UNE CONSULTATION APRÈS DÉCÈS
A Monsieur le Professeur Germain Sèe.
Bien honoré Maître,
Permettez-moi de vous demander une consultation. Le sujet à examiner est mort depuis plus de deux cents ans ; c'est notre cruel et sympathique ennemi Molière.
Cette consultation sera son châtiment : que, même après sa mort, il soit la proie des médecins !
« Le genre de mort auquel il succomba, dit le docteur Maurice Raynaud dans Les Médecins au temps de Molière, rend très probable la supposition qu'il était atteint depuis longues années d'un anévrysme qui se rompit dans un effort. » Malgré la grande autorité de ce regretté maître, les derniers moments de Molière et sa santé délicate ont fait naître le doute dans mon esprit et me portent à préférer au diagnostic anévrisme celui de phtisie pulmonaire. J'espère que vous voudrez bien, avec votre haute compétence, m'aider à dissiper cette incertitude.
Voici jjraiiil comique :
« Le vendredi t? février 1673, jour où l'on devait donne- la troititme représentation du Malade imaginatrr, Molière se trcLva tourmenté de 51 fluxion beaucoup |'lu- qu'ù !'<:rdinaire, ce qui l'engagea â iaiie appeler ?.. femme, 1 qui il dit, en présence de Baron : o Tant que ma vie a été mêlée égale-
- met» de douleur et de plaisir, je me suis cru j heure 1 s ; ir. 1 . : d'hui, que je suis accablé « de peioes sans pouvoir compter sur un moment « de satisfaction e". de douceur, je vois bien qu'il « me faut quitter la partie. Je ne puis plus tenir
* contre les couleurs et les déplaisirs qui ne me
* donnent pas un moment de relâche. Mais, ajouta-
* t-il en réfléchissant, qu'un homme souffre avant
- I 1 V.iliue ft Ifirjn furent vivement touches du discourt de M. de Molière, auquel ils ne s'at- ■t ridaient pat, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, [es larmes aux yeux, de ne point jouer ce pur- la, et de prendre du repos pour se remettre:
* Comment voulez-vous <]iit je fasse? leur dit-il,
* il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que « leur journée pour vivre ; que feront-ils si l'on ne
- joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de
* leur donner du pain un seul jour, le pouvant
* faire absolument. •
K Mai! il envoya chercher les comédiens, à qui
il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne jouerait point ce jour-là, s'ils n'étaient prêts à quatie heures précises pour jouer la comédie : « Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, «c et vous pouvez rendre l'argent. »
« Les comédiens tinrent les lustres allumés précisément à quatre heures ; Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçut qu'en prononçant juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en était aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venait de lui arriver.
«c Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce qu'on disait de la pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avaient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que, plus on les représentait, plus on les goûtait. «c Mais, «c ajouta-t-il, vous paraissez plus mal que tantôt.» — « Cela est vrai, lui répondit Molière, j'ai un « froid. qui me tue. » Baron, après lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer ; il envoya chercher ses porteurs, pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait.
« Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon dont la Molière avait toujours provision pour elle ; car on ne pouvait
ivoir plus de soin de sa personne qu'elle n'en avait. I Eh non! dît-il, les bouillons de ma femme sont
• de vraie eau-forte pour moi ; car vous savez tous
• les ingrédients qu'elle y fait mettre ; donnez-moi
• plutôt un petit morceau de fromage de Parme- « san. « Laforêt lui en apporta avec un peu de
: il a
fit n
( Un 1
été un muuicnt, iju'il einnys demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. « Tout
* ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je « l'éprouve volontiers ; mais les remèdes qu'il faut
* prendre me font peur; il ne faut rien pour me 4. [aire perdre ce qui me reste de vie. s Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière :
* Voici, dit-il, du changement. » Baron ayant vu le sang qu'il venait de rendre, s'écria avec frayeur. — a Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, ( vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cepen- « dant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle
gieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui prodiguèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien, et toute ta n pu i forait A la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l'âme entre les bras de ces deux bonnes Mettre ; le sang qui lui sortait
par la bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort (i). »
Est-ce bien ainsi que se rompt un anévrisme ? La rupture de cette poche n'est-elle pas plus promptement mortelle, foudroyante, même? Et cette hémoptysie ne ressemble-t-elle pas plutôt à celle que Ton observe dans certaines phtisies congestives? D'ailleurs, les expectorations sanguines dataient de loin : deux fois, en 1667, elles tinrent Molière éloigné de la scène. On pourrait, il est vrai, les attribuer à une maladie organique du cœur, mais alors l'hémorragie n'est jamais assez abondante pour entraîner une mort aussi rapide ; et les symptômes des affections cardiaques, en particulier l'hydropisie des membres inférieurs, font complètement défaut.
Ajoutez aux crachats sanguinolents, la toux fréquente et habituelle dont Molière était déjà incommodé en 1668, au moment où il jouait Harpagon, dans l'Avare ; le pauvre homme en plaisantait même : Frosine trouve que « sa fluxion ne lui sied pas mal et qu'il a bonne grâce à tousser. » Dans une pièce de 1770, Elomire (2) hypochondre, Le Boulanger de Chaiussay note aussi ce détail :
Oui, c'est lui; je le viens de connaître à sa toux;
Ce pamphlet dialogué nous apprend aussi à quel état d'amaigrissement était arrivé Molière :
(1) 11 était âgé de cinquante-un ans.
(2) Anagramme de Molière.
ELOMIRB
Et ces bras qui naguère étaient de vrais gigots Comment les trouves-tu?