‹ Le mal du théatreChapitre 24 sur 47 · CHATELET · texte numérisé non relu

CHATELET

M. JULES de l'odéon

Et les populations ont la fièvre, les indigènes enthousiasmés s'excitent, les foules frémissent devant le guichet de la location.

On sait que le spirituel M. Coquelin dira le Cheval et Un jeune homme blême, deux bijoux, deux perles, dont il louche les droits d'auteur. Et Tadministralion du beuglant, qui doit donner cette petite fête littéraire, frémit en songeant à la fragilité de ses banquettes... Ce qui est un régal médiocre à Paris devient le nec plusuKrà à Fécamp ou à Paramé. Mlle Ugalde passe déesse à cent lieues d'ici, et la présence de Mme Théo suf-

fîrait pour affoler le département de la Manche ou celui du Calvados.

Les artistes de nos grands théâtres vont faire ainsi, tous les étés, de véritables vendanges de lauriers. On les acclame, on les cajole, on leur offre de vieux vins, et ils s'offrent parfois de vieilles femmes. C'est la gloire, la joie, la bamboche I Oh ! le bon métier que celui du comédien célèbre en tournée 1 Son prestige est tel qu'on le couvre d'or pour avertir l'Europe étonnée, par l'intermédiaire des journaux, de sa présence sur les scènes les plus invraisemblables de stations balnéaires inconnues. Il donne aux plages ignorées l'estampille du pschutt. Il rehausse la respectability de casinos où les grecs pelotent la dame du comptoir en attendant de peloter la forte partie. Il attire des passages de grues et des légions d'Anglaises sentimentales. Il trône sur le galet et pontifie devant la lame.

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La tournée n'est pas* toujours fantaisiste.

Elle consiste souvent en un voyage commercial à travers les sous-préfectures d'une région, On exploite un des derniers succès de l'année. Cette entreprise est le fruit de l'intelligente association d'un imprésario et d'un comédien illustre. On recrute les artistes parmi les cabotins sans emploi qui fréquentent les cafés des environs de la porte Saint- Denis et parmi les petites dames à voix de vinaigre qui ont le prétentieux désir de laisser un durable souvenir de leur complaisance à messieurs les habitués du café du théâtre.

Ce roman n'est pas comique. On débite les Cloches de Corneville sur tous les marchés de France, de même que l'on débiterait du cirage végétal ou de la sardine de Nantes. La troupe est précédée d'un fourrier qui prépare le logis. On ne pose nulle part. Sou-

vent, on dort en chemin de fer, ce qui force les verts-galants de chef-lieu d'arrondissement à courir bien loin pour goûter un plaisir éphémère. Quand la tournée est mauvaise, rimpresario, lassé de dilapider vainement ses fonds, lâche parfois ceux qu'il a appelés ses enfants et les laisse en panne, oubliant de leur payer les modestes appointements qui leur sont dus. Les hommes ne savent à quel diable se vouer. On a vu des femmes profiter de l'occasion pour se marier. Les duègnes épousent généralement des maîtres de pension devenus veufs. Les jeunes premiers cherchent des lapins. La Dugazon tente de se faire ouvrir un œil large comme celui de la Providence chez le limonadier du crû. La prima dona^ dans les villes de garnison, affiche tout de suite ses préférences pour les officiers de cavalerie. Le financier et le père noble, gens d'un placement difficile, reçoivent d'une munici-

.palité économe 10 centimes par myriamètre et une paire de souliers à clous — dérision des dérisions! — pour rentrer à Thôtel Brady.

Mais si la tournée réussit, les juifs errants de la rampe marchent sans s'arrêter jamais.

Ils dorment sur les banquettes des wagons et dans les fauteuils des salles d'attente. Ils jouent dans des théâtres abandonnés ou dans des granges. Leurs décors sont trop grands ou trop petits, trop étroits ou trop larges.

Parfois, l'azur du ciel semble raser la scène, Parfois l'appui de la fenêtre se perd dans le plafond. Ils tombent tantôt sur des indigènes qui les acclament et tantôt sur des peuplades rebelles qui sacrifieraient l'espoir du cidre de l'année à la joie de reconduire avec des pommes cuites des gens qui viennent leur parler argot et blaguer en langue boulevardière les choses qui leur sont chères.

M. Dupuis, des Variétés, le grand, l'illustre

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M. Dupuis, a rencontré lui-même des terroirs indomptables et des salles armées de sifflets.

Certains casinos ont des troupes attitrées, engagées pour la saison. L'orchestre fait danser, et exécute les partitions — exécute est le mot qui convient. — Les artistes jouent tous les soirs, sans emploi particulier, au petit bonheur, selon les exigences du spectacle. Le ténor est exposé à interpréter le lundi la Traviata et le mardi le Voyage en Chine, 11 va du Trouvère à la Périchole avec une égale facilité. Quand il ne joue pas, il étudie, à moins qu'il ne répète. C'est une formidable consommation de croches et de doubles croches à laquelle il est condamné.

On ne ne lui laisse ni trêve ni loisir. Il prend son bain en repassant l'air qu'il chantera le soir. Tralala! chante-t-il en piquant sa tête.

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*. Troulou-lou ! reprend-il en sortant des flots qui l'avaient dérobé un moment à la curiosité des dames. Et le soir, à la table d'hôte, il fredonne encore entre deux bouchées de veau bourgeoise une ariette ou une romance.

Le directeur du petit casino a toutes les ambitions. Il est affligé de la marotte du grand art. Il attend toujours un commanditaire pour monter à Paris un théâtre lyrique et, sous ce prétexte, bassine formidablement les baigneurs, en leur fourrant de force des partitions italiennes torturées par des chanteurs auvergnats. S'il lui tombe un critique musical sous la patte, le directeur le retient insidieusement à souper. Il le grise de Champagne frelaté, le traite de maître et lui arrache au dessert une dépêche enthousiaste pour son journal :

« Casino de Grasville, Représentation de Lucyy superbe. Maestro Pochardi acclamé et traîné sur la scène. Mme Coquini ense-

velie sous les fleurs, Rappels, Ovations. Dé^^ lire 1 »

Ces braves cabotins en représentations dans les petits ports de mer vivent par économie^, chez des pêcheurs plus riches qu'eux. Ils mangent le même pain, apprennent à faire du filet et donnent aux meœins la funeste vocation du théâtre. Il y a des fils de pêcheur qui vous chantent: « Je regardais en Taîr»

et qui ont retrouvé le secret perdu du gnouf-

gnouf! Je ne trahirai pas les noms des (c Belle Hélène » et des « Grande Duchesse »

que j'ai surprises sous le chaume du pêcheur, savonnant leurs bas de soie ou reprisant leur péplum. L'art a des mystères qu*il faut respecter.

Le Parisien, en se déplaçant, a déplacé |^^ "^ théâtre avec lui. Le Parisien ne peut pas ■

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' jpjus se passer de toiles de fond que M. Ohnet ' àe fautes de grammaire. II a inoculé son goût à la province et à l'étranger, si bien que le seul commerce d'importation qui prospère encore en France est celui de l'opérette ou de la pièce à sensation.

Les éléphants du Tour du Monde ont récolté à travers l'Europe autant de lauriers que les frères Coquelin. Et cependant M. Coquelin aîné ne se mouche pas du pied.

M. Coquelin, partant pour la Russie à la tête d'une tournée, s'était offert pour lui seul un wagon-salon. La Patli, en Amérique, voyage par traité dans un wagon spécial, avec son piano à queue et M. Nicolini. On organise même des chasses pour l'heureux M. Nicolini, quand il lui reste, entre deux roulades, le temps d'exterminer une bécasse.

Ce métier est fait d'heur et de malheur. Le comédien, qui a pour la considération une

forte toquade, chemine tantôt en Empereur

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tantôt en héros de Scarron. Il n'y a pas de milieu pour les mentons bleus. Les uns reçoivent sur le dos des pluies de fleurs, les autres des avalanches de gros sous. La tournée, qui poudre d'or les étoiles, roule les pauvres cabotins comme des épaves. Ils laissent, à ce triste métier, des dettes dans les auberges et des enfants un peu partout, pendant que la presse locale parle encore, au bout de six semaines, des triomphes de Mlle Victorini, du Théâtre-Italien de Paris (?), et du « trop court » passage de M. Casimir, du Vaudeville, qui disait, comme Saint-Germain lui-même, le Monsieur en habit noir.

Elle est bien mélancolique, cette gloire qui affame sûrement son homme.

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