IMPIÉTÉ, INDIFFÉRENCE, LÂCHETÉ
Amis lecteurs, dites-moi tout d'abord, dans toute la sincérité de vos cœurs, l'état social présent, l'état dans lequel se trouve le monde, est- il l'état normal, régulier, solidement constitué, dans lequel il doit se trouver ? Ne portez point vos regards au loin, et que votre imagination n'aille point s'égarer dans des régions inexplorées ; ici même, dans votre patrie, dans votre province, dans votre propre localité, vous trouverez des faits sur lesquels vous pourrez baser votre réponse. Qu'il prenne la parole celui qui osera déclarer que tout va bien ; ou mieux qu'il se montre, afin que nous voyions tous si ce mensonge ne le fera pas rougir de honte. Et comment pourrez-vous tenir ce langage, si chaque jour, à chaque heure,
Mal Soc. — I. — i.
à chaque instant, vous reconnaissez et déclarez le contraire ? Vous le dites au fond de vos consciences ; vous le déplorez au sein de vos familles, vous le répétez à satiété dans le feu de la conversation avec vos amis. «Les choses vont mal », ditesvous ; « elles vont très mal, elles sont en dehors de leur voie naturelle ; il n'y a plus de principes, plus de morale, plus d'union entre les classes de la société ; l'autorité est sans prestige, toute notion de respect a disparu, les droits de la morale et de la conscience sont complètement méconnus. La crise que traverse aujourd'hui le monde est épouvantable ». Vous vous dites tout cela les uns aux autres en confidence. Il vous manque seulement de le dire officiellement. Mais de telles choses, on le sait, n'ont pas coutume d'être dites officiellement. Nous sommes convenus officiellement d'affirmer que nous vivons dans le siècle de la plus brillante civilisation, de la culture intellectuelle la plus parfaite, d'une amélioration prodigieuse, d'un progrès digne d'envie. C'est là comme le costume de cérémonie sous lequel nous avons la sottise de présenter notre siècle, afin qu'on nous tienne pour les dignes fils de ce siècle. Vive Dieu ! nous le sommes parfois plus, beaucoup plus que nous ne le pensons. Mais si c'est là un costume officiel, un costume de convention, d'emprunt, qu'im-
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porte qu'il porte ce nom officiellement, si, extraofficiellement, l'horrible vérité se trouve dans l'extrême opposé ? Qu'importe qu'une épidémie ne soit pas officiellement déclarée, si elle plonge les âmes dans la désolation et le deuil, si elle exerce déjà ses ravages et décime le peuple? Dans ce cas, la contagion est une épouvantable certitude, et ce qui est faux et mensonger, ce sont les certificats de santé que délivre le comité médical.
Vous reconnaissez donc avec moi que l'état social présent est grave et que la société est en proie à une sérieuse maladie morale. En jetant un regard sur cette société, vous constaterez sans peine le caractère de sa maladie. Elle a un nom très expressif et caractéristique, que je prononcerai sans crainte aucune, bien qu'il y ait en ce moment un grand nombre de personnes qui se font un vrai scrupule de le prononcer. Son mal, c'est Y impiété. Oui, lecteurs, vous l'entendez : son mal, c'est l'impiété.
Cette parole est dure, mais elle est l'expression de la vérité. Le monde moderne, la société moderne, les nations modernes souffrent d'un mal chronique très grave, qui se nomme Y impiété. C'est une dénomination fort en usage, mais cependant peu comprise, et sur laquelle je veux appeler, en passant seulement, votre attention.
Il y a deux sortes de fièvre : la fièvre chaude et
convulsive, qui fait bondir sur sa couche le pauvre malade, si des bras vigoureux et robustes ne sont pas là pour le maintenir au moment de l'accès ; qui le fait divaguer comme un insensé et éclater en cris et en rugissements comme un énergumène ; et la fièvre lente, calme, à peine perceptible, qui dévore peu à peu le phthisique, sans qu'il le sente lui-même, et donne même quelquefois à son visage un teint rose et les apparences d'une robuste santé. Cette fièvre a les apparences de la vie, et elle n'est qu'une agonie ; comme la première ressemble à la folie, alors qu'elle n'est qu'une convulsion nerveuse.
Ne perdez pas de vue ces comparaisons ; et revenons à notre société malade. Comme il y a deux sortes de fièvre, il y a pareillement deux catégories d'impiété.
Il y a l'impiété qui vocifère, jette le trouble et la perturbation, et qui, parfois, passe par nos rues et nos places à la façon d'un torrent impétueux. Elle blasphème, elle insulte le ciel ; elle bafoue la religion, attaque ses ministres ; elle démolit et incendie les églises ; elle écrit sur son drapeau : Guerre à Dieu ! et sur ses proclamations : Liquidation sociale î Anarchie ! Elle ne cesse pas d'écumer de rage ou de rugir de haine. Elle a un regard sauvage, qui est comme un reflet des sinistres lueurs de l'enfer ; ses mains sont prêtes à
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user du poignard, du pétrole ou de la dynamite ; ses écrits sentent non pas l'encre ordinaire, mais un venin empoisonné ; elle insulte tout ce qui a droit à être honoré et respecté, au moyen de caricatures dignes tout au plus de figurer sur les murs d'une caserne ou d'une maison de prostitution. Connaissez-vous cette catégorie d'impiété ? C'est la fièvre dont je vous ai fait la description en premier lieu, c'est la fièvre du malade en proie à la fureur et au délire. C'est celle qui m'épouvante le moins, parce qu'elle a coutume de durer d'autant moins, de passer d'autant plus vite, qu'elle est plus aiguë. En appliquant au malade de prompts révulsifs, en le maintenant aussitôt au moyen de liens solides, on le guérit instantanément.
L'autre espèce d'impiété me paraît d'autant plus grave, qu'elle est moins apparente. Le malheureux qui en est atteint, commence par ne pas se croire malade; bien plus, il se vante et se félicite de sa parfaite santé, de son excellent tempérament. Voyez-le: il ne blasphème pas Dieu : au moins il n'emploie pas les immondes blasphèmes d'un charretier; mais il fait abstraction complète de Dieu. Il fait abstraction de Dieu : voyez quelle expression douce, inofrensive, élégante, convenable, à tel point que celui qui est atteint de ce genre d'impiété peut aller jusqu'à se
dire conservateur. Il ne démolit pas les temples, encore moins les brûle-t-il; au moins il n'emploie ni la pioche ni la torche. Mais vous savez assez qu'il y a d'autres moyens plus civilisés et plus polis d'incendier et de démolir. Le temple en lui-même l'intéresse peu, et n'a pas beaucoup d'importance à ses yeux. Il le conservera, s'il a un caractère artistique ; il le sacrifiera et il le maudira, s'il est seulement la maison de Dieu, la chaire où sa loi est enseignée, l'autel où il reçoit un culte. Il n'a pas déclaré la guerre à la religion, il n'a jamais apostasie formellement; il n'est ni protestant, nispirite, ni franc-maçon, ce qui est le minimum des exigences de nos temps célèbres; mais il n'observe aucune pratique religieuse, il ne fait sentir son influence ni dans sa maison ni au dehors; il ne donne pas le bon exemple à ses enfants; s'il est détenteur de l'autorité, il ne se sert pas des lois pour faire respecter la religion ; s'il occupe une situation importante, il ne l'appuie pas de son prestige; s'il est riche, il ne lui vient pas en aide de ses deniers ; il ne prend pas sa défense, quand il l'entend attaquer et vilipender ... Ah ! connaissez-vous cette impiété ? C'est là laphthisie sociale qui nous flatte et insensiblement nous tue; qui nous mine doucement et lentement, comme la fièvre qui, chez le phthisique, use les organes les plus essentiels à la vie, sans
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lui faire perdre la fraîcheur de son teint, et le conduit ainsi au tombeau.
Et si vous me dites que le mot impiété est ici impropre, et qu'il serait plus exact de donner à cette maladie le nom d'indifférence, je vous répondrai qu'en employant le mot impiété, c'est moi qui ai raison contre vous. L'impiété est simplement Y absence de piété, ainsi qu'il ressort de la composition et de la décomposition de ce mot. Et l'absence de piété est, entendez-le bien, par rapport à Dieu, tout oubli systématique des devoirs de la religion. D'où il résulte que tout cœur qui n'est pas pieux est absolument impie; et quiconque ne vit pas parfaitement et entièrement de la vie pratique de la religion, vit complètement dans l'impiété. — Il reste donc établi que la véritable maladie sociale actuelle c'est l'impiété; non pas la maladie aiguë et passagère, mais une maladie chronique, habituelle, invétérée. Vous trouverez l'explication de tout cela dans l'absence de vigueur qui se remarque dans les classes où cette vigueur devrait le moins faire défaut, c'està-dire, dans les classes qui ont en partage l'illustration et la puissance. Le manque de vigueur est une véritable anémie morale ; et je ne sais pas lui donner un autre nom. Le manque d'énergie dans la croyance produit le manque d'énergie dans le caractère; ce dernier engendre le manque d'éner-
gie dans la conduite privée et publique; celui-ci, à son tour, produit le relâchement, ramollissement, la décadence de tout le corps social. Ceci donne lieu encore à un autre phénomène, particulier aussi à notre temps, et qu'il est opportun de vous faire remarquer ici: c'est que, comme aux époques de ferveur et de foi l'on voit se couvrir du manteau de la religion un grand nombre d'hommes qui, au fond, sont fort tièdes et négligents, ainsi, dans nos si tristes époques de décadence morale, où Y impiété ou l'absence de piété est la contagion dominante, on voit paraître, vivre, parler et agir en vrais impies un très grand nombre d'hommes à qui cette qualification d'impies inspire de la répugnance, de l'horreur, voire même un saisissement de frayeur. Ah ! permettez-moi, à ce propos, de vous dire toute la vérité, comme il convient de le faire entre amis véritables : si tous ceux qui croient en Dieu, en son Fils Jésus-Christ et en sa sainte Église, en ses dogmes et en sa morale, en son vicaire, le Pasteur universel; si tous ceux qui croient ces vérités, et qui les croient fermement dans leur intérieur, avaient aussi une parole courageuse pour les proclamer en public, pour les porter en quelque sorte écrites sur leur front, pour les publier dans les rues, dans les ateliers, dans le bureau, dans le café, en tous lieux, dans leurs paroles et dans
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leurs actes, mais surtout dans leurs actes, dans ces œuvres qui ont l'éloquence la plus puissante; si partout ceux qui croient ces vérités les affirmaient, comme ils affirment toute autre chose; s'ils disaient : Je crois en Dieu ! je crois en Jésus- Christ son Fils unique ! je crois en sa suinte Église! Je crois à l'autorité du Pasteur suprême! si cette profession de foi, claire, entière et sans détours, sortait partout des lèvres de tous ceux qui, heureusement, gardent encore cette foi dans leur cœur, mais parfois trop cachée au fond du cœur, dites-moi : est-ce que l'impiété dominerait, comme elle fait aujourd'hui, dans presque toutes les classes de la société ?
Résumons donc, en terminant, cette première question : La maladie épouvantable dont souffre aujourd'hui le monde, c'est l'impiété; et cette maladie offre un triple caractère : elle est violente chez quelques-uns, en qui je l'ai comparée à une fièvre aiguë accompagnée de convulsions ; chez un grand nombre d'autres, elle présente le caractère de l'indifférence, et je l'ai qualifiée de fièvre lente; enfin, chez le plus grand nombre, existe une impiété apparente, que je ne saurais qualifier que du nom de vile et méprisable lâcheté.