‹ Le mal du théatreChapitre 2 sur 47 · E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, ÉDITEUR

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Palois Royal, 13-n-l9, Galerie d'Orléans.

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A M. Jules Claretie.

Nous avons fait, sans mot d'ordre, sans conciliabules, sans esprit de coterie, dans la jeune presse, une campagne contre les mœurs du théâtre contemporain.

Affligés de la pauvreté des spectacles, de Taveuglement des directeurs, de l'influence monstrueuse de journalistes-auteurs, nous avons lutté contre un courant de spéculation qui entraîne les directeurs à la folie des dé-

cors, et les faiseurs de pièces à la complète imbécillité.

J'ai soutenu — selon les fours qui se suivaient et se ressemblaient — cette campagne dans plusieurs journaux, et, en réunissant ces divers croquis de la vie théâtrale, en groupant ces études passagères du monde dramatique, j'ai voulu réunir quelques-unes des pièces nécessaires au dossier du procès que nous instruisons.

,. La Comédie française, malgré la situation exceptionnelle de ses sociétaires, n'a pas su échapper aux excès du cabotinage. Je conterai ici même les péripéties de cette lutte de Torgueil contre le goût et la dignité professionnelle.

J'ai tenté d'esquisser les prétentions de ce monde de comédiens, le mercantilisme de certaines directions, l'accaparement de cer-

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PUÉFACE

laines scènes rançonnées par les lansquenets de l'art théâtral et les valets de lettres qui paient leur part de collaboration en réclames de journaux plus ou moins efficaces.

J'ai voulu montrer combien la littérature, c'est-à-dire la peinture des mœurs et l'étude des caractères, tenait peu de place dans les considérations des hommes qui réduisent la valeur de la pièce qu'ils jouent à la recette de la soirée.

J'aurais pu être plus violent dans mes critiques. Je me suis arrêté simplement à la franchise, et cela suffit. Je ne veux pas faire crier, en effet : je veux convaincre.

Nos objections sont prêtes dans les deux camps.

Je sais d'avance que les directeurs me répondront, si je leur dis qu'ils sont coupables

de ne pas chercher assez à faire une place aux jeunes gens :

— Mais ils ne nous apportent pas de bonnes pièces !

Je leur répliquerai à mon tour en leur produisant des faits :

« Depuis quinze ans, Timprimerie, au moyen du journal et du livre, a ouvert une brèche par laquelle se sont précipités des centaines déjeunes gens qui vivent de leurs volumes et de leurs articles. Tandis que les autres débouchés littéraires leur étaient ouverts, vous les repoussiez de vos théâtres, escomptant Tavenir de la riche moisson d'hommes que vous aviez faite.

» Vous aviez des maîtres dans tous les genres: Augier, Dumas, Feuillet, Sardou, Labiche, Sandeau, Dennery, Barrière, MallefiUe, Gondinet, Meilhac, Halévy, Poussier,

Touroude, Cadol qui promettait avec ses Inutiles et Davyl, qui donnait sa Maîtresse légitime

» J'en citerais trop, si je voulais nommer tous ceux qui brillèrent dans la farce, l'opérette, le vaudeville, qui firent mousser ce Champagne léger dont l'ivresse faisait rire longtemps et, parfois, pleurer cinq minutes.

Nos pères ont adoré ce genre. Il est moins goûté aujourd'hui. Je ne le nie pas.

» Vous avez si bien fait que vous avea créé le désert autour de vous. Pendant quinze ans, sûrs de vos auteurs, parmi lesquels se trouvait M. Hennequin, qui aurait dû, sans reproche, payer l'impôt des portes et des fenêtres, vous avez piétiné sur place, sans vous douter qu'il était entré dans l'esprit du public des idées nouvelles et des sentiments différents et vous êtes arrivés à vos fins : les

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jeunes gens de trente à trente-cinq ans n'ont point appris le théâtre !

» Mais, aussi, par de justes représailles, il arrive que le temps a fait son œuvre et que ces quinze années ont sonné l'heure de la retraite ou de la mort de vos auteurs favoris, si bien que, par la force des choses, nous avons triomphé malgré tout le mépris que vous affichiez pour nos trop justes cris d'alarme.

» Vous en êtes donc réduits aujourd'hui, après avoir joué des maîtres, à jouer des valets dont vous soutenez la maigre réputation avec le nom d'un journaliste de maison sérieuse.

» M. Duquesnel a payé à Sardou, en lui jouant le CrocodilSj tous les déboires de sa jeunesse. M. Bertrand a livré les Variétés à M. Albert Millaud, et M. Koning le Gymnase à M. Ohnet. C'est un jeu dangereux, au

théâtre, de placer tous ses œufs dans le même panier. »

Le public saura reconnaître de quel côté sont les bonnes raisons.

Si j'ai mis le nom de M. Claretie à la première page de ce livre c'est que M. Claretie a résisté très fermement aux prétentions de certains de ses sociétaires grisés par la popularité, c'est qu'il s'est montré fort aimable pour les jeunes gens, bien que la Comédie Française n'ait jamais passé pour un théâtre d'essai.

Je l'ai dit et je le répète : je veux convaincre.

Le public s'écarte de plus en plus du théâtre; je voudrais l'y voir ramené. Je ne conseille pas aux D irecteurs d'agir con tre leurs intérêts. Je veux leur persuader qu'il vaut mieux monter n'importe quelle œuvre qui vibre, de préférence à ces friperies, cesrado-

tages, ces pauvretés qu'ils nous servent, sous le patronnage de vieilles gloires de la rampe qui n'ont plus l'oreille du public — qui n'ont même plus la leur, quand elles chantent.

Il règne sur. les théâtres un esprit de routine et de convention tel que Ton y va toujours chercher midi à quatorze heures. A force d'entasser preuve sur preuve, nous arriverons peut-être cependant à prouver un jour que Ton peut avoir un tempérament d'auteur dramatique, quand on débute, et qu'il n'est pas nécessaire, pour écrire une bonne pièce, de rédiger une soirée théâtrale dans un journal plus ou moins lu.

Ce livre arrive en un moment cruel. Après avoir montré quel souci les détenteurs du théâtre moderne ont de l'intelligence et du goût du public, la catastrophe de TOpéra-Comique nous prouve quel souci ils ont de sa.

sécurité. Je ne parle même pas de son bienêtre. Il ue faudrait jamais avoir occupé un fauteuil aux Variétés ou une baignoire au Palais-Royal pour savoir ce que Ton appelle le bien-être et la commodité dans un théâtre de Paris I

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