XIII
Après le départ de l’intendant, Josse n’avait pas déposé sa fourche ; il travaillait avec une nouvelle hâte à mettre le fumier en tas avec autant de soin que possible. Par la quantité d’oüvrage fait, il voulait montrer que la vie facile ne lui avait ôté ni les forces ni le courage au travail. Seulement, il levait par fois la tête et regardait vers la porte de l’écurie d’où Barbe lui .avait déjà souri deux fois en passant. Mais depuis longtemps il n’avait plus remarqué de mouvement dans l’écurie ; il crut devoir penser que son amie était occupée dans le fond des bâtiments et il ne détourna plus les yeux de son travail.
Tandis que muet, il jetait sur le tas les dernières parcelles du fumier, un monsieur apparut à la porte de la cour. Cette personne semblait pressée et fatiguée ; son visage était pâle, ses lèvres avaient une vive expression de mécontement et l’ensemble de ses traits attestait le chagrin, l’inquiétude et même la colère. Il
était visible, à la poussière blanche dont ses habits étaient couverts, qu’il venait de loin et avait voyagé à pied.
La solitude du Wulfhof le frappa d'étonnement ; il promena les yeux autour de lui avec un amer sourire ; mais dès qu’il eut aperçu Josse, il marcha droit à lui et lui demanda d’un ton brusque :
— Que fais-tu ici ?
Le son de cette voix parut frapper le domestique d’un saisissement soudain ; il laissa tomber sa fourche et bondit en arrière, tandis qu’il levait les mains au ciel et s’écriait :
— Ciel ! monsieur Daniel !
— Tiens-toi tranquille, et ne fais pas tant de bruit 1 • ordonna l’autre.
Mais le domestique regarda son maître de la tête aux pieds et s’écria à haute voix :
— - Mon pauvre maître ! il a voyagé à pied par ce soleil brûlant I Ah ! monsieur, je plains votre malheur!
— Gombert est-il au Wulfhof? demanda Daniel.
— Gombert? Gombert est en Angleterre, balbutia le domestique.
— En Angleterre? répéta Daniel pâlissant. Parle clairement r que veux-tu dire ?
— Nous sommes venus chercher ici le dernier argent. M. Gombert est parti pour Anvers, et de là il s’est
m LE MAL DU SIÈCLE.
enfui en Angleterre avec l’argent et même avec mes habits et mes épargnes.
— Tu es fou, tu rêves! s’écria le jeune homme d’une voix rauque.
— Je voudrais bien rêver ! dit Josse en soupirant ; alors je n’aurais pas dû vendre mes habits de livrée pour ne pas mourir de faim. Avec votre permission, monsieur, vous ne pouvez le crqire, mais Gombert est
plus grand scélérat et le plus vilain trompeur qui soit sous le ciel.
— Et a-t-il reçu l’argent de l’intendant? demanda Daniel.
— Certainement ; tout un paquet de billets de banque ; je les lui ai vu changer à Anvers contre je ne sais quels autres papiers blancs,
— Combien l’intendant lui a-t-il donné?
— Tout, jusqu’au dernier centime qui se trouvait encore ici. Gombert, lui-même, m’a dit qu’il ne vous reste plus rien.
Daniel pencha la tête sur sa poitrine et murmura des paroles incompréhensibles. Il lutta un instant avec de pénibles efforts contre la conviction du cruel égoïsme et de l’odieuse déloyauté de Gombert; mais il ne put résister longtemps à une évidente clarté. Un cri sombre et rauque s’échappa de son sein oppressé ; tous ses membres furent pris de contorsions convulsives, une
pâleur mortelle décolora sou visage, et il porta les mains à ses cheveux avec une sorte de rage insensée*
Effrayé de la terrible émotion de son maitre, Josse balbutia quelques paroles pour le consoler ; mais Daniel ne l’entendait pas et semblait avoir perdu la conscience de sa situation.
— Calmez-vous, monsieur, dit le domestique. L’intendant est allé chez mademoiselle Céleste, je cours le chercher. Il vous dira des choses qui vous tranquilliseront.
Daniel avait tressailli sous l’impression du nom de Céleste, et un cri de désespoir lui avait échappé.
Avec un signe impérieux et un regard étincelant, il se remit à grommeler en se tournant vers la porte.
— Reste icil C'en est fait, je n’ai plus besoin de rien, adieu !
Le domestique suivit son maitre avec des yeux pleins de larmes et secoua tristement la tête. Poussé par l'effroi et la pitié, il voulut même courir à lui pour le retenir : maisil vit le jeune homme se retourner près de . la porte et s’arrêter, comme s’il avait changé de dessein.
Un instant, Daniel tint son regard^fixé sur la maison ; une mystérieuse pensée semblait lui sourire, et cependant il faisait entendre de sombres plaintes, et fouillait sa poitrine de ses ongles. Puis, avant que le domestique pûl l’approcher, il s’élança, traversa la cour, ouvrit vi-
vement une porte et disparut dans l’intérieur de la maison.
Josse, jeta un cri de joie, courut vers la porte et prit le chemin qui conduisait à la campagne de la tante de Céleste.
Daniel s’était assis sur une chaise dans la grande salle. Il tremblait, tous ses membres semblaient frissonner, une expression insensée et maladive de joie ironique flottait sur ses lèvres, et il finit même par rire si haut, que ses éclats retentissaient dans la chambre; mais sous le coup d’une cruelle pensée, il se leva vivevement, se mit à marcher rapidement dans la salle, et se dit avec une ironie amère:
— Ah! le monde! le monde! Quel bourbier! quel enfer de fausseté, d’égoïsme, de froide cruauté : Gombert, mon fidèle compagnon, mon ami de cœur, mon frère dévoué! Un lâche trompeur, un vaurien sans honneur, un misérable voleur ! Et moi, naïf que j’étais, qui lui avais confié mon bonheur, ma vie ! ah ! ah ! et après une telle preuve, je pourrais encore croire à l’homme! Et je n’éclaterais pas de rire, en entendant prononcer les mots hypocrites d’amitié, de dévouement, de fidélité? Je consentirais à rester le jouet d’une société où le plus innocent a plus de venin dans le cœur que le serpent le plus venimeux. Désenchanté et trompé dans tous les instincts de mon cœur, irais-je
traîner une misérable vie jusqu’à la lombe? A quoi puis-je être bon désormais? Quel but mon existence peut-elle encore avoir sur la terre? Coupable à mes pro* près yeux, impuissant jusqu’à la lâcheté, tombé au dernier degré de la misère matérielle et morale, que ferais-je? Implorer le secours de gens qui me feraient payer un avare secours par la plus sanglante humiliation ! De la générosité ! De l’amour! Ne sont-ce pas des hommes? Gombertne m’a-t-il pas trahi, lui, le seul en lequel je crusse encore? Accepterais-je l’aide de ceux dont j’ai méconnu les preuves d’amitié ? de l’estime desquels je me suis moi-même rendu indigne ? J’irais mendier? Non, non, la coupe de la vie est pleine de fiel, pourquoi y boire pendant un siècle de dégoût et de désespoir? Ah! vidons-la d’un seul coup !
Il arpenta de nouveau la chambre et promena son regard autour de lui. Ce regard était farouche, ses mouvements fiévreux, et de temps en temps il était saisi d’une convulsion qui lui arrachait un affreux cri de douteur et de désespoir.
Tout à coup il se frappa le front de la main, poussa une étrange clameur, comme s’il s’était souvenu de quelque chose. Il s’élança hors de la salle, traversa le corridor, monta l’escalier, ouvrit la porte d’une chambre et se précipita avec une aveugle hâte vers , le secrétaire, au-dessus duquel était appendu l’at-
tirail de chasse de l'intendant. Il arracha avec un cri de joie un lourd pistolet de la muraille, recula d’une couple de pas, mit la baguette dans le canon et s’assura que l’arme était chargée.
Puis il resta immobile et sembla, en ce suprême et solennel instant, rassembler une dernière fois toute l’énergie de sa pensée. Il redressa la tête et leva les yeux au ciel, comme s’il voulait se plaindre au Créateur de son sort ; mais son regard rencontra les portraits appendus au loin contre le mur. Cette vue lui causa une vive émotion.
— Ma mère! murmura- t-il d’une voix tremblante. Aht je ne l’ai jamais connue ! La confiance, l’amour, la bonté rayonnent dans ses yeux calmes et tranquilles. Elle, elle a cru! Si Dieu lui avait donné une plus longue vie, elle aurait protégé son enfant contre la connaissance de la désenchantante vérité!... Mon pauvre père! Comme ses yeux sont ternes et sans éclat, comme son visage est flétri, comme le pli du chagrin est amer sur ses lèvres ! Lui, il a connu l’homme ! Lui, il a été la proie de l’égoïsme général ; lui aussi est mort avec le serpent du désenchantement dans son cœur desséché, patiemment, avec résignation, avec l’abandon d’un martyr.
Il avait prononcé ces derniers mots d’un ton de doute, et il avait tremblé comme si un doùloureux
Digifeed byjQaogle
rayon de lumière avait tout à coup pénétré dans son esprit.
Il détourna les yeux des portraits de ses parents en poussant un cri sourd, garda un moment le silence, et les yeux fixés sur le parquet, il étreignait convulsivement le pistolet du poing. Bientôt il sembla revenir à l’idée de sa situation. La pensée qui avait été interrompue par la vue des portraits se réveilla dans son esprit. Il tomba lentement à genoux, leva les yeux au ciel et dit :
— Oh 1 mon Dieu, pardonnez à votre malheureuse créature sa folie, son désespoir. Vous avez mis dans mon âme l’instinct du bon, la soif de la vérité, l’aspiration ardente vers l’amitié et vers l’amour. Si seulement j’avais pu croire à quelque chose d’humain ; si un sentiment du cœur m’avait paru pur et désintéressé dans quelque homme que ce soit; si une seule espérance Im’était restée, j’aurais supporté avec soumission le poids de la vie... Mais non, mon cœur saigne des mille blessures de la désillusion ; toute foi, tout espoir est mort en moi ; rien que le dégoût, l’impuissance et le doute 1 II y a une voix qui crie en moi que je vais commettre une affreuse lâcheté, que je vais attirer sur moi votre juste colère. Ah I je n’ai plus le courage de vivre, mon cerveau est malade; je 'suis fou. Pardon, pardon, pour un pauvre et faible être qui recule d’effroi devant
SCO LE MAL du siècle.
1g mal et qui, harassé et épuisé do forces, cherche un dernier asile dans la mort 1
11 se leva et porta les deux mains au pistolet ; le chien grinça lugubrement dans la chambre.
— C’en est fait I La lutte est à sa fin. Adieu à la vie! Adieu au monde pervers, lâche et sans âme ! murmura-t-il en élevant le pistolet.
Mais une soudaine émotion s’empara de lui, et un amer et maladif sourire fit trembler ses lèvres.
Il venait seulement de remarquer que son pistolet, bien que chargé, n’était pas muni d’une capsule et que le chien frapperait en vain la cheminée.
Il s’élança vers le secrétaire en s’écriant :
— Ah ! ah ! encore un instant de vie 1 Ce n’est rien? je trouverai ce qui est nécessaire...
Les mains tremblantes et avec des mouvements brusques, il ouvrit un à un tous les petits tiroirs du secrétaire et y fouilla fièvreusement pour y trouver une boite de capsules. L’inutilité de ses recherches le fit gémir d’impatience; ses mains tremblaient de plus en plus fort, ses cheveux se dressaient sur sa tête, une froide sueur perlait sur son front, et il semblait frappé d’une complète folie.
Il ouvrit enfin le grand tiroir et y regarda avec le faible espoir d’y trouver peut-être l’objet qu’il cherchait.
Mais, comme si dans le tiroir un objet terrible avait
- Digife-ed byX-ioogle
frappé sa vue, il s’arrêta soudain, immobile, pas un soupir ne s’échappa de son sein, sa respiration même parut suspendue. Il était là, le regard fixé dans le tiroir immobile comme une statue.
Peu ù peu un frémissement nerveux commença à parcourir ses membres; ses jambes s’affaissèrent sous ce poids de son corps, le pistolet tomba de sa main sur le parquet.
Sentant ses forces défaillir, il se retourna et alla, en chancelant, à une chaise où il s’affaissa.
Dans chaque main, il tenait une feuille de papier couverte d’écriture : les deux lettres que l’intendant avait déposées dans le tiroire.
Comme si les lettres tracées sur ces feuilles exerçaient' sur lui une influence magique, il y tenait son regard fixement attaché et les regardait tour à tour sans que son visage attestât autre chose qu’un affreux égarement d’esprit. Peu à peu, cependant, le jour parut se faire dans ses idées, et son regard prit plus clairement l’expression d’une surprise sans bornés.
Sans savoir en apparence ce qu’il faisait ici, peutêtre sans comprendre les sons qui tombaient lentement de ses lèvres, il lisait çà et là dans ces deux lettres des mois isolés qui, plus que les autres, le frappaient d( stupéfaction.
« Élevons notre courage à la hauteur de notre
amour pour lui ! murmurait -il, l’œil sur la lettre de Céleste. S’il est nécessaire de tout sacrifier pour le sauver d’une seule humiliation, n’hésitez pas un instant... Nous travaillerons ensemble à guérir les blessures de son cœur... »
Et, portant les regards sur la lettre de l’intendant, il poursuivait d’un ton rêveur :
« Daniel n’a pas besoin de votre généreuse aide. Je possède une fortune personnelle, l’héritage de ma sœur. Elle servira à payer au fils malheureux ma dette envers le père. Ne vous en étonnez pas; de ma part, ce n’est pas un sacrifice, je ne vis que pour Daniel; une .seule pensée occupe mon esprit : le sauver, le voir encore heureux sur la terre... Daniel est trop confiant, trop croyant; la simplicité de son cœur l’a fait tomber sous les séductions d’hommes faux et égoïstes. le le ramènerai au Wulfhof; nous l’entourerons d’amitié, d’amour ; nous lui ferons oublier ce qu’il a souffert.... Je pars à l’instant... Oh! Céleste, âme aimante et pure, votre prière doit être puissante auprès de Dieu ; suppliez-le , en mon absence, qu’il nous donne pour récompense le bonheur de Daniel... »
Les deux lettres échappèrent à sa mairi et tombèrent par terre ; sa tête s’affaissa sur sa poitrine, tandis que des larmes abondantes commençaient à couler de ses
’Dtgifeed byTiüegle
yeux. Longtemps il pleura en silence,, mais son esprit était sans doute en proie à de pénibles réflexions, car de temps en temps ses membres tressaillaient encore légèrement et un profond soupir s’échappait de son sein. Il était engagé dans une lutte entre toutes ses pensées égarées et une nouvelle conviction qui prenait possession de lui irrésistiblement , mais non sans violence.
Enfin, l’ardeur de cette lutte parut diminuer, et un eourire de bonheur éclaira son visage, tandis qu’il murmurait en lui-mêine.
— J’ai cruellement méconnu son affection; je l’ai outragée et blessée. Je ne mérite que sa haine. Elle pleure, elle tremble, elle succombe sous l’anxiété à la pensée de mon malheur! Elle sacrifie son héritage paternel pour me sauver d’une seule humiliation ! Elle veut consacrer sa vie, tous les instincts de son àme angélique à guérir les blessures de mon cœur ingrat ! Et le vieux Willibald? Il a entouré mes jeunes années de plus d’amour, de plus de soins, qu’une tendre mère n’eût pu en donner à son enfant chéri. Quelle récompense pour tant de bonté ! Je ne lui ai donné que du chagrin ; j’ai altéré sa santé et abrégé sa vie, et c’est cruel 1 j’ai exposé ses cheveux blancs aux outrages d'un hâbleur sans âme ; je l’ai vu humilié devant ce vil Gombert... et je ne l’ai pas protégé! Il veut se dé-
pouiller de tout pour me sauver. Il doit savoir que, dans une vie aussi orageuse, l’argent du bienfait peut aussi être dissipé. Qu'est-ce que cela lui fait ? Il acceptera la misère pour ses vieux jours, pourvu qu’il puisse penser qu’il souffre pour Daniel!
Il se passa vivement la main sur le front.
• — Mais, c’est un rêve peut-être? dit-il en soupirant. Tout un monde de pensées me sont passées par la tête depuis quelques instants. Si j’étais le jouet d’un obscurcissement de l’intelligence !
Et fixant sa vue sur les lettres, il dit avec un sourire de bonheur :
— Non, c’est la vérité. Comment douter avec ces mots étonnants sous les yeux : « Je ne vis que pour Daniel ; une seule pensée remplit mon esprit : le sauver, le voir heureux sur la terre. »
Bien que ses traits parussent illuminés par l’espérance et par la joie de la foi qui lui revenait, de$ larmes tombaient encore de ses yeux. Il resta un instant plongé dans ses réflexions, et se laissa glisser de la chaise à genoux sur le sol. Il leva les yeux au ciel et s’écria :
— O mon Dieu! je vous ai blasphémé dans votre œuvre ! Je vous ai blasphémé dans l’homme, dans le monde, dans la nature ! Et tandis que je vous outrageais par mon orgueilleux doute, par mon désespoir insensé,
vous mettiez deux de vos anges sur mon chemin, pour me retenir sur le hord de l’abîme, pour me sauver de la plus affreuse lâcheté, pour ne pas me laisser paraître devant vous chargé du crime d’un suicide 1 Ah ! pardon, pardon, mon Dieu, j’expierai...
Un cri perçant, une sinistre clameur retentit derrière lui.
Reconnaissant la voix, il se leva vivement, ouvrit les bras, et se jeta en avant avec un cri de joie.
— Willibald, Willibald, mon ami, mon bienfaiteur, mon père ! s’écria-t-il.
Et il se jeta sur le sein du vieillard, tandis qu’un torrent de larmes inondait ses yeux.
L’intendant, muet et plein d’anxiété, tenait le regard fixé sur le pistolet qui se trouvait par terre devant le secrétaire. La vue de cet instrument de mort l’effrayait tellement, qu’il semblait indifférent aux démonstrations affectueuses du jeune homme, et celui-ci sentait le vieillard trembler dans ses bras.
Après' une longue étreinte, Daniel lâcha l’intendant, et, péniblement affecté par sa froideur, le regarda avec ime douloureuse anxiété.
M. Willibald désigna le pistolet d’un geste muet.
— Ce n’est rien, rien que la dernière tache de moi* passé, s’écria Daniel. Détournez les yeux de ce maudit souvenir. Je suis régénéré par une nouvelle vie. Votre
âme, l’âme de Céleste, m’ont parlé par ces pages. Ce sont les sources de ma foi regagnée. Ne craignez plus pour Daniel ; il est réconcilié avec la vie, avec l'humanité et avec Dieu.
Un cri de bonheur retentit dans la chambre ; et le vieux Willibald serra étroitement le jeune homme sur son cœur. Des larmes coulaient aussi des yeux du vieillard. Il levait les yeux avec une expression d’adoration, pour remercier le ciel de sa miséricorde, et dirigea un regard de triomphe vers les portraits, comme s’il voulait dire : Oh ! ne m’accusez plus : votre enfant est sauvé.
Et, se dégageant des bras du jeune homme, il dit d’une voix qui tremblait d’une bienheureuse émotion :
— Daniel, mon cher fils, jette un regard d’espoir dans l’avenir, ton apparent malheur est une faveur du Seigueur. Tout ce que tu as rêvé dans ton heureuse jeunesse, va devenir une vérité. Le Wulfhof sera un paradis de confiance, de paix et d’amitié. Ah 1 maintenant tu ne le quitteras plus ce lieu béni, où une jeune fille d’élite t’entourera de l’auréole d’un éternel amour.
Le jeune homme, muet, regardait le parquet et secoua négativement la tête.
Il sentit la main du vieillard trembler dans la sienne, et dit d’un ton triste :
Digiti
— Je dois vous quitter de nouveau, Willibald.
— Vous retournez à Paris? s’écria l’intendant. O malheur I je me suis trompé.
— Non, répondit Daniel, j’ai pour toujours renoncé à l’erreur; mais je me reconnais indigne de tant de bonheur. J’ai promis à Dieu que j’expierais mes coupables folies.
— Daniel, Daniel, tu m’effrayes ? Quelle est ta résolution ?
Montrant l’une des deux lettres, le jeune homme dit avec un calme mélancolique dans la voix :
— Dans cet écrit, Willibald, j’ai non-seulement appris jusqu'à quel point le cœur humain peut être généreux et aimant; j’y ai appris aussi qu’il me reste quelque chose de mon héritage paternel. Donnez-moi quelques milliers de francs; je veux aller dans le monde me rendre utile, m’éprouver moi-même, me purifier par le travail. Croyez -moi, Willibald, la pensée de votre bonté infinie m’accompagnera sans s'affaiblir.
— Et Céleste, dit le vieillard en soupirant.
— Céleste? répéta Daniel. Oh! ce serait un orgueil insensé de ma part, que de nourrir l’espoir que vous faites briller à mes yeux par excès d’amour. Céleste est tant au-dessus de moi; je sens si bien ma petitesse et mon infériorité, que je n’oserai3 sans honte et sans
3 Oj LE MAL DU SIÈCLE,
trembler, élever les yeux jusqu’à elle. Je l’admire; je puis l’adorer comme l’image de la bonté infinie de Dieu, mais indigne comme je le suis, je ne puis accepter le sacrifice de cet être pur et angélique.
M. Willibald, un peu rassuré, prit de nouveau la main du jeune homme et dit :
— Mon pauvre Daniel, l'erreur, le doute, ont laissé quelque obscurité dans ton esprit. Comment, tu admires la grandeur d’âme de Céleste? Tu devrais pouvoir rendre hommage à la bonté du Seigneur, dis-tu ? Et , par excès de reconnaissance, pour récompenser son amour, tu irais briser son espoir, la rendre malheureuse et changer sa vie en une longhe et triste désolation ! Et, pour prouver à ton vieil ami Willibald que tu es sensible à son attachement, tu veux le fraprer d’un éternel désespoir et charger ses vieux jours de chagrin !
Le jeune homme se tut, et, pour toute réponse, pressa avec effusion la main du vieillard.
— Ne te laisse pas séduire par l’orgueil, par ce faux sentiment de dignité personnelle qui t’a si longtemps aveuglé, reprit Willibald d’un ton doux. La vraie dignité consiste à accepter les faveurs de Dieu, sans s’insurger avec l’orgueil du doute contre le bienfait, 0 Daniel! j’ai tressailli de bonheur quand je t’ai entendu t’applaudir d’une nouvelle vie , de ta foi re-
conquise , de ta réconciliation avec les hommes. Hélas, je me suis trompé I le doute habite encore ton cœur.
— Non, non, s’écria le jeune homme effrayé de cette accusation, je crois, j’ai confiance, toute incertitude a disparu de mon esprit.
— Pourquoi ne le proüves-tu donc pas?
— Qu’exigez-vous ? Que dois-je faire, Willibald?
— Il faut te livrer sans résistance aif bonheur que le ciel t’offre et ne pas gâter ton salut par les hésitations de l’orgueil. Tu dois, avec une fervente reconnaissance, accepter la main de celle que Dieu t’a destinée pour épouse; la respecter, l’aimer et la récompenser de son amour.
Daniel luttait encore contre l’idée de devoir paraître en la présence de Céleste. C’était un sentiment de honte qui le troublait.
— Tu peur me prouver, Daniel, que tu as triomphé du doute, reprit l’intendant. Josse est venu m’annoncer chez Céleste ton retour au Wulfhof. Ton émotion, ta pâleur, tes paroles étranges avaient effrayé le pauvre garçon. Il me parla d’un malheur qui pouvait arriver et me supplia de courir au Wulfhof pour empêcher la catastrophe, s’il en était encore temps. J’ai quitté Céleste au moment où un torrent de larmes jaillissait de ses yeux, où elle remplissait sa demeure de ses
cris d’angoisse et où elle allait défaillir d’épouvante. Songe à ce qu’elle doit souffrir dans sa mortelle incertitude sur ton sorti sonde sa douleur, vois-la frémir de crainte qu’on vienne lui dire : Daniel n’est plus sur la terre ! Sais- tu ce qui serait un acte de reconnaissance, de justice et d’amour? Sais-tu comment tu pourrais me prouver que la foi, le courage et le vrai sentiment du * bien sont vraiment revenus en toi ? Dis-moi qu’à l’instant tu veux aller trouver Céleste ; dis-moi que tu ne connais ni l’humiliation ni la honte quand il s’agit d’abréger de pareilles douleurs. 0 Daniel I je t’en conjure, n ’hcsite pas 1
— Allons 1 allons ! s’écria le jeune homme, je me soumets ; s’il y a quelque chose dans mon indignité qui m’humilie, l’amour de Céleste m’élèvera à mes propres yeux. Allons, mon généreux ami, faites à votre volonté.
Le vieux Willibald leva les yeux au ciel et s’écria avec.une joie triomphante :
— Béni, béni soit le Seigneur, l’esprit du doute est vaincu !
Et, saisissant la main du jeune homme, il l’attira hors de la chambre et descendit à la hâte avec lui les rscaliers.
Justement'en ce moment Céleste et sa tante apparaissaient sous la grande porte : sans doute les deux femmes n’avaient pu résister plus longtemps à leur
LE RETOÜR DE L’ENFANT PRODIGUE anxiété et étaient venues au Wulfhofpour apprendre ce qui s’était passé.
Céleste marchait d’un pas chancelant au bras de sa tante ; la jeune fille effrayée était pâle et des larmes inondaient ses joues. Devant la porte de l’écurie se trouvait Barbe qui, à la vue des larmes de Céleste, leva les mains au ciel de compassion et s’écria : .
— Pauvre demoiselle, comme elle est malheureuse !
En ce moment Daniel et l’intendant parurent dans la
cour...
Céleste s’arrêta tremblante ; Daniel, profondément ému, retint également son pas.
Des yeux de tous deux rayonnait un pénétrant regard ; sur les deux visages apparut un sourire d’une indicible douceur, et, — comme si leurs âmes, avec la rapidité de l’éclair, avaient échangé l’assurance d’un éternel amour, des deux poitrines s’échappa un cri de triomphe, et, ouvrant les bras, ils coururent au-devant l’un de l’autre et tombèrent, poitrine contre poitrine, dans une longue étreinte,
— Céleste I
— Daniel!
— Ma femme !
— Mon époux ! retentissait-il dans la cour.
L’intendant pressa la main de madame de Berg dans
la sienne et dit d’une voix altérée :
— Ah ! chère amie, je succombe à la bienheureuse émotion. Réjouissez-vous, nous sommes récompensés.
Barbe était devant la porte de l’écurie à battre des mains et à danser comme un enfant en s’écriant :
— Hourra! hourra I mademoiselle Céleste va aussi se marier : je ne serai pas seule heureuse !