‹ Le mal du théatreChapitre 3 sur 47 · LE THÉÂTRE ET LE FIGARO · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE ET LE FIGARO

A M. Albert Wolff.

Mon cher maître, vous vous êtes emballé...

Je vous y prends, je vous y pince, et je ne vous lâche plus. C'est vous qui avez mis les pieds dans le plat. C'est vous qui avez poussé des cris qui ont forcé les bourgeois à se retourner. C'est vous qui avez entamé la discussion tant de fois reprise, tant de fois esquivée de l'influença du journal le Figaro sur le théâtre contemporain. Vous vous trouvez hors de cause, vous personnellement. De loin en loin, il vous plaît de prouvera Sarcey que vous avez autant d'esprit au théâtre qu'à la ville, puis vous retournez tout tranquillement à vos tableaux. Vous n'êtes pas auteur

dramatique de profession. Vous Têtes par fantaisie, par humour, et non quand cela fait plaisir à « Mossieu » le directeur. Par conséquent, vous n'avez aucun intérêt à faire cause commune avec la bande d'auteurs dramatiques dont le Figaro porte la fortune.

• Vous n'êtes pas homme, je le sais, à signer une machine avec un vaudevilliste qui se charge de tout l'ouvrage. Vous n'êtes pas de caractère à affermer à une direction toute la fleur de votre talent. Vous êtes trop digne et trop ennemi des marchands d'encre pour vouloir imposer à un directeur de théâtre destraitésléoninsen échangede désolantesâneries. Kt pourtant les gens dont vous prenez la défense opèrent ainsi dans les théâtres, qu'ils écument au préjudice de Fart, de Tesprit et de la joie.

Vous savez ça aussi bien que moi : le Fi-

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guro porte un pavillon qui couvre sa marchandise. Tous les hommes d'esprit y ont eu leur tabouret. S'ils y sont moins nombreux aujourd'hui, c'est que les hommes d'esprits sont peut-être devenus plus rares, — ou que l'on a bâti d'autres maisons à côté. Quand un vaudevilliste se présentait à M. Blandin sous les traits d'un rédacteur du Figaro^ cet autocrate se mettait à quatre pattes et le traitait avec des égards qui ne sont dus qu'aux mamamouchis. On s'est toujours demande^ avec une certaine stupeur comment l'étude acharnée du sport avait amené M. de Saint- Albin à devenir le confrère de M. Emile Augier. Quanta M. Prével, je vous le déclare, je n'ai pu encore mettre la main sur un homme du monde ou un homme de lettres qui ait réussi à le prendre au sérieux. On conte même, sur le Mari qui pleure de M. Prével, une légende qui a son charme. M. Prével s'en serait lait fournir l'idée par M. Sardou,

aurait réussi à obtenir de M. Alexandre Dumas qu'il écrivît le dialogue et aurait signé le tout. C'e^t une légende, je le veux ! Mais voua nMgnorez pas qu'il n'y a pas plus de fumée sans feu que de légende sans motif caché. M. Albert Millaud, qui a de l'esprit jusqu'au bout des ongles, qui était né pour le théâtre, s'est laissé entraîner à tel point par la passion de lire son nom sur une affiche qu'il a accepté les collaborations les ^ ; plus fâcheuses et compromis sa réputation dans des aventures successives. Le regretté Arnold Mortier, qui trouvait le moyen d'être drôle tous les jours, se livrait aux mêmes opérations de coulisse, si bien que les rédacteurs du FigarOy par une rapide progression, ont accaparé le monopole du théâtre moderne. C'est ce que Sarcey vous a dit ; c'est en quoi Sarcey a raison. C'est sur ce terrain que nous le soutiendrons tous, car vous serez forcé de reconnaître que ce myope, qui vient

de donner du nez dans vos vitres et qui est tout surpris de se l'être coupé, s'insurge à bon droit, dans un intérêt général bien entendu.

Il est inadmissible en effet qu'il sufGse d'être journaliste pour entrer tout de go dans -. un théâtre. Or, il est évident que le premier venu de vos garçons de bureau aurait plus de chance de faire jouer une idiotie quelconque que M. Becque de faire agréer sur-le-champ une pièce par le directeur du Vaudeville ou par le surprenant M. Koning. Il est douloureux de penser que, dans le temps où nous vivons, Molière serait obligé d'accepter la collaboration d'un reporter ou de rédiger le courrier des théâtres dans le but louable d'apprendre à nos concierges, une heure avant qu'ils nous montent le journal, que Mlle Tata, des

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Bouffes, s^absente pendant neuf mois des planches sur lesquelles elle se prostitue. Ce métier de courriériste a une utilité incontestable. Je suis trop Français pour ne pas le reconnaître franchement; mais je pense (et nous sommes d'accord là dessus) que, s'il convient adorablement à M. Prével, il ne convient pas du tout à Molière, ni même à ceux qui ambitionnent de suivre Molière de loin.

Vous vous insurgez, mon cher maître^ parce que Sarcey dénonce les agissements de la bande du Figaro. Permettez ! Ne se met pas en bande qui veut ! C'est déjà un signe de force et de puissance, contre lequel l'auteur dramatique libre ne peut lutter. Je ne suis pas assez bote pour vous opposer de grands mots à propos d'une pure question de boutique. Si vos camarades, dits de la bande, avaient du talent et nous donnaient de bonnes pièces, je laisserais hurler les jaloux et ne croirais point que le journal d'où je

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VOUS écris a été fondé dans Tunique but de servir d'écho à leurs colères et à lenrs rancunes. Je souffre simplement de voir nos meilleurs théâtres et nos meilleurs artistes accaparés par des journalistes qui font travailler M. Valabrègue.

M. Valabrègue était bien plus drôle quand il n'avait pas d'ouvrage. Il organisait un meeting tous les matins, en déjeunant au Cercle de la Presse, et faisait déjà prévoir tous les fours qui s'échafaudaient dans le cratère fumant de son cerveau. Je dois pourtant reconnaître qu'il a fait de réels progrès, et je lui souhaite de signer bientôt seul sur Taffiche pour voir ce qu'il pourra donner *.

Non ! Tout cela n'est pas sérieux. La scène française n'est pas faite pour se prêter aux combinaisons financières de journalistes ligués avec quelques fabricants de vaudevilles de troisième ordre. Si le théâtre appar-

i. Il a donné les Saturnales... E. D.

lient à des manœuvres, il est juste qu'il soit régi par le caprice des cabotines, la nullité prétentieuse des cabotins et l'autorité despotique d'imbéciles, sans grammaire et sans éducation, qui sont directeurs de théâtre alors qu'ils seraient bons tout au plus à faire concurrence à Mme Tellier.

Croyez-le bien, si Sarcey est en Tair, c'est qu'il a des raisons pour ça. Ce qui se passe est encore plus ridicule que scandaleux. Il faut qu'un directeur de théâtre soit bête comme une oie pour croire qu'une bonne pièce ne vaut pas trois actes stupides appuyés par le Figaro. Les journaux qui jouent ce jeu-là perdent la confiance de leurs lecteurs sans réussir à remplir des salles vides. Voilà tout cequi peutadvenir de pareilles combinaisons.

Il y a certainement d'honnêtes et d'habiles gens dans tous les mondes, mais il est im-

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possible de rencontrer autant d'hommes ignorant le premier mot de littérature que dans le monde qui touche au théâtre. Vous avez vu, dans votre jeunesse, des salles de premières représentations où se retrouvaient les poètes, les peintres, les romanciers, les chroniqueurs et les personnalités célèbres de de la vie parisienne. Un directeur mettait sa gloire à réunir le dessus du panier. Maintenant, c'est M. Prcvel qui attire tous les regards, au milieu d'un entourage de courtiers d'annonces et de journalistes financiers. Les directeurs savent sibien qu'ils jouent des ignominies qu'ils font un honneur véritable aux gens de lettres en ne les conviant plus à ces saturnales de la platitude et de la stupidité... ou môme, simplement, de M. Valabrègue.

Tel est le résultat des quinze ans de travail de cette bande qui opère dans les coulissa et que vous essayez vainement de couvrir de votre nom et de votre esprit.

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Tout cela ne durera pas. Les syndics serviront de gendarmes et viendront mettre le holà! Un vent de faillite souffle sur les coffres des caissiers qui s'étaient frotté les mains, et les directeurs contemplent d'un œil triste les sept vaches maigres qui succèdent à leurs vaches grasses. Après le krach, il ne s'est pas trouvé un seul bandit pour oser entreprendre un nouveau drainage des vieux bas de laine du peuple français. Le public parisien s'est laissé tant de fois tromper qu'il ne donne plus son argent qu'en connaissance de cause, et il ne suffit plus de voir, sous le titre d'une pièce, figurer le nom de M. Prével parmi ceux des membres du conseil d'administration.

Votre journal et votre personne ne sont pas mis en question ici. Les affaires des boutiquiers ne sont d'aucun intérêt pour nous ; il ne faut donc pas que vous soyez surpris si tout le monde se range du côté de Sarcey et

fait campagne pour débarrasser nos théâtres des auteurs qui n'y viennent que pour toucher des droits.

Il est certain que le pufflsme a trop duré.

Ce n'est sans doute pas l'opinion de M. Sardou, qui est un tapageur de premier ordre, et dont vous avez lu la jolie dépêche, publiée par M. Prével dans le Figaro,

On télégraphie à l'auteur de Théodora :

« Est-ce vrai que le drame est mort ? »

Et l'auteur consultant répond non moins télégraphiquement :

« Je ne trouve pas que le drame soit mort, encore moins malade, comme le prétend Dumaine parce qu'il n'a pas d'engagement, ni que l'art dramatique soit moribond, comme l'affirme M. de Concourt parce que Henriette May^échal n'a. pas eu le succès qu'il espérait. Voilà, jusqu'à nouvel avis, tout ce que j'ai à vous dire. »

Du moment que Sardou en est arrivé là,

avec son talent et son esprit, les dentistes n'ont plus qu'à rentrer sous terre. Mais si c'est par de tels moyens qu'on obtient succès et réputation au théâtre, avouez que c'est un triste métier. Nous n'avons pas le pouvoir d'improviser des Corneille et des Molière, je le sais ; mais j'ai la folle vanité de croire que le journalisme et la critique peuvent être d'un précieux appui pour les jeunes hommes qui s'essayent sérieusement au théâtre.

Le journaliste quî se sert de son influence pour faire monter les pièces hâtivement bâclées des camarades qui partagent avec lui leurs profits ne vaut pas mieux que celui qui menace de ses foudres le financier coupable de lui refuser des mensualités.

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