‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 109 sur 219 · AUTRE · texte numérisé non relu

AUTRE

Un chanoine ignorant eut de gaudir envie.

Trouvant un Médecin, luy demande en mocquant. Monsieur, à vostre advis, est-ce point maladie,

Q.ue ie ne puis pisser sans peter quand et quand? Non, non, ce n’est point m.al, respond le Médecin, Les .asnes de nature en font tousiours ainsi.

EX LATIX

Qiiôd m'mgemlo carat, medico testante Sacerdos,

Hac nalnram asini conditioue tend.

Explication donnée par tin de ses familiers, a un Médecin qui se vante que personne ne se plaint de lui.

Il y avoit en ceste Sérée un Médecin, qui va respondre, que personne ne se plaignoit de luy. Un sien familier luy dit : Hé! vrayment ie le croy bien, car tu les as tuez : et, comme dit Nicocle, adiousta-il, les Médecins sont heureux, de ce que le Soleil regarde leurs belles cures, et la terre couvre leurs faultes : et si les plus sçavans et expérimentés ne laissent point languir et pourrir leurs malades. Et encores que les Médecins tuent les personnes, toutesfois ils médecinent, ce dit Sophoclès, parce que le meilleur et dernier Médecin des malades, c’est la mort. Le médecin lui répliqua, qu’il s’esbahissoit de quoi il parloit mal des Médecins, luy qui ne les avoit iamais expérimentez. Son voisin lui respondit, si ie les avois une fois essaiez et mis en besongne, je n’aurois garde d’en dire mal, car ie ne serois pas en vie. Puis va dire en continuant, que ce n’estoit pas de maintenant qu’on blasmoit les Médecins et la médecine : car Platon dit qu’il n’y a rien qui démontre mieux une République corrompuë et vitiée que la multitude des Médecins et Magistrats : car comme la multitude des maladies augmente le gain des Médecins, aussi la peste des procès apporte de l’argent aux Advocats.

Où il est question de la confiance des Médecins.

... Geste asseurance fît guérir Alexandre, lequel se fioit tant à son Médecin, qu’encores que Parmenio, un de ses plus favoris, l’eust adverty de se donner garde de ses médecines, ne laissa d’avaller ce que luy avoit ordonné son Médecin, luy monstrant par apres la lettre de Parmenio. Mais quand on n’a pas confiance au Médecin, cela est cause que la vertu naturelle n’est pas obéissante à la vertu imaginative, pour faire bonnes operations, et pour réduire la medecine de potentia ad actum, comme les Médecins parlent.

Mensonges et roueries des Médecins.

Ne faut donc trouver estrange, répliqua notre Médecin, si nous autres Médecins mentons bien souvent, n’estant permis qu’aux Médecins le mentir, et avons une escriture et un langage à part, ne parlans pas aucunes fois clairement quand allons voir les malades, et se moquer, si nous sçavons quelque mot de grec, de l’alléguer, et si nous nommons les maladies, les herbes, les simples, et les composez, et les remèdes, par noms incognus. Grecs, Arabes, ou Barbares; parlans Latin devant les femmes, et usans de charactères Grecs, de mots Arabes, et de notes Latines abbrégées, brouïllans quelquefois l’escriture si bien qu’on ne la peut lire. Ce que plu-

sieurs toutesfois blasment et reprennent, disans que nous faisons cela par ostentation. Mais cela se fait, disoit nostre Médecin, craignant que si on descouvre nos receptes, on ne fist pas si grande estime de nostre médecine : et aussi à fin que les malades ayent meilleure fiance aux remèdes de la médecine : dautant que si nous appellions une racine, une herbe, ou une fleur, ou une escorce, de son commun nom, et en François, et ils l’entendent, et sçavent que c’est un simple, et un remède qui croist en leurs iardins, ils n’y auront pas si grande fiance : parce que, comme dit Pline, les hommes ont moindre foy et confiance ès choses qu’ils entendent. Que si vous parlez en langage étrange, et qu’on n’entende point vos remèdes, le malade, et les assistans penseront ces médicamens divins, et veuans d’un autre monde : ce qui fortifiera si bien la nature du malade, qu’elle en pourra chasser et surmonter le mal.

Erreurs dans les prescriptions.

Mais aussi, répliqua un de la Sérée, qui n’usoit que d’une seule médecine, qui est de n’en prendre point, i’ay grand peur que mettiez une de vos notes pour l’autre, principalement au charactère qui dénote une once, qui est faict ainsi’ 3, et à celuy qu’on met pour une dragme, qui s’escrit comme cestuy-cy 5, car il ne faut qu’une iambe et traict de plume trop ou peu.

pour conduire un homme iusques au lendemain de la Toussaincts : et ne me fie davantage, adioustoit-il, à leur Scrupuïus, que i’ay touiours en mon esprit et conscience ; ne me fiant pas plus à leur semis, qui n’est qu’une trenchée : ny en leur Latin et langage incogneu, que bien souvent les Médecins ne les Apothicaires n’entendent point : comme i’ay veu practiquer une vieille recepte, où il y avoit, ponetiir in pelle arietina (i), ils le mirent et fricassèrent en une poile d’airain.

Senteurs familières aux Médecins.

... On ne faict point de’ deshonneur à un Médecin de lui apporter de la matière fecale, puis que cela leur sert à iuger de la maladie, ou de la santé, aussi bien que rurine, et puis leur maistre Hippocrate, Prince des Médecins, en a tasté, à fin de cognoistre mieux la nature de la maladie : de quoy on a faict deux vers :

Qiiiim dicam citlo mcrâam œgrotaute cacatam,

Non cmentito vierdicus ore vocor (2).

Avarice et cupidité des Médecins.

Ceux de la Sérée ayant ris un peu, il se va lever un de nostre compagnie, lequel n’ayant

(1) Q.u’011 le mette dans une pe.iu de bélier.

(2) La traduction de cette incongruité a été donnée dans la note 2, page 226, 1'"'= série.

iamais esté malade, ne prins médecine, va dire que les Médecins ne l’aimoient guères, n’aimans les sains ne les Saincts : Ils n’aiment pas, disoit-il, les sains qui sont en vie, car ils ne gaignent rien avec eux ; ni les Saincts de Paradis dautant qu’ils guérissent les maladies. Puis parlant librement, comme n’ayant que faire d’eux, il va adiouster, que iit plurimum, comme ils prennent leurs Aphorismes, les Médecins sont naturellement avaricieux, et feroient mieux la gelée que les Apothicaires, car ils prennent . bien ; tesmoing le Médecin du Roy Louys XI, nommé Côtier, qui reçeut, ce dit de Commines (i), en cinq mois de luy cinquante quatre mil escus, et le Médecin de Boulongne, nommé d’Appour (2), lequel se faisoit payer par iour sortant de la ville, cinquante escus : ces Médecins ne daignans faire un pas, si ce n’est pour de l’argent, ou qu’on les contraigne, comme fit Minos, qui mit prisonnier Esculape, le contrai-

(1) Voir page 10 de ce volume.

(2) Petrus Aponus ou Petrus de Apono. « Pierre, né à Abano en 1250, mort à Padoue en 1316. Il était sous le coup d’une accusation de magie quand il mourut; néanmoins, l’Inquisition continua le procès et ordonna que le corps du coupable 'fût exhumé et livré au bûcher. La servante de Pierre, qui avait été sa maîtresse, fit déterrer son corps pendant la nuit et lui donna la sépultufe dans une autre église. Les inquisiteurs s’en prirent alors au portrait d’ Abano et le firent brûler en place publique par le bourreau. Pierre d’ Abano avait une aversion extrême pour le lait et le fromage ; il n'en pouvait voir sam tomber en syncope. » (P. Ristelhuber.)

gnant de luy faire revivre son fils. Aussi le nom de leur Prince ne vient pas de l’équivoque de ce cul hape, mais, d’escu hape.

Moyen employé par un gentilhomme pour guérir son Médecin.

... Et ce qui arriva n’y a pas longtemps entre un Médecin et un gentil-homme, vous fera sçavant que les Médecins ont l’argent en recommandation. C’est que ce Médecin estant tombé malade se faschoit tout plein, non pas tant du mal, que de ce qu’il ne gaignoit rien. Le gentilhomme, qui aimoit ce Médecin, parce qu’il estoit habile homme, et cognoissant son naturel, l’alloit tous les iours visiter, et en sortant laissoit secrètement de l’argent sur le lict du Médecin : mais ayant long temps continué, on luy demanda pourquoy il faisoit cela. Lequel respond, qu il ne sçavoit point de meilleur moyen pour guérir son Médecin, que de luy bailler de l’argent. Ils sont, disoit-il encores, glorieux et superbes, tesmoing Ménécrate qui s’accomparageoit au Roy Philippes, et disoit que le Roy gardoit de mal seulement ceux qu’il pouvoit faire mourir, mais que luy il gardoit les sains de mal, et guérissoit les malades, et les préservoit de la mort'. Davantage ce Ménécrate disoit que Philippes estoit Roy de Macédoine, mais luy qu’il estoit Roy de la Médecine. Dont le Roy luy escrivant fut contrainct mettre

— Al —

en une espitre qu’il lui envoyoit, Philippns Menecrati sanitatem (i).

De l’arrogance des Médecins.

Geste superbité et arrogance de Médecins, répliqua un de la Sérée, est cause, à mon advis, dequoy ils desdaignent guérir et ordonner des médecines pour les chevaux, et autres animaux : combien que nous trouvions que les bons et anciens Médecins s’employoient à la cure des bestes aussi bien qu’aux maladies des hommes : tesmoing ce que nous trouvons par escrit de deux Médecins, à qui leurs noms ne convenoient point, le nom d’un convenant mieux à l’autre : car Sosander (2) fut appelé ainsi pour ce qu’il gardoit les hommes par sa médecine : mais il estoit Médecin pour les chevaux. Hippocrates fut ainsi appelé d’un mot Grec (3), scachant quelque chose de la curation des chevaux. Ce nom toutesfois ne luy convenoit point, d’appeler Médecin des chevaux, celuy qui estoit si fameux Médecin des hommes. Et voicy l’Epigramme qui me l’a apprins :

Hippocrates homînum, tiique, à Sosander, equorum Morbos edocti pellere rite malos,

(1) Voir page 21, série.

(2) Nom composé de deu.\ mots grecs qui signifient sauveur d’hommes.

(3) "luno;, cheval.

hoiHuta viutate, ont arlein, malé convenit aller • Ex ai le allerius vonien ut accipiat (i).

Ils sont ords et sales, quelque veloux et taffetas qu’ils portent : car il est force que quiconque naist escarbot, se veautre et fouille en la merde. Et si sont lunatiques, dautant qu’il n’y a mousche qui osast approcher du lieu où ils escrivent leurs receptes et ordonnances. Atliénee dit, adiousta-il-encores, que s’il n’y avoit point de Pédantes et Grammériens, qui font la mesme arrogance, qu’on ne pourroit trouver des gens plus sots que les Médecins (2). Et vous diray encores des Médecins ce mot, Pccdagogîcium et Médicinale judicium ferre non possnnt (3). A cette cause, les Médecins ont esté à Rome si peu recommandables, que ceux qui Festoient et l’exerçoient estoient ou Barbares, ou Grecs, ou venus d’esclaves.

A quoi servent uniquement les Médecins.

Une Fesse-tondue, qui . n’entendoit rien en tout ce discours, s’adressant à nostre Médecin, luy v'a dire, que toute la medecine de ce temps,

(i) Vous êtes habiles à guérir les maux, toi, Hippocrate, chez les hommes, toi, Sosandre, chez la race hippique, tchangez donc ou \os noms ou votre art, car il ne convient pas que l’on emprunte son nom à l’art de l’autre.

(2; C est Heraclite qui, le premier, a lance cette boutade Voir page 7, fc série.

(3)1 édagogues et médecins sont incapables de porter un jugement.

et tous les Médecins, avec leurs Apothicaires, ne tendent qu’à une fin, qui est de faire bien chier (ainsi parloit-il) et sans cela, ie ne voy point à quoy servent leurs receptes et drogues. Qu’il soit ainsi, adiousta-il, ces iours passez un mien voisin se courrouçant à un Médecin, ne luy dit autre chose, sinon. Monsieur le Médecin, ie ne te crains en rien, que me sçaurois-tu faire ni toy, ni ton Apothicaire? Vous ne me sçauriez rien faire que de me faire bien chier.

Réponse d’îin malade a deux Médecins qui le surp7'ennent regardant dans son poneau.

Aussi en sommes-nous venus iusques-là, que si le malade, qui a prins une médecine, ne rend force excrémens, il iugera qu’il est mort, ou pour le moins que la médecine ne vaut rien, et qu’il a perdu son argent, mesme le Médecin faisant de l’entendu, en accusera l’Apothicaire qui n’en pourra mais.

Si bien que i’ay veu plusieurs malades à qui il falloit apporter le poneau pour veoir s’il y avoit bonne opération, et s’il y en avoit assez pour leur argent. Entre autres, deux Médecins trouvèrent leur malade, qui visitoit sa matière fécale, et luy demandèrent, Q.ue faites-vous là monsieur? Les excrémens sont aussi fallacieux que les urines, luy dirent-ils. Le malade, faschc de ce que la médecine n’avoit point fait bonne

opération, comme il luy sembloit, leur respond, ie regarde s’il en y a assez pour vous deux. Nostre Médecin se prenant à rire, va dire. Après ces Médecins, tant qu’ils dureront : n’y a-t-il plus rien? Si a, ce dit un autre, de mon Médecin, lequel m’ordonna un iour une médecine, dont m’estant bien trouvé, advint que pour mesme maladie, ie prins la mesme médecine, qui ne fit rien. le demande à mon Médecin, pourquoy à ceste fois la médecine ne m’avoit faict aussi grand bien qu’à la première fois. Il me respond brusquement, parce que ie ne l’ay pas ordonnée.

Après toutes ces risées, quelqu’un commença à dire, que veu l’ignorance de nos Médecins, il seroit de besoin que chasque Médecin ne guesrit qu’une maladie, ou de la maladie d’un seul membre, comme faisoient les anciens : encores, disoit-il, seroient-ils bien empeschez, veu que Galien dit que l’œil, qui est des plus petites parties du corps, peut estre molesté de cent douze manières ^ie maladies.

Réponses : Tant pis! Tant mieux! d’un Médecin a ses malades.

Je m’esbahis, répliqua un autre, que puis que ces compositions ne servent à rien, et coustent tant, comme il se trouve des Médecins qui les ordonnent : si ce n’est pour se rendre admirables, et que le malade pense que l’or et les

pierres, tant estimées et chères, ont plus de vertu que tout autre chose, pour ce qu’on ne les donne qu’aux riches. Vraiment, adiousta-il encores, i’aimerois mieux le Médecin que ie rencontray chez un malade, dautant qu’il ne met point les patiens en frais, et en danger, les chargeans de beaucoup de médecines et fortes, comme fait la plus- part. Car quand le malade lui disoit, la fiebvre m’a prins en un grand froid, il ne faisoit que dire, tant pis : puis quand il disoit, elle ne m’a guères duré, il respondoit, tant mieux, et non autre chose. Si le malade disoit, ie boy du vin qui n’est guères bon, tant pis, disoit le Médecin : l’en ay bien de meilleur, disoit le malade, tant mieux, respondoit le Médecin. Ce Médecin estant appelé à un malade, et ne sçachant qu’y faire, pria un sien voisin, qui se mesloit de bailler quelques receptes, d’ordonner quelque chose : qui luy va respondre, qu’il n’en feroit rien, parce, disoit-il à ce Médecin, queie n’ay pas lettre de tuer comme vous.

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