LA QUESTION DE L'OPÉRA-GOMIQUE
L'épouvantable catastrophe de TOpéra- Comique a terrifié tout le monde, mais n'a surpris personne. L'administration des bâtiments civils était instruite depuis longtemps déjà de Tétat de ce théâtre. Son impuissance et son indifférence n'avaient apporté aucune amélioration à cet état.
M. Carvalho, directeur de cette scène menacée, trouva en M. Steenackers, député, un avocat dévoué pour saisir la Chambre de
cette question, lui dévoiler le péril, *et la mettre en demeure de le conjurer.
Nous reproduisons ici les paroles de M, Steenackers et la réponse de M. Berthe-
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lot, ministre de Tlnstruction publique et des Beaux-Arts.
Nous n'accompagnerons d'aucun commentaire l'attitude de la Chambre dans ce court débat. Quant à M. Berthelot, il suffit de le laisser en tête à tête avec sa conscience.
La Chambre, qui a voté tant de crédits inutiles pour couvrir les frais de missions grotesques, ou créer quelques fonctions de plus, trouva tout naturel qu'un théâtre subventionné pût être assimilé à un vaste four crématoire.
Ni le discours de M. Steenackers, ni la réponse de M. Berthelot ne doivent donc tomber dans l'oubli.
il/. Sleenackers. — Messieurs, j'ai prévenu M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts du désir que j'avais de lui poser une question au sujet d'un de nos théâtres nationaux. Il s'agit de TOpéra-Comique, c'est-à-dire de la scène la plus suivie.
la plus populaire, je pourrais même dire une des plus aimées du public parisien.
La salle de l'Opéra-Gomique, je me hâte de le dire, offre à tous les spectateurs, indistinctement, les garanties les plus sérieuses
d'un prompt écoulement en cas d'i&çendie, grâce au triple débouché de la place Boieldieu, de la rue Marivaux et de la rue Favart ; mais la sécurité n'est pas du tout la même pour le personnel du théâtre, et la disposition de la scène, adossée à un immeuble particulier, mettrait ce personnel dans la situation la plus critique si, dans un danger pressant, il fallait lui porter un secours immédiat.
Il est bon de dire et de le rappeler à M. le ministre qu'après Tincendie de 1838 la salle fut reconstruite sur le môme emplacement, sans qu'on tînt le moindre compte des^lS^îtagements nécessaires aux locaux de serme.
L'architecte oublia complètement que la scène et ses dépendances, déjà trop res-
treintes en 1783 pour un personnel de soixante artistes ou employés, étaient devenues tout à fait insuffisantes en 1838, alors que le théâtre employait deux cent cinquante personnes...
Aujourd'hui le théâtre de TOpéra-Gomique compte un personnel de quatre cent cinquante artistes ou employés, lequel travaille, se meut et s*agite dans un espace de 266 mètres carrés, le même qu'en 1783, espace dont il faut encore retrancher la place nécessaireaux châssis, aux décors, aux praticables, detelle sorte que les couloirs de dégagement sur la scène sont tellement encombrés que la plupart du temps ils n'ont guère plus de SO à 60 centimètres de largeur.
C'est dans cet espace restreint que se fait le service. En cas de sinistre, — c'est là que je veux en venir, — le danger se présenterait sous deux faces aussi terribles à envisager l'une que Tautre.
Dans le premier cas, le feu peut se déclarer pendant que tout le monde ou presque tout le monde est en scène ; or, si le personnel voulait fuir il ne trouverait aucune issue qu'une porte donnant sur un escalier tortueux aboutissant à un couloir, à une sorte de boyau par lequel se précipiteraient de leur côté les musiciens de Torchestre avant de déboucher sur la rue.
Dans le second cas, c'est-à-dire si le feu se manifestait pendant un entr'acte, alors que les artistes, les choristes, les danseuses, les figurants, les habilleuses sont dans les loges, le désastre serait effrayable, et voici pourquoi :
Le bâtiment de la scène comporte sept étages, entre lesquels sont répartis, non seulement le personnel artiste, mais encore les employés de la direction, de Tadministration, des magasins de costumes, d'accessoires, de copie et de couture ; et plus on
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monte, plus on s'élève et plus ce personnel est entassé dans des soupentes absolument inhabitables.
Eh bien, ces sept étages — M. le ministre le sait comme moi, car il a visité les lieux — ne sont reliés entre eux, au-dessus des cintres, que par deux ponts de bois suspendus, larges de 60 centimètres. Si le feu prenait sur la scène, je n'ai pas besoin de dire que ces ponts de bois seraient les premiers la proie des flammes et ne serviraient absolument à rien. De plus, les bâtiments sont desservis, de chaque côté du théâtre, par un escalier de cent soixante-dix marches, qui n'a pas toujours un mètre de large, et dont la pente, au sixième et au septième est vertigineuse.
Ces escaliers, dont Tun est en bois, feraient en cas d'incendie, l'office de cheminées d'appel, et, comme dans les théâtres le feu se propage avec une rapidité effrayante, il est
facile de se rendre compte du sort réservé à des malheureux affolés par la panique qui chercheraient à fuir par ces escaliers, s'y entasseraient, s'y écraseraient et seraient à coup sûr asphyxiés par la fumée avant d'être carbonisés parles flammes.
Beaucoup des employés du personnel chercheraient le salut en se précipitant par les fenêtres et viendraient se broyer sur le pavé des rues ; on aurait une seconde édition du désastre occasionné à Rouen, en 1876, par l'incendie du théâtre des Arts.
Telle est, messieurs, en quelques mois très rapides, l'esquisse de la situation.
Mais je tiens à faire remarquer à M. le ministre que, si un pareil malheur arrivait, il ne faudrait accuser d'incurie ni la préfecture de police ni la préfecture de la Seine.
C'est par centaines que ces adttoinistrations ont adressé des rapports au gouvernemerit sur ce triste état de choses, rapports dans
lesquels il est dit qu'il faut absolument y remédier si Ton ne veut pas assumer la plus grave des responsabilités.
Je sais bien que, de la lecture de ces rapports, il résulte que le public, lui, ne risque rien, car la salle peut être vidée en moins de cinq minutes ; mais le personnel tout entier, ou presque tout entier, serait sacrifié. Eh bien, le personnel est aussi intéressant que le public, car il n'est pas là pour s'amuser, lui ; il y est pour travailler et gagner sa vie. [Très bien ! très bien !)
Il y a un moyen d'empêcher ce malheur ; ce moyen consiste à augmenter le périmètre de la scène en faisant l'acquisition de la maison qui borde le théâtre du côté du boulevard. [Exclamations .)
Je comprends vos exclamations, messieurs, et je sais aussi bien que vous que le moment n'est guère propice pour demander des crédits ; mais il y a là une question d'hu-
manité qui s'impose, et une question de responsabilité dont il faut se dégager.
J'ajoute qu'il ne s'agit ni de dépenses de luxe ni d'embellissements somptuaires ; il ne s'agit même pas, comme on l'a fait remarquer, de changer la façade du théâtre ; il 5'agit simplement d'aménager les locaux nécessaires au service de la scène et de garantir l'existence de 3 ou 400 personnes. Il me semble que cela en vaut la peine.
Du reste, la dépense n'est pas aussi considérable qu'on veut bien le dire ; elle s'élève, avec l'acquisition de l'immeuble et l'aménagement des divers locaux, à la somme de 3 millions. {Mouvements diveî^s,)
Mais, de ces 3 millions, il faut ^déduire ^ d'abord le prix de l'immeuble situé place Louvois, qui sert de maga^^^e décors et qui a une valeur de 800,0|i6î#^^et, en second lieu, les loyers des bbtre&|îles de Tim- jw meuble à acquérir, qui rapportetft 60,000 fr., ^•^/'-.
262 LE MAL DU théatrk:
ce qui représente un capital de 1,200,000 fr. La dépense ne serait donc que de 1 million environ.
Certes, c'est là encore une forte somme, mais je suis convaincu que la Chambre, après avoir étudié la question, la voterait si le gouvernement rejetait sur elle la responsabilité qui lui incombe aujourd'hui.
Voilà le fait que je tenais à signaler, non seulement à l'attention de M. le ministre de rinstruction publique, mais à celle du gouvernement tout entier, carFOpéra-Comique appartient à l'État, et, c'est au gouvernement d'aviser et, selon moi^ d'aviser au plus vite. {Approbations sur plusieurs bmics, — Mouvements divers.)
M. le président. — La parole est à M. le ministre de l'instruction publique.
M. Berthelot, ministre de riaiï|ruction publique et des beaux-arts. — Messieurs, la question que vient de poser l'honorable
M, Steenackers concerne, comme vous l'avez entendu. TOpéra-Gomique et les risques qui peuvent résulter de sa construction actuelle.
Je me suis préoccupé de cette question :
elle m'a déjà été soumise cet hiver. J'ai visité les locaux ; j'ai constaté, en effet, que, s'il est facile d'ouvrir des dégagements aux spectateurs en cas d'accident ou (^incendie, la difficulté est incomparablement plus grande au point de vue du personnel, qui, dans certains cas, peut s'élever à près de quatre cents personnes, comme le disait M, Steenackers.
En effet, le dégagement de plus de la moitié de ce personnel ne peut s'effectuer que par une planche de 60 à 80 centimètres de large et qui est située au-dessus du cintré. C'est un véritable pont (Je Mahomet.
Je ct»oîs*que M. Steenackers a dû y passer. [Hilarité.)
M. Steenackers, — Oui, mais le feu n'était pas dans les cintres.
M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, — La chose est parfaitement légitime. L'honorable M, Steenackers, se préoccupant des dangers que pouvait présenter cette situation, avait absolument le droit de les étudier et de faire une enquête surplace.
Je répète que cette situation est tout à fait dangereuse, et il est positif que, si le feu se déclarait dans l'Opéra-Comique — et cette éventualité est malheureusement presque certaine dans un temps donné... [Exclamations en sens divers,)
Permettez, il n'est aucun théâtre qui n'ait brûlé, et même plusieurs fois, dans Tespace d'un siècle. C'est un fait de statistique ; par conséquent, nous pouvons considérer comme probable que TOpéra-Comique brûlera...
{On rit.) J'espère toutefois que ce'' Sera le plus tard possible.
LE FSa Aa THÉÂTRE 265
Dans la situation actuelle, si Tincendie se déclarait pendant le cours d'une représentation, ce serait une catastrophe.
Il est certain, comme on le faisait observer tout à rheure, qu'on serait exposé à voir périr plusieurs centaines de personnes. C'est là une responsabilité très grçive, une éventualité qui mérite au plus haut degré d'attirer l'attention du gouvernement et du Parlement.
Maintenant, la question est de savoir comment on peut y pourvoir, et c'est ici que se présente la difficulté,
En efiet, nous avons fait procéder à une étude de la question et en voici les conclusions : il serait nécessaire, pour modifier cet état de choses, d'acheter la maison n° 11 du boulevard des Italiens, laquelle est située derrière la scène de l'Opéra-Gomique. Si cette maison était réunie au théâtre, celui-ci se trouverait isolé de tous côtés et on pour-
rait, à Taide de l'achat de cette maison, non pas modifier la façade du théâtre, ce qjii entraînerait, des frais considérables, mais y placer les foyers, les loges d'artist^es, les locaux des comparses et les bureaux de l'administration. Les pièces actuellement occupées par ces diverses destinations, des deux côtés de la scène, deviendraient le magasin des décors,
Voilà l'économie du système
La maison du boulevard continuerait à renfermer des boutiques qu'on louerait aux particuliers. Je ne vous fais pas de proposition, j'expose seulement la question- D'après le devis qui a été adressé, la dépense totale s'élèverait à 3,262.000 fr, Comme contre-partie, on aurait la vente des magasins de décors actuels, situés sur la place Louvois, lesquels sont évalués à 370,000 fr., et la location des boutiques du boulevard, qu'on évalue à 40,000 fr. par an,
Voilà le résultat de Tétude qui a été faite de la question.
Il serait donc nécessaire, si Von voulait pourvoir aux difficultés qui se présentent et résoudre le problème, d'apporter au Parlelement un projet de loi conforme aux indications précédentes. Ce projet de loi avait, en effet, été préparé en 1883 par le conseil des bâtiments civils, et je viens de vous en indiquer Téconomie générale. Depuis 1883, il est resté dans les cartons, attendu qu'on a reculé devant la dépense.
La seule chose que je puisse faire, c'est de soumettre la question à mon collègue des finances. ( On rit.)
Si M. le ministre des finances juge qu'il puisse accepter ces propositions, nous rédigerons en commun ce projet de loi et nous le soumettrons à la commission du budget.
Voilà, messieurs, Tétat de la question ;
voilà ce que je me propose de faire. {Très bien ! très bien ! ) M. le président. — L'incident est clos.
Ce ne ne sont point les avertissements qui firent défaut dans tout cette malheureuse affaire.
Le colonel des pompiers Paris avait envoyé en 1882 le rapport suivant au Préfet de police :
« Vous n'ignorez pas, monsieur le préfet, que, de tous les théâtres de Paris, ce sont ceux de l'État qui sont les plus mal défendus contre le feu. La canalisation de TOpéra et celle du Français sont insuffisantes. Gedernier n'a pas, en outre, de rideau de fer ; on pourrait en dire autant de l'Odéon, puisque celui qui y existe ne fonctionne pas depuis le S décembre 1876.
Ce sont là de très grosses lacunes ; mais au moins peut-on dire qu'elles ne sont que de détail, en ce sens qu'on peut y pourvoir sans toucher au gros œuvre de l'édifice.
Il en est tout autrement de rOpéra-Comique, I^'exiguïté de la cage de sdéne, dont la capacité est encore diminuée par les nombreux décors que la nature de ses spectacles €t l'absence à proximité immédiate d'une resserre contraignent les directeurs d'y garder, l'impossibilité de se mouvoir rapidement dans les dessous, véritables fouillis de charpentes presque contiguës, le petit nombre etrétroitesse des portes de dégagement font de cette scène la plus dangereuse peut-être de tout Paris.
L'histoire des incendies des théâtres parisiens a surabondamment démontré l'insuffisance, pour les combattre, des pompes à bras : les pompes à vapeur peuvent seules venir à bout d'un pareil foyer. Or, si vous voulez bien considérer, monsieur le préfet, que les pompes à vapeur les plus rapprochées de l'Opéra-Gomique auraient près de 2,800 mètres à parcourir au milieu des rues les
plus populeuses de Paris, si vous tenez compte du peu de largeur des rues Favart et Marivaux, vous comprendrez certainement que, si un feu éclatait à TOpéra-Comique et n'y était pas éteint au bout de cinq minutes à l'aide des secours en place, nul ne peut prévoir à quel degré d'intensité il arriverait et quelles en pourraient être les conséquences- Je n'hésite pas à déclarer que la situation actuelle est une épée de Damoclès constamment suspendue sur le quartier.
Mais ce danger n'est pas le seul que la Ville et la population courent du chef de l'Opéra-Comique ; il en est un autre aussi considérable, s'il ne l'est plus : c'est celui que constitue l'existence, sur la place Louvois, de son magasin de décors.
Ce magasin couvre une surface de près de cinq cents mètres carrés ; à droite et à gauche il est adossé à des hôtels particuliers ; derrière se trouve une petite cour d'isolement ;
LE FEU AU THÉÂTRE 27t ., ^
mais, comme son mur postérieur, à partir du deuxième étage, est percé de larges baies, la propagation de l'incendie par les énormes flammes qui en sortiraient est assurée.
La cave, bondée de praticables, est séparée durez-de-chaussée par ua parquet en bois reposant sur des arceaux en maçonnerie.
Le rez-de-chaussée (montant jusqu'au deuxième étage) renferme tous les décors de rOpéra-Comique, avec un simple passage de deux mètres au milieu ; l'étage supérieur renferme les ateliers de menuiserie ; le dernier, ceux de peinture.
Pas le moindre secours en eau, d'ailleurs ; et j'ajouterai : impossibilité d'en établir de suffisants, à moins de modifications profondes dans le gros œuvre du bâtiment et du remplacement de sa toiture.
Or, et comme si cet amoncellement de matières éminemment combustibles, sans protection, n'était déjà pas assez grave par lui-
même, tandis que dans les théâtres, à coup sûr moins dangereux que ce dépôt, les précautions les plus minutieuses sont prescrites et prises pour les isoler abolument de toute cause extérieure, mais rapprochée, d'incendie, 4oute la façade du bâtiment de la place Louvois, du rez-de-chaussée au faîte, se compose de chambres et de cabinets séparés par de simples cloisons, ou des murs en pans de bois du dépôt de décors et des ateliers, habités par des ménages chez lesquels les fourneaux pour la cuisine, les poêles pour le chauffage, les lampes et bougies pour l'éclairage constituent àTétat permanent des chances d'incefidie.
Que, dans ces conditions, le feu n'ait pas pris, non pas une, mais vingt fois, cela tient du prodige, et on ne peut en être que stupéfait ; mais on serait encore plus imprudent, à mon avis, en concluant qu'il n'y prendra jamais. Or, le jour où ce sinistre écla-
tera, il aura pour conséquence forcée:
1° La destruction complète du matériel da décoration ;
2® Celle plus ou moins étendue des immeubles contigus, en raison des très grandes. difGcultés que présente Tat^que du côté opposé à la place ;
3° La fermeture de TOpéra-Comique pen-* dant tout le temps nécessaire à la reconstruction des décors, c'est-à-dire probablement pendant bien près d'une année.
Au moment où TadminisU'ation exige des.
propriétaires des théâtres particuliers et même de la Ville des sacrifices qui, pour .
utre commandés par la sécurité piAlique, n'en sont pas moins très onéreux, il m'a paru, monsieur le préfet, que j'avais le devoir de vous signaler la très grave responsabilité qu'elle assume en conservant, au cœur même de Paris, des éléments aussi menaçants 4'incendie particulièrement redoutables. J&'tfîjfi^i
donc devoir vous signaler comme urgente Tadoption des mesures suivantes :
1° Affectation au théâtre de rOpéra-Gomique d'une partie de l'immeuble qui lui est contigu du côté Nord ;
2" Transformation de cet immeuble à partir du plancher de scène en une resserre des •décors courants, séparée de la scène proprement dite par ungros mur etles portes en fer, et en un corps de garde des sapeurs-pompiers.
3° Évacuation immédiate du magasin de la place Louvois, et translation des décors qu'il renferme dans un bâtiment isolé et organisé pour la défense contre le feu. »
Au mois de mai 1886. (Il ne faut pas oublier que le rapport du colonel Paris date de 1882;, MM. Goblet et Sadi Garnot présentèrent au Conseil des Ministres un projet relatif à Tagrandissement et à l'isolement de rOpéra-Gomique.
LE FEU AU thvUtre 275
La principale objection que Ton fit à ces messieurs fut que la fermeture du théâtre causerait un grave préjudice à M. Carvalho et réduirait à la misère la plus grande partie du personnel. Dans l'alternative de fermer TOpéra-Comique ou de le laisser •««
brûler, le gouvernement s'arrêta donc de . '
préférence au parti le plus terrible et le plus coûteux.
Les flammes ont dévoré i'Opéra-Comique que Ton avait laissé tel quel par de coupa- ^^ blés motifs d'économie, qui auront eu poufri' ;;-
effet de décupler les charges de l'État. Il
s agissait d'améliorer quelques détails. H^'V';. s'agit aujourd'hui de tout refaire. v;'
Voici les extraits les plus importants du projet de M.M. Goblet et Sadi Carnot :
L'Opéra-Gomique, à cause de la disposition même du bâtiment, adossé directement ù un immeuble particulier, se trouve dans les conditions les plus défavorables, au point
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de vue des secours immédiats à apporter en cas de sinistre et de sauvetage du personnel de la scène et du théâtre, à peu près impraticable dans les conditions actuelles.
Un commencement d'incendie, heureusement sans gravité, qui vient d'avoir lieu dans ce théâtre, appelle de nouveau sur cette question l'attention du gouvernement, qui ne saurait ajourner plus longtemps la demande de crédit nécessaire pour remédier à un tel état de choses sans engager de la façon la plus grave sa responsabilité,
Ce théâtre, malgré des améliorations considérables, dont une seule a coûté 150,000 fr., pour la création d'un magasin au-dessus du péristyle de la salle Favart, reste dans une situation très mauvaise et très inquiétante ; il n'était pas possible de prendre les dispositions indispensables pour permettre au personnel du théâtre d'évacuer, en temps
utile, les locaux affectés à la scène et à Tadministration.
Constater que ce personnel comprend aujourd'hui plus de 400 personnes qui, daas certaines circonstances, peuvent toutes Bé trouver réunies à rOpéra-Comique, et fai^e voir qu'avec les dégagements actuels, la plupart d'entre elles seraient dans l'impossibilité d'échapper à la mort, c'est assurèment justifier la proposition delà loi qui est soumise à vos délibérations et en éla- |lir l'urgence >^^ ^'
En résumé, d'un examen approfondi de --^ '*, la salle Favsrrt... il ressort :
1* Que la partie du bâtiment qui est affectée à la scène et à ses dépendances est absolument hors de proportion avec les besoigs du théâtre ;
2' Que les dégagements ne sont ni en assez
grand nombre, ni d'assez larges dimensions
pour que Tévacuation de la scène, des foyers, des loges e\ des magasins puisse s'effectuer promptement dans un cas pressant;
3** Que le défaut de place a eu pour conséquence Taccumulation dans les dessouS:4u théâtre d'un matériel dont la combustliBii spontanée est toujours à craindre. ^ ^'
4° Que, dans ces conditions, le personnel de l'entreprise est doublement menacé dan»
sa sécurité, d'abord par la réunion sur iH^ étroit espace de toutes les causes susceplir ^ blés de déterminer un incendie, ensuite XÊ^^''-^'^^ l'insuffisance des moyens de retraite j|Qi lui sont ménagés.
La situation est trop déplorable pour qu'il ne soit pas urgent d'y porter remède.
Le projet comportait l'expropriation de l'immeuble adossé à l'Opéra-Comique et l'appropriation des locaux.
L'exposé des motifs se terminait ainsi :
Le uouveau bâtiment offrirait dés locaux convenables à l'administration du théâtre et au personnel de la scène, qui ont actuellement des installations indignes de notre seconde scène lyrique ; mais, surtout ,rÉtat it déchargé de la grave responsabilité
qii^! encourt actuellement en permettant
que le personnel d'un théâtre soit exposé
chaque jour aux plus gros dangers.
Malgré le ton cavalier de sa réponse, il
•-- -laut reconnaître que M. Berthelot avait tenu
* Compte des révélations de M. SteenaekJrs ^
1. Un de nos confrères a vu M. Steenackers et lui a demandé pour quelles raisons il avait adressé son inlerperpellation au ministre quelques jours avant la catastrophe. L'événement lui ayant donné raison si tôt, on voulait savoir s'il avait un pressenliment ou une inquiétude motivée.
Le député a répondu en substance :
« Je n'avais pas plus de raison ce jour-là qu'aujourd'hui. Depuis deux ans j'étais au courant des tristes conditions que présentait l'Opéra-Comique, au point du vue de la sécurité des spectateurs, et surtout du personnel.
» J'étais monté par ces escaliers de bois contournés et
Le ministre avait prescrit à M. Jules Comte directeur des bâtiments civils, de chercher les moyens de parer au péril le plus pressant, et ce fonctionnaire avait eu une entrevue avec M. Magne, architecte delà Société des Chargeurs réunis qui occupe l'immeuble adiipssé au théâtre. Ces deux messieurs avaient jeté les bases de la location par l'Etat de deux sorties provisoires.
Il faut rappeler également que le gaz allait.
tortueux, vrais chemins de la mort en cas d'incendiew Je^' savais^ pour l'avoir vu de mes yeux, le danger colossal que présentait cet immeuble, sec et vermoulu, prêta flamber comme un feu de paille, sans laisser une retradte aux victimes.
» Et javais signalé cet état de choses sans qu*on eût tenu compte de mes observations.
» Enfin, il y a trois semaines, un accident est arrivé, que vous avez pu lire dans les journaux. UsaJ^rse s'est détachée de cintre pendant un entr'acte 4o^|fot7e du Nord, blessant dans sa chute la première danseuse à l'épaule et I3 chef machiniste à la jambe.
» La situation devenait plus périlleuse que jamais. Je me décidai à interpeller publiquement. »
être radicalement supprimé et remplacé par la lumière électrique.
Ces précautions contre un danger tant de fois annoncé devaient donc arriver trop tard*
Oeux ans auparavant, M. le comte Lemaroisj propriétaire de Timmeuble portant le N** 11, boulevard des Italiens, avait proposé au ministère des beaux-arts de s'entendre avec lui pour ouvrir, de la maison au théâtre, ^es voies de dégagement.
Il offrait de louer à TÉtat un vaste Jocal du premier étage, autrefois occupé^!Ï|Ç un cercle, et où se trouvent actuellement les bureaux de la Compagnie des Chargeurs Réunis.
A ce moment Tadministration, qui espérait obteniiNfeia Chambre les 3 millions nécessaires à l'acquisition de l'immeuble en entier, ne donna pas suite à ces propositTons.
La boutique de la papeti^, située rue Fa-
282 LR MAL DU THÉATRI-:
vart, aurait été également louée, moyennant une indemnité de 10 ou 12,000 francs versée une fois pour toutes à cette commerçante.
Sur cet espace de 10 mètres carrés environ^ un large escalier aurait été construit, allant jusqu'aux combles de Tédifice.
Sur le boulevard des Italiens, Tescalier du n** 11 aurait été agrandi, aux frais du propriétaire, moyennant une indemmité annuelle versée par TÉtat. A chaque étage du théâtre un chemin de ronde aurait été établi avec des portes percées sur cet escalier et ne pouvant s^ouvrir que du côté du théâtre.
Pour éviter tout abus, les serrures de ces portes auraient été couvertes par de légères glaces comme celles posées dans les wagons de chemin de fer devant les sonnettes d'alarme. Ces glaces n'auraient été brisées qu'en cas d'alerte.
L'avantage de ce projet était que toutes ces mesures pouvaient être prises immédia-
tement, sans demander de crédits nouveaux aux Chambres et moyennant une dépense annuelle de 3,000 francs au plus pour TÉtat.
Pourquoi n'a-t-on donc point fait cette dépense annuelle de 3,000 francs ?
Si Tadministration de Beaux-Arts n'avait point à sa disposition cette misérable somme, il était bien simple de supprimer quelques fonctionnaires pour se la procuret*.
Le budget du département des Beaux-Arts est bien drôlement établi, s'il permet de rétribuer un nombreux personnel pour étudier les travaux à faire alors qu'il ne reste .plus d'argent en caisse pour les effectuer.
. C'est un peu l'histoire de l'Opéra-Comique L'État a entretenu une nuée de fonctionnaires qui ont prouvé par A+B que l'Opéra-Comique devait brûler, si Ton ne prenait pas telle et telle mesure, mais, quand il s'est agi de pratiquer ces mesures urgentes, l'administration des Beaux-Arts n'avait plus un sou.
Il en a été de même, sous un autre rapport à la Sainte-Chapelle. L'administration a eu les fonds pour faire dresser des échafaudages énormes autour de cette merveille architecturale. Elle a dû les y laisser un temps infini n'ayant point le premier maravédis pour les faire enlever.
Si je ne m'abuse même, on attendit que ces ruineux échafaudages, dont la charpente avait été si coûteuse, fussent vermoulus, pour exécuter cette opération indispensable.
1. M. Georges Moynet, dont le père fut longtemps ua des principaux décorateur-, de l'Opéra-Comique, m'a conté ce souvenir qui date d'une vingtaine d'années :
« J'accompagnais souvent mon père à T Opéra-Comique. Quand il avait terminé ses affaires, il disait souvent.
» Maintenant, je m*en vais... Je n'ai pas envie de griller ici. »
— On voit que le péril ne datait pas d'hier.
àt».É.