parler? N’ai-je pas aidé le bon Willibald à sauver l’enfant de la maladie et d’autres périls, comme si j’eusse été pour lui une seconde mère ? Ne s’est-il pas montré reconnaissant de mes soins, et ne m’a-t-il pas aimée du plus profond de son cœur? Oui, je serais destinée à être sa femme que ie ne serais pas plus heureuse.

Céleste pressa la main de la vieille dame en murmurant doucement :

— Bonne chère tante, merci, merci, entrelacez toujours le lien de l’amitié et de l’amour qui nous embrasse tous ! Que votre doux sourire soit la bénédiction d’une nouvelle famille, comme il a été celle de ma jeunesse.

Le vieil intendant marchait depuis quelque temps la tête penchée sur sa poitrine; il était évident qu’il était plongé dans une profonde rêverie et qu’il n’entendait plus ce qu’on disait à côté de lui.

Madame de Berg remarqua seulement alors son étrange préoccupation, et lui dit d’une voix calme :

— Qu’est-ce que cela, monsieur Willibald? Qu’est-ce qui inquiète votre esprit? Vous avez tous deux une singulière façon d’être heureux.

Le vieillard leva la tête ; aon visage était éclairé par l’expression d'une joie indicible, et ses yeux, humectés par l’émotion intime qui l’agitait, brillaient d’un éclat rajeuni.

— Qu’est-ce qui vous émeut si fort? répéta madame de Berg surprise.

— Une vision, répondit Willibald, un beau, un magnifique rêve. Et pouvoir, et devoir croire qu’il va être une vérité !

— Qu’avez-vous rêvé, monsieur Willibald?

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— Je n’ose presque pas le dire. Mais c’est si doux et si beau que cela causerait peut-être à la sensible Céleste une émotion trop forte.

— Mon cœur est plus calme, dit la jeune fille; les bonnes paroles de ma chère tante ont un peu détourné mes pensées. Dites franchement, monsieur Willibald, ce qui fait ainsi briller vos yeux de ravissement ?

D’une voix contenue, comme s’il voulait diminuer l’impression de ses paroles, le vieil intendant dit :

— Mon esprit était emporté par ses pensées. Je voyais dans la grande salle du Wulfhof, une jeune femme et un jeune homme assis la main dans la main. Leurs âmes semblaient s’échanger dans le regard de leurs yeux; quand ils détournaient la vue, c’était pour la faire tomber avec un éclair de bonheur d’une ineffable douceur sur deux petits anges, deux charmants enfants florissants de santé, qui jouaient à leurs pieds. C’était une petite fille et un petit garçon. Et je vis un vieillard, aux cheveux gris, ramper sur le parquet, et jouer et rire avec les enfants, tout comme s’il eût été enfant comme eux... Et, à un pas plus loin, je vis une vieille dame embrasser la petite fille, la caresser et la choyer, et j’entendais qu’elle apprenait à balbutier les mois sacrés Dieu, père, mère. Puis, la touchante scène changea soudain. Je vis un vieillard agonisant, étendu sur le lit de mort; à son chevet se tenaient les mêmes

personnes ; beaucoup d’enfants pressaient et baisaient ses mains glacées; des larmes d’amour et d’amitié coulaient tout autour de lui ; lui seul semblait ne pas s’affliger; avec un bienheureux sourire de reconnaissance, il tint les yeux levés vers le ciel jusqu’à ce qu’il sentît son âme déployer ses ailes. Alors il leva, par un dernier effort sa main, bénit les enfants qui sanglotaient, bénit les parents en pleurs, attira la vieille dame, sa bonne et fidèle amie, sur son cœur, et laissa, après ce tendre adieu, retomber sa tête pour toujours, tandis que son âme, en s’envolant vers le ciel, s’écriait encore : « Merci, merci, ô mon Dieu, de ce que je laisse heureux tous ceux que j’ai aimés sur la * terre. »

L’intendant se tut et regarda le sol, comme s’il eût été honteux de l'exaltation avec laquelle il avait dépeiht son espérance. Céleste, émue au plus haut point, avait couvert ses yeux de sa main, pour Cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Madame de Berg seule resta maîtresse de son émotion, et elle allait probablement réprimander M. Willibald sur la triste fin de son rêve; mais son attention fut tout à coüp attirée par des cris bruyants qui retentirent à l’improviste sur le côté de la chaussée.

C’était une jeune paysanne qui débouchait derrière eux d’un sentier sur le grand chemin et qui, tout

en marchant, poussait des cris de joie et chantait à gorge déployée.

Elle était très -parée et avait visiblement mis ses meilleurs habits de dimanche. Son costume éblouissait presque les yeux par ses vives couleurs ; mais ce qui brillait le plus en elle , c’était son visage florissant oh se lisaient la santé etla force.

Céleste la connaissait bien, car c’était elle qui, chaque jour, apportait du Wulfhof à la campagne de madame de Berg le lait nécessaire.

— Comme tu parais heureuse ! Barbe, dit la jeune fille en comprimant ses larmes, lorsque, arrivée tout près, la paysanne balbutia un salut respectueux.

— • Sans doute, répondit-elle en hochant la tête, comment ne serais-je pas joyeuse? mon Josse revient aujourd’hui ; je vais me marier.

— Sitôt, Barbe? Quittes-tu donc le Wulfhof? Où vas-tu demeurer?

— Ah! voyez- vous, mademoiselle, cela est mon secret; mais à vous qui êtes si bonne pour moi, mademoiselle, je puis le dire. Il faut savoir que dans deux mois il y aura une petite ferme vacante ; c’est encore assez loin d’ici, derrière Knocke, sous Sweveghem. Mon oncle, le forgeron, nous aidera un peu. Il a obtenu du propriétaire qu’on ne louerait la ferme en question à personne qu’à nous. Cela ne réjouira pas

peu Josse, quand il apprendra qu’une jolie petite maison et de bons champs l’attendent. Oui, oui, mademoiselle, je vais me marier. J’ai fait quelques épargnes; votre générosité y a aidé. Josse aura aussi gagné quelque chose ; je suis forte et en bonne santé ; nous verrons si Barbe ne sait pas labourer !

— Et tu t’es faite aussi belle que possible pour recevoir ton fiancé? demanda la vieille dame en riant.

— Ce n’est que mon devoir, madame de Berg ; avec votre permission , les beaux habil^ne font pas de mal à une paysanne. Josse ne m’a pas vue depuis longtemps ; il va faire de grands yeux en me voyant si bien habillée. Pour l’éprouver, je n’irai pas au-devant de lui, et me tiendrai au milieu des autres filles. Je gage qu’il courra tout droit à moi 1

Tout à coup elle regarda la demoiselle des pieds à la tête ; et, tandis que son visage exprimait l’étonnement, elle dit :

— Mais vous, mademoiselle Céleste, vous n’avez pas mis vos plus beaux habits? Vous ne paraissez pas contente ! N’allez-vous pas vous marier ?

Et, se reprenant, elle s’écria:

— Ah ! sotte paysanne que je suis 1 Vous êtes assez belle de vous-même... et, si vous n’êtes pas si joyeuse que moi , vous ne sentez pas moins de jdie dans votre

cœur, n’est-ce pas? Oh! écoutez, on bat le tambour là-bas !... Vite, vite, les voilà, sans doute!

A ces mots, elle s’élança en avant, en agitant les mains en l’air.

L’intendant pria Céleste et sa tante de hâter le pas. Tous se rendirent à la hâte dans la direction que la paysanne avait suivie.

Non loin de l’endroit où ils étaient, la chaussés longeait un hameau d’une vingtaine de maisons. C’était là que le jeune Daniel devait être reçu et félicité par les paysans des environs et par une partie de la population du village voisin.

Le hameau était orné pour la circonstance. On avait planté le long de la route une vingtaine de petits arbres verts, et on y avait fixé des drapeaux tricolores en papier; au-dessus delà porte de chaqu 2 auberge, — et il y avait là beaucoup d’auberges, — brillaient des félicitations en lettres noires et rouges.

Mais ce qui attirait le plus l'attention , et ce que paysans et paysannes contemplaient comme une œuvre merveilleuse, c’était un haut arc de triomphe fait de* gazon d’Espagne et de feuillage d’ifs que la confrérie de Saint-Sébastien avait élevé en l'honneur de M. do Hoogeland.

Il devait y avoir un cortège pour le recevoir, et on

était justement occupé à le disposer en ce moment devant une des auberges.

En avant se trouvait le bourgmestre du village, les reins ceints de l’écharpe aux trois couleurs , et accompagné de deux écbevins et de quelques membres du conseil communal. Le garde champêtre, le sabre au côté, se tenait dans une Hère attitude, à côté du bourgmestre. Puis, suivaient les membres de la confrérie de Saint-Sébastien ; d’abord la musique, consistant en une flûte traversière , une clarinette et un tambour ; puis, le porte-drapeau, en costume du moyen âge et tout étincelant de couleurs éclatantes et de clinquant; deux enfants, la figure noircie, qui devaient représenter les esclaves de la confrérie et qui portaient son blason; deux autres enfants, affublés en petits turcs, qui portaient quelques cuillers et fourchettes d’argent sur une planche décorée , — vraisemblablement les prix remportés par la confrérie, — et enfin une vingtaine de vieillards cassés, les Nemrods de la commune, armés de l’arc et de la flèche, restes vénérables de la race robuste et opiniâtre qui, jadis, sut défendre si héroïquement la Flandre opprimée sur le champ de bataille de Groningue, près de Courtrai.

On était encore en train d’organiser le cortège ; le garde champêtre avait quitté sa place, pour repousser les villageois curieux â distance des petits nègres et des

petits turcs; lorsque tout à coup un coup de pistolet retentit au loin comme signal, et tous se mirent à crier :

— Le voilai le voilai

Le cortège s’avança, tandis que clarinette, flûte et tambour entonnaient avec une grande force et une grande précipitation, une marche guerrière, et remplissaient l’air de sons qui excitaient d’autant plus l'enthousiasme des paysans que leur dissonance même agaçait les nerfs.

On voyait au loin, sur la chaussée, une voiture attelée de deux chevaux qui s’avançait au grand galop ; et comme il y avait au-dessus de nombreuses malles, on ne doutait pas que M. Daniel ne s’y trouvât.

Chacun dirigeait les yeux sur la voiture.

L’intendant, avec Céleste et sa tante, se tenait auprès de la chaussée, à la tête du cortège, mais à quelque distance. Non loin de là, au milieu d’un groupe de jeunes paysannes, se tenait Barbe, la vachère, qui ouvrait aussi ses yeux tout grands pour reconnaître Josse dans le conducteur de la voiture.

— Catherine, dit-elle, tremblante de crainte, à une de ses compagnes, regarde donc bien, il me semble que ce n’est pas Josse!

— Josse? répondit l’autre. Es-tu donc aveuglo,

Barbe? C’est Jean, le cocher de Courtrai ; je le reconnais bien.

— En effet, Catherine, Josse sera peut-être dans la voiture?

— - Innocente ! Depuis quand les domestiques vontils dans la voiture? Je pense à quelque chose, Barbe; il y a si longtemps que tu n’as plus eu de nouvelles de Josse. S’il était mort?

Barbe donna à son imprudente compagne un violent coup de coude dans le côté et murmura d’une voix altérée :

— Ah 1 cela me passe dans le cœur comme un couteau I

— Je dis cela pour rire, Barbe.

Mais la jeune fille, afiligée, s’éloigna d’elle sans plus parler, et courut dans la foule pour cacher l’émotion qui l’avait frappée.

La voiture allait être tout près ; chacun se pressa en avant pour en voir descendre le jeune homme. La musique commença, aussi bien que possible, l’air do bienvenue :

Où pcut-on être mieux, etc.

Sur un signe fait par le garde champêtre au cocher, celui-ci arrêta ses chevaux; de vives acclamations montaient dans l’air et tout le peuple battit des mains.

Le bourgmestre, prêt à souhaiter la bienvenue, se trouvait à la portière de la voiture... lorsqu’elle s’ouvrit tout à coup de l’intérieur et il en sauta quelqu’un à l’improviste.

Cette personne portait une longue redingote bleue à boutons dorés. A son chapeau brillait un galon d’or. Son visage rouge et gonflé annonçait la goinfrerie et la stupidité, et ses cheveux roux, qui étaient pour ainsi dire plantés à la naissance de son front, ne contribuaient pas peu à le faire paraître grossier et lourdaud.

Il n’eut pas sitôt mis le pied sur la chaussée, qu’il s’enfonça les doigts dans les oreilles, et s’écria en faisant toutes sortes de gestes étranges :

— A ïe ! aie! c’est pas pour souffrir ! musique du diable * ! Il y a de quoi donner des crampes à tous les diables de l’enfer. Cessez I cessez 1

— C’est Josse, le domestique de M. Daniel 1 murmurèrent quelques assistants.

— Comme il est bien habillé ! dit une jeune fille.

— Quel bavardage il fait, le butor de vacher ! grommela un paysan.

— Il est ivre ! dit brutalement un troisième.

• Comme on avait regardé dans la voiture et qu’on

1 En français dans te tex*

LE MAL DU SIÈCLEi

n’y avait rien trouvé, le bourgmestre et les échevins regardèrent le domestique d’un air interrogateur.

— Pour l’amour de Dieu, faites cesser à cetta clarinette ses affreux canards ! s’écria Josse.

Et quand, sur un signe du bourgmestre la musique eut fait silence, le domestique reprit :

— Vous me demandez où M. Daniel est resté ? A une demi-heure hors de Courtrai, ii lui a pris envie de continuer son chemin à pied, et il m’a envoyé enavant avec la voiture. Faut-il pour cela me regarder comme si vous vouliez me dévorer? Qu'y a-t-il d’étonnanten cela? Vous verre* bien d’autres caprices de M. Daniel. Il porta la main à son front et dit :

— Il y a une vis détraquée dans son cerveau. A tout instant, c’est une nouvelle affaire avec lui, et il faudrait être un magicien pour pouvoir le servir. I! fait une figure comme si le monde entier était contre lui. Attendez, dans une demi-heure ou trois quarts d’heure, il .arrivera avec Gombert son ami. Celui-là est un autre gaillard et vous apprendrez à en parler, soyez-en sûr. Celui-là ne s’inquiète ni d’enfer ni de diable, et il ne cesserait pas de rire et de railler quand même le monde entier périrait. Il mange pour quatre et boit pour sis. Et de l’esprit, et delà science? Il y en a autant dans son petit doigt, que dans tous les curés et les notaires à cinq lieues à la ronde. Eh 1 cocher , en avant! continue ta

PRÉPARATIFS DE RÉCEPTION. *î

route vers le Wulfhof ; je veux voir le jeu d’enfants qui

ra se passer ici.

Tous ceux qui entendaient le domestique parler ainsi le regardaient avec une grande surprise ; quelques-uns murmuraient d’un ton de désapprobation sur l’impudent bavard ; un seul, c’était le maître forgeron, lui cria brusquement :

— Est-ce ainsi qu’à Paris on respecte ses maîtres? Tu es encore devenu plus stupide qu’auparavant, roux maraud que tu es !

Josse entra en colère à ce reproche, et dit un si gros mot que mainte paysanne fit en silence le signe de la croix. Il remarqua le mauvais effet de son inconvenante sortie et s’écria en riant et en se tournant vers une auberge :

— Bah ! avez-vous peur que l’homme noir sorte de terre pour me tordre le cou. Rions de cela : mais j’oublie que j’ai soif du voyage. A boire ! à boire !

Et il pénétra avec une brutale violence, à travers les spectateurs murmurant, jusqu’à l’intérieur de l’auberge.

Le vieil intendant avait entendu la première repartie de la déclaration du domestique, et appris ainsi que Daniel n’arriverait que plus tard. L’insolent langage et certaines paroles de mauvais augure de Josse t’avaient frappé d’une profonde anxiété, et l’avaient fait

trembler dans la crainte que Céleste n’eût compris ce que le domestique disait. Si l’attention de la jeune fille et de sa tante n’eût pas été attirée par ce qui se passait près de la voilure, elles auraient vu comme le vieillard pâlissait, et comment il reprit, en apparence du moins, sa précédente tranquillité en les entraînant en dehors de la foule avec la violence de la précipitation.

M. Willibald dit qu’il n’était pas convenable d’être ainsi poussé et écrasé par le menu peuple ; l’espoir que Daniel était arrivé lui avait, un instant, fait oublier les exigences des convenances, et il s’était souvenu tout à coup de ce qu’il devait à madame de Berg, à Céleste et à lui-même.

Tandis qu’il balbutiait cette explication , il conduisit les dames dans un sentier latéral , et s’efforça, par une , conversation dégagée et par de joyeuses paroles , de . dissimuler l’inquiétude qui agitait son âme. Il n’eut pas grand’peine à le faire ; car elles n’avaient rien entendu des étranges discours du domestique.

M. Willibald lui-même , consolé et encouragé par ses propres paroles, commença à croire qu’il avait eu tort de se laisser émouvoir par le vain babil d’un imbécile, qui probablement, à son retour dans le pays natal, avait trop bu et ne savait ce qu’il disait. Enfin la confiance redescendit dans l’âme du vieillard. Le sourire qui illuminait son visage perdit toute affectation,

pendant qu’il poursuivait sa promenade en s’entretenant joyeusement avec les deux dames.

Barbe, la vachère, était, le visage attristé, à côté de l’auberge, au milieu d’un groupe de paysannes. Elle semblait prête à pleurer , mais contraignait ses larmes par un sentinjent de honte. Depuis que Josse était sorti de la voiture, elle avait, à quelque distance de lui, suivi . tous ses mouvements, et s’était placée plusieurs fois do façon à ce que son regard tombât sur elle. N’y réussitelle pas, ou ne l’avait-il peut-être pas reconnue ?

Comme elle exprimait sa crainte, et que Catherine lui donnait à réfléchir si elle n’avait pas eu tort de se faire si belle , parce que Josse ne l’avait jamais vue ainsi auparavant, le domestique à demi ivre sortit de l’auberge en courant, tandis qu’il faisait des grimaces d’aigreur et s’écriait :

— Brr ! Quelle boisson de chien ! Il n’y a rien d’étonnant à ce que les porcs deviennent si gras ici. Aïe ! si je pouvais retourner tout de suite à Paris : voilà un pays. Là tout le monde, jusqu’aux mendiants , boit du vin.

Il fut interrompu par une voix qui l’appelait par son nom : c’était la vachère Barbe, qui, ne pouvant résistei plus longtemps à son impatience , était sortie du groupe de ses compagnes, et, avec le sourire le plus affectueux sur le visage et des larmes d’émotion dans les yeux, s’écriait :

— Josse, Josse, ne connais-tu plus ta pauvre Barbe?

Le domestique parut surpris et regarda un instant la jeune paysanne qui, toute tremblante , attendait la reconnaissance. Il partit d’un grand éclat de rire , ût un bond fou et s’écria d'un ton railleur :

— Ah.! saprebleu ! notre vachère, aussi vrai que je vis! Quelle séduisante trogne! C’est comme le soleil qui luit! Et si jolie, si bien habillée! Tu as certainement trouvé un mari qui a des écus ? Proficiat !

La jeune fille si amèrement déçue dans son attente, baissa la tête, et laissa couler les larmes sur ses joues sans les cacher.

— Tiens ! elle pleure ! dit Josse surpris. Qu'est-ce que la niaise a maintenant?

Mais la paysanne , les yeux en pleurs , lui prit la main et le tira hors de la foule en lui disant :

— Voyous, Josse, je t’en prie, je t’en supplie, viens un peu de côté avec moi. Je te dirai deux mots seulement... Oh! mon Dieu, mon Dieu, fallait-il attendre cinq ans pour cela ?

Le domestique étonné du ton navrant de Barbe , se laissa conduire hors de la cohue, et parut même curieux de savoir ce qu’elle avait à lui dire.

Lorsqu’au coin d’une maison ils se trouvèrent isolés, Barbe refoula les larmes dans ses yeux , et dit du ton d’une résolution désespérée :

— Tu oses me railler, Josse f Oh ! c’est cruel et vilain de récompenser ainsi l'amour d’une pauvre fille. Ne ris pas, tu me déchires le cœur !

— Je n’irai certainement pas pleurer, dit le domestique d’une voix ironique. Sont-ce laies deux mots que tu avais à me dire ?

— Non, non, j’abrégerai: je veux savoir si la malheureuse Barbe est condamnée à mourir de chagrin. Josse, tu sais encore, n’est-ce pas, ce que tu m’as promis avant ton départ? Mon oncle nous mettra dans une belle petite ferme, avec cinq bonniers de bonne terre, un cheval, trois vaches... J’ai un peu épargné, il « nous avancera le reste. En travaillant bien nous en sortirons, et nous aurons la vie de deux anges dans le paradis terrestre...

— Ah! ah! c’est là le fin mot? s’écria Josse: se marier, travailler du matin jusqu’au soir, pour un tas d’enfants qui vous mangent les cheveux de la tête. Oh ! cette innocente Barbe qui s’imagine que je suis venu de Paris, pour passer ma vie derrière la charrue et boiré du lait de beurre. Allons, allons, mets-toi cette folie là hors de la tête, Barbe. Ce n’est pas que tu ne sois une jolie petite fillette, et, certainement, si je devais rester longtemps ici, je pourrais bien t’aimer un peu ! mais se marier? allons donc, des hommes comme nous ne se marient jamais !

En disant ces mots, il s’éloigna d’elle et se dirigea vers le centre du hameau. Le sourire, cette fois ironique, était douteux sur son visage, et, le regard fixé vers terre, il secouait la tête, comme si les paroles de la paysanne affligée lui avaient donné à réfléchir.

Barbe resta un instant écrasée et le tablier devant les yeux ; puis il lui échappa tout à coup un cri de désespoir; elle s’enfuit en gémissant par un sentier de traverse et disparut derrière un taillis d’aunes.

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