‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 94 sur 219 · UNE CONSULTATION APRÈS DÉCÈS · texte numérisé non relu

UNE CONSULTATION APRÈS DÉCÈS

A Monsieur le Professeur Germain Sèf.

Bien honoré Maître,

Permettez-moi de vous demander une consultation. Le sujet à examiner est mort depuis plus de deux cents ans ; c’est notre cruel et sympathique ennemi Molière.

Cette consultation sera son châtiment ; que, même après sa mort, il soit la proie des médecins !

« Le genre de mort auquel il succomba, dit le docteur Maurice Raynaud dans Les Médecins atc temps de Molière, rend très probable la supposition qu’il était atteint depuis longues années d’un anévrysmç qui se rompit dans un effort. » Malgré la grande autorité de ce regretté maître, les derniers moments de Molière et sa santé délicate ont fait naître le doute dans mon esprit et me portent à préférer au diagnostic anévrisme celui de phtisie pulmonaire, j’espère que vous voudrez bien, avec votre haute compétence, m’aider à dissiper cette incertitude.

Voici comment Grimarest raconte la mort du grand comique :

« Le vendredi 17 février 1673, jour où l’on devait donner la troisième représentation du Malade imaginaire, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu’à l’ordinaire, ce qui l’engagea à faire appeler sa femme, à qui il dit, en présence de Baron : « Tant que ma vie a été mêlée égale- « ment de douleur et de plaisir, je me suis cru « heureux ; mais aujourd’hui, que je suis accablé « de peines sans pouvmir compter sur un moment « de satisfaction et de douceur, je vois bien qu’il « me faut quitter la partie. Je ne puis plus tenir « contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me « donnent pas un moment de relâche. Mais, ajouta- « t-il en réfléchissant, qu’un homme souffre avant « que de mourir ! »

« La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de M. de Molière, auquel ils ne s’attendaient pas, quelque incommodé qu’il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là, et de prendre du repos pour se remettre : « Comment voulez-vous que je lasse? leur dit-il, « il y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que « leur journée pour vivre ; que feront-ils si l’on ne « joue pas? Je me reprocherais d’avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant « faire absolument. •>->

« Mais il envoya chercher les comédiens, à qui

il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne jouerait point ce jour-là, s’ils n étaient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie : « Sans cela, leur dit-il, je ne puis m’y trouver, « et vous pouvez rendre l’argent. »

« Les comédiens tinrent les lustres allumés précisément à quatre heures ; Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s’aperçut qu’en prononçant dans la cérémonie du Malade imaginaire , il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui -même que l’on s en était aperçu, il se fit un effort et cacha par un ns forcé ce qui venait de lui arriver.

« Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chamffie et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce qu’on disait de la pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avaient toujours uire heureuse réussite à les examiner de près, et que, plus on les l'eprésentait, plus on les goûtait. « Mais, « ajouta-t-il, vous paraissez plus mal que tantôt.» — « Cela est vrai, lui répondit Molière, j ai un « froid qui me tue. » Baron, après lui avoir touché les mains qu’il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya cheicher ses porteurs, pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu’il ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait.

« Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon dont la Al obère avait toujours provision pour elle ; car on ne pouvait

avoir plus de soin de sa personne qu’elle n’en avait.

Eh non.! dit-il, les bouillons de ma femme sont '< de vraie eau-forte pour moi ; car vous savez tous les ingrédients qu’elle y fait mettre ; donnez-moi \< plutôt un petit morceau de fromage de Parme- « San. » Laforêt lui en apporta avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit.

Il n’y eut pas été un moment, qu’il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d’une drogue qu’elle lui avait promis pour dormir. « Tout « ce qui n’entre point dans le corps, dit-il, je « l’éprouve volontiers ; mais les remèdes qu’il faut « prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière : Voici, dit-il, du changement. » Baron ayant vu le sang qu’il venait de rendre, s’écria avec frayeur. — » Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, « vous m’en avez vu rendre bien davantage. Cepen- « dant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu’elle « monte. » 11 resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement a Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l’hospitalité. Elles lui prodiguèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l’on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d’un bon chrétien, et toute la résignation qu’il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l’âme entre les bras de ces deux bonnes sœurs ; le sang qui lui sortait

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