‹ Le mal qu'on a dit des médecins (volume 3)Chapitre 82 sur 106 · CIX. — D*un rusé médecin · texte numérisé non relu

CIX. — D*un rusé médecin

Un médecin ignorant, mais très fin, visitait des malades en compagnie d'un élève. Il leur tâtait le pouls (comme c'est l'usage) et, s'il s'apercevait que leur état avait empiré, il en rejetait sur eux la faute en leur reprochant d'avoir mangé une figue, une pomme ou quelque autre chose défendue. Comme les malades avouaient le plus souvent, le médecin paraissait avoir le don de seconde vue, puisqu'il devinait

si bien les écarts de régime de ses clients. Son élève, que cette perspicacité plongeait dans Tétonnement, finit par lui demander s'il reconnaissait cela aux battements particuliers du pouls, au toucher, ou par quelque autre procédé plus savant. Le médecin, désireux de récompenser sa déférence, daigna lui dévoiler le secret. « Quand j'entre dans la chambre de mon malade,» dit-il, « je jette autour de moi un rapide coup d'œil, et si je vois sur le plancher des restes de fruits ou de n'importe quoi, par exemple des écorces de châtaignes ou des pelures de figues, des coquilles de noix, des trognons de pommes, quoi que ce soit enfin, je suppose que mon malade en a mangé, j'accuse sa gourmandise d'avoir aggravé la maladie, et j'écarte de moi toute responsabilité en cas d'accident. »

Peu de temps après, l'élève s' étant mis, lui aussi, à exercer la médecine, entreprit de faire à ses malades les mêmes reproches ; il les accusait de s'être écartés de l'ordonnance, d'avoir mangé ceci ou cela, selon qu'il pouvait conjecturer par les restes qu'il apercevait. Une fois, il fut appelé auprès d'un pauvre paysan, à qui il promit de rendre bien vite la santé s'il observait exjictement le régime. Après lui avoir prescrit une certaine quantité de nourriture, il s'en alla et promit de revenir le lendemain. Lorsqu'il revint, le mal s'était beaucoup aggravé : trop ignorant et trop sot pour en trouver la cause, il jeta les yeux de tous côtés et ne vit de déchet

d'aucune sorte. Il était bien embarrassé; enfin, en regardant sous le lit, il y vit le bât d'un âne. Il se mit aussitôt à crier : « Enfin^ je vois pource quoi vous allez si mal ; vous avez fait un tel c( excès, que je ne serais pas étonné de vous « trouver mort; malade comme vous Têtes, vous avez mangé un âne 1 » Le bât de Tâne lui indiquait qu'on avait dû faire cuire l'animal, comme un os révèle un plat de viande. Ce ridicule personnage, pris en flagrant délit de sottise, fit rire tout le monde â ses dépens.

CCI II. — Plaisanterie d'un médecin gui donnait les remèdes au hasard.

L'usage est, à Rome, d'envoyer au médecin un peu de Turine d'un malade, avec une ou deux pièces d'argent, pour obtenir une consultation. Certain médecin de ma connaissance écrivait, le soir, sur des bouts de papier (c'est ce qu'on appelle des ordonnances) divers remèdes propres à toutes sortes de maladies, et les mettait pêlemêle dans un sac. Le matin, on lui apportait les urines afin d'obtenir une ordonnance: il plongeait la main dans le sac, en retirait une formule au hasard, et disait en italien au client : « Prega Dio te la mandi huona, » c'est-à-dire; « Prie Dieu qu'il t'en fasse tirer une bonne. »

Triste condition qae celle de ces gens, dont le saint dépendait de la chance et non de la raison.

rOGGIANA

Un grand disait un jour qu'il y avait trois sortes de gens dont on se passerait bien dans le monde. Les théologiens, parce qu'ils ont gâté la religion; les jurisconsultes, parce qu'ils ne font que brouiller la société au lieu de la régler; les médecins, parce que, sous ombre de nous guérir, ils nous tuent le plus souvent. Un théologien, un avocat et un médecin ayant entendu ce propos : a Qu'on nous ôte, dirent-ils, les grands, nous nous contenterons du reste du monde, et le reste du monde se passera bien d'eux. »

J'apprends de M. Darder qu'Ântonius Musa avait tué le jeune Marcellus par ses bains froids. On appelait ceux qui se baignaient dans l'eau froide psychroJytes, Sénèque était de ce nombre. Pline n'approuvait pas ce traitement. « Il ne faut pas douter, dit-il, que tous ces médecins ne trafiquent de notre vie pour acquérir de la réputation en inventant quelque chose de nouveau. »

JOVIANO PONTANO (i) (1426-1523)

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