‹ Le mal du siècle scènes de la vie contemporaineChapitre 8 sur 9 · IIS · texte numérisé non relu

IIS

Dans une chambre du Wulfhof, M. Willihald était assis devant un secrétaire à pupitre saillant. À côté de lui, sur une table, gisaient de grands livres entassés les uns sur les autres ; toutes les chaises étaient chargées de liasses de papiers et de feuilles détachées : le parquet de la chambre lui-même en était en partie couvert.

Au-dessus du secrétaire étaient suspendus quelques fusils et pistolets au milieu de toutes sortes de pièces d’attirail de chasse. Deux portraits ornaient les murailles vis-à-vis l’un de l’autre. L’un était un portrait de femme au visage calme et doux, l’autre représen® tait un homme dont les traits étaient visiblement flétris et amaigris par le chagrin.

Le coudé appuyé sur le pupitre, le vièillard était assis plongé dans ses pensées. Il secouait parfois la tête avec une triste expression de doute, et remuait les lèvres sans que cependant aucun son sortit de sa bouche. Seulement, de temps en temps, sa poitrine se gon*

fiait, pour se rétrécir ensuite par l’expiration d’un pi’ofond soupir. /

Les portraits tenaient leurs yeux fixes dirigés sur lu* et semblaient l’interroger. Soit que l’intendant rêveur sentit la mystérieuse influence de ce regard, ou qu’une nouvelle pensée passât dans son esprit, il leva 'lentement la tête et contempla les deux portraits pendant quelques instants. Peu à peu, cette vue l’émut de plus en plus jusqu’à ce qu’en poussant un cri d’anxiété, il laissât tomber sa tête sur la main et [murmura en frissonnant :

— Ils me demandent ce que j’ai fait de leur enfant! Et moi, hélas 1 je ne puis, je n’ose leur répondre.

Après cette plainte, ce vieillard ému resta longtemps silencieux et immobile, les yeux fixés sur le parquet. Cependant, son .visage se resséréna par degrés ; une sorte de sourire plein d'espoir flotta même sur ses lèvres, et il murmura :

— Qu’est-ce donc qui m’inquiète ainsi? Pourquoi trembler devant un mal incertain? Mon esprit attristé se crée des fantômes, peut-être... La parole de Daniel, le ton de sa voix, n'est-il pas aussi affectueux qu’autrefois? N’ai-je pas vu son âme aimante me sourire du fond de ses yeux? C’est inconcevable ! Me laisser insulter en sa présence, me laisser accuser de fausseté et de tromperie! Et nommer son ami celui qui jette ainsi la

calomnie sur mes cheveux blancs ! Mais Daniel est malade; il est plus digne de pitié que de blâme... Ah! si le ver du froid égoïsme, de l’orgueil, du doute, avait jamais trouvé le chemin de son cœur? Ce même ver qui jadis a déchiré mon cœurl Non, non, comment alors le regard de Céleste pourrait-il l’émouvoir jusqu’au fond du cœur? Sa maladie semble au contraire la conséquence d’une surexcitation de la sensibilité. Que dois-je craindre? Que dois-je espérer? Gombert ne serait-il pas le démon qui assiège l’âme de Daniel? Les explications que Josse m’a données me le font croire. Peut-être le mal de Daniel n’est-il pas autre chose que le chagrin de savoir sa fortune si diminuée ? Si je lui donnais l’héritage de ma sœur! cela l’arracherait peutêtre au désespoir qui l’accable... Non, il ne faut pas briser cette dernière planche de salut I S’il retourne à Paris avec son ami, il' dépensera tout ce qui lui appartient. Si c’est une fatalité et qu’elle doive s’accomplir, eh bien, il trouvera toujours ici un cœur pour l’aimer et un petit trésor pour le sauver de la détresse et de l’humiliation. Je dois parler à Daniel seul, lui ouvrir les yeux sur son dangereux ami ; mais ce Gombert ne l’a pas quitté hier un instant. Puissé-je être plus heureux aujourd’hui! J’entends leurs pas en bas. Au compte maintenant, quel nouvel outrage me réserve cet impudent étranger? Outrage, calomnie, que m’im-

porte! Mais mon pauvre malheureux Daniel, que Dieu le protège!

Le domestique Josse frappa à la porte, et dit après qu’on lui eût ouvert, que M. Daniel attendait l’intendant pour la reddition des comptes.

Le vieillard chargea les grands livres sur les bras du domestique, et descendit l’escalier avec lui.

Willihald entra dans la salle en saluant. Il dirigea d’abord les yeux sur Daniel avec un éclair de joie mêlée de tristesse; mais, lorsqu’il vit Gombert s’avancer, il releva la tête et regarda l’étranger avec une expression froide et hautaine.

Josse, haletant de fatigue, déposa le tas de livres sur la table et quitta la salle.

— Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’écria Gombert étonné. Vous n’espérez pas que nous allons examiner tous ces livres, n’est-ce pad? il faudrait plus d’une semaine.

— Ce sont les comptes de mon administration, répondit Willibald. Dans le registre au-dessus sont inscrites les dépenses pour l’entretien et l’amélioration des bâtiments; le second renferme les dépenses pour •le ménage et la nourriture des domestiques et ouvriers. ^Ceci est le livre des recettes et des dépenses relatives à la culture des terres et à la vente des fruits. De ces deux lourds registres, l’un est mon Journal, où toutes

les dépenses et les recettes, sans exception, dont inscrites au moment même où elles ont lieu; le second est le Grand-Livre , où les dépenses et les recettes sont réunies, et où, à la fin de chaque année, la clôture du compte général est faite. J’ai au moins trois fois autant de livres encore, qui se rapportent aux premières années de mon administration. J’irai les chercher, si vous le désirez. Mais, dans ces derniers registres, vous trouverez le résumé et la conclusion de tout.

En murmurant quelques paroles de dépit, Gombert avait pris le livre supérieur et l’avait ouvert sur la table. Daniel s’était levé et s’était approché de son ami.

— Parbleu 1 s’écria Gombert, voilà une bonne manière de faire les comptes où le diable lui-méme ne verrait pas clair ! Quatre livres de clous de grenier à vingt-cinq centimes, un franc; six livres de couleur verte à quatre-vingt quinze centimes; une brosse... Si nous devions chercher ainsi la justification d’une dépense de cent mille francs, ! ,il y aurait moyen d’y passer six mois!

— C’est possible, répondit le vieux Willibald trèsfroidement; mais, puisque monsieur a l’expérience de semblables affaires, ce ne sera pas la première fols qu’il aura reconnu que ce n’est pas dans ces annotations particulières qu’on peut trouver la conclusion des comptes. Voilà le Grand-Livre,

|;0 LE MA.L i)ü SIÈCLE.

Gombert ouvrait le registre indiqué et resta longtemps à en contempler les pages.

— En effet, cela devient plus clair, dit-il. Je trouve ici consignées des sommes beaucoup plus fortes ; mais qui dit que cela a été réellement dépensé ?

L’intendant frissonna, et le rouge de la colère lui monta au front. Il ne répondit pas à la question de Gombert, maisle regarda dansles yeux avec uneexpression de fierté blessée.

— Vous pouvez le prendre comme vous voulez, dit Gombert. Je le x'épète : tout cela est bel et bon et les livres sont écrits avec soin; mais qui me dit que ces sommes sont vraiment dépensées ?

— Ainsi, monsieur, s’écria Willibald avec un sourire amer, vous osez me croire capable de falsification? C’est un outrage que je ne supporterais pas si mon respect et mon attachement pour une autre personne ne me retenaient.

— Quel ton prenez-vous là? dit Gombert d'un ton railleur. Êtes- vous peut-être plus qu’un domestique?

Le vieux Willibald eut peine à contenir son indignation ; il tremblait visiblement, et des larmes jaillirent sur ses joues.

A cette vue, Daniel courut à lui, le prit par la main, et, tendant le poing vers Gombert, il s’écria :

— Ahl c’en est tropl Non, non, je ne laisserai pas

insulter le vieil ami de mon père. Gombert, respecte ses cheveux gris ou je fais jeter ces livres au feu et ne veux plus en tendre parler de compte. Ne ris pas, pour l’amour de Dieu, ne raille pas. Ce que tu fais est une odieuse méchanceté !

Le visage de Daniel était pâle comme celui d’un mort et il vacillait sur ses jambes sous le poids de l’émotion violente qui l’accablait.

— Merci, merci, Daniel, murmura l’intendant ému, avec de nouvelles larmes dans les yeux, larmes de joie et de doux bonheur.

— Je ne comprends plus ce qui arrive, murmura Gombert, avec une véritable surprise et un remarquable sang-froid. Si nous devons accepter sans examen ce que les livres disent, alors, je vous demande à quoi les livres servent? En tous cas, puisque mon ami Daniel se montre si tendre à votre égard, il vaut mieux, monsieur l’intendant, que nous mettions fin à cette scène ridicule. Je vous dis adieu à tous deux , et vais faire mes malles. Imbécile que je suis ! Venir de si loin pour être ici victime de la duplicité et de la lâcheté.

Ces mots effrayèrent Daniel, d’autant plus qu’il vit son ami se diriger vers la porte. 11 se plaça devant lui, le ramena par la main dans la salle, et dit du ton du commandement :

Allons, Gômbert, il faut être indulgente Je faciliterai l’affaire. Aie un peu de respect pour un vieillard.

Gombertse laissa conduire à la table en grommelant* il y avait cependant une grimace ironique sur ses lèvres comme si ce qui se passait lui faisait pitié.

— Monsieur Willibald, dit le jeune homme, nous ne pouvons rien comprendre à ces livres de comptes, sans votre secours ; le temps nous manque pour un examen approfondi. Ayez la bonté de nous apprendre ce que nous désirons savoir. Vous m’obligerez, et je vous en serai reconnaissant, Willibald.

La voix suppliante de Daniel dut faire une profonde impression sur le vieillard, car, sur son visage parut un calme sourire qui témoignait que tout ressentiment avait disparu de son cœur.

— Pour vous, Daniel, dit-il, je veux tout faire, tout supporter, répondit-il.

Et, se tournant vers Gombert, il dit avec une certaine affabilité :

— Eh bien, monsieur , puisque Daniel le désire, oublions les paroles désagréables échangées entre nous. J’apporterai ici les quittances de toutes les dépenses ; il y en a cependant assez pour couvrir toute cette table.

— Non, non, les quittances ne sont pas nécessaires, dit Daniel en l’interrompant.

— Soit ! Je ferai seulement chercheï plus tard celles qui auraient trait à des dépenses ati sujet desquelles M. Gombert voudrait un supplément de certitude. Veuillez m'écouter, je veux, eri peu de mots, vous faire connaître l’état de vos affaires et Suis prêt, à la moindre question, à vous donner les explications les plus précises. Permettez-moi de m’asseoir, je parlerai plus facilement.

Les autres suivirent son exemple, et, quand tous trois furent assis à la table , l’intendant dit, tandis qu’il ouvrait le Grand-Livre et y prenait quelques papiers :

— Du temps où vos parents vivaient encore, Daniel, votre maison avait, en effet, le renom d’être passablement riche, on estimait alors la fortune de votre père, comme vous le disiez hier, à environ un demi-million, mais c’était à tort, soyez-en sûr. Les causes de cette surestimation étaient l’inépuisable bienfaisance de votre mère et la circonstance particulière que la plus grande partie de la fortune de votre père consistaitjen rentes sur l’État et en actions dans des entreprises industrielles. On fonda, à cette époque, à Anvers quelques sociétés d’assurances contre les sinistres de mer. Ces entreprises donnèrent d’abord des bénéfices si surprenants, que les capitaux s’offrirent à l’envi pour y prendre part, et qu’on augmenta encore le nombre de

ces sociétés. Votre père se laissa séduire par l’espoir d’un intérêt triple, et s’engagea vis-à-vis de ces sociétés pour une somme qui dépassait la valeur de sa fortune mobilière. Il arriva alors une saison qui causa un grand nombre de sinistres maritimes importants. Les sociétés dont votre père était actionnaire, perdirent non-seulement leurs fonds de réserve , mais aussi le montant total des capitaux souscrits. Beaucoup de bruits étranges couraient sur la façon dont ces entreprises avaient été administrées. Quoi qu’il en fût, votre père perdit la plus grandç partie de sa fortune. Ce coup le frappa si profondément que depuis lors il commença à languir, et, courbé sous le poids d’un chagrin qui le rongeait sourdement, marcha d'un pas rapide vers une mort prématurée. Je vous donne ces explications pénibles pour vous et pour moi, Daniel, pour vous faire comprendre comment il se fait que ceux-là se trompent qui croient qu’à sa mort la fortune de votre père était encore ce qu’elle avait été auparavant.

Daniel écoutait, immobile et avec une grande attention, les paroles de l’intendant, peu t-être plutôt parce qu’il lui parlait de ses parents morts, que par le désir de connaître le véritable état de sa fortune.

Les explications du vieillard produisirent une impression plus forte sur Gombert. Il s’agitait sur son siège et secouait la tête d’un air de doute; sur son

visage il y avait une expression de mécontentement et aussi de crainte. La pensée que lui-même avait pu se tromper, commençait à l’inquiéter sérieusement.

— Maintenant que je vous ai donné ces explications préliminaires, reprit l’intendant d’un ton franc et sûr de lui, qui inspirait le respect, maintenant, je vais vous faire connaître en peu de mots, Daniel, l’état présent de votre fortune. Voici une feuille sur laquelle le calcul est fait avec la plus grande précision ; mais, pour être plus clair, je négligerai les sommes inégales dans mon exposé ; elles se retrouveront, en tout cas, dans le compte exact. Veuillez m’écouter avec attention , messieurs. Après la mort de M. de Hoogeland, ses biens-fonds furent estimés par des hommes experts dans la matière, à cent trente-cinq mille francs.

— Comment? vous vous trompez, monsieur Willibald ? balbutia Daniel.

— Comment? seulement cent trente-cinq mille francs 1 s’écria Gombert effrayé.

— C’est comme je vous le dis, répliqua le vieillard. L’original de la pièce qui constate l’estimation est devant vous avec la valeur de chaque parcelle de terrain et des bâtiments.

— Ah! ah! dit Gombert avec un rire convulsif, si on en déduit les sommes que nous avons reçues à Paris, il ne resterait donc que quinze mille francs? Pas même

de quoi vivre misérablement pendant trois mois ! Assu- ■ rémentj vous voulez vous moquer de nous!

— Mon Dieu, mon Dieu, ce n’est pas possible ! s’écria Daniel, comme pétrifié de ce résultat.

— Vous jugez trop vite, messieurs; je vous prie de me laisser continuer, reprit l’intendant ; les affaires ne sont pas dans un si mauvais état que vous le croyez.

— Et l’argent, et les actions industrielles qu’on a trouvés dans la maison mortuaire? dit vivement Gombert en l’interrompant.

— On n’a pas trouvé d’actions ni de papiers do valeur, par la raison bien simple , qu’il n’y en avait plus, répondit Willibald. Quant au peu d’argent comptant, il fut à peine suffisant pour payer les frais de sépulture et les services de l’église. Ne soyez pas impatients, messieurs, et écoutez-moi avec calme. Durant mon administration, j’ai pu épargner des sommes assez considérables ; et, selon l’occasion, j’ai acheté çà et là des pièces de terre autour de Wulfhof. La valeur des terrains dont j’ai accru, de cette manière, la propriété de M. Daniel s’élève à quatre-vingt-trois mille francs. Le total des biens-fonds représente donc à l’heure qu’il est environ deux cent dix-huit miHe francs, et en y ajoutant les biens mobiliers, les meubles meublants, le bétail, le matériel agricole, etc., de la valeur de quinze mille francs, nous arrivons au chiffre de deux

cent trente-trois mille francs. Soustrayez dé cette somme les cent vihgt mille francs que madame van Ëveiv dael a prêtés eh hypothèque sur le Wulfhof, et vous reconnaîtrez que le résultat définitif, c’est-à-dire la fortune présente de M. Daniel, s’élève à cent trente mille francs, quelque chose de plus ou de moins.

Le jeune homme baissa les yeux et murmura quelques paroles inintelligibles.

Gombert, surpris et écrasé par l’annonce du chiffre fatal, resta un instant absorbé dans d’amères pensées; mais il releva bientôt la tête et, croisant les bras sur la poitrine, il regarda l’intendant fixement dans les yeux comme s’il voulait, par l’impudence de son regard, l’accuser de fausseté et de tromperie.

Le vieillard supporta cette muette interrogation avec un calme fier qui embarrassa Gombert lui-même et le força de baisser les yeux. Blessé dans son orgueil, il s’élança de son siège et dit avec un sourire amer :

— Nous verrons si les comptes âu sujet des dépenses et des recettes sont bien comme vous le dites, j’examinerai aujourd’hui les livres à mon aise. En tout cas, je sais, monsieur l’intendant, sous quelle pierre gît l’anguille. C’est dans l’estimation des immeubles que nous retrouverons ce qui manque. A moins qu’il n’y ait une déloyale coalition entre les enchérisseurs, la vente fera mieux connaître que ce chiffon de papier

la véritable valeur des biens. Combien de temps faut-il dans ce pays, monsieur l’intendant, pour pouvoir procéder à la vente publique d’immeubles ?

— Comment ? Que dites-vous ? Une vente publique ! s’écria l’intendant : vendre le Wulfhof, ô ciel !

Il regarda Daniel d'un air d’anxieuse interrogation ; et, quand il eut reçu de la bouche du jeune homme la • confirmation du projet redouté, il s’écria :

— Mais, Daniel, il n’est pas possible que vous ayez résolu un pareil acte. Le berceau de votre père et le vôtre ont reposé sur cette propriété. Tous les souvenirs de votre race, tous les souvenirs de votre enfance s’y rattachent. Aussi longtemps qu’elle reste votre propriété, quelque obérée qu’elle soit, elle peut être un refuge final pour vous, un lieu où vous trouverez la paix et le repos après les orages de la jeunesse. Yous le vendriez, vous le changeriez en une somme d’argent qui aurait disparu en peu de temps! 0 Daniel, songez à votre père, à votre mère ! Songez au nom que vous portez, à l’avenir qui vous menace.

*— Assez, assez de ce sermon ! s’écria Gombert. Que signifient ces lamentations ? On comprend, monsieur l’intendant, que vous ne perdiez pas volontiers votre place ici; mais ne vous appuyez donc pas sur des raisons ridicules. Si chacun devait conserver les biens de ses parents, il n’y aurait jamais de vente possible.

Et puis, voyez- vous, je pourrais vous demander qui \rous donne le droit de parler à votre maître comme à un enfant insensé et en tutelle.

Un sourire amer crispa les lèvres du vieillard ; et ce fut avec une aigreur qui ne lui était pas habituelle qu’il répondit :

— Mon droit? C'est mon attachement à la famille des Hoogeland, prouvé par vingt-sept années de sacrifices et de fidélité. L’action à laquelle vous poussez mon jeune maître m’attriste et m’effraye, comme si je voyais mon propre fils se précipiter à sa perte. Ah ! j’aime Daniel; mon affection est désintéressée et pure. Plût à Dieu que tous ses conseillers pussent en dire autant !

— Cela n’est plus supportable, s’écria Gombert d’une voix tonnante en menaçant du poing. Si vous n’étiez pas un vieillard, un domestique, vous auriez à me rendre compte de votre impudence 1

Et, se tournant furieux vers Daniel, il dit :

— Et toi, Daniel, tu laisses insulter ainsi ton ami par tes domestiques? Tu n’as pas un mot pour le défendre? Décide entre nous à l’instant; venge-moi, je l’exige ; sinon laisse-moi partir... et que la vie te soit douce et agréable dans ce désert ! Eh bien ?

Le jeune homme ainsi violemment appelé à appuyer les paroles de son ami, se leva. Son visage était pâle,

i G LE MAL DU SIÈCLE.

il tremblait et ides mouvements nerveux couraient sur •

ses joues,

Ce fut cependant d’un ton presque suppliant qu’il dit:

— Non, non, calmez-vous tous deux, pour l’amour de Dieu. Monsieur Willibald, vous avez tort de soupçonner la bonne foi de mon ami Gombert ; toi, Gombert, sois indulgent pour un homme qui a consacré toute sa vie au service de mon père et au mien... Écoutez, Willibald, je vais vous dire quelle est ma volonté et mon désir; et je vous prie de vous abstenir de conseils à ce sujet : ils n’empêcheraient jamais la réalisation d’une mesure irrévocablement arrêtée. Je ne puis plus habiter au Wulfhof, j’y périrais d’impatience etd’ennui. C’est en France, à Paris seul, que je puis et veux vivre; et comme pour cela j’ai besoin d’argent, je désire trèsexpressément que ces biens qui forment mon héritage paternel soient vendus le plus tôt possible.

Eh bien , qu’avez-vous à dire à cela ? demanda Gombert triomphant.

Les mains jointes et des larmes dans la voix, le vieillard dit en soupirant :

— Daniel, Daniel, ah !. je vous en supplie, ne me faites pas vendre le Wulfhof!

— Je vous l’ordonne, Willibald ! dit le jeune homme frissonnant sous l’effort qu’il se faisait en donnant cet

Révère pour complaire à spn ami.

L’intendant pencha la tête sur la poitrine et resta, comme anéanti, les yeux fixés sur le parquet. La vue de sa douleur frappa tellement Daniel qu’il s’approcha du vieillard et lui dit avec compassion :

— Allons, mon bon Willibald, que ma résolution ne vous afflige pas autant. Je sais quel est votre attachement pour moi, et que vous verriez avec peine le Wulfhof passer dans les mains de nouveaux propriétaires ; mais cela est irrévocablement décidé et rien ce peut empêcher que cela ne se réalise. Consolez- vous pourtant, je ne vous laisserai pas sans secours. Si je ne me trompe, vous avez oublié dans votre compte un traitement ou quelque autre récompense de vos services. Il ne me reste pas beaucoup, hélas f vous le savez ; mais je ferai cependant ce que je puis ; et, si la vente réalise quelque peu l’espoir de mon ami Gombert, je vous ferai un don suffisant pour mettre-au moins vos vieux jours à l’abri du besoin. Soyez assez bon et assez complaisant maintenant pour prêter la main à la prompte vente des biens.

Gombert trépignait d’impatience et de dépit.

— Willibald, puis-je attendre cette dernière manque de votre syrqpajlüe, de votre loyale affection? demanda le jeune homme.

L'inondant se leya. Bien (pie ses yeux brillassent encore de larmes çontenues ? une expression de rêso-

lution s'était cependant peinte sur son visage. Il répondit d’une voix ferme :

— Vous le voulez, monsieur Daniel ? Rien ne peut l’empêcher ? Vous demandez mon aide? Eh bien, je suis prêt, quand désirez-vous que la vente ait lieu ?

— Aussitôt que possible. Si tout pouvait être fait en peu de temps, vous m’obligeriez plus que vous ne pouvez penser.

— Le pire de tout, c’est que nous devons encore, rester des semaines ici I grommela Gombert.

L’intendant resta quelques instants à réfléchir, la main sur le front, puis il dit :]

— Rester encore ici des semaines ? Il y a un moyen de finir l’affaire en quelques jours, et avec cela, de sauver le nom de Hoogeland du scandale d’une vente publique.

— Ab ! s'écria Gombert, voilà ce qui s’appelle parler? Et quel est cet heureux moyen, s’il vous plaît ?

— Le moyen est très-simple, répondit le vieillard." Madame van Everdael, qui a déjà prêté sur nos propriétés un somme considérable, m’a exprimé plusieurs, fois le désir de posséder tout le Wulfhof en propriété. M. Daniel pourrait le vendre de la main à la main...

— Oui, mais en offrira-t-elle la véritable valeur? demanda Gombert en l’interrompant.

— Certainement, je ne crois pas que personne en offre plus que madame van Everdael. Laissez-moi, en tout cas, essayer. Je vous ferai connaître son offre ; et si elle ne vous paraît pas suffisante, ce ne sera qu’une couple de jours perdus,

— Oui, oui, essayez ce moyen, mon bon Willibald, dit Daniel; mais puisque nous ne sommes pas sûrs que cela réussira, il faudrait vous hâter.

— Je me rends à l’instant chez le notaire. Je vais appeler le domestique pour emporter ces livres.

— Emporter ces livres ? s’écria Gombert. Non, non ; je veux, en plein repos et seul, les examiner attentivement. Il n’y a pas de raison pour vous en formaliser, monsieur l’intendant ; les bons comptes font les bons amis, dit le proverbe.

— Faites comme vous voudrez, monsieur, dit l’intendant. Et il sortit de la salle.

Daniel le suivit jusqu’à la porte et lui prenant encore une fois la main, lui dit :

— Willibald, vous m’accusez de folie, de déraison, j de prodigalité, n’est-ce pas? Peut-être avez- vous raison ;j mais ne m’accusez jamais d’ingratitude. Quoiqu’il arrive, je garderai toujours avec reconnaissance le souve-' nir de ce que vous avez fait pour mon père et pour moi.

L’intendant attira doucement le jeune homme hors de la porte, et lui dit j

— Daniel, accordez-moi une grâce; permettez -moi de vous parler à vous seul ; que la personne qui se dit votre ami, ne soit pas présente...

— Ah | ah ! je ne puis être présent ! s’écria Gombert, qui par méfiance s’était approché de la porte. Bien, bien, intendant, la guerre est déclarée entre nous , et vous voulez combattre avec des armes secrètes? Bah ! vous pouvez parler à votre maître seul, tant que cela vous plaira. Le croyez-vous assez stupide ou assez faible pour changer à chaque instant de résolution ? 11 doit savoir s’il veut justifier une idée aussi honorable...

Déjà l’intendant s’était éloigné dans le corridor, lorsque Gombert prononça ces dernières paroles et rentra dans la salle suivi par le jeune homme.

— Gombert, Gombert, s’écria Daniel, d’un ton de reproche irrité, ta conduite ne témoigne pas toujours de ton amitié pour moi. Tu vois que je respecte le vieil ami de mon père; pourquoi ne le respectes-tu pas pour l’amour de moi ? Bien que je ne puisse ni ne veuille suivre le conseil qu’il me donne, il témoigne cependant de la loyale affection de Willibald pour moi. Ne l’ou.trage plus, Gombert, ou je serais capable d’en venir à des extrémités imprévues !

Soit que le jeune homme, en prononçant ces paroles, ïût fait un pénible effort sur lui-même, que l'émotion

de ses nerfs le vainquit, il se laissa, à la fin de cette sortie , tomber sur une chaise , tandis qu’il disait d’un ton découragé et en soupirant :

— O mon Dieu, combien ce martyre durera-t-il encore? Si nous partions aujourd’hui pour Paris, Gombert? On pourrait faire la vente en rfbtre absence...

— Tu es fou, vraithent, répliqua son compagnon; je croyais avoir le droit d’être furieux de ta pitoyable conduite vis-à-vis du vieux renard qui nous trompe, et vcilà que tu tombes sur moi, comme si j’étais le coupable. Et voilà que tu parles de partir pour Paris et d’abandonner tout au pillage !

— Gombert, Gombert, que faire? dit le jeune homme surexcité par d’autres pensées. Lorsque notre dette, lorsque les lettres de change de Paris seront payées, il ne nous restera plus que cinquante-trois mille francs I

— Je croyais que l’argent n’avait pas d’intérêt pour toi?

— Oh ! qui pouvait s’attendre à un pareil résultat? Je perds la tête, l’avenir m’effraye. Cinquante-trois mille francs ! Et puis, et puis ?

— Allons, allons, je te prouverai que je suis plus ton ami que ceux qui veulent te séduire ici. Je vois que tu es terriblement émü ; tu as besoin de repos et de calme. Va dans ta chambre. En attendant que tes

sens reprennent leur- assiette, je vais examiner les livres ici dans la solitude ; et sois-en sûr, je découvrirai le nœud. L’intendant n’en a pas encore ûni avec moi.

Daniel ne bougea pas et parut absorbé dans une douloureuse préoccupation.

L’autre lui prit la main et lui dit en l’excitant à se lever :

— Va à ta chambre, Daniel; il faut que tu sois seul pour calmer ton esprit; moi, de mon côté, je dois être seul pour pouvoir examiner les comptes sans être troublé. Je t’appellerai lorsque j’aurai fini mon examen; alors seulement, je pourrai te dire comment sont les choses; sois sûr que j’aurai de bonnes nouvelles à te donner.

Le jeune homme murmura quelques mots de doute et, suivant le conseil de son ami, ouvrit une porte au fond de la salle et disparut.

Gombert ferma la porte derrière lui, écouta quelque temps le bruit toujours faiblissant de ses pas; puis il s’approcha de la table, croisa les bras sur sa poitrine et murmura d’un ton irrité :

— Damnation ! Quelle amère déception ! Cent treize mille francs! et soixante mille francs de dettes! Moi qui croyais qu’il y aurait quatre cent mille francs à râfler. Ah! ah! je dois encore rire malgré mon cha-

grin. La belle Flore qui est maintenant à rêver à Paris que nous allons lui apporter un bijou de vingt mille francs. Allons, allons, l’homme propose et le sort dispose.

Il allait prendre un des livres , mais il retomba dans ses pensées et murmura :

— Et ces maigres cent treize mille francs, — ou combien sera-ce en définitive, — qui me garantit que j’en aurai ma part? L’inteudant est un ennemi sérieux! Bah ! bah ! Daniel est en mon pouvoir ; il peut bien hésiter un peu ; mais, à la fin, il doit céder à mon influence. C’est un singulier garçon ; je commence à croire qu’une maison de fous sera sa dernière demeure. C’est ridicule ! Cela est savant, cela veut parler de tout, examiner tout, savoir la cause de tout, et, pauvre esprit, un enfant verrait plus clair que lui dans les affaires! Cela est plein d’orgueil, cela se croit philosophe, et, hélas ! une femme le ferait rougir par sa force d’âme ! Qu’est-ce que l’intelligent personnage fera quand ce peu d’argent sera dépensé? Il y en a qui, après avoir été trompés , ont assez d’esprit pour tromper à leur tour. Daniel est trop stupide pour cela ; il n’a pas même assez de raison pour jouir de son argent, alors qu’il le gaspille. Il se jette à l’aveugle- et avec une sorte de rage dans le torrent des plaisirs, pour s’oublier lui-même, et pour échapper à Dieu sait quelles sottes

idées, et à quel remords imaginaire ! Et ce sentiment puéril qui le fait tomber d’une sottise dans l’autre, il l’appelle un ver qui gît dans son cœur. Le ver est dans son cerveau, misérable rêveur! Examinons attentivement ces livres. Si je pouvais y trouver un trésor caché? Qui sait?

Il approcha une chaise de la table, ouvrit un livre de comptes, posa la tête dans ses mains, et resta immobile, enfoncé dans son examen.

l’épreuve de l'amour.

IM

A une dixaine de minutes de Wulfhof, à côté du chemin qui conduisait au village, se trouvait une petite * campagne qui attirait l’attention du passant par la fraîcheur de ses buissons fleuris et de ses arbres verdoyants et lui souriait par l’atmosphère de joie et de bien-être qui semblait l’envelopper.

Ce petit château moderne, quelque soit le nom qu’on lui donne, devait être une agréable demeure. La maison qui se trouvait au fond du jardin n’était ni très-haute ni très-large, mais elle était peinte à l’huile et resplendissante de coquette propreté.

Du balcon au-dessus de la porte et des deux fenêtres • situées aux extrémités du premier étage, de vertes plantes grimpantes descendaient en gracieuses guirlandes; la plupart des appuis des autres fenêtres étaient garnis de pots de fleurs et de cages peintes en toutes couleurs. A la droite du bâtiment brillaient les vitres d’une serre destinée à abriter pendant l’hiver les plantes des climats plus chauds ; au côté gauche s’éle-

vait une volière en fil de laiton, et l’on pouvait entendre, aux gazouillements et aux sifflements perpétuels qui en sortaient qu’un grand nombre de chantres ailés y étaient captifs.

* Devant la maison, et jusqu’à l’entrée de la campagne, s’étendait un moëlleux tapis de gazon, où on avait ménagé certaines places vides pour les remplir de corbeilles des fleurs les plus magnifiques. Un jet d’eau, scintillant comme de l’argent liquide, jaillissait du sein de l’herbe et montrait sous la lumière oblique du soleil toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Malgré le chant retentissant des oiseaux, un remarquable silence régnait sur la verte campagne, car pas un bruit ne venait y trahir la présence des habitants, Le seul signe qu’il s’y trouvât quelqu’un en ce moment, était une tête de femme qui, de temps en temps, se montrait à travers la verdure d’un lointain bosquet de seringats, regardait avec une mystérieuse curiosité vers l’entrée du jardin et puis disparaissait.

Cette femme était Céleste de Berg. Elle était assise à coudre à une petite table, et avait probablement choisi cette place en plein air, pour jouir de la douce brise de mai et du beau temps. Sur la table, devant un siège plus large, se trouvait un tricot, comme si une autre femme venait de le quitter.

La jeune fille devait attendre quelque chose ou quel*

L’ÉPREUVE DE L'AMOUR. Ut

qu’un, car elle semblait surexcitée par l’impatience et le désir, et chaque fois qu’elle avait regardé vers la barrière du jardin et qu’elle retournait son visage vers sa couture, un nuage de tristesse descendait sur son doux visage.

Elle resta longtemps assise ainsi, rêveuse et pensive, tantôt dirigeant les yeux vers l’entrée de la campagne, tantôt adressant au soleil un regard interrogateur, comme si elle eût voulu mesurer à quel degré d’avancement le jour était; puis encore elle secouait la tête avec doute, comme si elle eût désespéré de la réalisation du désir qui faisait battre son cœur.

Une dame figée sortit de la maison, et, étant venue s’asseoir près de la jeune fille rêveuse, elle dit :

— Il faut t’en consoler, mon enfant, il ne viendra pas aujourd’hui.

— Il l’a promis pourtant, dit l’autre en soupirant.

— Mais, Céleste, tu dois être raisonnable. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie des hommes ? Daniel a besoin de repos, tu le sais. Et s’il ne venait ni aujourd’hui ni demain, je n’irais pas pour cela l’accuser d’indifférence.

— Ah! je ne l’accuse pas, chère tante, répondi Céleste, mais s’il ne vient pas, s’il ne remplit pas sa promesse, que dois-je penser? Que son indisposition est aggravée, n’est-ce pas? Pauvre Daniel !

— Non, ce n’est pas pour cela. L’intendant n’a-t-il

lià LE MAL DU SIÈCLE,

pas dit à notre servante que son jeune maître allait un peu mieux?

— Mais les yeux de Willibald n’étaient-ils pas remplis de larmes, lorsqu’il a donné à notre servante ce renseignement douteux?

— Que cela ne t’étonne pas, Hélène : nous aussi nous avons versé des larmes. Willibald ne l’aime pas mieux que nous. Le bon vieillard croyait aussi que Daniel allait revenir en pleine santé, et il le voit souffrant d’un mal incompréhensible. Cette déception de notre espérance nous a péniblement frappés ; mais ce n’est pas une raison pour croire que l’indisposition *de Daniel soit très-sérieuse.

La jeune fille entendit quelque bruit et passa la tête avec une hâte fiévreuse à travers le feuillage des seringats, pour voir du côté de la barrière ; mais, lorsqu’elle remarqua que c’était une charrette qui passait Sur la chaussée, elle reprit sa première attitude. Tandis que les mots : Ce n’est pas lui, s’échappaient de sa poitrine avec un profond soupir.

— Ne l’attends plus aujourd’hui, Céleste, dit la vieille dame, sans doute il n’aura pu venir dans la crainte que ta présence ne l’émeuve trop. Je ne puis lui donner tort, mon enfant; car tu dois avouer que ton regard seul a fait sur lui une impression bien profonde. Chaque fois qu’il levait les yeux sur toi, il pâlissait d’émotion

et tressaillait de tout son corps. — Entre ma compassion et le chagrin de le voir malade, cela m’a pourtant réjoui, parce que cela m’a dit combien le sensible Daniel t’aime toujours d’un amour profond. Cette bienheureuse conviction n’est-elle pas aussi descendue dans ton cœur, Céleste ?

Le rouge d’une virginale pudeur et d’une douce émotion peut-être, colora le frpnt-de Céleste, comme si elle voulait éviter de répondre à la question de sa tante, elle dit, après un instant de silence :

— Mais quel mal mystérieux a frappé le pauvre Daniel? Elles étaient bien terribles ses paroles incompréhensibles ; le ton de sa voix était si étrange, si souffrant, si désespéré 1 Chaque fois que j’entends encore sa plainte amère, murmurer à mon oreille, mon cœur se serre d’anxiété.

— Ce sont les nerfs, mon enfant. Tu ne sais pas encore ce que ce mot signifie ; peut-être l’apprendras-tu aussi quand tu seras plus âgée. C’est une maladie des âmes sensibles ; elle prend les formes les plus singulières et fait dire et faire à l’homme les choses les plus étranges, sans que lui-même le sache ; mais c’est un mal qui trouble peu la santé et qui se passe et disparaît avec le repos de l’âme ; Daniel, dans cette calme et paisible contrée, sera bientôt guéri.

Comme frappée par un coup invisible, Céleste tourna

m LE MAL DU SIÈCLE.

la tête, regarda à travers le massif de seringats et bondit debout, en s’écriant d’une voix tremblante :

— Ah ! le voilà ! Daniel !

La vieille dame se leva aussi et fit un pas sur le côté, pour pouvoir voir vers le sentier jusqu’à l’entrée dans la campagne.

Daniel avait franchi la barrière ; mais, dès qu’il eut mis le pied dans le riant jardin, où il avait passé en partie les plus belles années de sa vie, où tout ce qu’il voyait lui parlait de son heureux passé, où chaque objet lui envoyait un doux souvenir, il s’arrêta tout saisi, et, dans une sorte d’inconscience, promenant les yeux autour de lui, il commença à relire une à une ces pages du livre de son enfance et de sa jeunesse.

— Voyons, ne te laisse pas emporter par la joie, Céleste, dit madame de Berg. Daniel est là-bas près de la barrière ; il regarde la volière, la serre, le jet d’eau, tous ses vieux amis. Comme son sourire est cordial et heureux ! Il est déjà guéri. Viens, allons au-devant de lui.

Céleste s’avança avec sa tante dans le sentier.

Un instant après elles tenaient chacune une des 1 mains de Daniel, et toutes deux l’accablaient de témoignages de joie sur son prompt rétablissement et sur sa visite.

Lejeune homme sembla d’abord embarrassé; mais

les douces paroles de Céleste firent cette fois une impression favorable sur son âme ; il leva bientôt le regard sur elle, et murmura avec une douce expression de bonheur sur le visage :

— Ah I je vous remercie pour tant de sympathie. Mes nerfs sont en effet un peu calmés ; mais je ne vais cependant pas bien pour cela.

— Prenez courage, Dàniel, dit la jeune fille. Le changement d’air, la calme nature, la paix, l’amitié vous guériront bientôt. La vie est si belle et si douce ici ! Et maintenant que vous y êtes, Daniel...

Le jeune homme, comme poussé par une autre pensée, marcha en avant sur le tapis de gazon, et se dirigea en souriant vers la volière. Il s’arrêta, contempla l’un après l’autre les chanteurs ailés qui, à la vue de Céleste qui s’approchait, commencèrent tous ensemble à gazouiller, à siffler et. à se suspendre au treillage de cuivre, comme pour recevoir des mains de la jeune fille leurs friandises accoutumées.

Trompé dans son attente et secouant la tête, Daniel dit aux deux femmes qui l’avaient suivi :

— Je ne les reconnais plus. Mes pauvres oiseaux sont morts, n’est-ce pas ?

— ■ De quel temps parlez-vous aussi? s’écria madame de Berg avec un feint sourire, comme si elle s’efforcait de .détruire la triste impression des paroles de Daniel.

Alors vous étiez enfant, les oiseaux ne vivent pas si longtemps.

Céleste prit le bras du jeune homme, et, l'entraînant avec une joie bruyante vers la serre, elle lui dit :

— Ah ! il y a encore ici un oiseau qui vous connaît, Daniel. Venez, venez, je vais vous le montrer.

Elle ouvrit la porte de la serre, montra du doigt une grande cage suspendue sous le feuillage rampant d’une passiflore et cria de loin à l’oiseau :

— Annette, Annette, Annette, qui attends-tu?

Une grosse voix rauque répondit de la cage.

— Daniel, Daniel.

Son nom prononcé par la pie dut frapper profondément le jeune homme, car il resta un instant plongé dans ses pensées.

— Ne vous rappelez-vous plus Annette? demanda Céleste avec une joie triomphante. Pour la prendre dans son nid, vous avez monté sur le plus haut arbre qu’il y ait dans le pays. M. Willibald vous enferma pour quatre jours dans une chambre du Wulfhof pour vous punir de votre audace.

— Oh ! si je m’en souviens, reprit le jeûne homme avec un certain enthousiasme contenu dans la voix. Je sais encore, comme si c’était hier, comment je courais des jours entiers, parcourant les bois et regardant dans le feuillage de tous les arbres, pour trouver les

aids dos oiseaux les plus rares. Rien ne pouvait me retenir, ni les remontrances paternelles de M. Willibald, ni même le danger imminent de perdre la vie. La chasse aux nids était devenue pour moi comme une fièvre, comme une folie...

s— Ah ! je vous vois encore accourir avec le nid à la main, dit madame de Berg. Je vois encore la joie et le bonheur briller dans vos yeux, tandis que, le coeur palpitant et haletant de fatigue, vous déposiez la jeune couvée sur les genoux de Céleste enchantée.

— Et moi, innocente enfant, murmura Céleste, j’étais aussi contente du cadeau que si chaque nid d’oiseau eût été un précieux trésor.

— i Enfant, remarqua la tante. C’est-à-dire que Daniel était déjà presque un homme, qu’il venait encore toujours t’apporter des oiseaux ou des fleurs.

. — C’est vrai, dit le -jeune homme, je suis resté si longtemps simple de cœur. Heureux temps qui, hélas l ne peut revenir !

— Pourquoi? dit la vieille dame. C’était, dans l’enfance, des fleurs et des nids d’oiseaux. Maintenant ce seront des cadeaux plus sérieux ; mais en quoi consiste le changement, si le sentiment et les intentions sont restés les mêmes.

Céleste montra un rosier qui se trouvait tout seul près de la porte de la serre, et qui déployait en ce mo-

ment dans toute sa luxuriance sa première verdure de printemps.

Le rouge de la pudeur sur les joues, elle demanda :

— Connaissez-vous encore ce beau rosier? Savezvous encore, Daniel, qui l’a planté?

— Vous n’étiez plus des enfants alors, du moins, ajouta la vieille dame.

Le jeune homme fixa un instant son regard sur le rosier et fit, en gardant un silence rêveur, un signe affirmatif de la tête. Dans ses yeux brilla une larme.

— Oui, oui, dit-il, c’était un joyeux et heureux jour! Vous alliez atteindre votre quinzième année, Céleste. J’étais allé à Courtrai et j’y avais acheté le plus beau rosier que j’eusse pu trouver; il était cultivé avec un art et un soin extraordinaires ; sa cime était couronnée d’au moins vingt fleurs. Nous l’avons tiré de son pot et placé ensemble ici : chacun de nous le tenait d’unemain. Il devait être un emblème de notre constance et de notre espoir... Je fis des vers à cette occasion; je crois que je m’en rappelle encore quelques-uns...

Ohl poisse ce rosier fleurir longues années.

Et braver les hivers, la tempête et le temps;

Mais plus longtemps encore vivront les sentiments A Céleste voués

Il s’interrompit, et un sourire amer contracta ses lèvres. Il murmura ensuite avec une triste ironie :

— Hélas ! le rosier vit encore, et le sentiment dont il devait être l’emblème...

Céleste ne comprit pas le sens de ces paroles désespérées ; elle crut voir que le rosier, souvenir d'un des jours les plus marquants de sa vie, l’émouvait profondément. Pour détourner son attention de ce symbole de sa sympathie, elle lui prit la main et, l’entraînant de là, dit :

— Venez, Daniel, les plantes vivent plus longtemps que les oiseaux. Je vous en montrerai beaucoup qui ne seraient pas ici , si votre amitié pour Céleste ne les y avait apportées. Voyez- vous ces deux camélias à haute tige ? Lorsque vous me les avez donnés, c’étaient de petites plantes que vous aviez achetées à Gand. Je les

soignés comme des enfants bien-aimés. Maintenant ce sont presque des arbres. Là, en bas, se trouvent encore dans leur écorce les deux lettres que vous y avez gravées, en souriant, comme souvenir. Et ces deux yuccas panachés, et ces azalées, et ces mimosées...- et toutes ces belles plantes autour de nous, qui me les a apportées? Là-bas, dans le coin, contre le mur, se trouve encore la grotte que vous avez construite en galets, de vos propres mains, pour y mettre mes plantes grasses. Ciel ! quel plaisir, quand la jolie grotte commença à montrer des formes.! Comme l’affectueux maçon travaillait avec ardeur ! Quelle fête

lorsque nous dûmes placer les plantes dans les creux des pierres, et que nous nous disputions à l’envi comme si nous étions occupés à décorer un autel!

Ainsi la confiante Céleste continuait de montrer au jeune homme tout ce qui, dans la campagne, était resté de son enfance et de sa jeunesse. Elle le conduisit autour de la maison, le guida dans le jardin, lui prit affectueusement la main, et semblait vraiment reportée aux années de simplicité et de bonheur dont elle parlait avec tant d’effusion. A mesure qu’elle acquérait la conviction que ces souvenirs ne causaient pas à Daniel une émotion pénible, elle donnait pleine carrière à la joie qui débordait de son cœur : sa voix, prit un ton pénétrant de douceur et d’amour, à la puissante influence duquel le jeune homme ne put résister, quoiqu’il luttât en lui-même, pour ne pas être entraîné tout à fait dans le monde de la foi et des doux rêves.

Il ne disait presque rien ou ne répondait que par de courtes phrases ; mais sur son visage brillait un radieux sourire et dans ses yeux une étincelle de bonheur tranquille. Il était rare qu’une pensée soudaine vînt jeter un nuage sur son front et assombrit ses traits ; et' alors encore un nouvel épanchement de la joie de Céleste ramenait immédiatement le confiant sourire sur ses lèvres.

Quand pendant un temps passablement long on eut

ainsi montré à Daniel ce qu’on avait religieusement conservé comme les souvenirs de sa présence, l’entretien prit une tournure moins favorable. Les deux dames peignirent, avec un enthousiasme enfantin, les jouissances de la vie tranquille des champs, sous le ciel bleu, au milieu d’une riante nature, loin des orages du monde et seul avec tout ce que l’on aime.

Le jeune homme pouvait presque comprendre, par chacune de leurs paroles , qu’elles ne doutaient pas qu’il n’eût l’intention de rester jusqu’à la fin de sa vie au Wulfhof. Son départ immédiat était donc un secret ppur elles? et il était venu pour leur dire un éternel adieu ! Comment annoncer cela à Céleste ? ïrait-il briser ce cœur si pur, si plein de foi, si débordant de pur amour? et pourtant il ne pouvait échapper à cette fatalité cruelle. 11 était bien résolu à quitter un lieu où tout l’accusait, le troublait et lui criait qu’il ne pouvait plus y avoir de repos pour lui, au milieu d’une nature qui était devenue hostile à l’homme désenchanté et privé de sentiment. Gombert se trouvait devant ses yeux, se raillant de sa faiblesse...

Ces réflexions assombrirent son esprit et émurent ses nerfs. Le sourire avait disparu de son visage, et il poussait de temps en temps un soupir comme si quelque chose lui pesait sur le cœur.

Céleste remarqua cet inexplicable changement dans

la disposition d’esprit du jeune homme et ne dit plus grand’chose; mais madame de Berg, devenue tout à lait de bonne humeur, continuait le développement de ses joyeuses perspectives. Elle était occupée à faire une esquisse du Wulfhof, comme elle croyait qu’il devait être disposé pour rappeler à Céleste la riante campagne où elle avait passé ses jeunes années. Elle parlait d’un séjour d’hiver à Bruxelles , de voitures et de chevaux, et faisait le calcul de la fortune présumée de Daniel avec la dot de Céleste, pour prouver que leurs revenus seraient suffisants pour leur permettre une vie moins retirée et plus variée. Elle fit allusion à la noce en mots peu couverts, au plaisir d’avoir une famille, et elle alla enfin si loin qu’elle parla d’enfants, de baptême et d’être marraine.

Alors un violent saisissement frappa tout à coup le jeune homme ; tous ses membres se mirent à trembler et un cri étouffé de désespoir s’échappa de son sein.

Céleste murmura des plaintes de pitié pleines d’angoisses ; et, comme on s’approchait de la petite table à ouvrage, elle le conduisit à une chaise. Il s’y affaissa, et voulut répondre aux questions de madame de Berg, mais la parole mourut sur ses lèvres. .

La vieille dame remarqua qu’il voulait dire quelque chose, qu’un secret errait sur ses lèvres. Elle crut que sa présence empêchait le jeune homme de parler. Elle

jeta encore un triste regard sur lui , s’éloigna et dit à haute voix en se dirigeant vers la maison : — Je viens, Thérèse, je viens, pour faire croire qu’on l’avait appelée.

La jeune fille, se voyant seule avec Daniel, ne savait si elle devait lui parler ou laisser à son émotion le temps de se calmer. Au bout d’un instant, elle murmura d’une voix presque distincte et d’un ton de profonde compassion et d’inquiet amour :

— Daniel , pauvre Daniel , tenez-vous tranquille ; cela se passera.

Le jeune homme releva la tête, promena autour de lui un regard égaré , puis, joignant les mains comme pour une prière, il dit, surexcité par la fièvre :

— O Céleste , pardon, pardon! Je dois frapper votre cœur sensible d’une sanglante blessure; mais une implacable fatalité me domine. Ame innocente et aimante, toute votre vie vous avez rêvé un avenir qui, pour nous,

tranformerait la terre en un paradis de paix et d'amour.

Vous avez cru que l’homme peut être destiné à tant de bonheur. Hélas 1 Céleste, vos rêves étaient vains... Ma bouche se refuse à la cruelle révélation , et cependant je ne puis me soustraire à l’impitoyable nésessité. Céleste , je suis venu ici pour vous dire un éternel adieu, je quitte pour toujours la terre paternelle ; mes yeux ne vous reverront jamais!

tu

La jeune fille le regarda toute tremblante; mais elle semblait ne pas comprendre ses sinistres paroles. • '«

11 reprit d’un ton sourd et avec des larmes dans la voix :

— Et cependant, je donnerais tout le reste de ma vie, Céleste, pour pouvoir jouir une seule année de cette félicité que vous avez rêvée pour nous deux, et pouvoir habiter ici une seule année , sous votre doux, regard avec une pleine foi dans la réalité du bonheur... mais mon cœur est vide, le doute seul y règne, le doute, le désespoir, le dégoût...

Céleste poussa un cri perçant , se mit les mains sur les yeux et s’écria du ton d’un douloureux effroi :

— Mon Dieu, mon Dieu, pi’otégez-le ! malheureui Daniel t

— Vous ne pouvez croire à de si tristes choses ? dit le jeune homme avec une sorte de sourire convulsif, ce qui prouvait qu’il était presque égaré jusqu’à la folie. Vous me croyez incapable d’une aussi affreuse cruauté? Vous m’accusez d’ingratitude, de perfidie? Mais, Céleste, si j’acceptais le sacrifice de votre vie, de votre être, avec l’espoir que votre cœur pur et croyant pourrait réchauffer mon âme glacée par le doute... alors vous auriez le droit de vous plaindre de moi à Dieu, comme d’un monstre d’égoïsme. Si je ne puis plus vous aimer comme autrefois, votre pur sentiment,

votre douce vertu, votre angélique confiance m’inspirent encore assez de respect pour me faire reculer d'effroi devant un crime. Non, je ne ferai pas de vous la martyre démon désenchantement; vous ne vivrez pas à côté d’un époux, qui n’a plus pour vous payer votre amour que l’ennui, le dégoût de la vie et un incurable découragement!

— Taisez-vous , taisez-vous , Daniel , vous me faites mourir ! s’écria la jeune fille, d’une voix faible, altérée, dont le ton navrant fit frémir le jeune homme.

Il regarda longtemps Céleste en silence; elle tenait toujours les mains devant son visage et haletait en sanglotant sous le poids de sa douleur. Il vit une à une des larmes brillantes rouler entre ses doigts... Il baissa lentement la tète, et de ses yeux aussi coulèrent des larmes muettes.

Déjà le soir était près de tomber; le soleil allait descendre derrière l’horizon, l’ombre des arbres s’allongeait indéfiniment.

La vieille dame , peut-être inquiétée par le cri de Céleste, sortit de la maison et s’ approcha des deux jeunes gens. En les trouvant en pleurs, elle s’écria effrayée :

— Ciel! qu’est-il arrivé? Pourquoi ces larmes?

Céleste, à la voix de sa tante, se leva vivement et se jeta à son cou.

— Ah 1 je me sens défaillir! s’écria-trelle. Daniel dit

qu’il va partir pour toujours ; que mes yeux ne le verront plus jamais. Ses terribles paroles ont accablé mon cœur; ma vie est brisée !

■ —Allons, allons , calmé-toi , murmura la dame à son oreille, ce sont les nerfs; il ne sait ce qu’il dit; • vois, il n’entend même pas tes plaintes, le malheureux jeune homme I

Daniel, comme s’il sortait d’un abîme de pensées, se leva avec une énergie fébrile et marcha droit à la jeune fille en pleurs. Il tremblait sur ses jambes et était pâle comme un mort : on eût dit qu’il avait pris une grave et douloureuse résolution. Mais quand son regard rencontra les yeux en pleurs de Céleste, il comprima violemment son émotion et dit :

— Je m’égare, ma raison se trouble. Céleste, que vous ai-je dit? Ah! je le sais. Que j’allais quitter le Wulfhof pour toujours, n’est-ce pas? La nouvelle vousperce le cœur? Vous m’accusez d’inhumanité? Daniel est-il le bourreau qui devait donner le coup de mort à Céleste? Non, non, puisque vous voulez sacrifier votre belle âme, eh bien ! eh bien ! soyez tranquille. Céleste, ne. désespérez pas ; peut-être accepterai-je le sacrifice; mais, maintenant, j’ai un crêpe devant les yeux. Mes pensées sont sombres et indistinctes comme la nuit. Oh ! je vous en prie, laissez-moi m’en aller; laissez-moi partir ! Ayez encore confiance ; attendez,

attendez, tout espoir n’est pas perdu! A demain! à demain!

Il se retourna et marcha en chancelant comme un homme ivre, dan3 le sentier qui conduisait à l’entrée de la campagne.

— Daniel, ah! mon pauvre Daniel! s’écria la jeune fille en tendant les mains, comme si elle voulait courir après lui.

Mais sa tante la retint, et, bien qué d’abondantes larmes tombassent aussi de ses yeux , elle s’efforça de faire comprendre à Céleste que ce qui venait de se passer n’était qu’une conséquence de la maladie du jeune homme. Que Daniel l’aimât encore comme auparavant et même avec une ardeur extraordinaire, cela lui était démontré sans contestation possible par tout ce qui s’était passé ce jour-là.

Ainsi, consolant sa nièce et plaignant le triste sort de Daniel , la bonne dame reconduisit la malheureuse jeune fille à la maison.

Daniel s’était mis à courir sur le chemin du Wulfhof. Il murmurait, grommelait, s’arrachait les cheveux, et fouillait avec ses ongles dans la chair de sa poitrine.

Fouetté par ses orageuses pensées, il prit le premier sentier qui se présenta à lui et disparut sous les arbres qui descendaient sur la pente méridionale de la colline, jusqu’au fond des vallées.

L’ORGIE

Dans une salle brillamment éclairée du Wulfhof, M. Gombert était assis devant une table encore couverte des restes d’un souper. Devant lui scintillaient quelques bouteilles demi-vides de différentes formes. En ce moment , son verre était rempli d’un' vin jaune qui, sous la lumière oblique des lampes , brillait comme une topaze taillée à facettes ; et il fallait que lagénéreuse liqueur eût déjà versé l’exaltation et la gaieté dans son cœur, car ses joues étaient hautes en couleur, et un sourire ouvert et plein de contentement flottait continuellement sur ses lèvres.

Non loin de lui, contre le mur de la salle, gisaient sur deux ou trois chaises, les livres de comptes qu’il avait examinés ce jour-là. De 'temps en temps il dirigeait son regard de ce côté, et haussait les épaules ou murmurait d’ironiques paroles. Sur ces entrefaites, il vidait son verre à mainte reprise, et croquait distraitement quelques bribes du dessert.

L’ORGIE

Il tourna de nouveau les yeux vers les livres et se dit à part lui :

— Maudit intendant 1 il a si bien établi et embrouillé ses comptes, que je me suis rendu fou et aveugle à les examiner, sans y pouvoir rien comprendre. Allons, allons, soyons franc : j’y ai bien compris quelque chose, mais cela n’est pas du tout consolant. Cent treize mille francs; d’où il faut déduire soixante mille frai\ps pour le payement des lettres de change de Paris, restent cinquante-trois mille francs ! Quelques mois, et puis I... Mais à quoi bon raisonner ? Je serais bien sot si j’allais me désoler pour si peu. Ce sera la sixième fois que je verrai le fond de ma bourse. Et comme les autres fois, le sort., le hasard sera mon banquier. Jusqu’ici je n’ai pas à me plaindre de la Providence.

Il reporta son regard sur la table et murmura après un instant de réflexion :

— En attendant, je ne dois pas me laisser vaincre par l’intendant. Cinquante mille francs , ce n’est pas beaucoup ; mais le sort est un banquier qui ne paye pas à jours fixes les lettres de change qu’on lire sur lui. Avec cinquante mille francs on peut attendre le jour inconnu de l’échéance. Je dois avoir l’œil à la voile; il y a péril à bord. L’air de ce pays exerce- une influence nuisible sur Daniel. Si je ne l’arrache pas bientôt d’ici,

il pourrait bien gagner envie d’y rester éternellement. Où serait-il maintenant? Il est sorti, disait-il, pour se promener solitairement aux environs du Wulfhof. II.. n’est pas avec l’intendant, car j’ai vu celui-ci deux ou trois fois dans la cour. Il est donc près de Céleste, une autre ennemie qui m’offre le combat ! L’affaire devient grave, très-grave... ,

Il secoua la tête avec inquiétude; mais immédiatement après, il éclata de rire et dit : . y

— N’ai-je pas ressenti là comme un frisson? La ridicule maladie de nerfs me saisirait-elle aussi? Gombert craindre? Quelle ironie! Bah! bah! Daniel est mon esclave ; le démon ne tiendrait pas mieux une âme perdue que moi la sienne; je puis pétrir son cœur entre mes mains comme un morceau de cire ; il me suivra jusqu’au bout.

Il saisit la bouteille pour remplir son verre; mais, la trouvant vide, il fit retentir la sonnette de table et dit au domestique qui, à cet appel, entra dans la salle:

J — Josse, apporte-moi encore une bouteille du der« nier vin. Qomment s’appelle ce vin?

— Je n’en sais rien, répondit le domestique. L’intendant semblait fâché lorsque, selon vos ordres, j’allais à différentes reprises lui redemander du vin. Il m’a donné la clef, et j’ai pris ce qui m’a paru le meilleur.

L’ORGIE

— Dis ce que tu as trouvé de meilleur, goinfre 1 dit Gombert en plaisantant. Tu as la face encore plus rouge qu^ l’ordinaire. Prends garde de faire des sottises... Ah çà, as-tu fait ta paix avec la vachère, comme M. Daniel te l’a ordonné ?

— Plus souvent ! dit le domestique en riant, elle ne veut entendre parler d'autre paix que de mariage. Je devrais devenir paysan et courir derrière la charrue. Non, non, je retourne avec vous à Paris, M. Daniel a aussi une vieille connaissance ici : il la quitte bien.

— Au fond, tu as raison, Josse; le mariage , c’est la fin fatale de tonte liberté, de tout plaisir de la vie. Va me chercher encore une bouteille ; apportes-en deux ; cela t’épargnerâ une course.

Un instant après, le domestique apporta les deux bouteilles demandées et quitta de nouveau la salle.

— C’est du vin d’Espagne , sans doute ; de vieux vin

d’Espagne ; un peu doux, mais chaud et généreux. Il y a longtemps que je ne me suis senti bien gai. J’ai grande envie ce soir de me venger de ce long jeûne... Qui ouvre la porte de la maison? C’est le pas de Daniel ! 1

Le jeune homme entra et s’approcha silencieusement de la table. Son air était étrange et incompréhensible; ses cheveux étaient ébouriffés, ses vêtements en désordre, ses joues pâles. Cependant, sur son visage,

il y avait un sourire de contentement de lui-même, et s’il n’y avait pas eu quelque chose de maladif dans son expression, on eût -pu penser qu’il sortait d^ine lutte violente et qu’il savourait le plaisir d’être resté vainqueur.

Gombert se méprit sur l’état de l’âme de Daniel, èt, posant un verre plein devant lui, il s’écria :

— Ciel ! qu’est-il encore arrivé ? Tu t’échapperais d’une caverne de voleurs que tu n’aurais pas plus mauvaise mine. Tiens, bois vite ce verre de vin ; cela te rafraîchira. Tu refuses ?

Sans prendre garde à cette invitation, le jeune homme prit une chaise, et, s’asseyant non loin de son ami, dit avec un calme surprenant dans la voix :

— Gombert, je dois te dire une chose qui t’étonnera sans doute. J’ai résolu de rester ici et de ne pas quitter le Wulfliof, avant d’avoir acquis la conviction que je ne puis y trouver le bonheur ni la paix.

— Tiens, tiens! quel nouveau caprice est-ce là? grommela Gombert, surpris du ton de ferme résolution avec lequel le jeune homme déclarait son dessein.

— Ne plaisante pas, Gombert; cette fois, ce n’est pas un caprice. Je sors d’une lutte de l’esprit, d’une fièvre des nerfs, comme je n’en ai jamais subies; mais du* désordre môme de mes sens a jailli un rayon de lumière, qui a rempli mon cerveau de clarté. J’ai com-

L’ORGIE

pris que la vie orageuse et dissipée de Paris n’offre que des plaisirs mensongers ; c’est une fièvre qui dévore les forces de l’âme, la source qui dessèche tout sentiment vrai, et ne laisse que le doute, le remords et le dégoût delà vie. Il y a peut-être encore en moi quelques germes de foi et de simplicité de cœur qui ne sont pas tout à fait étouffés, Qui sait si le séjour dans cette paisible contrée ne les réveillerait pas ? Je veux l’essayer.

— Ah I ah ! voilà l’arbre qui montre ses fruits I dit ironiquement Gombert avec un ricanement de colère et de mépris sur les lèvres. Je te remercie du congé que tu me donnes. Pourquoi tourner autour du pot, Daniel? Tu pouvais me dire plus brièvement : — Je n’ai plus besoin de toi, va-t’en au diable, Gombert ! — Ohl naïf imbécile que j’étais ! avoir été assez stupide pour croire du moins à ton amitié 1

Les paroles acerbes de son ami firent une pénible impression sur le jeune homme, et te fut avec dépit qu’il dit ;

— Non, Gombert, tu ne t’es pas trompé sur la sincérité de mon amitié. Cela m’attriste profondément de devoir entendre que tu me crois capable d’ingratitude envers le seul homme qui me soit resté fidèle dans le malheur. Si j’ai adopté le projet de ne pas quitter tout de suite le Wulfhof, c’est parce que je pensais pouvoir espérer que, par sympathie pour moi, tu consentirais à

rester ici quelquefois. Cela peut me guérir du troubla qui afflige mon cerveau ; cela peut me rendre la paix de l’âme que j’ai perdue. Pourquoi me refuserais-tu ce sacrifice, si je te. conjurais au nom de notre amitié même de le faire pour mon bien ?

Bien que Gombert fût intérieurement inquiet., et que la demande du jeune homme le mît dans l’embarras, il éclata de rire et s’écria :

— Encore plus beau ! Tu es fou sur ma parole 1 moi, Gombert, j’irais m’ensevelir dans cette vaste tombe? Ne plus entendre que le grognement des porcs et le beuglement des bœufs? Ne plus rien voir que de stupides paysans et d’affreux peupliers ? Et j'irais sacrifier ainsi le peu d’années de force et de jeunesse qui me restent à je ne sais quel sot remords et quelle ridicule espérance. Pour te plaire, je devrais me consoler en t’aidant à te guérir de ta soi-disant maladie de nerfs; mais je ferais tout, excepté te fortifier dans une erreur qui te coûterait probablement la raison et la vie.

. — Tu te trompes, Gombert, sois-en sûr, répliqua le jeune homme d’un ton de conviction. La vie à Paris nous a rendus insensibles aux beautés de cette paisible ‘nature; mais, c’est une sensibilité de l’âme qui revient bientôt. Sous l’influence de l’œuvre infinie de Dieu, le cœur fatigué retrouve de nouvelles forces, une nouvelle faculté d’aimer et de jouir. Peu à peu, notre âme

L’ORtIE.

se met en harmonie avec la création; bientôt nous découvrons, dans ces choses qui vivent et croissent autour de nous, des beautés cachées et de merveilleux secrets, et, enfin, il s’établit entre nous et la nature une sorte de communauté de tendance et d’amour qui devient, pour nous, une source abondante de doux bonheur, d’inaltérable paix de cœur et de poétique enthousiasme.

— Ah! quelle émouvante idylle ! Les larmes m’en viennent aux yeux ! s’écria l’autre.

Daniel secoua la tête avec tristesse en entendant l’ironique plaisanterie de son ami ; mais il resta calme et reprit : •

— La vie ne serait pas ici aussi monotone que tu te l'imagines. Nous irions souvent à la chasse, il y a beaucoup de gibier dans ce pays. Il y a aussi de belles promenades, nous nous entretiendrions de notre vie passée, de questions de philosophie, ou des secrets et des merveilles de la nature. Nous ferions des connaissances dans les villages et les châteaux voisins et à Courtrai. C’est une belle ville où on trouve bonne société et des gens affectueux, et qui savent bien vivre. Maintenant qu’on croit au Wulfhof que j’y resterais pour toujours, si tu n’étais pas avec moi, on semble un peu fâché contre toi, mais, dès qu’on saura que nous ne partons pas, chacun te respectera et t’aimera. Et ne crains pas,

Gombert, de m’êlre jamais à charge. Si l’épreuve nous réussissait et que tu consentisses à demeurer définitivement ici , sois assuré que tu serais estimé et respecté j>ar moi et par tous les miens, comme un membre de ma famille.

Gombert regardait le parquet et murmurait, à part lui, des paroles inintelligibles.

— Une famille! pensait-il. Le mariage lui trotte en tête, il veut se marier ! Diable ! cela devient menaçant; nos affaires prennent une dangereuse tournure.

— Eh bien, que dis-tu? demanda le jeune homme avec une pleine confiance, comme s’il croyait pouvoir voir dans le lilence de Gombert le précurseur de son consentement.

— Ce que je dis? Je ne sais que dire, je ne sais que penser, répondit Gombert avec une feinte surprise. Parles-tu sérieusement, Daniel ? Comment, tu veux que je passe ma vie dans ce désert?

— Non, non, quelques mois seulement, ifh! je t’en prie, fais-le par amour pour moi!

— » Par amour, par amitié pour toi, je devrais m’opposer avec colère à ton inconcevable projet; mais je n’en trouve pas la force. Bien que depuis quelque temps tu sois devenu capable des plus grandes folies, il m’est cependant impossible de croire que tu puisses être décidé à un anéantissement aussi décisif de toi-même.

L’ORGIE. 167

— Reste au moins quelques semaines* dit Daniel d’une voix suppliante.

— Jusqu’à ce que les biens soient vendus; pas plus longtemps.

— Jusqu’à ce que les bfens soient vendus! répéta le jeune homme en soupirant, comme si ce souvenir

d'une décision antérieure l'effrayàt. Mais il chassa cette >

idée de son esprit et dit :

— Allons, Gombert, je t’en conjure, donne-moi celte preuve d’amitié.

L’autre haussa les épaules, et répondit :

— Daniel, Daniel, j’ai pitié de l’égarement de ta raison. L’air n’est pas bon ici pour toi ; pour m’acquitter de mon devoir, je devrais, dès aujourd’hui, t’arracher, même par la force, de ce lieu fatal. .

— Ainsi, tu refuses mon offre? Tu rejettes ma prière? demanda le jeune homme avec une profonde tristesse dans la voix. Tu restes inexorable?

— Inexorable, oui!

Daniel baissa les yeux et secoua la tête, douloureusement préoccupé. •

— Je perdrais l’ami éprouvé que j’espérais voir à côté de moi jusqu’à la fin de ma vie ! murmura-t-il. Combien m’effraye la pensée de cette séparation. Quel nouveau vide. dans mon cœur... Quel pénible sacrifice !

Gombert regardait, muet et chagrin, le jeune homme

tes le mal ou siècle.

rêveur; mais, lorsqu'il remarqua qu’il commençait à se tordre les bras, et que de légers frissonnements nerveux parcouraient ses membres, un sourire réprimé parut sur son visage, et dans ses yeux brillèrent une étincelle d’espoir triomphant. j

Daniel se leva tout à coup; ses lèvres tremblaient, son yisage montrait une expression de terreur* comme s’il avait pris une résolution dont la nécessité lui navrait le cœur. ;

— Gombert, tu le veux? Tu me refusas la faveur

que j’implore de ta bonté? s’écria-t-il. Eh bien , tu peux rester avec moi au Wulfhof, ou tu peux partir, tu es libre 1 ; » v

Et, comme si toute l’énergie de son âme lui échappait avec ces mots, il se laissa retomber sur sa chaise, tandis qu’il disait en soupirant : j a

— Il pèse une malédiction sur moi. Quoi que je fasse ou ne fasse pas, je dois être le malheur de ceux qui m’aiment. Implacable fatalité! quand me donneras-tu le repos? Dans la tombe, dans les bras de la mort, dans l’éternelle...

La parole mourut sur sa bouche, et, bien que ses lèvres remuassent encore, elles ne formaient plus de sons.

Gombert avait frémi de dépit et de rage, lorsque son ami lui avait dit d’un tou si décidé : — Tu es libre. Et

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L’ORGIE

il répéta ces mots avec une sombre ironie. Il songea à donner l’essor à sa colère par une vive sortie, et à accuser le jeune homme de fausse amitié et d’ingratitude ; mais une secrète réflexion le retint. Au bout d’un instant de silence, il s’efforça de donner à son visage une expression de tristesse, et dit, du ton d’une douloureuse émotion :

— C’est bien, je partirai. Perdre un ami, et un ami sur la fidélité duquel on comptait, c’est un rude coup, même quand on sait que cet ami sera heureux sans nous; mais le quitter et rester convaincu que la douleur et le malheur seront infailliblement son partage, c’est une blessure qui doit éternellement saigner au cœur. Demain, Daniel, demain je te serrerais pour la dernière fois la main? Oh! cette idée m’accable. Ce n’est pas possible. Dis-moi, Daniel, que je n’ai pas bien compris, que je me trompe, que tu n’es pas assez cruel -pour chasser ton ami !

— Ah ! aie pitié de moi I dit le jeune homme en soupirant et sans lever les yeux. .

— Eh bien, dis que tu ne veux pas mourir d’ennui ‘•au Wulfhof.

. — Je dois... je dois rester.

De nouveau un ricanement de colère crispa les lèvres *>de Gombert; mais il fit bientôt place à l’expression d’une profonde réflexion. Il régna un instant de silence ;

après quoi Gombert, d'un ton triste et avec une énergie calculée, parla au jeune homme tandis qu’il fixait sur lui ses yeux immobiles, comme pour mesurer ^impression produite par ses paroles.

— Soit ; je me soumets au sort qui nous frappe tous deux, toi d’égarement, moi du plus douloureux désenchantement que j’aie jamais eu à subir. Ce que tu vas faire, Daniel, me rappelle la triste histoire d’un homme qui m'était aussi cher que toi. Puisse cette histoire ne pas devenir la tienne I C’était un jeune homme doué de sentiment, de science et d'énergie morale. 11 vivait dans le grand monde , et comme , à la noblesse et à la beauté du visage, il joignait un esprit plein d’éclat, il était attiré et fêté partout. Les hommes lui portaient envie, les femmes semaient sur son chemin des fleurs toujours nouvelles. Sa vie n’était qu’une seule partie de plaisir, un long triomphe. Il va de soi qn’un tel enfant gâté de la fortune devait considérer la première

*ii

petite contrariété comme le plus affreux malheur. Il lui survint une adversité, une de ces vicissitudes ordinaires des choses de ce monde ; au lieu de se raidir contre le sort, et d’aller en riant au-devant d’une meilleure chance,, il se laissa complètement abattre, et s’enfuit de Paris dans un vieux château situé dans une province éloignée; là, il rencontra une jeune fille qu’il avait connue auparavant ; il se laissa séduire par

L’ORGIE

la belle solitaire, et, dans l'opinion qu’il avait découvert un trésor de candeur et d’amour, il accepta la chaîne dorée du mariage. Trois années après, le hasard me conduisit dans la province où mon ami demeurait. J’allai le chercher et le trouvai d.ans un château en ruines, dans une contrée insignifiante, comme celle-ci. Lorsqu’il parut en ma présence, j’eus peine à le reconnaître ; il était devenu maigre comme un homme miné par une fièvre lente ; ses yeux étaient vagues et sans vie, sa tête penchait sur son épaule ; en un mot, il était la véritable image du découragement et du désespoir. Lorsque je lui demandai la cause de sa maladie, — car je croyais qu’une grave maladie menaçait sa vie, — deux larmes tombèrent sur ses joues, et il me confia des choses qui empoisonnent la vie de beaucoup d’hommes, mais qui ne servent de leçon à personne. Pauvre jeune homme ! il avait cru que le sentiment de l’amour est durable et qu’il suffisait toujours au bonheur de la vie. L’illusion ne dura que quelques mois. Alors il remarqua le vide qui régnait autour de lui. Le visage de sa femme n’était pas sans beauté ; mais il était toujours le même , et comme c’était le miroir d’une âme calme, endormie, une expression nouvelle venait si rarement le vivifier, que le mari, en le voyant tous les jours, finit par le trouver insignifiant et insensible. Sa femme, élevée dans la solitude, n’avait pas d’expé-

17a LE MA.L DU SIÈCLE,

rience du monde ; elle ne pouvait prendre part à une conversation spirituelle ou intéressante, et savait dire peu de chose de plus que les phrases vulgaires sur le bon et le mauvais temps, de l’hiver qui s’approche ou de l’été qui vient,. à ce point que les deux époux prirent l’habitude de s’endormir tout en bâillant sur leurs sièges, longtemps avant que l’heure du repos n’eût sonné. Le ipari rêvait de la brillante vie de Paris, de joyeux amis, de conversation spirituelle, de radieuses femmes ; sa moitié endormie pleurait, dans son rêve, sur la terrible déception qu’elle subissait. Au, lieu du féal chevalier, l’époux éternellement aimant que son imagination solitaire lui avait promis, elle était liée pour la vie à un homme qui bâillait à côté d’elle. L'infortunée femme accusait son mari d’indifférence et s’efforcait, par ses larmes et ses gémissements, d’éveiller en lui un sentiment qui était déjà mort dans son propre cœur. De là, pour tous deux, encore plus d’ennui et enfin de l’aversion et une haine secrète. Que dirai-je encore î Le mari chercha des distractions et fit connaissance avec des gens que sa femme n’avait pas choisis pour amis. La jalousie alluma les cerveaux des époux qui se négligeaient, et cette innocente et douce tourterelle devint une cruelle et inquiète harpie qui le poursuivait partout, se vengeait de ses moindres paroles, et l'assaillait chaque jour de scènes de colère et

L'ORGIE

de désespoir, Il restait encore une étincelle d’énergie morale en lui; il se révolta contre ce qu'il appelait sa servitude. Alors vinrent le beau-père, la belle-mère, la tante, les frères, les sœurs, qui l’accusèrent de vouloiî faire mourir sa femme de la mort du martyre, — et lui, doutant enfin de lui-même, vaincu et découragé, courba la tête, feignit la sympathie et le contentement, et fut dévoré vivant par l’affreuse maladie qui se nomme l’ennui, il est mort, mon pauvre ami. Hélas I et devoir craindre un tel sort pour toi, Daniel ! - : ■ Durant le récit de cette histoire habilement combinée, le jeune homme n’avait pas dit un mot, ni levé les yeux sur Gombert; mais il était visible que ce récit avait fait sur lui une impression profonde, car il s'était agité continuellement sur son siège et s’était de temps en temps tordu convulsivement les bras.

Maintenant que son compagnon l’interpellait directement par son nom, il leva la tête et dit en soupirant et d’un ton d’ironie fiévreuse :

— Et cette histoire deviendrait la mienne ? Ah ! non,

non, tu ne connais pas Céleste !

j — Ainsi je ne me suis pas trompé? dit Gombert. C’est mademoiselle Céleste qui t’a mis sur les yeux le bandeau qui t’aveugle! Je ne la connais pas, crois-tu? Son portrait n’est-il pas ressemblant dans l’histoire de mon malheureux ami ? Qu’y manque-t-il ?

Jû.

— Céleste est un ange de sentiment, de bonté et

d’amour. . . :

— Eb ! bien, oui, elles sont toutes des anges, tant que l’illusion dure. Mais parlons un peu raison, Daniel ; il me semble que tu perds de vue une considération importante. L’histoire de mon ami peut, en effet, n’étre pas la tienne. Un destin pire t’attend; l’humiliation doit se joindre à l’ennui pour te faire dépérir plus tôt. Mademoiselle Céleste sait-elle .que ton héritage paternel s’est fondu jusqu’à ne plus valoir que cinquante mille francs ?

Un soudain frémissement nerveux saisit le jeune homme, comme si la question de son ami avait jeté un douloureux rayon de lumière dans son esprit.

— Tu te tais, reprit Gombert; je dois donc croire que ni elle ni ses parents ne connaissent la véritable situation de tes affaires pécuniaires. Ce sera agréable pour toi, quand tu devras faire ta confession et implorer pardon, sans savoir si on repoussera le dissipateur ou non.

Daniel parut accablé d’effroi et de tristesse.

— Mais supposons que tout aille selon ton désir, poursuivit Gombert. Tu deviens l’époux d’une femme dont la fortune, en apparence au moins, est devenue la tienne. Tu vivras de son argent; tout ce dont tu jouiras sera une faveur d’elle. Tu consulteras ses yeux

L’ORGIE

pour deviner son moindre désir ; à la promenade , lu porteras son parasol ; en société, on te traitera comme appartenant à la suite de ta femme. Es-tu assez naïf, Daniel, pour croire que l’amour durera longtemps, là où les rôles sont intervertis contre nature, et où le mari se voit abaissé à la condition de serviteur ou de valet de pied de sa femme? Je ne parle pas de la lâcheté qu’il peut y avoir à renier ainsi sa grandeur d’homme et à consentir à être jusqu’à la fin de sa vie un être sans mission et sans dignité? Tune dis rien? Toutes ces prédictions sont impuissantes sur ton âme.

— Mon Dieu, mon Dieu, quelles ténèbres dans mon cerveau !. dit Daniel du ton du plus profond désespoir.

-» Allons, dit Gombert d’un ton dégagé, ne décide pas encore. Bois quelques verres de vin ; tu sentiras ton cœur se gonfler, et la clarté se fera dans ton esprit...

Daniel, ému, saisit son verre en poussant un cri étrange, le vida, le remplit de nouveau, le but encore et ainsi trois fois de suite. Il eût encore bu davantage si la bouteille n’eût été vide. Comme saisi par la fièvre, il tendit sa main tremblante vers Gombert, et s’écria :

— Donne ! encore , encore ! Etouffons le feu du doute dans notre cœur! Si la raison me refuse sa clarté, que l’éclair de l’ivresse illumine la nuit de mou esprit ! Du vin , du vin !

' Gombert, un sourire de triomphe sur le visage, saisit la sonnette de table et la fit retentir. .

— Apporte' encore deux bouteilles, dit-il au domestique qui entra en chancelant dans la salle. Encore deux bouteilles du même vin d’Espagne. Et vois dans la cave si tu ne trouveras pas une bouteille de cognac. Nous en aurons besoin plus tard

Au moment où Daniel succombait à la séduction de son perfide ami, le vieil intendant était occupé à écrire dans sa chambre. Il était assis, courbé sur une table, à côté d’une petite lampe économique, et alignait en murmurant des colonnes de chiffres sur une feuille de papier ; il devait s’occuper de dresser un compte compliqué.

Il ne se bougeait pas du reste , et était si profondément enfoncé dans ses additions , qu’il ne se laissait pas même troubler par un certain bruit et certains cris qui, par intervalles, montaient vers lui.

, Quelque peu de lumière que reçussent les murailles de la chambre, les portraits semblaient avoir les yeux fixés sur le vieillard; il y avait dans leur regard immobile, dans le silence qui régnait dans la pièce, et même

L’ORGIE

dans la laborieuse préoccupation de l’intendant, une teinte de sombre solennité.

Longtemps encore, Willibald poursuivit le résultat de son calcul. Puis le bruit s’accrut en bas et des cris plus forts retentirent jusqu’à l’étage. Déjà , plus d’une fois, il avait interrompu son travail, et, secouant la tête avec tristesse, écouté ces cris étranges. Enfin, il entendit les voix s’élever à un diapason si haut et si sauvage, qu’elles semblaient retentir dans tout le Wulfhof. Le vieillard déposa sa plume, jeta un triste regard sur les portraits et quitta la chambre à pas lents. Il descendit les escaliers et traversa un corridor obscur pour arriver derrière le bâtiment dans le petit jardin du Wulfhof. Chemin faisant, il devait traverser une chambre, qui communiquait par une porte avec la salle où le souper de Daniel et de son compagnon avait été servi. Il entendit Gombert parler à Daniel sur un étrange ton d’orgueil et d’ironie. Ce que le vieillard comprit de ses paroles le fit frissonner d'effroi, et, comme cloué au sol, il écouta le cœur palpitant.

— Ah ! ah ! s'écriait Gombert, élève ton esprit audessus de toute faiblesse. Sois un géant au milieu des nains, et regarde avec mépris, surtout ce que l'homme égoïste a inventé pour régner sur l’homme ignorant ou moins fort, comme sur un esclave. Qu’est-ce que l’amour? Un instinct de notre nature animale dissimulé

sous l’hypocrite manteau d’une inclination morale. Qu’est-ce’ que la loyauté? Un masque pour tromper plus sûrement. Qu’est-ce que la générosité? L’orgueil qui triomphe de l’humiliation du prochain. Qu’est-ce que la simplicité de cœur? La reconnaissance de sa faiblesse et la conviction qu’on est né pour vivre en agneau au milieu des loups. Qu’eSt-ce que la prudence? De la lâcheté et de la duplicité... Et que sont toutes les vertus tant vantées, sinon des inventions de l’égoïsme, de l’avidité et de l'ambition?...

— Oui, oui, des inventions de l’égoïsme et de la

fausseté! s’écria Daniel d’une voix bégayante. A boire! à boire !

Un douloureux soupir échappa à l’intendant; tremblant d’anxiété ( et d’indignation, il quitta la chambre, •

ouvrit une porte et entra dans le jardin, qu'il traversa

dans les ténèbres jusqu’à un berceau où se trouvaient une table et un banc de jardin.

Le vieillard accablé s’y assit et dirigea la vue vers les fenêtres brillamment illuminées de la salle. Les rideaux étaient baissés ; mais on pouvait, sur leur surface transparente, voir flotter de çà et de là deux ombres les bras en l’air, avec le verre et la bouteille à la main, et se mouvant avec des bonds sauvages et'désordonnés ; on pouvait entendre les cris et les hurlements retentir ; on pouvait même percevoir en. partie

L’ORGIE

i hants insensés que les convives faisaient retentir in gosier jusqu'au fond du jardin, éanti par cette vue si terrible pour son cœur at, l’intendant avait essuyé deux larmes qui mouilt ses joues et avait baissé la tète.

Hélas ! c’en est fait, dit-il en soupirant, plus d’es- S’il est venu ici avec l’intention de vendre son noine paternel, comment pourrait-il y rester un pareil scandale? Quel rayon peut illuminer isprit, aussi longtemps que le démon du doute, longtemps que le perfide Gombert est à son côté ? :e un seul remède. La misère I L’ennemi de son et de sa foi ne le lâchera pas avant qu’il n’ait lissipé ; et ainsi l’heure de la pauvreté pourrait >our Daniel l’heure de la délivrance. Quelle situadevoir espérer de l’excès du mal !

idàin un éclat étrange, comme celui d’un incendie, vint interrompre sa triste rêverie. Il bondit en & *

jetant un cri et allait se précipiter à travers les ténèbres ; mais il remarqua ce que c’était et se laissa de nouveau retomber sur le banc.

A travers les rideaux on pouvait voir, sur la table, une large coupe où des flammes vertes, bleues et jaunes montaient en l’air en serpentant, et, avec cela deux ombres qui, avec un fou rire, remuaient et attisaient le feu liquide avec de longues cuillers. Le

punch et le cognac flambaient sur la table : dans le bol bouillonnait le poison mortel.

Si l’intendant n’eût pas été saisi, jusqu’à la stupéfaction, par cet affreux spectacle, il eût en cet instant entendu que, dans la cour, les voix des ouvriers et des servantes se mêlaient aux hurlements des ombres et même les surpassaient parfois ; mais il avait l’œil si fixement arrêté sur le foyer ardent, et toute son intelligence était en proie à un tel sentiment d’angoisse et de chagrin, que ses sens étaient comme paralysés.

Après avoir serpenté et ondoyé pendant longtemps, ies flammes diminuèrent sur la table; bientôt elles perdirent leurs tons colorés et leur éclat se changea en une lueur violette, comme la lumière mourante d’une lampe funéraire.

L’intendant vit une longue ombre humaine, qui pre*

nait sous le bras une ombre de moindre taille, et semblait vouloir l’entraîner de force vers la porte... Les ombres disparurent de la salle et un morne silence remplaça les sauvages hurlements.

Alors l’intendant entendit un bruit de voix dans la cour et en même temps les gémissements d’une femme. Il se leva et suivit, dans l’obscurité, le même chemin par lequel il avait gagné le jardin.

Dans l'escalier de la maison il s’arrêta et écouta avec douleur les plaintes d’une jeune fille qui, à quelques

L’ORGIE. I8i

pas de lui, semblait agenouillée devant la porte de la salle.

— O Seigneur! é mon Dieu! s’écria-t-elle, il va mourir 1 mon pauvre Josse 1 mon pauvre Josse ! Au secours ! au secours ! Voyez comme il se débat ! Que faire ? Je donnerais la moitié de ma vie pour pouvoir le sauver ! C'est bien un grand pécheur ; mais la mort ! Ah f il ne l’a pas méritée I

Quelques gens qui l’entouraient riaient de sa douleur.

— Laissez le porc là! Barbe, dit l’un d’eux; il n’en mourra pas encore cette fois-ci.

— Verse un seau d’eau sur sa tête rousse, murmura

un second. >

— Voilà ce que c’est, dit un troisième. Il avait bien besoin de jboire du feu avec une cuiller d’argent ! maintenant son estomac est brûlé !

Ces observations arrachaient de nouveaux gémissements à la vachère en pleurs.

— Allons ! cela dure depuis assez longtemps, dit un des spectateurs d’un ton impérieux, mettez les mains à l’œuvre ; nous porterons l’ivrogne à l’écurie ; là du moins il ne se blessera pas en se débattant.

Tous soulevèrent Josse et le transportèrent à travers la cour dans l’étable. Barbe, le tablier sur les yeux, les suivait dans l’obscurité.

m , LE MAL DU SIÈCLE.

Quand les domestiques eurent disparu du vestibule, l’intendant s’approcha de la porte de la salle et l’ouvrit. Il s’arrêta un instant tremblant sur le seuil et regarda, v avec une triste stupéfaction, la scène qui s’offrait à lui. Les chaises étaient renversées par terre, des débris de verres et de bouteilles cassés couvraient la table, des torrents de vin coulaient sur la nappe et les rideaux eux -mêmes en étaient souillés.

Le vieillard entra dans la salle, et fit le tour de la table ; il secoua la tête en soupirant avec désespoir et arrosa de ses larmes les restes du scandaleux repas. Le nom de l’infortuné qu’il aimait et plaignait tomba plus d'une fois de ses lèvres, et il leva souvent les yeux vers le ciel pour implorer protection et pardon pour l’enfant prodigue.

Avec un lent mouvement, l’intendant éteignit successivement toutes les lumières. Dans l’obscurité il marchait sur les fragments de bouteilles ; le verre grinçait affreusement sous les pieds.

A la porte un douloureux soupir s’échappa encore de son sein.

— Daniel 1 ô pauvre Daniel!

Alors la porte fut fermée et close au dehors à double tour.

Un instant après, le Wulfhof était plongé dans le plus profond silence.

Le lendemain de bon matin, Daniel arpentait sa chambre avec tous les signes d’une indisposition physique et d’un désespoir sans bornes. Ses joues étaient pâles, ses yeux enflammés et tout son visage contracté et fatigué. Les douloureuses contorsions de ses membres faisaient présumer que son estomac et ses entrailles brûlaient encore du feu de l’orgie.

De temps en temps il s’arrêtait, portait avec une énergie convulsive la main à son front, comme pour y rappeler un souvenir précis, et il semblait reculer d’horreur devant l’idée de ce qui s’était passé. D’autres fois, il écoutait avec surprise le bruit du profond et calme sommeil de son ami Gombert, qui dormait dans une chambre voisine, et, comme si son repentir et ses angoisses lui faisaient honte en présence de l’insensible indifférence de Gombert, il murmura le mot : Lâche, contre lui-même, s’arracha les cheveux et reprit sa course à travers la chambre pour fuir les cruelles pensées qui le poursuivaient.

48i LE MAL DU S^CLK.

Enfin, peut-être Bans bien savoir ce qu’il faisait, il descendit les escaliers et ouvrit la porte de la grande salle. Il frissonna de dégoût en voyant encore une partie des débris de la débauche de la veille sur le parquet; mais, ce qui le frappa encore comme un coup de poignard, ce fut le regard inquisiteur et hardi de deux ouvriers qui étaient occupés à ramasser les fragments de verre, et qui, en le saluant, eurent l’air de lui demander comment il se portait après une telle soirée.

Le jeune homme pencha la tête , baissa les yeux et traversa la salle pour gagner une chambre plus retirée.

Accablé par le sentiment de sa honte, il se laissa tomber sur un siège, regarda un instant dans l’espace avec une prunelle fixe, et murmura, avec le rictus sarcastique du désespoir :

— Ah! la mesure est-elle comble maintenant? Suisje tombé assez bas? Devoir baisser les yeux devant mes serviteurs I Trembler de honte sous le regard de mes laquais! Et j’habiterais désormais le Wulfhof? Non, non, ce sol m’est fatal : chaque pas me conduit plus près de la fin décisive, de la récompensede mon affreuse lâcheté ! Quelle malédiction pèse donc sur moi? Suis-je fou peut-être? Il me semble qu’il y a dans ma tête un gouffre plein de ténèbres et d’incertitude... Hier, mon :œur s’était évanoui devant un rayon d’espoir ; je sen-

tais l’estime de moi-même, la confiance, l'amour se réveiller dans mon âme et croître comme les fraîches fleurs de la vie; depuis lors un siècle s’est passé, une longue et orageuse nuit. Le feu de la débauche, l’éclair du doute, le ver du remords ont desséché, consumé, dévoré en moi les derniers germes du sentiment. C’était l’étincelle de la lampe mourante, qui jette encore une brillante lueur avant que toute lumière meure...

Il se tut et secoua la tête, comme si ses pensées étaient dans un désordre complet ; mais bientôt le nom de Céleste s’échappa indistinct de ses lèvres. Ce nom le frappa d’une vive émotion ; un amer ricanement de dédain parut sur sa bouche.

— Impie ! murmura-t-il. Tu oses vautrer dans la fange de tes pensées maudites, le souvenir de tout ce qui est pur, beau et bon ! Et j’oserais encore lever les yeux en présence de la plus pure image de la foi et de la vertu? Oh 1 elle saura comment j’ai répondu à son amour, comment j’ai, le même soir, étouffé le souvenir de ses douleurs dans la plus ignoble débauche... Elle regardera du haut de sa grandeur le misérable ivrogne. Je me sentirai écrasé, et ramperai comme un vil insecte dans son regard accusateur. Non, non, si quelqu’un doit voir ma honte, que ce ne soit pas Céleste.

Il interrompit son discours, et promena dans l’espace des yeux égarés. Après une courte réflexion, il sourit à

ses propres pensées; un expression de contentement intérieur se peignit sur son visage.

— Fuir son regard : partir dès aujourd’hui ! s’écriat-il. Persévérer inébranlablement dans cette résolution; rester impitoyable, insensible aux prières et à la raillerie 1 C’est dit.

Il se leva vivement et tira le cordon de la sonnette suspendu dans un coin de la chambre. Peu après, un domestique ouvrit la porte.

— Allez prier l’intendant, dit Daniel, de venir ici, à l’instant, sans retard.

Le domestique disparut pour aller remplir l’ordre qu’il venait de recevoir. Le jeune homme resta quelques instants debout, l’œil fixé sur la porte et attendant la venue de l’intendant. Comme celui-ci ne parut pas immédiatement, il retomba peu à peu dans ses pensées et posa les deux mains sur son front.

Lorsque l’intendant entra enfin dans la chambre, il surprit le jeune homme dans cette attitude. Une expression de triste compassion contracta le visage du vieillard; mais, quand en promenant les yeux autour de lui, il se fut assuré que cette fois Daniel était tout seul, une lueur de joie illumina ses yeux.

— M. Daniel m’a fait appeler? dit-il d’une voix douce.

— Eh bien, dit le jeune homme, sortant en sursaut

de sa préoccupation, madame van Everdael veut-elle, oui ou non, acheter le Wulfhof ? ^

— Elle veut bien l’acheter, répondit Willibald, mais elle ne fait pas d’offre acceptable.

— Il faut accepter son offre, quelle qu’elle soit.

L’intendant s’effraya du ton âpre et impérieux de la voix de Daniel.

— Avec votre permission, monsieur, balbutia-t-il, ;ous ne pouvez cependant vendre votre patrimoine paternel au-dessous de sa valeur.

— Épargnez-moi les raisonnements, monsieur l’intendant, dit Daniel, en l’interrompant avec une remarquable dureté. Le Wulfhof doit être vendu aujourd’hui même, peu importe à quel prix. Si madame van Everdael consentait à me remettre en mains, immédiatement, une bonne partie de ce prix, je ne regarderais pas à quelques milliers de francs de moins. Je veux partir ce soir. Qu’on me donne l’argent; tout le reste m’est indifférent !

Deux larmes brillantes scintillèrent dans les yeux du vieillard, mais il comprima sa douleur et dit avec calme :

— Daniel, je ne puis prêter la main à une vente aussi désavantageuse. Madame van Everdael n’offre que cent mille francs au-dessus des sommes qu’elle a déjà prêtées. Ce serait une perte certaine de plus do

quinze mille francs. J’ai trouvé un meilleur moyen, il y a une personne, un ami de feu votre père , qui , par sollicitude pour l’honneur de votre nom, consent à donner, en hypothèque, l’équivalent complet de la valeur non engagée du Wulfhof et des propriétés qui en dépendent , c’est-à-dire cent treize mille francs ; de cette façon, du moins, le Wulfhof continue de vous appartenir. Laissez-moi le soin de forcer le sol à produire les intérêts, et le consolant espoir que mon pauvre maître, le malheureux Daniel, retiendra un jour encore, et non en vain, demander à son patrimoine paternel le repos et la paix du cœur.

Le jeune homme était profondément touché par le ton pénétré avec lequel le vieillard avait dit ces derniers mots. Il lui prit la main, la serra avec effusion et lui dit :

— Bon Wjllibald 1 toujours le même. Rien ne peut altérer votre sympathie pour moi. Eh bien , conservez, du moins en apparence, la propriété du Wulfhof, au nom que je porte si indignement... Mais la personne, l’ami de mon père, qui veut me fournir l’argent, le peut-il immédiatement?

— Je ne doute pas qu’il ne puisse rendre une partie de la somme disponible en traites suf Paris ; mais pour cela il faut qu’il aille à Courtrai. Si, pour l’accomplissement décisif et la réalisation de votre désir, il faut

une couple de jours, j’espère que vous en prendrez votre parti, n’est-ce pas?

— Ah ! je vous en prie, dit le jeune homme, d’une voix suppliante, essayez l’impossible pour me mettre dès aujourd’hui en possession de l'argent. Je ne veux plus passer la nuit au Wulfhof. Rien n’est assez puissant pour me faire chanceler dans cette résolution.

— Vous avez le droit de commander, dit l’intendant avec un triste abattement. Quelque fatale que soit votre résolution, j’obéirai à votre désir. Avant ce soir, vous serez en possession d’une bonne partie de l’emprunt. J’ai vos pleins pouvoirs par écrit, et puis, par conséquent, agir sans votre intervention personnelle. Êtesvous content de moi, Daniel ?

— Je vous remercie, Willibald. Votre affectueuse complaisance pourrait être pour moi un doux souvenir. Hélas ! elle doit, pour mon cœur insensible, être une accusation et un éternel remords. Si je pouvais seulement vous accorder la récompense que vous avez méritée, une petite compensation pécuniaire ; mais, matériellement et moralement, je suis tombé dans lo plus profond découragement.

— Vous pouvez me donner une récompense, dit l’intendant, et je vous prie de me l’accorder.

— Tout, tout ce dont je suis capable.

— Depuis que vous êtes revenu de Paris, Daniel,

j’ai, du matin jusqu’au soir, épié vainement l’occasion d’être seul avec vous. J’avais espéré que mon expé* rience , mes services rendus et mon attachement éprouvé seraient assez puissants sur votre âme pour vous faire renoncer à retourner à Paris. Bien que cet espoir soit complètement éteint en moi, je songe cependant à remplir encore un devoir en vous éclairant sur votre situation, et, s’il est possible, en vous préparant à renaître un jour à la vérité et à la paix du cœur. La récompense, la faveur que je vous demande, c’est de vouloir bien m’écouter pendant quelques instants avec indulgence et patience.

— Par pitié, Willibald, n’essayez pas d’empêcher ce départ immédiat : cela ne pourrait rien contre, ma résolution et cela me ferait souffrir inutilement... Eh bien, parlez, je vous écouterai puisque vous le désirez.

L’intendant approcha une chaise, s’assit devant le jeune homme, et dit d’un ton calme :

— Daniel, il existe aujourd’hui ^une maladie que nos ancêtres ne connaissaient pas. Elle est le fruit de notre siècle d’incrédulité et de doute. Quelques-uns la nomment le mal du siècle , mais on pourrait la nommer

aussi la consomption de l’âme, car elle ronge lentement, • elle épuise les forces morales, et dessèche la source même de tout sentiment ; mais elle laisse au corps sa force et ne tue que le cœur. Ce mal règne presque

LA TENTATIVE SUPRÊME. «9i

exclusivement dans les grandes villes et frappe surtout les jeunes gens les plus sensibles, les plus confiants, les plus richement doués. Pour vous faire comprendre comment cette maladie naît et empire peu à peu jusqu’à devenir incurable, je supposerai un jeune homme simple de cœur et plein de foi dans le bien qui entre dans une grande capitale, — à Paris, par exemple, — pour y passer quelque temps. S’il échappe à la séduction qui se lève à chacun de ses pas , il trouve le vrai , le noble et le beau comme en tout endroit, et le mal dont nous parlons lui reste inconnu ; mais dans un tel centre de civilisation hum aine, et aussi de corruption humaine, le vice a réuni tous ses moyens de séduire'. Notre jeune homme — nous le supposons — est moins heureux. Désarmé contre les pièges du monde, uniquement conseillé par ses passions, il se laisse entraîner; et, sans le savoir, pour ainsi dire, il est irrésistiblement emporté par le torrent d’aveugles plaisirs. Lui, ange de laloyauté, offre son amour à des femmes sans cœur ; il offre son amitié à des hommes sans sentiment; il met sa confiance en des gens qui le regardent cbmme leur proie et qui ne connaissent d’autres lois que leurs désirs matériels et leur égoïsme sans âme. Au monde corrompu dans lequel il se meut, il demande la vérité, la générosité, l’amour, et ne trouve naturellement que la fausseté, la lâcheté et le vil intérêt personnel. E

quand, par toutes ces tromperies et ces déceptions, il se sent blessé dans sa foi et dans son espoir, il ose dire qu’il n’y a pas de femmes dignes de respect, pas d’amis fidèles, pas de cœurs généreux; alors il blasphème Dieu en s’écriant qu’il n’y a ni vertu, ni vérité sur la terre, parce qu’on ne les trouve pas dans la mare fangeuse des passions déchaînées !

Daniel avait d’abord écouté avec Une sorte de condescendance forcée les paroles du vieillard ; mais peu à peu le ton calme et imposant de sa voix avait fait impression sur son âme , il avait posé la tête sur la main et fixait son regard avec attention sur les lèvres de l’intendant.

— Ce n’est cependant rien, poursuivit celui-ci, que la révolte d’une âme égarée, mais vertueuse, contre le mal. Bientôt il se laisse aller à l’oubli complet de l’honneur et du devoir; et le remords, ce vers rongeur, commence à dévorer son cœur. Poursuivi sans trêve par cet accusateur, il sent cent fois une tendance à fuir l’erreur et à sauver sa foi menacée ; mais les passions conservent chaque fois la victoire. Puis il s’efforce de troubler dans son esprit la notion du bien et du mal. Pour échapper à la responsabilité qui l’effraye, il s’efforce de douter de la vérité de la vertu, et cherche une excuse à sa propre erreur dans le prélexte que tout SHr la terre est fausseté et. vice. Ce qui, d’abord le cri de-

détresse de son âme pleine d’angoisse, devient un bandeau aveuglant , qu’il se met volontairement sur les yeux.

— Willibald, qui vous a dit tout cela? demanda le jeune homme avec stupéfaction.

Sans répondre à la question de Daniel, le vieillard reprit avec plus d’expression :

— Mais on ne renie pas impunément ainsi le sentiment inné de la vertu, et on ne détruit pas par de vaines paroles le besoin de notre nature morale de croire au bien et au vrai. Notre jeune homme remarque bientôt que le vide se fait dans son cœur, que les ténèores se répandent autour de lui, que sa sensibilité et sa puissance de jouir diminuent, à mesure que le désenchantement se glisse comme un serpent dans son sein. Alors viennent des instants où il recule d’effroi devant le spectre du doute qui grimace devant lui, alors il écoute la voix de sa conscience accusatrice ; et, s’il pouvait le faire d’un seul effort, il détournerait ses lèvres de la coupe empoisonnée; mais son orgueil, ses mauvaises idées, les conseils pernicieux des faux amis étouffent chaque fois la bonne inspiration de son cœur. Lui, qui est doué de force d’âme, il tombe sans en reconnaître la véritable cause, dans un état d’incompréhensible faiblesse d’esprit. Entre le cri de sa conscience et le conseil de son faux orgueil, il est perpétuellement

ballotté dans une accablante incertitude. Il veut faire ce qui est bien, et n’en a pas la puissance; il veut s’aveugler dans l’erreur et ne fait que des choses qui lui inspirent de l’horreur et aggravent de plus en plus sa situation. Grâce à cette alternative de doute et de résolution , de repentir et de nouveaux faux pas, de conceptions du mal et d’impuissance pour le bien, il s’engage dans son âme une douloureuse lutte, il se produit une sombre tempête de pensées incertaines, une fièvre sans relâche... Et alors, il est possible aussi, Daniel, que le corps de notre jeune homme, grâce aux orageuses secousses de son esprit, tombe malade et que ses nerfs soient frappés d’une sensibilité maladive. Pauvre jeune homme égaré! il possède encore tous ses dons, toutes ses forces morales, toute sa foi. N’est-il pas déplorable que le courage lui manque pour se tirer, par un seul instant de volonté, de l’abîme de doute et se délivrer de l’affreuse torture qui rend son cerveau malade et obscurcit sa raison. Me tromperais-je, Daniel, en pensant que l’histoire de ce jeune homme a beaucoup d'analogie avec ce qui s’est passé dans votre âme pendant votre séjour dans la capitale de la France?

— Ah I s’écria le jeune homme avec une amère ironie, plût à Dieu que je ne fusse pas plus loin sur le chemin du doute. Je comprends votre généreux dessein, Willibald, et vous en suis reconnaissant ; mais, je

vous en prie, renoncez à tout espoir : il est trop tard.

Le vieillard frémit en entendant les froides paroles du jeune homme; avec un certain dépit dans la voix, il dit :

— Eh bien, je vais continuer l’histoire du jeune homme, — non pour trouver la moindre ressemblance avec l’état de votre âme, mais pour vous faire voir ce qu’on devient, lorsqu’on ne quitte pas à temps ce chemin fatal. J’ai dit que notre jeune homme avait été jusqu’à feindre le doute, et s’était efiorcé ainsi de se mettre un bandeau sur les yeux. Et là est la preuve qu’il n’est pas trop tard, comme vous le dites ; car celui qui a besoin d’un bandeau qui l’aveugle pour se livrer au vice, reconnaît au moins que le vice lui inspire de l’horreur : il rend encore hommage à la dignité, morale de l’homme mais il n’écoute pas les avertissements

répétés de sa conscience, et continue à jouer avec le feu dévorant du doute, alors ses dernières forces se perdent pour tout de bon, et bientôt il ne lui reste plus ombre de puissance, sinon pour le mal seul. Il se révolte avec rage contre son sentiment inné ; il veut se délivrer de l’inquiétude qui le torture ; il veut tuer le ver qui le mord au cœur. Puis vient la raillerie, — cet éclair sorti de la nuit d’une conscience coupable et trop lâche pour revenir à la vertu et à la vérité. La religion, la moralité, les lois du sacrifice, le sentiment du devoir, tout ce qui

peut arrêter les passions dans leur essor, doit être jeté en proie à l’ironie. Et ainsi, de sarcasme en sarcasme, — et quand on ne pense qu’à échapper à toute dénégation, — on trouve enfin qu'on n’a raillé que son propre être, qu’on n’a rien étouffé que sa propre âme. Si ensuite, dans une heure de clarté, on jette un regard dans son cœur, on recule avec horreur, comme devant le vide affreux de l’abîme. . .

— Taisez-vous, taisez-vous, Willibald, murmura Daniel ; vous me faites trembler. Pourquoi me mettre si vivement sous les yeux la fatale vérité? Aussi la ^cruelle blessure de mon cœur ne se guérira pas parce que vous l’ouvrez violemment et me forcez d’en sonder la profondeur...

— À-t-on une âme remplie d’instincts matériels, poursuivit le vieillard, alors tout est fini; la tempête a fait rage, la conscience étouffée se met au repos dans une insensibilité animale, et le cœur matérialisé, devient incapable de toute autre émotion, que celles que nous avons en commun avec les animaux sans raison. Hélasl j’ai bien entendu quelqu’un vous prôner cette situation comme le but vers lequel la philosophie humaine devait tendre, comme vers le faîte de la grandeur morale. Quel affreux blasphème! celui qui a conservé quelque chose de sa confiance innée, et avec cette confiance, la puissance de sentir , d’aimer et d’espérer , serait un

la TENTATIVE SUPRÊME 197

nain; niais celui qui ne croit plus, ne sent plus, et est incapable de sacrifice et d’amour, celui-là est un géant. Ainsi, pour être grand moralement, il faut d’abord être semblable à la brute. Et insulter au Créateur et cracher à la face de l’humanité, ce serait la sagesse : méprisable raillerie!

Daniel saisit la main du vieillard avec une force convulsive.

— Willibald, ô Willibald, pourquoi m’avez-vous envoyé à Paris? s’écria-t-il. C'est la vérité que vous dites. C’est ainsi qu’on roule sur la pente du doute jusqu’au désenchantement, et quand on sent le fond de l’abîme, notre cœur est glacé et mort pour jamais.

— Cela peut être vrai pour certaines personnes que

je connais, dit l’intendant. Pour vous, Daniel, c’est radicalement faux. J’ai poussé cette histoire à l’extrême, pour vous montrer qu’elle est pour un cœur qui s’abandonne aux instincts matériels, et aussi à la longue pour des âmes bien douées, le terme du chemin du doute et de l’ironie; mais, Dieu en soit béni, Daniel, vous êtes encore loin de là ! Croyez-moi, il vous reste encore assez de forces vives, pour vous sauver de la sombre nuit de l’incrédulité. !

— A moi ? Il me resterait encore des forces vives? Les derniers germes de foi ne seraient pas éteints dans mou cœur ? murmura le jeune homme avec un sourire d’in-

crédulité. Vous vous trompez, Willibald. Qu’est-ce autre chose que la destruction de toute foi et de toute espérance en moi, qui me retient si impitoyablement enseveli dans l’enfer du désespoir?

— Non, Daniel, c’est le cri de détresse de votre âme effrayée qui recule devant le menaçant désenchantement; c’est la voix du sentiment inné de la vertu qui vous crie qu’il est encore temps de vous sauver. Si l’idée du vrai et le penchant pour le bon étaient éteints en vous, pourquoi le doute vous inspirerait-il de l’horreur? Pourquoi la pensée que toute foi est morte en vous, vous accablerait-elle de désespoir?

Le jeune homme se tut et parut chanceler dans sa conviction, ou du moins l’intendant crut remarquer quelque chose de semblable. Cette conjecture remplit de joie le cœur du vieillard.

— O Daniel, dit-il, ayez confiance dans ma longue expérience et dans mon attachement éprouvé 1 Restez ici, restez ici deux mois seulement, vous verrez comme tout vous sourira bientôt, comme votre esprit sera rafraîchi et fortifié à respirer cet air que ni le vice , ni le doute, ni l’ironie, n’ont souillé. Oui, oui, Daniel, mon fils, mon ami, il n’y a encore rien de perdu ! Soyez sûr que toutes les forces de votre cœur refleuriront comme les plantes printanières après un long hiver. Vous aime* rez Dieu pour ses bienfaits, la nature pour ses beautés,

LA TENTATIVE SUPRÊME. i99

la vie pour ses douces émotions. Ici vous trouverez, sur votre sol natal, la paix perdue de l’âme, des gens qui vous estiment, des amis qui vous aiment, une tendre fiancée et enfin aussi une famille bien-aimée. Daniel, cet avenir n’est-il pas assez beau, pour vous exciter à un instant de volonté et de résolution.

Lejeune homme secoua la tête, tandis que ses lèvre3 murmuraient quelques paroles incompréhensibles. Il semblait livré à un douloureux combat, car déjà ses bras se tordaient visiblement, et sur son visage couraient des frissons de fièvre.

Pendant quelques instants, l’intendant, la lueur de l’espoir sur le visage, contempla le jeune homme rêveur. Puis il dit d’un ton plein d’expression et en suppliant :

— Daniel, j’étais l’ami de votre père, je vous ai élevé comme mon propre fils, j’ai concentré sur vous, avec une naïve confiance, tout mon espoir, tout mon orgueil, tout mon amour. Je suis, vis-à-vis de vos défunts parents , responsable de votre bonheur. Ah 1 ne condamnez pas mes cheveux blancs à un éternel remords ! Ne me faites pas descendre dans la tombe avec la conviction que je suis la cause de votre perte ! Oh ! faites que je puisse répondre sans effroi à la voix de votre père qui me crie du fond du tombeau... a Willibald, Willibald, qu’as-tu fait de mon enfant? »

— Mon Dieu, mon Dieu, s’écria Daniel d’un ton désespéré, encore l’incertitude et le doute! Que faire? l’ai pitié de votre amour sans bornes, Willibald; je donnerais la moitié de ma vie, pour pouvoir faire ce que vous désirez; mais... mais Gombert? Devrai-je l’abandonner, le trahir ?

— Non, il partira de son propre mouvement, Daniel. Ah! puisse le Seigneur dans sa bonté vous délivrer bientôt de ce cruel ennemi de votre âme !

Ils entendirent tout à coup au-dessus de la chambre où ils se trouvaient, quelques lourds pas d’homme qui faisaient craquer le plafond et une voix joyeuse dont les sons retentissaient dans les corridors du premier étage.

— Malheur! malheur, le voilà! s’écria l’intendant en frissonnant de dépit et de tristesse.

— Gombert ! c’est Gombert qui vient 1 murmura le jeune homme.

— Eh bien , Daniel, dit le vieillard, décidez sur votre sort, sur le mien; parlez, résisterez-vous aux perfides conseils de Gombert ? Resterez-vous au Wulfhof?

— Non, non, c’est décidé! s’écria le jeune homme, tandis qu’une violente agitation nerveuse s’emparait de lui. Plus un jour ! Et, Willibald, si vous faites encore des efforts pour me retenir , je fuis loin d’ici, sans ressources, sans adieu, pour n’y revenir jamais... jamais !

— Hélas I qu’il en soit donc ainsi! dit l’intendant en poussant un douloureux soupir. Je me soumettrai à la fatalité ; et, si rien ne peut vous faire renoncer à votre projet, je remplirai ma promesse et vous procurerai do l’argent avant ce soir; mais je vous en prie, Daniel, accordez-moi encore un instant d’attention et n’oubliez jamaisxe que je vais vous dire. L’argent qui vous reste sera un jour à sa fin , alors quelque chose vous renverra vers le lieu de votre naissance , mais vous hésiterez ; la honte, l’orgueil, s’efforceront de vous retenir • vous craindrez que la pauvreté ne soit ici, pour vous, une humiliation continuelle. N’écoutez pas cette crainte, elle est fausse. Par mes soins et mon travail je vous garderai de tout besoin , de tout abaissement. Vous habiterez le Wulfhof en pleine paix. N’en doutez pas, mon amour sera assez puissant pour vous protéger jusques-là. Daniel, promettez -moi qu’un jour, vous viendrez demander à votre patrimoine paternel et à votre vieil ami Willibald, la paix du cœur et le bonheur de votre vie 1 Promettez-moi que vous me permettrez un jour de faire pour vous, ce que votre père a fait jadis pour moi.

— Pourquoi vous tromper? dit le jeune homme en soupirant et avec un triste sourire sur les lèvres.

Les sons de la voix de Gombert retentissaient dans

la salle d’en bas, et paraissaient se rapprocher.

m LE MAL DU SIÈCLE.

Les mains jointes et aveo une hâte fiévreuse l’intendant dit :

— Si une aussi consolante perspective ne peut vous vaincre, Daniel, faites cette promesse, par reconnaissance, par générosité. Ayez pitié du vieil ami de votre père, ayez pitié de celle qui .n’a vécu que pour vous aimer 1 Pitié pour la pauvre Céleste!

— Céleste! oui, Céleste! Sort fatal! Je devais être son époux, et je suis son cruel bourreau ! murmura le jeune homme avec agitation.

— Et cependant, s’écria-t-il, par un seul mot je puis la combler de bonheur! ce mot...

La porte de la chambre s’ouvrit et Gombert surprit l’intendant suppliant encore, les mains jointes, le jeune homme de lui donner une réponse favorable. Le vieil* lard laissa tomber les mains et s’efforça de prendre ime attitude indifférente.

• Le compagnon de Daniel semblait ne pas ressentir les suites de l'orgie de la veille ; son visage attestait quelque fatigue ; mais le sourire qui se jouait sur ses lèvres était plus ouvert et moins railleur qu’ ordinairement.

Il s’approcha de Willibald et dit :

— Il ne faut pas vous cacher pour moi, monsieur l’intendant. Quand on crie certains noms aveo tant de force qu’ils retentissent dans la grande salle, on ne

peut guère espérer le secret. Ah ! ah ! vous parliez de Céleste ? Et votre jeune maître s’est de nouveau laissé vaincre? Il demeurera désormais au Wulfhof, n’est-ce pas? Quanta moi, il ne me reste qu’à faire mon paquet et à retourner seul à Paris pour y maudire à mon aise les faux amis ? Ah ! nous verrons bien qui rira le dernier !

— Cesse ce langage, Gombert, s’écria le jeune homme. C’est toi seul qui te trompes ici. Nous quittons le Wulfhof et le pays dès aujourd’hui, avant le soir; et ne raille pas : cette fois, ma résolution est si fermement prise, que ni toi, ni personne, quel qu’il soit, n'aurait la puissance de me faire rester ici jusqu’à demain.

— Ah! ahl murmura Gombert étonné. Le Wulfhof est donc vendu ? Combien en a-t-on obtenu?

— Il n’est pas vendu et ne le sera pas.

— Ah çà, Daniel, pas de mauvaise plaisanterie, s’il te plaît. Me crois-tu assez sot pour le laisser partir sans argent?

— fl y aura de l’argent.

— - Oui, mais combien?

Le jeune homme regarda l’intendant, comme s’il voulait lui répéter la question.

Le vieillard, s’avançant, dit à Gombert :

— Permettez-moi de vous expliquer l’affaire. Ma-

2a', LE MAL DU SIÈCLE,

dame van Everdael veut bien acheter la propriété avec les champs et les prairies qui en dépendent ; mais elle offre treize mille francs de moins que notre estimation. J’ai trouvé quelqu’un qui consent à prêter i M. Daniel le montant total de leur valeur, bien entendu de la valeur non hypothéquée.

— Diable 1 dit Gombert, celui-là doit être un malia oiseau ou un imbécile. Cette personne nous donnerai donc cent treize mille francs ?

— Oui, cent treize mille francs.

— Aujourd’hui? Alors je n’ai pas d’objection à ce que nous partions. Je consens même à ne plus rester une minute, dès qu’on nous aura montré l’argent.

— Si on lui accorde quelques jours le prêteur pourra probablement réunir toute la somme, remarqua l’intendant. Vous comprendrez, monsieur, qu’on ne garde pas chez soi cent treize mille francs en argent comptant et que, pour faire un payement aussi considérable, il faut vendre beaucoup de rentes sur l’État et d’autres fonds publics.

— Que signifie cette explication préliminaire? s’écria Gombert avec ironie. Vous voulez nous renvoyer d’ici les mains vides? Cela ne réussira pas, intendant.

Le vieux Willibald, bien que blessé de l’insolence de Gombert, garda son calme. Cn sourire presque imper-

ceptible de dédain fut le seul signe de son mécontentement.

— Plus longtemps M. Daniel restera, mieux cela vaudra, dit-il. Ce n’est pas moi qui l’excite à retourner à Paris. Mais il veut encore repartir aujourd’hui; sur sa prière je lui ai promis d’aller trouver le prêteur et j’irai, seul ou avec lui, â Courtrai, pour déposer le papier qui permettra de lever au moins une partie de l’emprunt.

— Oui, tout cela me semble équivoque et louche. Combien nous procureriez-vous donc?

— Probablement environ cinquante mille francs. Cela me paraît suffisant pour attendre le reste pendant quelques semaines.

— Ah 1 cela vous semble suffisant ! dit Gombert en ricanant. Je suis curieux de savoir ce que Daniel en pense.’

— Ce n’est pas assez, Willibald, dit le jeune homme . Je vous en prie, tâchez de nous procurer une somme plus considérable.

— Eh bien , je tâcherai de vous apporter soixante mille francs en lettres de change sur Paris, répondit l’intendant. Sera-ce bien ainsi?

Le jeune homme secoua la tête négativement, mais parut hésiter à demander une somme plus forte.

— Allons, allons, dit Gombert, en lambinant comme

cela nous n’en viendrons jamais où nous devons être;

Ce qu’il nous faut pour pouvoir partir, c’est cent mille francs.

— Cent mille francs ! répéta le vieillard, que voulezvous donc faire de cette somme pour que vous la demandiez immédiatement ?

— Bah l bah ! pourquoi cacher ce qui est ordinaire et naturel? dit Gombert. Voyez-vous, intendant, nous avons encore à Paris une dette considérable. La reconnaissance de cette dette est signée par Daniel et par moi. 11 ne nous est pas possible de mettre le pied à Paris, si nous n’avons pas l’argent nécessaire pour faire honneur à notre signature. Pour cela seul il faut soixante mille francs.

— Ciel ! vous avez une dette de soixante mille francs ! s’écria l’intendant avec une surprise pleine d'anxiété.

— Ëh bien, qu’y a-t-il de contre nature etd’étohnant dans ce fait? dit Gombert en riant. N’ayez pas l’air si abattu, intendant ; il doit vous être bien indifférent que nous ayons soixante mille francs de plus ou de moins à dépenser ; mais vous aurez sans doute puisé, dans ma révélation, la conviction que nous ne pouvons nous mettre en route avec moins de cent mille francs.

M. Willibald reprit son calme et dit :

— Soit! je ferai tout ce qui dépend de moi pour obtenir aujourd’hui la plus forte somme possible. Si je ne puis arriver à la réalisation de cent milia francs, je

crois pouvoir vous prédire que je trouverai plus do soixante mille francs.

— Plus, beaucoup plus, intendant.

— Laissez-moi essayer, j’espère que M. Daniel sera *

content de mon zèle à le servir. Je vais partir immédiatement. Si tout réussit à mon gré, je serai de retour dans l’après-dînée avec l’argent. Attendez avec patience mon retour.

Le vieillard quitta la chambre.

— Allons, Daniel, j’ai la tête un peu étourdie ; à voir ton visage, le cerveau doit aussi un peu te brûler. L’air frais nous remettra; et puis j’aî encore à te parler sérieusement de nos affaires. Qui diable t’a mis ainsi tout à coup le couteau sur la gorge pour que tu prennes la fuite comme un débiteur qu’on veut incarcérer? Allons, allons, nous causerons tout en nous promenant.

Daniel suivit son ami en silence dans les corridors de la maison et dans la cour : tous deux disparurent dans les détoura d’un Sentier ombragé

Dans l’après-dlnée, une voiture attelée de deux chevaux se trouvait dans la cour du Wulfhof, près de la porte de la maison. »

Josse se tenait à l’entrée, prêt à abaisser le marchepied. Il regardait par terre et songeait; seulement par-

fois il tournait la tête un peu de côté et jetait un rapide regard dans un coin éloigné de la cour, où une jeune fille pleurait, le tablier sur les yeux.

On pouvait voir, aux portes des écuries et des granges, les ouvriers et les servantes passer de temps en temps la tête et regarder timidement autour d’eux, jeter à Josse un coup d’œil de mépris et un de pitié sur la pauvre vachère Barbe.

— L’innocent et doux pgneau, pensaient-ils, qui verse encore des larmes au départ du vaurien qui est la cause de sa douleur 1

Tous se taisaient avec une sorte de crainte et de respect. Sur le Wullhof régnait un solennel silence. Les animaux eux-mêmes, dormant leur somme de midi, ne trahissaient pas leur présence par le moindre bruit...

La porte de la maison s’ouvrit. Daniel et son ami s’avancèrent dans la cour; Willibald,le visage pâle, mais calme d’expression, les suivit.

— Ainsi, monsieur l’intendant, dit Gombert, vous nous restez redevable de trente-trois mille francs. Et nous pouvons compter que cette somme nous sera envoyée à notre première demande ?

— Au bout d’un mois, à la première demande do M. Daniel, répondit tranquillement Willibald.

— C’est bien. Viens, Daniel, ne traînons pas. Nous parlons l

Le jeune homme prit la main du vieillard, la serra avec effusion et dit d’une voix émue :

— Adieu, bon Willibald. Ayez pitié de mon sort... Et si une femme au noble cœur, qui était ma seconde mère, si l’ange qui a illuminé ma jeunesse de ses purs rayons d’amour vous demandent quel salut je leur ai envoyé en partant, dites-leur que je les supplie de ne pas oublier dans leurs prières le malheureux qui, jusqu’à son dernier soupir, gardera le vivant souvenir de leur admirable bonté... Adieu! adieu !

— Daniel, rappelez-vous mes dernières paroles de ce matin, balbutia l’intendant en soupirant. Je prierai Dieu, des cœurs plus purs le prieront qu’il vous arrête sur le bord de l’abime. Adieu et ne désespérez pas... mon pauvre, mon malheureux Daniel !

Des larmes silencieuses coulèrent sur les joues du vieillard et il porta les deux mains à ses yeux.

Un cri sourd s’échappa du sein du jeune homme... mais Gombert le prit en riant par le bras et l’entraîna vers la voiture.

1 La portière fut fermée.

— Josse, fouette les chevaux 1 cria Gombert. En avant ! Et montre que tu connais ton métier.

Le claquement du fouet retentit dans la cour ; les chevaux excités, frappèrent du pied la terre avec impatience et s’élancèrent lapidement à travers la porte du

Wulfhof. te saüle du chemin vola dans l’air et bientôt la voiture disparut dans un gris nuage de poussière.

L’intendant rentra à pas lents à la maison... Le même silence continua de peser sur le Wulfhof, comme si rien n’était- arrivé. Un seul cri s’était fait entendre ; c'était un cri de détresse poussé par la vachère Barbe en voyant disparaître sans adieu l’homme qu’elle avait aimé pendant tant d’années.

Dès que Barbe eut trait les vaches et qu’elle eut terminé son premier travail du matin, elle quitta le Wulfhof avec une cruche étincelante, remplie de lait, et prit le grand chemin de la crête des collines.

Le soleil était déjà au-dessus de l’horizon et brillait de tout son éclat sur sa route d’azur foncé. Sous sa fécondante chaleur, les fleurs du printemps déployaient leurs calices j les oiseaux sautillaient et chantaient, heureux de vivre sous le feuillage brillant; la dernière brume de la nuit s’évaporait du fond des bois, comme des tourbillons d’encens dans les airs...

Barbe, la courageuse et joyeuse fillette, laissait maintenant pendre sa tête sur sa poitrine et marchait en chancelant au bord du sentier. Ses yeux étaient rouges et ses joues pâles; et les soupirs qui s’échappaient par intervalles de son sein oppressé al. estaient un chagrin profond et un amer désespoir.

Plongée dans une douloureuse rêverie, elle poursui-

vait son chemin sans faire aucun geste qui vint trahir les mouvements de son âme.

Une fois seulement elle s’arrêta. Presque à ses pieds tombèrent deux petits oiseaux qui l’effrayèrent par leurs cris. Les pauvres petites bêtes.semblaient vouloir se battre : mais ce n’était qu’un jeu ; car immédiate-

ment elles s’envolèrent, roulèrent et tournoyèrent dans les airs l’une après l’autre, et firent retentir le feuillage de leurs joyeux gazouillement. Puis un des oiseaux, las de folâtrer, se posa sur la plus haute branche d’un saule, et modula un chant si aigu, si courageux et si enthousiaste, que Barbe en fut émue. L’autre oiseau s’abattit sur le chemin, prit un brin de paille dans son bec et s’envola jusqu’au plus profond du taillis.

Deux larmes brillantes tombèrent sur les joues de la jeune fille rêveuse, et elle dirigea un triste regard vers le ciel, comme si elle voulait se plaindre à Dieu ; mais elle pencha de nouveau la tête, suspendit le pot de lait à son autre bras, et reprit sa marche avec plus de hâte qu’auparavant. Enfin, elle entra dans une allée qui descendait la douce pente de la colline. Quelques instants après, elle franchit une barrière ouverte, traversa un jardin plein de fleurs, jusqu’à la porte d’une petite jolie maison de campagne, où elle sonna.

Une vieille servante, une canette à la main, ouvrit la porte et dit :

— Eh, bonjour, Barbe I II ne faut pas t’en aller, entends-tu ? mademoiselle Céleste a dit qu’elle voudrait bien te parler. Donne-moi le lait et entre ; je vais avertir notre demoiselle. Mais ne me trompé-je pas? Tu as pleuré, tes yeux sont rouges. Qu’est-ce qu’il y a, ma chère enfant? Josse, n 'est-ce pas?

En vidant le lait dans la canette, Barbe dit en soupirant :

— Ah 1 Thérèse, il est parti.

— Parti? Comment cela? Pour où?

— Pour Paris, Thérèse, pour Paris et pour toujours 1 Je ne le reverrai plus en ce monde.

La servante lui prit la main et la fit entrer dans la maison.

— Viens dans la cuisine, dit-elle, et explique-moi ce que cela signifie. Je te donnerai une tasse de café, nous causerons un instant. Notre demoiselle, elle n’est pas encore descendue, assieds-toi.

Dès que Barbe eut machinalement satisfait à son désir, et se fut assise près de la table, la servante lui versa une tasse de café et lui demanda avec une vive curiosité :

— Il est parti, dis- tu? seul?

— Non, Thérèse, avec M. Daniel et le monsieur étranger. Tous ensemblelsont partis pour Paris et ne reviendront plus jamais.

— Comment? Quoi? M. Daniel est parti pour Paris? Impossible, Barbe; -notre demoiselle n’en sait rien!

— N’avez- vous pas vu passer hier au soir une voiture à deux chevaux ?

— Oui, les chevaux volaient sur la chaussée, et la poussière tourbillonnait jusqu’au haut des arbres.

— Eh bien, dans cette voiture était M. Daniel avec le monsieur étranger : et c’était Josse qui frappait et animait si fort les chevaux... Pour m’empêcher sans doute de le voir pendant longtemps.

En disant ces mots, elle porta à ses yeux le coin de son mouchoir et se mil à pleurer silentieusement.

— Allons, allons, il ne faut pas pleurer pour cela, Barbe, dit la vieille servante. Une fille comme toi, fraîche, travailleuse et honnête, peut choisir entre cent qui valent mieux que lui. Plains plutôt notre demoiselle. Pour elle, c’est une triste affaire, mon enfant. Elle est, depuis son enfance, élevée pour devenir la femme de AI. Daniel, et maintenant l’espoir de toute sa vie est anéanti! Mais je ne comprends pas : comment M. de Hoogeland peut-il partir pour Paris, sans dire adieu à notre demoiselle ? Thomas, l’ouvrier du Wulfhof, m’a reconnu très-bien, lorsque je revenais de l’église; et, parlant de M. Daniel, il portait le doigt à son front, comme s’il voulait dire que son jeune maître est malade du cerveau ! Que le Dieu de miséricorde nous en

LA TRISTB NOUVELLE.

garde! Ce serait un affreux malheur et notre derniiselle en dépérirait certainement. Dis, Barbe, il n’en est rien? M. Daniel, a encore toujours toute sa raison ?

— Je ne sais ce qu’ils ont, dit la vachère au milieu de ses larmes, ils sont comme ensorcelés ; mais, c’est égal, Thérèse, ils n’en sont pas moins partis, et Josse avec eux pour toujours... Ah! comment est-il possible que les gens puissent.se faire les uns aux autres tant de chagrin? Il est cependant si facile d’êlre heureux !

— Allons, Barbe, il faut te consoler, dit la vieille femme avec compassion. Pour parler net, Josse avec sa tête rousse n’était pas si beau que tu doives le regretter longtemps ; et, comme je viens de te le dire, tu trouveras bientôt une meilleure occasion d’entrer en ménage.

— J’ai déjà cette occasion, dit Barbe.

— Ah ! et une bonne?

— Hier, vers le soir, pleine de tristesse et de désespoir, je suis courue à Sweveghem, pour me plaindre à mon oncle de mon malheur. Il y avait précisément là, un de mes cousins éloignés, François Kenkelaer, qui m’a toujours montré de l’affection et qui m’a demandé si je voulais me marier avec lui.

— Est-ce un gaillard éveillé? Et est-il bon travailleur? Et a-t-il quelque chose pour entrer en ménage ?

— Il a une bonne santé et un bon cœur, et ses parents peuvent lui venir en aide.

— Eh bien, pourquoi n’acceptes-tu pas sa proposition, innocente que tues?

— Oui, Thérèse, c’est facile à dire, dit la jeune fille en soupirant. Quand on a eu pendant des années un ren liment, cela fait beaucoup de chagrin et de la peine U’y renoncer. Et puis, je n’aurais plus de repos dans ma vie. Mon pauvre Josse pourrait revenir un jour avec de meilleures pensées et me trouver mariée. Ne serais-je pas alors la cause de son malheur 1 ?

— Oh I ohl tu pousses la générosité trop loin, murmura la servante, pour un homme qui n’a plus le moindre attachement pour toi 1

— Non ! non ! vous vous trompez, s’écria Barbe avec de nouvelles larmes, Josse est séduit ; mais il m’aime encore cependant; je l’ai remarqué plus d’une fois dans ses yeux; et lorsque, hier, il était prêt à partir, il était pâle, et je pouvais voir battre son cœur sous son habit.

Une sonnette retentit à l’intérieur de la maison.

— C’est notre demoiselle qui appelle, dit la servante, elle aura entendu ta voix. Viens avec moi; je vais te conduire au salon où elle t’attend.

Suivie de la jeune fille en pleurs, elle entra dans un corridor, ouvrit un porte et dit :

— Mademoiselle Céleste, voici Barbe à qui vous désirez parler.

Et, poussant la jeune fille par le bras dans la salle, die lui chuchota encore à l’oreille :

— Quand ça sera fini, reviens à la cuisine, nous causerons encore un peu ensemble; je te donnerai un bon conseil et te consolerai.

Elle tira la porte derrière la vachère et disparut dans le corridor.

Madame de Berg et Céleste étaient assises à une table où leur déjeuner était servi. Toutes deux se levèrent étonnées en voyant la vachère les yeux pleins de larmes.

— Je voulais te demander des nouvelles du Wulfhof, dit Céleste ; mais comme tu as l'air affligée, Barbe. T’est-il arrivé quelque chose de mal ?

— Pourquoi verses-tu des larmes si amères, ma chère enfant? demanda la tante de Céleste.

— Ah ! madame, ah ! mademoiselle, dit la jeune fille en sanglotant, ils sont partis, partis pour toujours I

— Qui est parti? demandèrent à la fois les deux dames, non sans quelque pressentiment de la triste nouvelle.

— M. Daniel, Josse et le monsieur étranger, répondit Barbe. Hier, après midi, ils ont quitté le Wulfhof, pour retourner à Paris. Josse m’a dit qu’ils ne reviendraient jamais, jamais au pays.

— Mais Josse t’a dit cela pour rire, dit Céleste en

pâlissant. Tu t’es laissée tromper , Barbe. C’est impossible; ils seront allés à Courtrai,' ou peut-être à Gand ou à Bruxelles.

— Ah 1 ah ! cette naïve Barbe qui s’est laissée conter un conte en l’air, dit madame de Berg en plaisantant. Et c’est pour cela que tu pleures?

— Je pleure parce que je suis convaincue de mon malheur, dit la jeune fille en soupirant. Si ce que Josse m’a dit n’était pas vrai, pourquoi le vieil intendant aurait-il versé des larmes lors de leur départ?

— M. Willibald a versé des larmes? s’écria madame de Berg.

— Oui, et j’ai entendu qu’il disait au jeune homme : « Je prierai pour vous, mon pauvre et malheureux Daniel ! »

Un cri étouffé échappa à Céleste, et elle s’affaissa sur sa chaise en couvrant ses yeux de ses mains.

La conviction de la surprenante nouvelle fit une autre impression sur madame de Berg. Son visage parut se colorer du rouge de l'indignation, et ses lèvres se contractèrent d’un sourire amer.

— C’est inconcevable! murmura-t-elle. Partir sans adieu ! S’il n’est pas complètement fou, il doit avoir perdu la dernière étincelle du sentiment des convenances. Voyons, Barbe, parle avec clarté. Qu’est-ce qui s’est passé hier au Wuifhof? Quelle peut être la causi d’un départ si imprévu ?

— Je n'en sais rien, madame, répondit la jeune fille. Le soir avant, comme je l’ai dit hier à votre servante Thérèse, M. Daniel s’était mis en gaieté avec son ami, ils avaient bu beaucoup de vin et chanté de singulières chansons. Hier matin , M. Daniel était levé de très-bonne heure ; l’intendant est resté longtemps avec lui. Ce qu’ils ont dit, je ne le sais pas ; mais l’intendant a fait seller sur-le-champ un cheval et est parti pour Courtrai. Je l’a vu revenir dans l’après-midi, il était pâle et semblait très-chagrin et très-inquiet. Tandis qu’il était dans la maison avec M. Daniel, Josse a tiré la vieille voiture de la cour et y a attelé les deux meilleurs chevaux. M. Daniel et son ami y sont montés ; l’intendant s'est mis à pleurer et la voilure a disparu dans un nuage de poussière.

— Mon Dieu! quelles choses étranges 1 murmura la dame surprise. C’est bien, Barbe, nous vous remerçions.

La vachère murmura un silencieux adieu et sortit de la salle, la tête baissée.

Pendant un instant, madame de Berg regarda la jeune fille qui semblait accablée par l’incroyable nouvelle, et restait toujours muette, les mains sur les yeux. Enfin, elle s’écria d’un ton de colère :

— Oh! cela va vraiment trop loin! C’est un sanglant outrage! Voilà donc la récompense de mon

sacrifice et de mon amour , la récompense de vingt années de sollicitude pour son bonheur! Une servante doit venir nous dire : Il est parti! Ainsi, il a étouffé dans son cœur le souvenir de toute une vie ! Affreuse ingratitude !

La jeune fille leva les deux mains vers sa tante et parut la supplier de pardonner à Daniel; mais la vieille dame , surexcitée par ses paroles mêmes, répondit à cette muette prière :

— Non, non, c’en est fait; plus d’excuse! J’obéirai au cri de ma dignité blessée. Ma résolution est prise irrévocablement. Depuis longtemps, tu le sais, j’avais envie d’aller habiter Bruxelles, auprès de ma sœur. Elle est veuve et sans enfants et s’ennuie dans sa solitude. Si, pendant des années, j’ai résisté à ses prières, c’était uniquement par amour pour lui et pour toi. J’espérais faire partie un jour ici d’une heureuse famille. Maintenant, cet espoir est anéanti pour jamais. Dès aujourd’hui j’écrirai à ma sœur et lui donnerai avis que je vais enfin satisfaire à son désir et habiter avec elle à Bruxelles, jusqu’à la fin de ma vie. Qu’on ne me parle plus de l’ingrat qui nous porte au cœur la sanglante blessure du désenchantement !

— Calmez-vous donc, chère tante, dit Céleste avec un accent de prière ; ayez encore un peu de compassion pour le malheureux Daniel !

— De la pitié ? répliqua la vieille dame irritée, de la pitié pour celui qui n’a pas même assez de reconnaissance pour être poli à notre égard ?

— Soyez au moins miséricordieuse pour moi ! dit la jeune fille. Vous le nommez ingrat, vous l’accusez sans pitié ; ah ! ne comprenez- vous pas que chacune de vos paroles me fait trembler et me perce cruellement le cœur ? Daniel est malade ; ses nerfs ébranlés lui font commettre les actions les plus inconcevables. Il est si malheureux. Au lieu de le plaindre et d’implorer Dieu pour sa guérison, irions-nous être irritées contre lui et lui reprocherions-nous sa maladie même comme un crime?

Tandis que la jeune fille parlait ainsi , des larmes coulaient sur ses joues. Il était évident qu’elle-mêmo ne croyait pas à ses propres paroles.

Madame de Berg le voyait bien, aussi ce fut avec un sourire forcé sur les lèvres qu’elle répondit :

— Voyons, Céleste , ne te trompe pas toi-même, mon enfant ; malade ou non, ce n'est pas ainsi qu’un homme se comporte quand il lui reste le moindre sentiment.

— Mais, ma chère tante, si Barbe nous avait apporté une nouvelle mal fondée ? Vous ne pouvez pas le savoir. M. Willibald nous rendra certainement visite ce matin; attendons avant de condamner le pauvre Daniel.

ÜÜ LE MAL DÛ SiÈCLÈ.

— Tu fais d'inutiles efforts poür pouvoir êricot} espérer, Céleste, dit madame de Berg avec une grand 3 froideur; que les choses soient comme elles veulent, M. de îloogeland est parti sans nous dire adieu, et 1 î vietix Willibald a versé des larmes lors du départ. Cela suffit; d’autres éclaircissements ne sont pas nécessaires pour me convaincre de la vérité de ce que Barbî nous a dit. Quant à toi, Céleste, ne crois pas que mon dépit, à propos de la grossière impolitesse de Daniel,

me rende insensible à ta douleur. Je comprends trop

combien tu dois être profondément malheureuse, combien ton cœur doit saigner de l’anéantissement de l’espoir de ta vie...

La jeune fille se mit de nouveau les mains devant les yeux en sanglotant.

— Mais, si la fatalité nous frappe, poursuivit la vieille dame, que pouvons -nous faire autre que nous courber sous ses coups ? Tu dois renoncer à une attente impos 4 sible, Céleste; le sentiment de ta dignité te l’ordonne. Maintenant, M. de Hoogeland est parti pour Paris. Chacun s’étonnera de ce départ inexplicable , on en parlera, on saura ce qui est arrivé. Oseras-tu encore aller sans honte à l’église quand chacun interrogera ton visage et te plaindra comme une malheureuse jeune fille trompée dans son espoir et dans son amour. Tu no peux rester dans ce pays, Céleste; ton honneur, ton ave»

nir exigent que tu t’éloignes d’un lieu où un tel outrage t’a été fâit. Suis mon conseil, viens avec moi habiter à Bruxelles.

— Oh! non, non, ne parlez pas ainsi, dit la jeune fille d’une voix suppliante. Quitter le lieu de ma naissance? Dire un éternel adieu à tout ce que j’ai aimé? non-seulement à lui, mais aussi aux choses qui ont vu son heureuse jeunesse. Je vous en prie, chère tante, par pitié pour mon amère douleur, revenez sur votre résolution désespérée.

— Impossible, Céleste, mon dessein est invariable. Tu me connais, je suis bonne et patiente jusqu’à l’excès; mais quand on me blesse profondément, c’en est fait. Tu es indépendante par ta fortune, et, si tu ne veux pas me suivre, tu peux, à ton choix, demeurer ici ou ailleurs. Cependant, je ne puis croire, Céleste, que tu voudrais quitter ta vieille tante, ta mère adoptive, pour t’attacher au souvenir de celui qui récompense ton ate.our par l’indifférence.

— Si je pouvais croire à la vérité de cette accusation,

dit la jeune fille, moi-même je vous prierais de m’en- . «

mener loin d’ici, loin, afin que rien ne me parlât de mon bonheur perdu ; mais, chère tante, vous vous trompez : Daniel m’aime encore.

— Quelle idée insensée !

— G’est une ferme conviction, reprit Céleste avec un

2i* LE MAL OU SIÈCLE.

certain enthousiasme dans la voix. Lorsque hier, il se promenait avec nous dans le jardin, il tremblait d’émotion à chacune de mes paroles ; je voyais son âme' sourire sous son brillant regard, aussi doux et aussi affectueux que lors de son premier départ pour Paris. Croyez-moi, il y a quelque chose de mystérieux et d’inconcevable en lui ; mais, quant à son cœur, il est resté pour vous et pour moi aussi reconnaissant et aussi aimant qu’auparavant. Irai-je demeurer à Bruxelles > pour fuir les souvenirs de notre jeunesse, et avec l’espoir que je pourrais l’oublier. Parce qu’il est malade et malheureux, devrai-je briser ma promesse et le livrer à son triste sort? Àh! s’il revenait rétabli, et cherchait sa fiancée, comment n’accuserait-il pas l’infidèle qui n’aurait pas eu assez de compassion pour sa maladie, pour attendre sa guérison...

La porte de la salle s’ouvrit.

— Willibald I voilà Willibald ! s’écria la jeune fille avec une grande joie, tandis qu’elle courait au-devant de l’intendant et lui prenait les deux mains.

Elle le conduisit vers la table, et lui demanda :

— Est-il vrai, monsieur Willibald, que M. Daniel soit parti pour Paris?

— Il est parti, Céleste, dit le vieillard d’un ton triste.

— Pour toujours?

— Non, non. Qui dit cela?

— Vous voyez bien, ma tante ! dit la jeune fille, ce n’est pas pour toujours.

Mais madame de Berg resta dépitée et froide ; elle* approcha une chaise et dit :

— Veuillez vous, asseoir, monsieur l’intendant , et, si c’est possible, essayez d’expliquer la conduite de M. Daniel. Je suis très-fâchée, et ce ne sont pas de simples paroles qui me convaincront qu’il ne nous a pas grossièrement insultées, en quittant ainsi le Wulfhof, sans venir nous dire adieu.

Le vieux Willibald parut frémir, au ton âpre de ces paroles. D’une voix calme et triste il répondit :

— Il est parti hier, vers le soir. Je serais venu immédiatement pour vous donner avis de ce qui venait d’arriver; mais j’étais trop ému et je ne me portais pas bien.

— Vous avez versé des larmes lors du départ, n’est-ce pas? demanda madame de Berg, en l’interrompant.

— En effet, dit l’intendant, ce départ me déchirait le cœur.

— Je le crois bien, une pareille ingratitude !

> — Non, madame, pas pour cela, répliqua le vieillard. Cela me déchirait le cœur de voir le pauvre Daniel si malade et si malheureux.

— Mais dites-nous pourquoi il est parti soudainement. ' \

£2j LE MAL DU SIÈCLE.

— Je ne le sais pas, madame.

— Comment vous ne le savez pas? Qui donc le saurai

-r C’est ainsi pourtant, dit l’intendant. Daniel, a une

incompréhensible maladie. Ses nerfs se mettent en révolte à la moindre émotion ; ses pensées sont confuses et obscures ; il ne sait ce qu’il veut ni ce qu’il désire; cent fois par jour, il Change de résolution. Hier, il était terriblement ému. Si vous l’aviez vu, madame, soyez sûre que votre bon cœur n’eût pas résisté à tant de douleurs : vous auriez versé des larmes de compassion. Tantôt il voulait rester au Wulfhof et rêvait une vie tranquille au milieu d’une famille bienaimée ; puis ce bonheur semblait l’effrayer, et, tandis que ce doute lui arrachait des cris de désespoir, il s’écriait qu’il voulait fuir, qu’il devait partir, sans retard, immédiatement. Et, au milieu de tous ces signes de son triste mal, des paroles de reconnaissance et d’amour lui échappaient pour vous, madame , pour mademoiselle Céleste et pour moi. En un mot, c'était comme s’il eût été frappé de folie.

— O mon Dieu ! préservex-le d’un pareil malheur ! s’éci ia la jeune fille, en levant ses mains au ciel.

—Non, Céleste, ne craignez pa3 de choses si terribles, [ dit le vieillard pour la consoler; ses nerfs seuls sont malades ; quand Ceux-ci sont calmes, Daniel jouit de toute sa plénitude d’esprit.

LA TRISTE KOUVELLB. M7

— Sa tète péut être bonne, je n’en Joute pas ; mais son coeur, monsieur, ne serait-il pas devenu quelque peu ingrat et insensible ?

— Insensible, ingrat, son cœur! répéta Willibald, avec surprise. Je crois que sa maladie n’est qu’Une sensibilité exagérée. En effet, comment serait-il possible qu’un homme insensible fût extraordinairement ému par un seul mot, par un signe, par un souvenir ? Vous l’avez vu ici, étàit-il insensible ?

— Oh ! non, non, s'écria Céleste, c’est comme vous le ditès, bon Willibald, le pauvre Daniel semble souffrir d'une excitation maladive de la sensibilité.

— C’est égal, murmura madame van Berg, je ne lui pardonnerai jamais d’être parti, sans prendre congé de nous. Une telle conduite est indigne d’un homme bien élevé.

— Il ne se dissimulait pas en lui-même, madame, qu’il allait vous donner contre lui, des motifs d’irrita tiôü; mais le mal qui le domine, le faisait frémir en songeant à l’émotion qui l’attendait. Ce fut avec les yeux pleins de larmes, qu’il me chargea de vous porter son triste salut d’adieu.

— Àh ! il vous a chargé de nous dire adieu en soü nom? murmura la vieille dame.

— Voici ses paroles, madame, et jugez par là s’il est parti comme Un ingrat. Pleurant et succombant, pour

ainsi dire, sous sa douleur, il dit en sanglotant: « 8i la femme au noble cœur qui fut pour moi une seconde mère ; si l’ange, qui a éclairé ma jeunesse de ses doux rayons, vous demandent de quel salut je vous ai chargé en m’en allant, diles-leur que je les supplie de ne pas oublier dans leurs prières l’infortuné qui, jusqu’à son dernier soupir, conservera le vivant souvenir de leur admirable bonté. »

— Ah! le pauvre Daniel ! s’écria Céleste en versant des larmes abondantes.

— A-t-il dit cela ? dit la vieille dame aussi profondément touchée.

— Ce sont ses propres paroles, confirma Willibald.

— Eh bien, chère tante, dit Céleste en sanglotant, lorsque vous entendez ces choses, pouvez-vous encore dire que vous voulez aller habiter à Bruxelles ! Abandonner l’infortuné Daniel? ce serait cruel et inhumain.

— Que dites-vous, Céleste? s’écria l’intendant surpris. Aller habiter à Bruxelles?

— Oui, c’est mon intention, répondit madame de Berg. Maintenant que M. Daniel est parti, Dieu sait pour combien de temps, j’ignore, intendant, s’il convient que ma nièce attende son retour.

Le vieillard prit la main de la vieille dame et dit d’un ton doux et avec un accent de prière :

— Vous laisserez inachevé ce projet, n’est-ce pas, ma bonne et noble amie? Depuis vingt ans nous avons veillé et soigné ensemble pour protéger l’orphelin; maintenant qu’il a plus que jamais besoin de notre aide et que l’affreux mal qui le torture doit inspirer au plus insensible de la pitié, me laisseriez-vous seul chargé de l’œuvre de miséricorde et d’amour que nous avons entreprise ensemble? Ah ! prenez exemple sur la bonté même de Céleste. J’étais venu ici avec la pensée que je devrais faire de douloureux efforts pour excuser Daniel auprès d’elle; car si l’un de nous avait le droit de se sentir' insulté ou blessé, ce devait être elle... Et voyez, madame, en présence du malheur de Daniel, elle oublie sa propre douleur et ne pense à rien autre qu'aux souffrances de son bien-aimé... Oh! soyez bénie, mon enfant! La vue de votre générosité remplit mon cœur de consolation et de confiance... et le vieux Willibald a bien besoin de ce soutien pour ne pas succomber sous le chagrin et le désespoir.

— Allons, chère tante, laissez-vous fléchir, dit Céleste d’une voix suppliante. Le pauvre Daniel ne pouvait venir nous dire adieu ici ; vous comprenez bien que la séparation l’eût trop vivement ému ; bien que mon cœur saigne de son départ imprévu, je remercie cependant le bon Dieu de ce qu’il lui ait épargné les souffrances d’un triste adieu.

La vieille dame, à demi vaincue, secoua la tête ét dit:

— Tout cela est Lien, et je reconnais que j’ai jugé trop sévèrement la conduite de Daniel. Les paroles qu’il a chargé l’intendant de nous porter, prouvent qu’il n’est pas tout à fait ingrat ni insensible. Son mal • mystérieux m’inspire une profonde compassion. Mais

à quoi cela peut-il nous conduire d’attendre plus long» temps? Quand reviendra-t-il au Wulfhof? Qui peut nous dire que nous le reverrons encore? Il y a dans cette incertitude quelque chose qui, non-seulement m’inquiète, mais m’effraye. Si vous pouvez me tranquilliser sur ce point, monsieur Willibald, faites-le, je vous en prie.

— Que répondrai-je? dit le vieillard. Je l'ai interrogé sur ses intentions. L’agitation de ses nerfs obscurcissait tellement son esprit, il y avait un tel désordre dans ses pensées, que je n’ai rien pu obtenir. de lui qui fût clair et intelligible. Il était évident pour moi qu’il ne savait ce qu’il faisait ou disait. Je m’étonnerais aussi peu de le voir revenir demain que de nous laisser pendant six mois sans nouvelles. Cela dépend des mouvements maladifs de son âme. Espérer est notre unique consolation, prier notre seul refuge ; et, quand je consulte mon cœur, j’ose ajouter: Attendre est pour nous un devoir de miséricorde envers le malheureux qui, après la guérison de son

LA TRISTE NOUVELLE. 23i

terrible mal, ne peut retrouver le repos de l'Ame que dans notre amitié et notre amour.

Madame de Berg resta quelque temps plongée dans une silencieuse méditation, tandis que Willibald et Céleste tenaient le3 yeux fixés sur elle avec un pressentiment plein d'espoir.

— Eh bien, dit-elle enfin, je renoncerai pour maintenant à l’accomplissement de mon projet; mais si l’énigme de l’incompréhensible conduite de Daniel ne se dénoue pas bientôt, j’y reviendrai et le mettrai certainement à exécution.

— Oh! merci, merci, ma chère tante! B’écria Céleste avec joie.

L’intendant témoigna par quelques paroles sa reconnaissance de la généreuse indulgence de la vieille dame et lui pressa les mains. Quelques instants après, il se leva et dit :

— Que Dieu soit béni de ce que, dans sa bonté, il ait placé deux anges à mes côtés pour me venir en aide et me donner le courage de remplir ma difficile mission. Excusez-moi si je vous quitte si tôt aujourd’hui. Le départ de M. Daniel m’impose des devoirs que je ne puis négliger. Ma présence est nécessaire au Wulfhof ; les domestiques et les ouvriers sont agités et surpris; il ne convient pas qu’on leur laisse beaucoup de temps pour jaser sur ce qui est arrivé... Soyez tran-

quilles, bonnes amies, demain, comme aujourd’hui,

je viendrai vous visiter. Ayez confiance ; la pénible

épreuve aura sa fin; nous verrons encore Daniel

heureux.

A ces mots il se dirigea vers la porte et quitta la salle. Les deux dames l’accompagnèrent jusque dans le jardin. Là, le vieillard dit encore :

— Ah ! n’oublions pas ce cri de détresse qui a échappé à notre pauvre Daniel lors de son départ : « Que ceux qui m’aiment se souviennent de moi dans leurs prières! »

Et il s’éloigna d’un pas rapide par le sentier qui conduisait à la rivière.

Les deux dames le suivirent des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparut derrière la clôture du jardin.

Alors, comme si Céleste arrivait seulement à l’idée claire de la situation, elle porta la main à ses yeux, se mit à pleurer à chaudes larmes et s’écria d’une voix navrante :

— Hélas ! hélas ! que je suis malheureuse ! venez, venez, ma tante, mes forces m’abandonnent: je me sens défaillir. Ah! est-ce là ce bonheur si longtemps rêvé ? Quel avenir me gardez-vous, mon Dieu ? i Madame de Berg prit sa nièce affligée par le bras et la conduisit dans la maison en murmurant quelques paroles de consolation.

L’intendant était assis sur l’élévation en maçonnerie derrière le Wulfhof, le coude appuyé sur le long du mur de soutènement, la tête sur les mains, et son regard plongeait en silence dans les vallées qui s’étendaient sous ses yeux jusqu’au pied du mont de l’Ermitage.

L’aspect de la campagne avait changé. Le lin avait atteint toute sa croissance et balançait ses fleurs bleu de ciel, en ondes profondes, sous le souffle de la moindre brise; le seigle commençait à montrer les tons jaunes d’or de la prochaine maturité, tandis que le froment conservait encore la teinte sombre d’une force végétative qui n’avait pas diminué, et que l’avoine s’étendait çà et là en tissus de velours vert de mer sur la pente des collines. Le colza était déjà moissonné et le foin emporté des prairies.

Il était visible que ni les beautés de la nature ni la richesse des champs, n’éveillaient l’attention de l’intendant, et que, réfléchissant et songeant, il laissait errer

sans but son regard incertain dans l’espace. Seulement parfois, il fixait sa vue plus spécialement sur une troupe d’ouvriers qui, au bas de la colline, non loin de Wulfhof, étaient occupés à battre du colza. Puis il suivait les mouvements des travailleurs pendant quelques instants, et, quelque triste et abattue qüe fût l’expression de son visage, un sourire de satisfaction ou une expression de mécontentement venait l’émouvoir, selon qu’il remarquait plus ou moins de zèle dans le travail. Mais, chaque fois, il retombait dans une rêverie qui l’absorbait et dirigeait son regard sur la cime brumeuse du mont de l’Ermitage, comme si la ressemblance qu’il y avait entre l’immense et vague horizon et l’in» certitude de ses pensées, l’attirait par une force impérieuse.

Tandis qu’il était, ainsi plongé dans un apparent oubli de lui-même, une personne entra dans le jardin et gravit le haut balcon sans que l’intendant l’aperçût : cette personne resta quelques instants derrière le vieillard, le contempla avec compassion et secoua tristement la tête ; puis, elle lui posa doucement la main sur l’épaule et dit :

— Toujours rêveur, toujours à réfléchir! Je vous plains, mon pauvre ami; il est impossible que votre santé résiste à cette éternelle préoccuption.

Le vieillard se leva et dit avec une douce affabilité :

LE RETOUR DE GoMbRRT. 235

— Bonjout, monsieur le notaire. Votre arrivée me surprend agréablement : c’était à vous que je pensais. Demain, il y aura un mois que M. Daniel est parti. On doit nie présenter à payer une lettre de change de trente-trois mille francs, et il me manque de quoi me faire cette somme, vous le savez.

Le notaire tira un portefeuille de la poche de son habit, y prit quelques billets de banque, et les tendit à l’intendant.

— Voici votre affaire, dit-il. Je ne comprends vraiment pas, mon bon Willibald, comment vous pouvez être inquiet à mon égard. Quand donc ai-je manqué au ponctuel accomplissement de mes promesses?

— Jamais, monsieur, mais vous devez me pardonner ce douté. C’est une tendance qui, sous l’influence d’un chagrin prolongé, s’enracine dans notre cœur, le force de craindre toujours et d’avoir sans cesse l’œil fixé sur un sombre avenir, on finit par croire que tout doit fatalement tourner contre nos vœux. Mon intention était d’allér chez vous après midi; je vous remercie de m’épargner cette longue promenade par votre arrivée. Voulez-vous entrer, monsieur le notaire, et prendre quelque chose ? Un verre de vin?

— Non, Willibald, -répondit le notaire, je n’ai pas le temps, ma voiture est dans la cour ; je dois aller faire Ünê Vèntè â Saint-Denis. Ainsi, c’est demain que les

trente-trois mille francs qui restent de la fortune de M. Daniel seront disponibles?

— Demain, le 30 juin.

— Et vous attendez-vous, Willitald, à ce que M. Daniel les fasse recevoir immédiatement?

— Je n’en doute pas.

— Cela ne semble pas vous attrister, Willibald?

— Que voulez-vous, monsieur? Il ne me reste qu’un espoir dans ma douleur ; c’est que ce dernier argent soit bientôt dépensé.

Le notaire parut très-étonné de ces paroles.

— Je ne vous comprends pas, dit-il, il me semble qu’il serait plus désirable que Daniel conservât quelque chose de sa fortune si peu que ce fût.

— Les affaires sont maintenant dans un si triste état, répondit le vieillard, que je ne puis encore espérer son salut, que de l’excès du mal. Aussi longtemps que Daniel aura assez d’argent à sa disposition pour mener une vie de dissipation, le perfide ami qui domine tous ses instincts, ne le lâchera pas; mais que Daniel tombe dans une vraie pauvreté, le fatal conseiller disparaîtra de son côté, et lui rendra ainsi la liberté d’obéir à l’inspiration de son cœur.

— Et si son cœur était corrompu, à quoi cela servirait-il que M. Gombert le quittât?

— J’esDère que le Dieu de miséricorde aura exaucé

mes prières et celles de Céleste, dit l’intendant en soupirant douloureusement.

— Je ne veux pas combattre votre incompréhensible confiance, Willibald, dit le notaire en haussant les' épaules ; depuis longtemps, il m’est démontré que tous mes efforts demeureraient inutiles. D’ailleurs, je n’ai pas le temps, je dois partir.

Suivi par l’intendant, il descendit du balcon dans le jardin ; et, en suivant le sentier, il dit :

— Willibald, j’ai rendu visite hier à madame de Berg : nous avons parlé longtemps de M. Daniel.

— Vous avez gardé mon secret? demanda le vieillard, en l’interrompant avec anxiété.

— N’en doutez pas ; il ne m’a rien échappé qui puisse inspirer la moindre défiance, mais cela me peinait de devoir laisser ces âmes généreuses dans l’ignorance de ce qui les intéresse plus que personne. Je pe puis vous exprimer, Willibald, quelle profonde admiration et quelle sincère compassion m’ont inspiré la bonté de madame de Berg et l’amour de Céleste.

— Je crois, monsieur, dit l’intendant, que ce sont deux anges de sacrifice et de confiance I

— Mais ce que je n’ose presque vous dire, et que je dois vous dire pourtant, c’est que vous vous trompez, Willibald , et que vous ne faites pas du tout bien de cacher à Céleste et à sa tante la coupable con-

saa LE UAL pu SIÈCLE.

duite de Daniel et surtout la perte de sa fortune*

— La coupable conduite de. Daniel ! répéta l’intendant. Tant que son cœur reste bon, on peut encore considérer tous ses actes comme des erreurs de jeunesse. S’il revient au Wulfliof et retrouve ici, sous le doux regard de Céleste, la voix de l’âme qu’il a perdue, la reconnaissance changera son amour en un religieux sentiment d’admiration, et Céleste sera plus heureuse que s’il n’eût jamais quitté son patrimoine paternel.

Ils avaient traversé la maison et entraient dans la cour. Le notaire tira l’intendant un peu à part et dit ;

— Je ne vous chercherai pas querelle à propos de votre étrange espoir ; mais le gaspillage de sa fortune est une perte matérielle qu’on ne répare pas avec du sentiment.

— En effet, dit l’intendant d’une voix contenue; mais si cela en venait jusque-là, qu’il devînt l'époux de Céleste, il lui resterait toujours cent vingt-cinq mille francs. La dot de Céleste ne s’élève pas à cette somme.

— Ainsi, vous êtes encore toujours disposé à sacrifier en sa faveur, tout ce que vous possédez ?

— Toujours, monsieur. Ajoutez-y la dot de Céleste. Alors le Wulfhof peut être dégrevé de toutes ses hypothèques, et Daniel peut trouver dans le revenu de cette propriété les moyens de faire honneur à sa position et de vivre en paix avec sa femme et sa famille. Pour

écarter tout soupçon de votre esprit, monsieur, j’ajouterai encore une chose. Dieu m’a institué protecteur d’un orphelin ; mais je veillerai en même temps au bonheur de celle dont l’amour a éveillé votre admiration comme la mienne. Laissez revenir Daniel, j’épierai son âme et je sonderai son cœur. Si je trouve qu’il ne possède plus de qualités qui le rendent digne de Céleste, j’empêcherai moi-même le mariage, et prendrai tout entière sur moi la tâche de guérir les blessures de Daniel et d’adoucir sa vie, Êtes-vous rassuré à mon point de vue?

— Je devrais parler plus amplement de cette grave affaire, dit le notaire en regardant sa montre, mais mon temps est écoulé. Adieu, Willibald; je dois cependant avouer que vous êtes un modèle de générosité, bien que je ne puisse pas approuver complètement vos résolutions.

Il pressa la main de l’intendant, et allait se diriger vers sa voiture, quand tout à coup le claquement lointain d’un fouet lui fit diriger les yeux sur le chemin qui aboutissait à la porte du Wulfhof.

— Attendez-vous quelqu’un, Willibald ? demandat-il; je vois là-bas une voiture qui s’approche rapidement d’ici.

L’intendant regarda pendant un instant dans la direction Indiquée, bientôt une joyeuse attente parut

a'.O LE MAL DU SIÈCLE,

l’émouvoir, car ses yeux se mirent à briller, et un radieux sourire illumina son visage :

— Abl ne me trompé-je point! s’écria-t-il d’une voix tremblante. A côté du cocher, je vois un homme avec un galon d’or au chapeau. C’est Josse, je crois! Au-dessus de la voiture, je vois deux malles noires avec des clous de cuivre. Monsieur, mon ami, c’est Daniel qui revient !

— Daniel ? murmura l’autre. S’il revenait ici pour bon, les trente-trois mille francs seraient aussi sauvés.

— Dieu soit loué ! s’écria l’intendant. Le mal n’aura pas eu le temps d’étouffer son sentiment inné de la vertu ; il revient avec le même cœur aimant 1 Vous voyez bien, monsieur, que mon espoir ne m’avait pas trompé.

A peine avait-il prononcé ces mots, qup la voiture franchit la porte, et s’arrêta dans la cour, non loin de la place où se trouvait l’intendant.

Celui-ci fit une couple de pas pour aller au-devant de son jeune maître; mais la portière de la voiture s’ouvrit vivement, et M. Gombert, qui sauta dehors, saisit la main du vieillard, tandis qu’il disait en riant :

— Ah ! bonjour, intendant ! Comment vous portezvous depuis notre départ? Vous n’avez pas cru me revoir sitôt, n’est-ce pas? Il fait terriblement chaud et étouffant dans ce pays !

M. Willibald dégagea avec une douce violence sa

main de celle de Gombert, et, sans l’écouter, regarda dans la voiture derrière lui.

— Je vois ce qui vous distrait ainsi. Vous croyez que Daniel est venu avec moi? Non, non, il est beaucoup trop fin pour entreprendre un aussi ennuyeux voyage, et charge volontiers ses amis des commissions désagréables.

Accablé par l’amère déception, l’intendant pâlit et trembla visiblement; puis il laissa tomber la tète avec découragement sur la poitrine, et murmura une triste plainte.

Gombert lui posa la main sur l’épaule et dit :

— Ah çà, intendant, avant que je vous parle de l'affaire qui me fait venir de Paris, je déjeunerais volontiers et boirais de même une demi-bouteille de ce vieux vin d’Espagne; car je suis très-altéré et affamé. Veuillez donner ordre qu’on me serve. Toi, Josse, donne aux chevaux un peu de pain et .d’eau : nous ne resterons pas ici plus d’une demi-heure, je l’espère du moins. Va ensuite dans la cuisine, et mange aussi à la hâte un morceau.

Le notaire regardait avec une curiosité mécontente l’étranger qui commandait sur le ton hautain d’un maître; mais, lorsqu’il vit que Gombert fixait son attention sur lui, il salua à haute voix l’intendant et monta dans sa voiture.

— Quel imbécile est-ce là? grommela Gombert, tandis que la voiture s’éloignait. Il me regarde comme si j’étais un sauvage ; et quand je veux lui adresser un mot de politesse, il fuit comme si je voulais le dévorer. Mais on est ici comme dans un désert. Comme le Wulfhof est désert et silencieux, intendant? Où son! donc les forts gaillards et les grosses servantes que j’y ai vues?

— Les domestiques sont au travail des champs, répondit Willibald.

— Alors c’est vous ou moi qui servirez le déjeuner?

— Non, la vieille servante est à la cuisine.

— Eh bien , intendant, entrons, je vous dirai en deux mots le but de mon voyage; vous le présumez sans doute ?

— Vous venez pour l’argent? dit Willibald, en le suivant.

— Justement, vous l’avez deviné; et j’espère qu’il est prêt?

— Veuillez entrer dans la salle, dit Willibald en ouvrant la porte. Je vais veiller à ce qu’on vous apporte à déjeuner. Désirez-vous du café ?

— Non, de la viande, du pain et du vin.

— Comme vous êtes pressé, monsieur, je ne puis vous offrir que du rôti froid et du jambon.

— C’est assez. N’oubliez pas le vin d’Espagne.

Le vieillard s’éloigna par le corridor tandis que Gombert entrait dans la salle et se laissait aller sur une chaise près de la table. A peine était-il assis depuis quelques minutes qu’il se mit à trépigner des pieds avec impatience et à grommeler sur la longue absence de l’intendant ; mais celui-ci parut dans la salle et dit :

— * On va voué servir à l’instant le déjeuner demandé... Vous venez chercher l’argent au nom de M. Daniel?

— Pourquoi cette question? Ne vous l’ai-je pas dit? Et que diable voudriez-vous que je vinsse faire autre que cela ici ?

— Combien désirez-vous, monsieur ?

*— Tiens, tiens, le vieux finaud ! Ni plus ni moins que trente-trois mille francs, mon bon intendant.

Les lèvres du vieillard se contractèrent en un sou* rire de mépris ; il dit cependant avec le même calme :

— Vous avez sans doute dés papiers ? un plein pouvoir, une quittance ?

— J’ai tout ce qui est nécessaire, répondit Gombert en tendant à l’intendant une couple de feuilles de papiers couvertes d’écriture. Àhî ah! nous connaissons voire exactitude et nous savons que vous ne lâcheriez pas l’argent si on pouvait contester une seule lettre. Aussi, avons-nous prié nos précautions pour ne pas

partir d’ici sans avoir terminé l'affaire. Examinez ce plein pouvoir passé par-devant notaire et ce reçu signé. Une seule de ces deux pièces serait suffisante. N’est-ce pas ainsi ?

M. Willibald était encore occupé à lire le plein pouvoir. Quand il eut examiné cette pièce et aussi la quittance, il murmura :

— Je n'ai pas de remarques à faire ; tout est en règle...

En disant ces mots, il tira un lourd portefeuille de la poche de son habit , en tira un paquet de billets de banque, et, le posant devant Gombert, dit :

— Voici la somme, trente-trois mille francs. Veuillez voir s’il n’y manque rien.

— Ah! cette fois, du moins, vous vous montrez de bonne volonté ! s’écria Gombert surpris. Je me comportais comme si je ne doutais pas de la remise immédiate de l’argent; mais, j’ose vous avouer, intendant, que je m’attendais à de l’hésitation et de la résistance de votre part. Je vous remercie de tout mon cœur; je crois qu’au fond vous êtes un brave homme. Avec votre permission, je vais compter cette liasse de billets.

Pendant que Gombert faisait passer les billets un à un entre ses doigts, la vieille servante entra dans la salle avec un grand plateau, et elle déposa le déjeuner sur la table et aussi la bouteille de vin.

IM

— Le compte est j uste : trente-trois milia francs ! Cela ne fait pas un gros paquet de papier, n’est-ce pas ? On pourrait porter sur soi uu million comme cela sans en sentir le poids. •

— Ce sont des billets de la banque de Belgique , remarqua le vieillard, vous feriez bien de les échanger chez un banquier de Courtrai contre du papier français, afin de perdre moins au change.

— Je ne suis pas embarrassé pour cela , intendant, répondit Gombert, mais je vous remercie de votre conseil amical... Et maintenant, au déjeuner. J’ai une faim d’enragé...

Il se mit à son aise, se coupa quelques morceaux de rôti et commença à dévorer les mets avec un véritable appétit, en arrosant le tout de quelques verres de vin.

— Puis-je à mon tour demander comment monsieur Daniel se porte à Paris? demanda Willibald.

— Tout ce que vous voulez; tout à votre service, intendant. J’aime à parler quand je mange. Daniel? Que puis-je vous en dire? C’est un fou qui, depuis longtemps, eût fait les plus énormes sottises si je n’avais veillé sur lui.

— Mais comment va sa maladie nerveuse? Est-il peut-être guéri?

— Guéri? dit Gombert en riant. C’est encore pire

qu'auparavant. Sa visite au Wulfhof ne lui a pas fait de bien. Maintenant il est poursuivi par je ne sais quelles pensées secrètes qui ne lui laissent ni repos ni trêve. Parfois il refuse pendant des semaines entières de mettre le pied hors de la maison , il murmure et grommelle sans cesse et 6e ronge le cœur; puis il éclate comme un sauvage et se jette jusqu’au cou dans le torrent des plaisirs pour perdre la conscience de luimême. Ah! intendant, j’ai là un ami qui ne me procure guère de plaisir, vous pouvez le croire. Maintenant que nous devons vivre économiquement, non par goût, mais par nécessité , Paris n’est plus un séjour pour nous. J’ai proposé à Daniel d’entreprendre un voyage en Galifornie...

— En Californie ! s’écria Willibald effrayé.

— Oui, intendant, non-seulement pour y chercher de l’or; mais San-Francisco est un véritable paradis pour un homme comme moi qui suis doué d’une grande énergie et d’un certain esprit d’industrie.

— Et Daniel a-t-il consenti? demanda l’intendant avec anxiété.

— Non ; la pensée seule d’un voyage lointain lui inspire une inconcevable horreur.

— Àh! j’en remercie Dieu! murmura le vieillard avec un profond soupir. Ainsi, vous avez renoncé à votre voyage ?

— • Pas du tout, intendant; si Daniel ne veut pas me suivre, je devrai partir seul.

— En Californie, un homme comme vous, monsieur, peut en effet faire une rapide fortune, affirma Willibald avec une expression de joie contenue. Avez-vous vraiment envie d'entreprendre le voyage du pays de l'or avant peu? La raison actuelle est la meilleure, si je ne me trompe.

— Je serais déjà depuis deux ou trois semaines en mer, si l’amitié ne m’eût retenu. Je n’ose abandonner Daniel à lui-même : il pourrait se faire un malheur.

— • Que voulez-vous dire ? dit l’intendant frappé par le ton profond et mystérieux sur lequel ces derniers mots furent prononcés.

Il semblait que Gombert prît plaisir à dire à l’intendant des choses qui pussent l’émouvoir péniblement, car il fixait sur lui un regard oblique et souriait en luimême quand le visage de l’intendant annonçait une profonde émotion. Ses paroles étaient probablement feintes et exagérées ; puis, comme il parlait tout en mangeant et qu’il tournait très-rarement son visage vers l’intendant, celui-ci ne pouvait remarquer l’étincelle de joie maligne qui brillait dans ses yeux.

— Daniel se ferait un malheur, dites-vous, monsieur? balbutia Willibald d’un ton presque suppliant. Vos

paroles me font trembler. Mais je me trompe sans doute. Ah ! ce .serait trop affreux !

— Non, non, vous ne vous trompez pas. Depuis une couple de semaines, il ne parle que de se brûler la cervelle d’un coup de pistolet ou de se délivrer d’une vie qui le dégoûte.

— Ohl malheur, malheur, s’écria Willibald en pâlissant. Cela pourrait être la fin de Daniel ? Impossible !

L’émotion extrême du vieillard parut inspirer à Gombert quelque pitié ; il se tourna vers lui et dit :

— Tranquillisez-vous là-dessus, intendant, cela n’arrivera pas. Daniel n’a pas le courage nécessaire pour une telle action.

— Le courage? s’écria Willibald indigné, la lâcheté, voulez-vous dire ?

— Oui, le courage de la lâcheté, dit l’autre en ricanant. Et puis, intendant, ne suis-je pas avec lui pour l’empêcher de commettre une telle sottise? Vous devriez m’être reconnaissant de mes soins, car si je ne veillais pas sur Daniel avec la sollicitude de l’amitié , depuis longtemps ce fait dont la pensée seule vous fait trembler, serait accompli. Que diable, intendant, pourquoi envoyiez-vous Daniel à Paris , après lui avoir rempli la tête de puériles illusions et lui avoir donné sur la vertu et le vice des idées qui devaient l’exposer à mille

et mille pièges qui sont tendus là aux jeunes gens riches et surtout naïfs. Ce jambon est excellent, intendant, et ce vin a le goût d’un vrai nectar. On peut bien dire que la faim est le meilleur assaisonnement.

M. Willibald entendit à peine les accusations que Gombert lançait contre lui ; il se leva , les yeux baissés et égaré par d’amères rêveries. Il releva la tête et dit avec une fiévreuse précipitation.

— Je vais à Paris; je veux parier à Daniel, je veux lui dire des choses qui le délivreront peut-être de ses affreuses pensées. Laissez-moi vous accompagner, je partirai avec vous.

* Ces mots parurent frapper Gombert d’une soudaine surprise. Ce fut comme s’il avait tressailli, mais il maîtrisa aussitôt son émotion et dit en souriant :

— Ahl ah! je vous le conseille ! Vous iriez à Paris; cela suffirait pour pousser Daniel aux plus extrêmes fohes. Nous avons parfois parlé de la possibilité de votre arrivée. Le moindre mot sur ce sujet le jette dans de si violentes crampes nerveuses que c’est terrible à voir. J’en comprends bien la cause. Quand il vous voit, mille souvenirs s’éveillent en lui qui le torturent et secouent son système nerveux. Il se croit coupable dejo ne sais quelles erreurs. Pauvre garçon, il est encore à ce point qu’il regarde comme un crime de boire à pleine gorgées le calice de la vie, comme si on pouvait trop

le Mal du siêglb.

user de cë qui est bon et agréable ! Yoilà le déjeuner fini. Je vais vous dire adieu, intendant.

— Que dois-je faire? Que puis-je tenter? demanda le vieillard avec émotion. Ab! monsieur , donnez-moi donc un bon conseil.

— Vous devez rester ici et attendre, du moins jusqu’à ce que le mal de Daniel soit diminué, répondit Gombert en se levant de table. Votre crainte est sans fondement , je vous le dis. Il y a plus de deux ans que Daniel parle de mettre fin à son prétendu désespoir ; mais nous connaissons la chanson ; ce sont des paroles en l’air. Quand on est capable d’une chose pareille, on ne le dit pas. Adieu, portez-vous bien ; et, pour le reste, fiez-vous à moi 1

L’intendant prit la main de Gombert et, la pressant fiévreusement, dit avec des larmes dans les yeux :

— Ah! monsieur, écoutez-moi encore un instant, et laissez-moi implorer une faveur de votre générosité ! Jj’ârgent que je vous ai mis en mains ne durera pas éternellement. Je ne dois pas vous demander ce que vous ferez quand il sera dépensé. La vie de hasard ne vous effraye pas, et probablement Vous trouverez bien les moyens de forcer la fortune à un retour favorable ; mais Daniel est trop simple de cœur pour lutter contre un monde aussi impitoyable. Il succombera sous l’humiliation, souâ le sentiment de son insuffisance, dès qu’un

complet manque d'argent l’aura plongé dans une véritable impuissance. Vous, monsieur Gombert, vous pou vez, comme récompense de son amitié, lui valoir un inestimable bienfait et le garder d’un sort terrible. Par quelques mots, quelques bonnes paroles vous pouvez le sauver et le rendre heureux pour le reste de sa vie.

— Diable ! murmura Gopabert, vous parlez comme si vous me preniez pour un magicien. Allons, parlez,, si faire le bien coûte si peu de peine, pourquoi ne pas l’essayer ?

— Voyez-vous, monsieur, le Wulfhof est maintenant chargé d’hypothèques jusqu’à sa pleine valeur; mais avec du travail et des soins on peut lui faire produire beaucoup plus de revenus que les intérêts des sommes prêtées n’en exigent. Daniel peut encore ici, sur son patrimoine paternel, vivre en paix. Je vous en supplie, faites-lui comprendre cela; dites-lui que des amis fidèles et dévoués l’attendent ici, prêts à le recevoir les bras ouverts ; que jamais un mot de reproche ne tombera de leurs lèvres ; qu’ils le garderont de la moindre humiliation ; en un mot, que son retour sera le bonheur de tous ceux qui l’aiment et qu’ils l’entoureront de reconnaissance, de respect et d’amour. Vous êtes tout-puissant sur son âme, monsieur, dites-lui cela et répétez-le-lui ! qu’il tourne ses regards vers sa patrie; montrez-lui l’étoile du salut et convainquez-le

qu’il ne retrouvera que- dans son patrimoine paternel la paix de Pâme qu’il a perdue.

Gombert fit un signe de têle affirmatif.

— Ob ! monsieur, continua Willibald, si vous voulez exaucer ma prière, quelle bonne action vous ferez! vous rendrez à la vie votre ami pauvre et malade ; il vous devra tout le bonheur de sa vie à venir ; et quand, dans bien des années, il se souviendra de vous, ce ne sera que pour bénir le nom de son bienfaiteur ! Je vous en prie, monsieur, suivez la bonne inspiration de votre cœur, et ne refusez pas d’accomplir cette œuvre élevée de miséricorde. '

— Vous pouvez y compter ; je vous donne ma parole d’honneur que je ferai tout ce que je puis, dit Gombert avec un étrange sourire sur les lèvres.

— Loyalement, avec amour, avec bonne volonté? dit Willibald en suppliant les mains jointes.

— Oui, très-loyalement et avec la meilleure volonté du monde, intendant.

— Votre influence sur Daniel est toute-puissante.

— Je le sais, intendant, et j’ai tout intérêt à me délivrer aussitôt que possible d’un compagnon qui, désormais, à Paris comme en Californie, ne serait qu’un embarras et qui finirait par remplir de fiel ma vie comme la sienne. D’ailleurs, avec toutes ses faiblesses, Daniel est un bon garçon, et, puisqu’il peut être heu-

LE RETOUR DE GOMDERT. 25a

reuxici, eh bien, je vous le renverrai, intendant./, mais sous la condition que vous ne veniez pas à Paris avant que je vous écrive qu’il est prêt à regagner la Belgi" que avec vous.

— Ah! vous seriez aussi bon et aussi gênée reux 1 dit le vieillard tressaillant de joie. J’attendrai avec espoir, avec confiance, et, en attendant^, je prierai Dieu qu’il vous fortifie dans votre affectueux projet.

Gombert se dirgea vers la porte de la salle et dit :

— Si l’on s’occupe là-haut do pareilles choses, nous laisserons la question indécise. Il suffit que je vous aie donné ma parole. Vous pouvez mieux compter sur cela.

Arrivé dans la cour , et près de sa voiture , il y trouva le cocher de Courtrai assis sur le siège et prêt à partir ; Josse, qui était dans la cuisine, se fit appeler trois fois et parut enfin la bouche encore pleine.

— Adieu, intendant, dit Gombert, en lui pressant de nouveau la main. Fiez-vous à ma promesse. Dans» quinze jours, peut-être,, je vous écrirai déjà que vous pouvez venir prendre. Daniel, ou qu’il veut faire seul le voyage vers sa patrie.

— O monsieur! je vous en serai reconnaissant jusque sur mon lit de mort, dit le vieillard en soupirant,

andis que deux larmes tombaient sur ses joues. Adieu, que Dieu vous protège I

— Cocher, menez vos chevaux bon train J s’écria Gombert. Il y a un bon pourboire à gagner ; mais, si j’arrive, au contraire, trop tard pour le départ du chemin de fer, vous n’aurez rien.

Le fouet retentit dans la cour et les chevaux s’élancèrent en avant.

Au moment où ils allaient atteindre la porte, se montra sur le pont une jeune paysanne , avec une lourde botte d’herbes sur la tête. Elle reconnut le domestique qui était assis à côté du cocher, jeta tun cri de joie, laissa tomber à terre la botte d’herbe, andis qu’elle répétait à plusieurs reprises le nom de Josse.

Lb cocher lui cria de se garer du chemin et fît avancer ses chevaux si rapidement qu’ils auraient certainement foulé aux pieds la pauvre fille, si Josse, en prononçant des paroles de colère, ne lui eût arraché la bride et. détourné la voiture aussitôt. Le cocher reprit la bride de la main de Josse ; et, tandis que tous deux se démenaient sur le siège, la voiture passait sous la porte et roulait avec uno double rapidité sur la chaussée.

La jeune paysanne resta un instant surprise et alla lentement ramasser la botte d’herbes pour ta rechar-

ger sur sa tête ; chemin faisant, elle mit le doigt sur son front et murmura avec un doux et tranquille sourire.

— Qu’est-ce que Josse est venu faire ici ! Il m’a défendue avec colère? il m’aimerait donc encore?

îsa

Au moment le plus chaud du jour, deux jeunes paysannes étaient occupées dans la vallée, au pied du Wulfhof, à arracher les mauvaises herbes d’un champ de carottes G Le silence le plus profond régnait autour d’elles; pas le moindre vent n’agijtait le feuillage, pas une seule voix de la nature ne se faisait entendre; les oiseaux eux-mêmes s’étaient cachés sous l’ombre la plus épaisse des arbres.

Sous les feux ardents du soleil, les deux jeunes filles rampaient à genoux, arrachant, sans relâche, les herbes parasites d’entre les jeunes carottes, jusqu’à ce qu’elles eussent atteint l’autre côté du champ. Alors, elles allaient s’asseoir à l’ombre des peupliers, essuyaient la sueur de leur visage, prenaient haleine un instant et reprenaient leur travail dès que le repos avait rafraîchi leur tête et calmé les battements accélérés de leur cœur.

I. En Flandre, l’opération du sarclage ne se borne pas aux jardins potagers, mais s’étend à toute la grande culture y compris les céréales. , • • -

Chaque foi3 qu’ainsi rafraîchies, et, avec un nouveau courage, elles commençaient un nouveau sillon dans le champ, elles échangeaient quelques paroles en travaillant et poursuivaient l’entretien qu’auparavant la fatigue et la chaleur les avait forcées d’interrompre. .

— Ainsi, Barbe, tu vas te marier avec François Kenkelaer de Swaveghem ? demanda cette fois la plus âgée des deux. Est-ce décidé pour de bon?

— C’est après-demain dimanche, répondit l’autre d’un ton triste , et je dois aller ce jour-là chez mon oncle pour dire oui ou non. Il ne veut me donner de plus long délai.

— Et tu diras sans doute oui ?

— Il le faut bien,. Trine, sans cela mon oncle se

fâcherait contre moi ; car, si je ne me marie pas tout de suite, la belle petite ferme derrière Knocke nous échappe, et nous ne retrouverons jamais une pareille occasion. »

— Tu semblés triste de cela, Barbe? Si j’étais à ta place ! François Kenkelaer est un solide et alerte gaillard qui a de bons bras au corps. Tu seras heureuse avec lui.

— Je crois que non, dit la jeune fille en soupirant et en secouant mélancoliquement la tête.

— Mais 'que te faudrait-il donc?

— Personne ne s’est fait soi-même, Trine; j’ai tort,

je le sais bien; mais les pen jées sont maîtresses de moi. Lorsque nous avons su que M. Daniel allait revenir au Wulfhof, mon oncle m’a menée voir la petite ténue qu’il devait louer pour me mettre en ménage. J’y. suis restée presque tout un jour, et ai mangé et bu avec es gens. Quel beau rêve c’était, Trine! Je me voyais moi-même à la table tomme fermière; en face de moi était Josse qui me remerciait, avec un doux sourire, de mon bon café; je voyais Josse occupé dans le jardin à arranger les carrés de légumes pour notre provision; dans les champs, j’entendais sa voix qui faisait tourner le cheval au bout du sillon ; dans l’écurie, je l’entendais chanter de bonheur et de contentement; sous la cheminée, je le voyais assis, la pipe à la bouche, tandis que je filais près de la lampe du soir... Ah ! Trine, de quelque côté que je me tournasse ce jour-là, à la ferme, c’était toujours Josse qui était devant mes yeux; et je disposais si bien mon ménage dans ma tête que c’était déjà comme si j’avais été mariée depuis longtemps.- Je n’ose presque pas le dire tant c’est innocent, mais, » pense un peu : j’avais, dans ma simplicité, déjà fixé la place où le berceau serait pour mettre les enfants hors du courant d’air de la porte et de la fenêtre, et je voyais Josse qui tirait à la corde du berceau et endormait l’enfant par ses chants, comme un brave et honore...

Barbe avait parlé ainsi d’abord avec un profond sen-

timent et à la fin d’une voix douloureusement altérée.

Sa compagne dut en être frappée ; car ce ne fut qu’au bout d’un instant de silence qu’elle dit :

— Eh bien , Barbe, tu auras tout cela aussi bien avec François Kenkelaer qu’avec Josse.

— Non, non, répondit l’autre ; François Kenkelaer est un honnête et bon garçon, je l’avoue , mais je n’ai jamais songé à lui. Si je vais maintenant habiter avec lui la petite ferme, je n’aurai peut-être pas assez de force sur moi-même pour oublier tout de suite comment j’avais arrangé là mon ménage, et il est bien possible que l’ombre de Josse apparaisse parfois au coin de la cheminée.

— Mais avec le temps. Barbe,,.

•— Oui, avec le temps, Trine, cela se passera; et puis je m’efforcerai de chasser ce souvenir de mon esprit. Il me semble que je commence à sentir plus de penchant pour François ; sa bonté et son esprit droit m’inspirent de la reconnaissance et de l’estime, mais ce ne géra jamais la même chose, Trine.

— Tu es une singulière fille ! remarqua l’autre. Comment peux-tu t’obstiner ainsi à penses à Josse? Il se moque de ton affection : il va et vient dans ce pays et quitte pour la seconde fois le Wulfhof sans s’enquérir de toi. Avec cela il est devenu un mauvais sujet; il jure, il boit, et il croit qu’il estbien au-dessus des paysans,

parce qu’il a un ruban d’or à son chapeau.- Je parie que s’il revenait encore et qu’il te dît une bonne parole tu serais assez innocente pour repousser François et accepter Josse.

— Tu te trompes en cela, dit Barbe d’un ton décidé. Depuis quelque temps j’ai bien réfléchi à ma situation et j’ai vu qu’avec Josse tel qu’il est devenu, je ne puis plus être heureuse. Ce n’est pas l’espoir qui me fait encore penser à lui ; c’est le chagrin’ et le dépit que la belle vie que j’avais rêvée soit pour toujours devenue impossible.

— Allons, allons, épouse François Kenkelaer ; cela t’ira mieux qu’avec ce vaurien de Josse qui, entre nous soit dit, n’est ni beau ni malin.

Un profond soupir fut la réponse de Barbe.

Elles étaient arrivées à l’autre côté du champ et s’assirent silencieusement aujbord du chemin qui so dirige de Heestert vers Avelghem. .

A peine étaient-elles là depuis un instant, que l’attention de Trine fut éveillée par l’apparition d’un homme à l’extrémité lointaine du chemin. Elle ne pouvait le reconnaître , car il était au fond de la vallée et encore trôs-éloigné. Comme il avait une blouse bleue et une casquette sur la tête, Trine crut que c’était un ouvrier du Wulfiiof, et elle s’efforça.de deviner qui ce pouvait être; mais, le bâton à la main et les signes

d’extrême fatigue que trahissait sa marche, lui firent abandonner cette opinion.

— Vois donc, Barbe, dit-elle, si tu peux reconnaître

qui vient là -bas vers le Wulfhof; je croyais d’abord que c’était Thomas, notre garçon d’écurie. j

— Ce sera le marchand de bêtes qu’on attend au Wulfhof pour lui montrer notre boeuf gras, murmura Barbe avec indifférence.

— Mais vois donc comme cet homme doit être fatigué ; il laisse pencher la tête sur la poitrine et traîne les jambes avec peine. Est-ce un temps aussi pour voyager sous un soleil aussi brûlant? La graisse en fondrait sur le corps !

— Allons ! ne perdons pas notre temps, Trine, dit la jeune fille en se levant. Tu sais que l’intendant nous# ordonné de nous presser.

— Attends un peu, Barbe. Cet homme là a des cheveux roux...

— Qu’est-ce que cela fait ?

— Oui, mais ce sont des cheveux roux juste comme ceux de Josse. Tiens, vois, il lève la tête. C’est Josse lui-même 1

— Tu te trompes, Trine, tu veux m’effrayer, balbutia la jeune fille profondément émue.

— Non, non, je ne me trompe pas, il vient de rebaisser la tête, sans cela tu l’eusses reconnu également. t

«- Josse avec une blouse bleue? C’est impossible !

Mais elle parlait assurément contre sa propre idée, car, tandis que ses yeux se fixaient sur l’homme qui approchait, elle se mit à trembler de plus en plus et dit enfin :

— Ah! Trine, c’est Josse, en effet! Viens; allonsnous-en d’ici ; qu’il ne me voie pas .

— Pourquoi ? Je suis curieuse de savoir comment il se fait que Josse revienne au Wulfhof avec une casquette et une blouse de paysan. Quant à toi, Barbe, fois comme si tu ne t’en souciais plus. Sois indifférente et forte.

Les deux jeunes filles se turent et regardèrent, l’une demi-souriante, l’autre tremblante, l’homme qui gra- * vissait le chemin avec hâte, bien qu’avec une visible lassitude. Il marchait toujours la tête penchée, et ne se doutait certainement pas qu’on l’épiait attentivement.

Bientôt il eût passé devant les jeunes filles sans les remarquer, si Trine ne lui eût crié :

— Eh ! Josse, mon garçon, où vas-tu si vite que tu . ne connais plus les gens?

— Barbe ! s’écria Josse en pâlissant et en levant les mains au ciel, comme si l'apparition imprévue de la jeune fille l’eût frappé d’effroi et de saisissement.

La jeune fille, muette, le regarda, tandisqu’il essuyait

la sueur de son front; mais alors elle détourna les yeux pour comprimer son émotion et chercher de la force contre le sentiment qui voulait s’emparer d’elle.

— 'D’où viens-tu, pour l’amour de Dieu? demanda Trine en riant. Tu ressembles à un échappé de prison.* Tes cheveux sont en désordre ; il y a un pouce de poussière sur tes épaules. Où sont tes beaux habits et ton chapeau avec un galon d’or?

— Ah! ne te moque pas de moi, Trine ; je suis si malheureux ! dit Josse d’une voix plaintive et en joignant des mains suppliantes. Tout est perdu ; mes habits, le peu d’argent que j’avais épargné, et jusqu’à mon linge! Je n’ai plus au monde que ce que j’ai sur le corps, — je suis pauvre et misérable comme un ver.'

— Est-ce que M. Daniel t’a chassé ?

— Je n’ai pas encore vu M. Daniel depuis que je suis parti de Paris avec ce vaurien de Gombert pour prendre le dernier argent au Wulfhof.

— Le dernier argent? Que dis-tu? D’où viens-tu? Tu

n’es cependant pas tombé du ciel? 1

— C’est une terrible histoire. Nous devions aller avec l’argent à Paris retrouver M. Daniel^ mais le traître Gombert me fit accroire qu’il devait aller à Anvers pour faire à la Bourse une affaire d’argent pour M. Daniel. A Anvers nous restâmes quelques jours logés dans un grand hôtel. Un certain matin, M. Gombert- ïne fit

2Ci LE MAL DU SIÈCLE.

habiller à la bd te, me donna une lettre cachetée et me dit que je devais immédiatement aller à Bruxelles pour remettre cette lettre à la personne même dont le nom se trouvait écrit dessus. Il saute avec moi dans un omnibus; il prend à la station un billet pour moi et reste à regarder jusqu’à ce que le cornet ait fait entendre le signal du départ. J’aurais dû sentir qu’on était en train de me trahir; mais je n’avais pas plus de soupçon qu’un enfant qui vient de naître. À Bruxelles, je cherche pendant toute la journée; je cours de rue en rue, de montagne en montagne; je montre la lettre à cinquante personnes ; on n’a jamais entendu parler de l’individu à qui la lettre est adressée. Je reviens à Anvers; j’arrive à l’hôtel, et pensez un peu combien je fus déconcerté et effrayé. On me dit que M. Gombert était parti le même jour avec le bateau à vapeur anglais pour Londres.

— Avec l’argent de M. Daniel? dit Trine étonnée en l’interrompant.

— Oui, avec tout l’argent, dit douloureusement Josse en soupirant, avec les malles, avec mon linge et avec le peu d’argent que j’avais épargné, à si grand’peine.

Barbe avait relevé les yeux sur Josse et écoutait avec une pitié cachée ce qu’il disait.

— Je crus mourir de chagrin, reprit-il ; je m’arrachai les cheveux et me plaignis à Dieu de ma stupidité, mais

mes larmes ne servirent de rien. A peine voulut-on m’héberger encore une nuit dans l’hôtel par compassion. Le lendemain je courais la ville comme un fou. Qu’allais-je faire? J’avais vu à Bruxelles un grand nombre de laquais qui étaient vêtus comme moi, et je crus que je pourrais peut-être y trouver une place. Dans cette pensée, je repartis vers le soir pour Bruxelles. Je m’offrit dans vingt grandes maisons au moins. Partout je fus refusé. Le peu d’argent que j’avais était dépensé ; j’ai vendu mon chapeau et mon habit do livrée pour ne pas mourir de faim. Je suis venu à pied de Bruxelles par Ninove et Andenaerdes, presque sans manger ni mé reposer ; et me voici fatigué, malheureux et si désespéré, que je voudrais être mort.

Barbe tourna la tête de côté, pour essuyer une larme de ses yeux.

— Mais quelles sottises sont-ce là? murmura Trine. Pourquoi partir pour Bruxelles, pour y chercher une place ? Ta place est à Paris près de M. Daniel.

— Oui! oui! répondit Jgsse, avec une triste ironie: M. Daniel n’a plus besoin de domestiques. Il est encore plus pauvre que moi ; car il ne possède plus un centime et a de plus des dettes.

— Bah ! je crois que tu rêves. Et le Wulfhof?

— Chargé de rentes pour plus que sa valeur, le Wulfhof n’apparti|pt plus à M. Daniel.

— Ciel ! ciel ! quelles terribles choses sônt-cè là? s’écria Trine avec un profond étonnèment. Es-tu bien sûr de ce que tu dis?

— M. Gombert m’a tout expliqué, pendant notre séjour à Anvers. Je savais déjà depuis longtemps que les affaires de notre jeune maître étaient en mauvais état; car, dépenser comme cela l’argent à pleines mains, cela ne pouvait pas durer.

Il régna un instant de silence.

Josse s’approcha ^timidement de Barbe et lui dit du ton d’un pénible repentir ;

— Tu ne veux plus me regarder. Barbe. Oh ! tu as bien des raisons de me mépriser. J’ai cruellement agi vis-à-vis de toi ; j’ai récompensé ton pur amour par la moquerie et l’impudence. Lâche imbécile que j’étais I Pour singerie mauvais Gombert, j’ai, par orgueil, feint que je ne t’aimais plus. . . Et cependant tu étais toujours, toujours devant mes yeux : ne sois pas fâchée, Barbe ; je ne dis pas cela dans l’espoir que tu puisses me pardonner encore. J’ai mérité mon sort et tu aurais grand tort si tu ne me haïssais, et ne me méprisais pas toute ta vie.

La jeune fille était à demi tournée vers Josse, et cachait ainsi les larmes qui une à une coulaient de ses yeux. Elle était profondément émue et luttait avec effort contre le sentiment d’amour qui la poussait à tout pardonner au malheureux Jo»e,

— Mais, dis donc, que vas-tu faire ? demanda Trine.’ Tu ne peux rester au Wulfhof. Depuis le soir où tu t’y es enivré, l’intendant est très-fâché contre toi. Il te chassera.

— Je le sais bien, répondit Josse. Si je suis venu au Wulfhof, c’est uniquement pour faire connaître à l’intendant que Gombert s’est enfui en Angleterre, avec l’argent. M. Daniel attend sans doute son ami avec chagrin et inquiétude ; l’intendant décidera ce qui doit être fait pour faire savoir cela à notre maître, et lui envoyer du secours si c’est possible. Dès que j’aurai .rempli ce dernier devoir, je pars d’ici pour ne plus jamais y revenir.

Il se dirigea de nouveau vers la jeune fille, et lui dit, d’une voix altérée :

— Adieu, Barbe ; je vais me faire soldat pour me punir du mal que je t’ai fait. O mon Dieu, quand je serai en sentinelle, je te verrai toujours flotter devant mes yeux, et je n’aurai plus de repos en ce monde. Oublie le méchant lourdaud qui a méconnu ton amour, mais songe parfois au pauvre soldat dans tes prières.

Il se mit les mains devant les yeux, laissa pencher la tête sur sa poitrine et s’éloigna à pas lents.

Barbe resta encore quelque temps irrésolue et immobile ; comme si tout à coup elle avait succombé dans la lutte contre son sentiment, elle s’élança du bord du

368 LE UAL 00 SIÈCLE.

champ dans le chemin, et s’écria d’un ton douloureux

en courant après lui :

; — Josse ! Josse ! arrête I

Il parut ne pas l’entendre et accéléra encore son pas. Cependant la jeune fille l’eut bientôt rejoint. Elle marche à côté de lui, comprima ses larmes, et demanda :

— Tu yas être soldat, dis-tu, Josse?

— Oui, oui, dit-il en sanglotant, soldat pour ma vie t Je serai malheureux ; mais je l'ai mérité.

— Pourquoi désespérer de mon affection, Josse ? Si je fe pardonnais tout, ne resterais-tu pas?

— Ah ! tais-toi, Barbe ; tu es la bonté même, je le sais bien ; et peut-être serais-tu encore assez miséricordieuse pour vouloir me consoler ; mais je dois être puni, je dois souffrir pour mon crime. Laisse-moi aller ; abandonne-moi à mon sort ; je ne suis pas digne que tu me parles encore.

— Josse, demanda la jeune fille d’une voix presque inin telbgible, 'n’as-tu pas, au milieu de tes moqueries et malgré ta feinte froideur, continué d’aimer un peu Barbe ?

— Cette question me perce Je cœur comme un couteau, dit Josse avec désespoir. Quel sot orgueil m’avait aveuglé? Chaque fois que je te voyais, mon cœur commençait à battre ; si j’étais seul avec mes chevaux, je te voyais devant moi ; la nuit je me réveillais en sursaut,

patfce que je 'pensais que tu m’appelais par mon nom. Oh ! c’est inconcevable ! Pour paraître grand et fort, pour imiter, comme un singe que j’étais, le moqueur Gombert, je feignais de l’aversion et de l’insensibilité ! Si je n’y renonçais pas pour le salut de mon âme, j’irais là bas, derrière la chapelle, me noyer dans le marais.

Barbe saisit sa main, et dit avec une douceur indicible dans la voix :

— Josse, si je voulais oublier quel chagrin j’ai souffert par toi; si je t’aimais encore comme autrefois et si nous remplissions la promesse que nous nous sommes faite avant ton départ pour Paris, serais-tu plus brave, plus travailleur et plus craignant Dieu? Travailleraistu? remplirais-tu tes devoirs comme il convient à un sage père de famille? ne jureras- tu plus? ne boiras-tu plus? me respecteras-tu et m’aimeras-tu?

Oh 1 Seigneur ! Seigneur I s’écria Josse les larmes aux yeux, je succombe presque en entendant seulement ta douce voix. Si je ne devais pas commettre un nouveau crime pour accepter ton généreux pardon, si le bonheur était encore possible pour moi, je travaillerais à m’user les doigts ; je regarderais tes yeux pour deviner tes moindres vœux ; je te respecterais comme mon ange gardien... mais cela ne peut être. Laisse-moi aller, Barbe, je suis un scélérat, un lâche.

— Reste et écoute-moi, dit Barbe, en le retenant par

la main. £a petite ferme derrière Knockô sera libre dans un mois. C’est une jolie demeure avec toutes sortes d’attirails de labour et cinq bouniers de bonnes terres fertiles ; et avec cela , un fermage assez bon marché pour se tirer d’affaire tout doucement. Mon oncle est tellement convaincu qu’une pareille occasion ne se présentera pas deux fois, qu’il a irrévocablement résolu de me faire fermière de la petite ferme..., et il veut pour cela me marier avec François Kenkelaer, de Sweveghem.

— Il veut te marier , répéta Josse en faisant de douloureuses contorsions, avec François Kenkelaer?

Sa tête tomba sur sa poitrine , tandis qu’il poussait un soupir et murmurait avec découragement :

— Ton oncle a raison ; François est un bon garçon ; tu seras heureuse avec lui, Barbe...

-Veux-tu être- le fermier de la petite ferme, Josse? demanda la jeune fille.

— Moi, fermier de la petite ferme ? Si c’était possible, ton oncle ne serait pas aussi généreux que toi.

— Mon oncle ne me forcera à rien, Josse. S’il s’est aujourd’hui mis en tête que je dois me marier avec François Kenkelaer, c’est seulement parce que tu m’avais repoussée et étais parti. Allons, Josse, que tout soit oublié ; redeviens brave et craignant Dieu comme auparavant, et remplissons } promesse que nous nous

sommes faite là bas devant la chapelle au pied de la croix.

Comme accablé par l’infinie bonté de l’excellente fille. Josse demeurait muet devant elle.

— Oh! Josse, nous serons si heureux ! dit Barbe avec

joie ; tout ce que nous avons rêvé autrefois sera encore

vérité; tu travailleras dans les champs, je soignerai le

bétail. Nous sommes forts et bien portant, Dieu bénira

notre travail; nous en sortirons tout doucement et

épargnerons pour le temps où le ménage s’augmentera. %

Il y aura toujours de la joie ; nous chanterons en travaillant et remercierons le ciel de sa bonté. Ah! il me semble que je te vois déjà après le travail, assis à côté de moi au coin de la cheminée, avec la pipe à la bouche et aussi content et aussi joyeux qu’un roi dans son palais... Voilà ma main, Josse, tout t’est pardonné. Dis oui, et, avant que six semaines se passent, nous serons devantl’autel comme mari et femme.

Josse tomba à genoux dans le sable du chemin, et, tandis qu’un torrent 'de larmes inondait ses joues,, il levait, muet, les bras vers la jeune fille.

Barbe lui prit les mains et voulut le relever, mais il résista à ses efforts et dit en sanglotant :

— Oh! laisse -moi te remercier à genoux! Barbe* Barbe, tu serais un ange du ciel que tu ne pourrais pas avoir un meilleur cœur. Je n’ai pas beaucoup d’esprit,

a7a le MAL OU SIÈCLE;

je le sais bien, mais je sens poflrtant et comprends avec clarté que je ne suis pas digne de baiser le sable où tu as posé ton pied.

Elle réussit à le faire lever; il semblait' épuisé et restait muet, comme si la force lui manquait pour parler.

' — Eh bien, Josse, demanda la jeune fille, es-tu content? Veux-tu être mon mari ?

— Je serai ton domestique, ton domestique soumis pendant toute ma vie ! dit Josse en soupirant.

— Non, non, mon ami, mon compagnon, mon époux. Réjouis-toi, Josse; au lieu d’être soldat, tu séras fermier et maître de la plus belle petite ferme qu’il y ait à cinq lieues à la ronde. Et si tu restes travailleur et brave, Barbe te respectera et t’aimera comme si jamais il ne s’était rien passé.

— Ali ! si je puis encore faire du bien dans le monde, •— et je l’essayerai, — puisse le bon Dieu en reporter sur toi tous les mérites, Barbe !

— Tu parles si tristement , murmura la jeune fille d’un ton de reproche. Pourquoi ne ris-tu pas?

*— Cela m’est impossible, Barbe, je dois pleurer, beaucoup pleurer, les larmes m’étouffent, mais c’est de reconnaissance, de trop de joie, d’excès de bonheur !

— Écoute, Josse, dit la jeune fille : je ne puis rester plus longtemps ici avec toi, l’ouvrage doit être fait, sans cela l’intendant serait fâché. Ce soir, je lui demanderai

IDYLLE FLAMANDE. # Tl

la permission d’aller avec loi à Sweveghem. Il ne me le refusera pas. Demain, de très-bonne heure , nous serons chez mon oncle et lui demanderons son consentement. Ne crains rien, je suis sûre d’avance de ce consentement. Allons, donne-moi la main, Josse, et sois courageux et tranquille jusqu’à ce que je vienne au Wulfhof. A quatre heures nous aurons fini ici. A tout à l’heure, Josse, à tout à l’heure !

— Que Dieu te bénisse, murmura Josse, tandis que Barbe retournait à pas lents vers le champ de carottes.

ïrine était restée assise au bord du chemin à regarder sa compagne et Josse.

— Tu es restée bien longtemps là bas, Bàrbe, ditelle. Je le comprends, un éternel adieu, n’est-ce pas? Cet imbécile ne. mérite pas grande pitié, mais cependant son malheur me fait peine. Devenir soldat pour la vie 1 mais tu semblés toute joyeuse?

— Josse ne sera pas soldat, répondit Barbe avec un sourire de bonheur.

— Ah ! tu lui as mis cette idée hors de la tête.

— H sera mon mari, et, dans deux mois, le fermier de la belle petite ferme derrière Knockel s’écria la jeune fille.

— Et François Kenkelaer?

— Cela me fait peine, je lui suis reconnaissante, mais il n’habitera pas la petite ferme.

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— Tu vas' te marier avec Josse? avec un stupide havard qui jure et qui boit ?

— A tout péché miséricorde , Trine ; tu ne connais pas Josse ; au fond, c’est un brave et bon garçon. Viens

un peu voir dans deux ans s’il ne sait pas cultiver comme le meilleur fermier... Continuons vite notre travail ; et regagnons le temps perdu. Tout en travaillant nous pourrons encore parler un peu de ces étranges événements.

—Attends un peu, dit Trine en retenant sa compagne. • Vois un peu là-bas ! Josse est encore dans le chemin ; mad.ame de Berg et mademoiselle Céleste parlent avec lui.

— Il leur raconte sans doute comment M. Gombert s’est enfui en Angleterre avec l’argent de notre maître.

— Je crois plutôt qu’il est à se vanter parce qu’il va se marier.

— Tant mieux ; c’est un signe qu’il est content.

— Fais attention, Barbe, ne te semble-t-il pas que madame de Berg est fâchée? elle remue si fortement les bras ! si je ne me trompe, elle piétine dans le sable à faire voler la poussière autour d’elle.

— En effet, Trine, elle parait fâchée. Qui est-ce qui peut l’émouvoir ainsi ?

Elles restèrent longtemps, muettes et surprises, à épier les gestes de madame de Berg.

— Vois, vois, murmura Trine, mademoiselle Céleste porte un mouchoir blanc à ses yeux! Pleurerait-elle?

— Oui, elle pleure !

— Madame de Berg savait-elle que notre jeune maître a dépensé tout son argent, et que le Wulfhof ne lui appartient plus ?

— Non, elle ne savait rien, Trine, sans cela la vieille servante m’en eût dit quelque chose.

— Oh ! ce stupide Josse ! je parie qu’il est en train de leur raconter ces belles choses tout au long... Vois, madame de Berg prend mademoiselle Céleste par le bras et l’entraîne dans le sentier. Josse continue son chemin.

— Allons ne perdons plus un instant. A l’ouvrage, et vite, dit Barbe.

Toutes deux s’agenouillèrent au milieu des carottes et commencèrent un nouveau sillon. •

Barbe et Trine, après le départ de Josse, avaient’ poursuivi leur travail avec tant de zèle, qu’elles avaient atteint la fin du champ peu après trois heures, et s’en retournèrent , le cœur joyeux et avec une vive impatience, au Wulfhof.

Lorsqu’elles approchèrent de la porte et purent voir dans la cour, Barbe arrêta sa compagne et lui montra

avec un sourire muet, une chose dont la vue semblait la remplir d’une joie extraordinaire.

La cour était déserte , car les domestiques et les ouvriers étaient aux travaux des champs. On ne pouvait y voir personne en ce moment, si ce n’est un homme fortement musclé, aux cheveux roux, qui était occupé à vider l’écurie des chevaux et à mettre en tas la litière fumante. Il avait retroussé les manches de sa blouse et travaillait avec une joyeuse activité : la sueur perlait sur son front et il haletait de fatigue ; mais cependant un sourire de satisfaction brillait sur son

visage, et, par moments, il faisait entendre quelques mesures d’un joyeux air.

j — Eh bien, qu’en dis-tu? dit Barbe d’un ton de triomphe, Josse n’est pas encore manchot.

— Non, en effet, répondit Trine, mais que peut-il avoir? il agite et enfonce sa fourche comme un fou. On dirait qu’il veut se battre avec le fumier.

— Ne vois-tu* pas que c’est de joie, Trine? le pauvre garçon est si heureux qu’il ne se contient plus. Ah 1 sois sûre que Josse sera un mari laborieux et que je n’aurai pas à me plaindre de lui avoir pardonné au lieu de le laisser partir pour se faire soldat.

— L’intendant lui aura peut-être donné une tâche? Cela m’étonne de le voir si gaiement et si tranquillement à l'œuvre au Wulfhof ; Barbe, nous lui demanderons en passant comment l’intendant Ta reçu.

Elles franchirent la porte et entrèrent dans la 'cour. Josse était tellement absorbé dans son travail, ou dans ses pensées, qu’il ne remarqua pas l’arrivée des jeunes filles avant qu’elles fussent près de lui et s’écriassent en même temps :

— Ah! le vaillant ouvrier! Bravo! Josse, bravo!

Josse tressaillit et ses joues et son front devinrent

encore plus rouges. Il fixa des yeux pleins de reconnaissance sur la jeune fille et dit :

— Barbe, Barbe, je ne sais pas ce que ta bonté m’a

fait; mais il me semble qüe je pourrais travailler ainsi tout un mois sans me reposer; mes bras me semblent de fer ou d'acier. Que sera-ce donc quand je verserai ma sueur pour toi ? Vois-tu, chère Barbe, tu me croiras ou non, mais je suis si heureux que je me mettrais à danser si j’osais. Pourvu que je ne perde pas la tête!

Barbe sentit des larmes couler de ses yeux en entendant celte expression de la reconnaissance de Josse envers elle. Mais ses dernières paroles l’inquiétèrent cependant comme si elle n'avait pas eu grande foi dans la solidité de sa raison.

— Il faut être calme, Josse, dit-elle d’un ton de re- montrance. Un homme doit pouvoir supporter le bonheur comme le chagrin.

— Ah ! Barbe, s’écria-t-il, je disais cela pour rire. Que j’aie été un imbécile, et que je le resterai peut-être, je ne le conteste pas ; mais sois sûre que ta bonté m’a ouvert l’esprit, du moins pour me faire pénétrer tout ce que je dois faire pour pouvoir te montrer mon affection. Que la miséricorde de Dieu me laisse seulement la santé, et tu verras !

— Ce qu’il dit là n’est pas si sot, murmura Trine surprise à l’oreille de sa compagne. Je commence à croire, Barbe, qu’il y a encore beaucoup de bon en lui.

Barbe était émue et ne parlait pas; mais son regard était attaché sur Josse avec satisfaction.

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— Mais dis-nous donc, demanda Trine, comment l’intendant t’a reçu? comment se fait-il que tu sois déjà à l’ouvrage, comme si tu n’avais jamais quitté le Wulfhof.

— L’intendant m’a d’abord reçu très-froidement; c’était à prévoir, répondit Josse; mais, peu à peu, il est dévenu moins sévère, il a été, en dernier lieu, si bienveillant que j’en ai eu les larmes aux yeux. J’ai tous les bonheurs aujourd’hui.

— Et qo’a-t-il dit lorsque tu lui as raconté la fuite de M. Gombert en Angleterre ? il a sans doute été très-saisi?

— Non, Trine ; il a fait un signe de tête, comme si l’affaire ne l’étonnait pas du tout.

— Et que le Wulfhof n'appartenait plus à M. Daniel? A-t-il pris cela aussi de sang froid? .

— Je n’avais pas à lui dire cela ; il le sait mieux que personne:.. Mais Trine, et toi Barbe, ne parlez, pour l’amour de Dieu, de cela à âme qui vive. L’intendant m’a instamment prié de garder le secret de ce que j’en sais.

— Oui, et je parie, Josse, que tu as raconté tout, cet après-midi, à madame de Berg et à mademoiselle Céleste.

— C’est vrai, dit Josse en soupirant, c’était une terrible sottise de ma part; mais je ne savais pas mal faire.

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— L’intendant est-il au Wulfhof ? demanda Barbe.

I —Non, il est sorti.

— Il est allé chez mademoiselle Céleste, sans doute. Oh ! Josse, il apprendra que tu as trop parlé 1 II faut être plus prudent, Josse.

— Oui, oui, je le sais bien. Par exemple, je pourrais vous dire ce que je pense des intentions de l’intendant; mais ferai-je bien ou mal ?

— Crois-tu que nous ne savons pas nous taire, murmura^rine.

' — Tu peux bien le dire à nous, ajouta Barbe, et puis

ce ne sont que des idées, n’est-ce pas ?

Josse s’approcha plus près des deux jeunes filles et dit d’une voix contenue :

— Voyez-vous, .l’intendant s’est montré calme et sans inquiétude vis-à-vis de moi, mais ce n’était qu’un apparence. Je remarquai bien, qu’intérieurement il devait être vivement ému. Il me demanda des renseignements si précis sur la rue et la maison où demeure M. Daniel à Paris; il m’a ordonné de donner l’avoine au cheval gris... Que croyez-vous que cela signifie?

Les deux jeunes filles regardaient bouche béante.

— Cela signifie, dit Josse, qu’il veut aller dès aujourd’hui à Courtrai avec le cheval gris, et qu’il a l’intention d’aller chercher notre jeune maître à Paris.

— Mais le chevalgris estencore dans l’écurie, ditTrine.

— L’intendant a couru en toute hâte là derrière, par le chemin qui conduit au village. J’oserais parier qu’il est allé parler au notaire.

— Pourquoi au notaire ?

— Ne comprends-tu pas, Trine, pour prendre de ■ l’argent pour M. Daniel. Il a bien raison, car il y a encore là-bas plus d’un gros compte à payer.

— Mais, Josse, n’as-tu pas dit à M. Willibald un petit mot sur notre intention d’aller demain matin à Sweveghem, chez mon oncle ? demanda le jeune fille.

— Je lui ai tout dit, Barbe, et lui ai fait entendre que désormais je voulais vivre comme un simple enfant de 'paysan, travailler, et me bien conduire, afin de pouvoir me montrer reconnaissant envers toi de ton affection. Il m’a félicité et m’a permis de rester au Wulfhof comme ouvrier, jusqu’au jour de notre mariage. L’intendant est aussi un ange de bonté. Si tu savais, Barbe, avec quel respect et quelle estime il parle de toil

— Et pouvons-nous aller demain à Sweveghem ?

— M. Willibald nous laisse pleine liberté, et il a dit que s’il pouvait nous rendre quelque service, il nous aiderait toujours avec joie par des actes et par* des conseils.

— Oh! le bon, le brave homme! dit Barbe touchée. Nous prierons ensemble pour lui, n’est-ce pas ?

, Au lieu de répondre, Josse prit sa fourche, continua son travail, et murmura effrayé :

— Laisse-moi seul , Barhe I L’intendant est derrière toi !

Les jeunes filles surprises voulurent s’éloigner, mais M. Willibald leur fit signe de la main de rester, et consultant sa montre, il dit à Josse :

— Dans trois quarts d’heure , la voiture avec le cheval gris doivent être prêts. Tu me conduiras à Courtrai.

Et se tournant vers Trine, il lui dit rapidement :

— Va au champ, derrière la chapelle, et dis au contremaître de venir au Wulfhof,.j’ai besoin de lui parler. , — Barbe , dit-il, tandis que Trine s’éloignait déjà, j’ai une prière à te faire, mon enfant. Il’ est probable que je serai absent trois au quatre jours et peut-être plus. Je puis me fier sur toi, n’est-ce pas, et être sur que tu surveilleras et soigneras bien le bétail.

— Ah ! monsieur l’intendant, s’écria Barbe avec une sorte de fierté blessée, que me demandez-vous! J’aimerais mieux souffrir la faim et le besoin plutôt que de laisser manquer de quelque chose ces pauvres bêtes.

— Je le sais , Barbe , mais lorsque le contre-maître est aux champs avec les travailleurs, tu dois surveiller, toi, les autres domestiques, et dire de temps en temps une bonne parole pour que chacun fasse loyalement

sa besogne. De toi, on reçoit tout avec amour. Tu vas te marier, Barbé? J.osse me l’a dit. C’est une perte pour le Wulfhof ; mais comme j’ai des raisons de croire que tu seras heureuse...

— Ah ! c’est votre opinion , monsieur Wilhbald? s’écria la jeune fille joyeuse.

— Oui, mon enfant. Josse est encore simple de cœur, et le bienfait que tu lui donnes lui inspirera assez de reconnaissance et de respect pour toi, pour lui faire suivre en tout ton conseil. Tu as ramené .dans le bon chemin une brebis égarée, Dieu' t’en récompensera. Ain si j Barbe , tu tiendras l’œil à l’ouvrage, n’est-co pas?

— Ah ! monsieur Willibald , s’écria la jeune fille, si je pouvais me couper en quatre pour vous plaire, je n’hésiterais pas un instant.

L’intendant s’éloigna en souriant et rentra dans la maison.

Arrivé dans sa chambre, il alla droit à une haute armoire et en tira une malle de cuir qu’il posa sur unetable et qu’il remplit de linge et de petits objets d’habillement, comme un homme qui se prépare à un long voyage.

Quand il parut avoir fini cette besogne, il porta le doigt à son front pour réfléchir s’il n’avait rien oublié. Il tira Un portefeuille de sa poche , compta quelques

billets de banque qui y étaient renfermés, et les déposa dans le double fond de la malle. .

1 Puis il s’assit sur une chaise, contempla un instant le paquet, et murmura en lui-même :

— Cinq mille francs ! Ce serait-il bien suffisant? Josse ne croit pas qu’il y a de grosses dettes à payer. Si Daniel refusait de me suivre, ou s’il ne le pouvait avant d’avoir tout payé à Paris! Quelle pensée! J’ai là encore les diamants de ma sœur; ils peuvent bien valoir dix à douze milleJfrancs. Sacrifier ce cher souvenir? Le seul souvenir visible qui me reste d’elle! A quelle plus belle fin puis-je l’employer qu’à un bienfait? Aht.isi les joyaux qui lui ont appartenu pouvaient contribuer à sauver de la ruine un pauvre jeune homme, ma sœur ne s’en réjouirait-elle pas dans le ciel ? Qu’est-ce qu’un souvenir matériel en comparaison avec l’âme, le bonheur et la joie de la vie d’un homme ! Le père de Daniel a-t-il hésité dans ses sacrifices pour me tirer de l'abîme du désespoir ?

Il alla au secrétaire, ouvrit un tiroir, y prit une boite en cuir , la mit dans la malle , avec les billets de banque, puis la ferma, mit la clef dans sa poche, consulta sa montre et se rassit sur la chaise. Il resta pendant quelque temps absorbé dans de profondes réflexions, et hochait, par moments, la tête avec découragement. Bientôt, cependant, il sembla vaincre sa

.tristesse et dit avec un sourire tranquille sur les lèvres : — Mais pourquoi prêter l’oreille à des pensées si inquiétantes? Si Gombert a fui avec l’argent, ne dois-je pas. considérer cela plutôt comme une grâce du Seigneur, comme un bonheur? Eût-il mieux valu qu’ils dissipassent cet argent à Paris? L’instant longtemps désiré est arrivé : Daniel est délivré du mauvais génie qui le dominait et étouffait tous ses bons instincts; maintenant il écoutera le conseil, la prière du vieil ami de son père. Il reviendra au Wulfhof ; il retrouvera

peu à peu la paix de l’âme, son sentiment inné de confiance & développera de nouveau sous l’influence d’une nature calme, et peut-être le bel avenir que j’ai rêvé pour lui se réalisera-t-il encore complètement. Pauvre Céleste, pure image de la bonté et dtf l'amour! Si le cœur de Daniel était vraiment refroidi, si la vie de Paris avait laissé dans son cœur des racines indestructibles d’incrédulité et de doute? Ab! alors je ne pourrais sans crime, attacher un ange à une âme flétrie. Encore cette triste crainte! Mais je ne me suis pas trompé; le cœur de Daniel est encore bon, et toutes ses souffrances, sa maladie, son égarement, ne sont rien autre qu’une pénible lutte contre le mal qui l’effraye.

Malgré ces paroles encourageantes que l’intendant s’adressait pour chasser les pensées qui le tourmentaient, il semblait de plus en plus succomber à la tris-

tesse.' Après qu’il eut, pendant quelques instants, pour* suivi sa méditation, un frisson le prit et ce fut avec anxiété qu’il murmura :

i — Pauvre Daniel f il attend à Paris l’argent qui doit peut-être le préserver d’amères humiliations ; il attend l’ami auquel il avait accordé sa confiance. S’il apprenait à l’improviste que l’argent est perdu, que son faux ami a été assez cruel et assez perfide pour lui voler ses dernières ressources ? Oh ! qui sait à quoi le désespoir pourrait porter l’infortuné? Mais comment pourrait-il l’apprendre? Non, non, j’arriverai encore à temps à Paris pour le protéger contre ce coup fatal... •

On frappa à la porte et une voix de femme cria du dehors :

— Monsieur l’intendant, êtes-vous là?

— Entre, Barbe, répondit le vieillard.

La jeune fille ouvrit la porte et présenta à l’intendant un paquet soigneusement fermé par trois ou quatre cachets.

— La suivante de mademoiselle Céleste a apporté ce paquet, dit-elle. Mademoiselle lui a ordonné de le remettre immédiatement entre vos mains. Thérèse attend en bas l’assurance que je vous l’ai donné moi-même.

L’intendant parut extrêmement surpris de ce message, tourna ét retourna quelquefois le paquet sous ses yeux.

DEUX DÉV0UEMEN1S. 287

— C’est Lien , Barbe , répondit-il. Dis au maître domestique que je l’attends dans la cour, je vais à l’instant descendre.

Dès que la jeune fille eut quitté la chambre, l’intendant ouvrit le paquet et y trouva, à son grand étonnement, toute une liasse de titres d’emprunts de l’État et de rentes avec quelques billets de banque d’une haute valeur. Par un coup d’œil il put juger que le paquet contenait une somme considérable. Il remarqua en même temps qu’une lettre y était jointe.

Tremblant d’émotion, il ouvrit cette lettre qui devait lui donner le mot de l’énigme de ce surprenant envoi. Il y tint un instant les yeux fixés sans parler; mais bientôt il se frotta le front et les yeux comme un homme dont la vue est troublée et qui ne peut croire à ce qu’il voit. .

— De Céleste 1 est-ce bien possible? s’écria-t-il. Ces taches ! la trace de ses larmes ! non, non, ce n’est pas une illusion.

Et portant de nouveau la lettre sous son regard, il lut à haute voix pour se convaincre qu’il n’était pas le jouet d’un rêve :

« Mon bon Willibald ,

* Josse m’a révélé un douloureux secret. Depuis lors mon cœur saigne de compassion et mes larmes coulent

sans cesse. Daniel, pauvre et sans fortune, trompé par un perfide ami ! Quitter Paris en proie à l’humiliation et au besoin ! Oh I cette pensée me déchire le cœur ; une mystérieuse terreur me fait trembler ; l’angoisse trouble ma raison ! mais ce ne sont pas des plaintes qui peuvent le sauver. Élevons, en présence de son malheur, notre courage à la hauteur de notre amour pour lui. Il faut vous hâter de courir à son secours. Willibald, 'ne perdez pas une heure ; sauvez-le du désespoir ; dites-lui que le cœur de ses amis est assez riche en sympathie pour lui faire oublier ce malheur! Trompez-le, par pitié, sur le véritable état de ses affaires ; consolez-le en lui laissant penser qu'il lui reste encore une partie de sa fortune. Je vous envoie ce que j’ai pu rendre disponible de mon héritage, emportez-le à Paris, et, s’il est nécessaire de tout sacrifier pour le protéger contre une seule humiliation, je vous supplie de ne pas hésiter un instant! mais qu’il ne sache jamais la source de ce secours. Vous douterez si vous pouvez accepter mon offre. Oh! je vous en supplie, Willibald, ne refusez pas cette offrande de l’amour ! Si cela était en votre pouvoir, ne feriez-vous pas avec joie ce que je vous prie de me laisser faire, ne l’avons-nous pas aimé également. Je pars pour Bruxelles; ma tante est trèsirritée ; elle reste insensible à mes larmes, je dois la suivre; elle se calmera. Partez immédiatement pour la

capitale de la France , ramenez le pauvre Daniel au Wulfhof. Je reviendrai aussi ; nous travaillerons ensemble à le consoler et à guérir les blessures de son

cœur... Partez pour Paris, Willibald. Adieu 1 adieu! que Dieu vous conduise.

» Céleste de Berg. »

Des larmes tombèrent des yeux du vieillard.

— Ame admirable ! murmura-t-il. Ange de générosité et de dévouement I Elle offre son héritage paternel pour le sauver de l’humiliation, sans hésiter, comme si c’était une action toute ordinaire, toute naturelle ! mais elle me croit impuissant et elle ne sait pas que Willibald peut faire et a fait ce que son amour lui inspire. Elle a bien raison de penser que je refuserai ce secours. Entre Daniel et Céleste, il ne faut pas d’argent dont il puisse.rougir un jour.

Il se tut un instant, puis dit :

— Que faire ? Comment lui rendre ces papiers,? Elle va partir ; je dois me hâter pour arriver à Courtrai à temps pour le train de Paris. Je ne puis garder cet argent : Céleste pourrait croire que je veux en faire usage... J’enverrai le paquet par Barbe. Écrivons à la hâte une lettre...

Il alla à son secrétaire, et, tandis qu’il tirait d’un tiroir une feuille de papier, il dit î

— Je ne cacherai plus rien à la généreuse fille; je lui déclarerai tout franchement, je lui dirai que moimême j’ai placé l’héritage de ma sœur en hypothèque sur le Wulfhof, et que la fortune de Daniel s’élève encore au moins à cent quarante mille francs. Cela ne l’étonnera pas. Elle sait que je n’ai pas d’héritiers et que tout ce qui m’appartient ne peutétre destiné qu’à Daniel.

- 11 se mit à écrire : d’abord sa plume cotirut avec rapidité sur le papier et la lettre avança vite; mais, ensuite, il hésita souvent et s’interrompit de temps en temps avec mécontentement. Cependant, quelque difficile que ce travail lui parût, il s’efforcait chaque fois de le poursuivre, jusqu’à ce qu’enfin il prit de la'table la lettre inachevée et la relut depuis le commencement en secouant la tête d’un air de doute.

— Non, non, dit-il, on n’écrit pas de telles choses. On ne sait pas dans quelles mains un papier peut tomber... Mais je dois prendre une résolution ; le temps s’écoule...

Il tira sa montre, et, l’œil fixé dessus, il dit :

— Peut-être n’est-il pas encore trop tard ; je puis être de retour en moins d’une demi-heure, en pressant un peu le cheval je pourrais regagner le temps perdu ; mais si madame de Berg allait me retenir ? Il n’y a pas d’autre moyen... et je pourrais toujours, au pis aller, être à huit heures à Courtrai et partir pour Paris par le dernier convoi.

Il se hâla de cacher la lettre de Céleste et la sienne dans le grand tiroir de son secrétaire et descendit les escaliers.

Dans la cour, le contre-maître accourut d’une grange à sa rencontre; mais le vieillard agité lui fit signe de s’arrêter.

Il dit en passant à Josse, qui travaillait encore au fumier : '

— » Dans une petite demi-heure la voiture doit être attelée. Je cours jusqu’à la campagne de madame de Berg et je reviens à l’instant. Tiens-toi prêt et fais que xien ne manque pour que nous fassions le chemin rapidement.

En disant ces derniers mots il avait déjà franchi la porte et s'avançait d’un pas rapide dans le chemin.

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