‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 48 sur 219 · POUR LA MÈRE CONTRE LE PERE · texte numérisé non relu

POUR LA MÈRE CONTRE LE PERE

... Maintenant, elle ne peut pas résister à son

(1) Erreur encore très répandue dans le public.

(2) Traduction du sieur du Teil, 1658.

déplaisir; elle est inconsolable, lorsqu’elle songe qu’elle a perdu un fils qui pouvoir estre conservé. Elle ne sçauroit se persuader que sa maladie fût mortelle, puisqu’on a découvert en luy les moyens de rendre la santé à un autre. Quelque raison que puisse alléguer ce cruel vieillard pour couvrir son parricide par la crainte d’un plus grand malheur, ie n’en trouve point à soustenir qu’ils seroient tous deux morts, puisque nous n’avons perdu que celuy qui a esté tué... Un pere qui tué son fils, ne peut pas dire qu’il l’ait perdu. Il se console en disant qu’il a fait beaucoup d’en conserver un. Mais la condition de la mere est differente, elle n’adjousta point de foy aux promesses du médecin, et ne voulut iamais consentir à une operation si funeste... Le pere vous doit sembler aussi criminel que s’il les avoit tués tous deux, puisqu’il les abandonna tous deux au choix du médecin, et qu’il a donné la vie de l’un au hazard de sauver celle de l’autre.

... Qu’importe que les médecins soient tombez d’accord qu’ils en dévoient mourrir l’un et l’autre, puisque c’estoit une mesme maladie?

L’evenement a fait voir qu’ils se trompoient; nous n’avons neantmoins pas sujet de nous plaindre de leurs advis, ayant desesperé de leur santé, ils les abandonnèrent à nostre conduite. C est une simplicité innocente que de desesperer du mal, quand on n’en connoist pas les remedes. I aime bien mieux cette ignorance; et si les premiers médecins sçavoient celuy dont on s’est

servy, ie les louë infiniment de ne l’avoir pas voulu dire. Mais enfin, pour vous prouver qu’ils s’abusoient, ils iugerent incurable le mal, dont un autre a trouvé le remede, au moins si nous en croyons le pere. Car, Messieurs, soit que le dernier ait voulu couvrir son ignorance par sa vanité, ou qu’il ait voulu passer pour plus habile que les autres, en proposant quelque chose de nouveau, il crût que le plus seur estoit de promettre la guérison de l’un de nos enfans par un remede que personne ne devoir iamais expérimenter : Il advoüa qu’il ne connoissoit pas la cause de leur mal, mais qu’il en sauveroit un, pourveu qu’on luy permist d’égorger l’autre, de l’ouvrir, et de considérer ses entrailles. lugez, Messieurs, si la piété et le soin qu’un pCre doit avoir pour ses enfans s’en devoir rapporter à cet homme là, qui promettoit le remede à un mal qu’il ne connoissoit pas ; et pour vous monstrer que le pere n’a point agy par un mouvement d’affection, il n’en dit rien à la mere. Il ne prit point conseil de ses parens, ny de ses amis; mais se contentant de la persuasion du médecin et de la sienne, il eust bien le cœur de choisir l’un des ses enfans pour le destiner à la mort; ce qui est encore plus cruel que s’il l’avoit tué luy-mesme. Que ce parricide nous die maintenant pourquoy dans son désespoir a-t-il plustost choisi l’un que l’autre, puis que leur maladie estoit si semblable? S’il estoit indifférent au médecin de tuer l’un ou l’autre, on trouvera

qu’ils pouvoient vivre tous deux; et s’il ne l’estoit pas, on trouvera que ce n’estoit pas la mesme maladie. Tout le monde se peut aisément imaginer quelle fut cette operation dans laquelle le médecin cherchoit le remede d’un jeune homme par la mort d’un autre. le sçay bien que si ie raconte les douleurs qu’on lui fit souffrir, ie renouvelleray celles de la mere. Il faut toutes fois que ie vous représente en peu de mots l’excez d’une longue cruauté. La mort fut la plus legere de toutes les peines qu’il endura. Qu’il ne s’excuse point par le succez de cette operation, et qu’il ne se vante point d’avoir guery l’un des freres. Il est bien asseuré que le médecin en a tué l’un ; mais il est fort incertain qu’il ait *guery l’autre. Cette pauvre mere affligée redouble ses plaintes et demande à son mary et au médecin, ce cher dépost qu’elle leur avoit confié. Voila, dit-elle, celuy que vous m’avez laissé; voila cet incurable dont la mort, à ce que vous disiez, estoit infaillible; voila celuv que vous aviez abandonné à la volonté du médecin, qui l’auroit tué s’il avoit voulu. Vous voyez comme les vœux d’une bonne mere ont esté exaucez, et comme mes soins ont reüssy. Après l’avoir long-temps pressé contre mon sein, pour rappeler la chaleur naturelle ; après l’avoir r’animé par mes baisers, après l’avoir excité palmes plaintes, luy avoir déguisé et promis beaucoup de choses ; surtout après luy avoir asseuré que son frere estoit guery, il s’efforça de vivre.

et revint en convalescence. le ne veux point faire icy parade de ma piété, ie ne veux point m’attribuer le succez de sa guérison. Voulezvous sçavoir en peu de mots comment il est guery? c’est par la mesme voye qu’ils le pouvoient estre tous deux.

... Ce pere dénaturé tasche d’excuser sa témérité sur consentement des médecins qui iugeoient le mal incurable. Laissons sa cruauté, pour nous plaindre au nom de tous les hommes des gens de cette profession, qui n’est establie que sur nostre crainte. Le destin gouverne les affaires du monde, c’est luy qui nous donne la vie, le mal, la santé, la mort. La medecine ne fait autre chose que de nous flatter d’une vaine esperance ; qu’elle nous abandonne, ou quelle nous secoure, tout cela est indiffèrent. Si nous considérons les premiers hommes qui estoient si robustes et si vigoureux, nous trouverons qu ils ne se servoient point des médecins, et qu ils ne laissoient pas de guérir leurs playes et leurs maladies, non pas par de vaines subtilitez, mais par des observations et par l’experience de semblables evenemens. Ce n’est pas la medecine qui guérit, mais tout ce qui guérit s’appelle medecine. N’est-ce pas une chose insupportable, que cet art que l’on dit qui a esté inventé pour la conservation de la vie, s attribué insolemment la prévoyance de l’avenir, qu’il annonce la mort, et que ne pouvant pas apporter de remède à nos maux, il veüille s’authoriser par 1 ignorance?

Quoy, faut-il abandonner un homme qui respire, qui parle, qui connoist, comme si c’estoit un corps privé de sentiments? et faut-il croire que nostre vie ait les mesmes bornes qu’une science si trompeuse et si mal asseurée?... Il y a de l’injustice de croire qu’une maladie fort incurable, parce que la medecine n’en connoist pas le remede, et de vouloir rendre les destins coupables de la foiblesse de nostre esprit. Il n’y a rien de plus important pour tous les hommes, que de faire durer l’esperance autant que la vie! C est pour cela que l’on retarde les funérailles et que nous les faisons avec des cris et des larmes. Il ne faut pas mesme croire si legerement à la mort. On en voit revenir du tombeau, les uns ont esté guéris par une heureuse négligence, les autres par la teperité du desespoir, et par des choses qui en apparence leur dévoient estre mortelles. Quand la medecine auroit la connoissance de la maladie, et qu’elle ordonneroit des remedes salutaires, comment peut-elle discerner les qualitez differentes que la nature a mis dans le cœur et dans les entrailles d’un chacun? Nos corps ne sont pas si différons dans l’exterieur, comme ils le sont au-dedans... Messieurs, ie vous laisse à iuger si on devoir adjouster ’foy aux médecins qui desesperoient de la vie de ces deux malades, leur opinion s’est trouvée fausse en celuy qui en est eschappé, et en celuy qui n est pas mort de sa maladie... Les médecins, dit-il, en avoient desesperé. Qu’importe, il ne

les faloit pas en croire... Quoy, tu adjoustes foy aux paroles des médecins, qu’un autre accuse d’ignorance et de mensonge et ensuite tu te laisses emporter à la persuasion d’un seul contre tous les autres?

... Mais, Messieurs, iugez un peu de l’incertitude de la medecine. Voila un de ces maistres qui confesse ingenuëment qu’il ne connoist pas la maladie, et toutesfois il promet un remede, qui ne devoit pas mesme estre permis, quand il en auroit eü une parfaite connoissance. l’en tuëray l’un, dit-il, et ie gueriray l’autre. Souviens-toy, pere barbare, qu’il ne promet de guérir, qu’après avoir tué... Penses-tu que ce soit un secret de l’art qu’il te propose, parce qu’il parle obscurément, et qu’il couvre son inexpérience? Comment pourra- t-on sçavoir si un homme que l’on assassine fut mort de sa maladie? Il t’avouë qu’il ne la connoist pas. Apres cela, tu ne devois pas seulement mettre en usage le moindre de ses remedes. Mais, dit-il, si vous me permettez d’ouvrir les entrailles de l’un de vos enfans, et d’en faire la dissection, peut-estre trouveray-je quelque remede pour l’autre. Certes, Messieurs, ces paroles douteuses rendent en quelque façon ce médecin excusable, il ne s’imaginoit pas qu’on adjoustat foy à une proposition si estrange., . Je soustiens au nom de tout le genre humain, que cette sorte de remede ne doit point estre receue. Nous sommes entièrement perdus, si nous avons besoin de la mort d’un

homme pour en. sauver un autre; et si la médecine destruit autant qu’elle conserve, nous n’avons pas sujet de rechercher la santé. Un homme n’est-il pas insuportable, de demander à voir dans le corps d’un autre, pour y trouver des remèdes salutaires? Ne peut-on pas connoistre les maladies qu’à ce prix-là?

Cependant on taschoit de le fortifier par des potions cordiales, on l’entretenoit de discours, on luy arrestoit le sang, on luy remettoit les entrailles, et on luy refermoit les ouvertures qu’on lui avoit faites. Jamais homme n’a souffèit de pareilles inventions de la cruauté; on le tua, comme si on l’eust voulu guérir. lugez maintenant s’il ne pouvoit pas vivre par les remèdes ordinaires, puisqu’il a mesme si long-temps vescu durant qu’on le tuoit. Vous croyez peut estre que le médecin ne chercha pas pour lors que les causes de la maladie, il chercha à s’instruire dans tout ce qu’il ne sçavoit pas, et se servant d’une occasion si rare, il en voulut profiter en toutes maniérés. O Dieux immortels, combien ce ieune homme avoit-il de force, de sang et de vie, puis qu’il supporta le cours d’une si longue operation? Il eut de la peine à mourir, et son ame luy fut arrachée par les tourmens. Vous croyriez peut-estre qu’on trouva la cause de son mal? on trouva qu’il en pouvoit eschapper.Toutesfois ce pere a sujet de se glorifier de son invention ; il peut se vanter à tout le monde, qu il a rendu un médecin plus homme de bien

qu’un parricide. Messieurs, quand îe fay reflexion sur les deux freres, il me semble de voir d’un costé un pauvre languissant, qui loin d’avoir esté traitté par des mains salutaires, et selon les réglés d’un art qui a esté inventé pour la vie, vient de saouler la faim des besteset des oyseaux; et de l’autre, un homme qui reprend de nouvelles forces, et qui se remet de iour en iour.

Voulez-vous sçavoir d’où vient une si grande différence? C’est que le pere a pris soin de l’autre, et la mere de celuy-cy, qui avoit de l’aversion pour les remedes.

... O Médecin, que ton imposture paroist visiblement touchant ce malade! Non, non, il ne seroit pas mort de cette maladie, puis que la mort mesme de son frere ne l’a pas tué. O cruel vieillard, comment oze-tu regarder ce visage? c est le visage de ton fils qui est guery, nonobstant toutes les conjectures des médecins...

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