‹ Le mal du théatreChapitre 22 sur 47 · LES FRÈRES LIONNET · texte numérisé non relu

LES FRÈRES LIONNET

Ce nom fait froid... Il vous faifi'eiîQionter à des époques lointaines, au RatlJÀig^, au boulevard de Gand, à Frederick. On retombe dans les pantalons à pont, le bolivar, le théâtre de Madame, les Frères Provençaux et le Rocher de Cancale. Les jeunes gens sont riches avec 12,000 livres de rente, et les jeunes modistes du passage du Saumon se laissent lever pour un bouquet de violettes de deux sous. Bouquet de violettes de deux sous, où as-tu perdu ton antique magie?

On loue des cabriolets et Ton va à TOpéra avec un faux nez. Sainte-Beuve, encore gaillard, écrit la vie de Gavarni en pleine verve et signale Charles Monselet qui débute. Les

Concourt compulsent, annotent, dessinent et bibelotent. La cuisine du café Anglais est dans son triomphe. Les grandes courtisanes n'ont pas disparu, Banville rime des odes funambulesques en l'honneur de Caroline Assé.

Cora Pearl, au lieu d'écrire ses Mémoires, fait payer ceux de ses fournisseurs par les princes de la vie parisienne, et les hommes gardent leur chapeau à la main quand ils parlent à une femme dans la rue.

Les Lionnet furent... Ils ont leur légende et leurs adorateurs. J'ai un vieil oncle qui se tape sur les cuisses toutes les fois qu'il parle de la chanson de Carcassonne, et j'afûrme, sans les avoir entendus, que dans leur jeune temps ils ont mieux valu que M. Paulus.

Ils ont introduit partout, dan» les salons et aux Tuileries, la chansonnette. Ces beaux temps-là sont passés. Leurs airs étaient faits pour nos grands'mères. Ils n'ont plus assez de montant pour nous I

A Paris, la mode est éphémère et les mêmes plaisirs ne font qu'une saison. On est revenu aux tables tournantes et Ton en est aujourd'hui aux bouts-rimés. Des femmes sont même alléesjusqu'à reprendre l'odieux album sur lequel on vous demande une belle pensée, si bien qu'il n'y a pas un homme de lettres qui entre dans un salon sans avoir une belle pensée sur lui !

Les Lionnet étaient des malins, et ils le savaient... Voyez-vous I — comme dans la Belle fille de Parthenay. Alors, ils changèrent de métier et ils se firent enterreurs. Ce qu'ils ont usé de gants noirs est phénoménal. Mais la presse ne les lâchait pas et l'opinion publique haletait. Il y a de simples chefs de bureau qui les ont priés d'assister aux obsèques de leur femme, et les Lionnet se dérangeaient. Ils avaient une voiture au mois . . . une voiture des Pompes funèbres.

Les maîtres des cérémonies (messieurs de la famille, quand il vous plaira !) leur serraient la main discrètement à l'arrivée, en leur disant : « Ce sera très beau ! Nous aurons Talazac et Giraudel... » Les deux frères avaient un frissonnement : « Pourquoi, se disaientils, ne proposerions-nous pas à la famille quelque chose de gai et de consolant pour TÉlévation ? » Et on les entendait fredonner en sourdine le refrain du Dieu des bonnes gens.

J'ai connu des gens sérieux qui ne pouvaient trouver dans leur journal un compte rendu de funérailles sans parier entre eux la présence des frères Lionnet. Plusieurs jnembres de la Société des gens de lettres ont failli les écharper parce qu'ils avaient raté le convoi d'Alfred Assolant. Les croquemorts bougonnaient et ne voulaient point déguerpir.

Ils répondaient à chaque invité : « Nous les connaissons. Vous verrez bien qu'ils .vont

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venir I » Tout le personnel de la maison Dubois était aux fenêtres, guettant leur voiture noire. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? clamaient les hommes à chapeau ciré. Et les « sœur Anne » ne voyaient rien que la poussière qui poudroie et le Faubourg qui ne verdoie pas. Les Lionnet n'arrivèrent pas. Ce fut une journée atroce...

Quand un artiste meurt oublié, on ne dit plus de son enterrement qu'il manquait de prestige, on dit : « Ça manquait de Lionnet I » Alfred Assolant, qui eut la guigne toute sa vie, l'eut jusqu'au tombeau. Le soir même, au retour du charnier, les croquemorts, qui partent toujours noirs et qui reviennent généralement gris, vinrent monter un boucan aux Ménechmes-chanteurs, et les Lionnet, pour la première fois, rougirent et connurent le remords. Ils retournèrent la collection glorieuse de leurs autographes contre les murs de leur appartement et ils

s'attrapèrent, — semblables aux vers classiques et aux bœufs : %

L'un disant : « Tu fais mal ! » et Tautre : « C'est ta faute I »

Jamais ça ne leur était arrivé I Ils se regardèrent, anxieux, hagards, tout angoissés dans leur doute. A quoi étaient-ils bons, puisqu'ils avaient oublié Assolant? Ils étaient fichus, plus que ça, f...us... Oui, f..,us I Alors ils réfléchirent ; ils eurent ensemble, après avoir compté une mesure pour rien, cette pensée juste mais cruelle : se retirer des poinpes funèbres et donner leur représentation d'adieux. Et ils l'ont donnée... Ils avaient rêvé d'abord le Père Lachaise, ils s'en tiennent au Trocadéro.

Quand on aborde la question des Lîonnet, on ne peut pas laisser dans l'ombre le point noir.

D. — A quoi les distinguait-on ?

R. — On ne les distinguait pas.

Un soir, je dînais en tête à tête avec Paul Arène. Un des Lionnet arriva. Il s'assit à une table voisine et la conversation s'entama.

Après le dîner, on se quitta. Paul Arène et moi, nous allâmes de notre côté, le frère Lionnet du sien. Arène s'embêtait. Il me racontait des histoires sur son voyage de Tunisie... et je ne Técoutais pas.

— A quoi rêvez-vous donc ? me demandat-il.

Je rougis en lui répondant :

— C'est que je cherche si c'est avec Hippolyte ou avec Anatole que nous venons 8$ , dîner.

Arène devint pâle comnie un linge.

— Mais sapristi, balbutia- t-il, je ne le sais pas plus que vous... Et ça me chiffonne.

— Avez-vous remarqué qu'il avait une sorte de petite verrue au coin des lèvres?

— Parfaitement ! C'est un signalement, ça... Allons vite aux informations.

Nous trouvâmes d'abord Carjat.

Il Tavait su en 1867... Maintenant, il avait oublié. Il se donnait du mal, il cherchait:

« Voyons cette petite verrue. Je crois bien que c'était Anatole ; pourtant... » Il était évident que Garjat barbotait dans le petit bain, il fallait chercher autre part.

Nous nous adressâmes au monde des

théâtres. Sarcey nous éclata de rire au nez,

Prevel était à Monaco, Thérésa fit tourner

une table et évoqua l'ombre de Papavoine ;

JBesson nous offrit deux entrées pour BuUier.

' C'était maigre comme résultat !

Nous commencions à désespérer, lorsque Paul Arène s'écria :

— Nous sommes sauvés. Voilà Pothey !

Pothey ne savait pas non plus.

Tout à coup, je crus avoir une idée :

— C'est tout simple, fis-je. Allons le leur demander !

Pothey me regarda tragiquement.

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— Jeune homme, me dit-il d'un ton que je n'oublierai jamais, il y a longtemps qu'ils l'ont oublié dans un accident de chemin de fer!

On a dit que les frères Lionnet étaient toujours ensemble. C'est faux. Anatole fut du Caveau et Hippolyte n'en fui que plus tard. Eugène Orangé l'accueillit sur l'air de C'est le gros Thomas !

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Au Caveau, pourtant, I orsque Tun d'eux était des nôtres,

L^autre, résistant, N'était pas de nos gais apôtres.

« Pourquoi disait chacun,

N*en possédons-nous qu*un ?

Anatole sans Hippolyte, G*est saint Roch sans son... acolyte. »

Et Ton s'étonnait De n'avoir qu'un Lionnet î

Ce temps a pris fin Et dans ce joyeux Gapitole

Hippolyte enfin Siège aujourd'hui près d'Anatole.

Avec lui de niveau,

Le voilà du Caveau.

Notre phalange chansonnière A réuni sous sa bannière

Et sur son carnet * Les deux frères Lionnet !

Au fond, les frères Lionnet en furent tou^ jours tous les deux... Anatole s'était fait in* scrire tout seul, mais, certains soirs, Hippolyte le remplaçait. Personne ne s'en aperçut. Quand ils eurent assez de cette mystification,. Hippolyte se fit inscrire.

Et tout enfin rentra dans l'ordre accoatumé«=

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Ces deux braves frères, qui ont eu unetrès grande vogue, se retirent donc après avoir fourni une longue carrière dans laquelle ils se firent aimer de tout le monde.

Notre spirituel confrère Emile Blavet a conté

par le menu l'histoire de leur cœur et de leur bonté. Gela mérite assez de considération pour que la blague s'arrête à mi-chemin. Les artistes, qui les ont trouvés toujours prêts, ont été prêts à leur tour à les entourer dans leur représentation d'adieux, et l'on a été obligé de refuser du monde à la location.

C'est alors qu'ils se sont écriés, dans un élan sublime : « A quoi ça nous sert-il d'avoir enterré tant d'amis, puisqu'il nous en reste encore trop ! »

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