‹ Le mal du théatreChapitre 11 sur 47 · LES SPHINX DE MARLY · texte numérisé non relu

LES SPHINX DE MARLY

Alors, comme tous en parlaient, j'ai

pris mon bâton de campagnard et je suis allé interroger les grands sphinx de Marly, Ils sont là dix qui se regardent d'un air mélancolique, car ils se souviennent du Crocodile^ et qui méditent avec tristesse, car ils se demandent ce que Duquesnel fera de Victorien Sardou I Leur vue, cependant, est con-

solante. Sur cette colline déseiHe, où l'herbe pousse, où le vieux clocher de l'église se dresse à c6té d'un cimetière, ces sphinx, grands et mystérieux, font rêver à de grandes choses...

Je me découvrais devant eux — pour leur parler de Patrie, de l'œuvre qui souleva et enflamma nos cœurs ; mais un des sphinx me cracha ces mots au visage, de sa lai^e bouche de granit ;

— Enfant, tu parles de Pairie... N'as-tu donc jamais lu les Bourgeois de Gand ?

Et je compris que ces sphinx superbes avaient le dédain de leur maitre et le dégoût de se survivre.

Accuse-t-on Augier de plagiat ?Traite-t-on Dumas de voleur ? Qui a soupçonné seulement Feuillet ? Quel Vitu, à la mémoire surprenante, prit-il jamais la main dans le sac, Labiche, Halévy, Meilhac, Becque ou Gondinet ?

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Et ce qu'il y a de grave, d'accablant, de terrible, c'est que les attaques ne partent point de bas. Les ennemis de Sardou — ses accusateurs — ne sont pas des caractères à laFréron, des misérables comme Mirecourt.

Ce sont des hommes connus et honorés qui n'agissent ni par intérêt, ni par rancune.

Accusé, M. Sardou riposte par des sarcasmes. Soupçonné simplement, il se met l'esprit à la torture pour amuser la galerie. Jean Hiroux était plus drôle, mais il n'était pas plus cynique.

L'indignation s'élargit et l'infamie déborde. Jamais les mœurs des tripots où se cuisine l'art dramatique de la France n'ont été plus stupides ni plus immondes. Que les corsaires et les négriers du théâtre se taillent dans la chair des auteurs et dans la beauté des co-

médiennes un surcroit de butin, c'est l'afTaire de leur conscience. Mais ce qui dépasse la licence, à une époque de fécondité littéraire sans précédent, c'est que ces ruffians et ces pirates de Tidée aient réduit la scène française à l'état d'indigence où elle est tombée.

Certes, pour moi qui connais de M. Gilbert Thierry sa profonde science de l'histoire et l'ardeur de son tempérament, pour moi qui ai lu ses travaux sur la guerre vendéenne et ses romans écrits d'un syle vibrant et concis, rien ne me surprendrait moins que de le voir donner un drame curieux, passionné, qui, malgré les inexpériences d'un début, emballât le public après avoir emballé Sàrah.

Bernhardt.

Et, cela étant donné, après les rencontres si nombreuses de M. Sardou avec ses confrères, je ne serais pas étonné le moins du monde qu'un secret eût été trahi, qu'une idée eût été volée. Ce ne serait pas la première

fois, d'ailleurs, mais il faut encore s'y prendre habilement pour détrousser les gens, sans les faire crier.

J'ai connu ainsi deux jeunes gens qui avaient déposé une pièce en un acte au Palais-Royal, et qui eurent le malheur d'être lus. On les ajourna, on les berna. Ils virent un peu plus tard que leur idée était bonne • Ils la retrouvèrent dans un acte d'une comédie qui eut le plus grand succès. Ils étaient inconnus et se turent, sachant qu'on ne les écouterait pas et qu'on leur donnerait tort sans les entendre. D'autres inconnus, qui ont constaté à leur préjudice de senûblables rencontres, ont protesté très carrément. C'est ainsi que MM. Joseph Turwanger et Charles Beaumont ont relevé de nombreux points de contact entre leur Fille unique et les Petites Godin, et que M. Ch.-M. Laurent a reconnu des liens de parenté entre les homonymes et Durand et Durand, Il faut dire que les

pièces de ces messieurs avaient passé par plusieurs théâtres. C'est un préjugé qui s'implante ! Quand Tidée d'une pièce paraît bonne, elle appartient au directeur chez lequel on Ta déposée.

M. Victorien Sardou subit ces accusations avec une irritation croissante.' Il affecte de dédaigner les attaques ou leur oppose des impertinences.

Un reporter lui offre ses tablettes, Sardou en profite et il y couche cette belle pensée :

« Marengo ! Il existait un précédent, le veau Marengo... »

Le reporter ne bronche pas et il encaisse cette calembredaine de grand dramaturge, que Commerson eût répudiée.

El le grand homme ajoute, tout heureux de casser du sucre :

« Mais non ! Daudet sait aussi bien que

moi que les deux pièces n'ont aucun rapport.

Et c'est imprudent de sa part d'insinuer que Sarah ou Duquesnel ont pu me raconter son sujet. Duquesnel rCa pas voulu lire la <( Saint-Aubin. » (Voyez-vous ça !) Sarah seule Ta subie, cette lecture. Elle m'a dit même à ce propos : — C'est d'un bête* ! »

Je vois la scène... MM. Ernest Daudet et Gilbert Thierry ont écrit leur pièce.

— Eh bien demande Duquesnel, comment trouvez-vous cette Saint-Aubin ?

— Infecte, répond Sarah.

' — Parbleu ! réplique Duquesnel avec son flair. / ,

A ce moment, Sardou fait son entrée.

L'homme providentiel apporte le manuscrit de la Tosca:

— Voilà du nanan ! reprend le flair de Duquesnel.

1. Si M. Duquesnel n*a pas lu là St^Auhin^ on sût que M. Ernest Daudet lui en a conté de vive voix le scénario. E. D.

— Lisez-nous ça ! dit la tragédienne mise en appétit.

Sardou fait sa lecture avec ce talent tant de fois célébré par les courriéristes .

— Quelle veine ! s'écrie Sarah. Cette Tosca c'est mdi Saint" Aubin...

— Écrite par un maître, ajoute Duquesnel.

— Voilà bien ma chance, grogne Sardou.

Je vais encore être accusé de plagiat...

— Et nous aurons une réclame exquise !

conclut le directeur de la Porte-Saint-Martin en se léchant les lèvres avec gourmandise.

Zola a dit à M. Sardou qu'il ne lui accorderait jamais son estime littéraire, et, malgré son habit vert et le meilleur de son répertoire, M. Victorien Sardou sera accueilli par le public comme il le fut par Zola.

Le puffisme. de Théodora, la pauvreté du Crocodile n'ont abusé que M. Duquesnel.

Les dénégations les plus habiles de Sardou n'ont convaincu personne. A qui ferait-on en-» tendre que tant d'auteurs connus ou inconnus n'ont été créés et mis au monde que pour traiter faussement Sardou de plagiaire ?

C'est lui qui a voulu ce qui arrive, lui qui a travaillé avec le plus d'acharnement à l'abaissement de son art, lui qui a subordonné la muse à l'exploitation d'une comédienne, ^ aux faux éclats des paillons et des oripeaux, du costume et du décor.

Alors, sur cette scène déserte et muette, le roi Barnum s'est avancé. Au tapage assourdissant des réclames a succédé l'aveuglement brutal de la mise en scène. On lançait une saison théâtrale comme on eût lancé une émission de valeurs mauvaises. On décrivait à l'avance les costumes. Il y eut des archéologues qui s'amusèrent à démontrer que la fourchette de Théodora était un anachronisme et des gastronomes compulsé-

rent en vain les tomes les plus oubliés pour

savoir si le fricot de mouton aux navets était

connu sous Justinien. Jamais la bêtise des gogos ne fut plus cyniquement drainée.

Ce que M. Sardou attend de ces aventures et, pour tout dire, de ces fumisteries, serait difficile à démêler et à définir. S'il le sait, nous savons aussi ce que son œuvre peut donner : un théâtre absolument industriel et vénal livré à de vulgaires camelots.

Le théâtre est tombé entre les mains crochues d'exploiteurs si grossiers, que le drame et la comédie sont morts de la liberté de la scène, accaparée par des machines à spectacle, des vaudevilles idiots, d'ineptes opérettes.

Aussi, quand vous montez au château de Marly pour demander aux sphinx l'avenir de l'art dramatiq^ue, les sphinx restent muets et ne veulent pas répondre. Et ils ont raison, les grands sphinx... lisseraient obligés d'en dire trop long !

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