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L'INCENDIE

Pendant la représentation de Mignon, qui avait été précédée du Chalet, alors qu'acteurs et figurants jouaient la scène des Bohémiens, au premier acte, des étincelles tombèrent sur la scène derrière Mlle Merguillier (Philine), qui, accoudée sur la balustrade du décor de la terrasse, achevait *à ce moment avec M. Soulacroix (Laërte) le duo : « Oui, voilà pour ce soir ma nouvelle conquête... Je veux, je veux la revoir ». Le public commença à s'émouvoir, surtout au balcon et aux premières loges, où les spectatrices étaient en grand nombre. Une nouvelle chute de flammèches assez volumineuses acheva de jeter l'alarme, et le public se mit à évacuer la salle en voyant Mlle Merguillier s'enfuir

après avoir échangé rapidement quelques paroles avec M. Soulacroix, qui levait- la tête vers les frises. A cet instant, M. Taskin s'avança vers la rampe.

— Rassurez-vous, dit-il, il n'y a aucun danger.

Lui aussi, en disant ces mois, regardait les frises, où un rideau appartenant à un décor de Lakmé venait de tomber sur une herse à gaz, au contact de laquelle il avait pris feu. On ne croyait pas à rimminence du danger, et les spectateurs (tes fauteuils de balcon et d'orchestre ne négligèrent point de réclamer aux ouvreuses les effets laissés au vestiaire. Cependant les lambeaux de toile enflammée continuaient à tomber, puis un lustre s'écroula sur la scène. Artistes, choristes et figurants se précipitèrent pêle-mêle dans la coulisse. Les musiciens de l'orchestre enjambèrent la balustrade qui les sépare du public et s'enfuirent par les issues de la

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salle. Aux deuxième et troisième galeries, Taflolement était à son comble. On se pressait dans les couloirs trop étroits, au milieu des cris de détresse et des appels désespérés. Du plafond du théâtre une fumée épaisse s'échappait avec des flammèches.

Dans la rue Favart, sur laquelle s'ouvre la porte des artistes et de l'administration, s'enfuyaient les acteurs et les figurants avec les costumesde leurs rôles. D'autres étaientrestés dans leurs loges, paralysés par l'épouvante.

M. Guillaud, officier de pailf de l'arrondissement, rassemble à la hâte une poignée d'agents et, avec quelques machinistes et quelques personnes courageuses, il pénètre dans le foyer et dans les loges des artistes, faisant tout évacuer. Des danseuses et des figuraates sont emportées à demi nues.

Mmes Merguillier et Simonnet, MM. Taskin, Mouliérat sont bientôt hors de danger. Le baryton Soulacroix, qui était resté un des

derniers sur la scène avec le régisseur Bernard, croyant les issues coupées parTincendie, descend de la fenêtre de la loge de M. Talazac sur la marquise. Le vitrage sebrise et M. Soulacroix tombe sur la chaussée» On le relève le visage et les mains ensanglantés, mais sans blessure sérieuse ; il s'essuie le visage et se rend au café Riche, où il a été pansé.

A cet instant, quelques spectateurs de la troisième galerie et de l'amphithéâtre, qui n'ont pu s'échapper par les couloirs, paraissent, appelant : « au secours ! » aux balcons du troisième étage. Ils courent, dans un va^-; et-vient affolé, implorant les passants et les. gardiens de la paix, qui crient : « Attendez T ne craignez rien I les échelles arrivent I »

Figurants et artistes, à demi vêtus, avec des pardessus jetés à la hâte sur leurs costumes- (le théâtre, encombrent la rue, se demandant si tel ou tel de leur camarade a été sauvé.

Il est à cet instant neuf heures vingt minutes. Des applaudissements éclatent. C'est une pompe à bras et quelques échelles qui arrivent dans la rue Favart. Les pompiers commencent à appliquer les échelles sur la façade du théâtre. Un des malheureux qui attendaient du secours sur le balcon extérieur des troisièmes galeries enjambe la balustrade et se précipite dans le vide. Son corps rebondit sur le rebord en fonte de la marquise et vient se briser sur le pavé. Cependant, les pompiers et les gardiens de la paix sont parvenus au balcon. Les spectaieui^ sont sauvés Tun après l'autre. Un homme en blouse se précipite du faîte de la corniche et tombe sur la place Boieldieu.

Les flammes, plus intenses, jaillissent du plafond. Une fumée épaisse obscurcit la rue Favart, qui est évacuée. Les pompiers du théâtre et des ouvriers plombiers sortent avec la caisse, qu'ils sont parvenus à sauver.

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Toutes les devantures des magasins situés dans les rues adjacentes sont fermées. Derri»>re les vitres des fenêtres on aperçoit des visages pâles et anxieux. De tous côtés arrivent des pompiers et des gardiens de la paix. A travers les ardoises de la partie inclinée de la toiture, de minces filets de flammes commencent à filtrer, tandis que toute la partie supérieure est en feu. Des échelles de sauvetage sont appliquées sur la façade de la rue Boieldieu. Les pompiers pénètrent de tous côtés dans la salle Favart, par les fenêtres et par les portes. A cet instant, trois ïerampfk, en cheveux, puis un homme apparaissenjUItt ■ balcon de l'amphithéâtre, sur la cornichei îli . tcMitent d'abord d'enjamber la balustrade pour se précipiter dans le vide. Mais la foule les conjure d'attendre et leur montre les échelles qui s'accrochent aux deuxièmes galeries. Ces malheureux se pressent à Tangle do la corniche, trépignants, affolés. Une an-

goisse horrible doit les étreindre, carTéchelle est trop courte et les pompiers doivent descendre pour chercher une rallonge. Enfin on les emporte inanimés, à demi carbonisés.

Les pompiers qui ont opéré cet émouvant sauvetage sont applaudis. La pharmacie Mialhe, transformée en ambulance, reçoit les blessés. •

Dans ce crépitement des flammes, un appel de clairon retentit. 11 est neuf heures trentecinq minutes. C'est le ralliement qui sonne, invitant les pompiers et les gardiens de la pSsUk qui se trouvent dans la salle à Tévacuer. \H#iK;courent par toutes les issues et se mas- '*iénf sur la place Boieldieu. Les premiers jets d'eau lancés par les pompes-lances atteignent à peine le milieu de la façade, à cause de Tinsuffisance de la pression. Une échelle est dressée sur la place et les pompiers grimpés Qu faîte envoient des gerbes d'eau sur la toiture.

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Des troupes de ligne et des gardes de Paris sont arrivés, et des barrages ont été établis pour contenir la foule dans toutes les rues qui conduisent à la salle Favart. Il ne reste sur la place Boieldieu que les magis-^ Irats, ]<is officiers et les gardiens de la paix, et quelques journalistes. On craint une explosion de gaz. A dix heures, on annonce que tout danger de ce côté est écarté, tous les tuyaux de conduite ont été coupés par une équipe de plombiers. Soudain, un mouvement se produit: des pompiers et des agents s'élancent dans l'intérieur de la saflè parla grande porte. Les officiers les powi?n suivent et les contraignent à sortir. Peii être avait-on entendu un appel désespéré dans rintérieur du théâtre.

A dix heures et demie, le spectacle est saisissant, féerique. La toiture s'écroule, avec des bruits sourds d'effondrement dans l'intérieur de la salle. Une gerbe plus intense

s'échappe à travers les fônêtres des galeries supérieures.

C'est le magasin des costumes qui prend feu. Et des lueurs vertes, bleues, roses, multicolores se mêlent à la flamme crue. On dirait de petits feux de Bengale flambant devant la pièce principale d'un feu d'artifice. La place Boieldieu n'est plus qu'une mare boueuse et l'on patauge jusqu'à la cheville devant ce brasier immense. Les façades des maisons de la rue Marivaux sont éclairées par une lumière blafarde, tandis que la rue Fayart apparaît comme un couloir sombre et fjj^iiplide fumée, que traversent par instants des- flammèches et des débris de poutres en feu. A travers les rideaux transparents de la terrasse du foyer, l'intérieur de la salle semble éclairé par une lumière pâle, comme la lumière électrique. Par les portes du rez-dechaussée, la salle apparaît comme un âtre immense dans lequel s'écroulent, avec des

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craquements sinistres, les balcons, les corniches, les colonnades.

A onze heures un craquement se fait entendre, suivi bientôt d'un autre. C'est la toiture qui s'est effondrée en deux fois. Tous ceux qui assistent à l'incendie, sur la place Boieldieu, se réfugient sur le trottoir opposé et se serrent contre les maisons, s'abritant sous les balcons et sous les auvents des magasins. De tous côtés, on s'écrie : — Prenez garde ! le toit va s'écrouler sur la place.

Le feu a gagné les loges de balcon et les fauteuils de balcon. La clarté pâle qui brillait à travers les vitrages de la terrasse est maintenant rouge et crue. Le jet des pompes, qui était dirigé jusqu'à cet instant contre la toiture et les étages supérieurs s'abaisse. Les gerbes d'eau frappent avec un bruit de tambour sur les vitres de la terrasse, qui résistent à la force du jet. Durant dix minutes l'eau qui se brise sur le verre

s'éparpille, inondant les pompiers et les spectateurs.

— Brisez Içs carreaux avec des pierres ou avec un revolver, crie-t-on de tous côtés.

Un commissaire de police et un journaliste tirent dans le vitrage deux coups de revolver, sans résultat. Un officier de pompiers saisit des pierres et parvient à casser les vitres. Leè jets entrent de toutes parts dans le brasier. Par cette brèche béante de la terrasse on peut contempler l'intérieur de la salle. A travers la fumée et la ilamme blanche, les colonnades, les ogives, les corniches, les rebords des balcons se dessinnent nettement.

Ils sont entourés d'une bordure dt braise ardente et ils brillent d'une lueur rouge, comme les pièces d'un feu d'artifice qui achève de se consumer. A partir de cet instant, l'incendie devient moins intense, les gerbes de feu sont moins éclatantes. On sent que le feu a accompli son œuvre de dévasta-

ion. 11 décroît extérieurement, mais il va commencer son travail de mine, de rongeur, s'insinuant dans tout ce qui reste debout, sapant lentement ce que la flamme n'a pu dévorer du premier coup. La fin de cette première phase de Tincendie est marquée par une fumée plus rare, d'odeur insupportable, et par des effondrements dont on perçoit le bruit sourd.

(Récit du journal Le Ternpf:, No du 27 mai 1887).

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