‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 165 sur 219 · Scène XI · texte numérisé non relu

Scène XI

M. DE POURCEAUGNAC, PREMIER MÉDECIN, SECOND MÉDECIN, L’aPOTHICAIRE.

^ Premier Médecin. — Ce m’est beaucoup d’honneur, monsieur, d’être choisi pour vous rendre service.

M. DE POURCEAUGNAC. — Je suis votre serviteur.

Premier Médecin. — Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons.

M. DE PouRCEAUGNAC, — H ne faut point tant de façons, vous dis-je; je suis un homme à me contenter de l’ordinaire.

Premier Médecin. — Allons, des sièges.

(Dm laquais entrent et donnent des sièges.)

M. DE PoURCEAUGNAC, à part. — Voilà pOUr un jeune homme des domestiques bien lugubres.

Premier Médecin. — Allons, monsieur ; prenez votre place, monsieur. {Les deux Médecins font asseoir M. de Pourceaugnac entre les deux.)

M. DE Pourceaugnac, s’asseyant. — Votre très humble valet. {Les deux Médecins lui prenant chacun une main pour lui tâter le pouls.')

Que veut dire cela ?

Premier Médedin. — Mangez-vous bien, monsieur?

M. DE Pourceaugnac. — Oui, et bois encore mieux.

Premier Médecin. — Tant pis. Cette grande appétition du froid et de l’humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au-dedans. Dormez-vous fort ?

M. DE Pourceaugnac. — Oui, quand j’ai bien soupé.

Premier Médecin. — Faites-vous des songes?

M. DE Pourceaugnac. — (Quelquefois.

Premier Médecin. — De quelle nature sontils ?

M. DE POURCEAUGNAC. — De la nature des songes. Quelle diable de conversation est-ce là ?

Premier Médecin. — Vos déjections, comment sont-elles ?

M. DE POURCEAUGNAC. — Ma foi, je ne comprends rien à toutes ces questions : et je veux plutôt boire un coup.

Premier Médecin. — Un peu de patience : nous allons raisonner sur votre affaire devant vous ; et nous le ferons en francois pour être plus intelligibles. ' ^

M. DE POURCEAUGNAC. Quel grand raisonnement faut-il pour manger un morceau ?

Premier Médecin. — Comme ainsi soit qu on ne puisse guérir une maladie qu’on ne la connoisse parfaitement, et qu’on ne la puisse parfaitement connoître sans en bien établir idee particulière et la véritable espèce par ses signes diagnostiques et pronostiques, vous me permettrez, monsieur notre ancien, d’entrer en considération de la maladie dont il s’amt avant que de^ toucher à la thérapeutique, et aux rernedes qu’il nous conviendra faire pour la parfaite curation d’icelle. Je dis donc, monsieur avec votre permission, que notre malade, ici présent, est malheureusement attaqué, affecté possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nornmons fort bien mélancolie hypocondriaque • espece de folie très fâcheuse, et qui ne demande

pas moins qu’un Esculape comme vous, consommé dans notre art; vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous les harnois, et auquel il en a tant passé par les mains de toutes les façons. Je l’appelle mélancolique hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres; car le célèbre Galien établit doctement, à son ordinaire, trois espèces de cette maladie que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non seulement par les Latins, mais encore par les Grecs ; ce qui est bien à remarquer pour notre affaire : la première, qui vient du propre vice du cerveau ; la seconde, qui vient de tout le sang fait et rendu atrabilaire; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre, et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et l’inflammation portent au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu. Q.a’ainsi ne soit : pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n’avez qu’à considérer ce grand sérieux que vous voyez, cette tristesse accompagnée de crainte et de déflance; signes pathognomoniques et individuels de cette maladie, si bien marqués chez le divin vieillard Hippocrate ; • cette physionomie; ces yeux rouges et hagards; cette

grande barbe, cette habitude du corps menue, grêle, noire, et velue; lesquels signes le dénotent très affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres; laquelle maladie, par laps de tems naturalisée, envieillie, habituée, et ayant^ pris droit de bourgeoisie chez lui, pourroit bien dégénérer ou en manie, ou en phthisie, ou en apoplexie, ou même en fine phrénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu’une maladie bien connue est^ à demi-guérie, car ignoli nulla est curatio morhi, il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire à monsieur. Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d’avis qu’il soit phlébotomisé libéralement, c’est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses, en premier heu de la basilique, puis de la céphalique, et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l’ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir, et en même tems de le purger, désopiler^ et évacuer par purgatifs propres et convenables, c’esta-due par cholagogues, et cætera : et comme la véritable source de tout le mal est, ou une humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire grossière qui obscurcit, infecte et salit, les esprits animaux, il est à propos ensuite qu’il prenne^ un bain d’eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier par l’eau la féculence de l’humeur crasse, et éclaircir par le lait

clair la noirceur de cette vapeur : mais, avant toute chose, je trouve qu’il est bon de se réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique; à quoi il n’y a pas d inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition et agilité, puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l’épaisseur de son sang, d’où procède la maladie. Voilà ks remèdes que*^Vi^=^g^'^®’ auxquels pourront être ajoutés beaucoup d’autres meilleurs par monsieur notre maître et ancien, suivant l’expérience, jugement, lumière et insuffisance qu’il s’est acquis dans notre art. Dixi (i).

Second Médecin. — A dieu ne plaise, monsieur, qu’il me tombe en pensée d’ajouter rien a ce que vous venez de dire ! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de monsieur; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et

fl 1 « N’est-il pas curieux, après avoir lu la tirade du premier médecin, sur la mélancolie hypochondriaque, de trouver dans Rivière les mêmes divagations, les mêmes mots, sur la nature, la cause et les symptômes de cette aflfection? Nous allons transcrire les passages de iêiwcrr, en metianr i

expressions qui se retrouvent dans Mo/nr« :

ï Or la cause de cette mauvaise disposition d esprit est

T ^ 'InutrnlîniiP oui Pïir sa CYClSSîiiCf CpuisSCUT et COU’'

une humeur mélancolique, qui, ou , ^

leur noire, infecte les esprits animaux et les rend tenehreux ,... si quelqu’un fait instance que dans la mélancolie hypochondriaque, selon Galien, il y a une inflammation dans les hypochondres, et partant, qu’une intempérie chaude prévaut et domine nous

SI beau, quil est impossible qu’il ne soit pas iou et mélancolique hypocondriaque; et quand li r.e le seroit pas, il faudroit qu’il le devînt pour la beauté des choses que vous avez dites, e ^ la justesse du raisonnement que vous avez ui, monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphicè ckpinxisii, tout ce qui appartient à cette maladie : il ne se peut rien e plus doctement, sagement et ingénieusement ^onçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie ; et il ne me reste rien ici que de féliciter monsieur h être tombe entre vos mains, et de lui dire

P À ^^^^reux d être fou, pour éprouver

eficace et la douceur des remèdes que vous avez SI judicieusement proposés. Je les approuve tous, maml^us et pedthus dccendo in tuam senten- Tout ce que je voudrois, c’est de faire les saignées et les purgations en nombre impair numéro deus impure gaudet, de prendre le hh c air avant le bain; de lui composer un fronteau

répondons que cette inflammation, ou plutôt phlo<rose des ht>ochedres, est faite de ce que le sang mLncol^ue: cZ'lL ong^emps dans la rate, y acquiert de la chaleur p’ar l’obstruction, d ou s elèvent beaucoup de vapeurs au cerveau... On con-

méla.mol-'’*^"'' par l’habitude

mélancolique ou naturelle de tout le corps, oui «t noir velu

22'^, et autres semblables signes;... L^lnnait "tt

entrailles^rf' f" k'pochondres par l’excès de chaleur aux es, k crachement frequent, les vents par la bouche, etc. « Kivelet. (Molière et Guy-Patin.)

OÙ il entre du sel, le sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres des esprits, album est disgregativum visas; et de lui donner tout à l’heure un petit lavement, pour servir de prélude et d’introduction à ces judicieux remèdes, dont, s’il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le ciel que ces remèdes, monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade selon notre intention !

M. DE PoüRCEAUGNAC. — Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons ici une comédie?

Premier Médecin. — Non, monsieur, nous ne jouons point,

M. DE PouRCEAUGNAC. — Qu’est-ce que tout ceci? et que voulez-vous dire avec votre galimatias et vos sottises?

Premier Médecin. — Bon. Dire des injures, voilà un diagnostique qui nous nianquoit pour la confirmation de son mal; et ceci pourroit bien tourner en manie.

M., de Pourceaugnac, à part. — Avcc qui m’a-t-on mis ici ? [Il crache deux ou trois fois.)

Premier Médecin. — Autre diagnostique, la sputation fréquente.

M. DE Pourceaugnac. — Laissons cela, et sortons d’ici.

Premier Médecin. — Autre encore, l’inquiétude de changer de place.

M. DE PouRCEAUGNAC. — Qu’est-ce donc que toute cette affaire ? et que me voulez-vous ?

Premier Médecin. — Vous guérir selon l'ordre qui nous a été donné.

M. DE Pourceaugn.ac. — Me guérir!

Premier Médecin. — Oui.

M. DE PouRCEAUGNAc. — Parbleu ! je ne suis pas malade.

Premier Médecin. — Mauvais signe, lorsqu’un malade ne sent pas son mal.

M. DE POURCEAUGNAC. — Je VOUS dis que je me porte bien.

Premier Médecin. — Nous savons mieux que vous comment vous vous portez, et nous sommes Médecins qui voyons clair dans votre constitution.

M. DE POURCEAUGNAC. — Si VOUS êtes Médecins, je n’ai que faire de vous, et je me moque de la médecine.

Premier Médecin. — Hon I hon ! voici un homme plus fou que nous ne pensons.

M. DE PouRCE.\uGN.\c. — Moii père et ma mère n’ont jamais voulu de remèdes; et ils sont morts tous deux sans l’assistance des Médecins.

Premier Médecin. — Je ne m’étonne pas s ils ont engendré un fils qui est insensé.

(^Au second Médecin.') Allons, procédons à la. curation ; et par la douceur exhilarante de l’harmonie, adoucissons, lénifions, et accoissons l’aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s’enflammer.

LE MALADE IMAGINAIRE (1673) Prologue.

UNE BERGÈRE chaulantc.

Votre plus haut savoir n’est que pure chimère, Vains et peu sages Médecins;

Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins La douleur qui me désespère.

Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.

Hélas! hélas! je n’ose découvrir Mon amoureux martyre Au berger pour qui je soupire,

Et qui seul peut me secourir.

Ne prétendez pas le finir.

Ignorants Médecins, vous ne sauriez le faire :

Votre plus haut savoir n’est que chimère.

Ces remèdes peu sûrs, dont le simple vulgaire Croit que vous connoissez l’admirable vertu.

Pour les maux que je sens n’ont rien de salutaire, Et tout votre caquet ne peut être reçu due d’un malade imaginaire.

Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.

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