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Le mal et le remède [microforme]

J'ai été choisi pour vous rappeler de grosses vérités que vous connaissez tous. On a probablement voulu, en m'invitant à parler devant un auditoire d'élite, composé de tout ce qu’il y a de plus respectable dans la société de Montréal, me faire oublier les ennuis que j'éprouve tous les jours. Aussi les organisateurs de cette soirée ont-ils, comme moi, apprécié cette grande faveur, puisque une demi heure d'entretien leur a paru suffisante pour me dédommager des fatigues que me fait subir journellement une compagnie d’un autre caractère.

Grâces leur en soient rendues | Qu'on me permette aussi de leur

exprimer ma reconnaissance pour les sacrifices qu’ils se sont imposés dans le but de combattre les ennemis de chacun de nous, de nos familles et de la société.

Il n’y a plus à en douter, Messieurs, des désordres considérables se produisent dans l'organisme social. D’aucuns peuvent prétendre que trop longtemps les hommes les plus dévoués à notre santé età notre conservation morales se sont abusés sur l’état de notre société. Il est si pénible pour ceux qui nous aiment tendrement de constater le mal fait à notre constitution, qu'il n’est pas étonnant qu'ils aient retardé à sonder une plaie recouverte de tissus apparemment bien portants. Maïs les symptômes qui surgissent des couches profondes de notre organisme, inspirent des inquiétudes qui gonflent leur cœur et se traduisent par un appel éloquent.

Je n’aurai pas à parler de cette opération qu'ont pratiquée ceux

qui nous portent tant d'intérêt.

Qu'il me suffise de désigner du doigt les statistiques de la criminalité pour donner la note de notre état moral.

Mais un diapason qui a bien sa signification, C’est la statistique des maisons malfamées, le nombre des théâtres malsains, dont les affiches s'étalent sur nos murs, avec un langage à peine assez décent pour les faire tolérer par la police, la quantité de buvettes et autres endroits nauséabonds qui se trahissent par l’odeur.

Evidemment la multiplicité de ces taudis dénote qu'ils sont alimentés par une gente qui grouille dans l’obscurité.

Et ce virus est d'autant plus pénible à constater qu'il s'attaque à un sujet hier 81 sain et qui offrait tant d'espérances. Son apparence, en effet, était superbe, son regard serein, son teint vermeil, Son maintien pieux, et 8a démarche vers ‘avenir semblait assurée.

Quelle est la cause de ce malaiqui menace de gangrener les branches les plus vivaces de notre arbre national? Je ne suis pas chargé de traiter cette question, qui demande l'étude sérieuse d'hommes compétents, tant est difficile le pronostic des maladies morales, comme des maladies physiques.

Quelqu'un voit cette cause dans les législatures, qui, par des dispositions plus détaillées et plus sévères, pourraient mettre un frein à la fureur des passions déchaînées,.

D’autres croient devoir l’attribuer à la faiblesse des magistrats, surtout du Recorder, qui montrent trop d’hésitation dans l’application de la sanction de la loi.

Et le conseil de ville,qui passe des règlements,n’est pas à l'abri des reproches. Et puis les Commissaires, qui donnent des licences, n’en sont certes pas exempts. La police, bien entendu, est le baudet, victime des plus grands coups.

Des esprits sérieux trouvent que le carnaval nous fait glisser bien vite sur la pente dela dissipation et de la débauche.

Quelques uns même (des philosophes ceux-là) prétendent que cette conduite est due à l’âge de notre pays, qui est dans la vigueur des passions, etqu'ilfautque jeunesse se passe.

Plusieurs croient que la démoralisation vient de l’industrie, du commerce,des professions libérales, de l'éducation.

Il n’est pas que le clergé auquel on reproche de faire des sermons arrangés pour que personne ne 8’y croit désigné, ou de tolérer des abus, en laissant sans exécution des lois solennellement promulguées.

Une certaine classe d'hommes qu'on a qualifiés d’exaltés, n'a-telle pas été jusqu'à désigner la Franc-maçonnerie comme coupable

de menées démoralisatrices ?

Quoiqu'il en soit, messieurs, le

mal existe. Et ce qu'il y a de certain, c’est que. la cause du mal, c’est le démon, qui se sert, pour nous perdre, du monde et de nos passions.

Quoiqu'il fasse nous crient d’une voix infatigable, la raison, l’expérience et ia foi, l’homme vit nécessairement sous l'empire du Saint Esprit, ou sous l'empire de Satan.

Bon gré, mal gré, il estcitoyen de la Cité du bien, ou citoyen de la Cité du mal. (S. Aug., De Civ. Dei, liv XIX, C. XX VIII).

Chose non moins certaine, C’est que le mal fait de grands ravages chez l'individu, dans la famille et dans la société.

Chez l'individu. Hélas! Fermons les yeux sur ces spectres qui passent dans la rue ou qui flânent sur les places; sut les ivrognes qui trébuchent sur nos trottairs,.et même sur les misères que cachent les demeures privées, et jetons un coup d'œil dans les hôpitaux, dans les hospices et les

prisons, pour avoir une idée des ravages que fait la démoralisation.

C’est là, en interrogeant le médecin,que nous comprendrons la grandeur de ces désordres causés par la débauche dans l'intelligence, dans la volonté, dans le cœur, dans tout l'être de ces débris de l’humanité, qui sont rejetés de leurs parents, de leurs amis, et que la charité seule a l’héroïsme de recueillir. ‘ Aux ordres de leur chef, dit Mgr.

Gaume, il n’est pas de crime que les affreux satellites de la luxure ne commettent pour lui obéir. Les duels, les assassinats, les empoisonnements, les rapts, les violences, les infanticides, les excès de table, les noires jalousies, la perfide médisance, l’odieuse calomnie, les trahisons, les bassesses, les vols, les divisions, les haïnes sont leur cuvrage.” Dans la famille. Quelle cause

de désagrégation de ces membres

ue l’affection, l'amour avait unis!

e père débauché perd le respect

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des siens, les époux se jalousent, les enfants se battent entr’eux ou avec leurs parents. Des scènes diaboliques s’y passent, quand elles ne sont pas remplacées par des pleurs dévorés en silence et qui minent sourdement l'existence des meilleurs membres de cette malheureuse famille. Que de peines restent ensevelies sous la poitrine gonflée de ces anges du foyer ! Que de hontes sont enfouies dans les hospices, où le dévouement sauve l'honneur des mères précoces, et la vie de leurs enfants! Maïs cependant, que de scandales publics qui se déroulent devant les tribunaux! Pour ma part, je puis le dire, elles sont effroyablercent nombreuses les plaintes que je reçois dans mon cabinet, Je ne réussis pas toujours à faire oublier le passé et à mettre dans le cœur des coupables de bonnes résolutions. Souvent pour protéger l'un des conjoints je suis obligé de jeter l’autre dans les cachots, Mais

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ce qu'il y a de déchirant pour l’âme, c’est le nombre des enfants sans refugé, sans soutien, que le vice a jetés sur le pavé, et qui ne savent plus même où sont leurs parents. Les asiles sont remplis de ces petites créatures, dont la charité prend soin; et la loi, de crainte d'encourager les parents dénaturés à laisser à l'Etat le soin de leurs enfants,en ferme les portes à un grand nombre de ces abandonnés.

Le Recorder seul a envoyé, en 1884, aux écoles d'industrie 110 enfants.

Je ne pense pas qu'il en ait interné sans nécessité,

Mais en 1886, les dispositions restrictives de la loi ne lui ont permis d'en envoyer qu’une vingtaine,

Les autres, pour la plupart, courent les rues; et nous les retrouverons plus tard dans les prisons, au pénitencier, et quelques-uns mêmes sur l'échafaud, quand les ma-

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ladies ne les auront pas arrêtés en

route.

Dans la société. Qui peut dire que notre société restera longtemps saine s1 les sources en sont empestées: pas plus qu’on ne pourrait espérer de l’eau pure d’un fleuve dont les fontaines seraient empoisonnées. Qui peut croire que l'édifice national sera solide, si les assises en sont vermoulues ?

Que peut-on attendre d’une société dont les individus et les familles qui la composent sont dissolus ?

Messieurs, outre la raison et le bon sens, n’avons-nous pas l'expérience des peuples de tous les temps et de tous les lieux, que l’histoire fait défiler devant nous ? Hélas ! où sont-elles ces générations qui se sont livrées au plaisir, à la débauche, à l’immoralité ? Elles se sont précipitées

jeunes encore, dans l'océan de

l'oubli, d’où ne sortent que des miasmes dont la Mer Morte ne donne qu'une faible idée.

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‘ Que la luxure vienne à régner sur un peuple, sur une époque, dit un grand écrivain, attendez-vous à des iniquités sans nombre et sans nom, à des dépravations d'idées, de goût et d’habitude sans exemple. Vous compterez par myriades des existences sans remords, des morts sans repentir, des fous et des suicides dans des proportions inconnues. Viciée presque dans sa source, la vie elle-même se manifestera par l’étiolement et par la dégénérescence de la race. Tantôt semblable à l'édifice assis sur un terrain marécageux et toujours menaçant de s’affaisser sur luimême ; tantôt semblable à la ville prise d'assaut, où le meurtre et le pillage sont en permanence, la 80ciété livrée à l'Esprit de luxure, sera sans cesse sur le penchant de la ruine, ou deviendra une arène sanglante, dans laquelle toutes les passions déchaînées se livreront des combats à outrance. Ainsi finissent les peuples voluptueux.”

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(Traité du Saint Esprit. Mgr Gau- :

me).

A je lisais dernièrement dans un livre intitulé “ La France aux colonies ”” dû à la plume de M.

Onésime Reclus, un tableau de l’accroissement des 70,000 Français restés au Canada en 1760 :

‘ Dans le Nouveau-Monde, dans la Puissance du Canada, 1,500,000 Canadiens et Acadiens, qui prodigieusement essaiment, débordent sur le Nord Est du demicontiner :

de l'Amérique Septentrionale..…….

Les Françaïs du Saint Laurent, n’ont qu’une seule façon de crottre : les naissances ; maïs elle leur suffit tellement que, tout décimés qu'ils sont par l’émigration aux Etats Unis, ils ne reculent point dans leur propre pays, le Bas-Canada, territoire grand comme la France...…..Même, loin de reculer chez eux, ils avancent chez les autres. Déjà sûrs de l’avenir dans le Bas-Canada, sur leur Saint Laurent, leur Sagnenay, leur Saint

Maurice, leur Ottawa grandiose, ils empiètent vaillamment autour d'eux.”

Et, après avoir démontré par des chiffres qu’ils envahissent tout le continent septentrional, il s’écrie :

‘ On ne sait ou s'arrêtera cette race de laboureurs, de chasseurs, et de bûcherons, cette nation simple et saïne, la plus féconde sur terre. ”

Savez-vous pourquoi notre race s’est développée si merveilleusement ? Etudiez-la dans ses individus d'alors, dans les familles de ce temps, et vous verrez quelles mœurs avaient Ceux qui ont donné à la patrie et à la religion ces évêques si distingués qui ont soutenu ferme l’étendard de nos croyances religieuses, ces prêtres dévoués qui ont éloigné de leurs ouailles les funestes effets du vice et de l’impiété, ces missionnaires héroïques qui ont battu les sentiers de la civilisation, ces religi-

euses angéliques qui ont, sur toutes les plages de l'Amérique, fait aimer la religion qui sauve les peuples; ces nombreux citoyens de toutes conditions qui composaient cette société canadienne si prodigieusement puissante à se propager et à envahir le continent.

Vous constaterez qu'ils formaient, comme le dit l'écrivain cité, une nation simple et saine,

J’ai parlé des effets de l’immoralité en général. Mais il convient de parler d’un vice en particulier, car à mon avis, il en est la principale, sinon l’unique cause. Vous comprenez que je veux parler de l’ivrognerie.

Quand je dis qu’elle est la principale cause de l’immoralité, je m’appuie sur les statistiques de la cité,

Je prends les années durant lesquelles j'ai exercé les fonctions de Recorder.

Il y a eu à Montréal:

En 1880 En 1881 En 1882

Or, d'après ma propre expéri ence, celle de mon prédécesseur et celle de mes greffiers, aïnsi que du chef de police, les trois quarts au moins de ces arrestations sont causées par l’abus des boissons enivrantes. |

Mais ce n’est pas tout. La police de Montréal, en sus des arrestations déjà mentionnées, a recueilli, pendant ces 7 mêmes années, dans ses différents postes :

personnes

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En tout...........…. .38,280 vagabonds sans abri |

D'après les informations que m'ont données le chef de police et les plus anciens sergents du corps, les trois quarts de ces malheureux sont amenés à cette démarche, soit directement soit indirectement, par l'abus des liqueurs enivrantes,.

Aiïnsi, depuis sept années sont venues en Contact avec la police 83,815 personnes, dont 62,862 y ontété entraînées par l'abus des boissons.

Pour ne parler que de l’année 1886, la Cour du Recorder a envoyé à l’asile de St Jean de Dieu 93 aliénés. La grande moitié y a été conduite par l'abus des bois- SOnS.

Dans un discours que je faisais

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en 1881 devant la société de tempérance de la paroisse de Saint- Jacques, je disais :

‘ Les lois de tous les pays civilisés regardent l'ivresse comme une offense. François I, par une ordonnance du »remier août 1536, soumettait ce crime à des peines inflictives.

En Angleterre, ce délit tombe sous l’empire du droit commun, Au Canada, il est puni par six mois de prison aux travaux forcés et cinquante piastres d’amende— ou six autres mois d'emprisonnement. Dans la principauté allemande de Walteck, on en a fait un empêchement au mariage.

Et pourquoi donc est-ce une offense contre la société? Parce que, surtout, elle est privée, par l'ivresse, du travail que tout homme lui doit; or, avez-vous jamais réfléchi à la valeur d’une journée d'homme? Si l’on vous disait qu'elle équivaut au labeur de milliers de bras et de milliers d’intel-

immense injustice.

Et tandis que le pays a be- KE M

| ligences ! Et la preuve, c’est que tri | | chacun pour son travail jouit du 80 | travail de milliers d’industriels.— en (ll En effet,si l’on examine le nombre au {I d'ouvriers qu’il a fallu pour met- de Âl. tre à notre disposition le moindre pa | des objets qui sont à notre usage, tr Ill depuis l'extraction ou la culture le {ll de la matière première jusqu’à sa 1 préparation définitive, on con- br 1] viendra que nous recevons de la g’e Ill société un bénéfice immense, et À pé {ll que pourtant chacun de nous paie À cr | par son travail ; mais encore est- d( ill il qu’il faut qu'il donne ce travail. êt ls En négligeant ou refusant de le re Il lui donner, on commet donc une sa | | soin de bras pour développer q ses richesses, tandis que l’agricul- q!

ture est délaissée et que l’indus- di trie languit faute de ressources et d’intelligences; tandis que la co- ré | lonisation ouvre à notre énergie |. un champ immense, l’ivrogne ne b

travaille pas, il consomme, au dé- a

triment de sa santé comme de son âme, au scandale de tous. Il encourage le vice, il alimente les auberges et entretient ces vendeurs de poisons qui, pour la plupart, font ce trafic en haine du travail et refusent le service de leurs bras à la patrie.

En 1873, un comité de la chambre des Communes, chargé de s'enquérir des effets de l’intempérance, constata que les 475 des crimes commis dans les Provinces d'Ontario et de Québec peuvent être attribués directement ou indirectement au commerce et à l’usage des boissons enivrantes.

Mon prédécesseur, le regretté M. Sexton, disait dans un rapport qui lui était demandé à cette fin, que la proportion des causes qui, directement et manifestement devalent leur origine à l’intempérance, était de neuf sur dix.

Le comité dont j'ai parlé a établi, par des statistiques recueillies avec soin, que la boisson tue tous

les ans des centaines de citoyens pleins d’avenir, en même temps qu’elle en plonge des milliers d’autres dans la misère et le dénuement. ‘“ La patrie, dit le rapport, voit le commerce de boisson transformer ses fils intelligents et industrieux, qui devaient être sa gloire etsa force, en ivrognes débiles qui sont pour elle un fardeau et une honte, gaspillant des milliers pour consommer un breuvage dont usage, loin de fortifier, amène, au contraire, la maladie et la folie, le suicide et le meurtre.

C’est ainsi que vont se perdant dans un abus nuisible, des capitaux qui devaient servir à développer les ressources nationales, à établir des manufactures et à étendre le champ de notre commerce. En un mot, ce mal est un chancre dans notre corps politique, et, s’il n'est suffisamment extirpé, il finira par flétrir et rendre vaines les brillantes espérances d’avenir de notre pays.”

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Un des ministres du Conseil Privé s’écriait en Chambre ; “Nous travaillons énergiquement à établir nos institutions; nous dépensons annuellement des sommes considérables pour encourager l'immigration, pour élargir nos canaux, pour Construire des chemins de fer et pour développer l’éducation. Si, malgré tout cela, nous négligeons l'élément moral sans lequel une ration ne peut prospérer, toutes nos dépenses et tous nos etforts seront vains.”?

Un Comité spécial du Sénat, formé dans le même but que celui de la Chambre des Communes, constatait, en 1874, que pendant l’année expirée Le 30 Juin 1873, la quantité des liqueurs enivrantes importées en Canada, pour y être consommées, a été de DEUX MILLIONS NEUF CENT QUATRE GALLONS, et la quantité fabriquée en sus a été de SEIZE MILLIONS TROIS CENT HUIT

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