‹ Le mal social (volume 2)Chapitre 12 sur 29 · Lettre à Mgr l'évoque de Quimpjr · texte numérisé non relu

Lettre à Mgr l'évoque de Quimpjr

<j. Bref à M<rr Gaume.

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cation des mots : docilité, soumission, foi, dépendance de l'entendement vis-à-vis de la vérité ? Pensez-y bien, et n'oubliez pas que c'est à ces conditions seulement que vous êtes véritablement catholique.

Vous ave\ raison, en partie ; mais le Pape n'a pas parlé pour lous les catholiques libéraux : il n'a pas parlé pour nous.

C'est là, cher lecteur, un prétexte, un faux-fuyant, auquel ont eu recours les hérétiques de tous les temps. Sans vous en douter, vous recourez à la distinction invoquée d'abord par Satan, et répétée depuis dans le cours des siècles, et vous achevez ainsi de prouver jusqu'à l'évidence combien est mauvaise la cause que vous défendez. Cet artifice ne profitera pas plus à l'erreur actuelle qu'il n'a profité aux erreurs anciennes. Écoutez-moi sur ce point, et prononcez-vous ensuite selon la rectitude de votre jugement.

Voyons. Que le Pape ait condamné le libéralisme catholique, ou, ce qui revient au même, le

catholicisme libéral, c'est là un point sur lequel vous ne pouvez avoir aucun doute. Vous avez lu et vous pouvez relire à votre gré les documents nombreux dans lesquels le Souverain Pontife s'est expliqué avec son autorité suprême. Votre hésitation consiste, à l'heure présente, à vous demander si le Pape a condamné uniquement un certain catholicisme libéral, ou s'il a condamné tout ce qui, dans le monde, est désigné sous ce nom. La réponse ne me paraît pas douteuse ; elle ne vous le paraîtrait pas davantage, si vous n'étiez aveuglé par d'anciennes attaches. Là où la loi n'établit pas de distinction, il ne vous appartient pas d'en établir. C'est un axiome de droit, qui trouve ici son exacte application. S'il y avait un catholicisme libéral qu'on ne pût admettre en conscience, et un autre qui ne répugnât pas à la conscience, le Pape aurait-il oublié de faire cette distinction essentielle et indispensable ? Ayant parlé, non pas une fois, mais cent fois sur cette matière, et toujours avec la même vigueur, toujours avec la même énergie, toujours avec la même indignation (chose étrange de la part du très doux Pie IX !), il ne lui est pas arrivé une seule fois de dire : « Considérez, mes fils, que je ne m'adresse pas à tels ou tels catholiques libéraux,qui sont sur le terrain solide de la vérité». Ne voyez-vous pas là un oubli singulier et inex-

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plicable? Le Pape ignore-t-il, par hasard, les acceptions diverses données en Europe au mot libéralisme et au libéralisme lui-même ? Le supposez-vous assez peu au courant de la marche générale des événements et du progrès des idées, pour croire qu'il ne sait pas quel est le catholicisme libéral de la Belgique ; quel est celui de l'Espagne, à une époque où, même abstraction faite de l'assistance du Ciel, que nous devons cependant lui accorder comme catholiques, la facilité des communications lui permet de connaître, jusque dans les contrées les plus reculées de l'Europe, les doctrines les plus mystérieuses et les plus secrètes? Croyez-vous que le Pape, dont la charité ne fait doute pour aucun de ceux qui le connaissent, ait voulu laisser précisément dans le vague et l'incertitude une question qui préoccupe tous les esprits, et qui, hélas! il n'est que trop vrai, trouble profondément la paix et la tranquillité morale et matérielle des peuples ? le croyez-vous criminel à ce point ? ou bien, préférez-vous le tenir pour plus ignorant que vous et moi et moins assisté de lumières surnaturelles ? Prenez votre parti, puisqu'il n'est pas possible de sortir de ce dilemme rigoureux, et dites comment vous vous refuseriez à affirmer avec moi, que le Pape, dans ses écrits, a condamné absolument tout ce qui, en Europe et dans le

monde entier, est connu, dans le domaine des doctrines, sous le nom générique de catholicisme libéral.

Mais, dans la question qui nous occupe, la Civiltà cattolica n'a-t-el'e pas distingué la thèse et l'hypothèse >

Nous voici en plein dans une question nouvelle, autour de laquelle on a fait pas mal de bruit, et dont nous avons, bon gré mal gré, à nous occuper ici. Nous allons voir ce qu'a dit à ce sujet la Civiltà cattolica. Interrogeons cette savante revue, qui en sait incontestablement plus long que vous et moi sur cette question.

Faisons d'abord un peu d'histoire. En 1863, lorsque se tenait le célèbre congrès de Malines, objet de tant de critiques acerbes et de louanges passionnées, la Civiltà cattolica écrivit un article fameux, comme tous ceux qu'elle publie, intitulé : le Congrès catholique de Malines et la Liberté moderne (Vme série, tome VIII, 2 octobre 1863). C'est là que fut établie pour la première fois la distinction entre la thèse et l'hypothèse dans la question du catholicisme libéral. On ne distingua point le catholicisme libéral en deux classes, comme quelques-uns le supposent; mais, en montrant l'absurdité du système, on exposa

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seulement dans quelles circonstances son acceptation pratique cesse d'être criminelle de la part des catholiques.

Ainsi, la thèse est la condamnation absolue des fausses libertés modernes ; l'hypothèse signifie uniquement- le cas exceptionnel où, cédant, pour ainsi dire, à une force majeure, les catholiques se voient obligés à se soumettre, malgré eux, au joug de ces libertés tyranniques. Et comme il ne peut s'élever aucune discussion sur la thèse, nous nous bornerons à expliquer l'hypothèse, en employant les paroles mêmes de la Civiltà, où nous lisons : <r Si les peuples sont véritablement et universellement chrétiens, ils ne peuvent, par là même, avoir de liberté légale que pour la vérité et pour le bien. D'où il résulte que la faculté d'adhérer au mal et à Terreur est un défaut et une imperfection qui, loin d'avoir droit à la protection, doivent être punis par la loi, si la loi est digne du nom qu'elle porte, (jusqu'ici il est question de la thèse). Mais si vous supposez (voici r "hypothèse, mot grec qui signifie supposition), si vous supposez un peuple réduit à des conditions telles, qu'une grande partie de ses membres et ses gouvernants eux-mêmes ne possèdent pas une connaissance certaine de la vérité et une conception claire du bien ; si vous supposez, ce qui serait pis encore, que, chez ce peuple, les

choses vont si mal que l'erreur et le vice sont placés sur le même pied que la vérité et la vertu : il est hors de doute que, dans une semblable hypothèse, la résolution de protéger seulement le bien deviendrait une véritable tyrannie. Nous ne savons s'il serait possible de la mettre en pratique; mais, en tout cas, il serait bien difficile de la maintenir. Ce serait précisément le contraire du gouvernement dont nous avons parlé plus haut : on en viendrait à n'accorder d'autre liberté que celle d'obéir aux caprices des gouvernants. Dans des conditions si lamentables, il est hors de doute que les catholiques considéreraient comme un avantage insigne en leur faveur que le gouvernement accordât une liberté éçale à tous, sans distinguer entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge, et sans autre préoccupation que d'assurer à tous le respect dans l'exercice de leurs droits extérieurs. Et comment en serait-il autrement ? Dans le cas où la liberté de rendre un culte public à Dieu serait seulement accordée aux hérétiques et aux juifs, et où la liberté de la presse serait le privilège exclusif des blasphémateurs, les catholiques regarderaient comme une faveur singulière que leurs églises fussent, avant toute loi sur cette matière, mises sur le même pied que les temples hérétiques et les synagogues des juifs, et qu'il leur fût permis d'imprimer

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l'Imitation de Jésus-Christ, de Thomas à Kempis, avec la même liberté dont se sert Ernest Renan pour insulter le christianisme dans le livre qu'il a appelé Vie de Jésus, et qui n'est qu'un tissu d'insanités sacrilèges. La liberté pour tous devient alors une aspiration hypothétique, mais légitime pour les catholiques; et la même Église, en condamnant en principe un pareil désordre, et sans reconnaître au mal et à l'erreur des droits qui leur seront éternellement refusés, consentira à voir tolérer l'exercice public de ces droits comme un moindre mal, ou, si vous aimez mieux, elle acceptera cette tolérance, mais seulement comme un bien relatif. Les catholiques ne doivent point alors être accusés d'avoir deux poids et deux mesures. Ils se trouvent dans le cas d'un légitime propriétaire qui, maître de sa fortune, ne veut pas la céder à un autre, mais qui toutefois, dans l'hypothèse où un voleur la lui aurait ravie, accepterait comme une grande faveur de pouvoir en recouvrer une partie».

Ainsi parle la Civiltà cattolica, dans le célèbre article dont il vient d'être donné quelques courts extraits. Ne pas adhérer à cet enseignement serait commettre une erreur lamentable, si Ton était de bonne foi; dans le cas contraire, ce serait se rendre coupable d'une honteuse et criminelle défaillance. On sait maintenant ce qu'est Y hypothèse : Mal Soc. — I. — j.

c'est une simple supposition. Dites-moi, après cela, si les catholiques libéraux de l'Espagne peuvent lui accorder leurs suffrages ; s'ils peuvent affirmer que la nécessité les oblige à demander cette liberté générale, afin de se soustraire, à sa faveur, à l'oppression d'un pouvoir qui, sous cette seule condition, tolère l'exercice de leurs droits légitimes. Si, après tant d'années d'agitation et de troubles horribles, l'hérésie n'a pas pu encore ouvrir de brèche chez nous, c'est à ces mesures de sage vigueur que, par la miséricorde de Dieu et la protection visible de la sainte Vierge Marie, nous en sommes redevables.

Faut-il pour cela que, nous catholiques, nous demandions que la liberté soit accordée au mal, puisque nous la possédons déjà? Mais ce serait donner lieu à une guerre civile qui ne manquerait pas de nous anéantir. Et cette guerre, ami lecteur, comme vous en faites vous-même l'aveu chaque jour, a pour cause, non le pouvoir ou la liberté de faire le mal, qui réclame ses droits, mais la conscience catholique, qui voit les siens sans cesse foulés aux pieds depuis quelques années. Que coûte-t-il de dire : « Soyons des catholiques sincères et sans mélange, et alors la guerre cessera » ? Mais, direz-vous, ce serait la négation radicale de la Révolution! ce serait l'intolérance ! Je vous connais, catholique libéral ' Ce n'est pas

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la force de l'hypothèse qui vous oblige à accepter la tolérance de l'erreur ; c'est le désir de complaire à la Révolution, qui vous érige en prédicateur d'un catholicisme amoindri, au mépris des anathèmes du Pape.

Quoiqu'il en soit, on ne peut nier qu'il y ait un nombre plus ou moins considérable d'hommes de bonne foi qui, sans cesser d'être de fermes catholiques et de condamner tout ce que le Pape condamne, sont cependant des libéraux résolus.

Vous voulez savoir si je suis généreux, ami lecteur ? Voyez donc, je pousserai la condescendance jusqu'à vous accorder ce point. Oui, admettons qu'il y ait des hommes, en plus ou moins grand nombre, qui, tout en étant libéraux, professent de l'horreur pour la liberté du mal et l'indifférence religieuse de l'État, et proclament avec le Pape que la religion véritable est obligatoire pour l'État comme pour l'individu ; en un mot, qui pensent et parlent en tout absolument comme le Pape et les catholiques les plus orthodoxes.

Exigez-vous plus encore ? Je vous l'accorde. Mais alors.de deux choses l'une: ou de tels hom-

mes sont des catholiques déguisés sous le masque du libéralisme, et qui ont leurs raisons pour recourir à ce funeste déguisement ; ou ce sont des libéraux déguisés sous le masque du catholicisme. Ce dernier cas est le plus probable. Je vais m' expliquer.

L'homme, pour grave et prudent qu'il soit, a toujours quelque chose de la frivolité de l'enfant et de la femme. Et une des frivolités ou des faiblesses les plus communes chez les hommes graves, c'est de s'engouer de certains mots et de se laisser séduire par certaines expressions. Ce sont, en effet, des paroles, et rien de plus ; mais, à la fin, ces hommes en viennent à avoir pour ces expressions un culte idolâtrique ; ils s'attachent à elles, et toutes les raisons du monde ne les en désabuseraient pas. Que voulez-vous y faire ? C'est là une faiblesse comme ilyen a tant d'autres.

Tel est le sort du mot libéral. Voici un homme qui condamnera toutes les erreurs du , libéralisme moderne, si on les lui présente successivement une à une; mais, si on lui demande de condamner en bloc tout le système libéral, vous le verrez infailliblement s'y refuser en maugréant, bondir avec fureur, et vous l'entendrez vous dire avec l'accent de la plus invincible obstination : « Après tout et malgré tout, j'ai toujours été libéral, et libéral je veux mourir ».

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— Mais vous condamnez, lui direz-vous, chacune des fausses idées du libéralisme.

— Je ne veux point cesser d'être libéral, vous répondra- t-il.

— Mais voyez donc, répliquerez-vous, que si chacune des parties est absurde, le tout doit l'être pareillement, à moins que ne cesse d'être vrai l'axiome mathématique qui dit que le tout est égal à la somme de ses parties.

— Je l'ai dit, je ne veux pas qu'on me jette à la face le titre ridicule de réactionnaire. .. Je suis libéral.

— Mais ne voyez-vous pas qu'à ce compte, vous professez un libéralisme particulier, qui n'a rien de commun avec ce qu'on appelle ordinairement de ce nom ; un libéralisme qui n'en est pas un, mais qui est purement et simplement le catholicisme ?

— Mon ami, ne vous fatiguez pas... Vos insistances, quelles qu'elles soient, ne changeront rien à mes idées. Je suis catholique entièrement, jusqu'au bout et dans les moindres détails ; je condamne tout ce que le Pape condamne, et dans le sens où il le condamne, sans rien excepter absolument.

Je vous arrête là, mon ami : -— vous condamnez tout, l'idée, la pensée, et jusqu'à la parole !

— La parole ! la parole !... Que voulez-vous dire ?

— Parlons plus clairement. Pourriez-vous faire à l'Église le sacrifice qui consisterait à cesser de vous dire libéral, comme vous lui avez fait celui de cesser de croire à chacun des faux dogmes du libéralisme ?

— Mais -qu'importe à l'Église que je m'appelle de tel ou tel nom, pourvu que je ne me sépare pas de sa doctrine? Le nom ne fait rien à la chose !

— Voilà, cher lecteur, un homme gagné, séduit par une seule parole, et tellement aveuglé, que, pour cette parole, il va jusqu'à consentir à laisser suspecter sa foi à cause d'elle ; voilà un catholique qui se croit sincèrement tel, et qui l'est assurément, qui s'obstine néanmoins à s'appeler d'un nom que l'Église abhorre et qu'exaltent tous les ennemis de l'Église ; qui s'obstine à ajouter toujours au mot catholique un adjectif qui n'a aucune signification, s'il n'ajoute rien au concept essentiel de ce mot, et qui a un sens outré et répréhensible, pour peu qu'il y ajoute, parce que le catholicisme, tel que l'a établi Jésus-Christ, n'a besoin ni d'additions ni de modifications : il est le catholicisme, et rien de plus.

Le groupe d'hommes que vous me citez est

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donc convaincu, et fait profession de n'employer le mot libéralisme qu'à titre de masque. Toutefois, j'ai des raisons pour croire que plusieurs de ceux qui font partie de ce groupe sont moins des catholiques véritables déguisés sous le masque du libéralisme, que de vrais libéraux affectant les dehors du catholicisme. Et les raisons sur lesquelles je m'appuie pour porter ce jugement, je vous les dirai à l'oreille, cher lecteur, afin que vous vous en serviez en temps opportun, mais toujours, cela s'entend, sans manquer à la charité, en ne perdant pas de vue toutefois cet axiome d'un historien célèbre, qu'on peut appliquer à notre cas : « L'unique chanté permise en histoire, c'est la vérité ».

Je vous dis donc que de tels hommes, ajoutant un qualificatif à leur titre de catholiques, me semblent être simplement des libéraux portant le masque du catholicisme. Voici les raisons sur lesquelles j'appuie mon sentiment :

On voit beaucoup mieux ce que c'est qu'un homme à ses actes qu'à ses paroles. Celles-ci, selon la remarque de Talleyrand, servent ordinairement à cacher la pensée; la conduite révèle à peu près toujours cette pensée, même contre le gré de celui qui agit. Je n'entends pas ici par conduite telle ou telle faute dans laquelle nous pouvons tous tomber; je parle de la conduite

publique, générale, de la conduite systématique, de ce que nous pourrions plus excatement appeler procédés, tendances pratiques.

Les catholiques dits libéraux ont coutume de procéder de la manière suivante, en Espagne surtout, où l'esprit public est en ces matières plus susceptible et plus délicat. Jamais, dans leur conversation, dans leur journal, dans leur feuilleton, ils ne hasardent une phrase qui soit en contradiction rigoureuse avec la doctrine de l'Église. Vous ne pourrez extraire de leurs articles de fond une proposition qui mérite la note d'hétérodoxe, dans le sens théologique de ce mot. Bien au contraire, ils ne tarissent pas en déclamations enthousiastes, en chaleureuses protestations, en faveur de la religion. On dirait qu'ils ont besoin de répéter à tout propos ces protestations pour faire croire à leur sincérité. Personne, en effet, n'est plus suspect de fourberie et de mauvaise foi que celui qui s'en va criant sans cesse qu'il n'a jamais trahi la vérité. Des paroles ! Encore des paroles ! toujours des paroles ! Comme dit, je ne sais en quel endroit, THamlet de Shakespeare. Examinons les actes, qui ordinairement sont l'interprétation la plus authentique des paroles.

Les catholiques libéraux sont amis de l'Église. Et ils ne parlent jamais des ennemis de cette

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même Église qu'avec vénération et respect ; dans leurs conversations et dans leurs écrits, ils ont sans cesse sur les lèvres et sous leur plume les titres d' « éloquent, excellent, distingué », qu'ils prodiguent aux rationalistes impudents, qui se font les apôtres de l'erreur. Par contre, de quelle ironie railleuse ces catholiques ne poursuivent-ils pas l'illustre Veuillot, le premier controversiste et le plus vaillant champion de la cause catholique dans notre siècle.

A notre époque même, il y a seulement quelques jours, un journal connu de Barcelone recommandait une histoire générale de V Espagne, qui va bientôt être publiée avec la collaboration de divers écrivains distingués de Madrid. Quelques-uns de ces écrivains distingués (moins en littérature qu'en impiété) sont connus de tout le monde pour leur esprit franchement rationaliste et anticatholique. Un journal catholique, en recommandant cette Histoire, aurait fait ses réserves, et, pour remplir son devoir jusqu'au bout, aurait averti que l'œuvre en général ne pouvait être bonne, du moment qu'elle comptait parmi ses auteurs un seul écrivain dont les opinions sont mauvaises, attendu que le bien ne peut venir que d'une cause entièrement bonne : Bonum ex intégra causa ; et qu'il est impossible que Yhisioirc ne reflète pas les opinions religieu-

ses de celui qui l'a écrite. Croyez-vous que ce journal ait agi de la sorte ? Nullement. Il a annoncé, loué, recommandé cette Histoire, comme si elle avait reçu l'approbation de l'Église. Que voulez-vous ? telle est la grandeur d'âme des catholiques libéraux !

Ils ne reconnaissent pas de droits au mal. Et dans leurs journaux il y a une place pour le cancan, une autre pour les bouffonneries immondes, une autre pour l'exhibition dégoûtante des tableaux ou représentations obcènes, une autre pour annoncer la vente aux enchères des biens ecclésiastiques, une autre pour insulter et bafouer les évêques lorsqu'ils protestent contre la reconnaissance du vol sacrilège commis par le gouvernement piémontais, une autre pour censurer amèrement la fondation des sociétés et des cercles catholiques bénis par Pie IX. Vous vous en souvenez bien?... Il est vrai qu'il y a pareillement toujours une place pour annoncer les Quarante- Heures et le saint du jour. Que l'un fasse passer l'autre.

Ils ne veulent pas pactiser avec les ennemis de l'Église. Et cependant vous les verrez toujours en complète solidarité d'intérêts avec eux. Sous la dénomination commune de « grande famille libérale », qui est déjà une phrase topique admise et consacrée par l'usage, ils se groupent tous en-

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semble, sans prendre garde aux questions de détails, aussi bien ceux qui conservent le masque dont il a été parlé plus haut, que ceux qui croient plus avantageux de s'en débarrasser. Et chaque fois qu'il s'agit de sauvegarder les intérêts de la susdite grande famille, vous les voyez toujours unis et prêts à s'imposer de mutuels sacrifices, à accepter des transactions, à céder quelque chose de leur catholicisme, de façon à laisser intact et entier leur libéralisme, prouvant ainsi très clairement que, s'ils s'appellent catholiques libéraux, ils accordent une plus grande importance à la seconde partie de cette appellation qu'à la première. Ce fait est précieux à constater, et il offre a l'observateur attentif des points de vue très lumineux.

Ils professent la foi dans toute sa pureté. Et vous remarquerez presque toujours qu'ils en parlent dans leurs livres et leurs journaux comme de simples rationalistes. Notez cet autre fait, qui a pareillement une grande importance : le procédé catholico-libéral dans la défense du catholicisme est généralement naturaliste. Pour les écrivains de cette secte, le martyr des premiers siècles est, avant tout, une victime des droits de la liberté de conscience devant le despotisme païen. Le Christ lui-même est bien plus le Libérateur des peuples que le Rédempteur des âmes.

Le moine est l'ouvrier infatigable de la civilisation. La sœur de Saint-Vincent de Paul est l'ange de l'humanité. On voit que ces apologies sont imprégnées de naturalisme, et qu'elles pourraient tout aussi bien tomber des lèvres d'un Turc qui aurait le cœur bien fait et l'esprit impartial.

Si le catholique libéral défend l'unité catholique, il le fait presque toujours en vue d'un intérêt politique, et non point en considération du droit sacré de la foi. L'hérétique Palmerston n'en faisait pas moins, lorsqu'il disait qu'il sacrifierait sa main droite pour procurer â sa patrie le bienfait d'une si précieuse unité. S'il attaque le mariage civil, c'est uniquement à cause du déshonneur qu'il jette sur la famille, et nullement parce qu'il constitue, d'après l'enseignement de l'Église catholique, un véritable concubinage. S'il protège une église contre la pioche du démolisseur, ce n'est point par respect pour la maison de Dieu, mais en vue de considérations artistiques : de sorte que. d'après ce raisonnement, une église ne mérite aucune pitié, si son architecture est de mauvais goût, au lieu qu'un monument construit selon les règles de l'art a droit au respect, fût-il consacré au culte de Vénus. S'il déplore le sort des religieuses expulsées, ce n'est point à cause de l'outrage fait à un institut religieux, mais en raison de la violation du droit d'association, droit que

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peut revendiquer une femme quelconque, voire même une femme de mauvaise vie. Ainsi raisonnet-il sur toutes choses.

Que d'œuvres d'apologétique catholique ont été écrites de cette façon, auxquelles l'éclat de la forme n'a rien enlevé à ce que le fond avait de faux et môme de très faux ! et que d'auteurs, lus et exaltés comme catholiques, sont, en principe, de vrais rationalistes, puisque le fondement sur lequel ils appuient leur argumentation n'est pas l'acte de foi catholique, mais bien la seule raison philosophique! Je ne nierai point que d'illustres auteurs, recourant à un artifice, ont admis pour un instant, ou feint d'admettre les principaux arguments de leurs adversaires, pour les attaquer ensuite avec leurs propres armes. Toutefois, les auteurs vraiment catholiques ne recourent jamais à ce genre de polémique, sans faire des réserves expresses et des protestations énergiques, exposant ensuite, toujours en première ligne l'argument emprunté à la foi, à l'ordre surnaturel, et laissant au second ou au dernier rang les raisons de simple convenance. Ainsi ont agi toujours les grands polémistes catholiques. Pourquoi les écrivains catholico-libéraux ne les ont-ils pas imités? pourquoi remarque-t-on si fréquemment dans leurs œuvres, peut-être contrairement à leurs intentions, l'absence de surnatu-

rel? pourquoi ? Parce que le libéralisme catholique est au fond un pur naturalisme.

Voilà les principaux caractères du système catholico-libéral, que je désire vous voir observer et étudier dans ces livres, feuilletons, journaux, qui se font gloire de ne professer aucune des erreurs doctrinales de la funeste secte libérale. 11 en est du libéralisme comme de l'athéisme : il y a un libéralisme théorique et un libéralisme pratique. Il y a tel athée qui n'a jamais dit : « Il n'y a pas de Dieu », et qui néanmoins le nie et lui déclare une guerre cruelle dans tous ses actes. Ainsi, tel catholique libéral n'a jamais professé ouvertement une proposition condamnée; et cependant chacune de ses actions est la mise en pratique de cette doctrine. Lorsque quelqu'un de ces hommes vous dit : « Je n'ai jamais soutenu la doctrine catholico-libérale condamnée par le Saint" Siège » ; répondez-lui sans hésiter : « Vous avez raison, mon cher ami; et cela fait honneur à votre habileté reconnue; en retour, vous la professez continuellement en pratique, ce qui fait concevoir des doutes sérieux sur votre bonne foi et la sincérité de votre catholicisme. »

C'est cela, c'est cela, mon ami : les faits parlent haut.

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Mais ne vous scmble-t-il pas que, s il n'y avait -pas un catholicisme libéral de bon aloi, le Pape et les évêques ne reconnaîtraient pas si facilement les gouvernements calholico-libéraux ) On sait si l'Église suit en tout une ligne de conduite conforme à la rectitude de la foi... et cependant elle n'a jamais refusé celte reconnaissance au libéralisme catholique. Que dire\-vous de celaï

Pauvre ami ! Parlons clairement. <r Le Pape reconnaît des gouvernements catholico-libéraux: donc le système catholico-libéral est légitime ». Est-ce là, oui ou non, votre raisonnement? Vous allez voir les conséquences qui en découlent.

Un protestant dira : « Le Pape reconnaît un gouvernement protestant, par exemple, le gouvernement prussien : donc le protestantisme est légitime.

Un Anglican et un Russe diront : <r Le Pape reconnaît le gouvernement de l'empereur Alexandre et celui de la reine Victoria : donc le Pape approuve le schisme d'Angleterre et le schisme de Russie.

Un Turc, dira : <r Le Pape reconnaît le gou-

vernetnent de la Porte Ottomane : donc le mahométisme est la véritable religion ».

Vous riez ? A votre aise ! mais riez, non des exemples que je cite, mais de la logique de certains catholiques libéraux. Le diable ne réussirait pas mieux qu'eux à dire des diableries. Pour Dieu ! qu'ils me répondent : le Souverain Pontife traite-t-il, oui ou non, d'une façon officielle avec les gouvernements luthériens, schismatiques ou musulmans ? leur envoie-t-il, oui ou non, ses nonces ? leur accorde-t-il, oui ou non, jusqu'à ses faveurs ? Les évêques catholiques de ces nations hérétiques ou infidèles jurent-ils, oui ou non, fidélité à leurs gouvernements respectifs? et les simples fidèles qui vivent dans ces pays, professent-ils, oui ou non, envers leurs gouvernants, la fidélité et l'obéissance civile que tout sujet doit, de par la loi de Dieu, à son gouvernement légitime ? Oui, mille fois oui : le Pape les reconnaît, les évêques les respectent, tous les catholiques leur jurent serment d'obéissance et de fidélité ; et cependant, qui osera dire que le Pape, les évêques et les fidèles cessent de condamner et même approuvent les erreurs de ces gouvernants ? qui poussera l'impertinence et l'absurdité jusqu'à dire qu'en Prusse nos évêques sont catholico-luthériens, puisqu'ils prêtent serment à un empereur luthérien; ou qu'en An-

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gleterre ils sont catholico-schismatiques, puisqu'ils obéissent à une reine schismatique ; ou qu'en Turquie ils sont catholico -musulmans, puisqu'ils sont soumis au sultan, qui professe la doctrine de Mahomet ? Et dans les nations catholiques, on dira que le Pape, les évêques et les fidèles doivent tous, sans exception, être catholico-libéraux, par la seule raison que nos gouvernants sont libéraux? Le Pape reconnaît les gouvernements libéraux, c'est vrai; mais il les reconnaît non pas parce qu'ils sont libéraux, mais quoiqu'ils le soient; comme il reconnaît les gouvernements hérétiques et musulmans, non pas parce qu'ils sont tels, mais malgré cette déplorable différence de religion. Voilà pour ce qui touche à la reconnaissance des gouvernements et à leurs doctrines ; en ce qui concerne leur légitimité, la réponse est encore plus catégorique. L'Église considère comme gouvernements constitués tous ceux qui, de fait, exercent le pouvoir, sans se préoccuper autrement de leur origine et de leurs droits. Telle est la ligne de conduite qu'elle a suivie dès les temps les plus reculés, et qui est clairement exprimée dans la constitution Sollicitudo Ecclesiarum, de Grégoire XVi, que vous pouvez lire à toute heure. Cela suffit à l'Église pour l'obtention de sa fin suprême, qui est le bien spirituel des fidèles, et qui ne veut Mal Soc. — 1. — 4.

point définir des droits humains douteux ou contestables.

Rappelez-vous ici, en passant, un autre caractère du catholique libéral de race pure : c'est la persistance qu'il met à mêler, à chaque instant, le nom du Pape et des évêques à tout ce qui se rapporte à ses intérêts matériels. Fait-il le même cas de leur autorité, quand ils condamnent si énergiquement le catholicisme libéral ?

Cette question îVa-t-elle pas une connexité plus ou moins étroite avec la question autrement délicate et irritante de la forme du gouvernement)

Elle n'en a aucune, mon cher ami : il y a autant de distance entre ces deux questions qu'entre le ciel et la terre, le divin et l'humain, l'éternel et le fini, l'essence et les accidents, la religion toujours sainte et la politique très rarement sainte.

Vous demeurez stupéfait, n'est-il pas vrai ? Doutez vous de ma bonne foi ? Prenez patience et écoutez-moi un instant; et vous finirez par me donner raison.

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Les formes politiques sont une simple question d'appréciation humaine, sur laquelle l'Église n'a formulé ni une définition ni une condamnation. La monarchie ne vaut pas mieux que la république, et. en matière de gouvernement, le système pur n'est pas préférable au système mixte. Toutes les formes, à l'instar de tout ce qui est humain, ont leurs inconvénients et leurs avantages, qu'il n'est pas possible de déterminer d'une façon absolue, mais que l'on doit examiner en tenant compte des mœurs, de l'histoire, des traditions, du tempérament, des préoccupations du peuple, et même de la géographie du pays où ces formes de gouvernement doivent être appliquées. Ni la monarchie ne signifie par elle-même une chose sacrée ; ni la république n'est synonyme, a priori, d'un système de gouvernement infernal.

Il y a, à l'Equateur, une république, et l'Église y voit revivre ses plus beaux jours; il y a une monarchie en Prusse, et elle y est plus persécutée qu'en Espagne au temps de la Fédération. Les républiques et les monarchies sont bonnes, lorsqu'elles sont catholiques, c'est-à-dire, lorsque leur législation ne s'inspire que des enseignements de la foi, qu'elle ne porte aucune atteinte aux droits de l'Église catholique, qu'elle favorise en tout sa légitime influence, qu'elle nie et

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refuse tout droit à l'erreur et au mal, qu'elle ne diminue en rien les droits de la vérité et du bien, etc., etc.

Si le gouvernement est catholique dans ses lois et dans sa conduite, il importe peu que le chef de l'État s'appelle roi ou président, empereur ou chef, triumvirat ou gouvernement provisoire ; qu'il gouverne avec une chambre unique ou avec deux chambres, ou encore sans aucun corps législatif. Comme un tel gouvernement, qu'il soit monarchique, aristocratique ou démocratique, légifère et agit en tout suivant la loi de Dieu et les préceptes de son Église, il est catholique et digue de toute confiance. L'intervention plus ou moins grande du peuple dans la confection des lois, dans le vote des budgets, dans la répartition des impôts, dans la distribution des faveurs et des emplois, n'a rien à voir avec le dogme et les commandements de l'Église, et il serait déjà temps que nos ennemis cessassent de faire de telles insanités le thème capital de leurs accusations contre nous. Le dogme et l'Église s'occupent de ce qui est absolu, éternel, essentiel. Mais que telle ou telle nation, en vertu de circonstances particulières, préfère une forme de gouvernement plus ou moins absolu, c'est-à-dire, une intervention plus ou moins grande du peuple dans la gestion des affaires

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publiques, c'est là une question de pure appréciation humaine,, dans laquelle, lorsque nous traitons exclusivement de doctrines religieuses, nous ne pouvons, ni ne devons, ni ne voulons entrer. Cette question a pour terrain propre et véritable le journal politique ou politico-religieux.

Victoire ! vous êtes libéral comme moi-même. Que voulons-nous autre chose, mus, libéraux de tous le* pays, sinon la plus grande liberté dans les formes de gouvernem:nt les plus larges et les plus populaires possibles ) Victoire encore ) A la fin, c'est vous qui passe\ dans notre camp avec armes et bagages.

Non, mon cher ami, non ; et il m'en coûte beaucoup d'être obligé de vous enlever une si belle illusion. Je m'attendais précisément à cette réplique de votre part, afin d'en prendre occasion pour donner à cette matière l'explication qu'elle comporte. Vous connaissez très peu l'importance du problème qui préoccupe le monde et le partage en deux camps opposés, le camp catholique et le camp libéral, si vous croyez que la

question se réduise à la plus ou moins grande élasticité de la forme politique et gouvernementale. Il y a là une question de principe, et non de forme ; de religion, et non de parti. On en aune preuve dans son universalité même, et dans l'ardeur avec laquelle elle est agitée et dans les républiques et dans les monarchies, en Amérique et en Europe, avec cette particularité qu'elle est inconnue dans les pays qui ne sont pas chrétiens.

Dans ce duel à mort, il est uniquement question de savoir si la société civile doit être régie par la loi de Dieu et se soumettre entièrement aux enseignements de l'Église, ou si elle est absolument libre et indépendante en tout ce qui se rapporte au droit public, sans être obligée de tenir compte, en quoi que ce soit, de cette loi de Dieu et de ces enseignements de l'Église.

Ceux qui disent avec nous que les États (les républiques comme les monarchies, et ces dernières absolues ou tempérées) doivent faire leurs lois et se conduire en tout conformément à la doctrine catholique, et qu'ils agissent contre la justice et la vérité, quand ils s'en éloignent, pour peu que ce soit; ceux-là sont, ainsi que nous, les vrais et purs catholiques, que l'on rencontre dans tous les partis politiques. Ceux qui prétendent que la vérité révélée et les lois de l'Église n'obligent pas l'État, mais seulement les individus, et qui

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ajoutent que l'État doit légiférer sans autre critérium que celui de sa propre souveraineté, c'està-dire, le critérium du suffrage populaire dans les gouvernements populaires, le critérium de la majorité parlementaire dans les gouvernements mixtes, celui de la volonté personnelle dans les gouvernements absolus, de sorte que ce qui, en vertu de quelqu'un de ces principes de gouvernement, sera décrété par l'État, cela sera la loi la justice, la raison, ceux-là sont des libéraux. Leurs dogmes fondamentaux sont, dans les gouvernements démocratiques, l'infaillibilité du peuple ; dans les gouvernements mixtes, l'infaillibilité parlementaire ; dans les gouvernements absolus, l'infaillibilité césarienne ou royale (de César ou du roi). Je dis Y infaillibilité, parce que c'est l'expression propre et convenable. En effet, si la loi ne se regarde pas comme infaillible, elle cesse d'être une loi. D'où il suit que, dans les gouvernements libéraux ou de droit humain, le législateur, ne pouvant pas déduire l'infaillibilité de ses lois de leur conformité avec la loi de Dieu, doit la déduire uniquement de leur accord avec sa raison propre, ou avec la raison de la multitude, ou avec la raison de la majorité, les seuls critères qu'il admette et auxquels il s'attache. De là résulte constamment la déification complète de la raison humaine,

ou, ce qui revient au même, le Dieu-État, le divus imper aior du paganisme; ou le peuple souverain de nos jours, c'est-à-dire, en résumé, l'exclusion complète de la loi de Dieu des affaires publiques, et l'intronisation suprême du critère rationaliste dans ces mêmes affaires, puis comme conséquence de tout cela, le suprême despotisme dans celui qui commande, parce qu'il n'a pas au-dessus de lui une règle qui le modère et le dirige ; et la suprême abjection dans celui qui obéit, parce qu'il n'a pas contre l'arbitraire du premier une garantie quelconque autre que la rébellion. En résumé, il résulte de ce système la négation sociale de Jésus-Christ et le règne social de la raison pure; pour parler encore plus brièvement: le naturalisme en politique, ou, en termes plus clairs : l'athéisme officiel.

Voilà qui est bien. Plusieurs d'entre vous, qui défendent de bonne foi lesdites libertés politiques, en soi licites ou au moins indifférentes, ne voient pas qu'avec ces libertés ils défendent en même temps le rationalisme politique, le naturalisme public, l'athéisme social, qui, mêlé à ces libertés, vous apporte la révolution. Il y a là, mon cher ami, un piège satanique. Satan vous dit : « Liberté de discussion ! )> Demandez-lui carrément : « Sur quoi » ? Sur ce qui est discutable ? Dans ce cas, nous sommes

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d'accord avec vous : vive la discussion ! Sur ce qui n'est pas discutable? sur les points que l'Église a déjà décidés en premier et en dernier ressort? c'est sur cela que vous voulez discuter ? Dans ce cas, la discussion n'est qu'une forme déguisée de la souveraineté de la raison, et cela est anticatholique. Il ajoute : « Omnipotence parlementaire! )> Bien! Jusqu'à quel point ? jusqu'au point où la loi de Dieu et de l'Église dira : Assez ? Jusque-là nous nous entendons. Notre entente ira-t- elle un peu plus loin, sur tous les points, sauf, comme disent les écrivains anglais, à admettre qu'un homme soit une femme ? Tant pis ! tant pis ! Une telle omnipotence est anticatholique, et n'est rien autre chose qu'une forme hypocrite de l'indépendance du moi.

Vous comprendrez par là la raison de la bienveillance que la Révolution professe pour les formes de gouvernement libres ou démocratiques, et pourquoi ordinairement les catholiques sont si mal traités par tout le monde. Ces formes ne sont ni mauvaises ni condamnées ; mais ce sont celles qui se prêtent le mieux à l'escamotage rationaliste.

Avec elles, on admet l'excellence de la discuson, sans laisser entendre auparavant qu'il v a plusieurs choses indiscutables, et qui, a priori. doivent être tenues pour résolues; avec elles, on

exagère le respect dû à ce qui a été décidé par les majorités, et l'on déclare juste et légal tout ce que ces majorités ont voté, sans considérer qu'une loi votée par la majorité doit être d'accord avec la loi de Dieu, aussi bien qu'une loi votée par un monarque absolu. Telle est la vérité.

Mettez-vous, je le veux bien, en présence de la Révolution, et proclamez la plus grande somme possible de libertés dans le système de gouvernement ; mais ajoutez ces réserves indispensables. Vous verrez alors que le libéralisme ne vous reconnaîtra pas pour un de ses tenants; vous verrez comment il vous traitera partout de faux frère et de réactionnaire déguisé. Ecoutez une observation. Dans les républiques américaines, où tous les citoyens admettent la forme démocratique et républicaine, tous devraient être appelés libéraux, selon votre façon de juger. Il n'en est pourtant rien : à tel point que, même là où les formes admises par tous sont si libres, il y a cependant un parti libéral opposé au parti catholique. Tant il est vrai que le libéralisme n'est qu'accidentellement, per accidens, comme dirait un scolastique, une question de formes politiques; mais qu'en soi, per se, il est une question de principes religieux, puisqu'il s'agit de gouverner d'une façon dépendante ou indépendante vis-à-vis de la loi de Dieu.

Voilà, dans sa clarté et sa simplicité, la ques-

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tion brûlante des formes du gouvernement. A travers les formes, mon cher ami, le diable s'insinue et pénètre avec les principes. Là est toute la question, je vous le répète. Faites-en la preuve. Dites : (( Je veux des formes libres, mais à la condition que la presse sera soumise à la censure religieuse, et que le droit d'association sera limité par l'Eglise, et que le droit de discussion se bornera aux questions de Tordre naturel. « — Non, » vous diront-ils : ce n'est point là le libéralisme ; « c'est une théocratie déguisée, et rien déplus ». Après cela, mon cher ami, continuez donc à vous prévaloir et à vous glorifier de votre titre de libéral.

Pourquoi pas ? En l'entendant dans le sens que je lui donne, et en faisant les réserves dont vous vene\ de parler, y a-l-il quelque inconvénient à prendre ee litre .'

Que Dieu vous bénisse avec cette parole ! En vérité, mon cher ami, vous en êtes épris; et vous vous laissez entraîner à l'aveugle, comme tous ceux qui éprouvent une passion violente.

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Quels inconvénients y a-t-ily dites-vous, à prendre ce titre ? A mon avis, il y en a tant, que je vais jusqu'à y trouver matière à péché. Ne vous effrayez pas; mais plutôt écoutez-moi avec patience, et vous allez me comprendre à l'instant.

Il est incontestable que le mot de libéralisme, et même celui de libéralisme catholique, ont en Europe, dans le siècle présent, la signification d'une chose suspecte et qui ne concorde pas parfaitement avec le véritable catholicisme. Vous ne me direz pas que je pose la question en termes -exagérés. En effet, vous ne pouvez vous empêcher de nf accorder que, dans leur acception ordinaire, les mots de libéralisme et de libéralisme catholique ont été réprouvés par Pie IX. Mettons hors de cause, pour le moment, le nombre plus ou moins grand de ceux qui se croient en droit de continuer à professer un certain libéralisme, qui au fond n'en est pas un. Il est certain que le courant libéral, en Europe et en Amérique, en cette année 1875, qui est celle où nous écrivons, est anticatholique et rationaliste. Passez le monde entier en revue, et voyez ce que signifie le mot de parti libéral en Belgique, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, en Autriche, en Italie, dans les républiques hispano-américaines, et </ans les neuf dixièmes des organes de la presse

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espagnole. Demandez à tous ce que signifient, dans la langue de chacun de ces pays, les mots critère libérale, opinion libérale, courant libéral, atmosphère libérale, etc., et voyez si, parmi les hommes qui. en Amérique et en Europe, se consacrent à l'étude des questions politiques et sociales, vous n'en trouvez pas quatre-vingt-dix-neuf sur cent qui entendent par libéralisme le pur et simple rationalisme appliqué à la science sociale. C'est là un fait manifeste et incontestable. Bien que vous et un petit nombre d'autres personnes vous vous obstiniez à regarder comme une chose indifférente ce que l'opinion générale a déjà stigmatisé et flétri comme anticatholique, il est certain que l'usage, qui est l'arbitre et la règle suprême en matière de langage, considère le libéralisme comme un étendard levé contre le catholicisme. En conséquence, quoique, par mille distinctions, réserves et subtilités, vous réussissiez à vous former pour vous seul un libéralisme qui ne contienne rien de contraire à la foi, dans l'opinion du plus grand nombre, dès lors que vous vous dites libéral, vous appartenez à la grande famille du libéralisme européen, tel qu'on l'entend universellement. Votre journal, si vous en avez un que vous décoriez du titre de libéral, sera, dans l'opinion commune, un soldat de plus ajouté à ceux qui, sous cette devise, combattent de front

ou de flanc l'Église catholique. En vain chercherez-vous parfois à vous excuser , vous ne pourrez alléguer chaque jour vos excuses et vos explications, ce qui serait chose assez ennuyeuse ; en retour, le mot libéral revient à chacun des paragraphes que vous écrivez. Vous ne serez donc, dans l'opinion publique, qu'un soldat comme il y en a tant qui combattent sous cette même devise; et, pour autant que, dans votre for intérieur, vous soyez aussi catholique que le Pape, comme s'en vantent quelques libéraux, il est certain que, dans le mouvement des idées, dans la marche des événements, vous exercerez une influence libérale, et vous serez, malgré vous, un satellite qui ne pourra moins faire que de se mouvoir dans l'orbite générale du libéralisme. Et tout cela, pour une parole ! Voyez : ce n'est que pour une parole ! Oui, mon cher ami, voilà ce que vous gagnerez à vous dire libéral, vous, ainsi que votre journal. Cessez de vous abuser. L'emploi d'un mot vous rend presque toujours, et dans une large mesure, solidaire de ce qui se cache sous l'écorce de ce mot. Et dans le cas présent, vous le voyez et ne pouvez le nier, ce qui se cache sous le mot libéral, c'est le courant rationaliste. Pour ma part, je me ferais un scrupule d'accepter cette solidarité avec les ennemis de Jésus-Christ. Passons à une autre réflexion. Il est également

incontestable que, parmi ceux qui lisent vos journaux et entendent vos conversations, il en est peu qui soient en mesure de pouvoir subtiliser avec vous et distinguer entre libéralisme et libéralisme. Il est donc évident que la plupart prendront le mot dans son acception générale et croiront que vous l'employez de même. Vous n'aurez pas cette intention ; mais, malgré vous, vous aboutirez à ce résultat, de gagner des adeptes à l'erreur rationaliste. Dites-moi maintenant : savez-vous ce que c'est que le scandale? savez-vous ce que c'est qu'induire le prochain en erreur par des paroles ambiguës ? savez-vous ce que c'est que semer le doute, la défiance, faire vaciller dans la foi des âmes simples et naïves, par un attachement plus ou moins justifié à une parole? Déjà, dans mon for de moraliste catholique, je vois là matière à péché, et si vous ne trouvez pas d'excuse dans une parfaite bonne foi ou dans quelque autre circonstance atténuante, j'y vois matière à péché mortel.

Écoutez une comparaison. Vous savez que notre temps a vu naître une secte dont les partisans ont pris le nom de vieux-catholiques. Cette secte s'est donné la fantaisie de prendre ce nom, et elle est en paix avec l'univers. Supposez donc que moi, qui, par la grâce de Dieu, tout pécheur que je suis, suis catholique, et catholique des

plus anciens, puisque mon catholicisme remonte au Cénacle et au Calvaire de Jérusalem, c'est-àdire au berceau même du christianisme, supposez, dis-je, que je fonde un journal d'allures et d'opinions plus ou moins indécises, et que je le nomme en toutes lettres Journal vieux-catholique : estce que je mentirai? Non, puisque je suis vieux catholique dans la bonne acception de ce mot. Mais alors pourquoi, me direz-vous, adopter un titre qui sonne mal, qui sert de devise à un schisme, et qui fournira aux naïfs et aux mal avisés l'occasion de croire que je suis schismatique, et qui réjouira les vieux-catholiques d'Allemagne, en leur faisant croire qu'ils ont recruté un nouveau frère à Barcelone? pourquoi, me direz-vous encore, scandaliser lessimples? — -Mais j'emploie ce mot dans un sens orthodoxe. — C'est vrai; mais ne vaudrait-il pas mieux ne pas fournir l'occasion de croire que vous l'employez dans une acception erronée?

Voici donc ce que je dirais à celui qui se risquerait, malgré tout, à soutenir comme inoffensif, le sens du mot libéral, objet de tant de réprobations de la part du Pape et de tant de scandale de la part des vrais fidèles : Pourquoi vous faire gloire de titres qui ont besoin d'explication ? pourquoi provoquer des soupçons que vous devez vous hâter de dissiper ? pourquoi vous ranger au

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nombre des ennemis, et vous glorifier d'une devise qui, au fond, est celle des ennemis de l'Église ? Les paroles, dites-vous, ne tirent pas à conséquence! Plus que vous ne pensez, mon ami. Les paroles sont comme la physionomie extérieure des idées, et vous savez combien parfois est importante pour un raisonnement sa bonne ou sa mauvaise physionomie, c'est-à-dire, les expressions sous lesquelles il se présente à nous. Si les paroles n'avaient aucune importance, les révolutionnaires mettraient moins de soins à défigurer le catholicisme sous leur infâme langage : ils ne l'appelleraient pas sans cesse l'obscurantisme, le fanatisme, la théocratie, la réaction ; ils l'appelleraient purement et simplement le catholicisme ; ils ne se feraient pas un titre de gloire de se parer à tout instant des grands mots de liberté, de progrès, $ esprit du siècle, de droit nouveau, de conquêtes de F intelligence, de civilisation, de lumières, etc. ; ils se nommeraient toujours de leur nom propre et véritable : la Révolution. Ainsi en a-t-il toujours été. Toutes les hérésies ont commencé par une équivoque sur les mots, et ont fini par des luttes sanglantes d'idées. Et quelque chose de ce genre devait déjà se passer au temps de saint Paul, ou bien le grand Apôtre prévoyait qu'il en serait ainsi dans l'avenir, lorsque, écrivant à Timothée, il l'exhortait à se tenir en garde, non

Mal Soc. — !.— <.

seulement contre la fausse science, mais encore contre les simples nouveautés de langage (I Tim. vi, 20). Que dirait aujourd'hui le Docteur des nations, s'il voyait certains catholiques se glorifier du titre de libéraux, par opposition à ceux qui gardent simplement leur antique nom de famille, le nom de catholiques , et feindre de ne pas entendre, lorsqu'on rappelle devant eux les condamnations réitérées portées avec tant d'insistance parle Saint- Siège contre cette « profane nouveauté de paroles »? que dirait-il, s'il les voyait ajouter au mot immuable de catholicisme cet affreux appendice que ne connurent ni Jésus-Christ, ni les Apôtres, ni les Pères, ni les Docteurs, ni aucun des maîtres autorisés qui composent la belle chaîne de la tradition chrétienne.

Réfléchissez, mon ami, dans vos intervalles lucides, — si votre passion aveugle vous en laisse quelques-uns, — et vous constaterez la gravité de ce qui, à première vue, vous paraît une pure question de mots. Non, vous ne pouvez pas être catholique libéral ; vous ne pouvez pas vous appeler de ce nom voué à la réprobation, alors même qu'au moyen d'arguties subtiles vous réussiriez à trouver un moyen secret de concilier ce titre avec l'intégrité de la foi. Non, la charité chrétienne vous le défend; cette sainte charité que vous invoquez à toute heure, et qui, à mon

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sens, est chez vous synonyme de tolérance révolutionnaire. La charité vous le défend : car la première condition de la chanté, c'est qu'elle ne trahisse pas la vérité ; qu'elle ne se convertisse pas, selon la parole d'un auteur célèbre, en barricade élevée contre elle ; qu'elle ne soit pas un piège tendu pour surprendre la bonne foi de vos frères moins avisés. Non, mon ami, non, vous ne pouvez pas vous appeler libéral.

Mais les circonstances obligent parfois à de terribles compromis ; qu'on le veuille ou non, il faut suivre, en quelque manière, le courant, et ne pas se poser en intransigeant.

Je vous comprends, mon ami : vous invoquez le souverain recours des circonstances, dernier et suprême argument auquel ont coutume d'en appeler toutes les causes perdues. Savez-vous ce que signifie votre embarras présent, si on le considère tel qu'il est et dans sa simple réalité ? Voici quelle en est la signification : Mon ami, aujourd'hui le monde est divisé en deux camp

6iï LE MAL SOCIAL

qui se font une guerre acharnée : la Révolution et le Catholicisme. Se décider pour l'une ou pour l'autre, offre de grands inconvénients : il y va de la sécurité personnelle, de l'emploi, de la réputation devant le monde, des intérêts du journal. Il est clair, en effet, que si j'appelle mon journal simplement catholique, et si j'y tiens le langage rigoureux d'un catholique, les révolutionnaires vont me retirer leur souscription ; si je l'appelle exclusivement libéral, et si je le mets entièrement d'accord avec son titre, les catholiques ne manqueront pas de m'abandonner. C'est là une affaire grave. Les circonstances m'imposent donc une autre ligne de conduite. Je me tiendrai aux confins des deux camps opposés, et je ferai en sorte d'avoir toujours un pied dans chaque camp. Mon journal sera comme une de ces bornes qui marquent la ligne fixant les frontières des nations. D'un côté de la borne il y aura un écusson qui portera les armes du Christ, et de l'autre un écusson aux armes de Satan. Les révolutionnaires me diront : <r Va donc pour l'impie et pour le catholique ! » Je leur répondrai : « Il est certain, Messieurs, que je suis catholique, mais j'appartiens à la grande famille libérale ». Et les catholiques répliqueront aussitôt : « Nous vous soupçonnons d'être révolutionnaire ». Je leur dirai avec calme : « Je suis libéral, en

effet, chers frères dans le Seigneur, mais j'appartiens à ma mère bien-aimée la sainte Église catholique ».

Ai-je deviné, oui ou non, votre pensée, mon ami ? Il me semble que oui, à en juger par la mauvaise contenance que vous prenez. Sachez-le donc, ce partage de la conscience n'est pas possible devant Dieu, quelque commode qu'il soit parfois devant les hommes. Ce ne sont pas les circonstances, mais plutôt la logique et la loi de Dieu, qui commandent en cette matière. Si le Christ, ses apôtres et ses martyrs avaient dû tenir compte des circonstances, l'Église catholique serait encore à fonder. Qu'étaient alors les circonstances ? que le Ciel me bénisse ! Il ne s'agissait pas, pour le chrétien, de se brouiller avec quelques amis, mais de se voir déclaré l'ennemi du genre humain. Il ne s'agissait pas seulement de sacrifier quelques souscriptions à l'accomplissement d'un devoir, mais de sacrifier sa propre vie. Et malgré tout, sans tenir compte des circonstances, les chrétiens résistèrent au genre humain tout entier et firent triompher leur opinion, la vérité. Intransigeants! intolérants! Ils étaient, en effet, intransigeants comme le devoir, qui est l'intransigeance même; intolérants comme la vérité, qui est l'intolérance même. Ht quiconque ne professe pas ces principes,

pourra s'appeler du nom qu'il voudra, mais non de celui de catholique. Tel est l'esprit qui brille à chaque page de l'histoire de l'Église, l'esprit qui a formé dans tous les temps les héros de la foi et qui a dicté au grand pape Pie IX son invincible Non possumus. Laissez donc là les circonstances, qui ne sont le plus souvent que des convenances, et qui auront si peu de valeur au tribunal de Dieu.

Un mot encore : Êles-vous aussi pour cette presse mal nommée religieuse, qui, avec ses excès et ses intempérances, a causé tant de maux à la religion, sous prétexte de la défendre contre le libéralisme ) Ce serait là une chose à examiner.

Ce qu'il faudrait voir, mon ami, c'est s'il y a un catholique loyal qui soit contre elle. Que la Révolution déclame contre le journalisme catholique, cela se conçoit, puisqu'elle en éprouve de la peine ; mais qu'un catholique comme vous se fasse l'écho de ces déclamations, je ne le comprendrais pas, si je n'avais été témoin, il y a un instant, de votre inexplicable aveuglement.

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Eh bien ! maintenant, posons la question en termes clairs et précis : la défense de la religion par le journal exclusivement religieux ; telle est aujourd'hui la forme que revêt la polémique, et Ton est forcé de l'adopter. La Révolution voudrait sans doute que nous écrivissions sur chaque question du jour des volumes in-folio, persuadée qu'elle est que ces livres ne seraient pas lus. Mais comme aujourd'hui le journal est lu par tout le monde, elle en prend occasion d'invectiver contre le journalisme. Ecoutez encore. Si, pour des raisons particulières, nous eussions dédaigné ce mode de discussion, l'on nous aurait jeté à la face que nous ne voulions pas descendre dans la lice, sur le terrain propre à notre siècle ; que, par haine pour la lumière, nous détestions l'institution de la presse périodique ; que nous ne savions pas nous dépouiller des armes vieillies du moyen-âge. Nous avons adopté les armes de nos ennemis, et ils nous le reprochent en face, comme un crime de lèse-religion, comme s'ils avaient plus que nous souci de l'honneur. Quelle perversité! quelle hypocrisie !

Écoutez-moi donc. La vérité peut être défendue même par un journal. Y êtes-vous ? Et la vérité a intérêt à ce que chaque jour augmente le nombre de ces vaillants soldats de la parole. Les

grands controversistes catholiques, les auteurs d'œuvres magistrales, forment comme la grosse artillerie de notre armée, qui tire de temps à autre quelques coups de canon pour détruire les fortifications élevées par l'ennemi. La presse périodique est comme l'infanterie, qui, protégée par l'artillerie et s'avançant à travers la brèche que cette dernière a ouverte, pénètre dans le camp ennemi, engage un combat partiel et d'avantpostes, attaquant l'ennemi corps à corps, le harcelant par des assauts répétés, explorant le camp, poussant des reconnaissances et obligeant les suspects à répondre au mot d'ordre, etc., etc. C'est enfin une armée mobilisée excellente, à la condition qu'elle ne cesse pas, ce qu'elle ne fera jamais, d'obéir à la voix du général en chef. Je le répète, le motif de la haine furieuse que l'ennemi porte au journalisme, c'est qu'il touche à la presse exclusivement religieuse.

Et en ce qu'il touche à la presse politico- religieuse ? Il vous semblera qu'ici nos adversaires ont quelque raison pour eux : en effet, cette manie d'accuser les journaux de confondre la religion et la politique, est réellement une accusation atroce. Vous allez voir, cependant, à quoi elle se réduit.

La politique est une science comme une autre. Et l'on peut traiter delà politique dans ses rapports

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avec la foi, en tant que le critère de la politique est ou contraire, ou indifférent, ou favorable à la religion.

Dans le premier cas, le journal aura une ligne franchement anti-catholique, ce qui revient à dire que son œuvre sera mauvaise.

Dans le second cas, il sera encore anti-catholique, malgré sa prétendue neutralité, cette neutralité étant déjà d'elle-même anti-catholique, conformément à la condamnation de la proposition XIV« du Syllabus : <r Dans les questions de philosophie, on ne doit tenir aucun compte du surnaturel ». Cette proposition rentre en plein dans la politique, qui est une branche spéciale de la philosophie.

Dans le troisième cas, il sera politico-catholique, c'est-à-dire qu'il traitera et résoudra les questions politiques, jugera les événements, appréciera les personnes et les choses selon leur conformité ou leur opposition avec les enseignements de la foi. C'est là précisément ce que fait cette presse politico-religieuse, objet de tant de malédictions.

Ainsi, après tant de déclamations et d'outrages, nous concluons purement et simplement que le journalisme religieux est non-seulement licite, mais que, d'une certaine façon, parmi tous les écrits politiques, il est le seul licite et le seul permis par la loi de Dieu. Repassez, si vous le voulez, l'argumentation précédente.

Il me paraît étrange que tant de catholiques, emportés par leur haine contre les choses catholiques, lancent ainsi à tort et à travers leurs anathèmes contre la presse catholique, alors qu'elle a été l'objet de plusieurs brefs de félicitation de la part de Pie IX.

Bornons-nous ici à mentionner ceux qui ont été adressés aux excellents journaux Y Univers, de Paris ; l' Unità cattolica, de Turin ; le Pensamiento espanol, de Madrid. Quoi encore ? On sait que la Civiltà cattolica fut fondée à l'instigation spéciale du Souverain Pontife, et recommandée par lui, dans un bref adressé aux RR. PP. Jésuites. Eh bien ! la Civiltà est un journal, non seulement religieux, mais politico-religieux, et il est incontestable qu'en passant en revue, chaque mois, les événements politiques du monde, elle le fait avec une entière liberté, qui n'a d'égale que sa science profonde. Qui osera maintenant censurer la presse politicoreligieuse et l'accuser d'être préjudiciable au bien? qui? Voyez vous-même, qui pourra l'oser? Ce sera le catholique libéral : cela se conçoit naturellement, puisque c'est lui que la moutarde pique....

Mais ses intempérances! C'est la vérité ; nous ne nierons pas que les journalistes catholiques sont ordinairement des hommes revêtus d'une chair mortelle, et non des anges nous apparaissant sous

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la forme humaine. Ils peuvent, dès lors, avoir leur vivacité de caractère, et, stimulés par la charité avec laquelle ils ont l'habitude de traiter leurs adversaires, et en particulier les catholiques libéraux, ils peuvent quelquefois jeter, comme on dit, le manteau au taureau, et tomber dans quelque faute de fragilité. Nous ne les approuvons point en cela, et ne cherchons même pas à les excuser. Mais que celui qui est sans péché sur ce point, leur jette la première pierre. Oui, mon ami, vous-même, qui recommandez tant la modération et la charité, vous discutez souvent avec vos adversaires, non en donnant des raisons, mais en écumant et frappant du pied, et vous êtes le Veuillotiste le plus acerbe, lorsque, par accident, vous venez à prendre la mouche, ce qui vous arrive très fréquemment. Arrêtez-vous donc, si vous ne voulez pas que je vous prouve par mille citations ce que j'avance. Finalement l'illustre Veuillot, à propos d'une observation du Pape où il croyait être visé, fut si humble, qu'il l'inséra dans son journal, la loua, et, après avoir déclaré qu'elle le regardait, il demanda pardon à ses adversaires. Bien que cette observation du Souverain-Pontife s'adressât à tous les journalistes, nous n'avons point vu que les catholiques libéraux aient imité la conduite glorieuse et édifiante du féroce Veuillot.

« Mais pourquoi les séculiers vont-ils se mêler des choses de la religion » ? — Mon ami, je vous ai entendu mille fois formuler cette attaque contre la presse catholique. Vous n'avez pas raison de parler de la sorte ; non, vous n'avez pas raison. Précisément, les grands polémistes de l'école catholico-libérale sont presque tous séculiers ; et ils parlent et discutent des choses de la Religion, à leur façon, avec le plus grand sans-gêne. Vous êtes séculier, époux et père de famille, et, dans vos conversations et vos écrits, vous traitez, au point de vue philosophique et théologique, des questions où se mêle la religion, et vous le faites parfois avec succès et avantage. Et, dès le commencement du christianisme, il y a eu des séculiers qui ont écrit sur la religion, et, parmi eux, il en est quelques-uns qui, malgré des égarements postérieurs, ont été rangés parmi les grands écrivains catholiques. Rappelez -vous Origène et Tertullien, qui ne furent assurément pas des évêques. Non, la polémique catholique n'est pas interdite au séculier, pourvu qu'il s'astreigne aux conditions qui s'imposent pareillement à l'ecclésiastique, c'està-dire qu'il se soumette à l'autorité de l'Église. Enfin, mon ami, pour dissiper entièrement des appréhensions si peu fondées, puisque vous êtes si craintif sur certains points et si hardi sur d'autres, je vous dirai que le Pape vient de féliciter

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M. Charles Périn, professeur séculier à l'université de Louvain, à l'occasion de son ouvrage intitulé : Les Lois de la société chrétienne, et l'a comblé d'éloges mérités. Et ce M. Charles Périn n'est point un évêque, mon ami, mais simplement un bon laïque, comme il y en a tant d'autres qui, à l'ombre de l'épiscopat, combattent avec la plume que Dieu leur a placée dans la main. Je vous ai pareillement entendu citer, à l'appui d'une opinion extravagante, nouvelle dans l'Église de Dieu, certaines phrases d'un évêque que vous ne nommez pas, mais qui, dites-vous, a occupé le siège de Montpellier. Vous ne parlerez point ainsi de Tévêque actuel, qui n'a point écrit ce que vous avancez. Le direz-vous. cependant, d'un évêque de Montpellier qui, pendant le concile du Vatican, a donné un juste sujet de blâme et de tristesse ? Je me bornerai à vous répondre, à ce propos, que Dieu, dans sa grande miséricorde, a envoyé un rayon de lumière céleste à l'évêque qui avait eu une telle attitude dans ces circonstances critiques ; qu'il lui a ouvert les yeux et Ta amené à donner sa démission, avec de grands sentiments de repentir. Vous voyez par là, mon ami, quel préjudice vous portez à la réputation de ce prélat et à votre bonne foi, avec cette citation inopportune (r).

i. C'est uniquement à cause de cette citation que nous nous

Et si vous me pressez encore, je finirai par vous dire que, jusqu'à ce jour, je ne sache pas qu'aucun concile ait défini l'infaillibilité individuelle de chaque évêque ; que Nestorius et Jansénius étaient évêques, et que, cependant, personne n'invoquera leur témoignage pour la défense de la doctrine catholique. Bien plus, votre respect pour les prélats de l'Église de Dieu est si sincère, que naguère je vous ai entendu insulter grossièrement un évêque catalan, digne d'estime, quelle que soit son opinion politique, et dont vous avez dit publiquement qu'il se préparait à fuir en France, où il aurait déjà envoyé de fortes sommes: c'est-à-dire que vous l'avez traité, à la façon des journaux de cabaret, de voleur public et d'escroc. En vérité, vous respectez beaucoup, souverainement, les prélats de l'Église de Dieu !

sommes vu obligé d'écrire de telles paroles au sujetde Mgr i'évêque de Montpellier. Si quelque catholique libéral s'en scandalise, la faute en devra être imputée, non à nous, mais à ceux qui, craignant sans cesse de scandaliser les méchants, ne se mettent pas en peine de scandaliser les bons, invoquant le témoignage de prélats à l'appui de leurs étranges et malséantes doctrines. La charité que l'on nous prêche si fort, oblige en ce cas de prévenir les fidèles. « afin qu'ils ne se laissent pas éblouir », selon la parole de Mgr de Ségur, « par l'éclat de certains noms ou de certaines réputations contemporaines ».

ACTUALITES

C'en est assez, mon ami : notre entretien finit par traîner en longueur, et déjà vous ne m'écoutez plus qu'avec des marques sensibles d'impatience. Dieu veuille toucher votre cœur et éclairer votre intelligence, pour que vous le connaissiez et l'aimiez, en suivant en tout, avec docilité, la voix de notre Mère commune, sans vous laisser aller aux caprices de l'enfance, aux entêtements du sexe faible, et aux révoltes sataniques de l'enfer. Voyez quel a été le sort des amis de votre jeunesse, de vos chefs d'école ; voyez avec quelle note infamante passeront à l'histoire du catholicisme des noms illustres, qui, sans cela, auraient brillé d'un éclat si vif et si pur. Rappelez-vous le malheureux P. Hyacinthe, hier astre étincelant au firmament du catholicisme libéral, et aujourd'hui enseveli dans le bourbier d'une luxure sacrilège. Tels ont été ses débuts, telle a été sa chute. Peut-être le Seigneur a-t-il permis, dans ses décrets éternels, cette si horrible apostasie, pour ouvrir les yeux à cet esprit si audacieux et si imprudent. Grand Dieu ! passer de la chaire de Notre-Dame de Paris dans les bras impudiques de madame Merriman ! Catholique libéral, que cet exemple vous instruise !

MAÇONNISME ET CATHOLICISME

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