‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 209 sur 219 · DUFRESNY CHARLES RIVIÈRE · texte numérisé non relu

DUFRESNY CHARLES RIVIÈRE

AMUSEMENTS SÉRIEUX ET COMIQUES La Faculté.

Situation du pais de la Faculté. — Le païs de la Faculté est situé sur le passage de ce monde à l’autre.

C’est un païs climatérique, où l’on nous fait respirer un air rafraîchissant très-ennemy de la chaleur naturelle.

Ceux qui voyagent dans cette contrée, dépensent beaucoup, et meurent de faim.

Langue de ce pays. — La langue y est fort sçavante, et ceux qui la parlent sont très-ignorans.

On apprend ordinairement les langues pour pouvoir exprimer nettement ce qu’on sçait ; mais il semble que les Médecins n’apprennent leur jargon que pour embroüiller ce qu ils ne sçavent point.

Vision fiévreuse d’un malade. — Que je plains un malade de bon sens ! il faut qu il ait a combattre tout à la fois les argumens du Médecin, la maladie, les remèdes, et l’inanition : Un de mes amis, à qui tout cela ensemble ayoit causé un transport au cerveau, eut une vision fiévreuse qui lui sauva la vie : il crut voir la fièvre sous la figure d’un monstre ardent, qui poursuivoit à pas continus et redoublez un malade, qu’un conducteur vint prendre par le poignet pour le faire sauver à travers un fleuve de sang : ce- pauvre malade n’eut pas la force de le traverser, et se noya. Le conducteur se fit payer, et courut à un autre malade entraîné par un torrent d’eau de poulet et de mulsion. Mon ami profita de cette vision, congédia son Médecin, et cela luy fit du bien, car rien ne l’empêcha plus de guérir tout seul.

Pensée badine sur les Charlatans. — L’absence des Médecins est un souverain remède pour celuy qui n’a point recours au Charlatan.

Ce n est pas qu’il n’y ait des Charlatans de bonne foy : Cet Étranger, par exemple, est fort sincère; il débite de l’eau de Fontaine à trente sols la bouteille : il dit qu’il y a dans son eau une vertu occulte qui guérit des plus grands maux; il en jure, et jure vrai, puisque cette eau le guérit lui-même de la pauvreté qui renferme les plus grands maux.

S’il vaut mieux s’abandonner aux Médecins qu’à la natwe, A Paris il en est des Médecins comme des Almanacs, les plus nouveaux sont les plus consultez : mais aussi leur règne, comme celuy des Almanacs, finit avec l’année courante.

Quand un malade laisse tout faire à la nature, il hasarde beaucoup; quand il laisse tout faire aux Médecins, il hasarde beaucoup aussi : mais hasard pour hasard, j’aimerais mieux me confier à la nature, car au moins on est sûr qu elle agit de bonne foy, comme elle peut, et qu’elle ne trouve pas son compte à faire durer les maladies.

Rapport entre les Médecins et les Intendans de maisons. — Il y a quelque rapport entre les Médecins et les Intendans : Les Intendans ruinent les maisons les mieux établies, et les Médecins ruinent les corps les mieux constituez : Les

maisons ruinées enrichissent les Intendans, et les corps ruinez enrichissent les Médecins.

On devroit obliger tous les Médecins à se marier : n’est-ce pas une justice qu’ils rendent à l’État quelques hommes pour ceux qu’ils luy enlèvent à toute heure?

Transition du Pays de la Médecine a celuy du — Je pardonne à ceux qui sont à l’extrémité de leur vie, de s’abandonner aux Médecins, et à ceux qui sont à l’extrémité de leur bien, de s’abandonner au jeu.

LE DÉPART DES COMÉDIENS Comédie en un acte, 1694.

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