‹ Le mal du théatreChapitre 46 sur 47 · LA CENSURE ET LA CRITIQUE IMPARTIALE · texte numérisé non relu

LA CENSURE ET LA CRITIQUE IMPARTIALE

La Suppression de la censure i\lj

Les Idées de Barbey d'Aurevilly 42."l

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Monsieur Régnier 13#4*

La mort d'un acteur . . » i|(F/-

384 GONCIiUSION

Comique a été noyée dans les événements politiques qui ne passionnèrent que trop légitimement l'opinion. Il semblait que, déjà, Ton eût oublié les nombreuses victimes de Tadministrationdes beaux-arts et de l'administration du théâtre. Les débats se sont déroulés à l'aventure, sans rien de précis, au milieu d'une cohue de témoins se démentant les uns les autres, tandis que les avocats bataillaient pour décharger leurs clients sur ceux de leurs adversaires.

Si l'enquête avait pu projeter quelque clarté, les débats épaississaient les ténèbres. Des témoignages produits, il résultait que personne n'avait la responsabilité en cas de danger et que tout le monde avait fait son devoir*. Il n'y aurait eu définitivement qu'un coupable : le commissaire de police. Encore, a-t-il été démontré que ce magistrat avait à la fois le service de deux théâtres et qu'il n'était, le soir de l'incendie, ni dans l'un ni

mans l'autre de ces théâtres, ayant re jn^' ordre d'opérer une perquisition je ne sais où.

L'attitude des pompiers était également surprenante. Les sapeurs et le sergent de service, entêtés dans le texte de leur consigne, effarés de se trouver devant des juges, se .

défendaient avec la plus insigne maladresse.

L'un d'eux, hypnotisé par le président, lui répondait :

— Oui, mon commandant !

Mais tout le monde sentait que les vrais coupables n'étaient point atteints et la presse a vu avec indignation défiler comme témoins, alors qu'ils étaient les Véritables coupables, ces fonctionnaires qui, connaissant le danger, n'avaient rien fait pour le conjurer et s'étaient béatement endormis dans la sécurité de leur routine paperassière.

M. Garvalho et le sapeur André ont payé pour les autres, alors que le directeur de l'Opéra-Gomique n'était coupable que de né-

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gligences de détail et que le malheureux soldat n'était guère coupable que de bêtise.

Le ministre des Beaux-Arts, poursuivi comme civilement responsable, a été mis hors de cause^ ce qui prouve une fois de plus que l'administration a toujours raison contre les particuliers et que les juges peuvent librement se prononcer contre toute équité.

André a été condamné à un mois de prison. M. Garvalho a trois mois de la môme peine et à deux cents francs d'amende. C'est toute la satisfaction qui a été donnée au public. L'administration, couverte par la magistrature, peut donc continuer en toute sécurité son œuvre d'insouciance et d'incurie. La rond-de-ciiirerie française a trouvé dans ce jugement un précédent qui lui permettra de braver les orages futurs.

Tout est encore à redouter, surtout dans les théâtres subventionnés, où l'administration ne veut point faire davantage que par le

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passé et se garde mieux que du feu d'inquiéter les directeurs qui dépendent d'elle. C'est ainsi qu'un jeune avocat des plus distingués, M. Décori, a pu prononcer à l'audience, s'appuyantsurles témoignages du colonel Couston, ces paroles qu'il faut retenir car elles sont grosses d'enseignement :

La situation est restée la même qu'avant la catas tropbe du 25 mai. Alors que les théâtres libres dépensent cent ou cent cinquante mille francs par an, — j'en sais qui en ont dépensé trois cent mille, — les théâtres de TÉtat seuls n'ont absolument rien fait. La sanglaate leçon du 'ib mai leur a été inutile. En voulez-vous des preuves ?

Au Conservatoire, si fréquenté par les familles aux jours d'examen, et par les amateurs de bonne musique aux jours de concert de la Société, la salle est vermoulue, sans issues, éclairage de secours illusoire, les robinets insuffisants. Pas de rideau de fer, pas de grand secours, pas de décors ininflammabilises ! Rien I rien qu'une menace d'incendie et de ruine 1

 rOpéra, si fréquenté par les Parisiens et les trangers, qu*on croit si bien aménagé et si sûr, la

situation, — je Tai vérifiée de mes yeux, — est terrifiante.

Je ne parle pas de la salle. Sans doute, aux fauteuils d'amphithéâtre et au parterre, où les sorties^ livrant passage à une personne à peine, aboutissent à des escaliers et sont de véritables souricières, la foule ferait tampon à l'escalier et personne ne sortirait vivant. Mais ce n*est rien. Passons sur la scène. Là, des décors immenses, des châssis de 18 à 20 mètres de haut peut-être, en bois blanc, encadrant des toiles peintes, non ininflammabilisées, entassées sur quatre rangs, espacées non par des cloisons en plâtre, mais par des poteaux en bois et montant de la scène aux cintres .

Le bûcher est préparé. On a eu soin d'y mettre Tallumette.

Sous la scène, dans les dessous sont entassés les bois du plancher des bals. Que le feu éclate, il y a de l'air pour l'activer. Les portes de fer non battantes, retenues peut-être par des crochets, comme celles de l'Opéra-Gomique, laissent passage aux courants d'air terribles, en même temps qu'une issue à la fumée, à la chaleur et aux gaz toxiques.

Tel est le danger. Qu'aura-t-on pour combattre le feu? demande M' Decori.

Sur 199 tuyaux — jugés indispensables — il en

manque 112. Sur les 87 restants, 67 gercés, crevés, éventrés, sont inutiles. Donc, dans cet immense édifice, comprenàw la salle, la scène, les dépendances, vaste comme un quartier, 20 tuyaux seulement aux lances desquels Teau arriverait... si elle arrivait 1

Mais, rassurez-vous, messieurs, elle n'arrivera pas, ajoute M" Decori :

Le monument a soixante mètres de haut : à partir du trentième mètre — c'est-à-dire du premier cintre — plus une goutte d'eau ! L'eau de la Ville n'a pas de pression : elle ne monte pas! Tly a bien dans les cintres un réservoir alimentant des pompes de secours — il faut vingt-quatre hommes pour les manœuvrer — mais il durerait sept à huit minutes. Si donc en sept à huit minutes Tincendie n*est pas éteint, que feront les pompiers? Us attendront inertes, les bras croisés, Tarrivée des pompes à vapeur.

L'Opéra a coûté 50 millions ; sa subvention annuelle est de huit cent mille francs. Pour le défendre contre le feu, il faudrait cent cinquante mille francs. Cette somme suffirait pour amener de la Villette le» eaux qui auraient une pression suffisante et monteraient jusqu'au haut de la coupole. On ne fait rien.

Les pouvoirs publics connaissent-ils cette situa** tîon ? On la leur signale depuis quinze ans, c'est-à-

dire depuis la construction de TédiCce, et la première ettre que j'ai relevée à ce sujet, Jft du 42 décembre 1872, signée du colonel SainTMartin.

Si je relève ce point, ce n'est pas pour le stérile plaisir de prouver une fois de plus que les pouvoir» publics ont manqué à leur devoir — ce n*a même pas Tattrait de la nouveauté — c'est parce que si le feu éclate ce soir à TOpéra, demain, le ministère public amènera un pompier sur les bancs de la police correctionnelle.

Vous voyez donc bien que leur colonel a raison : les pompiers sont des soldats sans armes envoyés k. Tennemi.

Nous n'avons pas hésité à donner tout au long cette partie de la plaidoirie de M* Decori, car elle démontre qu'il faut absolument que cette question de la sécurité du public dans les salles subventionnées, ou appartenant à TEtat, soit vidée. Nous croyons que, nos confrères nous imitant, Paris saura qu'il vit dans une illusion trompeuse. S'il y a exagération, on le dira. Dans le cas contraire, l'effroi ressenti sera peut-être salutaire, en ce

sens (ju'il réveillera de leur tdfpeur ceux dont une fll^elle catastrophe engagerait cette fois la responsabilité.

Le défenseur d'André a terminé son plaidoyer par un éloge éloquent du corps des sapeurs-pompiers, « modestes héros de vingttrois ans, à qui on demande de l^adresse, de l'agilité, de la force, du sang-froid, du courage... et même de l'héroïsme, et qui en donnent. . . à raison de vingt-neuf sotis par jour » !

« Si le tribunal condamnait le sapeur André, le public se dirait que lorsque éclate un cataclysme fa tal, un de ces incendies terribles qui dépassent les forces et les prévisions humaines, on en demande raison, non à ceux qui Tônt préparé, facilité, par leur incapacité ou leur incurie criminelle, mais à Thumble, au vulgaire pompier, cette dupe héroïque ! »

La a dupe héroïque » a été bel 6t bien condamnée malgré la chaleureuse éloquence de son défenseur.

M. Carvalho a essayé vainement de repousser les responsabilités civileig qui retombaient sur lui seul alors qu'elles auraient dû retomber principalement sur l'administration des Beaux-Arts. Les conclusions qu'il a déposées pour repousser les prétentions des enfants Charroy méritent même d'être reproduites. Elles donnent une idée précise de ce que devient le respect de l'existence humaine dans de vulgaires questions d'argent.

Attendu que les époux Charroy ont été asphyxiés dans la buvette des deuxièmes loges ; qu*il résulte des dépositions entendues que le garde républicain X.,. a voulu faire sortir de cette buvette les personnes qui y étaient entassées ; qu'elles sont restées sourdes à son appel, et qu'il est descendu alors avec la foule de ceux qui ont échappé à l'incendie ;

Qu'ainsi les époux Charroy auraient pu s'échapper avec lui sans la déplorable inspiration qui les a conduits à repousser ses services ;

Que, de plus, chacun des enfants a reçu 300 francs de rente jusqu'à sa majorité, et promesse de 3,000 fr. de capital à sa majorité ;

COMCLUSION 393

Qu'ainsi Garvalho ne s^est rendu coupable d'aucun délit : par ces -IQptifSy etc.

Jamais la fausseté du proverbe « à quelque chose malheur est bon » n'a mieux été démontrée que par le dénouement de ce procès.

On ne peut en tirer que certains enseignements que le public doit retenir :

l"* L'Opéra est menacé de flamber comme une bicoque parce que le service des eaux n'y est pas organisé ;

2*" Quand on a été grillé vif dans un théâtre de rÉtat, l'administration est irresponsable ;

3"* Cette administration se soucie comme d'une guigne des avertissements qui lui sont donnés, de sorte que les magasins de décors de la place Louvois, situés à deux pas des trésors de la Bibliothèque nationale, peuvent flamber du jour au lendemain et communiquer le feu à tout un quartier couvert de vieilles maisons entassées dans un dédale de rues, étroites, sans que personne ait pris le

moindre souci du rapport du colonel Paris ;

4** Le corps des pompiers, ayant été reconnu absolument incapable de prendre des mesures efficaces contre le feu à Tintérieur des théâtres, continuera comme parle passé à être chargé d'un service qui devrait être fait par des équipes de machinistes dressés spécialement à la manœuvre des coulisses.

Nous ajouterons enfin qu'un seul avocat a critiqué la répartition des secours, bien que la charité ait été admirablement ordonnée puisqu'elle a commencé par l'administration de rOpéra-Comique. On a passé sur cet incident qui n'avait point — paraît-il — l'importance que nous lui avions supposée dans notre travail. Laissons donc passer la justice des hommes !

Nous avons promis au lecteur d'étudier la question du Feu au Théâtre, nous lui avons tenu parole.

Nous reconnaissons que ce travail pratique

a perdu de sa valeur en présence de la jurisprudence qui règle dès maintenant la matière. Les j uges ont pris le soin de nous édifier.

Quand le feu se déclare dans un théâtre de l'État, ce n'est pas la faute de l'administration qui n'a point d'argent pour faire les améliorations nécessaires sur les scènes subventionnées. Les pompiers exécutent leur consigne. La commission des théâtres tourne béatement ses pouces. Que si de pauvres diables sont brûlés ou estropiés dans la catastrophe, c'est la charité publique qui réparera le dommage — si elle est en humeur de générosité.

Voilà où nous en sommes. Voilà pourquoi le spectateur peut être convaincu que l'on a déjà oublié les deuils de l'Opéra-Comique et la condamnation de M. Carvalho qui paye pour ses supérieurs. Voilà pourquoi, au prochain incendie qu'il faudra déplorer, on aura les mêmes abus à relever^ la même incurie à

signaler, le même défaut (inorganisation à constater la même insouciance de la sécurité publique à châtier.

La commission des théâtres a repris son somme interrompu. Les machinistes lèvent le coude de plus belle chez les mastroquets voisins de leurs coulisses. Les pompiers brûlent de nouveau pour les petites femmes en maillot. Les portes de sortie se referment et se verrouillent. Le strapontin fait sournoisement sa rentrée tandis que les couloirs sont obstrués comme au bon temps.

La catastrophe a été cruelle. On croyait que la dure leçon nous aurait profité. Retenez, 6 contribuables, les paroles que l'avocat Decori et le colonel Cou'ston ont prononcées sur la situation de l'Opéra devant des magistrats, en présence des fonctionnaires qui ont la mission de surveiller les théâtres et les bâtiments de l'État. Cela suffit pour établir comment le droit des particuliers est respecté en

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France et comment Tadministration comprend ses devoirs et se dégage de ses responsabilités.

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