LE CERF MALADE
En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade.
Incontinent maint camarade Accourt à son grabat le voir, le secourir.
Le consoler du moins : multitude importune. Eh, messieurs! laissez-moi mourir:
Permettez qu’en forme commune La Parque m’expédie, et finissez vos pleurs.
Point du tout : les consolateurs De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent. Quand il plut à Dieu s’en allèrent :
Ce ne fut pas sans boire un coup, C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
La pitance du cerf en déchut de beaucoup.
Il ne trouva plus rien à frire :
D’un mal il tomba dans un pire, Et se vit réduit à la fin A jeûner et mourir de faim.
Il en coûte à qui vous réclame.
Médecins du corps et de l’àme !
O temps 1 ô mœurs! j’ai beau crier.
Tout le monde se fait payer.
LE QUINQUINA (l)
Ainsi parle l’École et tous ses sectateurs.
Leurs malades debout après force lenteurs Donnoient cours à cette doctrine :
La nature, ou la médecine,
Ou l’union des deux, sur le mal agissoit.
Qu’importe qui? l’on guerissoit.
On n’exterminoit pas la fièvre, on la laissoit.
Le bon tempérament, le séné, la saignée;
Celle-ci, disoienl-ils, ôtant le sang impur.
Et non comme aujourd’hui des mortels dédaignée; Celui-là, purgatif innocent et très sûr (Ils l’ont toujours cru tel), et le plus nécessaire. J’entends le bon tempérament;
Rendu meilleur encor par le bon aliment,
Remettoient le malade en son train ordinaire.
On se rétablissoit, mais toujours lentement.
Une cure plus prompte étoit une merveille.
Cependant la longueur minoit nos facultés.
S’il restoit des impuretés.
Les remèdes alors de nouveau répétés,
Casse, rhubarbe, enfin mainte chose pareille,
(i) Nous avons reproduit ce poème en entier, p. 123 de la Medecine littéraire et anecdotique.
Ht surtout la diète, achevoient le surplus,
Chassoieut ces restes superflus,
Kelachoient, resserroient, faisoient un nouvel homme- Un nouvel homme! un homme usé.
cet œuvre se consomme, Le treoor de la vie est bientôt épuisé.
^ ne veux pour témoins de ces expériences Que les peuples sans lois, sans ans et sans sciences : Rien f n’abrègent point leurs jours.
Rien n en hâte le long et le paisible cours.
elle est des Iroquois la gent presque immortelle :
La vie apres cent ans chez eux est encor belle.
* :ic
iMüLIERE (1622-1673)
nON JUAN ou LE FESTIN DE PIERRE (1665) Acte III, Scène I.
Sganarelle. - ... Oui. C’est l’habit d’un vieux Médecin, qui a été. laissé en gage au lieu où je l’ai pris, et il m’en a coûté de T’argent pour 1 avoir. Mais savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que
l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme?
D. Juan. — Comment donc?
Sganarelle. Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont
venus demander mon avis sur différentes maladies.
D. Juan. — Tu leur as répondu que tu n’y entendois rien ?
Sganarelle. — Moi ? point du tout. J’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit; j’ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.
D. Juan. — Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?
Sganarelle. — Ma foi, monsieur, j’en ai pris par où j’en ai pu attraper; j’ai fait mes ordonnances à l’aventure ; et ce seroit une chose plaisante, si les malades guérissoient, et qu’on m’en vînt remercier.
D. Juan. — Et pourquoi non? Par quelle raison n’aurois-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres Médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès : et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.
Sganarelle. — Comment ! monsieur, vous êtes aussi impie en médecine?
D. Juan. — C’est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
Sganarelle. — Quoi ! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique (i)?
D. Juan. — Et pourquoi veux-tu que j’y croie ?
(i) Le vin émétique, stibié ou antimonial, alluma une guerre entre les médecins de l’époque. Guy-Patin, jouant sur les divers noms de ce médicament, l’appelle tantôt hérétique, à cause du schisme qu’il produit en médecine ; tantôt stihial ou stygial, comme pourvoyeur du Styx. De nombreuses et violentes épigrammes furent décochées contre ce remède dangereux ; l’une des plus réussies fut celle qui fut faite en réponse à V Anhnwtne triomphant, d’Eusèbe Renaudot, le fils du gazetier, et que M. Poirson a traduite ainsi :
De l’antimoine il faut chanter la gloire !
Il peut monter, dans un char de victoire Au Capitole avec des chevaux blancs.
Applaudissez, histrions, charlatans;
Et d’une drogue enflez encore vos listes !
Héros, jamais, eut-il plus de lauriers.
S’il ne s’agit pour gagner une page Dans les récits qui passent d’âge en âge.
Que de tuer les hommes par milliers.
La routinière Faculté, ennemie de toute innovation, obtint une loi pour interdire l’usage des préparations antimoniales, jusqu’au jour où elles passèrent pour avoir, grâce à l'audace de Valot, sauvé la vie de Louis XIV, â Calais. Mais elles n empêchèrent pas de mourir Mazarin et contribuèrent même selon les mauvaises langues de l’époque, à abréger ses jours de lâ ce quatrain :
C’est ne savoir pas l’art, c’est manquer de pratique,
C’est de la médecine ignorer les secrets.
Que de condamner l’émétique Après le bien qu’il nous a fait.
Ce trait satirique rappelle l’inscription latine « Liberator patria, » faite à l’adresse des médecins qui avaient assisté le pape Léon X, d.ins sa dernière maladie.
De même le médecin Curtius, regardé comme ayant, sans
Sganarelle. — Vous avez Famé bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps que le vin émétique fait bruire ses fuseaux : ses miracles ont converti les plus incrédules esprits ; et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
D. Juan. — Et quel?
Sganarelle. — ■ Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l’agonie : on ne savoir plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.
D.Juan. — Il réchappa, n’est-ce-pas ?
Sganarelle. — Non, il mourut.
D. Juan. — L’effet est admirable I
Sganarelle. — Comment ! il y avoit six ours entiers qu’il ne pouvoir mourir, et cela le
e vouloir, fait mourir Clément VIII par ses remèdes intempestifs, fut signalé comme digne de récompense pour le service qu’il a rendu :
Curtius occidit Clementem, Curtius aura Doiiandus, per quem publica parta salus,
Curtius a tué Clément ; une récompense à Curtius : il a sauvé d’Etat.
La guérison de Louis XIV et la mort de son ministre attribuées, à tort ou à raison, au même médicament, fit dire que l’émétique était d’un grand secours, puisqu’il avait sauvé deux fois la France.
Malgré le retentissant succès obtenu par Valot, cet ardent partisan de l’emétique fut en butte aux plus sanglantes critiques. Guy-Patin lui donnait le surnom de Gaigan-tua, parce
fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?
LE FESTIN DE PIERRE (l) Acte III, Scène I,
DON JUAN, à Sganarelle, habillé en médecin. •
, Te voilà bien ainsi.
Uu diable as-tu donc pris ce grotesque équipage?
SGANARELLE
Il vient d’un Médecin qui l’avoit mis en gao^e : Quoique vieux, j’ai donné de l’argent pour Savoir. Mais, monsieur, savez- vous quel en est le pouvoir?
J1 me faut saluer des gens que je rencontre.
Et passer pour docteur partout où je me montre : Ainsi qu’un habile homme on me vient consulter.
qu il 1 accusait d avoir tué, avec sa panacée, un intendant des finances du nom de Gargan. Notre malicieux docteur se plait à reproduire, dans ses Lettres, une épigramme qu’on fit alors contre Valot, à l’occasion de la mort d’Henriette, reine d’Angleterre
• Le croirez-vous, race future,
Que la fille du grand Henri Eut en mourant même aventure Que feu son père et son mari.
Tous trois sont morts par assassin Ravaillac, Cromwell, médecin.
Henri d’un coup de baïonnette,
Charles finit sur un billot ;
Et maintenant meurt Henriette Par l’ignorance de Valot.
(i) Cette pièce est la copie de celle que Molière fit jouer en léé) ; elle fut mise en vers par Corneille en 1675.
DON JUAN
Comment donc?
SGANARELLE
Mon savoir va bientôt éclater.
Déjà six paysans, autant de paysannes,
Accoutumés sans doute à parler à des ânes.
M’ont, sur différents maux, demandé mon avis.
DON JUAN
Et qu’as-tu répondu?
SGANARELLE
Moi?
DON JUAN
Tu t’es trouvé pris.
SGANARELLE
Pas trop. Sans m’étonner de l’habit que je porte J’ai soutenu l’honneur, et raisonné de sorte Q.ue, sur mon ordonnance, aucun d’eux n’a douté Q.u’il n’eût entre les mains un trésor de santé.
DON JUAN
Et comment as-tu pu bâtir tes ordonnances?
SGANARELLE
Ma foi ! j’ai ramassé beaucoup d’impertinences.
Mêlé, casse, opium, rhubarbe, et c.etera.
Tout par dragme : et le mal aille comme il pourra, Q.ue m’importe?
DO.N JUAN
Fort bien. Ce que tu viens de dire
Me réjouit.
SGANARELLE
Et si, pour VOUS faire mieux rire, Par hasard (car enfin, quelquefois que sait-on ?), Mes malades venoient à guérir?
BON JUAN
Pourquoi non?
Les autres Médecins que les sages méprisent. Dupent-ils moins que toi dans tout ce qu’ils nous disent? Et, pour quelques grands mots que nous n’entendons Ont-ils aux guérisons plus de part que tu n’as ? [pas. Crois-moi, tu peux comme eux, quoi qu’ou s’en per- Profiter, s’il avieut du bonheur du malade, suadc. Et voir attribuer au seul pouvoir de l’art Ce qu’avec la nature aura fait le hasard...
SGANARELLE
Ohl jusqu’où vous poussez votre humeur libertine!
Je ne vous croyois pas impie en médecine.
BON JUAN
Il n’est point parmi nous d’erreur plus grande. SGANARELLE.
Quoi I
Pour un art tout divin dous n’avez point de foi!
La casse, le séné, ni le vin émétique...
BON JUAN
La peste soit le fou !
SGANARELLE
Vous êtes hérétique,
Monsieur . Songez-vous bien quel bruit, depuis un temps. Fait le vin émétique.
BON JUAN
Oui, pour certaines gens.
SGANAKELLE.
Ses miracles partout ont vaincu les scrupules ; Leur force a converti jusqu’aux plus incrédules ; Et, sans aller plus loin, moi qui vous parle, moi. J’en ai vu des effets si surprenants...
DON JUAN
SGANARELLE
En quoi?
Tout peut être nié, si sa vertu se nie.
Depuis six jours un homme étoit à l’agonie;
Les plus experts docteurs n’y connoissoient plus rien ; Il avoit mis à bout la médecine.
DON JUAN
Hé bien?
SGANARELLE
Recourt à l’émétique. 11 en prend pour leur plaire : Soudain...
DON JUAN
Le grand miracle ! Il réchappe ?
SGANARELLE
Au contraire,
11 en meurt.
DON JUAN
Merveilleux moyen de le guérir 1
SGANARELLE
Comment 1 depuis six jours il ne pouvoir mourir; Et, dès qu’il en a pris, le voilà qui trépasse 1 Vit-on jamais remède avoir plus d efficace?
DON JUAN
Tu raisonnes fort juste...