LXXXVII. — D'un empiriçue qui soignait les ânes
Il y avait naguère à Florence un homme, plein d'assurance et d'audace, qui n'exerçait aucun métier. Il lut, dans je ne sais quel livre de médecine, le nom et la composition de certaines pilules réputées souveraines contre diverses maladies, et conçût l'idée bizarre de se faire d'emblée médecin, grâce à ces pilules.
Après en avoir fabriqué un grand nombre, il sortit de Florence et se mit à parcourir les vil-
(i) Allusions aux Nouvelles lxxvii et cix des Facéties de Pogge, que nous reproduisons à la suite.
(2) Titre que Pogge lui-même avait donné à son recueil de
Facéties. .
(3) Traduction de M. A. Bonneau. 1
lages et les fermes en exerçant la médecine. Il administrait indifféremment ses pilules pour toutes les maladies; le hasard fit qu'elles rendirent la santé à quelques personnes. La renommée de cet ignorant se répandit parmi les ignorants de son espèce, si bien qu'un homme ayant perdu son baudet vint un jour lui demander s'il n'avait pas quelque remède pour faire retrouver les ânes. L'empirique dit que oui, et lui donna six pilules à avaler. Le paysan les prit et s'en alla. Le lendemain, pendant qu'il cherchait sa bête, les pilules firent leur effet ; il se retira dans une oseraie où il trouva son âne qui paissait. Il éleva aux nues la science et les pilules du médecin, et de toutes parts, comme vers un nouvel Esculape, les paysans accoururent en foule vers ce docteur qui avait des remèdes même pour faire retrouver les ânes.