APOLOGIE POUR HÉRODOTE
Un médecin de Paris ayant guariun abbé, et n’ayant esté salarié, luy baille une medecine qui le rattacha tellement au Uct, qu’il n eust meilleur expédient que de luy envoyer argent.
J’ay crainte que je ne sois suspect d’avoir
intelligence avec les médecins, si je ne di mot d’eux, après avoir tant parlé des apothicaires. Pour donques obvier à un tel souspeçon, je parleray aussi des médecins : et commenceray mon propos par un conte recité un jour en la ville de Paris en la maison de feu mon père en trèsbonne compagnie, par un qui estoit docteur en médecine, et qu’on avoit en bonne réputation ; mais de laquelle il perdit beaucoup à l’endroit de tous ceux qui furent auditeurs de son conte. Je pensois (dict-il) un gros abbé, et en avois si bien faict mon devoir, qu’en peu de jours je Pavois remis debout : or apperceu-je qu’au lieu qu’estant au fort de sa maladie il me promettoit chiens et oiseaux, alors qu'il commença à revenir en convalescence il sembloit ne me voir pas de bon œil, et ne faisoit aucune mention de me contenter de mes peines. Voicy donc le moyen duquel j’usay pour me faire payer : Je luy donnay à entendre que je craignois fort une rechute pire que la maladie, et que j’en avois ja de grandes conjectures : et pourtant qu’il luy falloir prendre encores une médecine. Laquelle je luy fit faire telle, qu’environ deux heures après l’avoir prise, il trouva qu’il avoit conté sans son hoste, et qu’il avoit plus grand besoin de moy que jamais. Se trouvant donc en tel état, envoyé messagers les uns sur les autres vers moy : mais comme auparavant il avoit faict de l’oublieux quant à me contenter, aussi faisois-je alors de l’empesché. En lin m’envoya un servi-
teur qui me garnit très-bien la main, et puis me dict que son maistre me prioit pour l’honneur de Dieu que je l’allasse visiter : et qu’il n’en pensoit pas reschapper. Ce serviteur donc ayant usé du vray moyen pour faire cesser tous mes empeschemens, fit tant que je l’allay visiter, et au bout de trois jours le rendi gay comme Perot : au bout desquels j’eu derechef la main garnie -
Voyla le conte quasi mot pour mot comm’ il fut faict par un médecin : qui ne pensoit par iceluy faire si grand tort à sa réputation comme depuis il s’apperceut l’avoir faict : voire si grand qu’il eust voulu s’estre mors cinquante fois la langue plustost qu’il luy en fust eschappé un mot : mais d’autant que les auditeurs qu’il avoit, ne vouloyent pas tous les biens du monde aux moines,^ il se fioit sur cela qu’on ne remarqueroit point en ce conte la mauvaise conscience de laquelle il avoit usé a-lendroit de cest abbé, et qu’on ne s’en feroit que rire. Mais Dieu permit que le tesmoignage qu’il portoit contre soymesme, ne tomba pas à terre, ains fut très-bien recueilli. Or la-dessus je vous laisse penser lecteurs, en combien de dangers tombent les poures patiens, quand ils tombent es mains de telles gens Car si en appliquant tout ce qu’ils ont de bon sçavoir en leur art, et tout ce qu’ils ont de bonne conscience, bien souvent pensans bien faire ils font mal, et ne s’apperçoivent de leur faute sinon après que les personnes ont ja passé
le pas, que sera-ce quand de propos délibéré ils bazardent la vie de ceux qu’ils ont entre leurs mains, pour voir l’expérience de quelques paradoxes, receptes qu’ils ont forgées de la nuict? (et qui est bien pis) quand il leur prend envie de se venger de ceux qu’ils ont en leur puissance, aussi bien que le barbier ha ceux ausquels il tient le rasoir sur la gorge?
Un médecin de Boulongne se faisait payer, pour
aller voir un malade hors la ville, cinquante escus
pour chaque jour.
Mais je laisseray ce propos, comme appartenant plustost au titre des homicides que des larrecins : et me suffira de parler de ceux lesquels tant plus font les cemetières bossus (i), tant plus grosses aposturaes font venir à leurs bourses : qui couvrent leur ignorance d’outrecuidance et imprudence. Car je croy que nostre siècle et son prochain voisin fourniront des exemples d’avarice et d’ignorance plus grande en aucuns médecins qu’aucun des précédens. Et premièrement quant à l’avarice, ou en lisonsnous une pareille à celle d’un nommé Pctrus Aponus ou Petrus de Apojio, lequel estant professeur de Médecine à Boulongne la grasse, toutes et qualités fois qu’il sortoit de la ville pour aller visiter quelque malade se faisoit payer cinquante
(i) Allusion au proverbe ; A jeune médecin, cimetière bossu.
écus par jour : et ayant esté une fois mandé du Pape (i), avant que partir, fit marché à quatre cens escus par jour.
Sur lequel propos il me souvient de ce que raconte Philippe de Commines d’un médecin nommé maistre Jacques Cottier auquel le roy Louys onzième donna cinquante quatre mille escus contant (2).
Or ces deux exemples nous garderont de nous esbahir de ce que Froissart (3) raconte d’un médecin nommé maître Guillaume de Harsely, qui guarit le roy Charles sixième, et luy fit recouvrer le sens et la santé, asçavoir qu’on luy trouva après sa mort jusques à trente mille francs.
L’avarice du médecin Syîvius.
Mais s’il faut parler d’un médecin qui ait surmonté en avarice non pas seulement tous les médecins qui ont jamais esté, mais (peut-estre) tous les i^varicieux desquels on ha jamais ouy parler, il ne nous faut point aller si loin, mais parler d’un qui est mort depuis neuf ans seulement, ou environ : nommé Jacobus Sylvius, de l’avarice duquel je déclareray un seul traict, qui pourra faire penser à plusieurs autres. Dieu avoit donné à ce personnage un tresgrand et
(1) Le pape dont il s’agit est Honorius IV. Voir la note, page 45.
(2) Voir page lo.
(3) Voir p.age 6.
très profond sçavoir en médecine, et spécialement l'avoit doué d’un boutehors admirable, pour se faire entendre en language Latin autant bon et pur que l’art le peut porter : et pour le faire court, ce médecin avoit telles grâces spéciales en la théorique, que s’il les eust eues pareilles en la prattique, on le pouvoit appeler un second Galien : mais il avoit tellement laissé l’avarice gangner sur soy, voir elle luy avoit tellement faict oublier Dieu, qu’au lieu que pour l’honneur d’iceluy, en mémoire des grandes grâces qu’il avoit receues de luy, il devoit instruire particulièrement et en privé quelques poures escholiers, il n’endurqit estant en chère que cinq ou six poures d’entr’eux ouïssent sa leçon gratis et sans avoir payé, encore qu’ils fussent parmi deux cents ou trois cents autres qui avoyent payé chacun leur teston pour mois : mais prenoit ceste matière si fort à cueur qu’un jour à Paris au collège de Tricquet (dedans lequel il vouloit faire leçon avant qu’il fust lecteur du Roy) appercevant deux poures escholiers, lesquels il sçavoit n’avoir point payé, leur commanda de sortir : et voyant qu’ils ne le vouloyent faire, dict aux autres auditeurs que s’ils ne cliassoyent ces deux-la, il ne continueroit pas sa leçon. Ce que je ne raconte point pour l’avoir ouy dire, mais pour l’avoir veu. Et fut trouvé ce tour si estrange, que bien tost après fut faict un épitaphe par un Escoçois, à-fin qu’il ne l’attendist quand il voudroit mourir (ce qui
n’avint toutesfois que long temps depuis) en ces deux vers qui sont de fort bonne grâce, pour exprimer combien pour son avarice il esloit de mauvaise grâce :
Sylvius hic sitiis est, gratis qui nil dédit nnquam : Mortuus et gratis quod legis ista, dolet (i).
C’est à dire (ainsi que je l’ay traduict,)
Ici gist Sylvius, auquel onq en sa vie
De donner rien gratis ne prit aucun’ envie :
Et ores qu’il est mort et tout rongé de vers,
Encores ha despit qu’on lit gratis ces vers.
Ce mesme personnage, outre l’avarice de laquelle il brusloit, avoit ceste malheurté, qu’il portoit envie à tous ceux qui estudioyent en cest art duquel il faisoit profession, et sembloit les en vouloir dégouster. Dequoy pourroit rendre encore bon tesmoignage l’oraison qu’il fit en la première leçon après estre crée lecteur du Roy, ou en la seconde. Car il me souvient qu’outre ce qu’il vouloir donner à entendre qu’il n’y avoit
(i) Guillaume Colleter, dont le fils fut si cruellement bafoué par Boileau, composa sur cette épitaphe la variante suivante :
De l’avare Dubois la science féconde
Ne donna rien pour rien tant qu’il vécut au monde,
Et si son corps s’anime encore pour le bien,
11 est sous ce tombeau qui murmure et qui gronde De quoi tu lis ces vers sans qu’il t’en coûte rien.
Nous avons déjà dit à la note de la page ii que Jacques Dubois, selon l’habitude de l’époque, avait latinisé son nom et pris celui de Sjdvics.
aucune science de laquelle se peust passer celuy qui vouloir exercer la médecine, et qu’il estoit aussi totalement nécessaire qu’il fust d’une trèsbonne température : il adjoustoit que c’estoit une grand’folie à ceux qui estoyent poures, de s addonner à ceste estude : alléguant entr’autres choses ce passage de Juvénal,
Haud temere emergunt quorum virtutibus obstat.
Res augusta domi (i).
Comme estant besoin, pour plusieurs raisons, que ceux qui s’applicquoyent à ceste estude eussent très-bien dequoy. Mais c’est assez parlé de cest homme. Pour retourner donc à l’avarice de ceux de la profession, il est certain que nous la voyons conjointe avec une arrogance qui semble incroyable, en ce médecin du roy Loys onzième, au passage de Philippe de Commines ci-dessus allégué. La quelle toutes fois sera creuë aiséement par ceux qui auront leu l’histoire d’un médecin de Saragosse en Sicile, nommé Ménécrate (2).
Médecin paillardant avec la fille d'un roy.
Nous lisons aussi en Ctésias d’un médecin qui présuma tant de soy que de faire sa pail-
(1) Ce n est pas sans peine que s’élèvent ceux dont les vertus rencontrent pour obstacle la pauvreté.
(2) Voir Athénée, page 20, i" série, et Hadrianus Junius, page 203.
larde de la fille d’un roy des Perses, sous couleur de la penser malade. Pareillement nous lisons de quelques uns qui ont commis adultère avec des princesses Romaines sous ce niesme prétexte. Et je laisse penser aux lecteurs combien de bons personnages en nostre temps sont faicts cocus par ce moyen.
Un médecin prend par force la femme d’un cousiurier de Florence, et le cousturier luy rend la pareille.
Il est vray qu’un cousturier de Florence sçeust bien avoir sa revenche d’un médecin qui luy avoit joué ce mauvais tour. Car ayant trouvé au retour sa femme pleurant et se desconfortant de l’outrage qui luy avoit esté faict par ce médecin qu’il avoit envoyé vers elle pour donner quelque remède à sa maladie, ne fit semblant au médecin d’en avoir rien sçeu : mais environ huict jours après ayant espié l’heure qu’il estoit absent de sa maison, prit une fort belle pièce de drap, et l’apporta à la femme d’iceluy, luy faisant àcroire qu’il avoit charge de luy prendre la mesure d’une cotte, (que nous appelons aussi un corset, à Paris.) Elle donc s’estant retirée avec ce cousturier pour se desvestir, receut par luy le mesme outrage qui avoit esté faict par son mary à la femme d’iceluy.
Sur l'avarice des médecins.
Mais pour etourner à l’avarice, qui est l’une
des deux vertus par lesquelles j’ay commencé ce propos, n’est-ce pas grand cas qu’en nostre temps se soyent trouvez des médecins si transportez d’avarice, qu’ils n’ont point eu honte de soliciter ceux qu’ils pensoyent (quand ils se portoyent encores assez bien), combien qu’ils ne leur attouchassent d’aucun degré de parenté, de les fitire héritiers? Voire n’est-ce pas encore plus grand cas, qu’ils ayent sçeu si bien engeoler quelques malades qu’ils ayent gangné cela sur eux?
Médecins ignorans.
Or vien-je à l’ignorance de plusieurs se disans médecins, laquelle nous sçavons estre si grande qu’elle pourroit fournir de matière à un bien grand et bien gros volume, et (qui plus est) estre commune à nostre siècle avec les précédens : mais je di qu’elle est spécialement d’autant plus esmerveillable et d’autant moins excusable au nostre qu’en celuy qui l’a dernièrement précédé, que la clairté est plus grande maintenant sans comparaison : ou pour mieux dire, que les ordes ténèbres d’alors nous sont changées en belle clarté. Car s’il y a aucune science laquelle on trouve pourement accoustrée, voire vilanée es bouquins d’alors, il n’y a point de doute que ceste-ci ne le soit pardessus tout’ autre : et, au contraire, s’il y a science laquelle on ait richement parée et remise en honneur de nostre temps, cela se peut asseurer de ceste-ci
principalement, depuis qu’on est venu à puiser des claires fontaines ce qu’on puisait auparavant de quelques ruisseaux troubles, et que plusieurs n’ont eu besoin de truchement pour entendre ceux par lesquels ils devoyent estre enseignez. Et quelle honte doncques est-ce maintenant (je suis moy mesme honteux de le dire) qu’on oye sortir de la bouche d’aucuns médecins ce mot cristère? Si ce mot siet mal à un poure artisan qui ne vit jamais ni A ni B, et prononcé par luy offence les oreilles de ceux qui ont un peu appris à parler : quelles sont les oreilles (sinon qu’on empruntast celles d’un asne) qui puissent porter ce vocable ainsi sonné par ceux qui font profession de cette science, et en scavent très-bien prendre le proufit et l’honneur? Or je vous laisse penser lecteur que sont es autres mots, ceux qui sont barbares en cestu}''-ci qui est si commun, et comment il les maintient à tors et à travers. Mais que me chaut-il (dira quelcun) si un médecin ignore les termes, pourveu qu’il n’ignore point le faict? Je confesse que telle ignorance des termes seroit supportable, si ainsi estoit : mais je di qu’ordinairement ceux qui sont barbares es termes de la médecine l’exerçent aussi barbarement. (Toutesfois quand je parle de la barbarie qui est au language, je n’y compren pas celuy des Arabes, pourveu qu’il demeure en son entier, et qu’il ne soit point corrompu.) Et mesme d’autre part comment pourroyent bien exercer la médecine ceux qui
non seulement ignorent les termes, mais aussi gnorent les choses de leur art signifiées par iceux? Car (pour exemple) quand un médecin ne sçauroit nommer correctement une telle ou telle herbe, il n’y auroit pas grand danger, pourveu qu il la sçeut congnoistre et la monstrer en un besoin à l’ignorant apothiquaire. Mais comment ceux-là feroyent ils le tout, quand plusieurs de ceux mesme qui sçavent très-bien les noms des simples, (desquels par raison on devroit avoir plus grande espérance) se contentent que les apothiquaires les congnoissent? et au lieu qu’ils^ devroyent contreroler les apothiquaires en ceci, sont le plus souvent contrerolez par eux? Encores y a-il bien d’avantage, c’est que quelques-uns sont si impudens que de dire que la congnoissance des simples n’est de leur estât, et qu il s en faut fier aux apothiquaires. En quoy ils me semblent faire tout-ainsi que celuy qui donneroit un bon conseil, mais en laisseroit 1 exécution au premier venu, sans pouvoir congnoistre s il auroit les moyens et seroit suffisant pour 1 exécuter. Car il n’y a point de doute qu’une bonne recepte d’un médecin ne soit un bon conseil qu’il donne au malade : mais quelle pitié est-ce s il faut qu’il s’en fie à un apothiquaire, sans pouvoir juger s’il l’exécute bien ou rnal? sans pouvoir congnoistre si au lieu de s adresser à tels et tels simples, de la saveur desquels on se veut aider, il s’adresse point à autres qui sont ennemis mortels? Or leur de-
manderoy-je volontiers (si je pensois qu’ils me deussent respondre) quand ils se sont séparez d avec les simplicistes ou herboristes, et des anatomistes, quel nom il leur semble qu’ils méritent au jugement des plus compétans juges qui ayent jamais esté, à sçavoir Hippocrat et Galien. Car si desja anciennement on trouvoit estrange de séparer la chirurgie de la médecine (veu que le chirurgien proprement et selon l’étymologie du mot, n’est autre chose qu’un médecin qui besongne de la main) que sera-ce des médecins qui ne veulent sçavoir ni quelle est la fabrique et structure du corps, ni aussi quelle est la matière de laquelle sont composez les remèdes qu’ils ordonnent pour iceluy? mais laissent la charge de l’un à ceux qu’ils appellent anatomistes, la charge de l’autre à ceux qu’ils nomment simplicistes ? Lesquelles offices toutesfois je sçay n’estre en usage par tout : mais je croy que ceux qui voudront confesser vérité, confesseront que partout (ou peu s’en faut) se trouvent plusieurs faisans profession de l’art de medecine qui auroyent besoin d’avoir ordinairement tels officiers pendus à leur queue ; s’il est licite d’user ici de cette façon commune de parler.
Je vien à quelques autres façons de faire de ces ignorans médecins, non moins pernicieuses qu’impudentes. Aucuns pratiquent avec les apothiquaires de leur garder les receptes de quelques sçavans médecins, et de marquer à chacune
pour quelle sorte de maladie ell’ a esté baillée ; puis sans regarder si la maladie de la personne qu’ils ont à penser, est procédée d’une mesnie cause, si la personne est d’une mesme température, et d’un mesme aage, et si elle use d’une mesme façon de vivre, voire mesme sans regarder si ell’ est du mesme sexe, luy font avaler la mesme médecine. Les autres se servent des receptes des anciens médecins sans avoir esgard à la région et à la manière de vivre totalement différentes. Les autres suyvent leur appétit quant à commander ou défendre quelque viande aux malades : tellement que celuy qui naturellement aimera ou hayra telle ou telle viande, l’ordonnera ou la défendra aux malades qu’il pense. Les autres, craignans de perdre leur réputation, ordonnent incontinent qu’ils ont regardé une urine, sans demander dequoy le patient ou la patiente se plaind : combien que plusieurs bons médecins confessent qu’on ne se doit guères asseurer sur les indices que donnent les urines, mais seulement s’en aider en les adjoustant aux autres. Q.ue si les sçavants ne voyent guère clair aux urines, par leur confession même, que pensons-nous qu’y voyent les ignorans? Il est à présumer qu’ils n’y voyent du tout goutte : et toutesfois sont ceux-là qui après avoir jetté les j^eux sur une urine, mettront incontinent la main à la plume pour ordonner : sans s’enquérir des choses qui les peuvent conduire à la congnoissance de la maladie. Pour le moins
devoit bien confesser de n’y voir goutte, ou d’avoir mal chaussé ses lunettes, un certain médecin, auquel ayant esté portée l’urine d’un homme, et lui ayant esté dict qu’ell’ estoit d’une femme qui se doutoit d’estre grosse, respondit qu’il congnoissoit bien à l’urine qu’elle l’estoit, et qu’elle s’en devoit tenir toute asseurée.
Sur les barbiers et les chirurgiens.
Je laisseray leurs autres tours à ceux qui auront meilleur loisir d’y penser : et diray un mot des barbiers aussi et des chirurgiens : non rien de nouveau toutesfois, ains ce que nous oyons tous les jours estre reproché à plusieurs d’eux, à sçavoir qu’ils gardent pour le vintième ou trentième appareil ce qu’ils pourroyent faire dès le troisième ou quatrième, entretenans les playes, voire les rafraichissans quelquefois, au lieu de les consolider : et que leur vilaine ignorance est souvent cause qu’il faut couper le bras, ou la jambe. Au demeurant quant à la barbarie, j’aurois tort si je ne leur en attribuois autant pour le moins en leur endroit qu’aux médecins desquels j’ay tailtost parlé. Sur quoy il me souvient d’un barbier lequel m’ayant ventousé par l’ordonnance du médecin pour me divertir un catarrhe, me demanda si je voulois point estre sacrifié. Comment, di-je, sacrifié? Ce médecin vous a-il parlé de cela? Nenni (me
respondit-il) mais j’ay sacrifié plusieurs autres qui s’en sont bien trouvez. Alors ayant un peu pensé à moy mesme, luy vins à dire, vous vous abusez : et dites sacrifier pour scarifier. Pafdonnez-moy, monsieur, (me repliqua-il) j’ay toujours ouy appeler cela sacrifier ; mais de scarifier je n’en ouy jamais parler que maintenant. Bref, je ne luy sçeu jamais oster de la teste que ce ne fust l’office des barbiers de sacrifier les personnes : et onq depuis ne vi homme entre les mains d’un barbier qu’il ne me souvint de ce sacrificateur. Or comme ainsi soit que par telles fautes leur ignorance puisse estre assez descouverie, je ne poursuyvray point plus avant ce propos : mais repéteray ce que j’ay dict par ci devant, que je mets au nombre des larrons tous ceux qui estans ignorans de leur mestier, ne font conscience de prendre le salaire de ceux qui le scavent bien. Et à dire la vérité, si nous considérons la chose de près, nous trouverons qu’ils ne sont point simplement larrons, veu que par leur ignorance ils desrobbent en fin la vie à ceux ausquels ils ont desrobbé l’argent. Lesquels propos j’enten devoir redonder au proufit de ceux qui aucontraire sont expers en leur art, et l’exercent fidèlement (tant médecins que chirurgiens, et barbiers, et aussi apothiquaires a-fin que, comme j’ay dict, on les cherche tant plus songneusement, et aucontraire on se donne tant mieux garde des autres.