‹ Le mal du théatreChapitre 19 sur 47 · MONSIEUR RÉGNIER · texte numérisé non relu

MONSIEUR RÉGNIER

Encore un « monsieur » qui s'en va ! Régnier, le comédien, était en effet « monsieur Régnier», comme l'auteur du Consulat ïui monsieur Thiers. Notre temps — il faut le reconnaître — est caractérisé par le besoin qu'ont tous les comédiens (je le dis pour Thiers tout autant que pour son collègue qui opérait à la Comédie française) d'être salués très bas parles concierges de ministère ou de théâtre. La présence des pompiers

à notre enterrement est devenue pour le perfectionnement de la race humaine un entraînement meilleur que la perspective de l'immortalité de l'âme. Il est évident que mon ami Edouard Philippe n'a consciencieuse-

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ment suivi, et avec la rigidité d'un carme, l'austère sentier de la vertu que pour avoir à ses obsèques la fanfare du IX* arrondissement. On veut de la croix et du panache, du décor et de l'estrade. Le bourgeois veut être artiste, et l'artiste veut être bourgeois. Je ne serais pas autrement surpris si Mlle Reichemberg — la Mademoiselle Delaunay de la Comédie — prenait plus de plaisir au chant des fritures qu'à celui de la vague marine. Être dame de charité est le rêve de nos dames de la rampe. Donner ostensiblement aux pauvres après s'être clandestinement donnée aux riches, quel rêve, quel idéal, quelle carrière !

M. Coquelin aîné est la caricature de M. Régnier. M. Coquelin a inventé le cabotinage à l'envers. Malgré lui, il a gardé, collée à lui-même, l'allure traditionnelle du cabotin. liporte Jes bottines comme M. Oscas porte ses espadrilles et le chapeau de soie

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comme le même Oecar son yokohama dans les stations balnéaires. M. Coquelin a Tambition d'être considéré, il est surtout considérable. M. Régnier, au contraire, a été considfeé et méritait de l'être, car il fut, dans la vie comme dans l'art, un homme de goût.

Honorable, fort correct dans sa tenue, oubliant le monde des coulisses dans les salons où il était reçu avec empressement, M. Régnier cherchait à effacer toute nuance qui pût distinguer le comédien du premier venu.

Sorti du théâtre, il redevenait un homme et entendait qu'on le traitât en homme. En pareil cas, cette prétention est légitime, d'autant que le comédien était un travailleur obstiné qui n'oubliait jamais les exigences et les devoirs de sa profession.

Ses successeurs n'ont généralement pas le

tact de leur modèle. Ils exigent de la considération et ne savent pas la conquérir par les mêmes procédés que lui. Nous consentons à saluer M. Régnier, mais bonsoir pour Bobèche en habit noir et en cravate blanche t M» Régnier avait la religion de l'art. Nos comédiens modernes ont beaucoup plus la religion de Targent. Â côté des qualités originales, l'acteur possède une serinette.

Mme Judic — mieux que personne — a possédé la serinette. Sans remontoir, le comédien peut fonctionner 365 jours dans les années qui ne sont pas bissextiles, à Chicago comme à Chartres.

Il phonographie ses créations et cliché ses scènes à sensation. Il accepte d'un barnum d'être montré chez des peuples divers comme un veau à deux têtes ou comme un phoque calculateur qui serait capable d'évaluer pour cinq sous les différences de M. Léon Âlfassa. On l'embarque dans un wagon spécial, on

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le trimballe de ville en ville, et il revient avec beaucoup d'or dans ses poches. 11 a arrondi sa fortune et diminué son talent...

M. Régnier ne travaillait pas pour l'exportation et ne se doutait pas qu'il nous vaudrait un jour une mauvaise école. Ce digne homme était même, probablement, quelque peu traité de ganache pour n'avoir pas su allier l'amour de la considération à l'amour des capitaux. On le blaguait comme certains jeunes du barreau auraient blagué M. Dufaure. 11 en est tant pour lesquels les seules convictions respectables sont celles qui rapportent SO 0/0 1

Voulant être homme de goût jusqu'au bout, M. Régnier s'éloigna de la scène à un moment où tout le monde le regretta. Ça, c'est un mérite ! C'est en môme temps une

belle création. Ce n'est pas tout que de chanter le Chant du Départ^ il faut le chanter au bon moment. En avons-nous, des comédiens fourbus qui accaparent les planches et des cantatrices dont la voix n'est plus qu'un souffle insecticide ! Assistons-nous assez de fors à des agonies lamentables de gens qui eurent du talent et qui nous promettent depuis quinze ans de nous dire un « éternel » adieu ! Parlez-moi de Régnier et de Mme Brohan qui se retirent malgré tout un peuple pendu à leur redingote où à leur jupe. Ceux-ci, du moins, nous les regrettons, parce qu'ils ne nous donnent pas l'épouvantable spectacle de squelettes maquillés ou de caducités navrantes. Oh ! le cauchemar des grandes coquettes qui ne peuvent plus s'asseoir et des jeunes premiers qu'il faut relever quand ils tombent à genoux! En avons-nous vu de vieux jeu<nes fronts dont la sueur perlait sur le fard, de cantatrices au cou horriblement sillonné da

cordes ! Spectacle hideux qu'une nation civilisée ne devrait pas plus autoriser que le travail des enfants en bas âge dans les manufactures !

M. Régnier quitta Thabit du comédien mais sut rester homme de théâtre. 11 ne déambulait pas sous les portiques comme le solennel .M. Derval. Il n'exhibait pas son importance .et sa dignité sur le boulevard. Il s'était métamorphosé d'« artiste dramatique » en « professeur d'art dramatique ». Il ne jouait plus : il enseignait... 11 attachait beaucoup d'importance à ce nouveau rôle. M. Coquelin, dans la même situation, aurait fait une caïQpagne acharnée pour avoir le droit de monter dans sa chaire avec une robe sur le dos ^et une toque sur la tête !

Vous comprenez bien que je n'entends pas du tout dire des choses désagréables aux

mânes du papa Régnier. C'était un très estimable homme, et il vient sous la plume trop peu de noms de gens de cette catégorie pour que Ton abaisse le métier et que ron essaye de décourager les imitateurs. Mais< entre nous, vous savez, ce brave comédien nous a joué un vilain tour avec sa considération . Rendez-nous vite Kean et Désordre ou Génie. Rendez-nous Scapin se compromettant dans des estaminets enfumés. Je préfère Thiron et sa verve, Thiron qui n'eut pour élève que Mlle Van Zandt, aux messieurs mis correctement qui prennent des airs importants et qui patronnent la poésie (lisez Poâsie) de M. Manuel.

J'aimerais mieux, quant à moi, me laisser taper de cent sous par un cabotin de talent qu'accepter les dîners d'un artiste qui a maison de ville et de campagne. La famille Gocherie millionnaire ne m'amuse pas le moins du monde. Gomment voulez-vous que jequa-

lifie des gaillards qui gagnent un million à faire dépraver le goût des artilleurs qui vont à la foire au Pain d'épices par de malheureux comédiens payés à raison de six francs par jour? Ah ! il fera belle nuit avant qu'il y ait une grève de comédiens ! Et cependant les comédiens du théâtre Cocherie travaillent autant que des mineurs !

11 est probable que je n'écrirais pas dans les gazettes si c'était uniquement pour y reprendre la défense des vieux préjugés. Ce serait ridicule de vouloir insinuer qu'un comédien qui paye son terme et son tailleur, et qui aurait fait sans doute un excellent capitaine de la garde nationale, vaut moins qu'un journaliste ou qu'un horloger. Mais ce qui est également inadmissible — pour des raisons analogues — c'est que le comédien se suppose élevé à quelques mètres au-dessus du niveau de concitoyens aussi intéressants que lui. Cette prétention est trop ridicule pour

qu'on la discute. M. Coquelin ne partageant pas les idées de Gambetta sur la politique étrangère mérite un éclat de rire pour réponse. Gela suffit.

G'était un devoir d'accompagner dans sa retraite M. Régnier, le comédien qui a mérité la considération, de même que c'est une joie, à l'occasion, de s'amuser des comédiens qui veulent jouir de cette même considération sans la mériter par des titres très spéciaux.

La Société, quin'estpas bête, a rompu avec le préjugé, tout en faisant ses réserves. Elle choisit ses hommes parmi les comédiens, et elle a raison. Nous avons vu des officiers d'Académie qui commettaient de fâcheux cuirs, des escarpes du monde financier dont l'habit noir était constellé de décorations étrangères, et nous verrons le ruban rouge à la bouton-

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