‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 12 sur 98 · CHOSES VUES · texte numérisé non relu

CHOSES VUES

braves fantassins s'alignent comme ils peuvent, parmi l'indiscipline politicienne. Les crosses retentissent sur le pavé. Malgré le brouhaha des parleurs qui essayent dans cette « enceinte » le ronronnement de leur faconde, on perçoit des commandements militaires : « Baïonnette ...on! Portez armes! Présentez armes! »

Et le « bureau » s'avance, précédé par deux huissiers corrects, frais rasés, ornés de chaînes d'acier... Cette procession disparaît par une petite porte latérale, tandis qu'un tambour, en signe d'allégresse, fait un vacarme de tous les diables et détaille, d'une baguette savante, des roulements répercutés par tous les échos d'alentour. Et c'est fini. Aussitôt que le cortège s'est évanoui, les baïonnettes rentrent dans les fourreaux, la haie des fantassins se disloque, et les députés vont, dans leur amphithéâtre, veiller d'un œil jaloux, sur l'argent des contribuables.

Un jour, en 1897, cette cérémonie, ordinairement morose et terne, fut égayée par un incident imprévu. Les soldats de la garde parlementaire avaient toutes les peines du monde à réprimer les poussées et les foulées d'une assemblée en délire. On se pressait, on se bousculait, on voulait voir... Tout à coup, un mouvement d'attention tourna toutes les têtes du même côté. Un seul et même cri sortit de toutes les poitrines :

« Le voilà ! le voilà ! »

Quel était ce messie impatiemment guetté par nos législateurs? Etait-ce l'homme d'État que nous attendons? l'orateur qui saura exprimer les vœux de tout un peuple, et non plus les exigences des comités et des mastroquets? le ministre qui voudra, d'un cœur résolu et d'une main ferme, guider une majorité, repousser les menaces ou les prières des minorités irritantes, résister à la tentation des maquignonnages, arrêter l'envahissement des convoitises, des rancunes, des intérêts personnels, tout ce tohu-bohu d'intrigues qui déconcertent et affolent notre malheureuse Démocratie?

Allons donc! Soyons sérieux, je vous prie. Nos représentants songent bien à ces bagatelles! 11 s'agissait d'une chose autrement grave. Il s'agissait de voir ceci :

Le musulman de Pontarlier!

La garde s'aligna. Les baïonnettes étincelèrent. Le tambour battit aux champs. Un député spirituel s'écria : « Voilà le Teurl » Ce n'est pas méchant. Mais on voudrait tout de môme que notre Parlement fût plus sérieux.

D'ailleurs, les après-midi du salon de la Paix ne sont pas toujours aussi folâtres. Plût à Dieu que cet endroit ne fût qu'un préau de récréation et ne ressemblât pas si souvent à un marché!

Quant à cette curée des places, dont parle si âprement Tocqueville, jamais, je crois, elle ne fut si éhontée qu'à présent.

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