‹ Le mal qu'on a dit des médecins (volume 3)Chapitre 24 sur 106 · JUPITER · texte numérisé non relu

JUPITER

Cessez, je vous l'ordonne, ou loin de ce repas Je vous forcerai bien i porter vos débats.

Q)i'£sculape, avant toi, prenne place à la table. Il est mort le premier, ce seul droit est valable.

(x) Migare, dont il avait eu Onytès, Thérémaque, Démocoon et Créontiades.

(2) Apollon.

LA TRAGODOPODAGRA Drame,

La goutte. — Qpel mortel sur la terre ne reconnaît en moi, qui suis la goutte, la souveraine invincible des douleurs? Ni la vapeur de l'encens ne peut calmer ma violence, ni le sang répandu sur les brasiers ardents, ni les temples où sont suspendues les offrandes de la richesse. Péan, avec s^ remèdes, ne peut triompher de moi, lui, le médecin des dieux du ciel, ni Esculape, le fils de Phébus. Depuis que le genre humain a pris naissance, les hommes ont eu l'audace de vouloir détruire mon pouvoir, en mêlant Tadresse de leurs remèdes. Mille artifices sont inventés contre moi ; Tun broie du plantain, l'autre de l'ache ; celui-ci des feuilles de laitue ou de pourpier sauvage; celui-là du poireau, du potamogéton, des orties, de la consoude; d'autres préparent la canillée qui fleurît sur les marais, du panais cuit, des feuilles de pêcher, de la jusquiame, des pavots, des oignons, de l'écorce de grenade, de l'herbe aux puces, de la racine d'hellébore, du nitre, du fenugrec infusé dans du vin, du frai de grenouille, de la stobée, de la gomme de cyprès, de la farine d'orge, des feuilles de chou cuites, de la saumure, des crottes de chamois, des

excréments humains, de la farine de fèves, de la fleur de pierre d'Asius (i); d'autres font cuire des crapauds, des belettes, des - lézards, des chats, des grenouilles, des hyènes, des élans, des renards. De quel métal les hommes n'ont-ils pas essayé, de quel suc, de quelle sève ? Et les os de tous les animaux, les nerfs, la peau, la graisse, le sang, la fiente, la moelle, l'urine, le lait? Les uns boivent le remède en quatre fois, les autres en huit, la plupart en sept. Celui-ci se purifie avant de boire la potion sacrée; celui-là se laisse abuser par les charmes àts imposteurs ; un troisième fou se laisse attraper par un juif; un dernier, enfln, implore, le pouvoir de la médecine. Mais moi, qui fais pleurer tout le monde, j'arrive d'ordinaire encore plus irritée contre ceux qui recourent à ces moyens, et qui essayent de me chasser.

Ceux, au contraire, qui ne font point de résistance, je me sens bienveillante pour eux, et je les traite avec douceur. Quiconque est initié à mes mystères doit apprendre avant tout  ne dire que de bonnes paroles, à charmer les autres, à tenir de joyeux propos. Tout le monde se met à rire et à applaudir quand on le voit porter aux bains. Je suis cette Até dont parle Homère (2), qui marche sur la tête des hommes avec mes pieds délicats ; le \'ulgaire me nomme

(i) Ville de U Troade.

(2) Iliadt, IX, 500.

ià gouvfê, parce qat je le prends par les pieds (i). J'ai d^à dompté plus d'un héros ; les sages ne l'ignorent pas. Priam aux pieds légers est devenu Priam aux pieds goutteux. Un mal de pied a causé la mort d'Achille, fils de Pelée; Bellérophon eut à supporter les douleurs que je cause. Le souverain de Thèbes, Œdipe, avait les pieds gonflés. Plisthène, un des Pélopides, était podagre, et podagre le fils de Péan, un des chefs de la flotte. Un autre chef des Thessaliens, Podarcès, quoique podagre, prit le commandement des navires lorsque Protésilas eut péri dans un combat. C'est moi qui ai tué le souverain d'Ithaque, Ulysse, fils de Laërte, et non pas l'arête d'une pastenague. Malheureux, vous n'aurez point à vous réjouir de votre insolence et vous en subirez le juste châtiment.

Les médeqns. — Nous sommes Syriens, nés à Damas ; pressés par la faim et par la misère, nous parcourons, errants, et la terre et les fiots. Nous possédons cet onguent, don paternel, avec lequel nous soulageons tous ceux qui sont podagres.

La goutte. — Et quel est cet onguent?

comment se prépare- t-il?

Un médecin. — Un serment redoutable ne me permet pas de divulguer ce secret, et notre père, en mourant, nous a recommandé, comme

(i) Le mot ico^afpa signifie littéralement le piège dans lequtl Vanimal est fris par U pied.

volonté dernière, de ne révéler à personne la puissance de ce remède, qui met un terme à vos cruelles douleurs.

La goutte. — Eh quoi I misérables, il reste encore dans le monde une mixture assez forte pour gêner mon pouvoir? Eh bien ! faisons un pacte, et voyons qui l'emportera de la force du remède ou de mes feux. Venez ici, douleurs aux regards sombres, qui volez de toutes parts, compagnes de mes orgies, approchez. Que Tune embrase le bout dos pieds de cet homme, qu'une autre pénètre dans ses talons; toi, répands ta liqueur acre à l'intérieur de ses genoux ; et vous, pliez-lui les doigts des mains comme de l'osier.

Les douleurs. — Vois, nous avons exécuté tes ordres; ils gisent étendus, faisant entendre, les malheureux, des cris lamentables; notre approche leur a tordu tous les membres.

La GOurrE. — Allons, étrangers, voyons maintenant si votre onguent peut vous servir. S'il s'oppose réellement à ma fureur, j'abandonne la terre, je me précipite dans ses entrailles, je me jette inconnue, invisible, au fond des gouf&es du Tartare.

Le médecin. — Voilà l'onguent appliqué, et les feux de la douleur ne diminuent point.

Le goutteux. — Hélas l grands dieux! je suis transpercé, je suis mort; un trait invisible me déchire tous les membres. La foudre de Jupiter n'a pas de plus terribles effets; les flots

de la mer se soulèvent avec moins de fureur, et les tourbillons de la tempête sont moins impétueux. Suis-je mordu par la dent cruelle de Cerbère ? Le venin d'une vipère me dévore-t-il ? Est-ce le poison de la tunique du Centaure ?

Ayez pitié de moi, déesse, cet onguent n'est pas mon ouvrage. U n'est pas de remède qui puisse arrêter votre course, et tous les suârages vous proclament victorieuse des mortels.

La goutte. — Cessez, tortures, modérez leurs douleurs, puisqu'ils se repentent d'avoir osé me défier; que chacun sache que, seule entre les divinités, je suis intraitable et supérieure à tous les remèdes.

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