‹ Le mal du théatreChapitre 12 sur 47 · LE KRACH DES ÉTOILES · texte numérisé non relu

LE KRACH DES ÉTOILES

Ils disent que Topera italien se meurt, et le ténor Angelo Masini vient de partir de Milan pour Buenos-Ayres, avec la troupe Ferrari. Or, savez-vous ce que gagne ce Masini d' Angelo, ou cet Angelo de Masînî, — selon que vous voudrez l'appeler? La bagatelle de 750,000 fr. — vous avez bien lu — pour cinquante représentations données en- ^ trois mois ! Ça met les bémols un peu cher4||^.

Vous voyez ainsi comme elle souffle d«f" toutes parts, la passion du barnisme, du puf-' fisme et du cabotinage. Vous voyez comme ils s'y prennent, les impresarii, pour fouetter le diletanttisme moderne, qui se base non sur le goût du spectateur, mais sur son effare-

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ment, à la nouvelle qu'il va entendre un phé- Domène auquel on donne quinze mille francs par soirées pour cracher des sons !

Le phénomène est soigneusement emballé.

Il lui faut un wagon spécial, un wagon-piano. Le colonel Mapleson s'était engagé par traité à fournir à la Patti un wagon neuf, avec des armatures et des fermetures d'argent. Voilà, tout au moins, un colonel qui ne se mouchait '

pas du pied ! M. Masini voyagera avec sa 1

maison qui se compose d'un médecin, d'un aecrétaire et de deux valets de chambre. En vérité, on croit rêver ! Il ne manque à ce per- ,

sonnage qu'un bouffon pour le dérider à ses \

heures de spleen, et qu'un troubadour pour "

cbanterses exploits. Cependant, chaque jour, de semblables faits se renouvellent sans I

arracher un cù de douleur et de protesta- |

tion à la misère, devant cette concurrence <

faite par le plaisir à la charité 1

Si la musique est la manifestation de l'art

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qui nous émeuve le plus, qui nous remue le plus profondément, voyez par contre à qui elle profite. Pour quelques compositeurs qui ont réussi à s'imposer, combien sont-ils qui luttent, pauvres, ignorés ou méconnus. Ceux qui veulent nous faire entendre leurs rêves, les orages de leur cœur, les délices entrevues, les extases ressenties, sont réduits à solliciter humblement des auditions rarement accordées, et, pourgagner le maigre pain quotidien, à courir le cachet et adonner des leçons. L'argent qu'ils font verser dans les caisses théâtrales reste dans les mains des étoiles, dés virtuoses, et dans les griffes crochues déa Barnums !

Ceux qui travaillent au développement dii progrès et de Tart, ceux qui sont l'honneur de l'humanité, ne recueillent que les miettes du festin. Le monde a parfois le regret de son

injustice, mais ce n'est que par une réparation posthume qu'il essaye de l'effacer.

Ceux qui, par leur fortune et leur éducation, sont à même de comprendre le mieux les œuvres artistiques, se sont laissé imposer ces étoiles filantes qui parcourent le globe sans jamais s'arrêter, qui, semblables à la Patti, égrènent le chapelet monotone de leur répertoire pauvrement et rarement renouvelé.

Les frères de Goncourt, dans leur monographique de la Saint-Huberty, nous ont montré les exigences d'uncantatrice du XVIIP siècle, mais toutes ces exigences de la Saint-Huberty ne sont en réalité que des misères à côté de celle des étoiles de notre temps.

Il faut à ces. commis- voyageurs de l'art musical des compositeurs spéciaux qui soient à la dévotion de leurs moyens vocaux et qui ne travaillent que sur mesure pour mieux faire valoir leur virtuosité ! Ainsi M. Strakoscb nous dit-il, dans ses Souvenirs d'un impre-

sario^ qu'il a été accusé d'avoir strakoschoné la musique duBarbier au profit de la Patti, ce qui est vrai, mais que Rossini aurait approuvé ces variantes, ce qui est douteux. Il est difficile, en efifet, d'accepter l'assertion de M. Strakosch, qui affirme que « selon Rossini les airs dans ses opéras ne devaient pas toujours être chantés comme ils étaient écrits et que les artistes pouvaient se permettre des variantes. » On ne m'empêchera pas de penser que ce ne devrait pas être tout à fait l'exact sentiment de Rossini.

Mais quand on veut allier l'intérêt mercantile à Tart pur, on n'arrive le plus souvent qu'à de fort méchants résultats. M. Victorien Sardou a subi, l'autre hiver, Teffet de cette théorie. Il est clairement prouvé qu'il aurait tiré plus d'honneur et de profit d'une belle œuvre que d'une pièce machinée à l'usage des enfants et du public d'exportation.

Les Américains ont contribué le plus à

cette eflVoyable exploitation des étoiles. Le premier imprésario fut un millionnaire havanais, M. Marty, qui avait fait sa fortune en exploitant le monopole de la vente du poisson dans l'île de Cuba. Ce brave homme payait déjà, à raison de 1,000 francs par mois, Mmes Bosio et Tedesco.

La folie de l'or se déchaîna à New-York.

M. Âbbey offrait à la Patti un cachet de 20,000 francs et voulait l'engager pour le Métropolitain-Opéra ; la grande bataille des dollars allait commencer ! Le colonel Mapleson enlevait la diva à son concurrent avec une surenchère de 5,000 francs par soirée.

Les frais quotidiens de M. Abbey au Métropolitain s'élevcdent à 40,000 francs. Mme Christine Nilsson touchait un cachet de iO,00Û francs, Mme Marcella Sembrich un de 7,500 francs. M. Gampanini un de 8,000 francs. Mme Schalchi était engagée à raison de 25,000 francs par mois. M. Maurice

Strakosch nous ajoute mélancoliquement :

« M. Stagno se contentait de loucher 4,000 francs par soirée. » Ah ! mon Dieu, qu'il était à plaindre, ce pauvre M. Stagno.

Mario et la Grisî n'ont jamais reçu, aux plus beaux jours, plus de 1,250 fr. à Covent- Garden. Mais la Patti, qui n'avait encore chanté qu'en Amérique, arrivait à obtenir des cachets supplémentaires de 2,500 à.3.000 fr* A Hombourg, M. Maurice Strakosch put faire cracher 3,000 fr. par soirée à M. Blanc. On encaissait 10,000 francs, de sorte que la Pâttî prélevait la moitié de la recette, delaquelle M. Blanc devait déduire 3,000 francsde frais. Ces chifires évitent la peine de ser livrer à des commentaires.

Ce qu'il y a de curieux dans les Souvenirs d'un imprésario^ c'est la contradiction flagrante qu'on y relève à chaque page. Toutes ^ les fois qu'il négocie un engagement pour la Patti, ce beau-frère modèle a des prétentions

effrayantes, mais dès que Tagent de la Patti passe la plume à V imprésario j c'est un changement de front. U imprésario verse des pleurs sur le bon vieux temps, sur les prétentions <îes artistes, sur la rapacité de leurs agents. Il constate la rigueur des saisons, la disproportion des cachets des étoiles et des recettes des salles de spectacle.

A qui la faute, sinon aux Strakosch, aux Abbey, aux Mapleson, à tous ceux qui, convertissant leurs artistes en phénomènes, les trimballant à travers le monde comme les monstres d'une ménagerie, ont réussi à faire croire à ce naïf univers qu'il fallait toucher une dizaine de mille francs pour être en état <Je chanter proprement Tair des Bijoux ou la romance de V Étoile ?

Si vous en avez le courage et si vous voulez €n éprouver le complet dégoût, comparez

donc, pendant cinq minutes^ le sort que vous faites à vos penseurs, à vos savants, à vos artistes, à tous les génies tutélaires de l'humanité, et les triomphes immodestes, injustes, disproportionnés, que vous réservez à vos histrions de la rampe et à vos rossignols de tréteaux !...

Bon voyage, M. Masini !

PLàlES INSONDABLES iOi

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