‹ Le Mal qu'on a dit des médecinsChapitre 67 sur 116 · Acte III, Scène III · texte numérisé non relu

Acte III, Scène III

Béralde. — ... Est-il possible que toujours embeguiné de vos apothicaires

vos Médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature 1

Argan. — Comment l'entendez-vous, mon frère?

Béralde. — pentends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.

Argan. — Mais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve; et que monsieur Purgon dit que je succomberois, s'il étoit seulement trois jours sans prendre soin de moi?

Béralde. — Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous qu'il vous enverra dans l'autre monde.

Argan. — Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez point à la médecine?

Béralde. — Non, mon frère ; et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.

Argan. — Quoi! vous ne tenez pas véritable

une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée?

Béralde. — Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes; et, à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule, qu'un homme qui veut se mêler d'en guérir un autre.

Argan. — Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre?

Béralde. — Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères jusqu'ici où les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connoître quelque chose.

Argan. — Les Médecins ne savent donc rien, à votre compte?

Béralde. — Si fait, mon frère : ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser; mais pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout.

Argan. — Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les Médecins en savent plus que les autres.

Béralde. — Ils savent, mon frère, ce que je

vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.

Argan. — Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que dans la maladie tout le monde a recours aux Médecins.

Béralde. — C'est une marque de la foiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur an.

Argan. — Mais il faut bien que les Médecins croient leur art véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mêmes.

Béralde. — C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans Terreur populaire, dont ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y être. Votre monsieur Purgon, par exemple, n'y fait point de finesse : c'est un homme tout Médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds; un homme qui croit à ses régies plus qu'à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croiroit du crime à les vouloir examiner; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile; et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne, au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra

vous faire, c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera; et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu'en un besoin il feroit à luimême.

Argan. — C'est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc quand on est malade?

Béralde. — Rien, mon frère.

Argan. — Rien?

Béralde. — Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes et non pas de leurs maladies.

Argan. — Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.

Béralde. — Mon dieu ! mon frère, ce sont pures idées dont nous aimons à nous repaître; et de tout temps il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire parce qu'elles nous flattent, et qu'il seroit à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un Médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de

i une pleine facilité de ses fonctions; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les

Axgan. — C'est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tète ; et vous voulez en savoir plus que tous les grands Médecins de notre siècle.

Bésalde. — Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands Médecins : entendez-les parler; les plus habiles gens du monde : voyez-les faire; les plus ignorants de tous les hommes.

Argaw — Ouais ! v e que je

s êtes t

il quil

Béralde. — Moi, mon frère, je ne prends joint à tâche de ce chacun, à ses périls e

ce qu'il lui plait. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous; et j'aurois souhaité Je pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes, et, po^ 1 vous divertir, vous mener voir sur ce chapitt e quelqu'une des comédies de Molière.

Abgan. — C'est un bon impertinent q** c votre Molière, avec ses comédies; et je le trou"* je bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes ge ^* =lS comme les Médecins!

BÉralde. — Ce ne sont point les Médecin** 1 qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.

Argan. — C'est bien à lui à faire de s=^ mêler de contrôler la médecine I Voila ua bo ■^ c= nigaud, un bon impertinent, de se moquer de^^ consultations et des ordonnances, de s'attaqu^ï^ au corps des Médecins, et d'aller mettre su*— * son théâtre des personnes vénérables comme ce-ess» messieurs-là 1

BÉralde. — Que voulez-vous qu'il y mette» * que les diverses professions des hommes? On ^, met bien- tous les jours les princes et les rois, ^^ qui sont d'aussi bonne maison que les Méde-- —

Argan. — Par la mort non de diable! sï-^^ j'étois que des Médecins, je me vengerois d^^** son impertinence; et quand il sera malade, je le^^ laisserais mourir sans secours. Il auroit beau*-* faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas la moindre petite saignée, le moindre petit lave-

: je lui dirais, Crève, crève, cela t'apune autre fois a le jouer de la faculté.

Béralde. — Vous voilà bien eu colère contre

Argak. — Oui, c'est un mal avisé; et si les jidecins sont sages, ils feront ce que je dis. Béralde. — Il sera encore plus sage que vos Médecins, car il ne leur demandera point

Argak. — Tant pis pour lui, s'il n'a point

remèdes.

Béralde. — Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis ; vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec laladie; mais que, pour lui, il n'a jusiement de la force que pour porter son mal.

Argak. — Les sottes raisons que voila!

Tenez, mon frère, ne parlons point de cet -la davantage, car cela m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.

Scixe FI.

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