ADAGES
Nihtl ad Medicornm arrogantiam.
Rien n'approche de l'arrogance des médecins.
(i) Adrien Du Jon, savant hollandais, auteur d'Adages divisés en quatre centuries, qui se trouvent en Appendice aux Adages d'Érasme, dans l'édition d'Henri Esttenne.
Euphron le Comique, dans les Synéphèbes, dirige ce trait contre certain fastueux et arrogant personnage : « Tu es un grand sophiste, mais ce n'est rien en comparaison du sourcil hautain d'un médecin. »
Ce proverbe a pris naissance de l'intolérable faute de quelques anciens médecins, au premier rang desquels il faut placer Ménécrates, de Syracuse, qui s'était attribué le surnom de Jupiter pour faire entendre que, tout comme Jupiter, il donnait la vie aux mortels. Glorieux de ce surnom, il s'adjoignait, pour s'en faire un cortège semblable à celui des Douze grands Dieux, ceux qu'il avait guéris de l'épilepsie, leur ayant au préalable fait jurer par serment qu'ils le suivraient partout en qualité de serviteurs. Il donnait à l'un les vêtements d'Hercule, à l'autre celui de Mercure, la chlamyde, les talonnières, le caducée, à un autre celui d'Apollon, à un autre le manteau d'Esculape; lui-même resplendissait au milieu d'eux, en Jupiter, drapé dans un manteau de pourpre, la couronne d'or sur la tête, le sceptre en main, les crépides aux pieds. Et son orgueil ne s'arrêta pas L-^ ; il alla plus loin encore et écrivit à Philippe, roi de Macédoine : a Ménécrâtes-Jupiter, à Philippe, salut. Tu es le roi de la Macédoine, moi, je suis le roi de la Médecine. Tu peux tuer si tu veux ceux qui se portent bien; moi, je puis sauver ceux qui sont malades, et conserver sains jusqu'à la plus extrême vieillesse les hommes
bien portants qui se conforment à mes prescriptions. Voilà pourquoi les Macédoniens te font escorter en armes; moi, j'ai pour escorte les gens qui veulent vivre, et, comme Jupiter, je leur dispense la vie. »
Philippe châtia en trois mots l'orgueil insensé de cette grosse bête. Il lui répondit : « A Ménécrates, Philippe : bonne santé mentale. » Puis il l'invita à un festin, avec tout son cortège de Dieux et fit élever au milieu du triclinium, avec tout l'apparçil usité dans les cérémonies religieuses, une table surmontée d'un autel sur lequel étaient livrées aux flammes les prémices de tous les fruits. Ménécrates y prit place avec ses douze Dieux et, pendant qu'on servait des plats copieux aux autres convives, des enfants se contentaient de lui brûler sous le nez de l'encens, ainsi qu'à sa suite. Reçu de la sorte, voyant qu'on se moquait de lui et que s'il restait il allait mourir de faim, il se retira furieux, suivi de ses acolytes. Le fait a été consigné par Hégésandre dans ses Monumetita litterarum (i).
Thémison, de Chypre, très en faveur aup,rès du roi Antiochus, rivalisait d'orgueil avec Ménécrates, comme le rapporte Athénée. Pareille arrogance est reprochée par Galien à certain médedn thessalien qui, se vantant d'avoir fondé une nouvelle école, dans un ouvrage
(i} Voir les extraits d'Athénée, page 20, et ceux de Plutarque, page 28.
adressé à Néron, prétendait qu'Hippocrate et tous les autres anciens médecins n'avaient émis que des préceptes nuisibles, qu'il n'avait trouvé chez eux rien de bon, soit pour conserver la santé, soit pour combattre les maladies. Mais que quant à lui il surpassait tous les médecins autant que la médecine surpasse les autres arts. Dans ses livres, comme occupant à lui seul la scène du monde entier, il se décerne la couronne, non seulement à Texclusion de tous les médecins, mais comme supérieur à tout ce que la Grèce a compté d'écrivains éminents. Cœlius Aurelianus, Pline et Juvénal ont parlé de Thémison.
JEAN OPORINUS (i) (1530)