Scène V
Ménechme, sans voir personne. — Par Pollux, ce jour est bien malheureux, bien malencontreux pour moi. Tout ce que j’espérais tenir secret a été découvert par ce parasite, auteur du scandale et du trouble où je suis; mon perfide Ulysse, qui a causé à son roi tous ces chagrins. Si les dieux me conservent la vie, je lui retirerai la sienne; quand je dis la sienne, je parle comme un sot ; car elle est bien à moi ; c’était à ma table, à mes dépens qu’il se nourrissait. Je le priverai de l’existence. Et cette courtisane ! qu’elle s’est bien conduite comme les femmes de sa sorte ! Parce que je la prie de me donner la mante pour la rendre à ma femme, elle me soutient qu’elle me l’a remise. Ah! par Pollux, je suis bien inforuné.
Le vieillard. — Tu l’entends?
Le médecin. — Il se plaint de son malheur.
Le vieillard. — Va lui parler.
Le médecin (i). — Salut, Ménechme; pourquoi te découvres-tu le bras? tu ne sais combien tu aggraves ton mal.
Ménechme. — Va te pendre.
Le médecin. — Sens-tu?
(i) Molière s’est inspiré de cette scène d.ms l’interrogatoire que subit M. de Pourceaugnac, prévenu de folie.
Ménechme. — Parbleu oui, je sens.
Le médecin, au vieillard. — Un champ d’ellébore n’y suffira pas. Mais dis-moi, Ménechme?
Ménechme. — due me veux-tu?
Le médecin. — Réponds à mes questions.
Bois-tu du vin blanc ou du vin fort en couleur?
Ménechme. — Hé! va-t’en au gibet, où tu périsses.
Le médecin. — Son accès commence à le prendre.
Ménechme. — Ne me demanderas-tu pas si je mange du pain rouge, ou violet, ou jaune? Si je me nourris d’oiseaux à écailles, de poissons à plumes?
Le vieillard. — O ciel ! tu entends les extravagances qu’il débite j hate-toi de lui donner une potion, avant que le mal soit dans toute sa force.
Le médecin. — Attends un peu; je veux l’interroger encore.
Le vieill.ard. — Encore? tu m’assommes, avec ton verbiage (i).
Le médecin. — Dis-moi, tes yeux deviennentils durs habituellement? (2).
(1) On reproche ici aux médecins leur beau et doi tc c.aquet : car en effet ils donnent le plus souvent des paroles, voire des fables, au lieu de bons remèdes. Gueudeville.
(2) Il y a des affections nerveuses qui empêchent les paupières de se fermer; on exprime cet effet par les mots oculi rigent. C’est ce ^qm’aurait. dit le médecin si, par une maladresse cakulée, il n’avait employé un terme moins propre. Naudet.
Ménechme. — Est-ce que tu me prends pour une sauterelle, imbécile?
Le médecin. — Entends-tu quelquefois tes boyaux crier?
Ménechme. — Quand j'ai bien mangé, ils ne crient pas; c’est quand j’ai faim qu’ils se mettent à crier.
Le médecin. — Par Pollux, sa réponse n’est pas celle d un insensé. Dors-tu jusqu’au jour? As-tu de la facilité à t’endormir, quand tu es couché?
Ménechme. — Je dors quand j’ai payé mes dettes. Que Jupiter et tous les dieux te confondent, maudit questionneur !
Le médecin. Sa folie recommence; tu 1 entends. Prends garde d’avoir ton tour.
Le vieillard. — Oh! ce sont des douceurs, en comparaison de ce qu’il disait tantôt. Il appelait sa femme une chienne enragée.
Ménechme. — Moi, j’ai tenu ce langage?
^ Le vieillard. ~ Tu es en démence, te dis-je.
Ménechme. — Moi?
Le vieillard. — Oui, toi-même, qui m’as menacé de m’écraser sous un char à quatre chevaux. Voilà les extravagances que je t’ai vu faire, voilà ce que je déclare.
Ménechme. — Et moi, je sais que tu as volé la couronne sacrée à Jupiter, et que, pour ce lait, on te jeta en prison, et que tu n’en sortis que pour être battu de verges et porter le carcan.
je le sais. Je sais encore que tu as assassiné ton père, que tu as vendu ta mère. Ai-je l’esprit présent? et t’ai-je bien rendu injure pour injure?
Le vieillard. — Je t’en conjure, médecin, fais au plus tôt ce qui est de ton ministère. Ne vois-tu pas qu’il a son accès?
Le médecin. — Savez-vous ce qu’il y a de mieux? Faites-le porter chez moi.
Le vieillard. — C’est votre avis?
Le médecin. — Oui. Là je pourrai le soigner à mon gré.
Le vieillard. — Comme vous voudrez.
Le médecin, à Ménechme. — Je vous ferai boire de l’ellébore pendant une vingtaine de jours.
Ménechme. • — Et moi, je vous pendrai et vous étrillerai pendant une trentaine.
Le médecin, au vieillard. — Allez chercher du monde pour le porter.
Le vieillard. — Combien en faut-il?
Le médecin. — Dans l’état de démence où je le vois, quatre, pas moins.
Le vieillard. — Ils seront ici dans un instant. Vous, médecin, gardez-le bien.
Le médecin. — Non pas; je vais chez moi préparer tout ce qu’il faut : commandez à vos serviteurs de me l’apporter.
Le vieillard. — Il y sera tout à l’heure.
Le médecin. — Je m’en vais donc.
Le vieillard. — Au revoir. (Ils sortent chacun de leur côté.)
Ménechme. — Le beau-père est parti, le médecin est parti, me voilà seul. Grand Jupiter! pourquoi donc ces hommes-là veulent-ils que je sois fou? Depuis que je suis au monde, je n’ai pas été un seul jour malade. Je ne suis pas fou, je ne cherche noise ni querelle à personne. Je suis dans mon bon sens, et je vois les autres sages; je reconnais les gens, je leur parle. Mais ceux qui prétendent que je déraisonne, n’ont-ils pas eux-mêmes perdu la tête?