‹ Le mal français 1514Chapitre 1 sur 36 · AUX SYPHILIOGRAPHES DU XIX" SIÈCLE, JEAN DE VIGO, SALUT · texte numérisé non relu

AUX SYPHILIOGRAPHES DU XIX" SIÈCLE, JEAN DE VIGO, SALUT

Chers successeurs, chers confrères,

Les communications sont dijjficiles et rares en^ tre votre monde et celui que j'habite depuis plus de trois siècles. Une occasion toutefois se pré* sente pour mettre en défaut la surveillance de mes sévères gardiens. Je la saisis, et j'ai quelque espoir que cette missive puisse arriver en vos mains, si elle parvient à franchir les lignes de notre sombre empire.

Aussi bien, depuis longtemps je désirais causer

avec vous, autant pour rendre un hommage mérité aux hommes et aux travaux de votre siècle que pour vider de vous à moi une petite querelle ^pour vous demander compte du dédain en lequel vous semble^ tenir nos écrits, pour élever en faveur de nos droits, de nos droits à nous, pauvres vieux oubliés, une' aussi tardive que juste revendication.

N'allé^ pas vous méprendre, toutefois, sur l'objet et le but de cette lettre d' outre-tombe. Notre intention, à moi comme à mes contemporains au nom desquels je vous écris, notre intention, dis-je, ri est pas de vous amoindrir à notre profit et de nous approprier ce qui est votre légitime bien. Détachés dans notre monde des intérêts et des vanités terrestres, ri ayant en vue que le respect du cuique suum, nous ne réclamerons strictement, sojre\-en sûrs, que la jusUce qui nous est due.

Cela dit, j'entre aussitôt en matière.

Une de vos plus chères prétentions. Messieurs du XIX^ siècle, c'est d'avoir introduit l'ordre et la méthode dans ce que vous appelé^ le chaos pri-

mitifdes affections vénériennes, d'avoir distingué « dans ce pêle-mêle où tout n'était que confusion avant vous » des espèces morbides différentes, et surtout d'avoir reconnu l'essence propre, l'indi^ vidualité pathologique du mal français.] A vous entendre, tout n était avant vous que ténèbres et ignorance; mais vous êtes venus, et la lumière s'est faite, et la science s'est constituée. Si bien que notre lot, à nous comme à tous ceux qui vous ont précédés, c'est de n'avoir rien compris à ce que nous observions, c'est d'avoir tout confondu, cest d'avoir vécu scientifiquement dans une anarchie profonde. Par Esculape, notre patron en ces lieux, la prétention est trop forte et V accusation trop injuste pour ne pas exiger de notre part une riposte sévère» L'occasion se présente défaire revivre nos droits méconnus ; je ne la laisserai pas échapper.

Ah! que votre siècle, jeunes confrères, ait trouvé les affections vénériennes dans un désarroi véritable, qu'avec un peu d'exagération vous ave^ qualifié du nom de « chaos -», cela je vous l'accorde. Qu'un chirurgien justement illustre de votre temps ait rétabli l'ordre dans ce pêle-mêle, ait distingué ce qu'on avait eu tort de confondre et divisé ce qu'on avait arbitrairement réuni, cela encore, je le reconnais, et nul plus que moi n'applaudit à cette restauration scientifique qui a valu

à son auteur un grand et légitime renom. Mais respecta l'histoire, je vous prie. Plusieurs siècles se sont écoulés de nous à vous, plusieurs siècles, entende^f-vous bien. Chacun d'eux a produit son œuvre et chacun a ses droits. Pourquoi les confondre tous, comme vous le faites, dans une réprobation générale? Distingue:^, s il vous plaît. Condamne:^ les erreurs de l'un sans les attribuer à un autre qui n'en peut mais, et rende:{ à chacun en particulier la justice qui lui est due. Cette récrimination vous paraît-elle vague ou obscure ? Soit, je vais essayer de la rendre plus précise et plus claire.

Vous ave\ sauvé de V anarchie les affections vénériennes, c'est entendu. Mais cette anarchie estelle notre fait, à nous, à nous les médecins du XV^ et du XVP siècles, à nous les ouvriers de la première heure? // vous plaît de nous V attribuer , ou du moins de nous en faire partager la responsabilité commune avec tous ceux qui vous ont devancés. Or, cette responsabilité, permette:{-nous de la décliner énergiquement et de la laisser à qui de droit; à qui de droit, c'est-à-dire à. nos successeurs, aux siècles qui nous ont suivis, voire même au vôtre pour une certaine part. Loin d'être coupables, en effet, des confusions et des erreurs dont vous nous gratifie^ injustement, nous tenons à honneur d'avoir compris et distingué les pre-

miers ce que vous ave^ compris et distingué plus tard, et ce que d'autres après nous eurent le tort de méconnaître et de confondre. Nous tenons à honneur, pour spécifier nos prétentions, d'avoir compris la diversité des affections vénériennes, d^avoir distingué dans ce groupe complexe des espèces morbides différentes, et plus particulièrement encore d'avoir affirmé Vessentialité propre de la maladie nouvelle que nous vîmes surgir de notre temps, le mal français.

Si je voulais discuter avec vous ces divers points, ce ne serait plus une lettre, ce serait un dossier complet que f aurais à vous adresser. Li^ mitons donc le débat, et pour aujourd'hui, si vous le voule^ bien, ne parlons que de la dernière et de ta plus importante de ces maladies, celle à qui notre contemporain Fracastor a donné le nom de Syphilis.

Je conçois, chers confrères, toute la satisfaction que vous assure^ à votre amour-propre en vous répétant à vous-mêmes que vous ave\ été les premiers à séparer et à distinguer ta syphilis, en tant qu' espèce morbide, de toutes les autres affections vénériennes. Mais la prétention est étrange, en vérité. Il faut, pour l'avoir émise, que vous ne nous aye^ jamais lus, et il me vient un soupçon désobligeant pour notre vanité, cest que nos^

pauvres livres doivent dormir ches^ vous d'un sommeil profond et chronique sur des casiers couverts d* une poussière respectée. Si peu, en effet, qu'il vous eût pris l'envie de. les feuilleter, vous aurie\ vu ceci, c'est qu'à l'époque où ce mal parut pour la première fois parmi nous, loin de le confondre avec les affections vénériennes qui nous étaient familières, nous le décrivîmes tous comme un mal absolument spécial et nouveau, dont nous n'avionsj ^amais entendu parler, que nous ne connaissions ni par nous-mêmes ni par les écrits de nos prédécesseurs. Ce mal ne nous parut assimilable à aucune autre maladie, et nous le considérâmes tous comme une individualité pathologique nouvelle. Ouvre!{ nos livres, et vous verrez la syphilis naissante qualifiée par nous des dénominations de morbus novus, morbus incognitus, inauditus, monstruosus, etc., toutes épithètes asse:{ significatives, je pense, et qui ne sauraient vous laisser le moindre doute sur notre pensée*. Ouvre:{ nos livres, et vousjr trouvère^ encore une preuve ma-

I . Voir au besoin les témoignages de : J. Grunpeck ; — A. Benedict; — J. Benedict; — F. de Villalobos; — C. Gilini; — A. Montagnana; — P. Pinctor;^ J. Widman; — Nicolas Léonicène; — G. Torella; — A. Beniveni; — W. Hockde Brackenaw; — J.Catanée; — Cl.Clementinus;

— P. Trapolin ; — M. Brocard ; — P. Bembo ; — P. Maynard; — Ulrich de Hutten; — Jacques de Béthencourt;

— L. Phrisius; — P. A. Matthiole ; — ^A. Ferry; — J. Fracastor; — J.-B. Fulgose, etc.

térielle de la distinction profonde, radicale, que nous avions établie d'emblée entre la maladie nouvelle et les autres affections vénériennes préexistantes ; vous y trouvère:^ des chapitres ahsolument distincts consacrés d'une part à la description du mal français, et à celle des autres affections vénériennes^' autre part. Cette preuve matérielle, typographique, est-elle de nature à vous convaincre, et que voulez-vous de plus probant?

Je n'insiste pas; l'évidence est formelle. Donc, longtemps avant votre siècle, nous connaissions la^ multiplicité des affections vénériennes ; et longtemps avant vous, notamment, nous sûmes distinguer V individualité nosologique de la vérôle. Vous n'ave^ pas été les premiers à dire : « Les maladies vénériennes sont multiples aussi bien que différentes; et, pour être Pune de ce maladies, la vérole n'en est pas moins distincte de toutes les autres comme caractère et comme nature. » Cela, vous ave^ eu à le redire dans votre * siècle, à le redire après, nous et à te soutenir contre de nombreux opposants; mais cela, sachez-le bien, nous l'avions vu et dit avant vous ^ et sur ce point en particulier nous étions tout aussi avancés en l'an 1 5oo que vous Fêtes au XIX^ siècle, veuille^ ne pas le méconnaître.

Seconde querelle. Vous vousflatte\ d'avoir été les premiers à découvrir ce que vous appelé:^ les grandes lois, les lois primordiales de la vérole, à savoir : le début de la maladie par une lésion d'apparence locale au point même où s* est exercée la contagion, en ce point seul et non ailleurs; — T isolement consécutif de cette lésion, qui, pour un certain temps, constitue l'expression unique de la maladie; — l'explosion à terme fixe, après cette période en quelque sorte muette, d'accidents multiples et divers, témoignant par leur dissémination d'une sorte d'empoisonnement de forganisme, d'une disposition morbide générale; -^ et enfin la distribution de ces accidents suivant un certain ordrCy lequel établit entre eux une vérritable hiérarchie chronologique et divise la maladie en une série de stades ou périodes. — Toutes ces vérités, vous vous attribue^ complaisamment le mérite de les avoir découvertes et promulguées. Eh bien, soit dit à votre grande surprise, tout cela nous le connaissions dès le XV^ et le XV I^ siècle; tout cela nous l'avions énoncé dans nos écrits. Vous en doute:{? Force m'est alors d'entrer dans les détails et de produire mes preuves.

Tout d'abord, nous avons connu et décrit l'accident spécial auquel vous réserve^ ^ dans votre nomenclature moderne, la dénomination de chan-

cre. Que nous ne lui ayons pas donné ce nom, peu importe; i* essentiel est que nous, en ayons spécifié la nature et les caractères; V essentiel est que nous l'ayons reconnu comme le symptôme initial de la maladie^ se produisant et se localisant au lieu même où s^est exercée la contagion. Or, en maints endroits de nos livres, vous trouverez signalée cette lésion locale, locale d'apparence au moins, comme préludant aux autres accidents de la maladie et se manifestant là seulement, exclusivement là où la contagion s'est portée. Exemples :

« Le mal français, ditToRELLA, débute le plus souvent par les parties génitales ^ et cela, pour une raison bien simple, parce que ces parties ont été exposées à la contagion... Si toute autre partie était touchée par le contagium^ ce serait elle qui subirait Tinfection la première. Voyez, comme exemple, ce qui se produit chez les nourrissons ; le mal chez eux débute par la bouche et par le visage... Nicolas Yalentin , mon ami , eut rapport avec une feitime affectée de pudendagre (mal français ; il fut aussitôt frappé du même mal, qui tout d'abord se porta sur la verge, comme cela arrive le plus souvent en pareil cas... 11 se produisit sur la verge un ulcère sanieux et virulent^ avec une sorte de callosité qui rayonnait longitudinalement vers les aines, etc.. »

P. Maynard : « Le mal français débute le plus habituellement par les parties génitales... Il se produit là des boutons qui s^ulcèrent le plus souvent... J'ai vu ces boutons sur plusieurs malades devenir aussi durs qu'une verrue, qu'un poireau, etc.... »

— lO —

J. DE BÉTHENCOURT : « Si la contagion résulte du commerce vénérien (ce qui est le cas de beaucoup le plus habituel) , les premiers symptômes de la maladie apparais^ sent toujours sur les organes génitaux où se produisent des ulcères virulents et sanieux... Si la maladie a été contractée d'une autre façon , indépendamment par exemple de tout rapport vénérien, des ulcères semblables se ma« nifestent sur les parties qui ont été exposées à la contagion. C'est ainsi qu'on les voit se développer sur la bouche des nourrissons qui ont été infectés par leurs nourrices. »

N. Massa : « L'infection se gagne le plus souvent par le coit... Il se produit à la verge des ulcères de mauvais caractère^ d'une dureté calleuse, longs et difficiles à guérir, etc. »

J.-B. TnéoDOSE : c ... Ce qui me porte à croire que ce malade était affecté du mal français, c'est qu'il présenta comme première manifestation de sa maladie un ulcère de la verge. Or, tous les médecins qui ont traité de ce mal sont d'accord sur ce point, quHlfait son apparition pre" mière sur les parties génitales^ et qu'ensuite seulement il se répand dans tout Iç corps. »

P. JovE : « Le nouveau mal se gagnait surtout dans les rapports sexuels. Il faisait son apparition première sur les parties génitales, qu'il ulcérait ^ qu'il corrodait, pour s'insinuer dans le corps. Puis il se portait de là sur d'autres points, etc.. »

J.-B. Montanus : « Ce mal se prend le plus souvent par le coït... C'est une petite pustule ou un petit ulcère qui infecte tout le corps ^. »

Etc., etc.

I. V. de même S. Aquilanus» Léonicène, A. Beniveni , Alménan Matthiole, A. Lecoq, etc., etc.

2« Notis n'avons pas méconnu davantage la particularité curieuse de cette période muette succédant à r accident originel de la maladie, période qu aujourd'hui vous appelé:^ la seconde incubation. Nous l'avons même si peu méconnue, cette période, que f ai cru moi-même pouvoir en fixer la durée à six semaines environ; évaluation qui, je le constate avec plaisir, est précisément celle que vous lui attribue:^ de vos jours. — Encore une décou" verte que vous vous serie\ épargné la peine de faire si vous riavie^ pas dédaigné nos vieux écrits.

3" A ce singulier stade d'élaboration silencieuse succède une explosion d'accidents aussi multiples que variés, lesquels, loin de se borner au siège primitivement affecté, se portent sur tous les systèmes et attestent par leur généralisation qu'une diathèse a pris possession de l'organisme. Or, cette évolution, nous l'avons signalée. Ces accidents, nous les avons décrits, sinon tous, du moins le plus grand nombre. Cette diathèse enfin — et c'est là le point essentiel — nous lavons comprise et affirmée. Voye\nos textes^ et dites-moi si dans r espèce nos prétentions sont mal fondées.

I . Inutile de citer aucun texte relativement à la généra* lisation des accidents qui se produisent à un moment

4® Enfin, estM plus vrai que nous vous ayons laissé le soin de reconnaître les lois qui président à l'évolution générale de la maladie, la hiérarchie chronologique à laquelle semblent soumis ses accidents, la division possible de la diathèse en un certain nombre de stades successifs? Nullement, et sur tous ces points encore nous avons devancé vos découvertes. Je ne prétends pas certes que nous ayons, comme vous, formulé la chronologie delà vérole; maiSy à coup sûr, nous F avions pressentie, nous lavions énoncée en principe, nous lavons même, je puis dire, ébauchée *.

donné. — Quant au caractère diathésique de l'afFection, voy. Gasp. Torella-, J. Catanée, J. de Béthencourt, N. Massa, etc., etc.

J. de Béthencourt entre autres, et plus qu'aucun autre, est très-explicite sur ce dernier point :

a Le mal vénérien , dit-il , est une diathèse reconnaissant comme origine le commerce sexuel et la contagion , se révélant à son début par des ulcères qui se produisent soit sur les organes génitaux, soit sur les parties où la contagion s* est exercée ; altérant ensuite les humeurs, et se caractérisant alors par des éruptions, des tumeurs, des ulcères et des douleurs.... Ce mal offre bien plutôt les allures d'un affection chronique que d'une affection aiguô... Il est sujet à des récidives qui se produisent d'une façon presque fatale lorsque les malades ont fait usage de mauvais remèdes, ou ne s'astreignent pas à un régime convenable... Il reste quelquefois latent dans l'organisme pendant de longues années pour reparaître tout à coup alors qu'on s'y attend le moins, etc. . »

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