SCENE PREMIERE
DUPERRIER, à gauche, assis, et tenant une lettre à la main; M"® DÉIMAR , entrant par le fond,
DUPERRIER
C'est vraiment fort de'sa"ré;ible!
o M^^ DÉMAR.
Eli blenl mon père , ce jeuue homuie va-t-il mieux aujourd^iiui?
DUPERRIER
Je n'en sais rien encore. Le docteur Ferrière est dans sa chambre^ nous verrons ce qu^il dira.
M""* DKMAR.
Pauvre jeune homme I
DUPERRIER
Certainement, c'est très-fucheux pour lui d'être malade; mais ça ne Test pas moins pour nous. Si c'était un de nos amis encore î . . . mais un étranger . . .
M™® DÉMAR
11 me semblait que vous étiez lié avec son père?
DUPERRIER
Lié! llél... c'est-à-dire , je le connais un peu. Je sais qu'il est négociant, et qu'il habite Orléans. C'est un fort honnête homme, avec lequel j'ai eu quelques relations d'inte'rét. Il V a trois ans qu'il eut à soutenir un procès conside'rable. En ma qualité' d'avoué, j^ai suivi son affaire qui, bien malgré moi , triiîna en longueur. Les frais se montèrent à une somme fort élevée , encore bien malgré moi... et je lui ai accordé du temps pour me les paver, toujours Lien malgré... Eufin, il y a huit jours que son fils arrive , et m'annonce qu'il vient me rembourser... Moi, par politesse , et euchaulé de toucher mon argent, je lui offre un logement dans ma maison. Il ne devait y passer qu'un jour ou deux , tout au plus, pas du tout. . . au moment de partir, ce gaillard-là s'avise de tomber malade; mais malade d'une manière inquiétante... Voilà bien les jeunes gens d'aujourd hiii 1 saus force, sans vigueur. . . On n'était pas ainsi de mon temps 1
Air : Un homme pour faire un tableau.
Autrefois, chez uos bons aïeux , La vie était Ijieii différente , A vingt ans on ri'était pas vieux , Et l'on était jeune à soixante.
IVotre jeunesse , en vérité , Semble aujourd'hui se faire un crime Dêlre robuste. . . Ft la santé N'est plus que de l'ancien régime.
M™* DÉMAR
Mais , mon père , si ce jeune homme est malade , ce n'eiyt pas sa faute Je suis sure qu'il n'y a pas mis d intention.
DUPERRIER
Parbleu , je Pespère bien I . . . Mais ça n'en est pas moins fort gênant. . . D'abord, il occupe la chambre de ta sœur Natalie , et justement, elle est partie hier soir d'Orléans, et elle arrive ce matin. . . Voilà sa lettre que j'ai reçue tout à-riieure.
M™" DÉMAR
Comment , ma sœur arrive?. . . J en suis enchantée.... Elle est si espiègle , si gaie I . . . Mais nous la logerons ailleurs: n'avons-nous pas d'autres chambres h lai donner'^
DUPERRIER
]1 est vrai... Mais si cette maladie se prolonge. . . ça peut retarder ton mariage avec le docteur Perrière.
M™® DÉMAR
Ah! ce mariage n'est pas encore fait!
DUPERRIEB.
Que veux-tu dire?
M™^ DÉMAR
Le docteur est si singulier. . .
AjR :
Hier encore au bal son caractère
Nous a brouilles , et presque sans retour.
Il est jaloux. . . un rien le désesp<;rp. . .
Et, je le vois, j'eus pour'ui tropd'araour !
Des passions il s'occupe avec zèle ,
A les calmer , il prétend réussir.
Et dans cet art , je trouve qu'il excèle ,
Car , de la mienne, il saura me guérir.
Oui , de la mienne j il saura me guérir.
DUPERRIER
Et pourquoi vous êtes-vous brouillés?
Je ne m'en souviens même pas. . . Je ne veux plus faire attention à sa jalousie . . .
DUPERRIER
11 est jaloux , c'est vrai . . . mais il est riche , et In fortune rachète bien des défauts , ma chère amie.
SCEM: II.
LES MÊMES, FERRIÈRE , sortant de la chambre du
malade.
ierriÈre, à la cantonade.
Jacques, enveloppez-lui bien la Icte , tenez l.i tisane bien tiède, et donnez-lui en une tasse tous les quartsd'Iieure. ( Apercevant Madame Déniar, ) Madame, j'ai riionneur . . .
M™* DÉMAR, saluant.
Monsieur. . .
DUPERRIER
Eh bien î mes enfans , qu^est-ce qne ça signifie?. . . Estce que votre querelle d'hier n'est pas termine'e ?
M™^ DÉMAR
Avec Monsieur , il est impossible d'en finir.
TERRiÈRE , tenant le milieu de la scène. Vous me jugez mal, Madame. Soyez persuadée, que si les devoirs de ma profession ne m'avaient appelé' ici. . .
Allons , allons , ne parlons plus de ça , songeons plutôt à notre malade. . . Comment va-t-il?
DERRIERE
Mieux , beaucoup mieux , et c'est ce qui m'inquiète ; car le mieux , surtout en médecine, est souvent Tennemi du bien. Et puis, il a un genre de maladie si extraordinaire...
M™« DÉMAR
Mais enfin , que peut-il avoir?... De quoi est-il attaqué?
FERRIÈRE
Voulez-vous que je vous parle franchement?
DUPERRIER , et M™^ DÉMAR , se rapprochant. Oui, oui!
PERRIÈRE
Je n'en sais rien. . . Le fait est qu'il existe dans l'état de ce jeune homme une telle complication de symptômes, que je ne m'y reconnais plus. Est-ce le physique ou le moral qui est affecté?. . . Gela n'a le caractère ni d'une maladie, ni d'une passion. Cependant, j'ai quelques soupçons, mais je n'ose m'y arrêter.
DUPERRIER
Et quels sont-ils , ces soupçons ?. . . Faites-nous part du moins de vos conjectures.
PERRIÈRE
L'autre jour , par exemple , j'étais près de son lit. Toutà-coup , le son d'une harpe se fait entendre. C'était la vôtre, Madame. Nous écoutons, et vous chantez une romance qui, je crois , commence par ce vers :
<t loi que j^ajjiidi 3dn5 it coiiii.ulic'. >'
M™^ DÉUAR.
Oui, c'est une romance que ma sœur Natalle m'a en- Toyee de sa pension , comme faisant fureur à Orléans.
FERRIÈRE
Aux premiers accens de votre voix , il se lève , ses yeux s'animent, et son poulx , que j'étudiais avec attention, e'tait agite' de pulsations convulsives.
DUPERRIER
Eh bien I qu'est-ce que cela prouve?
FERRIÈRE
Pas grand' chose. . . c'est une simple remarque , un indice dont il m'est impossible de rien conclure encore.
DUPERRIER
Alors, il n^y a pas de raison pour que ça finisse , et je commence à concevoir de sérieuses inquiétudes.
FERRIÈRE
Et moi donc î . . . Croyez-vous que je sois tranquille ? . . . Ce pauvre Firmin!... mon amil... mon camarade de collège ! . . .
M™« DÉMAR
Il nous a dit , en effet, que vous vous connaissiez depuis long-temps.
FERRIÈRE
Depuis l'enfance. . . Je suis Orléanais comme lui. Ayant perdu mes parens de bonne heure , les siens m'ont, pour ainsi dire, adopté... C'est à eux que je dois mon état et les taleus que j'ai pu acquérir.
Air (lu Château perdu.
Je leur dois tout. De ma reconnaissanrp , Grâce au hazard , leur Gis profilera.
De le sauver je suis certain d'avance , F,n ma faveur la mort l'épargnera.
Aux médecins elle esl souvent propice , Oui , nous pouvons compter sur le trépas , Car il est sûr, eu nous rendant service , ( bïs. ) Ue n'avoir pas affaire à d«s ingrats. ( bis. )
SCÈINE IIL
LES MÊMES , JACQUES , sortant de la chambre de Firmin. — // (i une visière de taffetas vert,
JACQUES , accourant y et tirant Duperrier par les pans de
son habit.
Monsieur le docteur! Monsieur le doctenr!
DUPERRIER
Eh I je ne suis pas le docteur!
JACQUES
Ahl pardon, c^est ma cataracte... C'est e'tonnant comme ma vue baisse I . . . Votre habit noir m'a trompé. ( A Ferrière. ) Monsieur Firmin qui se sent beaucoup mieux , voudrait se lever,
FERRIÈRE
Je ne vois pas d^incoovënient à ce qu'il se lève un instant. Tu pourras Pamener ici, ça le distraira... pourvu qu'il soit bien couvert.
DUPERRIER
Jacques, vous servirez le plus tôt possible. JACQUES 5 montrant un domestique qui met le couvert. Oui, Monsieur, voilà qu'on s'en occupe. Je vais d'abord aider le malade.
( // entre chez Firmin. )
SCÈi\E IV.
LES MEMES, excepté JACQUES.
DUPERKIER.
Vous déjeûnez avec nous , docteur?
PERRIÈRE
Pourvu que ma présence ne contrarie pas Madame?
M"* DÉMARj avec une feinte indifférence. Monsieur, , .
DUPERRIER
Allons , ulloiis ; à table il n'est plus cl'eiineiuis. Vous acceptez , et vous serez ici à l'arrivée de uia Natalie. Ohl vous la trouverez bien chan^e'e à son avantage. Elle est maintenant plus grande que sa sœur.
FERRIÈRE
Je suis sûr qu'elle est charmante. II y a un au, elle était de'jà fort jolie.
M°^« DÉxMAH.
Ah! Monsieur a remarque cela?
FERRIÈRE
Je m'oDcupe spe'ciaîement de gue'rir les passions, et je suis bien force' d'en observer les causes.
C^est juste. . . et je vois que le retour de ma sœur fera plaisir à tout le monde.
DUPERRIER
Cependant tu dois un peu le craindre.
M™« DÉMAR
Pourquoi donc cela ?
DUPERRIER
Perdre son portrait qu'elle t^avait donne'!... une miniature charmante qui ma bien coûte 5oo francs 1
FERRIÈRE
Ah! voici notre malade.
SCÈ>E V.