‹ Le mal qu'on a dit des médecins (volume 3)Chapitre 76 sur 106 · EGINHARD · texte numérisé non relu

EGINHARD

VIE DE l'empereur charlemagne. XXII.

Sa santé fut constamment bonne, excepté pendant les quatre années qui précédèrent sa mort. Il eut alors de fréquents accès de fièvre ; il finit même par boiter d'un pied. Dans ce temps de souffrance, il se traitait plutôt à sa fantaisie que d'après les conseils des médecins qui lui étaient devenus presque odieux, parce qu'ils lui défendaient les rôtis auxquels il était habitué, pour l'astreindre à ne manger que des viandes bouillies (i).

(i) L'horreur que Charlemagne avait pour les médecins l'em» pécha d'en demander aucun dans sa dernière maladie : il mourut d'une pleurésie à laquelle il ;i'opposa, pour tout remède, qu'une diète sévère .

RICHER (né vers 970)

HISTOIRE DE SON TEMPS (l)

Liv. Il, LIX. — Comment Dêrold fut joué par un médecin et le joua lui-même.

Dans ce temps mourut Dérold, évêque d'Amiens, homme considérable et habitué du palais, qui avait été particulièrement attaché au roi. Il avait une grande habileté dans Tart de la médecine, et Ton raconte que, pendant qu'il servait le roi à la cour, il fut joué par un certain médecin de Salerne, et qu'il le joua de son côté. L'un et l'autre étant très forts en médecine, l'évêque paraissait au roi supérieur; la reine, au contraire, regardait le Salernitain comme plus habile; un artifice du roi montra lequel était le plus initié aux secrets de la nature : il leur fit prendre place à sa table, leur

(1} Traduction par J. Guadeti

cachant entièrement son projet, et leur proposa de fréquentes questions auxquelles chacun répondait comme il pouvait.

Dérold étant versé dans les lettres, tranchait les questions d'une manière satisfaisante ; l'autre, bien que tout à fait illettré, était parvenu cependant, par son esprit naturel, à acquérir une grande expérience des choses. Ils viennent donc, chaque jour, par ordre du prince, s'asseoir à la table royale.

Un jour, on discuta sur la dynamique, et l'on traita longuement de la pharmaceutique, de la chirurgie et de la botanique. Le Salernitain, qui ne comprenait pas les mots étrangers, et qui n'osait en demander l'explication, garda le silence. Mais il conçut une grande envie contre Dérold, et il résolut de l'empoisonner.

Il feignit donc d'avoir pour lui beaucoup d'amitié, mais ayant préparé une composition délétère, il en enduisit, comme ils étaient tous deux à table, l'ongle de son doigt du milieu, et empoisonna la poivrade dans laquelle ils trempaient ensemble ce qu'ils mangeaient. Dérold, ayant pris sans défiance de cette sauce, le poison s'insinua dans ses veines, et il commença à défaillir; mais, ses serviteurs l'ayant emmené, il détruisit, au moyen de la thériaque, l'effet de l'empoisonnenieni , et le troisième jour il se présenta, comme de coutume, au Salernitain.

Lorsqu'on lui demanda ce qui était arrivé, il

répondit qu'il avait été pris d'une légère fièvre de rhume, dissimulant qu'il eût pu se douter de quelque chose.

Son ennemi ne conçut donc aucun soupçon.

Ils redevinrent convives, et Dérold, à son tour, cacha du poison entre son petit doigt et l'index (i), et le répandit sur ce qu'allait manger le Salemitain. Le poison s'infiltrant bientôt dans les veines, détruisit la chaleur vitale. Le malade fut emmené par ses serviteurs; il chercha à combattre l'effet de l'empoisonnement, mais ce fut en vain. Alors, exaltant Dérold, et le prodamant grand maître en fait de médecine, il demanda en grâce qu'il vint à son secours. Dérold, se rendant aux ordres du roi, administra des antidotes ; mais ces antidotes ne purent débarrasser entièrement le patient : la thériaque qu'il prît fit tomber le poison dans son pied gauche, en sorte que, pendant qu'il agissait familièrement avec les gens de la maison, ce poison, à ce qu'on rapporte, remontait en forme de pois du pied dans la veine, et était repoussé dans le pied par l'antidote qu'il rencontrait. Ces deux agents s'étant combattus très longtemps, il se fit un trou dans la peau du pied, qui, envahi par le mal, dut être coupé par les chirurgiens.

(i] Il est bien difficile de comprendre comment on peut cacher du poison entre le petit doigt et Tindex ; l'auteur a voulu écrire ici : annularis.

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