LE DINER DE COQUELIN
Avanl de quitter Paris, M. Coquelin aîné a été Tobjet d'une ovation de ses fidèles, qui lui ont offert à dîner. Lorsque Gambetta avait quelque chose d'important à dire à la France, ses amis lui organisaient un banquet, et le grand orateur se levait au moment où le Champagne coulait d^s les coupes. M Coquelin aîné se sert du même moyen pour nous faire connaître ses petites idées. On puise toujours d'utiles leçons à la fréquentation des grands hommes. -.^Z. •
Parisis, du Figaro^ et Tout^P«riS|' du Gaulois ont bien voulu lui servir de eorhacs, et nous savons dès maintenant à quoi nous en tenir. M. Coquelin prétend qu'il fera le
coup que M. Delaunay n'a pas réussi. Que M. Delaunay soit un rateur, cela n'étonnera nullement ceux qui Tout rencontré à la ville. L'ex-comique de la Comédie est persuadé, quant à lui, qu'il sera plus heureux que son camarade le jeune premier. Ceci reste à considérer. ^-
Oui, ceci reste à considérer, car il faut qu'on nous éclaire sur l'édit de Moscou. Cet édit n'est pas abrogé. Mais, bien qu'il soit toujours en vigueur, viendra-t-on nous soutenir qu'il existe quand il est favorable à MM. les comédiens et qu'il n'est plus que lettre morte et « bon à mettre au cabinet >^ dès qu'il fait obstacle à.leurs petites combinaisons. Je prie les amis de M. Coquelin de nous prouver que la comédie est un moulin où Ton entre et d'où Ton sort à sa guise.
S'ils ont des arguments, qu'ilsles fournissent. S'ils ont des textes à l'appui de leur thèse^ qu'ilsles publient. Pour moi, d'accord en cela
avec le public, je ne reconnaîtrai jamais à M. Coquelin le droit de se mettre au-dessus des règles, sous prétexte qu'il a du talent. Ce n'est pas non plus la théorie de M. Jules Claretie, qui veut qu'il n'y ait qu'une règle pour tout le* monde et qui entend maintenir son autorité, y.
En dégustant un verre de chartreuse, M. Coquelin a pu dire — pour qu'on le répétât — qu'il était une noble victime, qu'il s'en allait bien malgré lui, mais qu'il nous reviendrait pour rentrer même à la Comédie française, — si la Comédie voulait bien le reprendre. Que signifie cette plaisanterie?
A l'heure présente, personne n'ignore que M. Coquelin a repoussé toute tentative de conciliation. L'administration avait épuisé tous les moyens pour le retenir. Elle n'a pu le détourner de ses projets. 11 a fait tout ce qu'il a voulu et maintenant qu'il part, il nous apprend qu'il désire reprendre le poste qu'il
a volontairement déserté. Il a eu le temps nécessaire pour se décider; mais, comme cela' ne Ta pas empêché de commettre une lourde gaffe, il veut la rejeter sur ceux qui n'en sont pas responsables. En vérité, le procédé serait trop commode I
11 est certain que l'ancien comique de la maison de Molière a raison de se mordre les pouces qu'il a mis trop tôt à une affaire d'où il ne sort pas le bon marchand. Cela ne nous regarde pas, malheureusement pour lui. Si ce comique qui veut jouer les enfants prodigues avait le plaisir de faire tuer le veau gras à son retour, ses camarades Got, Mounet et Maubant,qui rendent à la maison des services aussi grands que les siens, seraient en droit de réclamer les mêmes privilèges et se mettraient en tête d'exiger les mêmes privilèges.
Le Théâtre-Français place ses comédiens dans des conditions exceptionnelles. Ils sont à la fois les enfants et les associés de la maison. Elle leur donne tout. En retour, elle réclame tout. Ce n'est que justice. Ils doivent rester sur leurs planches comme un officier de marine à son banc de quart, — et c'est beaucoup moins périlleux. L'amiral Courbet, qui gagnait quatre fois moins d'argent qu'un Scaramouche aimé des foules, avait beau sentir ses forces s'en aller et comprendre qu'il perdrait la vie sous un climat malsain, jamais il n'aurait eu l'idée, pour se remettre, d'aller jouer les amiraux en Suisse pendant une année, quoique l'air pur des montagnes lui eût rendu la santé. 11 y eût également trouvé la fortune.
Vous pouvez être certains en effet du succès qu'il aurait obtenu s'il avait consenti à planter son pavillon sur un des steamboats qui promènent les Anglais sur les lacs bleus
de THelvétie. 11 est probable que ce sentiment du devoir qui existe communément dans Tâme du soldat n'est qu'une pure niaiserie aux yeux de M. Coquelin aîné et que, pour lui, les engagements pris cessent d'être valables alors qu'il s'en présente de beaucoup plus avantageux. Biefi que l'administration de la rue de Richelieu lui ait toujours été douce, bien qu'on l'ait comblé de rôles ajustés à sa taille, bien qu'oft ait favorisé les auteurs qu'il protégeait, bien qu'on lui ait même laissé tenter des créations complètement en dehors de son emploi et de ses moyens, bien qu'il eût eu toute facilité de donner des représentations en province, M.
Coquelin se sentait encore malheureux. On n'a pu ni le contenter ni le calmer. Tout cela n'était pourtant qu'un jeu, puisque M. Coquelin, redevenu maître de sa destinée, a déclaré à ses amis de la dernière heure que sa joie suprême serait de rentrer dans ce
théâtre où il a eu tant à souffrir de l'injustice administrative, et qu'il voudrait même voir son fils, M. Jean Coquelin, y débuter à sa suite. A la bonne heure ! voilà ce qui s'appelle parler clairement.
Cherche qui voudra à dévider cet écheveau !
Moi, j'y renonce... Je ne me chargerai pas d'expliquer comment ce même M. Coquelin peut exprimer le désir de rentrera la Comédie après avoir crié à plein nez qu'il y avait été abominablement torturé. Ce qui dépasse les bornes, c'est qu'il prétende imposer le môme supplice à son fils. Quand Décius s'est jeté dans le gouffre, il ne s'y est jeté qu'avec son cheval. Si on lui avait demandé de s'y précipiter avec son fils, tout me porte à croire qu'il y eût regardé plus longtemps. Le subit
amour de Coquelin pour la Comédie peut
donc passer pour une de ces énigmes que les journaux publient Ijebdomadairement à la grande joie de leurs abonnés.
C'est une jolie imprudence de la part de cet artiste. J'imagine que M. Claretie va profiter des tournées de M. Coquelin pour le remplacer immédiatement. Pendant que le comédien capricieux désapprendra son métier et cessera de travailler, d'autres auront le temps de se former et de le faire oublier. Ce sont principalement les jeunes gens qui vont au théâtre, et ils ne se livrent pas à des comparaisons où le passé a presque toujours raison parce que nous avons un intérêt secret à le préférer aux hommes et aux choses actuelles.
En tous cas, il était maladroit de jeter le masque aussi vite pour nous révéler des projets qui ne justifient que trop les conjectures qui étaient nées du départ de M. Coquelin.
La Comédie française tomberait c^u-dessous
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du niveau du dernier bouiboui si elle laissait de tels actes se produire impunément. Si elle ne pouvait faire respecter ses règlements que par les doublures et les utilités, TÉtat serait obligé d'en fermer les portes. Ses étoiles seraient toujours en congé et en représentations, de sorte que l'administration ne payerait les comédiens à ses gages que pour leur donner le droit d'aller s'enrichir chez des directeurs qui leur offriraient d'énormes cachets.
Cette conception, qui sourit à M. Coquelin, appartient au pays des chimères. Un sociétaire de la Comédie gagnant facilement de trente-cinq à quarante mille francs, il me semble que ce sont là des appointements qui permettent un peu de désintéressement.
Si quelque chose peut nous consoler de la rapacité d'un artiste qui brise des engage-
ments inviolables, abandonne sa maison et sa ville, rompt avec un public qui l'admirait de confiance, c'est le spectacle de tant de braves gens qui se contentent de maigres salaires pour remplir un dangereux devoir.
Le premier petit sous-lieutenant venu, en mourant, parfois sans gloire pour lui-même et sans profit pour la France, ne fait pas d'amères réflexions sur l'exiguïté de sa solde.
Le pompier, qui se risque à travers les flammes pour leur arracher un enfant nou-
yeau-né ou une vieille bien près de la tombe, «e demande pas à son colonel : v Au moins, y ;a-t-il une prime au bout ? » Le gardien de la paix et l'agent de police qui bataillent contre 'les escarpes qui viennent piller nos maisons me s'inquiètent pas de savoir s'ils auront une bonne récompense. 11 y a des gens qui possèdent la notion du devoir, tandis que d autres ne l'ont pas. Voilà tout.
Qu'attendait-on de M. Coquelin, qui ga-
gnait de l'argent et qui était fêté de tous ? Qu'il conservât les belles traditions de notre art comique, qu'il nous fît connaître la fleur de notre répertoire classique, qu'il fît valoir sur la première scène du monde, à laquelle il s'était volontairement attaché pour la vie, les plus fortes productions de notre littérature dramatique.
Eh bien non ! M. Goquelin n'a pu ni remplir ses engagements ni se plier à la discipline commune. Entre le devoir professionnel et l'intérêt il n'a pas hésité une minute.
Qu'il poursuive donc la voie périlleuse dans laquelle il s'est hasardé ! Sa rentrée à la Comédie ne serait qu'un acte de faiblesse ridicule de la part de l'administration. Elle ne peut le faire et ne le fera pas. Ce sera un avertissement pour ceux qui remplaceront demain M. Goquelin et qui pourraient avoir l'ambition de l'imiter dans sa chasse aux écus.
Tant que l'édit de Moscou existera, il im-
porte qu'il soit appliqué à la lettre. Si les artistes de la Comédie française protestaient contre ses rigueurs, cela prouverait tout au moins leur manque de patriotisme, leur cupidité et leur esprit d'indiscipline. M. Glaretie a tenu la seule conduite qui fût digne et possible. Il a défendu son droit strict si bien qu'après deux épurations, qui ont dû calmer bien des caprices, laComédie n'aura plus que des serviteurs dévoués qui travailleront à sa grandeur et qui en tireront ainsi quelque gloire et pas mal de profit. Ceux que cette perspective n'attire pas s'en iront, mais ils ne trouveront pas beaucoup de bonnes âmes pour les plaindre.
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