RUE CASSETTE
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LE
LAÏCISME CATHOLIQUE
Une cause si grande et si noble sollicite le concours des laïques qui unissent à la probité et à la science l'amour de la patrie et de la religion.
S. S. Léon XIII, Encyclique Humcinuin gcnus.
Vous ne trouverez pas étonnant, amis lecteurs, qu'en présence d'un sujet d'une importance si capitale, je déplore aujourd'hui plus que jamais ma faiblesse et mon insuffisance. C'est un sujet que je n'ai point choisi au hasard, mais qui m'a été fourni et comme irrésistiblement imposé par les circonstances; un sujet que vous aurez déjà deviné par les paroles si graves du Vicaire du Christ que j'ai cru devoir placer en tête de ce travail, dont elles sont un résumé, et que je vous demande la permission de reproduire ici : « Une cause si
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noble et si grande, dit le Pape en parlant de la défense des intérêts religieux et sociaux contre la franc-maçonnerie, appelle à son secours la coopération des séculiers qui joignent la probité et la science à l'amour de la religion et de la patrie ».
Eh bien ! mes humbles paroles ne seront autre chose qu'un simple développement de cette thèse pontificale, développement dans lequel je trouve résumé tout le concept de l'action catholique séculière à notre époque. Remarquez-le bien : ces paroles du Pape contiennent d'une façon claire et nette trois vérités :
i° Que la défense des intérêts religieux et sociaux dans ce siècle réclame la coopération active de l'élément séculier ; 2° que les séculiers appelés à cette coopération active doivent être précisément ceux qui ont en eux-mêmes, notez-le bien, l'amour le plus vif pour la religion et pour la patrie ; 30 qu'on requiert, en outre, pour cet apostolat séculier que sollicite le Pape, pour la défense des intérêts religieux et sociaux, la probité et une doctrine saine.
Cette même parole du Vicaire du Christ qui m'a fourni mon thème, m'indique suffisamment mon plan. Je me contenterai de paraphraser simplement ce thème, en suivant fidèlement la voie que me trace mon plan.
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Deux faits apparaissent dans l'histoire contemporaine, qui se complètent et s'expliquent mutuellement. Je vous prie de m'accorder toute votre attention.
Le premier de ces faits est l'abandon absolu dans lequel se trouve l'Eglise catholique de la part des pouvoirs temporels, qui, lorsqu'ils ne lui sont pas ouvertement hostiles, se montrent au moins systématiquement indifférents. Le second est un certain mouvement général d'initiative séculière, dans le but de suppléer, au moyen de l'action privée, cette indifférence et cet abandon officiel.
Ces deux phénomènes historiques existent en même temps sous nos yeux, et parfois ils sont tellement communs que c'est à peine s'ils attirent notre attention. Je désire cependant qu'ils l'attirent, et je le désire vivement, surtout a 1 heure présente. Premier fait : l'abandon officiel de l'Eglise par l'Etat moderne, dans presque toute l'Europe, est un fait public, notoire et d'une évidence désolante. On a rompu cette antique alliance des deux puissances religieuse et civile, où à l'instar de celle qui existe dans le composé
humain entre le corps et l'âme, selon la comparaison exacte de saint Thomas, la seconde étant parfaitement subordonnée à la première, elles travaillaient ensemble à conduire le citoyen chrétien à sa fin dernière, à l'aide des éléments surnaturels et naturels dont chacun, dans sa sphère respective, pouvait disposer. Cette antique alliance n'existe plus; la puissance civile l'a rompue violemment, en se mettant ouvertement en révolte contre sa sœur aînée, la puissance religieuse, et contre Dieu, de qui elles sont filles l'une et l'autre. Et elle a rompu cette alliance avec des circonstances aggravantes qu'il convient de rappeler ici. Elle a commencé par dépouiller l'Eglise de ses antiques moyens d'influence humaine, en la dépouillant de ses biens ; elle s'est emparée des biens du clergé, sous prétexte de réformes économiques; des biens du Pape qui étaient la garantie de son indépendance, sous prétexte de réformes politiques. Ensuite elle a détruit tout ce qu'elle a pu des magnifiques institutions de l'Eglise ; elle a dispersé ses communautés; elle a démoli ses monastères ; elle a pillé ses bibliothèques ; elle a mis la main sur ses œuvres de bienfaisance ; elle a aboli ses universités et ses autres centres d'instruction; elle a refusé toute valeur à ses grades académiques ; c'est à peine si elle a respecté ses paroisses. C'est exactement comme un mau-
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vais mari qui formulerait une demande en divorce contre son épouse innocente, mais qui auparavant dilapiderait la dot de cette infortunée et la laisserait dans la plus extrême misère. Et lorsque, à l'aide de tels procédés, qui vont parfois jusqu'à des trahisons sans nombre et jusqu'à l'effusion du sang, elle a laissé sa victime impuissante et dépouillée, elle fait entendre une parole qui rappelle le baiser de Judas ou Yave rex des soldats du Prétoire : l'Église libre dans l'État libre ; parole qui signifie en réalité :« l'Église esclave dans l'Etat impie », et rien autre chose. Et ne pouvant proclamer ouvertement cette formule d'une façon aussi sèche et aussi crue, elle l'a proclamée rigoureusement dans ses actes qu'elle dirige continuellement vers cet objectif désiré : la complète sécularisation de la société.
Tel est le premier fait, amis lecteurs ; fait qui se manifeste à tous les yeux ; fait général, dont les détails et les circonstances sont consignés dans chaque page de notre histoire contemporaine et dont l'esprit est vivant et palpitant dans toutes les législations modernes ; fait qui, lentement, mais constamment, va se changeant en modus viveudi, en loi ordinaire des États modernes dans leurs relations avec l'Église dans le siècle actuel ; fait sur lequel on ne revient jamais sinon d'une façon simplement apparente, aux jours de réac-
tion passagère, aux époques d'orages et de troubles ; mais on ne recule jamais en réalité sur cette voie, si ce n'est pour constater la distance parcourue, et pour avancer avec une nouvelle ardeur. Tel est le fait, et telle est la situation dans toute l'Europe, dans la dernière moitié du xixe siècle,
Mais à côté de ce fait et en opposition complète avec lui, nous voyons s'en produire un autre que nous vous avons indiqué en second lieu. C'est le fait d'un mouvement général d'initiative séculière pour combler l'abîme creusé par l'État moderne dans la vie catholique, d'abord par ses injustes déprédations et ensuite par son lâche abandon. On voit paraître aussitôt et simultanénément de toutes parts dans la société chrétienne, des groupes isolés animés d'un même esprit et poursuivant un même idéal : faire quelque chose pour l'Eglise de Dieu, qui est abandonnée; quelque chose sur le terrain de la protestation publique ; quelque chose sur le terrain de la bienfaisance, de l'éducation populaire, de l'entretien du culte et de ses ministres, de la célébration et de la sanctification de ses solennités, de la protection de ses missionnaires, de la diffusion des bons livres pour réagir contre la presse impie ; faire quelque chose dans l'ordre politique lui-même pour améliorer sur ce point, dans la mesure possible, la gestion des affaires publiques dans leurs
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rapports avec la religion. Ces groupes s'appellent dans tel endroit Académies, dans tel autre Congrès ; ici Comités, là Cercles, ailleurs on leur donne le nom générique d'Associations. Mais avec cette diversité de noms et cette variété d'organisation, ces groupes sont animés du même esprit, poursuivent le même but, recourent aux mêmes moyens ; ils aiment le bien et détestent le mal avec la même ardeur. Ils semblent obéir à une même consigne générale et secrète, et néanmoins un grand nombre d'entre eux ne savent pas même s'ils ont des frères. La haine de tous les méchants et les bénédictions de tous les bons avec lesquels ils font cause commune, achèvent, après la sanction de l'Église, de leur donner le sceau de l'orthodoxie la plus authentique. Ils ne se bornent point, comme les antiques Associations pieuses dont ils pourraient se regarder comme les continuateurs, à la mission, noble pourtant et fort recommandable, de la sanctification personnelle et du bon exemple mutuel. Ils sont pieux, c'est vrai ; et ils doivent l'être, parce que la piété est utile à tout, selon la parole de saint Paul ; mais leur caractère spécial est d'être militants. Le combat est leur vie ; c'est à sa faveur qu'ils croissent et se fortifient ; et il devient comme leur élément naturel. Il existe dans tous les cœurs généreux, mais spécialement dans le cœur des jeunes gens, une irré-
sistible sympathie, et un jour ou l'autre, dans tous les camps où l'on peut déployer quelque genre d'activité chrétienne, leurs yeux respirant une noble indignation, en même temps qu'un franc sourire s'épanouit sur leurs lèvres, ils engagent d'un bras vigoureux les grands combats de la propagande catholique !
Amis lecteurs, ces deux faits sont sous vos yeux ; je ne les invente pas ; je ne fais que les esquisser légèrement et à grands traits. Mais j'ai dit qu'ils s'expliquent et se complètent mutuellement ; et il en est ainsi. Cet abandon officiel de la part de l'État produit cette coopération officieuse de la part des catholiques séculiers ; cette sécularisation de l'un motive cette cUricalisation, qu'on me permette ce néologisme, des autres. Et en bonne logique, il doit en être précisément ainsi. L'Etat, cette entité morale que nous appelons l'Etat, dans les services officiels qu'il rendait à l'Église de Dieu, ne faisait, à bien considérer les choses, qu'exercer en son nom et de concert avec elle, une certaine délégation, en prenant pour ainsi dire à son compte les services individuels que ses sujets doivent à l'Église. Les citoyens confiaient au bras de leurs gouvernants, fidèles comme eux, cette défense continuelle des droits de l'Église; et quand ilsjugeaient qu'ils n'étaient plus tenus de rendre personnellement de tels services
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ils savaient que l'autorité leur échappait par le fait même et dans les mêmes proportions. Eh bien ! l'État ne se souciant plus de remplir ses obligations, celles-ci vont retourner naturellement au citoyen, à qui il appartenait, en premier lieu, de les exercer; car les devoirs sont parfois réversibles, absolument comme les droits. Un certain instinct secret Ta dit au peuple catholique; et une voix, qui est celle de la conscience, écho de la voix de Dieu, a crié tout récemment au cœur de tous ceux qui ont voulu l'entendre: « Lorsque l'État ne protège pas le culte ; le devoir de le soutenir vous incombe ; lorsque l'État n'élève pas chrétiennement le pauvre, vous devez l'élever; lorsque l'État ne s'avance pas pour soutenir les droits de la vérité, vous devez vous présenter dans la rue, sur la place publique, pour prendre sa défense. La plupart des fonctions sociales, lorsque le pouvoir social les détient, deviennent d'une façon plus rigoureuse, des devoirs individuels. Et dans ce cas, ils sont en relation et en proportion avec la défense et la protection de la religion j>.
Si nous n'avions pas souvent deux poids et deux mesures, un poids pour nos intérêts humains, et un autre, malheureusement moins sensible, pour les intérêts de Dieu, il n'est personne pour qui cette vérité ne fût claire comme l'évidence.
Voyez ce qui arrive lorsque, aux jours des
grandes crises sociales, au milieu des horreurs de la guerre civile ou étrangère, le pouvoir public cesse de se trouver dans les conditions voulues pour assurer nos intérêts et notre tranquillité. Lorsque nous ne pouvons pas être en relation avec le pouvoir central, nous organisons des gouvernements de province et nous leur confions notre défense. Et si cela n'est pas possible, nous nous organisons par territoires ou régions et par localités, quelquefois même par quartiers. Et lorsque l'armée ne peut pas assurer la tranquillité, nous formons une patrouille avec nos voisins, et il y a des mains qui, n'ayant tenu jusque-là que le pinceau ou la plume, savent en pareil cas, à la porte de la maison, ou à l'angle d'une rue, s'armer d'une épée, d'un fusil ou d'un pieu : Le bon soldat qui est peut-être à la frontière repoussant l'ennemi, ou dans les grands centres exterminant les mutins, ne voit jamais de mauvais œil cette organisation des gens de la campagne pour venir au secours de la défense commune, et ne taxe point une telle conduite d'usurpation d'attributions, ni de mépris de juridiction, ni même de paysannerie.
Voilà, amis lecteurs, notre laïcisme ; et voilà pleinement justifiées, si elles avaient besoin de l'être, les paroles du Pape que j'ai données pour thème à cette première partie de mon travail :