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LA MORT D'UN ACTEUR

Les comédiens meurent par douzaines.

M. de Bornier, qui a un repas de corps tous les soirs, a un enterrement dramatique tous les matins. Les frères Lionnet sont épuisés par tant d'excursions sous les cyprès verts, La mort a fauché dur ces temps-ci...

Parmi les derniers enterrés de cette semaine se trouve un pauvre diable, du nom de Gabel, qui est mort dans une misère noire. Conter cette fin de cabot est chose horriblement lamentable. L'homme au menton bleu a expiré sur un lit d'hôpital, après s'être débattu dans une malheureuse chambre d'hôtel garni, où il vivait avec sa filetie et son garçon. La maîtresse du logis — brave femme comme

les infortunés en rencontrent parfois — avait accordé « des facilités » à ce cabotin misérable qui courait le cachet, acceptait des pannes et travaillait quand il .le pouvait.

Dans ce métier-là, quand on est déprécié, c'est fini. Il faut crever de faim, suivre les tournées hasardeuses au milieu desquelles Y imprésario laisse sa troupe en plan, à la grâce du public et de messieurs les agents consulaires, ou accepter des engagements à 250 francs par mois dans quelque bouiboui désert, où il souffle de la faillite et où il pleut du papier timbré. Gabel, qui avait fait rire tout Paris dans le duo des hommes d'armes de Geneviève de Brabant, dut passer par cette triste destinée. Il avait tiré un mauvais numéro à la grande loterie.

Ce comédien sans engagement vivait donc

en tristesse amère. Souvent ses enfants restaient, comme des bêtes en cage, au chenil paternel, parce qu'ils n'avaient pas de souliers. Du moins l'enfant du paysan peut-il courir pieds nus sur les routes et se rouler dans les fossés ! Les petits s'étiolaient dans ce bouge, et le père battait le pavé de Paris, sêupant souvent sans doute d'un bitter ou d'une Pernod offerts par un camarade. L'heure de l'apéritif dans un café du boulevard est le moment du rendez-vous des comédiens. Au café de Suède, on voit des triomphateurs étaler en hiver leurs pelisses de fourrure à côté des minces ulsters de camarades sans emploi, qui viennent se faire payer ui^e verte et qui entraînent dans un coin sombre un des Crésus qui trônent pour quémander ou une chaude recommandation ou même une pièce de cent sous... Le café est en quelque sorte la petite Bourse du comédien.

Je ne sais quel homme fut ce Gabel. Peut-

être était-ce un excellent camarade et peutêtre un méchant bougre. Tout ce que je veux retenir, c'est que ce pauvre homme fut presque célèbre, etit son quart d'heure de succès et rata tout de même le coche. Son histoire n'appartient pas au roman comique, mais bien au roman tragique. Nous sommes parfois bien durs pour ces comédiens dont l'existence paraît si heureuse. Voyez pourtant dans quels lamentables dessous sombrent certains d'entre eux.

Gabel fut de l'époque où l'opérette demandait de Texcentricité, de l'imprévu et de l'originalité. On voulait de la bouffonnerie et de l'abracadabrance. On exigeait de l'inédit. Les petits théâtres ne louaient pas leurs fauteuils plus cher que ceux de la Comédie française. Les comédiens se contentaient de peu

de chose, et les comédiennes de moins encore. L'acteur qui chanterait aujourd'hui le duo des Hommes d"^ armes recevrait demain des offres de Brasseur, de Mme Ugalde et de Bertrand, A cette époque, on avait sous la main tout un peuple de comiques. La cocasserie était mal payée.

Paris a fredonné le duo de Geneviève de Bràbanty et ce quart d'heure de gaieté que Gabel a donné à la grande ville ne lui a valu ni gloire ni profit. On considéra ce comparse comme drôle, et ce fut tout. Gabel roula de théâtricule en théâtricule, subit les faillites de ses directeurs, resta souvent sans travail et, quand l'âge vint, ce fut alors la fin de la fin.

Il y a des comédiens qui sont voués toute leur vie à cette existence ingrate et dure, qui ne réussissent point à s'élever, à se faire prendre au sérieux et qui sont condamnés aux besognes secondaires du théâtre. Ils vé-

COMÉDIENS ET CABOTINS 15o

gèlent à côté de camarades qui absorbent le succès et l'argent sans toujours les valoir. Ils ne peuvent rencontrer une occasion de se produire et de se faire jour. On les a sacrifiés

sans appel.

Plus le théâtre s'éloigne de Tart et tourne au métier et plus le comédien devient heureux. De vieilles chanteuses d'opérette, qui n'auraient pas été reçues il y a vingt ans dans un café-concert gagnent assez d'argent pour pouvoir jouer, s'il leur plaisait, à l'honnête femme. La banlieue est couverte de cottages où vivent paisiblement des comédiens très dodus dont les femmes veillent au ménage, et qui achètent de la rente. On en arrivera, dans le monde des théâtres, à considérer les magistrats comme des espèces de bohèmes.

Le comédien, absorbé dans le souci de ses placements et les labeurs du jardinage, met trois mois à creuser un bout de rôle et deux heures à répliquer ses laitues. La laitue presse... Le théâtre a le temps d'attendre. Le théâtre n'est plus une passion qui absorbe ; * le théâtre n'est plus qu'un bureau où Ton travaille à heure fixe. Il n'y a pas d'êtres plus processifs que les comédiens. Quand ils ont fait noircir du papier timbré, il s'estiment sérieux en affaires et ont hâte de prouver qu'ils sont toujours à cheval sur leur droit.

Gabel n'y mit pas tant de malice. Il vécut au jour le jour, accepta des engagements sans réclamer des garanties, parut même, si je ne me trompe, dans des cafés-concerts et lutta jusqu'au jour où la misère et la maladie mirent un terme à ses souffrances.

Oïf dit que l'Orphelinat des arts prendra soin de la fille de ce malheureux. II est juste que les fourmis se chargent des héritiers de cette famille de cigales dont le père aurait voulu pouvoir chanter tous les soirs des airs d'opérette. La fillette au moins sera casée et saura combien il est doux de manger à sa faim et de dormir dans des draps blancs.

Elle se trouvera là avec d'autres enfants semblables à elle, qu'une intelligente association, œuvre d'une femme de cœur, met à l'abri de la misère et prépare à l'existence. La société a payé sa dette à l'Homme d'armes de Geneviève de Brabant en lui donnant un lit d'hôpital. Ses camarades lui payeront sans doute la leur en élevant l'enfant qu'il a laissée sur terre sans protection et sans appui.

Quant au fils du comédien^ il est âgé de quatorze ans, et on ne dit pas ce que l'on fera pour lui venir en aide. 11 paraîtrait que cet

enfant a déjà figuré quelque part... Quel début que celui-là !

L'artiste, en quelque genre qu'il se manifeste, ne travaille pas pour son seul plaisir ou son seul profit. Il ofire au public le résultat de ses efforts, et le public lui doit bien quelque chose pour cela. Le comédien ne joue pas pour le caissier, le journaliste n'écrit pas pour M. l'administrateur, et le romancier n'achève pas son œuvre dans la seule pensée d'émarger chez son éditeur. De l'effort au salaire il y a souvent un écart.

C'est cet écart que le public doit combler, car il n'a pas tout fait lorsqu'il a payé son fauteuil d'orchestre, son numéro de journal ou son volume à trois francs cinquante.

Voilà pourquoi la mort de ce Gabel mérite un commentaire en même temps qu'un

effort de compassion. Voilà pourquoi il importe que ceux qui en ont la charge la plus directe veillent au présent et à l'avenir des enfants de cet homme qui n'a pu faire pour eux ce qu'il eût, sans aucun doute, ardemment souhaité. J'espère, d'ailleurs, qu'en cette occasion tout le monde fera son devoir.

En présence de cette fin lugubre d'un homme qui a été très mal payé pour faire rire les autres et qui était forcé d'être gai lorsqu'il n'y avait pas de pain chez lui, on se sent de l'indulgence pour cette race cabotinante, malgré ses intolérables défauts, ses susceptibilités grotesques, ses fiertés disproportionnées. Quand on en rencontre certains qui passent par de telles épreuves, on est tenté d'excuser l'outrecuidance de ceux qui ont réussi et dont le ventre n'est pas vide.

Quel métier sans nom que celui-là où tout n'est qu'aventure et loterie.

Et je sens un léger frisson, je l'avoue, à la pensée de ce garçon, de cet enfant de la balle qui a marché sur les planches à quatorze ans et qui a le courage de les affronter, sachant Texistence que le métier a value à son père et la Qn misérable qui l'attendait.

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