INTRODUCTION
Cette seconde Partie étant presque tout entière consacrée à Molière, notre Introduction sera l'examen de deux questions relatives à l'histoire du grand comique :
Pourquoi Molière poursuivit-il avec tant d'animosité Part médical ?
A quelle maladie a-t-il succombé?
Deux questions intéressantes, qui présentent une certaine connexité entre elles.
On a donné bien des explications à l'animosité de Molière contre nos confrères de jadis.
La vie de Molière fut, on le sait, toute d'ennuis : Molière, mari malheureux, aurait aussi été malheureux comme locataire. Son propriétaire,
Dionis, était médecin; Alceste et Diafoirus ne purent s'entendre. La Molière et la Dionis s'étant mêlées du différend, une grosse querelle naquit de cette lutte entre la doctoresse et l'actrice. Suivant cette version, les railleries de Molière auraient été provoquées par les exigences de Dionis. L'Amour médecin, le Malade imaginaire, auraient été destinés à châtier quelque augmentation intempestive ou quelque autre de ces méfaits dont se sont rendus et toujours se rendront coupables les propriétaires de tous les temps.
Suivant certains, cette animosité n'aurait été que la rancune d'un malade incurable contre un art impuissant, quand il n'était pas meurtrier; c'est à la médecine, en effet, qu'il reprochait la mort de « son petit Louis » et celle de son intime ami, le fils de Lamothe Levayer, que, suivant le virulent Guy-Patin, les médecins, avec trois doses de vin émétique, « envoyèrent au pays d'où personne ne revient. »
D'autres enfin racontent que Molière aurait eu pour médecin et ami un certain Mauvillain, qui fut chassé de la Faculté pour avoir donné, un peu à la légère, il est vrai, son approbation à un marchand d'orviétan. Molière n'aurait fait que mettre son esprit au service des rancunes de ce personnage.
Certes, ces différentes circonstances ont pu contribuer à sa mauvaise humeur; mais, selon nous, les véritables causes de cette haine anti -médicale sont complexes.
Remarquons tout d'abord la passion du public pour les plaisanteries grasses auxquelles peuvent prêter les infirmités humaines ; les comédies du temps, le répertoire italien mis à profit par Molière, sont pleins de cette matière louable ou non. Mais il faut ajouter que la foule, outre ses goûts scatologiques , applaudissait à la verve incomparable dont Molière ridiculisait le médecin ou son art, et l'encourageait à frapper de plus belle.
Avouons -le, d'ailleurs, c'était im riche sujet pour un railleur, que ces pédants en robe gothique, coiffés d'un chapeau en éteignoir, trottant à travers les rues de Paris, les riches sur une mule, les pauvres de leur pied, et se troussant de leur mieux. Et leur jargon, les cabricias arci catalamus, dont ils s'empressaient de farcir l'ordonnance du moindre clystère! Et leur avidité, de laquelle font foi les mémoires de l'époque ! Quant à leur science... hum ! leur science? Qu'on relise dans Saint-Simon le récit de la mort de Louis XIV; qu'on se rappelle la fameuse consultation que Molière parodie avec tant d'esprit dans l'Amour médecin, et qui eut lieu à Vincennes, pour Mazarin mourant, entre Guénaut, Des Fougerais, Brayer et Valot ; l'un affirmait que le cardinal avait le foie malade, l'autre soutenait mordicus que c'était le mésentère, le troisième accusait la rate et le dernier le poumon.
Des discussions byzantines formaient alors la base de la pratique médicale : une anecdote racontée par Jean Bohne, professeur à Leipsig, n'a rien exagéré. Deux médecins ordonnent une pomme cuite à leur
lopper? Dans une feuille de papier cris ou dans une feuille de vigne? Discussion appuyée, de pan et d'autre, sur les meilleurs ruinant, injures, bataille, le différend fut vidé par un échange de coups de
Du reste, les persiflages de Molière eurent le plus heureux effet et justifient la qualification de «grand justicier des travers de son temps », que L. Moland donne à notre immortel comique. « Si, dit judicieusement Perrault, Molière ne dessilla pas les yeux des malades, il ne fut pas étranger aux améliorations que subit l'exercice de cette profession ; ses sarcasmes, plus efficaces que beaucoup d'ordonnances, guérirent les médecins de quelques-uns de leurs ridicules pédantesquea. »
Quant à la véritable opinion de Molière sur la médecine, elle se trouve dans la bouche de Béralde : * Ce ne sont pn'nt, dit-elle, les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine » ; et il complète sa pensée dans la préface de Tartvfi .- « La médecine, écrit-il, est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons, et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. »