LA CENSURE BT LA CRITIQUE IMPARTIALE
espagnols mettraient à défendre leurs reliques.
SiM. Emile Augîer écrit un vers bourgeois, chancelle un instant sur les hauteurs, M. Barbey d'Aurevilly le lui dit crûment: « Lorsque chez lui la situation s*empourpre, quand les idées s'élèvent, comme dans la tirade sur le bonheur que donnent Tart et la pensée, on croirait que c'est l'heure du poète ; mais on n'a là toujours qu'un bourgeois qui veut l'être et qui, comme Ponsard, auquel il ressemble par tant de côtés, ne Test jamais que pour les avoués, les notaires et quelques académiciens I »
Ce brutal etloyal critique estime donc que l'indulgence la plus légère est une grosse lâcheté. Il ne laisse rien passer aux forts, mais^ quand il a maille à partir avec les truqueurs, les ravaudeurs et les manants, sa colère n'a plus de borne ettombe avec un bruit sourd sur les chairs meurtries des misérables.
II est sans pitié pour M. Sardou. « L'auteur de Nos bons Villageois, nous dit-i!, n*a jamais été un poète comique. Il n'en a ni l'observation profonde, ni Tampleur de vue,
ni les style robuste et surtout varié, comme les caractères, les passions, les esprits que le poète met en scène et qu'il fait parler comme il les fait mouvoir; ni enfin le rire franc et terrible, cette faux du rire qui coupe tout, vices et ridicules, sur cette plante humaine et sociale obstinée, acharnée à en produire toujours!... M. V. Sardou n'est, pour qui regarde dans le fond de son sac et veut être franc, qu'un mélodramaturge mêlé de vaudevilliste, qui panache le vaudeville avec le mélodrame et pomponne le mélodrame av^c le vaudeville, le tout (admirable ou déplorable, à votre choix !) avec la plus merveilleuse facilité. » Est-il un portrait plus ressemblant, mieux venu, de M. Sardou, dont Ignotus disait : « Cet homme à deux profils :
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Tun comique, l'autre tragique — comme un masque coupé en deux. »
Ia colère de M. Barbey d'Aurevilly devient véritablement superbe lorsqu'il secoue à les briser les Thénardiers de la littérature dramatique.
Deux auteurs ont donné les Treize à la Gatté. Le critique proteste contre ce droit qu'on s'arroge de tirer des pièces des romans d'un autre. Il crie à la garde ! Il appelle les gendarmes. « Balzac touché et arrangé par vous est bien pis que volé : il est violé ! Et le viol rend toujours stupide. Vous avez hébété Balzac!... Mais voilà que ce n'est pas seulement un roman de Balzac, mais deux que les cuisiniers de ce sinistre restaurant de la Gaîté ont pris et cassé l'un dans l'autre, comme deux œufs, pour faire une omelette ?
Ils ont pris l'histoire de Ferragus cette paternité terrible dont la paternité du Père Goriot est l'envers, et cette merveilleuse his-
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toire de Mme de Langeais^ et ils ont mêlé ces deux chefs-d'œuvre dans Tinfàme baquet à colle de leur drame I Et ce n'a pas encore été tout... » Et, à Tappui de cette thèse, il redit autre part, à propos d'un Gulliver ^ misérable féerie dans laquelle on retrouve, hélas I le froid glacial de la mercantile inspiration (?) de M. Blum : « J'ai tout dit de cette grande misère... qui n'enrichira pas M. Hostein. Des auteurs, que voulez-vous que j'en dise?... Les dépeceurs de génie, les Shylocks de la spéculation qui viendraient hardiment prendre leur livre de chair sur le sein immortel des grandes œuvres, pourraient avoir encore, comme le juif de Shakespeare, quelque chose de grand et d'osé dans leur attentat ; mais s'ils ne coupent cette chair sacrée que pour en faire une livre de suif de plus et ajouter au compte de leurs chandelles, ce ne sont plus que de sacrilèges épiciers... »
J'ai tenu à présenter à nos lecteurs ce xor
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lume de M. Barbeyd'Aurevilly surle Théâtre contemporain^ parce qu'il est Fhistoire d'une campagne récente et isolée contre l'abaissement de l'art dramatique, campagne que nous avons soutenue à plusieurs, depuis quelques années. Mais j'ai tenu surtout à appeler Fattention sur la critique de M. Barbey, parce qu'il a payé cher les vérités cruelles qu'il a émises et qui, partout, lui ont suscité d'irréconciliables ennemis.
11 est certain que ce caractère s'élève audessus des âmes ordinaires et moyennes, et que cet esprit altier ne se plaît que sur les hauteurs.
Avec toute ses bravades, sa défroque, ses bizarreries, ses incartades, avec ce carnage qu'il a fait des médiocres et des exploiteurs die rengaines remâchées, M. Barbey d'Aure-
villy ne s'en est pas moins crucifié par orgueil.
Il a écarté de lui les foules qu'effaraient ses sévérités. 11 s'est mis à dos les claqueurs qui font pleuvoir les gros sous sur les écrivains qu'il avait marqués au front de son fer rouge. Autant de raisons pour expliquer et défendre un homme entier dans ses idées, despotique dans son amour de l'art, brutal et terrible dans ses colères, qui n'a jamais été compris que par un public restreint et choisi, et qui termine sa vie dans une pauvreté noble, sans avoir jamais connu la grande joie du succès que méritaient ses œuvres de romancier et de polémiste, écrites avec la passion d'un artiste et la plume d'un gentilhomme de lettres.